Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 5,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Krishnamurti. Ou l'insoumission de l'esprit

De
117 pages

Rares sont les voix qui ne cherchent pas à endormir l'inquiétude, qui affrontent au plus près l'inconfort d'exister. Qui nous parlent de nous, non pas tels que nous devrions être, mais tels que nous sommes - sans jamais voiler notre énigme.


Krishnamurti (1895-1986), c'est avant tout la force d'une parole juste, vivante, splendidement insoumise. Parole de haute désobéissance, qui marque les limites du savoir et invite à un bouleversement total du mode d'être.





Que serait une nouvelle présence au monde , Une liberté parfaite ? Une sagesse de l'instant ? Un amour infini ? Et - risquons-le - une terre un peu plus fraternelle ? C'est pour creuser, hanter ces questions que ce livre a été écrit.





Ni biographie ni étude, mais essai, au plein sens du terme. Attentif à restituer Krishnamurti dans sa lucidité fulgurante, hors normes. Attentif à ne jamais séparer la vie spirituelle de la vie quotidienne. Attentif à notre présent vivant - à notre émerveillante banalité.


On ne sait si le siècle qui vient sera métaphysique, mais pour ne pas mourir, il devrait être krishnamurtien.


Z.B.





Zéno Bianu


Né en 1950 à Paris, a publié plusieurs ouvrages de poésie, du Manifeste électrique (1971) à Fatigue de la lumière (1991), adapté des auteurs baroques (Lope de Vega, Marlowe) pour l'Odéon-Théâtre de l'Europe, et traduit nombre d'œuvres dans le domaine des mystiques orientales.





Voir plus Voir moins
couverture

Du même auteur

POÉSIE, ESSAIS, ANTHOLOGIES

Manifeste électrique

(collectif)

Soleil noir, 1971

 

Mort, l’aîné

(avec Matthieu Messagier)

Christian Bourgois, 1972

 

Les Religions et la Mort

Ramsay, 1981

 

Poèmes et proses des ivresses

(avec Vincent Bardet)

Seghers, 1984

 

Mantra

Les Cahier des Brisants, 1984

 

La Parole et la Saveur

Anthologie de la poésie indienne contemporaine

(avec Serge Sautreau et Richelle Dassin)

Les Cahiers des Brisants, 1986

 

Connaissance de l’ombre

Passage, 1986

 

La Montagne vide

Anthologie de la poésie chinoise (IIIe-XIe siècle)

(avec Patrick Carré)

Albin Michel, 1987

 

La Danse de l’effacement

(préface de Charles Juliet)

Brandes, 1990

 

Fatigue de la lumière

Granit, 1991

 

Sagesses de la mort

En Orient et en Occident

Albin Michel, 1998

 

Traité des possibles

Fata Morgana, 1998

 

El Dorado

Poèmes et chants des Indiens précolombiens

(avec Luis Muzón)

Seuil, « Points Sagesses » no 144, 1999

 

L’Atelier des mondes

Arfuyen, 1999

 

Le Ciel intérieur

Fata Morgana, 1999

 

Infiniment proche

Poème

Gallimard, 2000

 

Haiku

Anthologie du poème court japonais

(édition et traduction avec Corinne Atlan)

Gallimard, 2002

 

Poèmes à dire

Une anthologie de poésie francophone contemporaine

Gallimard, 2002

 

Le Battement du monde

Éditions Lettres vides, 2002

 

Suite pour Albert Ayler

Les Faunes, 2002

 

Les Poètes du « Grand Jeu »

(édition)

Gallimard, 2003

 

Michel Mousseau, le temps de lumière

J.-M. Place, 2003

 

La Troisième Rive

Fata Morgana, 2004

 

Je viens du plus profond

(avec Nicolas Rozier)

Virgile, 2005

 

Pour Elvin Jones

(avec Mard Feld)

Pleine Page, 2007

ADAPTATIONS

Le Chevalier d’Olmedo

de Lope de Vega

Cour d’honneur du palais des Papes, Avignon

Odéon-Théâtre de l’Europe, Actes Sud-Papiers, 1992

 

Le Livre de Spencer

d’après Marlowe et Brecht

Odéon-Théâtre de l’Europe, 1994

 

L’Idiot, dernière nuit

de Fedor Dostoïevski

Odéon-Théâtre de l’Europe, Actes Sud-Papiers, 1999

 

Un magicien

Actes Sud-Papiers, 1999

TRADUCTIONS

Ultimes paroles

de Krishnamurti

Albin Michel, 1992

 

Folle Sagesse

de Chögyam Trungpa

Seuil, 1993

 

L’Abeille turquoise

Chants d’amour du VIe dalaï-lama

Seuil, 1996

 

Yi King

Seuil, « Points Sagesses » no 167, 2001

Préambule


Rares sont les voix qui ne cherchent pas à endormir l’inquiétude, qui affrontent au plus près l’inconfort d’exister. Qui nous parlent de nous, tels que nous sommes – sans jamais voiler notre énigme. Krishnamurti, c’est avant tout la force d’une parole juste, vivante. Qui s’adresse à chacun dans sa part essentielle, banale et inouïe, maudite autant que sublime – désignant ce qu’il y a de plus vif en nous, derrière tous les écrans mortifères.

