L'autre, le même et le bestiaire

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Ce livre porte sur les transformations au niveau stratégique du nationalisme argentin. Il s'agit d'appréhender comment les changements opérés au niveau national et international l'ont influencé en essayant de comprendre les continuités et les différences dans la perception de la menace entre contextes de la guerre froide et du désordre global.
Publié le : dimanche 1 juin 2003
Lecture(s) : 287
EAN13 : 9782296316638
Nombre de pages : 600
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L'Autre, le Même et le Bestiaire Les représentations stratégiques du nationalisme argentin Ruptures et continuités dans le désordre global

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royatement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions

LAURENT FEDI, Fétichisme, philosophie, littérature, 2002. Nora RABOTNIKOF, Ambrosio VELASCO et Carina YTURBE (sous la direction de), La ténacité de la politique, 2002. Maria IVENS, Le peuple-artiste, cet être monstrueux, 2002. Jean-François GOUBET, Fichte et la philosophie transcendantale comme science, 2002. Christine QUARFOOD, Condillac, la statue et l'enfant, 2002. Jad HATEM, Marx, philosophe de l'intersubjectivité, 2002. Eric LECERF, Le sujet du chômage, 2002. Gilles GRELET, Déclarer la gnose, 2002. Charles RAMOND(éd.), Alain Badiou Penser le multiple, 2002.
Sara VASSALLO, Sartre et Lacan, 2003.

Edgardo A. Manero

L 'Autre, le Même et le Bestiaire
Les représentations stratégiques du nationalisme argentin Ruptures et continuités dans le désordre global

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRlE

L'Harmattan ltaIia Via Bava, 37 102]4 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-4100-2

REMERCIEMENTS
Ce livre porte les traces d'innombrables persolU1es,mais toute erreur, solécisme ou impropriété n'incombe qu'à moi seul. Il résulte de la thèse que j'ai réalisée à l'EHESS grâce à l'impulsion et au soutien des collègues et amis des Universités Nationales de Buenos Aires et de Rosario: Arturo Fernandez, Silvia Gaveglio et Juan Pablo Angelone. Je tiens à remercier particulièrement deux persolU1es.Je dois à Alain Joxe, mon directeur de thèse, mes réflexions sur la stratégie, qui ne sont que des notes de pied de pages de son travail. Dans un jeu maïeutique, il a fait surgir toute une série d'idées en me démontrant qu'il existe des formes alternatives de penser en ce qui concerne le pouvoir en tant qu'il s'appuie sur la menace de mort. Le transfert vers lui repose sur une immense admiration intellectuelle et humaine. Je dois également beaucoup à Patrice Vermeren, directeur de la collection, qui m'a accordé son temps, m'a constamment encouragé et a eu confiance dans la qualité de mon travail. J'adresse des remerciements à Laurent Laniel avec lequel j'ai souvent partagé thèmes d'analyse, perspectives théoriques et angoisses. De même, si cet ouvrage a pu être réalisé, c'est en partie grâce au soutien financier que m'a accordé la fondation La Ferthé. Mes parents ont toujours été présents, solidaires et affectueux. Ils m'ont accompagné et je ne peux que les remercier de leur amour. Une personne mérite aussi une mention très particulière: Chrystelle qui m'a soutenu inlassablement dans tous mes moments difficiles et m'a aidé à la correction et à la rédaction de ce travail. Les encouragements de Daniela, Diana, Isabelle, Carine, Silvia, Hélène, Elise, Christina, Laura, Catherine, Anne, Graciela, Aurélie, Tiziana, Florence et Sebastian, constamment disponibles, ont été une aide précieuse. Enfin, je remercie de sa générosité le Peuple argentin qui m'a permis, en me finançant, d'effectuer
cette étude. Ce Iivre lui est dédié.

TABLE DES MA TIERES
A VANT PROPOS 1- Analyse des ruptures stratégiques 11-Des travaux qui ont laissé des traces 111-Un nouveau contexte stratégique IV - Le problème de la violence INTRODUCTION De l'ordre de la politique et de l'ordre de la guerre 13 15 17 18 20 27

29
38 DU NATIONALISME 41 43 43 48 51 57 57 64 69 75 81 81 86 90

NoUs
PREMIERE PARTIE: VERS UNE TEMPORALITE DANS LE DESORDRE GLOBAL

CHAPITRE I. Une reconceptualisation du nationalisme 1-1. Images rétrospectives du nationalisme argentin 1-2. Un jeu complexe d'identification et de différenciation 1-3. L'utopie de la collectivité volontaire CHAPITRE II. Les formes du nationalisme argentin 2-1. L'intégrisme 2-2. Le populisme 2-3. Du populisme au jacobinisme 2-4. Le regard mutuel des nationalistes CHAPITRE III. La dimension stratégique de l'altérité 3-1. La culture stratégique 3-2. La représentation stratégique 3-3. La perception de la menace 3-4. La construction d'une altérité stratégique ou la représentation topographique de l'altérité 3-5 L'Autre menaçant 3-6 La culture stratégique du nationalisme argentin 3-7. Menace et sécurité dans le nationalisme argentin CHAPITRE IV. Mutation identitaire et désordre global 4-1. Le syncrétisme du nationalisme émergent 4-2. La modification du système de solidarités lié à la Patrie 4-3. Ethnicisme ou nationalisme CHAPITRE V. Le nationalisme argentin dans le désordre global 5-1. Les lieux de la Patrie dans l'Argentine globale 5-2. De la sclérose des essences et de leur disparition 5-3. Le courant intégriste 5-4. Le courant républicain 5-5. Le courant jacobin

92 96 100 106 111 111 115 118
123 123 127 129 140 148

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5-6 Crises, convergences Notes de la Première partie

et divergences

156 160

DEUXIEME PARTIE: VERS UNE ARCHÉOLOGIE DU PRINCIPE DE CONSTRUCTION DE L'ENNEMI DANS LE NATIONALISME ARGENTIN 177 CHAPITRE I. Violence et politique ou la dérive thanatique de l'histoire 1-1. La canalisation des passions déchaînées de la violence 1-2. L'idéologie de la guerre et de la paix 1-3. La politique d'Arès 1-4. De la logique à la guerre, quelques éléments historiques pour comprendre le passage a l'acte 1-5. De la guerre au génocide, quelques éléments historiques pour comprendre le dénouement CHAPITRE II. La construction d'une logique de guerre 2-1. La logique de guerre 2-2. La banalisation clausewitzienne 2-3. La montée aux extrêmes 2-4. Les traits de la logique de guerre 2-5. Une évocation religieuse de la guerre 2-6. La représentation de la menace dans une logique de guerre 2-7. L'engagement dans un système hoplitique 179 179 182 188 194 206 217 217 222 226 236 239 244 249

CHAPITRE III. L'institution stratégique du lointain et du prochain en Argentine dans le cadre de la guerre froide 255 3-1. Le moment d'inclusion ou la construction du «Nous» 255 3-2. Le sens polysémique de la Patrie et du Peuple 259 3-3. La Patrie ou l'obscur objet du désir 266 275 CHAPITRE IV. Le moment d'exclusion: le rejet de l'intrus 275 4-1. La construction du lointain en Argentine 4-2. Les dimensions biologiques et morales comme renforcement de l'étrangeté 280 4-3. Des définitions fondatrices de l'altérité: de l'Indien à l'immigrant 285 4-4. Le complot dans la perception stratégique d'un Autre idéologique 296 4-5. De l'ennemi méta-social à l'ennemi idéologique 299 4-6. L'oscillation permanente entre un modèle ternaire et un modèle binaire 306 CHAPITRE V. Eléments pour une interprétation stratégique de la territorialité 5-1. L'incidence de l'espace en Amérique latine 5-2. La dimension du territoire dans le nationalisme argentin 5-3. Les trois logiques géostratégiques du conflit
10 315 315 318 322

5-4. La logique du voisinage ou l'ennemi territorial 5-5. Le regard nationaliste sur le Brésil

326 328

CHAPITRE VI. Le rôle du passé dans la légitimation d'un « Nous» et dans l'institution d'un « Autre» dans une logique de guerre 339 6-1. Fictions guerrières 339 6-2. Le rôle des intellectuels dans la construction des représentations stratégiques 344 6-3. Entre la révolution et la restauration 346 6-4. La légitimation culturelle de la différence: de l'hispanisme au latinoaméricanisme 350 6-5. La dimension stratégique du latina-américanisme 354 6-6. La gestion de l'identité latino-américaine comme fondement de 359 l'opposition en Argentine Notes de la Deuxième partie TROISIEME PARTIE: VERS UNE SOCIOLOGIE DE LA SECURITE DANS LE DESORDRE GLOBAL CHAPITRE I. La société argentine de la postguerre froide 1-1. La métamorphose du populisme 1-2. L'Argentine néolibérale 1-3. La transformation de la politique en Argentine 1-4. L'effondrement d'un système de représentation 1-5. Néolibéralisme et montée de la violence CHAPITRE II. Un schéma de docilité définitive 2-1. La discipline comme stratégie ou la coercition disciplinaire 2-2. La terreur 2-3. Des instruments de régulation violente du marché 2-4. Les Malvinas 366 395 397 397 402 406 409 412 417 417 419 427 431

