L'anarchisme aujourd'hui

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Rares sont les courants politiques suscitant autant de fantasmes que l'anarchisme. Depuis quelques années, un regain d'intérêt pointe à l'égard de ce mouvement, et on le retrouve sur des terrains dont il était refoulé, telle la philosophie. C'est ce que démontre l'entreprise postanarchiste : prenant principalement racine outre-atlantique, elle relit , à la lumière des réflexions poststructuralistes et postmodernes, les oeuvres de Proudhon, Bakounine ou Kropotkine. Mais à quel prix ?
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782336261232
Nombre de pages : 264
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Vivien GARCiA

L'anarchisme

aujourd'hui

Préface de Daniel COLSON

La Librairie

des Humanités

L'Harmattan

La Librairie des Humanités

Dirigée par Thierry Ménissier, docteur de l'EHESS, Maître de conférences de philosophie politique à l'Université Pierre Mendès France, Grenoble 2, et Pierre Croce, Chargé de mission sur la politique de publication à l'Université Pierre Mendès France, Grenoble 2. La Librairie des Humanités est une collection co éditée par les Éditions L'Harmattan et l'Université Pierre Mendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés. Membres du Conseil scientifique de la collection: Fanny Coulomb, série Économie Jérôme Ferrand, série Droit Pierre Kukawka, série Politiqueet Territoire Thierry Ménissier, série Sciencesde l'Homme Alain Spalanzani, série Gestion Jacques Fontanel, série « Côté cours»

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- Les témoins qui sefirent égorger (2007)

Nos remerciements se portent d'abord vers celui sans qui ce travai4 depuis l'idée de sa conception jusqu'à sa réalisation sous la présente forme} n'aurait pas été possible: Thierry Ménissiefj maître de conférences à l'université de Grenoble II. Cet ouvrage est en grande partie lefruit des pistes de réflexion

auxquelles il nous a ouvert durant trois ans. Nous témoignons toute
gratitude à Daniel Colson} qui nous fait l'honneur de signer la préface de ce livre et qui} à travers ses écrits et nos discussions} nous a apporté une aide inestimable. Nous remercions Ronald Creagh} qui a Pris la peine de corriger et commenter notre texte alors que ce dernier n'en était qu'à une version bien Inoins aboutie. Toute notre reconnaissance va enfin à ceux qui n'ont pas hésité à donner de leur temps} patients lecteurs aux suggestions précieuses:

monpère)Jean-BaptisteD.} etAlexia L.

Avant-propos

de l'éditeur

L

'OUVRAGE

de Vivien Garcia que voici porte sur les

métamorphoses de l'idée anarchiste d'un côté et de l'autre de l'Atlantique. Sa qualité intrinsèque - précision dans l'information, rigueur dans le raisonnement et originalité dans l'angle de vue - a imposé le travail de ce jeune chercheur dans le cadre de notre publication. J'ai cependant accompagné ce projet en pensant régulièrement à notre très regretté collègue, le Professeur Alain Pessin, qui m'a précédé dans les fonctions de codirecteur de la collection « La Librairie desHumanités ». À Alain Pessin, si fin connaisseur de la culture anarchiste, et dont la savante générosité se serait réjouie des promesses recelées par cet ouvrage, ce projet éditorial est par conséquent dédié.
Thierry MÉNISSIER

PRÉFACE

Du point de vue de l'histoire, le projet politique et philosophique de l'anarchisme s'est exprimé de deux façons: - Pratiquement, dans la plupart des pays en voie d'industrialisation, à travers près d'un siècle de luttes et d'expérimentations sociales et révolutionnaires (principalement en Europe et dans les deux Amériques), de la fin de la première moitié du XIXe siècle jusqu'en 1938, lorsque l'anarchisme espagnol succombe sous les coups de cet étonnant mélange entre le fascisme rouge du communisme russe, la logique verticale de l'État et les mensonges démocratiques de l'antifascisme. d'abord avec un certain nombre de fon- Théoriquement, dateurs de la pensée libertaire, (Proudhon, Déjacques, Stirner, Bakounine), puis une multitude de textes (brochures, livres, chansons, proclamations, motions, poèmes, pièces de théâtre, mémoires, récits et romans) qui, du Chant des ouvriers de Pierre Dupont à La mémoire des vaincus de Michel Ragon, en passant par des œuvres historiques aussi considérables que L'Internationale de James Guillaume ou La Révolution Inconnue de Voline, ont annoncé, accompagné et prolongé ses expérimentations révolutionnaires. À l'ombre étouffante du marxisme, ces deux aspects de l'anarchisme et l'étroite intimité qui les lie ont longtemps été sous-estimés voire carrément ignorés, y compris et surtout dans les textes qui se voulaient les plus fidèles aux mouvements d'émancipation ouvrière,

