L'Art de l'insulte

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L'art de l'insulte


Après le succès de L'Art d'être heureux (" Points Essais ", 2013), Franco Volpi propose cette fois une anthologie thématique de la pratique de l'insulte, dont Schopenhauer le misanthrope était fervent défenseur dans ses écrits, mais aussi pratiquant assidu : " Que de fois m'a étonné l'intelligence de mon chien, mais sa bêtise aussi ; il en a été de même avec le genre humain. "


Il en résulte ce petit ouvrage, qu'on pourrait considérer comme " posthume ", où l'on voit le pire de Schopenhauer – comme ses idées sur les femmes (" La femme, de par sa nature, est destinée à obéir ") – et plus d'une fois le meilleur, le Schopenhauer dérangeant, en pleine forme, cocasse, fin observateur des mœurs de son temps, sans oublier l'écrivain de talent.





Arthur Schopenhauer (1788-1860)


Connu surtout pour sa critique radicale de l'idéalisme allemand, sa réputation de penseur original tient à son principal ouvrage, Le Monde comme volonté et comme représentation, qui a influencé nombre d'écrivains et de philosophes des XIXe et XXe siècles.





Textes réunis et présentés par Franco Volpi





Traduit de l'allemand par Éliane Kaufholz-Messmer


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
Lecture(s) : 625
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021308945
Nombre de pages : 192
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couverture

Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

L’Art d’être heureux

À travers 50 règles de vie

2001

et « Points Essais » no 715, 2013

Des insultes tous azimuts


1. L’INSULTECOMMEULTIMERECOURS

L’Art de l’insulte est le pendant idéal du petit livre intitulé L’Art de toujours avoir raison, un répertoire de trente-huit astuces, que Schopenhauer avait réunies pour son usage personnel, mais qu’il ne publia pas. À la fin de sa merveilleuse collection de ruses et de trucs qui permettent de mener à bien les discussions et les querelles, c’est-à-dire battre l’adversaire en faisant fi de la vérité, Schopenhauer explique les limites de chaque technique argumentaire et, du même coup, l’absolue nécessité d’une arme de plus, qui soit extrême : si l’on a devant soi un adversaire plus intelligent et plus habile, les astuces dialectiques, la malice ne sont plus d’aucun secours. Au niveau discursif de l’argumentation nous serons inévitablement vaincus. Mais cela ne signifie pas encore que la partie est déjà perdue. Il reste comme extrema ratio – un tuyau insolent proposé par Schopenhauer – une astuce ultime, infâme, la trente-huitième dans son catalogue, qui recommande expressément ce qui suit :

« Lorsqu’on constate la supériorité de l’agresseur et qu’on veut continuer à avoir tort, il faut devenir blessant, offensant, grossier. Devenir blessant, c’est s’écarter de l’objet de la querelle (parce qu’on a perdu la partie) pour se tourner vers l’interlocuteur et s’en prendre d’une manière ou d’une autre à sa personne : on pourrait appeler cela argumentum ad personam, à la différence de l’argumentum ad hominem : celui-ci part de l’objet purement objectif pour s’en tenir à ce que l’adversaire en a dit ou admis. Mais lorsqu’on devient offensant, on abandonne complètement l’objet et on dirige son attaque vers la personne de l’adversaire : on devient donc outrageant, méchant, offensant, grossier. Ce sont les forces de l’esprit qui interpellent celles du corps ou celles de l’animalité. »

Schopenhauer ajoute : « Cette règle est très appréciée parce que chacun est apte à l’appliquer, et c’est pourquoi on y a souvent recours. » Ce qu’on savait sans doute déjà dans l’Antiquité : « Comment les sophistes auraient-ils ignoré le moyen par lequel chacun peut se mettre au même niveau que quiconque et peut immédiatement compenser la plus grande des inégalités intellectuelles : je parle de l’insulte. Aussi une nature vulgaire y est-elle menée même instinctivement dès que se fait sentir la supériorité intellectuelle. »

Par conséquent : injurier, insulter, invectiver, outrager ou calomnier sera – ainsi que l’expérience quotidienne nous l’enseigne amplement – l’inévitable issue de nombreuses discussions et disputes. Avec des conséquences aisément prévisibles : « On se demande quelle règle contraire vaut dans ce cas pour l’autre partie. Car si elle veut appliquer la même, il y aura une bagarre, ou un duel, ou un procès en diffamation. »

Une telle escalade inquiète Schopenhauer qui préférerait déconseiller de tels excès aux parties adverses. Il vaudrait mieux – et ce serait plus intelligent – éviter par tous les moyens de se laisser entraîner à une exacerbation aussi risquée. C’est dans ce but qu’il nous donne quelques pressants conseils pratiques.

On peut aussi ignorer avec nonchalance les invectives et les insultes de l’adversaire et faire comme si de rien n’était. De toute une série d’exemples et d’anecdotes classiques évoqués par Schopenhauer il ressort clairement que, même devant les insultes et les invectives les plus grossières, les sages ne se sont pas laissés départir de leur réserve et ont conservé leur sérénité.

Plus intelligents encore le conseil que donne Aristote dans la Réfutation des sophistes : Il faut éviter autant que possible de s’engager dans des discussions avec le premier venu ou avec quelqu’un qui fait du baratin comme les sophistes. Bref, il faut choisir soigneusement et prudemment les interlocuteurs avec lesquels on veut s’entretenir sérieusement.

Malgré la prudence qui s’impose, les injures et les insultes sont un genre dans lequel, chacun ne le sait que trop bien par expérience personnelle, nous nous laissons souvent empêtrer, même si nous voulions précisément l’éviter. Dans certaines situations de la vie, il paraît simplement impossible de faire marche arrière ou de rester neutre, car – selon Schopenhauer – celui qui est offensé perd son honneur, même si l’auteur de l’offense est « le gredin le plus vil, l’abruti le plus stupide, un fainéant, un joueur, un misérable emprunteur ». Donc : « Une grossièreté triomphe de tout argument et éclipse toute forme d’esprit », et « la vérité, la connaissance, l’entendement, l’esprit, l’humour n’ont plus qu’à plier bagage et sont battus sur le champ de la divine grossièreté ».

Schopenhauer affirme la même chose dans son Esquisse d’un traité sur l’honneur : « La grossièreté est une qualité qui, en matière d’honneur, remplace toutes les autres et l’emporte sur elles. Si, par exemple, au cours d’une discussion ou dans une conversation, quelqu’un d’autre fait montre d’une connaissance plus juste des choses, d’un amour plus rigoureux de la vérité, d’un jugement plus sain que nous ou de quelque autre supériorité intellectuelle qui nous fait de l’ombre, nous pouvons aussitôt infirmer celle-ci ou toute autre supériorité en même temps que notre propre insuffisance ainsi mise au jour, et alors faire preuve à notre tour de supériorité en devenant grossier. »

Ce qui importe donc avant tout, c’est de ne pas être pris au dépourvu par de telles éventualités.

2. L’ÉCOLEDE LIMPERTINENCE

Même si les invectives, les injures et les insultes de toutes sortes jaillissent avec une spontanéité inépuisable de l’esprit humain, surtout lorsqu’il se sent provoqué, l’injure appropriée ou l’insulte qui fait mouche ne lui vient pas toujours à l’idée à l’instant même où ce serait nécessaire. Et comme l’escrime ou toute autre technique d’attaque ou de défense, l’insulte et l’injure exigent, pour être efficaces et atteindre leur but, d’être apprises et constamment exercées. Et même si les injures et les insultes sont généralement le signe d’un tempérament grossier et colérique, elles supposent néanmoins un certain raffinement : si l’on veut blesser l’adversaire par une invective exactement adaptée, intelligemment conçue et formulée avec justesse, une habileté particulière est nécessaire, qu’il faut développer et cultiver.

Mais laquelle ? Et où et chez qui peut-on l’apprendre ?

Ici, c’est Schopenhauer qui vient en aide. Le philosophe de Dantzig semble avoir pratiqué avec un certain plaisir le genre de la raillerie, de l’invective et de l’insulte, et bien qu’il n’ait pas rédigé lui-même un véritable Art de l’insulte, certains indices permettent de penser qu’il n’était pas loin de le faire. La preuve en est le catalogue des injures, invectives, vexations et insultes adressées à tous les destinataires possibles, que nous avons extraites de ses œuvres et de ses écrits posthumes et rassemblées sous le titre de L’Art de l’insulte.

3. RÉSERVESÉLÉMENTAIRES

Pour l’amour de la vérité, il faut admettre que le philosophe de Dantzig aurait toutefois considéré un tel art avec aversion. Même les stratagèmes à vrai dire très utilisables de son Art d’avoir toujours raison n’étaient finalement à ses yeux rien moins que des ruses et des trucs méprisables et malhonnêtes dont l’homme se sert dans sa malveillance pour l’emporter sur les autres. Aussi s’en lassa-t-il et ne les fit-il jamais imprimer.

À plus forte raison, Schopenhauer aurait-il émis les mêmes réserves à l’égard de L’Art de l’insulte. L’injure et l’invective sont des moyens communs, vulgaires, populaciers, et dans les hauteurs aristocratiques de son intelligence philosophique il détestait se laisser entraîner à un niveau aussi bas. La définition claire et juste de la nature de l’objet donne déjà les raisons profondes de son rejet : « La vexation, la simple invective est pure et simple diffamation si les raisons n’en sont pas données ; en grec cela s’exprimerait aisément : esti he loidoria diabole syntomos [l’invective est une diffamation abrégée]. […] Il est vrai que celui qui invective révèle qu’il n’a rien de réel ni de vrai à alléguer contre l’autre ; sinon il livrerait cela comme les prémisses et laisserait tranquillement à ceux qui ont entendu le soin de conclure ; au lieu de quoi, il donne la conclusion et reste redevable des prémisses ; lui seul se contente de présumer que c’est ainsi uniquement par goût de la brièveté. »

De plus, l’offense entraîne – comme déjà évoqué – le risque d’une escalade lourde de conséquences que Schopenhauer déconseille vivement, car « avec les injures cela se passe comme avec les processions religieuses qui reviennent toujours à leur point de départ ».

C’est pourtant avec un plaisir à peine dissimulé qu’il décrit cette intensification : « Lorsque [l’insulteur] a été grossier, il faut être encore plus grossier. Si les invectives ne font plus d’effet, il faut y aller à bras raccourcis, et là aussi il y a une gradation pour sauver l’honneur : les gifles se soignent par des coups de bâton, ceux-ci par des coups de cravache. Contre ces derniers mêmes certains recommandent les crachats, qui ont fait leur preuve. C’est seulement lorsque ces moyens arrivent trop tard qu’il faut recourir sans hésiter à des opérations sanglantes. »

Il faut dire que tout cela est condamné très sévèrement. Schopenhauer en est certain : « Chaque grossièreté est en fait un appel à l’animalité, car elle qualifie d’incompétents le combat des forces de l’esprit ou du droit moral et son règlement au moyen de ces raisons, et elle met à leur place les forces physiques. » S’abaisser à ce niveau signifie en fin de compte en revenir au droit du plus fort.

4. SCHOPENHAUER, MAÎTREDANSLARTDE LINVECTIVEET DE LINSULTE

Cette simple raison devrait suffire à éloigner Schopenhauer de l’idée de rédiger un Art de l’insulte en bonne et due forme. Il y avait pourtant en lui les meilleures dispositions pour ce faire. Dans ses écrits – de plus en plus depuis son traité Sur la volonté dans la nature de 1836 –, il ne recule pas devant une polémique acerbe, il s’exprime volontiers sur le ton du sarcasme et de l’ironie blessante, utilise sans ménagement des invectives et des expressions diffamatoires, adresse à toutes sortes de sujets des insultes et des injures, peste et blasphème contre tout et n’importe quoi. On peut donc le ranger sans hésiter parmi les grands maîtres de l’art vulgaire de l’insulte.

On pourrait donc aussi faire de vastes recherches sur l’arrière-plan biographique d’une impertinence aussi catégorique. On connaît par exemple son tempérament sanguin, rugueux et prompt à s’irriter, son caractère pessimiste et misanthrope, qui fut déjà source de problèmes constants dans la famille, produisit des incidents désagréables et fut la principale cause du désaccord pénible avec sa mère – ainsi qu’en témoigne impitoyablement la correspondance familiale. Johanna semble toucher juste lorsqu’elle écrit à son fils : « Il faudrait tout de même que tu deviennes globalement un peu plus prudent dans tes jugements, c’est la première leçon que te donne le monde qui t’entoure, il est dur, mais si tu ne changes pas, il sera plus dur encore, tu te rendras peut-être très malheureux. […] Ton intelligence supérieure assombrit toutes tes bonnes qualités et les rend inutiles pour le monde uniquement parce que tu ne parviens pas à contenir ta rage de tout savoir mieux, de trouver partout des défauts sauf en toi-même, de vouloir améliorer et maîtriser tout. […] Si tu étais moins que ce que tu es, tu serais ridicule, mais tel quel tu es embêtant au plus haut point […] Tu montes sans peine les gens contre toi. » Et dans une de ses dernières lettres avant leur séparation : « Tu t’es par trop habitué à invectiver. […] Tu me parais trop négatif, trop méprisant à l’égard de ceux qui ne sont pas comme toi. » De là aussi ses paroles amères à propos de leur séparation : « Je suis fatiguée d’endurer encore ton comportement […]. Tu t’es détaché de moi, ta méfiance, ta réprobation à l’égard de ma vie, du choix de mes amis, ton comportement dédaigneux à mon égard, ton mépris pour mon sexe, ta répugnance à contribuer à me faire plaisir et que tu exprimes clairement, ta cupidité, tes lubies auxquelles tu laisses libre cours en ma présence et sans prêter attention à moi, cela et bien d’autres choses qui font que tu me parais parfaitement odieux, tout cela nous sépare. »

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