CHAPITRE III. La menace chez les héritiers du nationalisme 433 3-1. Le rôle des représentations stratégiques dans le menemisme comme essai de refondation civilisationnelle 434 3-2. De la défense à la sécurité 438 3-3. La menace vue par les intégristes 453 3-4. La menace chez les républicains 467 3-5. La menace selon les jacobins 477 CHAPITRE IV. Des peurs moins précises 485 4-1. Une énonciation des nouvelles menaces pour le nationalisme argentin 485 488 4-2. Le voisinage territorial 499 4-3. Le voisinage idéologique CHAPITRE V. La guerre et la paix dans la cité, de l'Autre politique à l'Autre social 505
Il

5-1. La décomposition de l'Etat 506 5-2. Les organisations criminelles 509 5-3. Les traces des anciennes perceptions dans les nouvelles représentations stratégiques 511 5-4. De l'usage sécuritaire de l'immigration 522 5-5. Le rapport altérité-pauvreté, fondement d'une nouvelle représentation stratégique 525 CHAPITRE VI. La fin d'un cycle 6-1. Les violences 6-2. Crise, violence et altérité sociale 6-3. l/armée : une modification des comportements traditionnels? 6-4. Violence sociale sans issue politique? Notes de la Troisième partie CONCLUSION I) La logique de guerre comme base de la pratique de l'hostilité II) La transformation de tout un système: l'ancien et le nouveau III) Le menemisme comme essai de refondation civilisationnelle IV) Divergences et coïncidences stratégiques V) L'inquiétante étrangeté sociale VI) La revendication nationale: entre l'autonomie républicaine et l'idéologie de la ségrégation VII) Penser la Nation 533 533 535
538

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540 544 567 569 577 580 583 587 593 597 598

Notes de la Conclusion

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AVANT PROPOS

I. AlUllyse des ruptures stratégiques Ce travail n'est pas un travail de sociologie militaire. Il ne s'agit pas de brosser le tableau des institutions liées à la défense, ni de dégager les changements au niveau militaire dans l'Argentine actuelle, mais de définir le rôle, le statut et la signification de la menace dans le nationalisme argentin. Notre approche est différente de celle des relations internationales ou de la science politique classique. Elle prend appui sur l'étude des représentations qui accompagnent les critères de décision sous la menace de mort. En les rattachant à l'histoire ou à la culture, en les comparant à d'autres énoncés, en les plaçant dans leur contexte social et dans leur temporalité propre, on peut construire un dispositif d'analyse utile pour la compréhension et l'explication du phénomène de la violence. Cette analyse est donc à l'opposé du commentaire psychologique, de la recherche sur les parts d'inconscient dans la prise de décision ou de la description des processus de négociation. Elle essaie aussi de dépasser l'analyse simplement descriptive des faits en cherchant des attitudes et des motivations dans le cadre d'une temporalité longue. Nous souhaitons rendre compte des différentes manières qu'ont les nationalistes argentins de débattre sur la menace mais aussi apprécier l'influence du nationalisme au niveau stratégique dans la politique argentine actuelle. La fonction de ce dispositif n'est donc pas simplement d'identifier l'adversaire, mais surtout de comprendre la construction de sa représentation et son incidence dans le système politique, au niveau national et international. Ce livre a tenté de présenter une réflexion exhaustive sur les transformations

récentes au niveau stratégiquedu nationalismeargentin en considérantque « ce qui
est « politique» est ce qui a trait au pouvoir» et que « ce qui est stratégique est ce qui a trait au pouvoir en tant qu'il s'appuie sur la nlenace de mort ».1Il s'interroge sur les continuités en termes d'héritages et sur les ruptures en termes d'innovations par lesquelles on rend compte des changements actuels. Analyser les ruptures au niveau stratégique signifie comprendre ce que les héritiers du nationalisme conçoivent sous les termes de système international, d'intérêt national, d'e1U1emi, de sécurité, de défense, d'alliance, de guerre et de paix. Le débat sur les représentations stratégiques ressemble à un débat sur l'Argentine, c'est-à-dire sur le modèle de pays. L'analyse des représentations et des critères stratégiques est nécessaire à la compréhension de la politique interne et internationale. ,Les acteurs, les doctrines, les moyens et les missions sont évoqués pour mieux prendre conscience de la nouvelle donne et des nouveaux enjeux. Pour développer ce travail, il a fallu d'abord déterminer les groupes sociaux, les institutions et les individus qui, à partir de la revendication de la Nation comme collectif d'identification, produisent ou essaient de produire des discours sur la menace, la sécurité ou la défense en cherchant à imposer leurs définitions au reste de la société. La place de ces secteurs dans la vie politique argentine actuelle, la tentative pour expliquer leur présence durable sur la scène politique, leurs tendances contemporaines ou leurs réactions face aux nouvelles problématiques sont subordonnées à l'objectif fondamental de la recherche qui est l'étude des

représentations stratégiques. Ensuite, il faut souligner la conception que leurs dirigeants ou ceux qui en sont responsables se font de l'intérêt national et de la menace de mort. Lorsque l'on cherche à comprendre sous un angle stratégique, il faut analyser quelles sont les actions menées par les responsables, quelles sont leurs décisions, leurs priorités, leurs alliances, leurs représentations du monde, quels ont été leurs engagements passés. L'analyse du présent est inséparable du regard rétrospectif. Ainsi, nous nous sommes posés des questions sur la nature des facteurs ou des éléments de la culture politique nationaliste qui ont été les causes de la persistance d'une représentation militaire de la vie sociale en argentine. La recherche des traces des représentations stratégiques ancieooes dans les nouvelles aide à comprendre la configuration stratégique des nationalismes actuels, et permet de poser la question de la continuité ou de la discontinuité dans la pensée nationaliste. Nous tentons de fournir un cadre de référence approprié pour désigner l'empreinte du passé sur les perceptions et l'usage de la menace. La réflexion du nationalisme sur la menace est longue et riche, centrale pour l'histoire politique argentine. Elle a absorbé les contributions d'autres traditions et les a influencés à son tour. Il a fallu faire des choix que nous voudrions nous efforcer de justifier succinctement. Le travail se veut un dialogue entre le populisme et les autres formes nationalistes. La dimension de la place accordée à l'analyse du péronisme est due à l'importance quantitative et qualitative du phénomène populiste dans l'histoire argentine. Celle-ci se reflète dans sa continuité historique, sa capacité d'adaptation, sa présence dans le gouvernement ou sa responsabilité dans la construction d'une grande partie de la culture politique argentine. Le péronisme a été la manifestation politique la plus importante qu'ait revêtu le nationalisme en Argentine et est un dénominateur commun de presque toutes les autres formes de nationalisme. D'ailleurs, la référence à l'institution militaire s'explique non seulement par l'influence des nationalistes dans ses membres ou par son importance dans l'histoire argentine contemporaine mais aussi par sa spécificité: une institution qui a la défense de la Nation comme raison d'être. Le fait social est à la fois unique et historique. Nous travaillons sur des faits qui ne se présentent jamais exactement de la même façon, d'où la difficulté d'établir des généralisations et la nécessité de regarder à la fois les facteurs historiques, généraux, et aussi les conjonctures particulières. Cela nous oblige à un retour sur l'histoire argentine de la deuxième moitié du XXè siècle afin d'interpréter les modifications de la conjoncture actuelle. La perspective historique devenait inévitable pour analyser les origines du présent. L'objectif a été d'éviter de se servir d'une description factuelle, de raconter les événements du passé, mais de recourir à la description événementielle seulement dans le but de souligner l'incidence du phénomène de la violence ou, éventuellement, d'établir les régularités que révèlerait l'étude du passé proche. Dans l'articulation des représentations stratégiques avec la variable temps nous chercherons les continuités et les discontinuités qui nous permettrons de comprendre la dynamique structurelle de la perception de la menace. Si nous voulons capter la singularité du cas argentin, 16

nous devrons déterminer dans son sein les régularités et les accidents. Découvrir le permanent permet de capter la singularité d'un système politique à travers des régularités historiques comparables. Nous n'avons pas cherché la description exhaustive d'une période donnée mais l'analyse de quelques moments représentatifs et nécessaires à la compréhension du phénomène étudié. Il s'agit d'inscrire le nationalisme dans une histoire qui éclaire le moment présent.

Nous avons analysé la société argentine en tenant compte du climat d'idées généré par les différentes conjonctures internationales. Considérer les facteurs et agents extérieurs, les larges mouvementscontinentauxqui attirent ou influentsur le système politique argentin a été indispensable. La combinaison de l'échelle nationale avec les échelles régionale et internationalepermet de mieux analyser la nature des variantes d'un même phénomèneet leurs relations dans des contextes internationauxcaractériséspar un processus de circulationdes idées et des rncx:ièles politiques, mais aussi des individus, à travers les migrations, les exils ou l'engagement dans des luttes menées selon des représentations proches dans des
géographies diverses. Ce travail est l'aboutissement d'une longue recherche qui n'épuise pas pour autant le sujet. Au contraire, elle ouvre encore d'autres perspectives de recherche qui pourront enrichir le débat sur les cultures stratégiques et les problématiques de sécurité et de défense comme sur le nationalisme. Dans cette optique, notre étude donne aux lecteurs une somme d'informations et un cadre d'analyse sur la situation passée et présente. La plupart des faits empiriques utilisés sont du domaine public et la nouveauté n'existe que dans les rapprochements, dans la mise en ordre et surtout dans l'interprétation. Notre recherche correspond moins à un univers à décrire qu'à un univers à construire. Nous avons développé un travail de réflexion et non pas de découverte. Le lecteur avisé comprendra que tout ce qui n'est pas cité ou discuté n'est pas pour autant ignoré. Notre rÔle n'est que de défricher, dégager le plus grand nombre possible de faits sur lesquels nous pouvons réfléchir. Sans prétendre aboutir à établir des lois, ils détermineront des constantes et des tendances, soit l'ordre requis pour que l'on puisse parler d'un travail de recherche.

Il. Des travaux qui ont laissé des traces En sciences sociales, il est clair que les valeurs auxquelles adhèrent les chercheurs guident leurs buts et engagent leurs interprétations; il faut donc être
conscient des motifs qui encouragent à développer une recherche. Ce livre prétend contribuer à l'interprétation du voisinage territorial, social ou idéologique, en étant conscient que toute éthique face à l'altérité est une construction culturelle et non le résultat d'un déterminisme. Il cherche à démonter les mécanismes d'hostilité et la figure de l'etmemi comme condition nécessaire du découplage de la politique avec la guerre au niveau interne, comme à isoler les éléments qui, en rapport avec la problématique de sécurité, rendent difficile le développement des processus d'intégration mis en marche en Amérique latine. Ces 17

objectifs demandent une révision nécessaire des concepts sur l'agression et la violence qui nous ont été inculqués. Ce travail suppose d'abord un retour sur l'ensemble des recherches qui se sont données pour objet l'idée de menace en général et d'elUlemi en particulier et sur les débats théoriques qui les ont accompagnés. Nous cherchons à souligner l'importance de la dimension culturelle des conflits toujours analysés à partir de l'angle socio-politique ou économique. Or, nous nous sommes confrontés à l'absence d'un discours critique sur les diverses manières développées par le nationalisme argentin de concevoir, d'évaluer et d'employer la violence dans l'action politique.2 Peu de réflexions ont été consacrées à la place de la perception de la menace dans la prise de décision face à la violence. L'ensemble des travaux a ignoré les dimensions stratégiques du phénomène. L'absence de perspectives d'interprétation similaires a été un obstacle. Une révision de la production en sciences sociales se rapportant à l'articulation du nationalisme et de la violence en Argentine, aussi bien parmi les auteurs étrangers que chez les Argentins laisse voir l'absence d'analyse des représentations stratégiques. Certaines difficultés propres au développement de ce type d'études résultent de la t.endance à réduire la problématique stratégique à la géopolitique, à la question militaire3 ou à la limiter à la discipline des relations internationales. Par ailleurs, la relation identité/altérité comme dimension centrale de sa culture stratégique est un terrain qui n'a pas été exhaustivement exploré en Argentine. Dans ce cadre, notre travail acquiert un caractère exploratoire et introductif, le début d'une aire de recherche. l~es questions que nous voulons aborder nous conduisent à utiliser une bibliographie relativement étendue mais dont la plupart des titres n'éclairent qu'une partie de notre sujet sans qu'aucun d'eux ne lui soit. spécifiquement consacré. Ainsi, aucun des thèmes que nous avons évoqués n'est ignoré par la bibliographie, mais il nous semble qu'une approche globale du sujet est inexistante. L'analyse bibliographique a cherché d'abord à comprendre les particularités du nationalisme en Argentine ainsi que l'incidence des représentations stratégiques dans la militarisation de la scène politique caractéristique de la guerre froide. Ensuite, elle fait le point sur l'innovation dans la pensée stratégique. La caractéristique de la problématique abordée a conduit à une analyse interdisciplinaire utilisant conjointement des catégories analytiques provenant de diverses sciences sociales. III- Un nouveau contexte stratégique Conséquence d~une période de désordre caractérisée par la transformation simultanée des termes, des choses et des catégories utilisées pour l'analyse, nous avons été amenés non seulement à souligner la transformation des acteurs, de leurs perceptions et de leurs actions de sécurité, mais aussi celle de l'appareil conceptuel destiné à l'interprétation. Maintenant, l'objet même de la menace devient impalpable si nous la pensons dans la logique de la guerre froide. Résultat des modifications du système international et des sociétés nationales, le champ de 18

réflexion sur la violence en général, et sur la défense et la sécurité en particulier, s'étend et fait l'objet d'un renouveau conceptuel. Chevauchant entre l'ancien et le nouveau, l'analyse de la sécurité demande de nouvelles catégories pour expliquer les représentations en construction alors que des formes archaïques paraissent se réinstaller. Comprendre la mutation exige de signaler l'existence des continuités historiques ainsi que de décrire les nouvelles problématiques qui les modifient. Les représentations hégémoniques pendant le XXè siècle, restant à la fois incontournables et déterminantes, sont un outil pour interpréter la nouvelle réalité. Il ne s'agit pas de chercher des réponses en se limitant à une politique de sécurité au sens classique, militaire du terme. Les études sur la sécurité se sont étendues vers des espaces non militaires. Sans diluer ]a cohérence intel1ectuelle de l'approche stratégique, le travail a demandé un élargissement du concept de menace.4 L'interprétation de la perception de celle-ci se trouve confrontée à plusieurs nouveautés, résultat des modifications du système international. Pour pouvoir aborder cette question, il a été indispensable de prendre en compte les mutations profondes qui apparaissent dans la conception et la mise en oeuvre des politiques de sécurité et défense. Il paraît difficHe d'aborder le problème de la perception de la menace sans avoir au préalable examiné les orientations fondamentales à donner à des idées comme sécurité, défense, souveraineté, alliance, autonomie. En considérant que cette notion -la menace- comporte des aspects autres que militaires. La mutation de la violence demande de nouvelles conceptualisations de la paix et de la guerre, de l'ordre et du conflit. Elle pose un certain nombre de questions. Que reste-t-it aujourd'hui de la représentation de la menace propre à la guerre froide alors que la nature des relations internationales a été si profondément modifiée? Que sont devenues la souveraineté et l'autodétermination, deux concepts centraux du nationalisme? Etant donné que la politique a pris la forme d'une guerre et que le rapport ami-ennemi a presque été la façon unique de penser le conflit en Argentine, tout au long d'une partie considérable de son histoire, fautH s'attendre à un changement radical dans la conceptualisation de la politique? Peut-on alors penser que les rapports avec le ou les « Autres » -aussi bien au niveau interne qu' externe- sont encore jugés selon des références militaires ? Cerner le concept de sécurité et son application après les changements importants intervenus ces dernières années dans les relations internationales a suscité des grandes interrogations qui sont celles de l'époque: les nouvelles formes de violences et de conflits, la disparition de la guerre comme violence orgarusée entre Etats, l'impact de la révolution dans les affaires militaires, l'autonomie des acteurs par rapport aux systèmes étatiques, la puissance de moins en moins concurrentielle sur le plan militaire, la violenceliée aux conflits interétatiques,les nouvelles échelles de conflits, le transfert de la guerre des militaires aux civils, l'effacement du rÔle institutionnel de l'Etat dans son monopole sur l'usage de la force, la fragilisation et la multiplication des Etats, les nouvelles pratiques des alliances, la structure du différentiel stratégique entre les puissances et la violence comme résultat du chaos produit par la désintégration du pouvoir de l'Etat. Elles 19

ont permis de comprendre non seulementla tin du cycle nucléaire mais aussi les
caractéristiques de la mutation stratégique actuelle.

Nous avons donné une importance particulière à l'affaiblissement des structures de l'Etat,5 à la décomposition des échelles de souveraineté et à la modification du concept de souveraineté nationale. L'analyse de l'affaiblissement de la polis de la modernité au profit des mouvements et des flux transnationaux6 aide à comprendre l'asymétrie existant entre les sociétés de pays centraux et périphériques. Finalement, il a fallu clarifier une conjoncture marquée par un mouvement général de recomposition identitaire et donner une interprétation historique évolutive du phénomène nationaliste de postguerre froide. Sous l'effet de la globalisation, le problème de l'identité nationale se trouve placé au centre de nouveaux débats. Cela nous a obligé à dépasser un certain réductionnisme conceptuel qui tendait à désigner des réalités aux origines fort diverses sous le nom générique de nationalisme. Nous sommes conscients que la capacité à rendre compt.e d'un champ nouveau qui mérite d'être étudié et le fait de pouvoir apporter des éclairages nouveaux se mêlent avec un sujet et une problématique d'actualité qui évoluent en permanence. Quand le cycle actuel des transformations économiques, sociales et politiques sera terminé, quand la tendance principale du changement s'épuisera, le phénomène pourra être analysé dans sa totalité. Dans ce cadre seulement, un bilan « objectif» sera possible. IV- Le problème de ill violence La vie sociale est déterminée par la présence d'intérêts et de volontés de groupes divergents visibles dans l'existence d'antagonismes, de tensions ou de conflits aux ruveaux national et international. 7 Le conflit apparaît comme la catégorie explicative la plus importante pour analyser les changements sociaux. S Or, il n'existe aucune théorie générale du conflit acceptée de façon universelle, à cause de l'impossibilité d'isoler une causalité unique de celui-ci ou un facteur causal dominant pour expliquer les conflits et sa soumission à des règles particulières extrêmement variables. Depuis le Discours de la servitude volontaire jusqu'à Eros et civilisation, le rÔle du conflit dans la production des sujets politiques a été souligné par divers penseurs.9 Tous les grands paradigmes des sciences sociales contemporaines se sont accordés sur la centralité absolue du conflit, à l'exception notable du fonctionnalisme structurel. 10 La plus grande partie des théories du conflit se

rejoignent sur le fait que les hommes sont en interaction avec leur envirolmement dans une compétitionpermanentepour les ressources. Or, l'interprétation du conflit sera radicalement différente selon que l'on soutient que la concurrence entre les groupes est liée à la forme d'appropriation des ressources ou que la demande des biens indispensablespour satisfaire les nécessités, biologiquesou psychologiques, excèdetoujours l'offre.

20

Le conflit, pris comme un phénomène de caractère universel, est défini comme la forme sous laquelle un sujet collectif ou un groupe particulier d'individus, dans ses diverses manifestations (ethniques, linguistiques, religieuses, idéologiques, spatiales, économiques, etc), à cause de la poursuite de buts incompatibles, structure une opposition consciente face à un ou plusieurs groupes sociaux identifiables. Se présentant comme des controverses entre des secteurs ayant des identités définies, le conflit social serait la résultante de l'antagonisme des intérêts, des conceptions du monde ou des idées qui se matérialisent dans des groupes ou des secteurs en discorde. Selon L. Caser, le conflit serait la lutte autour de valeurs et de revendications d'une condition, d'un pouvoir et de ressources insuffisantes, lutte dont les fins des opposants sont de neutraliser, léser ou éliminer les rivaux. Il l.le conflit ne prend pas toujours une forme violente. La politique aspire à éliminer ou à maîtriser la violence par l'organisation ou la circonscription des conflits, c'est-à-dire à la contrôler et à la limiter socialement. Historiquement, l'organisation sociale a su prévoir des formes de résolution et de neutralisation des tendances destructrices. Les sociétés en général, et l'Etat en particulier, ont développé des formes plus ou moins acceptables de réduction, de canalisation ou d'annulation des pulsions agressives. Les sociétés démocratiques construisent des formes de canalisation des frustrations à la base des conflits, telles que la liberté d'expression, la participation politique, le droit de manifester et de protester; mais

ellesont aussistructurédes « appareils idéologiques» destinésà les cacher,conune l'école ou les moyensde communication.
La politique apparaît comme l'action qui procure aux antagonismes sociaux des formes d'expression au-delà de la coercition directe. Les sociétés ont constamment assuré la régulation des conflits afin de diminuer le potentiel de violence. Les conflits ne disparaissent pas mais dans la mesure où ils sont canalisés, deviennent plus contrôlables. La politique naît comme continuation de la violence civique interne et externe.12 Elle a été conçue comme moyen fondamental pour prévenir le 13 trouble civil. Dans toute collectivité humaine, le conflit social existe et la politique l'exprime de façon particulière à partir de l'appropriation d'un moyen ou d'une fin toujours peu abondante ou limitée: le pouvoir, la capacité consciente d'exercer une influence sur la conduite de 1'« Autre ». Selon cette logique, le conflit s'institue comme le fondement de la compréhension de la politique. La politique, comme relation entre des individus et/ou des groupes qui implique la canalisation, institutiolmalisée ou pas, d'une lutte pour l'obtention de fins différentes est toujours héritière de la violence. La politique se constitue dans une relation entre des secteurs en conflit pour la. réalisation de buts différents, généralement contradictoires, où le pouvoir devient un moyen fondamental pour parvenir à obtenir d'autres fins. L'objectif principal des luttes est l'obtention du pouvoir qui rend possible la mise en pratique de ces fins et donne la capacité suffisante pour le maintenir. La violence est polymorphe: physique, symbolique, psychologique, manifeste, latente, personnelle ou structurelle. EUe s'institue comme le phénomène mythique et fondateur de la. 21