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alors même qu'ils s'interdisaient d'en percevoir la moindre lueur libertaire et révolutionnaire. On a pu trop longtemps parler de la révolution espagnole en ignorant que l'essentiel du prolétariat révolutionnaire de cette région du monde se reconnaissait dans l'anarchisme et mettait en œuvre son projet. On peut encore, en 2007, décrire l'irruption du fascisme italien au lendemain de la première guerre mondiale, sans dire un mot de la composante libertaire qui, dans la radicalisation des conflits d'alors, animait, de près ou de loin, de larges secteurs des forces ouvrières et révolutionnaires de ce pays. Plus généralement on a pu, du côté des historiens comme des intellectuels et des militants de gauche et d'extrême gauche, se féliciter pendant plus de cinquante ans du prétendu succès de la révolution russe sans jamais être sensible ne serait-ce qu'un instant à ce qui avait constitué sa force et sa réalité premières, avant que le totalitarisme d'État n'impose en son nom et après l'avoir brisée, sa terreur et ses mensonges. Cette ignorance et ce travestissement historiques se retrouvent sur le terrain de la pensée politique et philosophique. Incapables de mettre un nom sur des mouvements qui menaçaient aussi radicalement leur existence (avant que l'épouvantail du «communisme » russe ne leur fournisse enfin un adversaire assignable, un répondant étatique homologue), les institutions de l'ordre dominant étaient tout aussi sourdes et aveugles à une pensée qui pourtant, depuis très longtemps, - des pré-socratiques à Nietzsche en passant par Spinoza, Leibniz et bien d'autres -, traversait l'histoire de la philosophie, mais d'une façon plus ou moins cachée et suspecte, qualifiée d'« orientale », sans jamais imaginer qu'elle puisse justement trouver un jour, dans l'anarchisme de Proudhon, de Bakounine, de Coeurderoy ou de V oline, une expression politique et sociale effective, débordant de partout les limites et les aveuglements d'un Occident impérial et dominateur, et donnant sens, du même coup, aux innombrables histoires et expérimentations humaines, en orient comme en occident, au sud comme au nord. Paradoxalement c'est seulement près de cinquante ans après sa disparition comme alternative sociale et ouvrière effective, mais à l'intérieur de la brèche dans le temps des événements dits

PRÉFACE

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«de mai 68» - que l'anarchisme, sous sa double dimension politique et philosophique, a pu tout à coup laisser deviner sa radicalité, ses immenses potentialités, et redevenir ainsi une source d'espoir et une puissante raison de résister à la logique répugnante et totalitaire du capitalisme, comme aux replis et aux délires non moins totalitaires (et répugnants) des différents fascismes ethniques et religieux qui prétendent se substituer à elle. C'est à expliciter cette renaissance que s'attache le livre de Vivien Garcia, et ceci de trois grandes façons: - En montrant tout d'abord comment, historiquement, depuis quelques années, et à partir d'une littérature anglo-saxonne mal connue en France, l'Idée anarchiste, - et pour ne considérer que le seul terrain de la philosophie politique -, commence (timidement) à retrouver sa force et son acuité, mais imparfaitement pourrait-on dire, sans parvenir encore à briser le mur de mépris et surtout d'ignorance qui entoure les textes et l'histoire de la pensée libertaire, en se contentant d'un postanarchisme décevan~ mais qui permet de sauter par-dessus cette histoire et cette pensée, d'en faire l'économie et de se laver ainsi de toute compromission forcément déshonorante aux yeux de ceux pour qui l'anarchisme reste encore quelque chose de honteux et de méprisable. - En montrant au contraire, et dès lors que l'on veut bien se donner la peine de lire les textes et de déchiffrer les traces laissés par ce mouvement, en quoi l'anarchisme non seulement n'obéit en rien aux images d'Épinal et aux lieux communs auxquels on voudrait le réduire, mais constitue au contraire la source étonnante d'un projet et d'une pensée capables, par leur richesse, leur cohérence, leur originalité, leur force et leur radicalité, de faire pâlir tous les postanarchismes réunis. En montrant enfin ce que l'on commence seulement à percevoir: la dimension ontologique du projet et de la philosophie anarchistes, son universalité du singulier et de la différence, et par voie de conséquence, sa façon singulière et paradoxale d'échapper au temps et à l'histoire, de s'affirmer dans toutes les situations

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AUJ OURD'HUI

possibles même les plus difficiles et les plus oppressives, de dire ce qu'est le monde où nous vivons et ce qu'il nous autorise du point de vue de la liberté et de la joie d'exister. Source de vie et d'émancipation - et comme le travail de Vivien Garcia contribue déjà à le faire comprendre - l'anarchisme peut ainsi, peut-être, constituer une alternative au devenir catastrophique du monde actuel, une alternative aux impuissances d'une gauche et d'une extrême gauche exténuées. Daniel COLSON