Parole à la fois transformante et iconoclaste, qui invite à un bouleversement total du mode d’être. Ce qui est formulé ici ne peut que se découvrir en et par soi-même, au-delà de tout conformisme, au-delà de toute contrainte imitative. Dans cette perspective radicale, le désir de vérité l’emporte toujours sur le désir d’autorité. Et pareille vérité ne saurait s’acquérir par l’intermédiaire d’autrui. Loin de nous jeter aux pieds d’un gourou – « il vous faut être votre propre maître et votre propre disciple » –, Krishnamurti nous dépose simplement au pied de nous-mêmes, ne confondant jamais ceux qui explorent leur vie et ceux qui la décorent.

On ne trouvera ici nulle promesse d’extase, nul au-delà consolateur, nulle chimère pour tromper l’ennui. Avec Krishnamurti, oserait-on dire, si l’on se réincarne, c’est de son vivant. Ni oracle de Delphes ni parole d’évangile. Pas le moindre dogme, pas le moindre ornement, pas le moindre exotisme (« au diable le pittoresque de la magie », disait justement Daumal), mais un enseignement direct, immédiat qui part du seul et unique substrat : notre réalité d’être humain. Non pas tels que nous devrions être, mais, une fois encore, tels que nous sommes. Le fait, pas la croyance. Le réel, pas l’idéal. L’attention la plus vive portée sans relâche à notre présent vivant, à notre – risquons cette coïncidence des opposés – émerveillante banalité, afin d’habiter pleinement notre vertige.

De cette parole splendidement insoumise, qui marque les limites du savoir et déborde le langage de tout côté, ce livre tente de se faire l’écho. Écho d’une parole, écho d’un être – puisque l’être de Krishnamurti, à son plus haut point, n’est autre que son enseignement. En effet, celui qui affirma un jour : « Il n’y a pas de Krishnamurti » ne parle jamais de lui, mais de nous – de notre exacte et profonde intimité. Au vrai, il ne s’agit pas tant de comprendre Krishnamurti que de se comprendre soi-même.

Sagesse de l’instant, silence, amour, attention, beauté, souffrance, éducation, justesse, spontanéité, non-savoir, compassion, « mort dans la vie » – les thèmes approchés ici, sur le mode amoureux de la variation, sont comme les facettes changeantes d’un même fond souverain et inconditionné. Les noms changent, la source demeure. Si ces quelques jalons invitaient le lecteur à mener le seul examen qui vaille : le nécessaire et infini travail sur soi-même, ce livre n’aurait pas démérité.

I

DÉSAPPRENDRE



L’homme sans croyances


« La méditation est le déploiement du neuf. »

K.

« – Par conséquent, lui dis-je un peu songeur, nous devrions manger une fois encore du fruit de l’Arbre de la Connaissance, pour retomber dans l’état d’innocence ?

– Sans aucun doute, me répondit-il, c’est le dernier chapitre de l’histoire du monde. »

Heinrich von Kleist.

Assoiffés d’une plénitude autre que le manque qui nous fonde, nous cherchons toujours quelque chose que les contingences ne sauraient altérer, « quelque chose au-delà de toute cette souffrance, au-delà de tout ce chaos, au-delà des guerres » – Dieu, l’absolu, le réel, la « vraie vie », quel que soit le nom donné à « cet innommable aux mille noms ». Quelque chose d’où puisse sourdre véritablement une « coulée continue de liberté réelle ».

Méditer, selon Krishnamurti – soit pratiquer le « connais-toi toi-même » d’instant en instant –, c’est découvrir ce quelque chose. Sans le moindre intermédiaire. Perception directe d’une vérité au-delà des concepts, des théories et des descriptions. Les plaisirs frileux de la spéculation pure s’effacent ici devant la recherche – à la fois pratique et incandescente – d’une voie de salut. Peu importe au fond la genèse ontologique de notre « captivité », l’essentiel est de s’en affranchir dans l’instant.

