Julien Freund

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La réédition récente de l'essence du politique de Julien Freund, avec une préface de P.-A. Taguieff a suscité un certain nombre d'articles élogieux qui ont tous souligné l'importance de cet auteur et l'actualité de son oeuvre. Ce premier ouvrage en langue française consacré à ce philosophe, politologue et sociologue atypique permettra à chacun de faire connaissance - ou de mieux saisir - la pensée politique de Julien Freund, ses sources intellectuelles et sa philosophie, tout en la situant dans le contexte des années 1950-1990.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782336283494
Nombre de pages : 326
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JULIEN FREUND Penseur « machiavélien » de la politique

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Marc Van Den BOSSCHE, Ironie et solidarité, une introduction au pragmatisme de Richard Rorty, 2004. Agnès LONTRADE, Le plaisir esthétique. Naissance d'une notion, 2004. Bruno ANTONINI, État et socialisme chez Jean Jaurès, 2004. Alain DUREL, L'Empire des choses, 2004. Vincent BOUNOURE, L'événement surréaliste, 2004. Charles-Eric de SAINT GERMAIN, Raison et système chez Hegel. De la Phénoménologie de l'Esprit à l'Encyclopédie des Sciences Philosophiques, 2004. Yves, MA YZAUD, Le sujet géométrique, 2004.Gisèle, GRAMMARE, L'auréole de la peinture, 2004. Cédric CAGNA T, La construction collective de la réalité, 2004. Alfredo GOMEZ-MULLER, La question de l 'humain entre l'éthique et l'anthropologie, 2004. Bertrand DEJARDIN, Terreur et corruption, 2004. Stéphanie KATZ, L'écran, de l'icône au virtuel, 2004. Mohamed MOULFI, Engels: philosophie et sciences, 2004. Chantal COLOMB, Roger Munier et la « topologie de l'être », 2004. Philippe RIVIALE, La pensée libre, 2004. Kostas E. BEYS, Le problème du droit et des valeurs morales, 2004.

Sébastien de La Touanne

JULIEN FREUND
Penseur « machiavélien » de la politique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-7626-4 EAN: 9782747576260

Plusieurs se sont imaginés des républiques et des principautés qui ne furent jamais vues ni connues pour vraies. :NIais il y a si loin de la manière dont on vit à la lnanière selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laissera ce qui se fait pour ce qui se devrait faire, apprend plutôt à se perdre qu'à se conserver.
:NIachiavel, Le Prince, Chap. XV

INTRODUCTION

Freund est surtout connu pour son opus magnus L'essence du politique qui est devenu un « classique» de science politique et de sociologie politique -, pour sa Sociologie des conflits, et pour avoir, avec Aron, introduit en France la pensée de Weber, dont il a été le premier traducteur. Marquée par une liberté d'esprit peu commune, l'œuvre de Freund transcende les cloisonnements ordinaires. Bien qu'ayant occupé une chaire de sociologie à l'Université, Freund n'a jamais pu se résoudre à être un pur sociologue. Philosophe, politologue, sociologue, polémologue, il est tout cela à la fois. Lorsqu'au lendemain de la guerre Freund s'interroge sur ce qu'est réellement la politique, il s'aperçoit que pour répondre à cette question il faut aussi se demander ce qu'est la société, quels sont ses rapports avec l'individu, comment naît la violence, etc.; questions qui ne se cantonnent pas à une discipline unique. Ses travaux s'enrichissent donc de cette diversité de points de vue, sans pour autant perdre en cohésion, en équilibre et en rationalité, car ils reposent à la fois sur une épistémologie bien défmie et sur une philosophie générale. La philosophie politique de Freund se fonde sur un double refus:

refus du dépérissement du politique - qui est une utopie - et refus du
«tout est politique» - qui conduit au totalitarisme. Ces deux refus, qui allaient à l'encontre des idées dominantes de son époque, reposent sur l'affirmation selon laquelle il y a une essence du politique.

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Refus du dépérissement du politique Dtle qu'il y a une essence de la politique, cela signifie tout d'abord que la politique n'est plus à inventer. L'histotle du xxe siècle a montré que les régimes qui ont voulu faire une politique totalement inédite, qui serait enfm humaine, juste, transparente et pacifique, ont sombré dans les despotismes les plus impitoyables. Il y a, pour reprendre l'expression de Ricœur, un paradoxe dupolitique 1. Ce paradoxe, Ricœur en prend conscience après l'insurrection de Budapest en 1956, lorsqu'il constate que le pouvoir n'a pour ainsi dire pas d'histotle, que l'histotle du pouvoir se répète, piétine. « La surprise, écrit-il, c'est qu'il n'y ait pas de surprise politique véritable» 2. Paradoxalement, ce sont les pOUVOtlSqui ont suscité au départ le plus d'enthousiasme et les espotls les plus grands qui sont devenus les plus monstrueux. Paradoxalement, c'est le plus souvent la morale de l'intention, que Freund oppose, à la suite de Weber, à la morale de responsabilité, qui permet aux politiques de commettre les plus grands crimes au nom de la plus grande générosité. Tenant compte de ce paradoxe, la théorie politique de Freund repose sur l'idée qu'il y a une pesanteur insurmontable de la politique qui ne pourra jamais être abolie. Concrètement, cela signifie qu'il est illusotle d'espérer la disparition du politique comme force de contrainte exercée sur les humains. Cette affirmation originale avait suscité l'admiration de Aron, qui trouvait « extraordinatle qu'un résistant ait pu faire une thèse pareille ». Nlais c'est précisément cette expérience de résistant, l'expérience des espoirs et des désillusions, qui a donné à Freund l'envie de comprendre ce qu'est la politique, de rechercher sa nature permanente et ses caractères fondamentaux, au-delà des diversités historiques. C'est cette expérience qui l'a amené, encore jeune, à se méfier des idéalismes, des utopies et des idéologies, tout en reconnaissant leur nécessité et leur inéluctabilité. Bien entendu, la fmalité de la politique n'est pas, comme le pensent ses détracteurs, d'exercer la domination de l'homme sur l'homme. Elle vise à organiser la collectivité au sein de laquelle un groupe d'hommes a choisi de vivre en commun et à protéger ses membres contre la violence intérieure et extérieure. Elle correspond donc à une nécessité de la vie en commun. Ceux qui croient que le dépérissement de la politique est possible et qui l'espèrent, pensent que c'est la politique qui introduit et maintient artificiellement la violence dans les structures sociales. Pour Freund, au contratle, il y a une violence qui

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préexiste, qui est inévitable et indestructible. Qu'elle surgisse d'une mystérieuse «nature humaine» ou qu'elle résulte de l'antinomie des valeurs ou de la concurrence des cultures, toujours est-il que la violence est au cœur du politique, mais ce n'est pas lui qui la crée. Il tente simplement de la canaliser, de lui donner un caractère exceptionnel. Le lieu commun selon lequel il y aurait un dépérissement de la politique ne date pas d'hier. En son temps, Périclès regrettait déjà que certains citoyens se désintéressent de la politique. -Lf\u xxe siècle, le marxisme et le libéralisme (dans leurs versions les plus générales et les plus communes) ont pu « faire croire» que les hommes pourraient se passer de la politique. Pour les libéraux, c'est le marché qui devait la remplacer dans son rôle d'organisation et de formation des groupes humains, la politique, qualifiée par Taine de «mal nécessaire », ne devant subsister qu'à titre accessoire. Au mieux, l'État aura pour fonction de réguler et éventuellement de corriger les dysfonctionnements de la logique du marché. Quant aux marxistes, ils considèrent que la politique est une aliénation, l'instrument de domination d'une classe sociale sur les autres. L'accomplissement de l'homme ne peut donc se faire qu'en se libérant du politique, le «dépérissement de l'État» s'accomplissant au sein d'une humanité socialisée et autorégulée 3. A l'encontre de ces idéologies, H. j\rendt pensait que c'est l'économie, et non la politique, qui est un «mal nécessaire ». L'œuvre de Freund montre que plus que jamais un retour au politique est nécessaire. Mais un tel retour ne sera possible que si on redonne une signification au mot: politique. Pour cela, il est indispensable de comprendre ce qu'est la politique et ce qu'on attend d'elle, ce qui suppose de savoir quels sont ses moyens et quelle est sa fmalité. La philosophie de Freund, qui tente de répondre à ces questions, montre aussi qu'il ne faut pas demander à la politique de combler toutes les espérances et tous les désirs. A trop lui demander, on peut la rendre folle, despotique. Car la politique n'est pas tout le social, il y a d'autres activités humaines qui sont là aussi pour répondre aux attentes des hommes. :NIais pour cela, encore faut-il ne pas confondre la politique avec les autres activités (ou essences) que sont la morale, la religion, l'art ou l'économie. Cette confusion, au mieux peut être source d'incompréhension et de rejet de la part de l'opinion, au pire justifie et entraîne les tyrannies et les despotismes qu'elle prétend combattre.

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Refus du « tout est politique» Sous l'influence de Marx et de Hegel, l'idéologie politique annonçait la fm de la politique comme domination de l'homme sur l'homme et affirmait parallèlement que tout est politique: l'art, la science, la religion, l'économie ou la morale. En réalité, les deux attitudes, apparemment contradictoires, se rejoignent et présentent le même danger. Toutes les deux espèrent trouver le salut par le détour de la politique, soit en renforçant son empire sur les hommes soit en préconisant sa disparition sous prétexte qu'elle serait un obstacle à la paix et à la réconciliation de l'homme avec l'homme. Freund remarquait que ceux qui préconisent le dépérissement de la politique sont paradoxalement les mêmes que ceux qui contribuent en pratique à la politisation de la vie sociale. Or, contrairement à ce qu'on a pu penser, cette politisation est contraire à la vocation de la politique et à la distinction des genres sur laquelle repose la théorie des essences. Freund montrait en effet qu'il ne faut pas laisser à la politique, pas plus d'ailleurs qu'à n'importe quelle autre essence ou activité humaine, le rôle de sauveur de l'humanité. Contre le «tout est politique» il afftrmait qu'il faut « proclamer la mort de la politique au sens nietzschéen de renverser l'idole qu'elle est devenue» 4. La mort de la politique telle qu'ill' entendait ici, avec une certaine provocation et le culte du paradoxe dont il était coutumier, supposait en réalité la réhabilitation du politique comme activité au service de l'homme. C'est dans ce but que Freund a voulu prouver que les grandes activités essentielles de l'homme étaient relativement autonomes. Il y a une spécificité de l' économie (ou de la morale, de la politique...), laquelle doit être appréciée selon ses normes et ses fms propres, qui ne sont pas assimilables aux normes et aux fms d'une autre activité. La notion d'essence est le moyen conceptuel qui permet de faire ces distinctions sans lesquelles nous resterions plongés dans la confusion. Elle permet de déterminer ce qui est proprement économique (ou moral ou politique. . .) et de le différencier de ce qui ne l'est pas. L'autonomie et la spécificité des différentes activités humaines sont des éléments essentiels de la théorie des essences de Freund. Concrètement, cela signifie qu'il n'appartient pas au politique de décider des critères de la religion, de la morale ou de la science, sous peine de verser dans ce que Freund appelle «l'impérialisme du politique ». Du point de vue de la théorie des essences, cet impérialisme d'une activité humaine permet de caractériser le

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totalitarisme 5. En outre, l'importance que Freund accorde à la pluralité des activités humaines montre que pour lui la politique n'est pas une fin en soi, mais qu'elle est au service des diverses aspirations humaines. L'idée qu'il existe une essence du politique a souvent été mal comprise. Une telle conception ftxerait défmitivement la politique dans une nature éternelle que contredirait l'expérience historique, l'évolution des États et des régimes. Elle serait le fruit d'une pensée immobiliste et conservatrice. Nous verrons pourtant qu'il n'en n'est rien. La notion d'essence permet au contraire à Freund de montrer ce qui est historiquement changeant au regard des éléments permanents de l'activité humaine. Car il a appris de Pareto que le changement ne se comprend que par rapport à quelque chose de permanent et que c'est par le changement, par l'histoire, que l'homme reste fidèle à luimême. Loin de tout immobilisme, l'éternelle politique est appelée à revêtir mille figures, à emprunter mille chemins imprévisibles, au gré des humeurs, des passions, de la volonté et de la générosité des humains. La philosophie des essences est faite d'interférences, de tensions, de conflits entre les essences, c'est-à-dire entre les grandes activités humaines. L'histoire est le résultat de ces rapports conflictuels entre les essences et les dialectiques. Reconnaître l'existence de catégories fondamentales de la politique n'abolit donc pas l'aventure historique. Cela n'élimine pas non plus le tragique de la politique. Cela permet seulement de tracer les limites à l'intérieur desquelles la politique se développe. Limites qui sont la garantie d'une politique humaine et raisonnable. Freund, penseur « machiavélien » du politique Par ses références philosophiques, ses choix méthodologiques ou simplement par son approche globale de la politique, on peut dire que Freund se situe dans la lignée de l'école de pensée que l'on appelle machiavélienne ou néo-machiavélienne. Il a d'ailleurs toujours manifesté un grand intérêt et de la sympathie pour les auteurs que l'on peut rattacher à ce courant, qu'il s'agisse de :NIachiavel, Pareto, Weber, Schmitt, Mosca, :NIichels ou même Aron. Il se décrit d'ailleurs lui-même comme un «machiavélien ». Encore faudra-il préciser ce qu'il faut entendre par ce terme qui englobe des auteurs et des philosophies politiques très différents.

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C'est d'abord sur le plan épistémologique que Freund s'inspire de la démarche machiavélienne 6. Il a notamment puisé, dans les écrits de Machiavel et dans sa méthode, les fondements d'une « sociologie des concepts », c'est-à-dire d'une sociologie qui s'attache non seulement à l'histoire des faits, mais aussi à celle des idées et qui accorde une grande importance au langage et aux néologismes qui naissent dans l'opinion 7. Cette sociologie des concepts, on la trouve à l' œuvre dans la philosophie des essencesde Freund, qui repose en particulier sur un effort de conceptualisation. Pour lui, le concept est indispensable à l'analyse. Il ne permet certes pas d'embrasser la totalité du réel, mais il est un instrument permettant d'effectuer des distinctions et des significations pertinentes au service de la clarté et de l'approfondissement des notions. Très tôt, Freund affu-me son admiration pour Machiavel et son appartenance à la lignée des penseurs machiavéliens, car il considère qu'en matière d'analyse politique la conceptualisation est machiavélienne. Cela ne veut pas dire qu'il faudrait faire l'éloge non critique de NIachiavel, mais « reconnaître qu'il fut le premier, dans les temps modernes, à réfléchir lucidement sur l'activité politique, quitte à bousculer la prétendue magnanimité des hypocrites et des porteurs d' œillères» 8. A cet égard, on peut observer que Freund fut l'un des premiers à réhabiliter le personnage et l'œuvre de IVIachiavel9, qui passe parfois aujourd'hui pour un républicain modèle, défenseur des libertés, mais qui était encore considéré à l'époque de L'essencedupolitique comme un personnage méprisable, diabolique, médiocre - ce qu'on désigne habituellement par le terme machiavélique - et sa pensée comprise comme un éloge de la violence, du pouvoir des «grands» sur les « petits », de la politique sans scrupule.
Bien que Freund reconnaisse que certaines des analyses de l'auteur du lorsqu'il Prince peuvent prendre un tour machiavélique - notamment présente la ruse du Prince ou de l'homme politique dans tout ce qu'elle peut avoir de démoniaque - il admire en lui, non seulement celui qui a été le premier à étudier le phénomène politique d'une manière positive en suivant la méthode d'observation, de description, et du libre examen critique, mais aussi celui qui a su rester lucide sur la distinction entre la morale et la politique. Ce qu'on reproche le plus souvent à NIachiavel, en effet, c'est de ne pas faire appel à la conscience du devoir être. A ceci, Freund répond que «la question est de savoir s'il y a une science du devoir être. N'est-ce pas dénaturer

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la recherche et fmalement la discréditer que de l'engager dans une pareille voie? Il ne s'agit pas de faire l'éloge de Machiavel, mais d'examiner avec la plus grande probité intellectuelle possible si ses analyses sont justes ou non. Dans ce cas on peut parler, sans aucun pathétique, d'une morale de la science, dans le même sens où lvlachiavel estimait qu'il y avait une morale ou une virtù de la politique quand l'homme au pouvoir sait prendre ses responsabilités au service de la collectivité [...] » 10. L'admiration de Freund pour Machiavel porte d'abord sur sa méthode conceptuelle,sur la force de ses analyses, sur son regard dénué d'idéalisme et d'hypocrisie quant à la réalité du pouvoir et de la politique. 1,iais il le rejoint aussi au niveau des conclusionsauxquelles aboutit cette méthode de travail et qui mettent l'accent sur l'importance de la volonté en politique, sur la fragilité - le tragique et la pesanteur du politique, sur la présence irréductible de la violence, sur le conflit comme facteur essentiel de liberté, sur le caractère structurel de la division sociale et sur l'immuable anthropologie. Encore faut-il préciser, sur ce dernier point, que si Freund reconnaît, avec Machiavel, que l'homme ne change pas, qu'il est toujours le même, capable du meilleur comme du pire, il ne partage pas son pessimisme, à savoir qu'il faut «supposer d'avance les hommes méchants, et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu'ils en trouveront l'occasion» 11.Il s'agit, pour Freund, sinon d'une hypothèse gratuite, du moins d'une doctrine contestable. En outre, dans la conception de Machiavel, l'ordre n'a pas seulement la signification négative de la nécessité de comprimer les aspects agressifs ou de répression des comportements inacceptables, il a aussi une vocation positive, qui est de permettre à l'homme de s'épanouir comme individu au sein de la collectivité en se livrant à ses autres activités, qu'elles soient artistiques, religieuses, culturelles, techniques ou autres. Paradoxalement, Freund observe que Machiavel, en tant qu'humaniste, a donné pour tâche au Prince de mener une politique qui permette à l'homme cette possibilité d'expression et d'épanouissement. La vision pessimiste qu'il a parfois de l'homme lui paraît donc étonnante et contradictoire 12. En réalité, Machiavel estimait que l'homme n'est ni bon ni mauvais; il pensait qu'il faut « supposer» que l'homme est méchant. Ce qui veut simplement dire

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qu'il faut savoir envisager le pire (pour éviter qu'il n'arrive et non pour s'en satisfaire), ce qui est bien une attitude machiavélienne (et fondamentalement politique: «la politique, c'est prévoir », y compris le pire) et non machiavélique. Il faut rappeler que Machiavel a été aussi défendu par certains auteurs, que depuis le célèbre ouvrage de James Burnham on appelle les Machiavéliens 13. Ces écrivains, souvent accusés (et parfois à juste titre) de cynisme, défendaient, avec des nuances et des différences selon les uns et les autres, une conception élitiste, «réaliste », «antiidéaliste» (et le plus souvent anti-marxiste), «a-morale» et conservatrice de la politique. Ils insistaient sur ce que Kant appelait « l'insociable sociabilité de l'homme », sur l'importance de la puissance en politique, sur la nécessité de ne pas mêler politique et morale; enfm, ils avaient une conception «hobbesienne» des relations internationales, qu'ils réduisaient principalement à un rapport de force entre États. Ce sont des traits que l'on pouvait trouver, pour l'essentiel, quelques siècles auparavant chez J\lIachiavel.

L'influence de la pensée machiavélienne sur la philosophie de Freund est indéniable, mais elle est essentiellement thématique et très nuancée. C'est à dire qu'il reprend chez les héritiers de Machiavel (et chez Machiavel lui-même) les analyses qui lui semblent pertinentes ou intéressantes et qu'il approfondit le cas échéant. l\1ais, sur d'autres plans, nous verrons qu'il se distingue fondamentalement de ces derniers. Il est vrai que dans l'ensemble il se livre, tout comme ces auteurs et à la suite de Machiavel, à une approche globalement réaliste, qui décrit la politique tel qu'elle est et non tel qu'elle devrait être, c'est-à-dire qui s'attache à ce que l'auteur du Prince appelait « la vérité effective de la chose ». Pour Freund, le machiavélien est d'abord celui qui cherche à dépister et à dévoiler les aspects mystificateurs et machiavéliques de la politique, tels l'idéologie et l'utopie, qui sont autant d'appâts destinés à piéger les esprits. On retrouve ainsi chez lui: - une certaine méfiance à l'égard de l'idéalisme en politique, qu'il prenne la forme de l'utopie ou de l'idéologie;
une séparation stricte entre les genres (ou les essences) et particulièrement entre la morale et la politique, ce qui signifie que le politique n'a pas à accomplir une fm morale, mais la fin de la

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politique, à savoir qu'il doit poursuivre la paix intérieure et la sécurité extérieure; ce que Freund résume en disant qu'« il n'y pas de politique morale, mais il y a une morale de la politique» 14. - une conception aristocratique de la société selon laquelle celle-ci est nécessairement gouvernée par une minorité qui domine une majorité;
- une appproche considéré comme volontariste et décisionniste du commandement, étant avant tout volonté et puissance;

- une acceptation du tragique de la politique, selon laquelle le conflit et la violence sont au cœur de la politique, la politique ayant pour finalité de «gérer» le premier et d'endiguer la seconde, mais non de les faire disparaître (ce qui relève de l'utopie) ; hobbesienne des relations internationales, selon - une conception laquelle, même si celles-ci reposent aussi sur des échanges amicaux, elles s'appuient davantage sur la crainte et la volonté de puissance que sur des fondements juridiques; - une manière commune d'envisager les rapports entre la liberté et le conflit, selon laquelle le conflit est un facteur de liberté; cette conception de la « liberté conflictuelle» étant toutefois inséparable de la volonté politique de canaliser les conflits pour prévenir l'anarchie.

Toutefois, si Freund se rattache à cette tradition machiavélienne, il ne défend, pour reprendre les termes d' .1L\ron,qu'un «machiavélisme modéré ». Ce machiavélisme est par ailleurs tempéré par la dimension aristotélicienne de sa philosophie politique. Ainsi, il atténue le machiavélisme, parfois doctrinal, de ses prédécesseurs, notamment:
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par la prise en compte, dans son analyse de la société et de la

politique, des autres activités humaines: pour lui la politique ne jouit, en principe, d'aucun privilège par rapport aux autres activités économique, artistique, morale ou religieuse, mais elle est en constante interaction avec celles-ci 15; il n'y a donc pas de « primat du politique» au sens causal; - par l'importance qu'il accorde, d'une part, à la fmalité propre au politique, qui implique une notion de bien commun ~a politique est au service de l'homme), d'autre part aux autres finalités non politiques ~e bonheur, la justice. . .), dont il reconnaît l'importance et la nécessité vitale pour l'homme;

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par sa conception de la légitimité, qui reconnaît la nécessité du consentement et qui humanise le pouvoir par la confiance qu'elle crée entre les gouvernants et les gouvernés;

- par sa déf1tÙtion de l'ordre politique, ce dernier reposant sur une base philosophique et sur une certaine valeur éthique; - par sa défense du gouvernement représentatif, celui-ci impliquant à la fois un partage du pouvoir et une participation des citoyens à la vie publique; - enf1!l, par la place du droit - médiateur entre la politique et la morale - qui est une manière de réinsérer la morale (que le principe de distinction des genres, propre à une théorie de l'essence, avait écarté pour des raisons épistémologiques) au cœur du politique. L'héritage machiavélien, si important soit-il, est donc loin d'être le seul. C'est surtout sur le plan de la méthode que Freund se réfère à l'auteur du Prince.Mais sur le fond, sa conception de la politique tient aussi beaucoup de la philosophie d'Aristote, non seulement en raison de sa théorie des contraires, qui est comme nous le verrons au cœur de la philosophie de Freund, mais aussi dans la mesure où Aristote cherchait, à travers la notion de prudence (phronésis),à établir un équilibre entre l'éthique et la politique. Par ailleurs, la volonté de Freund de définir ce qu'est l'essence de la politique est une quête de connaissance pour l'action. Elle rejoint ainsi la notion de phronésisqui est plus que la prudence, qui est la sagesse pratique, la sagesse dans l'action 16. Comme le monde d'Aristote, la monde politique de Freund n'est ni tout à fait rationnel ni tout à fait irrationnel. Réconciliant la théorie et l'expérience, il se situe dans cet entre-deux qui laisse place à l'initiative et à l'aventure humaine.

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N otes de l'introduction 1 P. Ricœur, «Le paradoxe

de la politique

», Espn/,

n° 250, 1957, p. 721 s.; repris

dans Histoire et vén'té, 1955, Seuil, p. 265 s. 2 P. Ricœur, art. préc., p. 722. 3 V. par exemple, Marx et Engels, L'idéologie allemande, Éditions sociales, 1982, p. 106. 4 J. Freund, Le nouvel âge, rvfarcel Rivière, 1970, p. 72. 5 Il y a un impérialisme du politique lorsqu'un régime totalitaire décide de régenter l'art, la science ou la religion. 6 Freund est machiavélien dans la mesure où Machiavel peut être considéré comme «le père de l'observation "objective" de la politique, le père de la "politique scientifique" » (p. Manent, Naissances de la politique moderne, Payot, 1977, p. 9). 7 J. Freund, «A la recherche de la vérité du droit », dans Droit, nature et histoire, PUAM, 1992, p. 179. 8 J. Freund, L'essence du politique, Dalloz, 2004, p. 818. 9 V. par ex. J. Freund, La Jin de la renaissance, PUF, 1980, p. 70 ; L'essence du politique, op. cit., p. 744, p. 818 s. 10 J. Freund, L'essence du politique, op. cit., p. 744. 11 :Nfachiavel, Discours sur la première décade de Tite Live, Livre I, chap. III.
12

13
14 15

J. Freund,

op. cit., p. 753.

J. Burnham,
J. Freund,

Les Machiavéliens. Défenseurs de la liberté, Paris, Calmann-Lévy,
Politique et impolitique, Sirey, 1987, p. 243.

1949.

J. Freund, op. cit., p. 751. 16 V. G. Delannoi, Eloge de la prudence, Berg International,

1993, spéc. p. 20.

CHAPITRE BIOGRAPHIE

l GÉNÉRALE

ET PHILOSOPHIE

l

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BIOGRAPHIE

Né le 9 janvier 1921 dans le village de Henridorf en Lorraine, Freund est l'aîné d'une famille de six enfants. Sa mère est une paysanne et son père, écrit -il lui-même, un socialiste « rouge» militant. Après le décès de celui-ci, à l'âge de 47 ans, il doit interrompre ses études pour assurer la subsistance de sa famille en tant qu'instituteur. Le politologue qu'il est devenu par la suite est resté fier de cette origine modeste dont il estime qu'elle lui a évité d'être séduit par l'idéologie prolétarienne qui, selon lui, idéalise abstraitement la condition ouvrière.
Dans les entretiens qu'il a accordés à Ch. Blanchet, Freund a confessé 1 que c'est une «expérience d'homme avec des scènes dramatiques» qui est la base de sa recherche intellectuelle. L'expérience vécue a en effet une importance considérable pour Freund. Elle a eu une influence décisive sur ses conceptions politiques et philosophiques, et notamment sur sa thèse consacrée à l'essence du politique, qui est née, dit-il, d'une «déception surmontée ». Il est donc utile de dire quelques mots de sa participation active à la résistance et de ses engagements politiques qui ont suivi la libération, et qui ont conduit à une telle déception. Résistance et Libération

Grâce à l'exemple de courage et d'engagement combatif de son père, Freund est entré dans la Résistance, au lendemain de la défaite de 1940, «par une pente pour ainsi dire naturelle, sans avoir de choix à faire ». Il a 19 ans lorsqu'il est pris comme otage par l'armée allemande pendant trois semaines (du 10 au 31 juillet 1940). De nouveau arrêté par la Gestapo le 11 novembre 1940, il parvient par chance à s'évader. Obligé de fuir sa Lorraine natale, il se réfugie à Clermont-Ferrand où il rejoint l'université de Strasbourg, rapatriée là-

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Biographie et philosophie générale

bas à la suite de l'annexion allemande. Quelques semaines plus tard, il devient membre du mouvement de résistance «Libération» que venaient de fonder E. D'Astier de la Vigerie et J. Cavaillès, son professeur à Strasbourg. Il terminera ainsi sa licence de philosophie en juin 1942, préparant son diplôme d'études supérieures le jour (sur Le rôle et la pratique des idéeschez Kant, sous la direction de Guéroult), car il fallait être présent à l'Université, tout en menant ses actions de résistance la nuit. Cette vie de «Gergoviote », nom par lequel on désignait ce groupe d'étudiants et professeurs de l'université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, l'a marqué intellectuellement de manière indélébile. C'est en effet là, sur le plateau de Gergovie, qu'il a connu ses plus grandes joies et ses plus grandes peines. Il y a rencontré sa femme, ainsi que sa sœur Stéphanie qui fut déportée avec d'autres à Ravensbrück. Mais c'est aussi là qu'il fut arrêté. S'il ne met pas concrètement sa vie en danger lors de cette première activité, en revanche, après être entré en janvier 1942 dans le groupe franc «Combat» animé par J. Renouvin, il prend part à une série d'attentats contre des personnalités politiques du régime et contre des collaborateurs. Arrêté le 15 juin 1942, il séjournera dans divers camps, dont celui de Saint-Paul-d'EyjalL~, puis à la prison centrale d'Eysses et au fort de Sisteron. Lors du premier grand procès de « Combat », il rencontrera E. Mounier, coaccusé, qui fut le seul à obtenir un nonlieu 2. Il s'évade du fort de Sisteron le 8 juin 1944 pour être recueilli par les maquis Francs-tireursetpartisans de la Drôme, où il se distingue notamment en attaquant des panzers. A partir de septembre 1944, il devient rédacteur en chef du journal Le Mur qui vient d'être lancé par la résistance à Montluçon.
En dépit du caractère apparemment abstrait de sa thèse L'essence du politique, celle-ci a pour fondement toute une série d'expériences qu'il a évoquées lors de sa soutenance, le 26 juin 1965 en Sorbonne. Comme on peut l'imaginer, pendant la guerre un certain nombre d'événements ont bouleversé sa vie. Ainsi, après son évasion, la transition avec la liberté gagnée lui a semblé brutale, comparée avec les deux années de prison. Pour occuper le temps pendant son incarcération, Freund essayait de réformer le monde avec ses compagnons d'infortune (notamment G. Rougeron, futur sénateur socialiste, G. Ribière, chef du mouvement «Libération» dans l'Allier et Colliard, secrétaire des jeunesses trotskistes, mort en déportation), élaborant même avec eux un projet de constitution assez approfondi

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et une réforme de tous les ministères. Cette reconstruction intellectuelle de la société était imaginée en dehors de toute expérience directe et concrète, indépendamment des conditions spatiales et temporelles. C'était une politique idéale. Toutefois, dans le maquis ces belles idées furent mises à rude épreuve. Freund, notamment pendant son séjour parmi les FTP, affronta les réalités de la lutte qui oppose ceux-ci à l'AS (Armée Secrète, non communiste). En tant que membre des FTP, il assista de l'intérieur aux manœuvres du parti communiste, auquel il reprochera son « exclusivisme partisan» et son manque de scrupules.

Un événement l'a particulièrement marqué durant l'état 1944 : alors que trois prisonniers italiens qui venaient de s'évader sont arrêtés, déclarés suspects et donc menacés d'être fusillés, il intervient pour eux, et se retrouve considéré lui-même comme suspect. Il sera sauvé au petit jour par l'attaque des Allemands à Nyons, au cours de laquelle les accusateurs de la veille se sont enfuis dans la montagne, tandis que les Italiens sont restés à ses côtés au cours du combat. Il a aussi été frappé par l'histoire de cette institutrice qui avait été la maîtresse du chef de son maquis. Celle-ci ayant eu la mauvaise idée de rompre avec son amant, celui-ci fit croire à ses camarades qu'elle était passée du côté de la Gestapo. Elle fut aussitôt arrêtée et traduite devant un «tribunal du peuple ». Il n'y avait aucune preuve de sa trahison, mais le lendemain matin, après avoir été violée pendant la nuit, elle fut fusillée au sommet d'une colline que Freund et ses compagnons nommaient Stalingrad. Freund fut très choqué par cet événement et par d'autres faits de ce genre, qui ont contribué à instruire sa réflexion sur la politique. Après l'expérience de la Libération, il ne pouvait déjà plus porter le même regard sur l'humanité 3. Mais les épisodes amers n'ont fait que s'accumuler au lendemain de la Libération, bouleversant la conception ingénue et idéaliste qu'il se faisait de la politique. «-L~partir de là, écrit-il, j'ai commencé à réfléchir sur cette morale dont on nous parlait, alors que l'on était capable de choses aussi affreuses ». Freund ne cesse toutefois pas immédiatement tout engagement. Après 1945, il accepte des responsabilités au sein du :Nfouvement de Libération Nationale. Il entre alors en politique comme secrétaire de l'UDSR (Union Démocratique et Socialiste de la Résistance), mais il continue d'être déçu et démissionne en juin 1946

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de tous les mandats qu'il exerçait et du poste de directeur de L~venir lorrain. Il devient alors professeur de philosophie et conseiller municipal, tout en préparant l'agrégation de philosophie, afin de décrire ce qu'est réellement la politique. Après les déceptions que la pratique de la politique lui a causées, il abandonne la conception moralisante et idéale qu'il en avait, pour adopter une méthode phénoménologique et sociologique. Il est reçu au concours de l' agrégation en 1949, nommé professeur de philosophie au lycée de :Nletz et dépose son sujet de thèse: Essence et signification de la politique. L'expérience de la guerre et de la Libération a rapidement fait perdre au jeune Freund ses dernières illusions et l'a éloigné de tout idéalisme politique et de toutes les utopies qui promettent« le bonheur sur terre et des lendemains qui chantent ». Ces désillusions politiques et syndicales le rapprochent, sur ce point, du destin de Pareto dont le « cynisme» était, selon les termes de Freund, «le résultat d'un long développement et de multiples déceptions» 4. Le «vaccin» que fut cette courte expérience politique, dans un contexte qui, il est vrai, fut sans aucun doute marquant par son intensité, l'a immunisé pour le reste de sa vie. On imagine sans mal, dès lors, l'impact que pourront avoir sur Freund certaines révélations philosophiques telles que «le paradoxe des conséquences» ou la distinction entre «l'éthique de conviction» et « l'éthique de responsabilité» de Weber, la «discrimination ami-ennemi» de Schmitt, la théorie des «actions logiques et non logiques» de Pareto ou la philosophie des contraires d'Aristote. Projet de thèse et soutenance Le projet de sa thèse était donc de décrire l'essence du politique, c'est-à-dire sa nature permanente, constituée de quelques catégories fondamentales qui traversent le passé, le présent et le futur. Cette

thèse de doctorat, qui sera fmalement soutenue le 29 juin 1965 - sous
le titre «L'essence du politique» - sous la direction d'i\ron, a été, selon N. Baverez, «un des événements intellectuels qui ont marqué la décennie 1960-70» 5. C'est]. Hyppolite qui a commencé à diriger les travaux de Freund. ~lais face à l'affirmation selon laquelle «il n'y a de politique que là où il y a ennemi» - affirmation sur laquelle Freund ne pouvait pas revenir, puisqu'il s'agissait de la pierre angulaire de sa compréhension du politique - ]. Hyppolite lui a annoncé qu'en tant que socialiste et pacifiste il ne pouvait diriger en Sorbonne une thèse dans laquelle se trouvait une telle déclaration 6. Face à ce refus,

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Freund a alors envoyé ses travaux à Aron, qui a accepté de les diriger. Lors de leur première rencontre, Aron lui déclara en substance: «il est bon qu'un véritable résistant fasse une thèse sur la politique dans le sens que vous venez de m'exposer, sans idéaliser une réalité qui demeure ce qu'elle est. Je suis de tout cœur avec vous ». Il ajouta: « C'est une thèse que j'aurais voulu faire, peut-être d'une autre façon, mais dans le même esprit... »7. Ce jour là, Freund avait trouvé un maître; il s'en fera très vite un ami.
Cette thèse était un événement à double titre. D'une part, parce qu'elle était soutenue par un résistant qui avait participé à la lutte de libération depuis 1941. D'autre part, parce qu'en cette époque très idéologisée, personne n'osait affirmer qu'il existe une pesanteur insurmontable du politique et qu'il est illusoire d'espérer la disparition de la politique comme force de contrainte sur les humains. C'est pourquoi, à l'ouverture de la soutenance, .1L\.ronannonça au public et au jury constitué de P. Ricœur, J. Hyppolite et R. Polin: «Je voudrais saluer Monsieur Freund qui va soutenir cette thèse que je trouve géniale mais je voudrais également souligner le fait que c'est un résistant. Qu'un résistant ait pu faire une thèse pareille, c'est extraordinaire» 8. En dépit se son apparence abstraite, la thèse de Freund avait pour fondement toute une série d'expériences. C'est pourquoi il a précisé lors de sa soutenance que le travail qu'il avait l'honneur de présenter était « né d'une déception surmontée ». Cette déception, il n'en rendit personne responsable, la mettant seulement sur le compte de sa propre capacité d'illusion, qui avait trouvé son aliment dans les expériences de la Résistance, qu'il s'agisse de l'occupation ou de la Libération, ainsi que dans ses activités politiques et syndicales. L'essence du politique contient déjà la plupart des thèmes marquants de sa philosophie. La plupart de ses travaux ultérieurs seront d'ailleurs des développements ou des approfondissements de sujets présents dans cet ouvrage. Il faut dire qu'il a soutenu cette thèse à 44 ans et qu'il avait commencé à y travailler en 1949 après avoir été reçu à l'agrégation. Le travail présenté en 1965 est donc déjà une œuvre mûrie par les lectures, l'expérience et la méditation. Lorsqu'il rencontre J. Hyppolite en 1950 pour lui présenter son sujet de thèse, intitulé à l'époque «Essence et signification de la politique », il n'avait encore qu'une conception intellectuelle de cette activité, qui ne lui avait apporté que des déboires dans la pratique. Son ambition était

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alors de se livrer à une recherche approfondie et la plus objective possible de la politique, en se fondant sur l'expérience des hommes, quitte à réviser ses a priori. Cette volonté courageuse de lucidité et de recherche de la vérité l'a amené à adopter une méthode phénoménologique et sociologique, qui lui permit d'abandonner sa conception idéaliste et moralisante. Surmontant ses déceptions, il découvrit que la politique est une activité indispensable, qui par sa nature est au service des exigences minimales de la vie en société. Il s'agit alors pour lui de « comprendre le phénomène du politique dans ses caractéristiques propres et distinctives qui le différencient d'autres phénomènes collectifs comme l'économique et le religieux et trouver des critères permettant de faire la distinction entre les relations sociales qui sont proprement politiques et celles qui ne le sont pas» 9.
Professorat, Faculté des sciences sociales, Institut de polémologie

Élu Professeur de sociologie à l'université de Strasbourg (1953), Freund y deviendra le principal fondateur de la Faculté des Sciences sociales après y avoir créé en 1967 un Centre de Recherches et d'Etudes en Sciences Sociales. Par la suite, il créera en 1970 avec G. Bouthoul 11nstitut de Polémologie, en 1972 la Revue des Sciences Sociales de la France de l'Est, puis en 1973, le Laboratoire de Sociologie Régionale, qui deviendra le Centre de RBchercheen Sociologie Régionale.