INTRODUCTION

texte Q UICONQUES'AVENTUREdans ce ce quiensepensantde avoir déniché un catalogue répertoriant tout fait nouveau en matière d'anarchisme n'y rencontrera probablement que déception. L'interrogation qui nous anime a bien peu à voir avec l'exploration de la multiplicité des groupes et sensibilités qui constituent la nébuleuse libertaire actuelle. Elle ne vise pas non plus à l'élaboration d'une liste exhaustive des « penseurs »1 anarchistes vivants... Ou morts depuis peu. En somme, elle ne relève pas d'une volonté de dispenser le lecteur d'aller voir par lui-même, dans les rues ou dans les livres, les différentes manières par lesquelles l'anarchisme se réalise. Car s'intéresser à «l'anarchisme aujourd'hui» ne peut se réduire à la production d'un instantané. L'entreprise serait pharaonique, nécessairement lacunaire. Elle n'aurait de surcroît qu'un intérêt limité: on ne saurait découvrir une telle mouvance politique à la manière des rayons d'un supermarché. De façon plus problématique encore, adopter cette perspective reviendrait à postuler la possibilité de sa réalisation. L'apparente évidence de la proposition qui intitule cet ouvrage n'est qu'illusion. Pour s'en rendre compte il suffit de se pencher sur les conclusions émises depuis plus de trente ans dans une part importante des travaux historiques et politologiques traitant de l'anarchisme. On
Si tant est que l'usage courant
l'anarchisme. de ce terme ait un sens quelconque pour

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ne compte plus aujourd'hui le nombre de ces faire-part de décès. Sur l'un on peut lire que «depuis un demi-siècle, l'anarchisme s'enfonçait inexorablement dans les brumes de l'histoire. Les quelques manifestations [...] qui s'en inspiraient encore apparaissaient comme les derniers surgeons d'un tronc où la sève ne montait plus que parcimonieusement »1. Sur un autre, plus prolixe sur les conditions de cette mort, on apprend que «la tragédie de la révolution espagnole fut la fin du mouvement anarchiste )~. On remarquera d'ailleurs, misère de la médecine légale, que les avis n'ont jamais totalement convergé sur ces circonstances. Certains affirment ainsi que c'est à la suite de «Mai 68 » qu'advint réellement le décès. Le vieux malade, déjà bien avancé dans son agonie, n'aurait pas supporté de voir son héritage confisqué avant l'heure par une «nouvelle gauche» en plein bourgeonnement printanier. Mais arrêtons ici un tel inventaire. Par-delà leurs divergences, ces analyses s'accordent sur l'idée que la seconde moitié du XXe siècle a clos l'histoire de l'anarchisme. Nul doute, ce dernier fit parler de lui, ne serait-ce que par la radicalité de certains de ces acteurs. Nombreux sont encore ceux qui l'associent aux attentats de Ravachol, d'Henry, ou de Vaillant... Tout en ignorant ces noms. Nul doute, l'anarchisme joua un rôle dans la fondation du socialisme. Les conflits qui animèrent la première Association Internationale des Travailleurs, opposant autoritaires et libertaires, en témoignent. Mais à l'heure actuelle, il semblerait que l'anarchisme appartienne au passé, qu'il «ne subsiste plus que pour mémoire dans la gauche ouvrière »3. En conséquence d'un tel constat, on a vu fleurir bon nombre de conjectures portant sur la légitime descendance du défunt. Pour d'aucuns, ses seuls héritiers véritables ne peuvent se trouver qu'en opérant une translation nous amenant « du côté des lointains élèves indisciplinés d'Adam Smith. Chez ces
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ARVON H., L'Anarchisme, Paris, PUF, 7e éd., 1977, p. 6.

La phrase est de Nico Berti cité par MORALES TORO A., « Anarchisme, histoire et discontinuité », in BELLEFON R., MICHELS D., PUCCIARELLI M., (dir.), L'anarchisme a-t-il un avenir? Histoire de femmes} d'hommes et de leurs imaginaires, Lyon, Atelier de Création Libertaire, 2001, p. 221-240, p. 222. HERlvIET G., BADIE B., BRIl\IBAUD P., BRAUD P., Dictionnaire de sciencepolitique et des institutions politiques, Paris, Dalloz, 2000, p. 23.

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INTRODUCTION

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auteurs qui cherchent à renouer [...] les idéaux libéraux et libertaires. Chez les biens nommés libertariens »1. Ce ne serait plus dans les grèves ou les manifestations qu'il faudrait rechercher la famille anarchiste, mais plutôt à la tête de fabriques d'épingles en tout genre. Pour d'autres, plus sceptiques sur la concordance de l'idée anarchiste2 avec l'économie de marché, l'anarchisme se perpétuerait à travers un certain «esprit libertaire », une manière d'être au monde plutôt qu'une attitude politique proprement classable. On pourrait retrouver cet esprit dans différents courants de la gauche radicale actuelle. L'essor du life-sryle activism, de l'activisme par le mode de vie, en constituerait une autre expression. Le consumérisme éthique ou encore l'usage de moyens de transport écologiques définiraient alors l'unique horizon des possibles politiques d'inspiration anarchistes dans nos sociétés contemporaines. Après d'aussi macabres analyses, on pourrait penser que le problème intrinsèque à l'intitulé de notre ouvrage réside tout entier dans le terme « anarchisme », ce dernier n'ayant pas de véritable référent dans la vie politique actuelle. Ce serait là encore faire fausse route. Depuis maintenant plus de dix ans les conclusions que nous venons de présenter ont été mises à mal. Affichant à nouveau ses drapeaux noirs dans les mouvements sociaux ou occupant une place déterminante, bien que paradoxale, dans l'essor du mouvement altermondialiste, l'anarchisme semble renaître de ses cendres. Il serait possible, bien sûr, de ne pas se soucier du phénomène. Peut-être n'a-t-on affaire qu'à un ultime rappel avant la tombée finale du rideau? Différents éléments nous empêchent néanmoins de dresser d'aussi hâtives conclusions. On peut faire allusion aux périodiques nationaux à grand tirage qui n'ont pas hésité à consacrer de pleines pages au phénomène3. L'anecdote prend d'autant
BOURETZ P., «Anarchisme », in Ri\YNAUD P., RIALS S., (dir.), Dictionnaire de philosophiepolitique, Paris, PUF, 1996, p. 11. «L'idée anarchiste» est une expression récurrente dans l'histoire de ce mouvement. Le Nouvel observateur y a consacré deux pages avec un texte nommé « Quand reviennent les anars » dans son numéro 1624 de la semaine du 21 au 27 décembre 1995. Le journal Libération daté du 21 janvier 1996 contient lui un article intitulé « La CNT ramène les anars dans la bagarre ». Le i\Ionde enfm a dédié une pleine page à « La brise libertaire» dans son numéro daté du 21 Janvier 1996.

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plus d'importance que l'on n'avait point vu de tels médias s'intéresser à l'anarchisme depuis plus d'un demi-siècle. On relèvera en outre que le monde universitaire consacre de plus en plus de colloques à des thématiques en lien avec l'anarchisme, ou avec certains de ses auteursl. En 2001, l'historien Gaetano Manfredonia pouvait écrire qu'après «l'éclipse rencontrée au lendemain de la seconde guerre mondiale, l'anarchisme semble [...] avoir reconquis une partie de ses positions perdues» et ajouter qu'il « n'est pas non plus exclu qu'il connaisse au cours des années à venir un élargissement de son assise militante )"z.Pour notre part, nous en resterons là dans ce travail de contre-expertise. Ce qui importe, par-delà son contenu, ce sont ses conséquences. Pour les bien saisir, il faut en revenir à l'argumentation des fossoyeurs de l'anarchisme. Bien souvent, ceux-là ne se contentent pas de présenter la mort de celui-ci sous la forme d'un simple constat empirique. L'histoire rend possible non seulement la compréhension de ce qui a, en pratique, conduit à la faillite du projet anarchiste, mais elle permet par surcroît de souligner les faiblesses théoriques qui d'avance le condamnaient à un tel destin. De façon générale, le propos tenu consiste à affirmer que l'anarchisme se positionne à partir de référentiels tributaires d'une analyse des forces de production, des rapports sociaux et de la vie politique, propres à la fin du XI Xe siècle. Le siècle suivant, caractérisé notamment par un ensemble de transformations du capitalisme ou encore par la percée progressive de la démocratie comme forme politique de référence n'a pu que rendre caduques les aspirations anarchistes. En ce sens, l'historien Henry Arvon écrit que déjà, « la makhnovitchina de 1918, c'est-à-dire la lutte des paysans ukrainiens sous la conduite de Makhno contre le pouvoir
À titre indicatif, et pour le cas de la France, on peut citer les deux Colloques ayant eu lieu à l'Université Pierre Mendès France de Grenoble, intitulés « La Culture libertaire» (1996) et «Les incendiaires de l'imaginaire» (1998). Ainsi que le colloque de Toulouse 2 : « L'Anarchisme a-t-il un avenir?» (1999). Concernant les auteurs en particulier, on peut par exemple renvoyer aux nombreux colloques qui ont eu lieu depuis la redécouverte du travail d'Élisée Reclus par les géographes. MANFREDONIAG., L'Anarchisme en Europe, Paris, PUF, 2001, p. 121.

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bolchevique, et Ue] rôle important joué par la CNTl dans la guerre d'Espagne, [...] se rattachent au siècle précédent et ne constituent en grande partie que des combats d'arrière-garde d'une paysannerie et d'un prolétariat en retard sur l'évolution historique »2. Par-delà la teneur marxiste du propos d'Arvon, on retiendra l'idée que la matrice à partir de laquelle sont produites les idées anarchistes était dépassée pour penser avec pertinence le XXe siècle. Qu'en dire à l'heure des sociétés qualifiées par certains de postindustrielles ou de capitalistes avancées? Il est possible désormais de mieux saisir le problème que nous aimerions éclaircir. Il semble exister une sorte de décalage entre le constat de la réapparition de l'anarchisme et le sens que peut faire celui-ci quant à nos sociétés contemporaines. C'est cet apparent anachronisme que nous voudrions questionner. Fil rouge de notre réflexion, c'est autour de lui que se tissent les problèmes que nous traiterons. Encore faut-il, pour suivre la voie qu'il trace, introduire un élément fondamental, propre aux chemins que nous allons croiser. Cet élément, c'est la rencontre de l'anarchisme avec un champ disciplinaire dans lequel il était jusqu'alors comme frappé d'anathème: la philosophie. Il y a encore quelques années, l'idée de mener une réflexion philosophique sur l'anarchisme ou même de parler d'une philosophie de l'anarchisme aurait été considérée comme étonnante sinon aberrante. Certes, on savait bien que ce courant politique n'était pas dénué de vagues inspirations conférées par quelques grands philosophes. On n'ignorait pas que Bakounine, dans ses jeunes années, avait nourri une véritable passion pour l'hégélianisme, que Stirner avait fait partie d'un cercle de jeunes hégéliens, ou encore que Proudhon avait parfois puisé dans le positivisme d'Auguste Comte. Néanmoins, ces subtiles affinités se trouvaient minimisées par quelques incompatibilités plus conséquentes. On peut, par exemple, faire allusion aux formes d'écriture particulières
Cet acronyme désigne la Confederacion N acional deI Trabajo (en français la Confédération Nationale du Travail), qui était dans l'Espagne d'avant 1939 une formation anarcho-syncaliste très importante. ARVON H., L'Anarchisme, Paris, PUF, 7e éd., 1977, p. 7.

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de l'anarchisme, relevant plus souvent du texte d'intervention politique que de la réflexion philosophique extirpée de l'empiricité des politiques réelles. On peut aussi évoquer les importantes contradictions entre les différents courants de l'anarchisme, leurs différents auteurs, les différents textes de ces. mêmes auteurs. Qui voudrait délimiter un corpus de textes à travers lequel on pourrait se déplacer, guidé par un même ensemble de concepts tiré d'un prétendu père fondateur, verrait son projet échouer d'avance. On peut enfin citer le refus anarchiste de penser la politique à travers les thèmes et les questionnements classiques de la philosophie. L'histoire de la déclinaison politique de celle-ci peut, d'une certaine manière être tracée suivant une volonté de rechercher les meilleures modalités d'un commandement ou encore les principes les plus justes présidant à l'organisation politique. En d'autres termes cette histoire n'est autre que celle de l'évitement de l'an-archie. Ce n'est pas un hasard si, dans les ouvrages qui en constituent les jalons, on ne trouve comme occurrence des termes «anarchie» ou «anarchique» que des usages péjoratifs ou repoussoirs. À l'inverse, on peut rencontrer dans les textes anarchistes des propos sévères à l'endroit de la philosophie, politique ou non. On peut même affirmer que, pour une bonne part, les théories anarchistes se sont développées hors la philosophie. En comparaison, il n'est pas étonnant que le « frère ennemi» de l'anarchisme, le marxisme, ait coulé des jours philosophiques plus heureux. Bien que partageant, apparemment, avec le premier, certaines de ses revendications et conclusions, le second paraissait plus sérieux et digne d'intérêt. Malgré quelques propos tout aussi sévères que ceux de l'anarchisme eu égard à la philosophie, ses incontestables origines hégéliennes lui réservaient d'avance une place dans l'histoire de cette discipline. On sait d'ailleurs le succès qu'il connut, devenant tout au long de l'histoire de la philosophie politique au XXe siècle un véritable référent, que l'on prenne position en sa faveur ou que l'on s'y oppose. Par contre, si l'on conférait à l'anarchisme quelque utilité philosophique, c'était uniquement pour montrer les inconséquences de cette conception, par trop radicale, laquelle, dans son rejet intégral de tous les modes classiques de gouvernement, ne

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conduisait en pratique qu'à la violence dont témoignait son histoire au tournant du XIXe siècle. Pourtant, de façon paradoxale, c'est sur l'univers philosophique que se fondent la plupart des discours prenant en compte la dimension problématique de l'anarchisme aujourd'hui. Peut-être la philosophie, justement parce qu'elle est restée extérieure à l'anarchisme, constitue-t-elle une possibilité de faire sens à l'endroit des questions que semblent poser les sociétés contemporaines à l'anarchisme ? Peut-être aussi, la reconfiguration politique du monde depuis les années 1990 et les transformations qu'elle implique pour la philosophie politique ont-elles permis une ouverture, qui, coïncidant avec la réapparition de l'anarchisme, a rendu possible la reconsidération de ce dernier? Il serait aisé de se perdre en conjectures sur cette intrigante rencontre. Nous préférerons en étudier les fruits. Parmi ceux-ci, l'un des plus importants est ce que nous appellerons le postanarchisme. Son étude constituera la première grande étape de notre cheminement. Sans pour autant anticiper sur son exposition, il est utile de présenter dès maintenant trois raisons justifiant l'intérêt que nous allons lui porter. La première tient au peu de résonance, en France, du terme « postanarchisme ». On ne le trouve employé que très rarement. Lorsqu'il l'est, c'est de façon allusive, selon des usages souvent contradictoires. Toutefois, sa compréhension est indispensable à qui veut décrypter une grande partie des débats contemporains portant sur l'anarchisme dans le monde anglophone et en particulier nord-américain. Cette importance se trouve accrue par la récente apparition des thématiques postanarchistes dans des pays comme l'Allemagne, l'Italie, ou même la Turquie. Le présent ouvrage n'est pas dénué de l'enjeu propre à une première présentation, pour le public français, de ces mêmes thématiques. Il affiche par là même une de ses limites. Comme toute représentation, il porte en lui une part d'insuffisance. Il est par exemple loin d'être exhaustif. On ne saurait donc le tenir sur le même plan qu'une traduction ou mieux, qu'une lecture des textes dans leur langue originale. À notre connaissance, il n'existe, à l'heure où nous écrivons, aucune traduction en langue française des

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principaux ouvrages auxquels nous ferons référence. Nous ne pouvons qu'inviter le lecteur qui voudrait aller plus loin à suivre, dans la mesure du possible, la deuxième proposition. La présentation du postanarchisme ici menée se construira essentiellement autour de la seconde raison qui, dans notre contexte, motive son étude. Celle-ci a trait aux conclusions que lui fait tirer sa perspective philosophique au sujet de l'anarchisme. Il faudrait comprendre ce dernier comme tributaire d'un unique paradigme. En somme, toutes les expressions de l'anarchisme, malgré leurs apparentes divergences, partageraient un ensemble de croyances, de valeurs, voire de concepts. Ceux-ci seraient propres à la modernité philosophique. Optimiste, l'anarchisme marquerait une foi presque incommensurable dans les progrès scientifiques et historiques. Il développerait une théorie de l'humanité s'émancipant peu à peu de la bestialité par sa connaissance et rationalisant progressivement le monde. Radicalement humaniste, il s'insurgerait contre l'assujettissement de tout être humain. Il souhaiterait la destruction de l'ensemble des formes de pouvoir, assurant ainsi l'égalité de tous. Altruiste, il définirait la nature de l'homme comme essentiellement bonne et imputerait sa possible corruption aux seuls méfaits du pouvoir. L'anarchisme constituerait donc le parachèvement de la modernité. Derrière cette courte description, certains lecteurs auront sans doute deviné que le postanarchisme s'engage sur le terrain de la postmodernité. De là découle la troisième raison qui motive notre étude du postanarchisme. Depuis peu, les questionnements relatifs à la modernité et à la postmodernité sont devenus récurrents dans la littérature libertaire. Le postanarchisme, dans la position qu'il adopte sur ce plan et dans les problèmes qu'il pose, cristallise ces questionnements et permet de les aborder d'une manière générale. Il démontre aussi que cette attitude réflexive aboutit, la plupart du temps, à une conclusion similaire à celle que partageaient historiens et politologues il y a quelques années: l'anarchisme serait un anachronisme dans nos sociétés contemporaines. La posture philosophique adoptée par le postanarchisme permet cependant de ne pas s'en tenir là. Son discours se fait prescriptif et appelle au

INTRODUCTION

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dépassement de l'anarchisme classique pour réaliser un (post-) anarchisme d'aujourd'hui. À travers l'exemple postanarchiste, c'est donc une démarche tout entière que ce livre aimerait questionner. Pour cela nous opérerons, dans nos deux dernières parties, un retour aux textes mais aussi aux pratiques qui furent ou sont celles de l'anarchisme. Nous commencerons par rechercher les voies dans lesquelles il s'engage quant à la compréhension du monde, de l'homme et de ce qui constitue un lien fondamental entre ces derniers: la connaissance. Nous explorerons ensuite quelques conceptions anarchistes, de diverses notions politiques et éthiques ainsi que l'agir qu'elles impliquent. D'avance, précisons que notre perspective ne saurait signifier la recherche d'une pureté originelle. Il ne s'agit pas de glorifier un passé irréprochable humilié par d'hérétiques contempteurs. Trop nombreux sont ceux qui se sont heurtés et se heurtent encore à cet écueil. Les musées de l'anarchisme n'o,nt jamais eu besoin de recruter pour trouver des gardiens veillant avec zèle à ce qu'on ne touche pas les œuvres. Mais encadré de dorures ou enfermé sous une cloche de verre, l'anarchisme ne peut que s'asphyxier. Ceux qui viennent le voir repartent souvent déçus, avec l'impression d'avoir été floués par quelque prospectus accrocheur. De ce sentiment naît la réflexion postanarchiste. Nous aurons l'occasion de montrer que sa critique de l'anarchisme est elle-même victime d'une compréhension réifiée de celui-ci. Cet ouvrage se voudrait donc un symbolique coup de marteau dans les trop nombreuses vitrines qui constituent autant de barreaux pour l'idée anarchiste. Ses effets, peut-être, pourront-ils nous permettre de saisir ce qu'il peut y avoir de particulier, mais aussi de pertinent, dans le fait de penser l'anarchisme aujourd'hui.

PREMIÈRE PARTIE

D'UNE INTERPRÉTATION PHILOSOPHIQUE DE L'ANARCHISME A SA CRITIQUE: LE POSTANARCHISME

A

NOTRE CONNAISSANCE,le terme «postanarchisme» est apparu pour la première fois dans un court texte publié par Hakim Bey en 1987 : Post-Anarchism Anarchy. L'essentiel du propos tenu réside en une critique des fétichisations opérées par quelques anarchistes à l'endroit de certains faits et idées propres à l'histoire de leur mouvement politique. Cette pratique, qualifiée d'anarchISME1, a pour unique conséquence la transformation de l'anarchie en une entité supérieure à laquelle Dieu, l'État ou l'Église n'ont rien à envier. Autour d'elle se construisent autant de sectes qui toutes ont pour point commun leur platitude idéologique. Emprisonné entre un passé tragique et un impossible futur, l'anarchISME passe à côté du présent, «comme s'il était effrayé de se demander, ici et

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Telle est l'écriture qu'adopte Hakim Bey.

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maintenant, QUELS SONT MESVÉRITABLESDÉSIRS? »1. Cette mare stagnante d'histoire perdue, hantée par l'échec et un profond masochisme révolutionnaire, ne peut que voir, à la longue, ses propres rangs désertés. Derrière cette critique acerbe, il serait pourtant erroné de déceler un mépris de Bey pour l'anarchisme. Au contraire, il affirme que «de tous les «systèmes politiques », l'anarchisme (malgré ses défauts et précisément parce qu'il n'est ni politique ni un système) est le plus proche de notre compréhension de réalité )-,2.Suivent neuf propositions, dont les fonctions ne sont autres que désigner la plupart du bois mort qui devra être jeté pardessus bord et suggérer la réalisation de quelques expériences en vue d'une possible amplification du mouvement anarchiste. Le postanarchisme dont nous voudrions traiter ici n'est cependant pas celui de Hakim Bey. On peut, certes, trouver des points de convergence entre les deux théories, mais leur assimilation est trompeuse. Le recours à l'origine des mots révèle, comme toujours, ses insuffisances. En 2001, dans un ouvrage de Saul Newman intitulé From Bakunin to Lacan: Anti-Authoritarianism and the Dislocation of Power3,on retrouve le mot « postanarchisme » dans une acception nouvelle. Il n'est plus une simple provocation envers les crispations du mouvement anarchiste, mais il prend un contenu conceptuel tributaire d'une réflexion théorique particulière. Celle-ci repose sur une perspective philosophique, un positionnement politique, et une réflexion en conséquence sur l'anarchisme. Le développement qui suivra consistera en leur présentation. Néanmoins, nous ne nous concentrerons pas uniquement sur le travail de Saul Newman. À lui seul, il ne nous permettrait de comprendre le postanarchisme que de manière restrictive. Il faut alors revenir sept ans avant la parution de From Bakunin to Lacan. À cette
BEY H., Post-Anarchism Anarchy, 1987 [en ligne]. Disponible sur: http://www.leftbank.org/bey/postanar.htm [consulté le 27 janvier 2007]. Nous traduisons: «as if afraid to ask itself, here & now, WHAT ARE MY TRUE DESIRES? ». Ibid. Nous traduisons: « Of all "political systems", anarchism (despite its flaws, & precisely because it is neither political nor a system) comes closest to our understanding of reality ». On pourrait traduire: De Bakounine à Lacan. L'antiautoritarisme et la dislocation du pouvoir.

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époque, Todd May, un universitaire américain, avait déjà adopté une démarche similaire. Dans son livre nommé The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchisml, on rencontre des options philosophiques très proches de celles de Newman, un parti pris politique semblable et des propos sur l'anarchisme équivalents. Un détail important sépare pourtant les deux ouvrages: dans celui de May, on ne trouve aucune occurrence du terme postanarchisme. On peut, bien sûr, évoquer l'ordre chronologique de parution des œuvres pour justifier cette différence. La signification du terme « postanarchisme » n'en acquiert pas moins une certaine ambiguïté. Cette dernière va se trouver renforcée par Lewis CalI, le troisième auteur que nous allons aborder. Il publie en 2002, un livre intitulé Postmodern Anarchism2. Encore une fois, on retrouve d'importantes ressemblances sur les plans philosophique et politique avec les écrits précédents; une même conception de l'anarchisme y est exposée. Mais à aucun moment CalI ne qualifie son travail de postanarchiste. Cette fois, il est impossible de se réfugier derrière le contexte chronologique. Notre emploi du terme « postanarchisme » est-il pour autant abusif? Nous pensons que non. Celui-ci a beau impliquer une certaine imprécision, il permet de regrouper de façon générique le corpus de textes dont nous nous servirons, en soulignant la communauté d'analyse des œuvres qui le composent. En outre, sur un site Internet présentant le postanarchisme, on peut lire que sa définition « est aujourd'hui et sera probablement toujours instable »3. En cela, le mot « postanarchisme» peut répondre d'une multitude d'acceptions différentes. C'est la raison pour laquelle certains se gardent d'en faire usage. Bien que partageant la même posture réflexive, ils préfèrent, afin d'éviter toute équivoque, qualifier leur travail d'un vocable de leur cru. De manière générale, notre étude fera fi de ces divergences terminologiques. Elle n'en tiendra compte que de façon épisodique, lorsque leur eXplicitation

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On pourrait traduire: La philosophie politique de l'anarchisme poststructuraliste. On pourrait traduire: L'anarchisme postmoderne. http://WW\v.geocities.com/ringfingers/ postanarchism2.html [consulté le 27 janvier 2007]. Nous traduisons: «this definition is contested and is no\v and probably always will be unstable ».

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se révélera nécessaire. Il importe avant tout de discuter la conception de l'anarchisme à laquelle conduit la démarche postanarchiste. C'est en articulation avec cette thématique qu'évoluera la présentation que nous lui consacrerons. De ce fait, nous pouvons justifier le choix des textes auquel nous avons procédé. Il est évident que l'ensemble des productions que l'on peut qualifier de postanarchistes ne se résume pas aux livres de Todd May, de Saul Newman, et de Lewis CalI. Ceux-ci ont toutefois la spécificité de présenter différentes problématiques au cœur desquelles l'anarchisme se trouve mis en question directement. Ils sont considérés de surcroît comme des ouvrages de référence, ne serait-ce que par la fréquence avec laquelle ils sont cités ou pris comme base de travail dans d'autres textes postanarchistes. Autant de raisons motivent la place centrale que nous leur accorderons ici.

Chapitre premier

Ancrages et perspectives intellectuelles du postanarchisme

Les sociétés contemporaines
comme

défi pour la philosophie politique

Le projet postanarcruste s'ancre dans un souci de cohérence avec les spécificités de notre époque. Nonobstant, dans les ouvrages que nous avons choisi d'étudier, on ne trouve guère de descriptions qui pointeraient ces particularités. From Bakunin to Lacan, le livre le plus prolixe à ce sujet consacre à peine un paragraphe de son incipit à une telle tâche. Ce qui paraît le plus important pour nos trois auteurs, c'est que le monde contemporain se singularise en posant un défi à la philosophie politique. Selon les mots de Todd May, celle-ci « est désormais en crise »1, et cette crise, nous la devons

MAY T., The Political Philosophy of Poststrtlcturalist Anarchism, University Park, Pennsylvania State University Press, 1994, p. 2. Nous traduisons: «political philosophy is no'\v in crisis ».

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principalement à l'échec du marxisme. Il y a encore quelques années, même si les sociétés d'Europe de l'Est ou l'Union soviétique n'offraient déjà plus un modèle pour le changement politique, «le discours marxiste semblait encore apporter assez d'espoir et de sens à la philosophie politique pour que ses insuffisances (autant en théorie qu'en pratique) apparaissent réparables. Cependant, le rejet par ses sujets de l'intégralité du spectre de la pensée et des interventions marxistes a dissipé cette apparence »1. May nous prévient qu'il faut pourtant se préserver de deux écueils. Le premier serait de faire garder à jamais le silence aux théories marxistes, alors qu'il est « possible qu'il y ait, à l'intérieur [de cellesci], des sentiers encore vierges qui pourraient êtres plus bénéfiques que ceux qui ont été empruntés »2. Le second serait de penser que, « comme philosophie politique} le capitalisme est triomphant »3. May tient absolument à préciser que nous ne sommes pas arrivés à la fin de la philosophie politique, et encore moins au terme d'une histoire à laquelle les démocraties libérales apporteraient l'unité ultime. On comprend qu'implicitement, référence est faite au débat qu'avait provoqué le livre de Francis Fukuyama La Fin de l'histoire et le dernier homme4.Dans celui-ci on peut, en effet, lire que toutes les formes de gouvernement antérieures à la démocratie libérale se caractérisent par de graves défauts et des irrationalités ne pouvant qu'entraîner leur effondrement. Cela n'implique pas pour autant que les pays ayant adopté de façon stable la démocratie libérale ne connaissent ni injustices graves ni problèmes sociaux. Toutefois, ces derniers sont à imputer à une incomplète réalisation des principes fonda-

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Ibid., p. 3. Nous traduisons: « the discourse of Marxism still seemed to provide enough hope and enough sense to political philosophy that its shortcomings - both in theory and in reality- appeared reparable. However, the rejection by its subjects of the entire spectrum of Marxist thought and intervention laid waste to that appearance ». Ibid., p. 44. Nous traduisons: « It is also possible that there are as yet untraveled paths \vithin Marxism that might yield more benefits that those which have been taken» . Ibid., p. 3. Nous traduisons: « aspoliticalphilosopl:}yapitalism is triumphant ». c FUKUYAJ\1AF., La Fin de l'histoire et le dernier homme, trad. Canal (D.-A.), Paris, Flammarion, 1992.

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