A considérer le parcours de Krishnamurti, le premier mot qui vient à l’esprit est en effet « affranchissement ». Affranchissement de tout ancrage, de toute béquille, de toute certitude. L’homme pourrait être défini comme un « débusqueur d’illusions », celui qui lève tous les leurres – sans exception, et jusqu’à celui de sa propre autorité, de sa propre « maîtrise » :

« La jarre contient l’eau ; vous buvez cette eau mais vous ne rendez pas un culte à la jarre. L’humanité vénère la jarre, mais oublie l’eau. »

Quel est donc ce maître qui ne se réclame d’aucun pouvoir, d’aucune croyance, d’aucune appartenance ? Quel est donc ce maître qui parle – littéralement – au nom de rien ? Qui ne s’appuie sur aucune filiation, fût-elle millénaire ? Qui n’a besoin de nulle tribu pour régner ? Dont la parole de haute désobéissance se déploie sans relâche, secouant la sempiternelle léthargie qui nous soumet à des dogmes et à des « sauveurs » ?

« Ô ami, aimerais-tu la multitude des reflets si tu pouvais voir la réalité ? Jette tes cloches, ton encens, tes peurs, tes dieux ; mets de côté tes religions, tes philosophies ; rejette tout cela. »

Peur de n’être rien, peur de ne pas durer, peur de l’impermanence – peur de la vie, peur de la mort qui fondent toutes deux la constante assertion d’une croyance.

Loin d’imposer un évangile, ou quelque catalogue de modèles respectables qui nous tiendraient toujours plus captifs, Krishnamurti ouvre la voie à une approche de la vie libérée de tout conditionnement. A Carlo Suarès, qui l’interroge un jour sur son objectif, il répond : « Déconditionner la totalité de la conscience. »

Singulier gourou qui ne dicte rien, n’apporte ni réconfort ni délectation. A l’emprise de la croyance, réalité de seconde main promise par autrui, il oppose le travail de la vigilance, découverte et mise en question permanentes. Il n’offre ni église ni liturgie, rejette toute forme d’ascèse ou de prière. « La vérité n’a pas de sentier, et c’est cela sa beauté : elle est vivante. Une chose morte peut avoir un sentier menant à elle, car elle est statique. » Maître inclassable, qui fut lui-même son propre champ d’expérience, n’invoquant aucun texte sacré, aucune autorité, opposant sans cesse la connaissance intime de soi aux croyances aveugles du moi.

Oui, quel est-il ce maître, reconnu dès son plus jeune âge comme un messie, promis au statut d’« instructeur du monde », offert, sous la houlette des théosophes, à l’adoration des foules, qui refuse d’être un dieu vivant et rompt, un jour d’août 1929 – jour de refus, jour d’éveil – toute attache avec ses adeptes, affirmant : « Dès que vous suivez quelqu’un, vous cessez de suivre la vérité » ?

Derrière les clichés décrivant une sorte de bon apôtre occupé à soliloquer sur la fin chaotique d’un millénaire, il importe de retourner au tranchant du message : une révolution totale et immédiate de la conscience. Pas de nouveau refuge, pas d’élixir de bonheur, pas d’assurance-éternité, mais une spontanéité transcendante dégagée des filets de la mémoire, un état absolument neuf d’instant en instant. Sortir de l’hypnose de la pensée, déloger les certitudes, accéder à une prise de conscience impartiale et incessante – autrement dit, « se libérer du connu ». L’être ne se saisit qu’au soleil de son dépouillement, quand fond la neige du savoir. La clarté de l’esprit n’est pas un objet d’échange. Celui qui voit n’est pas celui qui croit, lequel n’explore que le territoire de sa servitude. Celui qui voit ne prend plus ses béquilles pour une planche de salut, ne comble plus les casiers de la machine à survivre, ne suit plus les croque-mort du paraître.

Dépossession lucide, conscience libre de tout point d’appui, éclat sans fin de la pure présence. La saisie amoureuse du monde se substitue à l’affirmation péremptoire du ciel. Voix profonde et fraîche qui vibre juste, parole proprement fécondante qui n’emprisonne dans aucune méthode – « peux-tu enfermer l’eau dans une étoffe ou retenir le vent dans tes mains ? ». Plutôt qu’un sauveur, Krishnamurti est un révélateur, œuvrant toujours dans l’espace même de l’humain.

Révélation/révolution, l’une n’allant pas sans l’autre dans l’optique d’une lucidité brûlante – « l’idée même de diriger quelqu’un est antisociale et antispirituelle ». Spiritualité et révolte, transparence et sédition, sont ici jumelles en abyme. Et qui croit comprendre l’une en rejetant l’autre échoue à saisir la pleine rumeur du vivant.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin