L'Antique Sagesse de l'Italie

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Giambattista Vico. Pour Vico (Naples, 1668-1744), le fondement de la connaissance n'est plus, comme l'affirmait Descartes, l'évidence, la perception ou l'idée claire et distincte, mais -- génial signe précurseur de la philosophie d'Emmanuel Kant et de Friedrich Hegel -- la conversion du vrai en fait, en ce sens que la condition sine qua non pour connaître effectivement une chose est de la faire. Complément d'une gnoséologie conforme à ce principe, Vico établit un système parfait de métaphysique dont la partie neuve est la théorie de ce que l'on a nommé les "points métaphysiques". Selon celle-ci, de même que du point géométrique, qui n'a pas d'étendue, naissent lignes et surfaces, de même il devrait être permis de poser des points métaphysiques qui, bien qu'ils ne présentent pas de surface, engendrent cependant l'étendue.


Publié le : dimanche 13 mars 2016
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EAN13 : 9782824902982
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Giambattista Vico
De l'antique sagesse de l'Italie
retrouvée dans les origines de la langue latine
Traduit par Jules Michelet
La République des Lettres
Préface Tandis que je méditais les origines de la langue latine, j'en observai de si savantes dans un grand nombre d'expressions, qu'elles ne semblaient pas être le résultat de l'usage vulgaire, mais le signe de quelque doctrine intime et mystérieuse. Et certes, il est naturel qu'une langue soit riche en locutions philosophiques, si la philosophie est en honneur chez la nation qui la parle. Je pourrais rappeler moi-même, que de notre temps, lorsque la philosophie d'Aristote et la médecine de Galien étaient à la mode, les hommes les moins lettrés n'avaient à la bouche qu'horreur du vide, antipathiesetsympathies naturelles, lesquatre humeurset leurs qualités, et cent expressions de cette espèce; puis, lorsque prévalut la physique moderne et que la médecine fut traitée comme un art empirique, on n'entendait parler que de circulation du sang, de coagulation, dedroguesutiles et nuisibles, de pression atmosphérique, etc. Avant l'empereur Adrien, les mots d'ens, être,essentia, essence,substantia, substance,accidens, accident, étaient inusités chez les Latins, parce qu'on ne connaissait pas la métaphysique d'Aristote. Depuis cette époque, elle attira l'attention des savants, et ces termes devinrent vulgaires. Ainsi, ayant remarqué que la langue latine abondait en locutions philosophiques, et, que d'un autre côté, l'histoire nous atteste que les anciens Romains, jusqu'au temps de Pyrrhus, ne songèrent qu'à l'agriculture et à la guerre, j'en induisais qu'ils avaient reçu ces termes de quelque autre nation éclairée, et qu'ils s'en servaient à l'aveugle. De ces nations éclairées dont ils auraient pu les recevoir, je n'en trouvais que deux, les Ioniens et les Étrusques. Quant à la science ionienne, il est inutile d'en parler longuement; l'on sait de quel éclat brilla l'école Italique. La science des Étrusques est attestée par leur profonde connaissance des cérémonies religieuses. Car la culture de la théologie civile annonce toujours la culture de la théologie naturelle; les rites sont toujours plus augustes là où l'on a conçu les idées les plus justes de la divinité; ainsi c'est dans le christianisme que les cérémonies sont le plus saintes, parce que c'est là qu'on trouve la doctrine la plus pure sur la nature de Dieu. L'architecture des Étrusques, la plus simple que l'on connaisse, fournit une preuve très forte qu'ils devancèrent les Grecs dans la géométrie. Qu'une bonne et grande partie de la langue ionienne ait été importée chez les Latins, c'est ce dont témoignent les étymologies; il est constant que les Romains reçurent de l'Étrurie les cérémonies du culte des dieux, et en même temps les formules sacrées et les paroles pontificales. Je crois donc pouvoir conclure avec assurance que c'est chez ces deux nations qu'il faut chercher l'origine des expressions philosophiques des Latins; et j'ai résolu de retrouver, dans les origines de la langue latine, la sagesse antique de l'Italie: travail que personne, autant que je sache, n'a encore entrepris, mais qui mérite peut-être d'avoir provoqué le regret de Bacon. Platon, dans leCratyle, essaya de retrouver, par la même voie, la sagesse antique des Grecs. Ainsi ce qu'ont fait Varron dans sesOrigines; Jules Scaliger, dans sonTraité des causes de la langue latine; François Sanctius, dans laMinerve, et Gaspard Scioppius, dans les notes qu'il y a jointes; tout cela est très différent de notre entreprise. Ces savants se sont proposé de tirer de la philosophie dans laquelle ils étaient très versés, une explication descausesde la langue et de tout l'ensemble de son système: mais nous, sans nous assujettir aux opinions d'aucune école, nous rechercherons dans les origines mêmes des mots quelle a été la philosophie de l'Italie antique.
Dédicace LIVRE PREMIER, OU LIVRE MÉTAPHYSIQUE Dédié au seigneur Paolo Matteo Doria. Je veux traiter, dans ce livre, des locutions qui me donnent lieu de retrouver par conjecture les opinions des anciens sages de l'Italie sur la vérité première, sur Dieu et sur l'ame humaine. J'ai résolu de vous le dédier, seigneur Paolo Doria, ou plutôt de traiter ici, sous vos auspices, de la métaphysique, puisque, comme il convient à un philosophe si haut placé par son rang et par sa science, vous vous plaisez à ces hautes études, et que vous les cultivez avec autant de magnanimité que de sagesse. En effet, c'est une grande âme, celle qui, tout en admirant les pensées des autres philosophes, se confie encore plus en soi, et justifie cette confiance. D'autre part, c'est un signe de sagesse que d'avoir, seul de tous les modernes, appliqué la vérité première aux usages de la vie humaine, en la faisant descendre, d'une part à la mécanique, et de l'autre à la science politique. Vous formez un prince pur de tous les artifices dans lesquels Tacite et Machiavel avaient élevé le leur; quoi de plus en harmonie avec la loi chrétienne, de plus désirable pour la prospérité de la chose publique ! Ce sont là vos titres à la reconnaissance de tout homme à qui arrivera la seule renommée de votre illustre nom. J'y joins ce dont je vous suis seul redevable: la faveur avec laquelle vous m'avez toujours accueilli, les encouragements que j'ai reçus de vous plus que de tout autre, pour les études dont il s'agit ici. L'année dernière, j'avais tenu chez vous, après souper, quelques discours où, m'appuyant sur les origines mêmes de la langue latine, je faisais voir la nature dans un mouvement qui entraînait chaque chose,per vim cunei, suivant le rayon vers le centre du mouvement, et, par une force contraire, la repoussant du centre à la circonférence; je montrais que toutes choses naissent et meurent par une sorte desystoleet dediastole. Alors, vous et d'autres savants de cette ville: Augustinus, Arianus, Hyacinthe de Christoforo et Nicolas Galitia, vous me donnâtes le conseil d'entreprendre cette démonstration par son principe, de sorte qu'elle apparût dans un ordre légitime et systématique. C'est pourquoi, entrant dans la voie des origines latines, j'ai élaboré cette métaphysique que je vous dédie à ce titre. Plus tard, je consacrerai à ces trois illustres personnages le fruit d'autres travaux, en témoignage de l'estime singulière que je leur porte.
Chapitre premier
¶ -. — Du vrai et du fait.
Les motsverumetfactum, levraiet lefait, se mettent l'un pour l'autre chez les Latins, ou, comme dit l'école, se convertissent entre eux. Pour les Latins,intelligere, comprendre, est même chose que lire clairement et connaître avec évidence. Ils appelaientcogitarece qui se dit en Italienpensareetandar raccogliendo; ratio, raison, désignait chez eux une collection d'éléments numériques, et ce don propre à l'homme qui le distingue des brutes et constitue sa supériorité; ils appelaient ordinairement l'homme un animalqui participe à la raison (rationis particeps), et qui par conséquent ne la possède pas absolument. De même que les mots sont les signes des idées, les idées sont les signes et les représentations des choses. Ainsi comme lire,legere, c'est rassembler les éléments de l'écriture, dont se forment les mots, l'intelligence (intelligere) consiste à assembler tous les éléments d'une chose, d'où ressort l'idée parfaite. On peut donc conjecturer que les anciens Italiens admettaient la doctrine suivante sur le vrai: Le vrai est le fait même, et par conséquent Dieu est la vérité première, parce qu'il est le premierfaiseur(factor); la vérité infinie, parce qu'il a fait toutes choses; la vérité absolue, puisqu'il représente tous les éléments des choses, tant externes qu'internes, car il les contient. Savoir, c'est assembler les éléments des choses, d'où il suit que la pensée (cogitatio) est propre à l'esprit humain, et l'intelligence à l'esprit divin; car Dieu réunit tous les éléments des choses, tant externes qu'internes, puisqu'il les contient et que c'est lui qui les dispose; tandis que l'esprit humain, limité comme il l'est, et en dehors de tout ce qui n'est pas lui-même, peut rapprocher les points extrêmes, mais ne peut jamais tout réunir, en sorte qu'il peut bien penser sur les choses mais non lescomprendre; voilà pourquoi il participe à la raison, mais ne la possède pas. Pour éclaircir ces idées par une comparaison, le vrai divin est une image solide des choses, comme une figure plastique; le vrai humain est une image plane et sans profondeur, et telle qu'une peinture. Et de même que le vrai divin est parce que Dieu, dans l'acte même de sa connaissance, dispose et produit, de même le vrai humain est pour les choses où l'homme, dans la connaissance, dispose et crée pareillement. Ainsi la science est la connaissance de la manière dont la chose se fait, connaissance dans laquelle l'esprit fait lui-même l'objet, puisqu'il en recompose les éléments; l'objet est un solide relativement à Dieu qui comprend toutes choses, une surface pour l'homme qui ne comprend que les dehors. Ces points établis, pour les faire accorder plus aisément avec notre religion, il faut savoir que les anciens philosophes de l'Italie identifiaient le vrai et le fait, parce qu'ils croyaient le monde éternel; par suite les philosophes païens honorèrent un Dieu qui agissait toujoursdu dehors, ce que rejette notre théologie. C'est pourquoi dans notre religion où nous professons que le monde a été créé de rien dans le temps, il est nécessaire d'établir une distinction, en identifiant le vrai créé avec lefait, et le vrai incréé avec l'engendré(genito). Ainsi l'Écriture sainte, avec une élégance vraiment divine, appelleverbela sagesse de Dieu, qui contient en soi les idées de toutes choses et les éléments des idées elles-mêmes; dans ce verbe le vrai est la compréhension même de tous les éléments de cet univers, laquelle pourrait former des mondes infinis; c'est de ces éléments connus et contenus dans la toute-puissance divine que se forme le verbe réel, absolu, connu de toute éternité par le Père, et engendré par lui de toute éternité.
¶ I. — De l'origine et de la vérité des sciences.
De ces idées des anciens sages de l'Italie touchant le vrai, et de la distinction qu'établit notre religion entre lefaitet l'engendré, nous tirons d'abord cette conséquence, que si la parfaite vérité est en Dieu seul, nous devons tenir pour complètement vrai ce qui nous est révélé de Dieu, et ne pas chercher comment peut être vrai ce que nous ne pouvons comprendre en aucune manière. Ensuite nous pouvons remonter à l'origine des sciences humaines et enfin obtenir une règle pour reconnaître celles qui sont vraies. Dieu sait tout, parce qu'il contient en soi les éléments dont il fait toutes choses; l'homme les divise pour les savoir; aussi la science humaine est comme une anatomie des ouvrages de la nature. En effet, si nous voulons prendre des exemples, elle a partagé l'homme en corps et âme, et l'âme en intelligence et
volonté; elle a distingué du corps, ou, comme on dit, abstrait la figure et le mouvement, et de ces propriétés comme de toutes choses, elle a tiré l'être et l'un. La métaphysique considère l'être, l'arithmétique l'un et sa multiplication, la géométrie la figure et ses dimensions, la mécanique le mouvement du dehors, la physique le mouvement qui part du centre, la médecine étudie le corps, la logique, la raison, la morale, la volonté. Il est arrivé de cette anatomie des sciences comme de celle qui s'exerce journellement sur le corps humain: les anatomistes difficiles à contenter conservent bien des doutes sur la situation, la structure et les fonctions des parties, et craignent que la mort solidifiant les liquides, interrompant le mouvement, que le scalpel altérant ce qu'il divise, le véritable état des organes ne soit plus observable non plus que leurs fonctions. Cet être, cette unité, cette figure, ce mouvement, ce...
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