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L'art et la raison

De
198 pages
Dans cet ouvrage consacré à la philosophie de l'art de Hegel, il s'agit de montrer comment la fin de l'art est programmée par l'esthétique hégélienne, mais aussi comment l'artiste, totalement subordonné à la logique de l'esprit, est dépossédé de toute autonomie créatrice.
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L'ART ET LA RAISON
Éthique et esthétique chez Hegel

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Guillaume PENISSON, Le vivant et l'épistémologie des concepts, 2008. Bertrand DEJARDIN, L'art et le sentiment. Éthique et esthétique chez Kant, 2008. Ridha CHAm!, Liberté et Paternalisme chez John Stuart Mill, 2007.
A. NEDEL, Husserl ou la phénoménologie de l'immortalité, 2008.

S. CALIANDRO, Images d'images, le métavisuel dans l'art
visuel, 2008. M. VETO, La Pensée de Jonathan M. VERRET, Théorie et politique, Edwards, 2008. 2007.

J.-R.-E. EYENE MBA, L'État et le marché dans les théories
politiques de Hayek et de Hegel, 2007. J.-R.-E. EYENE MBA, Le libéralisme philosophie sociale de Hegel, 2007. de Hayek au prisme de la

J.-B. de BEAUVAIS, Voir Dieu. Essai sur le visible et le christianisme, 2007.
(Ç) L' Harmattan, 2008

5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05099-0 EAN : 9782296050990

Bertrand

Dejardin

L ' ART ET LA RAISON
,

Ethique et esthétique chez Hegel

L'Harmattan

Du même auteur

L'immanence ou le sublime, Observations sur les réactions de Kant face à Spinoza dans la Critique de la faculté de juger, L'Harmattan, Paris, 2001. Pouvoir et impuissance, Philosophie et politique chez Spinoza, L'Harmattan, Paris, 2003. Terreur et corruption, Essai sur l'incivilité L'Harmattan, Paris, 2004. L'art et le sentiment, L'Harmattan, Paris, 2008. Ethique chez Machiavel,

et esthétique

chez

Kant,

Pour Emma

Avant-propos

Le contenu est ce qui dans l'art, comme dans toute œuvre humaine, est l'élément essentiel. L'art, en vertu de son concept même, n'a pas d'autre destination que celle de manifester, sous une forme sensible et adéquate, le contenu qui constitue le fond des choses; et la philosophie de l'art, par conséquent, a pour but principal de saisir par la pensée abstraite ce contenu et sa manifestation sous la forme du beau dans l' histoire de l'humanité.1

Pour Kant, le jugement est l'activité humaine la plus radicale et la plus commune. Le jugement est théorique, pratique ou esthétique. Lorsqu'il est esthétique, il est déterminé par un sentiment de plaisir. Ce sentiment est inconditionné et universel, inconditionné car universel. Il est en effet apparu que le plaisir esthétique est lié au bien, la seule valeur qui soit, selon l'auteur de la Critique de la faculté de juger, formellement identique pour tout 1 HEGEL G.W.F., Esthétique, trad. Ch. Bénars, Commentaires de B. Timmermans et P. Zacaria, Livre de Poche, Classiques de la philosophie, Paris, 1997. I, p. 748. 7

être humain. Une satisfaction esthétique est toujours inscrite dans une perspective commune. C'est donc la raison pratique qui constitue la clé de voûte du système kantien: si la beauté éveille le sentiment, la morale lui donne une valeur qui libère l'être humain de la contingence des sensations et du dogmatisme des concepts. En contrepartie, le beau sort la conscience morale de son isolement en offrant à la raison pratique de rejoindre le sens commun. Le bien édifie, le beau fédère: la synthèse du sentiment esthétique et du devoir moral constitue, pour Kant, le fondement de la culture. L'analyse du jugement est sans doute l'apport philosophique le plus considérable de Kant car il permet de prendre en compte le sentiment comme élément constitutif de la nature humaine, sentiment qui n'est ni une sensation déterminée ni un concept objectivement déterminant, mais une sensation réflexivement déterminante. L'être humain, non le sujet moral, ni le penseur théorique, mais l'être incarné se détermine dans le monde à partir de ce que l'on a pu définir comme une sensation idéalel. C'est toujours en fonction d'un sentiment que l'homme se reconnaît en l'autre et se décide à agir en vue du sens commun pour accéder à une universalité concrète et passionnelle. Le sentiment du beau est, chez Kant, toujours religieux car, comme plaisir universel, il relie immédiatement - sans concept -, chaque individu à l'humanité. Il reste que la phénoménalisation de l'humanité, la culture, demeure chez Kant un exploit subjectif et individuel car c'est d'un jugement de goût singulier que naît en tout homme un sentiment commun. La culture demeure donc une idée abstraite puisque la critique du jugement se borne à décrire les conditions formelles, ou les règles, qui rendent possible l'existence d'un tel phénomène sans jamais dire en quoi il consiste objectivement.

1 B. DEJARDIN, L'art et le sentiment, Ethique et esthétique chez Kant. 8

Pour Hegel, l'esthétique kantienne est formelle, comme du reste, son éthique qui «manque de contenu »1. Certes avec la Critique de la faculté de juger «intervient l'exigence du concret »2: avec le beau et le plaisir, le particulier (et non seulement l'universel), apparaît comme déterminant pour le sujet. Mais Kant, selon Hegel, ne peut opérer une synthèse réelle entre la finalité subjective et sa réalisation objective. Tout, chez Kant, procède du sujet qui demeure donc un philosophe des facultés subjectives: «ces idées elles-mêmes n'ont été entendues par Kant que dans une détermination subjective; elles ne sont que des modes de considération, non des déterminations objectives. Bien qu'il énonce l'unité, Kant n'en met pas moins à nouveau en relief le côté subjectif, le concept. C'est la contradiction constante de la philosophie kantienne »3. Ce qui est vrai pour la philosophie de Kant l'est aussi pour son esthétique: y font défaut le « contenu », la détermination objective. Dans l'esthétique de Kant, l'art est en quelque sorte abstrait; les œuvres réalisées n'ont de valeur que par le jugement de goût qui les décrète belles. C'est précisément contre l'exclusive souveraineté du sujet transcendantal que Hegel va rendre à l'art sa raison d'être4. Avec Hegel, l'art ne procède pas exclusivement d'une faculté humaine, fût-elle transcendantale ou

1 HEGEL, Leçons sur l'histoire de la philosophie, Tome 7, p. 1181. 2 Ibid. p. 1884. 3 Ibid. p. 1891. 4 C. GUIBET LAFAYE, L'esthétique de Hegel, p.107: «L'unification subjective que suggère une esthétique du jugement demeure insuffisante et insatisfaisante. Son effectivité est promise à I'horizon de l'expérience esthétique du sublime, dans la détermination pratique du sujet à l'action morale. Pourtant l'esthétique, dès lors qu'elle se tourne vers les œuvres, peut être le lieu d'une réconciliation objective du subjectif et de l'objectif. »
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inconditionnéel ; il a une raison d'être qui est d'emblée universelle et non simplement particulière comme sentiment de plaisir. Le beau n'est plus symboliquement relié au bien qui lui confère son universalité. La grande différence qui oppose l'esthétique de Kant et celle de Hegel réside dans le fait que l'art a, chez Hegel, un contenu. Pour Hegel, l'art a une forme sensible concrète et objective. L'art n'est pas une idée a priori et le beau n'est pas un pur sentiment. L'art est une des réalisations humaines de l'esprit. Le beau n'est pas abstrait. C'est la raison pour laquelle on trouve chez Hegel une histoire phénoménologique de l'art, une histoire qui relie le contenu spirituel des œuvres avec la religion et la pensée des peuples qui les ont produites. L'art ainsi conçu selon sa signification spirituelle, est l'objet d'une science philosophique: l'esthétique, laquelle, comme chez Kant, cesse d'être un savoir technique régissant la formation des beaux-arts, pour devenir la science qui rend compte de la possibilité du phénomène artistique. Mais à la différence de Kant, l'esthétique hégélienne prend en compte les formes positives de l'art - architecture, sculpture, peinture, musique, poésie - et les introduit dans un mouvement historique articulé en trois moments: les moments symbolique, classique et romantique, moments qui sont eux-mêmes reliés dialectiquement aux deux autres modalités grâce auxquelles l'esprit se révèle: la religion et la philosophie. L'art, qu'il soit symbolique, classique ou romantique, est avant tout une manifestation de l'Etre qui précède le déploiement des expressions religieuse et philosophique de l'esprit. L'esthétique devient de ce fait une science qui expose le sens, la signification spirituelle et la finalité de l'art, non à partir des seules facultés humaines mais en fonction du mouvement dialectique par lequel L'esprit vivant se
1 Ibid. : «L'unification du subjectif et de l'objectif ne peut donc être le fruit de l'activité subjectivement rationnelle, elle doit avoir un substrat objectif ». 10

phénoménalise historiquement. L'esthétique hégélienne est une science philosophique qui suppose l'avènement de la philosophie absolue et la fin du mouvement de l'esprit au moment où sa vérité se manifeste pleinement dans l'Etat de droit. L'esthétique implique que l'art soit devenu un objet, certes intelligible, mais totalement inerte dès l'instant où il ne participe plus au devenir de l'esprit vivant: chez Hegel, la philosophie de l'art implique nécessairement la fin de l'art mais aussi celle de l'artiste.

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Nous tenons à remercier Madame Marie Martine Schyns qui a relu ce texte avec la même attention que celle dont nous avons pu bénéficier lors de nos autres travaux. Notre dette envers sa compétence est certaine.

Avertissements Nous ne pouvons que rappeler notre précédent avertissement: on n'a pu prendre en compte l'immense masse des commentaires qui entourent les œuvres de Kant, Hegel, Nietzsche et Freud. Toute similitude avec des interprétations existantes serait purement fortuite.

La bibliographie générale sera donnée dans le dernier volume.

Il

I. Philosophie et esthétique
L'esthétique et la philosophie de l'esprit

L'esthétique est, chez Hegel, la philosophie de l'art. Elle fait donc partie de la philosophie. Mais la philosophie dont l'esthétique est une partie est celle de l'esprit. La philosophie de l'esprit a pour objet le sujet absolu, l'Etre en tant que sujet vivant, c'est-à-dire Dieu. Ce Dieu n'est pas celui de la théologie naturelle mais celui de la théologie rationnelle: un Etre conçu de telle sorte qu'une science de la Logique puisse comprendre le mouvement et le sens de son activité éternelle et spontanée. L'esthétique devra donc conserver à travers tous ses déploiements ce caractère essentiel qu'elle hérite de la philosophie: elle devra sans cesse revenir à ce point de départ qu'est l'esprit: «Nous devons prendre notre point de départ dans l'absolu même, qui, comme esprit véritable, se développe par une activité continue. »1 Pour Hegel l'esprit, l' Etre, c'est la vie, mais non la vie objective et naturelle: «l'esprit n'est pas un être naturel, comme l'animal qui est ce qu'il est immédiatement. »2 La vie telle que la conçoit la philosophie hégélienne ne ressemble pas à la monotone récurrence avec laquelle les choses se reproduisent toujours
1 Esthétique, (Esth.) I, p. 650. 2 La raison dans l'histoire, p. 97. 13

pareilles à elles-mêmes conformément à leur genre et à leur espèce. Certes, l'esprit est reproduction immédiate de lui-même: « L'esprit se produit lui-même, il se fait lui-même ce qu'il est. »1 Certes, l'esprit est l' Etre en acte: « Son être n'est pas existence en repos, mais activité pure: son être est d'avoir été produit par luimême, d'être devenu pour lui-même, de s'être fait par soi-même. Pour exister vraiment, il faut qu'il ait été produit par lui-même: son être est le processus absolu »2. Mais l'esprit vivant n'est pas seulement l'être qui se reproduit immédiatement de lui-même, il est aussi celui qui se produit en l'autre et à travers l'autre. Cette production médiatisée est une création. La création, immédiate et médiate, de l'esprit, parce qu'elle est spontanée, est libre: «Sa liberté (celle de l'Etre) n'est pas une existence immobile, mais une négation constante de tout ce qui conteste la liberté. Se produire, se faire l'objet de soi-même, se connaître soi-même, voilà l'activité de l'esprit »3. L'esprit se met hors de lui. Il ne vit pas confiné en lui. Il se réalise dans ce qu'il pose comme sa propre négation. Il se libère de lui-même en se manifestant hors de lui de façon à ce que rien ne lui demeure étranger. Le sujet absolu, ou fini, ne peut faire face à un objet sans risquer de s'y aliéner. Il doit le comprendre et se mesurer à lui: «l'esprit doit s'approprier le monde objectif ou, inversement, que l'esprit doit devenir ce qu'il est, expliciter et objectiver son concept. C'est dans l'objectivité qu'il prend conscience de sa propre félicité; car là où l'objectivité correspond à l'exigence intérieure, là réside la liberté: la fin ultime étant ainsi définie, la progression historique cesse de signifier un simple accroissement quantitatif. »4 L'absolu n'est pas une substance immuablement identique à elle-même mais un mouvement spontané, inconditionné, vers une fin: « Ce processus,
1 Ibid. 2 Ibid. p. 97. 3 Ibid. p. 76. 4 Ibid. p. 96. 14

médiation de lui-même avec lui-même et par lui-même (et non par un autre), implique que l'esprit se différencie en moments distincts, se livre au mouvement et au changement et se laisse déterminer de diverses façons. Ce processus est aussi, essentiellement, un processus graduel, et l' histoire universelle est la manifestation du processus divin, de la marche graduelle par laquelle l'esprit connaît et réalise sa vérité. »1 Ce processus au cours duquel l'Etre, le sujet absolu, se déploie, est l'histoire: « l' histoire est la manifestation du processus divin absolu de l'esprit dans ses plus hautes figures: la marche graduelle par laquelle il parvient à sa vérité et prend conscience de soi »2. La philosophie, et donc la philosophie de l'art, est, chez Hegel, une philosophe de la création, c'est-à-dire aussi une philosophie de l'histoire de l'esprit, de son objectivation grâce à laquelle le contenu et le sens de l'Etre se donne à voir, se manifeste à travers le réel dans sa totalité: cette histoire, l' histoire philosophique par excellence, est la Phénoménologie de l'esprit, l'histoire de l'Etre qui se réalise objectivement. Cette histoire n'est pas celle des évènements mondains, déterminés et contingents, mais celle des moments au cours desquels l'esprit vivant s'est manifesté. Les phénomènes historiques sont nécessaires car ils obéissent à la puissance médiatisante de l'esprit et à son irrépressible détermination à se mettre hors de lui. Or, la première objectivation de l'Etre, la première œuvre de l'esprit vivant, la première Idée du sujet absolu, c'est la nature:
la nature est la première réalisation de l' Idée3 .

C'est à partir de l'esprit vivant, dialectique, que Hegel peut affronter le redoutable problème de la nature. On en connaît, depuis Kant, les termes: si la nature est une substance, l'esprit
1 Ibid. p. 97. 2 Ibid. p. 97. 3 Esth., I, p. 121.
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n'est pas libre. Kant avait surmonté le risque du déterminisme grâce à son esthétique transcendantale. Mais cette solution demeure insatisfaisante. Kant, pour Hegel, passe d'un excès à l'autre: la nature spatio-temporelle devient un phénomène totalement subjectif sans consistance propre. Formellement, la nature ne s'oppose plus au sujet car, théoriquement, elle dépend de lui. Or pour Hegel, la phénoménologie de Kant ne résout pas le problème de l'opposition entre la pensée libre et la nature déterminante: Kant contourne la difficulté en réduisant la nature à un phénomène esthétique. Il n'y a plus de conflit entre le sujet et d'objet, car il n'y a plus d' objet. Avec Kant, tout est subjectif: « L'objectif est seulement l'en-soi; toute plénitude, tout contenu tombe dans le représenter, le penser, le postulat. Tout cela est subjectif »1. Il yale sujet et l'en-soi, l'Etre inaccessible, impensable. Le reste n'est que représentation dans laquelle le sujet retrouve ce qu'il y a mis. Le réel dans ses infinies différences, les épreuves de la vie, le poids de l'existence, l' histoire du monde et les œuvres d'art sont des concept vides; tout contenu est effacé au profit de deux formes abstraites: l'espace et le temps. Hegel repense l'opposition entre l'esprit vivant et la nature, de telle sorte qu'elle ne soit ni une substance indépendante au risque d'aliéner la pensée à une causalité déterminante, ni un pur phénomène de la raison de façon à réhabiliter les contenus objectifs qui se manifestent dans le monde. L'opposition de la pensée et de la nature s'effectue dans l'esprit même par sa propre activité. Cette opposition reste toutefois une abstraction de la raison théorique: la nature « n'est encore que l'altérité insurmontable, limitative, avec laquelle l'esprit, comme subjectivité, reste en relation dans son existence faite de connaissance et de volonté »2. Même comme phénomène, la nature résiste au sujet théorique ou pratique: «en tant que subjectivité,
1 Leçons sur l'histoire de la philosophie, Tome 7, p. 1181. 2 Esth., I, p. 157. 16

l'esprit n'est d'abord qu'en soi la vérité de la nature, car il n'a pas encore formé par lui-même son vrai concept ». L'esthétique transcendantale est une esthétique du sujet qui prédétermine formellement le phénomène objectif. Mais cette esthétique consacre implicitement la distinction ontologique entre une intériorité subjective et une extériorité objective. Ce moment critique ne dépasse pas le stade de la finitude: « Ce n'est là que le stade de l'esprit fini, temporel, contradictoire, et donc éphémère, insatisfait et malheureux. » Dit autrement, Kant est congédié parce qu'il est incapable de penser en même temps la subjectivité et l'objectivité, le fini et l'infini, l'esprit et le monde. Il est surtout révoqué car cette impuissance est une forme de malheur: la conscience malheureuse par excellence, c'est -à-dire le moment où le sujet est aliéné à sa propre subjectivité sans être capable de penser ce qui est différent des lois formelles qu'il compose dans sa dignité abstraite, dans son obsidionale intériorité. Le malheur de la conscience, c'est l'ennui, c'est-à-dire l'incapacité de penser à autre chose qu'à soi. Dne des grandeurs de la pensée hégélienne, c'est de ne pas demeurer prostré devant la finitude, obsédé par l'objectivité, consterné par la facticité, satisfait de la simple subjectivité et interdit face l'infini. La philosophie de l'esprit, selon Hegel, est une pensée finie de l'infini:« Cette vérité de l'esprit fini est l'esprit absolu. Cependant, l'esprit sous cette forme ne devient réel que comme négativité absolue; il pose sa finitude en lui-même et la dépasse. Ainsi, dans son royaume suprême, il se produit luimême comme objet de sa connaissance et de sa volonté. L'absolu devient l'objet de l'esprit, car l'esprit s'élève au stade de la conscience, il se différencie en lui-même comme connaissant d'un côté, et comme objet absolu de connaissance, de l'autre. »1 L'esprit, la pensée vraie, est d'abord conscience de soi comme

1 Esth., I, pp. 157-8. 17

pensée et conscience de soi comme connaissance d'un objet. La pensée fait donc touj ours l'expérience de son infinitude à travers ses propres déterminations objectives. L'esprit n'est pas seulement la pensée qui se pense infiniment, elle est aussi la pensée qui se retrouve et se réalise comme esprit vivant dans l'objectivité déterminée. L'objet n'est donc pas irréductiblement différent du sujet, avec pour conséquence que l'objet par excellence, la nature, n'est pas un phénomène objectif opposé extérieurement à un sujet formellement déterminant. L'esprit reste libre de ce qui se distingue de lui car ce qui est posé devant lui ne lui est pas étranger. Si l'opposition habituelle entre l'esprit et la nature était extérieure à l' activité de l'Idée, l'esprit serait tributaire de cette opposition et aliéné à cette distinction: la nature s'imposerait à lui comme un fait sur lequel il n'aurait aucune prise. Pour que l'esprit demeure libre, il faut que tout ce qui distingue de lui, selon les catégories abstraites de l'entendement, trouve cependant son authentique origine dans l'activité absolue et spontanée de l'Etre lui-même. C'est pour cette raison que la nature, selon Hegel, est « posée par lui et devient ainsi un produit qui n'a pas la puissance d'être une limite et une barrière »1. La nature ne s'oppose pas au

Sujet ni comme « son équivalent ni comme sa limite ».
L'esprit est dialectique et libre, libre car dialectique: il réalise en lui et par sa propre puissance ce qui se distingue de lui et, en même temps, il confère à ce qui le nie, sa « propre essence ». L'esprit se retrouve donc dans la nature: «nous devons donc concevoir la nature comme ayant en elle l'idée absolue» mais, ajoute Hegel, « elle est l'idée sous cette forme ». La nature est l'esprit en tant que nature, c'est -à-dire qu'elle «est posée par l'esprit comme l'autre de l'esprit» : l'autre est Ie même mais en tant qu'autre. Etre le même posé par l'autre, c'est être une créature: une chose en qui se retrouve la vérité de celui l'a posée

1 Esth., I, p. 156. 18

comme son autre, nous «l'appelons créée »1. L'esprit est donc cause absolue de lui comme idée vraie, consciente d'elle-même mais aussi de tout ce qui ne doit son existence qu'à son infinie puissance. L'esprit est donc d'une puissance telle que se trouve en lui la négativité par laquelle il pose de manière particulière quelque chose d'autre que lui. C'est en ce sens qu'il est et demeure libre à travers la création: il supporte d'être nié, voire renié, par ses créatures. C'est en ce sens aussi que le sujet hégélien n'est pas un être transcendantal car il est transi, habité par tout ce qui existe réellement. Il se laisse requérir par le monde et donc par le contenu de l'art. Il y a, dans l'esprit, une triple négation: négation de soi dans la mesure où l'esprit crée d'abord un être autre que lui mais aussi un être particulier, lequel se distingue de l'esprit à la fois par son altérité et par sa singularité. L'esprit se nie par l'altérité de sa création et il dénie son absoluité par la singularité de sa créature. Mais en même temps, selon une troisième négation, il renie sa

création « et dépasse aussi cette particularisation et cette négation
de soi en tant qu'elle sont posées par lui ». Comme tel, l'esprit infini s'affirme comme sujet: «cette idéalité et cette négativité infinie constituent le concept profond de la subjectivité de

l'esprit

»2.

L'esprit est donc réflexion de soi sur soi à partir de

l'autre, il est méditation du sujet à partir de l'objet, un retour vers soi à partir de l'extériorité. Toutefois le sujet, fût-il absolu, se déploie dans la temporalité. Hegel met Dieu à l'épreuve: il lui impose une histoire; la phénoménalisation de l' Etre n'est ni instantanée ni intemporelle. Tout sujet doit faire l'expérience de la vérité avant d'accéder à la réconciliation de l'en-soi, (le vrai) et du pour-soi (la conscience d'être dans le vrai) : «en tant que subjectivité, l'esprit n'est d'abord qu'en soi la vérité de la nature, car il n'a pas encore
1 Esth., I, p. 156. 2 Esth., I, p. 157.
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