Bien qu'il ait systématiquement refusé les offres de professorat à longue durée émanant d'universités allemandes ou américaines, Freund a aussi enseigné à l'étranger. Il a notamment donné un cours au Collège d'Europe à Bruges entre 1973 et 1975 et des leçons publiques à l'Université de :Nlontréal et à l'Université du Chili. Il est d'ailleurs plus connu dans certains pays étrangers qu' en France, notamment en Italie, en Espagne, ou en Amérique latine (Argentine, Chili, Mexique, Colombie), où des colloques et de nombreux travaux lui sont régulièrement consacrés 10. En 1979, à l'âge de 58 ans, Freund décide de prendre une retraite anticipée en raison de ses désaccords avec l'évolution de l'Université qu'il voyait se dégrader lentement. Il faut dire qu'il n'a pas très bien vécu les événements de 1968. On a dit que «la crise de 68 avait renvoyé Aron à sa solitude et à sa marginalité» 11.Freund n'a pas non plus vécu cette période avec beaucoup d'enthousiasme. Ce théoricien de l'ennemi n'a jamais autant ressenti l'inimitié que pendant cette époque troublée. Toutefois, il n'a jamais cessé de discuter avec les

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étudiants, recevant certains leaders du mouvement étudiant chez lui pour débattre de nombreux sujets comme celui de l'université critique. Il a toujours été respecté par ces derniers, qui admiraient sa liberté d'esprit. :NI. Maffesoli, qui se situait politiquement dans le camps adverse peut en témoigner: « c'était un interlocuteur auquel on s'opposait, mais qui était écouté... » 12, ce qui n'était pas le cas de tous. Freund défendait la thèse que l'université est critique par nature, à condition qu'elle soit libre et indépendante, non seulement à l'égard du pouvoir, mais aussi à l'égard des modes idéologiques. Mais il s'opposait aux étudiants les plus radicaux qui concevaient la critique comme un combat politique et idéologique et qui voulaient définir eux-mêmes le contenu des cours, indépendamment des recherches d'un professeur. Le manque de cohérence du mouvement et la stérilité des débats l'ont finalement convaincu de se retirer du « collectif» auquel il participait. Sur le plan des idées, -Lf\ron et Freund se rejoignent quant à leur analyse des événements. Ils comprenaient l'aspiration des acteurs de 68 à plus de démocratie ou leur volonté d'assouplir certains rapports hiérarchiques. :NIais ils s'opposaient aux projets les plus radicaux, à savoir les plus révolutionnaires et les plus utopistes.

Après cette retraite anticipée, Freund s'est retiré à Villé, en Alsace où de nombreux étudiants et amis continuaient à venir le voir. Il vivait dans une solitude qu'il appréciait et qui permettait la méditation. j\iIais il semble que cette solitude lui était aussi imposée par un ostracisme qu'il n'a jamais bien compris. Peut-être a-t-il manqué de la diplomatie et de la douceur qui auraient permis de compenser la rigueur de son tempérament et la force de ses provocations 13.-Lf\près1979, Freund a néanmoins continué à donner très régulièrement des conférences en France et dans de très nombreux pays étrangers. Il s'est éteint le 10 septembre 1993 à l'âge de 72 ans. J. Roy lui a rendu un hommage chaleureux, saluant «un universitaire dans la grande tradition », qui fut aussi «un grand humaniste et un grand sage» 14. La troisième édition de L'essence du politique en 2004 a suscité des critiques élogieuses qui semblent correspondre à un regain d'intérêt pour le philosophe. P.-A. Taguieff, qui a enrichi cette édition d'une belle postface, le considère, à juste titre, comme un des grands « éclaireurs» emblématiques du xxe siècle.
Freund a publié environ trois cents articles et une quinzaine d'ouvrages qui sont traduits dans un grand nombre de langues, y

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compris en japonais. Outre L'essence du politique (1965), on peut citer dans des genres différents: Le nouvel âge (1970), Utopie et Violence (1978), Sociologie du conflit (1983), Politique et lmpolitique (1987) et
Philosophie philosophique (1990).

Bilingue français-allemand, il a aussi contribué, par des traductions et des articles, à mieux faire connaître des auteurs comme L. Von Stein, M. Weber, G. Simmel, A. GeWen, C. Schmitt, V. Pareto, K. Popper et d'autres. Il a aussi été le premier à attirer dans une publication française l'attention sur Habermas, à propos de sa thèse qui venait d'être publiée. En ce qui concerne Weber, il faut rappeler qu' -LL\ronut f le premier à consacrer une grande partie de son ouvrage sur La sociologie llemandecontemporaine a (1935) à cet auteur totalement ignoré en France 15.Niais on doit à Freund la première traduction du texte Le savant et lepolitique (1959) et des Essais sur la théoriede la science(1965), accompagnés d'une importante et éclairante introduction, ainsi que la traduction de certaines parties de Économie et Société16. Il publiera ensuite en 1966 une Sociologiede Max Weber puis un Max Weber, dont le but était plus proprement philosophique. NI. Hirshorn 17 a remarqué avec raison que ces deux ouvrages constituent en fait la première présentation en France de la pensée sociologique de Weber, puisque l'ouvrage d'-Lf\ronavait mis l'accent sur la pensée historique de Weber.

II - UNE APPROCHE
Une analyse phénoménoJogique

MÉTHODOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE ORIGINALE

Il est certain que la conceptualisation freundienne ne répond pas aux canons de la science politique moderne en vigueur lors de la publication de L'essence du politique (1965). En effet, la méthodologie de Freund, largement inspirée de l'épistémologie wébérienne dans ses prémices, s'en éloigne toutefois en ce qu'elle rejette son aspect « antimétaphysique» dérivé de la philosophie kantienne. On trouve donc chez lui une approche phénoménologique des activités humaines qui, par le recours à la philosophie permet de saisir l'essence de ces activités dans leur généralité et dans leur complexité. Cette perspective est indispensable à l'étude de la politique qui ne peut se contenter d'analyses quantitatives et de l'étude de phénomènes

Biographie

et philosophie

générale

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mesurables ou exactes.

et démontrables

selon les critères des sciences dites dures

En concordance avec la tradition machiavélienne, la méthodologie de Freund est essentiellement phénoménologique sens où «l'office de la au phénoménologie est d'analyser aussi correctement que possible les réalités et les données originaires d'une activité» 18. On comprend pourquoi cette méthode débouche naturellement (comme celle de Husserl, mais dans une acception différente) sur une théorie de l'essence.
Elle repose sur la notion de présupposés, ceux-ci étant les conditions constitutives d'une essence, à savoir des éléments qui s'imposent à l'esprit avec évidence et qui se retrouvent nécessairement dans toutes les formes historiques variables par lesquelles une essence se manifeste. C'est dire que la phénoménologie, au sens que nous venons d'indiquer, se donne pour objectif la recherche des fondements, au-delà de la simple réalité historique ou culturelle.

En ce sens, elle est bien une «phénoménologie », qui signifie étude des « phénomènes », c'est-à-dire de ce qui apparaît à la conscience, de ce qui est «donné» 19. Dépouillée de certains critères tels que la réduction ou l'intentionnalité, l'épistémologie freundienne rejoint donc l'intention de la phénoménologie «traditionnelle », qui est une «recherche du donné immédiat antérieur à toute thématisation scientifique », et qui recherche « l'essence ou éidosde l'objet, constitué par l'invariant qui demeure identique à travers les variations» 20. Car la phénoménologie n'est pas une doctrine, elle est plutôt un style, une manière d'appréhender la réalité. L'essence du politique est aussi un ouvrage de philosophie politique, au sens où la réflexion de Freund prend son point de départ dans la politique même. Il s'agit d'étudier les réalités concrètes immédiatement données dans n'importe quelle société politique ~'existence de frontières, d'une armée, d'une police, d'institutions, d'une économie, d'opinions diverses...) et de comprendre pourquoi toute collectivité politique possède nécessairement tous ces éléments. Selon Freund, la sociologie, même avec l'apport de la méthode compréhensive 21, n'était pas encore suffisante pour expliquer les activités humaines. C'est pourquoi, avec Aron, il a prôné le dépassement de la sociologie par le rapprochement

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Biographie et philosophie générale

avec la philosophie, car seule la philosophie est une réflexion sur les fondements ou présupposés 22. Il n'y a pas incompatibilité, mais complémentarité entre la science politique et la philosophie politique, comme d'ailleurs entre la science et la philosophie en général. Ainsi, comme l'écrivait :Nferleau-Ponty, dont l'approche phénoménologique de la politique n'est pas sans lien avec celle de Freund, «il n'y a pas à ruiner les sciences de l'homme pour fonder la philosophie, ni à ruiner la philosophie pour fonder les sciences de l'homme, [...] toute science secrète une ontologie et [...] toute ontologie anticipe un savoir, [...] c'est à nous de nous arranger et de faire en sorte que la philosophie et la science soient toutes deux possibles» 23. Pour Merleau-Ponty, la démarche philosophique n'est pas coupée de l'expérience, car « si philosopher est découvrir les sens premiers de l'être, on ne philosophe donc pas en quittant la situation humaine: il faut, au contraire, s'y enfoncer. Le savoir absolu de la philosophie est la perception» 24.En ce sens, la phénoménologie est, sans doute plus que toute autre forme de philosophie, une réflexion sur les présupposés, car pour elle «le monde est déjà là, avant la réflexion, telle une présence inaliénable, tout comme la géographie présupposele paysage où nous avons d'abord appris ce qu'étaient une forêt, une prairie ou une rivière» 25. S'il fut l'un des premiers, Freund n'est pas le seul à avoir choisi d'insérer la théorie politique dans la voie de la philosophie afin de remédier aux défauts du positivisme et de l'historicisme. Cette voie a aussi été choisie par des auteurs aussi divers que L. Strauss, E. V oegelin, B. de Jouvenel, E. Weil, R. .l\ron ou plus près de nous L. Ferry et A. Renault. Ce qui est commun à tous ces auteurs c'est une volonté, clairement énoncée, de se démarquer des idéologies et d'écarter de leur démarche les utopies porteuses de projets politiques. Mais la philosophie leur est surtout apparue, comme à Freund, comme un remède au scepticisme qui a entouré la science politique, davantage orientée vers les applications utiles aux politiciens (sondages, psychologie électorale, organisation des institutions...) que vers l'explication de la raison fondamentale ou de la nature essentielle du politique 26. En effet, estime S. Goyard-Fabre, comme en écho à Freund, «pour la philosophie, la politique ne peut se penser si nous ne rapportons pas les expériences quotidiennes de la vie politique d'aujourd'hui comme d'hier à un horizon méta-politique sur lequel nous devons en déchiffrer la nature propre» 27.

Biographie et philosophie générale

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La philosophie

des essences

Les différentes études sociologiques ou politiques de Freund reposent sur une philosophie générale. Cette philosophie a tout d'abord répondu à un besoin de clarification des concepts, par la recherche de critères qui permettaient de définir ce qu'est un phénomène politique, religieux ou économique dans l'ensemble des relations sociales 28. Elle a finalement débouché sur une vision d'ensemble cohérente de la société dans laquelle chaque activité humaine prend sa place et sa signification. L'analyse de ces différentes activités humaines telles que la politique, la morale ou le droit nécessitait d'abord de découvrir leur signification, c'est-à-dire de se poser la question: qu' est-ce qui fait qu'un phénomène est politique, ou économique, ou juridique? Il est apparu à Freund que, au-delà de la seule épistémologie, seul le recours à la philosophie et à la métaphysique pouvait permettre de répondre à cette question. Il a, pour cela, suivant l'exemple de Weber, élaboré une nouvelle philosophie: la philosophie des essences, qui repose sur un certain nombre de concepts: les essences, les présupposés, les dialectiques. La philosophie des essences n'a pas été élaborée d'un trait dans un ouvrage ni à une époque déterminée. En effet, si l'essentiel de cette philosophie est présent dès L'essence du politique (1965), c'est seulement en 1984 dans Philosophie et Sociologie que l'on trouve la première fois exposée une théorie cohérente des essences. Celle-ci sera précisée et approfondie dans certains articles et finalement dans l'ouvrage Philosophie philosophique, paru en 1990. Deux approches de cette théorie sont possibles: la première est philosophique et même métaphysique, puisque l'essence se rapporte à «l'être en tant qu'être », la seconde est plus sociologique et épistémologique. Cela ne signifie pas pour autant que l'approche sociologique soit sans rapport avec la philosophie. Il faut au contraire envisager ces deux approches comme complémentaires, la sociologie n'ayant qu'une portée réduite sans son arrière-fond philosophique.

Cette philosophie est construite principalement autour de la notion d'essence.Cette notion, issue de la philosophie médiévale (scolastique), mais qui continue d'être utilisée en philosophie, n'est pas univoque et peut prêter à confusion. Au sens philosophique, l'essence a un caractère ontologique, elle est ce qui constitue la nature d'un être. Pour Freund, plus précisément, elle désigne une des orientations et

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Biographie et philosophie générale

activités vitales ou catégoriques de l'existence humaine, sans lesquelles l'être humain ne serait plus lui-même 29. Elle identifie une activité en ce qu'elle « est », ce qui lui appartient en propre et qui lui a toujours appartenu dans le passé. Elle répond donc à quelque chose d'ineffaçable dans la nature et qui est présent en tout homme.

Freund observe qu'il y a six essences qui correspondent à cette définition: la politique, l'économie, la religion, la morale, la science et l'art. Chacune de ces essences correspond à une donnéede la nature humaine. Ainsi, la société est la donnée du politique, parce que l'homme est immédiatement un être social. De même, le besoin est la donnée de l'économique, parce que le besoin est inhérent à l'être. Toutes les activités humaines ne sont pas des essences, car toutes ne correspondent pas à une donnée. -LJ\insipour Freund, le droit, l'éducation ou la technique ne sont pas des essences, parce que ces activités n'ont pas de donnée, au sens de réalité originaire dans la nature humaine. Les activités humaines ou essences ainsi que leurs présupposés sont marqués par des relations dialectiques irréductibles mais indispensables à la vie sociale. Dans certaines conditions, elles peuvent prendre une forme conflictuelle, mais elles peuvent aussi trouver un équilibre, grâce notamment à la politique et au droit.
D'une manière plus générale la philosophie de Freund repose sur l'idée que la vie humaine est irréductiblement conflictuelle. Elle est le lieu permanent d'antagonismes entre les valeurs et les actions humaines et ces antagonismes sont aussi irréconciliables que les contraires d'Aristote ou des présocratiques. Contrairement à Hegel, Freund ne croit pas à la résolution, à la conciliation des contraires. Aucune rationalisation, aucune solution définitive, ne peut résoudre ces tensions indépassables, car ces oppositions sont vitales, elles sont au cœur même de la vie. Freund se différencie toutefois de Weber en ce qu'il considère que l'antagonisme n'oppose pas des valeurs, mais des systèmes de valeurs. Chaque système, le libéralisme, comme le communisme, le conservatisme, le judaïsme, le christianisme ou l'Islam, défmit ses valeurs et sa propre hiérarchie interne entre les valeurs. Les civilisations se constituent aussi en vertu de cette hiérarchie. Freund pensait qu'une civilisation est forte lorsque ses valeurs ont pour elle une signification vitale, c'est -à-dire lorsqu'elles sont «incorporées immédiatement dans le devenir vécu de l'esprit et de la civilisation» 30. Lorsqu'une civilisation ne croit plus en sa propre

Biographie et philosophie générale

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hiérarchie entre les valeurs, lorsqu'elle s'écroule, elle entre en décadence.

estime

que tout se vaut, elle

Malgré ces antinomies entre les systèmes de valeurs, ou plutôt en raison de ces antinomies, la philosophie de Freund peut donner confiance dans la politique. Il montre, en effet, que si la politique est le lieu des antagonismes, elle est aussi le lieu des compromis. A la suite de Weber et de Simmel, il voit dans le compromis une relation sociale fondamentale. Et comment aurait-il pu faire autrement sans sombrer dans le nihilisme? Puisque les valeurs dépendent des convictions, il n'est pas possible de convaincre rationnellement le partisan d'un système de valeurs de la justesse d'un autre système. Dans ces conditions, ou bien la société devient le théâtre de luttes perpétuelles parce que chaque groupe veut imposer ses valeurs aux autres, ou bien les groupes s'entendent sur les conditions d'une cohabitation qui sauvegarde les valeurs auxquelles chacun adhère. Le compromis apparaît alors comme la seule manière de sauvegarder les chances d'une compétition entre les doctrines rivales. L'idée de valeur perdrait d'ailleurs toute signification si on pouvait élaborer un système unique et clos de valeurs. C'est pourquoi Freund rejette toute systématisation doctrinale. Il pensait que la société ne peut subsister qu'au prL~ de perpétuels compromis, au sens de transactions toujours précaires entre les hommes. Or, le compromis n'est-il pas, comme le pensait Simmel, la plus belle des inventions humaines?

III

-

L'HÉRITAGE

DE LA PENSÉE

FREUNDIENNE

L'héritage de la pensée freundienne est assez hétéroclite. Certains auteurs s'inscrivent dans la suite de sa sociologie du conflit, d'autres s'inspirent plutôt de son « essence du politique» ou de sa philosophie générale ou simplement lui empruntent un certain nombre de concepts sociologiques. Il ne s'agit donc pas ici de définir un courant politique ou philosophique, mais de s'interroger sur l'héritage qu'a pu laisser Freund, en présentant quelques penseurs qui on pu s'inspirer de son œuvre. Le caractère disparate de ces « continuateurs» montre d'ailleurs la diversité et l'étendue de la philosophie et de la sociologie freundienne. Trois penseurs ayant suivi des itinéraires très différents nous semblent pouvoir incarner cet héritage. Les deux premiers ont été directement et dès leurs débuts influencés par Freund, puisqu'ils

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Biographie et philosophie générale

l'ont connu étudiants. Il s'agit de :Nlichel Maffesoli pour la sociologie et Chantal Delsol pour la philosophie. Le troisième, -LJ\lain Benoist, de a rencontré la pensée de Freund plus tardivement. Michel Maffesoli 11affesoli a été l'élève de Freund et reconnaît volontiers sa dette envers lui: «c'était un authentique professeur auquel je dois énormément» 31.Freund lui a notamment appris à lire Weber, Pareto et surtout Simmel, encore méconnu à l'époque. Il a aussi témoigné une grande confiance à 11. 1/1affesoli en le prenant comme maîtreassistant à Strasbourg en 1978, puis en lui confiant la direction de l'Institut de Polémologie qu'il avait fondé. Aussi, il n'est pas étonnant qu'il y ait une certaine parenté entre leurs travaux. Ceux qui connaissent les deux chercheurs seront peut-être étonnés de ce rapprochement. Pourtant, en dépit des apparences, Freund et M. :Nlaffesoli partent d'une conception commune de la société (hétérogénéité, équilibre entre des forces contraires, dynamique conflictuelle.. .), et se fondent sur une même méthode compréhensive qui accepte de prendre en compte les éléments non-rationnels ou non-logiques de la société (au sens de Pareto). La plupart des ouvrages de M. 11affesoli sont d'ailleurs truffés de références à Freund et celui-ci avait préfacé La violence fondatrice en 1978 32.Chacun d'entre eux a pourtant mis l'accent sur des aspects bien différents de la société et qui peuvent sembler contradictoires. En particulier, Freund n'était pas toujours d'accord avec la conception du dyonisiaque de :NI.:Nlaffesoli ; il y voyait un signe de décadence, alors que :NI.11affesoli y décèle un renouvellement, au sens où la renaissance du dyonisiaque fait ressortir l'enracinement profond d'anciennes pratiques et situations quotidiennes.
D'une manière générale, M. l\1affesoli insiste sur l'aspect dionysiaque, ludique, effervescent de la société (L'ombre de Di0'!Ysos 33), sur la pulsion d'errance (Du nomadisme 34), le retour du tribalisme (Le temps des tribus 35), l'esthétisation de l'existence, prise au sens de sensation, de sensualité (Au creux des apparences 36). Parallèlement, il explique dans La contemplation du monde 37, que ces valeurs renaissantes, archaïques, expriment une fatigue vis-à-vis du politique et plus spécialement de l'idéal démocratique qui s'élabora tout au long de la modernité. Le propre de la politique moderne a été de tout vouloir faire rentrer dans le rang, codifier, identifier. C'est ce qu'il appelle la «violence totalitaire », violence faite aux personnes autant qu'à la nature.

Biographie et philosophie générale

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Violence qui peut être douce, mais qui rend le corps social amorphe. Pour M. :Nlaffesoli, le pouvoir s'emploie à ce que tout soit bien canalisé, que rien n'échappe à son contrôle. Le propre du politique, explique-t-il, est de « se méfier de ce qui est errant, de ce qui échappe au regard» 38. La violence totalitaire moderne illustre ainsi le «fantasme de l'un », qui est une véritable «agression rationaliste» : celle de tout savoir, de tout éclairer, et donc de tout maîtriser.
Ce fantasme « rationaliste» de la modernité est toutefois une illusion, doublée d'un échec. Rien ne peut, en effet, faire obstacle au « retour du refoulé », de «l'obscur », qui sont aussi des composantes sociales ou individuelles. Rien ne peut empêcher le retour cyclique de valeurs oubliées, mais toujours présentes dans les « structures anthropologiques de l'imaginaire ». Rien ne fera disparaître le «sentiment tragique de la vie ». Selon :NI.:Nlaffesoli, le refus de la domination, la dispersion, l'errance, la fuite, seraient programmés dans notre structuration, ils ont des racines archaïques et peuvent à tout moment surgir en dépit de la volonté de domination qui s'exerce sur les gens et les choses. Il s'agit d'un «processus récurrent qui, d'une manière cyclique, réémerge dans la mémoire collective» 39, refusant l'institution, l'ordre et la domination.

Ce point de vue peut apparaître, à certains égards, comme une critique ou un refus du politique. On pourrait penser, à le lire, que M. Maffesoli plaide pour la désobéissance, la révolte, le refus de tout ordre, de toute institution et de tout pouvoir et qu'ainsi sa pensée s'opposerait à celle de Freund, qui montre au contraire que le politique est une essence, que la société a besoin d'institutions, d'ordre, de commandement, de pouvoir, de hiérarchie. Pourtant, audelà de cette apparente opposition, un approfondissement de leur pensée peut permettre de voir ce qui les rapproche et de comprendre en quoi les travaux de ~L :Nlaffesoli éclairent ceux de Freund, et réciproquement.
Cette comparaison nous donne tout d'abord l'occasion de préciser que la conception de la politique de Freund ne se situe pas du tout dans la perspective rationaliste et totalitaire décrite par M. Maffesoli. La politique n'est pour lui qu'une activité humaine parmi les autres. Tout autant que M. Maffesoli, il condamne l'agression rationaliste et le fantasme de l'un. Tout autant que lui, il a attiré l'attention sur la propension du pouvoir à s'amplifier et à tout envahir. Tout comme

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lui, il s'est méfié de la justification morale et rationaliste de la violence et plus généralement de l'association de la morale et de la politique. T out comme lui, il a insisté sur la permanence de la violence et sur sa dimension fondatrice autant que destructrice. Nous verrons par ailleurs que Freund ne conçoit pas l'ordre politique comme quelque chose de figé, mais comme une forme toujours instable, et à cet égard il s'inspire, tout comme M. :Nlaffesoli, de Simmel. Cette importance accordée à la forme est d'ailleurs un élément essentiel et commun aux deux penseurs qui mériterait une analyse approfondie 40.
Chez Freund, l'ordre - neutralisation de forces contraires - ne s'explique et ne se justifie que par le désordre, et le commandement par la possibilité toujours présente de la désobéissance. Il pense, comme M. Maffesoli, que la désobéissance est un processus récurent et inéluctable. C'est justement cette instabilité, cette relativité qui donne son sens à la politique. En outre, la critique d'une omnipotence du pouvoir politique qui s'opposerait aux diverses expressions sociales et qui éliminerait toutes les autres activités humaines non politiques (religieuses, artistiques...) rejoint la défense par Freund d'une autonomie du politique, celui-ci étant au service des autres activités dans lesquelles l'homme peut trouver son épanouissement. Par ailleurs, pour :NI.:Nlaffesoli, ce ne sont pas seulement les forces centrifuges, de dispersion, d'errance et de fuite, qui sont profondément ancrées dans la nature humaine, mais c'est aussi le cas des forces centripètes, celles qui encouragent la socialité. Tel est le cas, par exemple, de l' orgiasme, qui est une structure essentielle de la socialité et qui permet de structurer ou de régénérer la communauté. M. Maffesoli considère, comme L. Dumont, que le propre de la sociologie est le «holisme », et qu'il convient de penser ce «tout» d'une manière conséquente 41. Bien souvent, le symbolisme social renvoie à la prééminence du groupe, car « c'est dans et par le collectif que tout un chacun s'épanouit, épanouissement qui à son tour

conforte le bien-être commun» 42.Aussi, l'idéal démocratique

-

que

M. :Nlaffesoli assimile à la rationalisation du monde, à l'individualisme au retour de l'idéal et au tout économique - ne peut-il échapper communautaire, de l'identification religieuse, de l'effervescence ethnique 43 ou du tribalisme 44, qui viennent réenchanter le monde en

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