politique. La société, l'Etat et le droit même sont issus d'un acte violent. La violence légitime n'est pas l'opposée de l'ordre, mais en constitue le fondement. Toute loi repose sur l'exercice de la violenceet de la force, et le droit résulte de l'exercice antérieur de la force et de la domination,c'est-à-dire que la violencese prolonge dans la loi. Le droit se présente comme l'organisation institutionnellede la violence. La violence est toujours en puissance, prête à s'abattre sur toute résistance. Le pouvoir de la loi ne peut pas se séparer de son origine. Or, violence et pouvoir sont des termes différents et contradictoires.La violencea un caractère instrumental et son utilisation nécessite des justifications. En revanche, le pouvoir
n'a pas besoin de justification mais requiert une légitimité.14

La spécificité de la violence est d'être le recours le plus extrême pour pénétrer dans l'espace politique afin d'expulser 1'« Autre ». Cette rationalité instrumentale apparait comme une stratégie de concurrence supplémentaire sur le marché politique. La violence serait un mode de gestion radical et extrême des conflits
sociaux, mais IÙexogène aux rapports sociaux, ni anormal. Le conflit et la violence sont des éléments concomitants et normaux de l'existence sociale. Dans ce contexte, la relation moyens-fins se lie à la problématique de l'éthique et de la politique. La difficulté d'une théorie générale de la violence réside dans le fait que la violence rationnelle -instrumentale- par référence à une action collective, change d'une époque à l'autre, d'une société à l'autre. Nous pouvons voir dans la violence une forme naturelle du comportement politique liée à la menace de provoquer la douleur à partir de son utilisation; elle sera toujours un moyen de négociation politique dans la société tant nationale qu'internationale. La menace du recours à la force révèle en effet la gravité des revendications énoncées par les insatisfaits contre les satisfaits afin de confronter abruptement ces dermers à l'alternative de faire des ajustements ou de risquer une escalade dangereuse de la violence.15 Dans le cadre de ce travail, la violence comme méthode dans la politique a été interprétée à partir de: 1) l'analyse des caractéristiques propres au système politique et à la culture nationale et son rÔle par rapport à la production et à la diffusion de la violence, 2) l'analyse du processus d'escalade de la violence prcx1uit par des interactions conflictuelles ou antagoniques entre groupes sociaux, à l'intérieur d'une société et entre sociétés, 3) l'analyse du rÔle des élites nationalistes (politiques, intellectuelles, militaires) et des structures de classe comme base sociale de la violence.

En Argentine, tout comme ailleurs, on peut établir deux grandes interprétations de la violence comme phénomène social. Dans la première, la violence est consubstantielle au système politique et s'exprime de manière différente, à des degrés différents. Même cachée sous des institutions, la violence est toujours en puissance. La guerre, en particulier la lutte des classes, en tant qu'affrontement crucial, détermine le sens de la politique. Dans la deuxième, la violence est un phénomène résiduel ou pathologique. Le système politique ne se fonde pas sur l'exercice systématique de la violence. La démocratie comme système de reconnaissanceet institutionnalisationde la légitimitédu cOl1flit réussi à expulser a
22

la violence du champ politique. La politique apparaît comme une paix sans guerre et sans violence. Le marxisme et la théorie de la démocratie sont des exemples respectifs de ces deux positions. Si nous considérons que la violence est présente dans la guerre comme dans la paix, il faut alors différencier la guerre, la paix et la violence. Ceci nécessite de dépasser le réductionnisme et de considérer politique et guerre comme absence et présence de la coercition ou de la force physique. Notre compréhension de la violence est consubstantielle à une définition «sociologique» du conflit comme phénomène d'interaction entre des groupes. Elle rend possible une analyse à partir des structures sociales, des institutions et des groupes qui dépasse le réductionnisme consistant à conceptualiser la violence comme inscrite de façon consubstantielle dans les mentalités ou inhérente à l'idiosyncrasie argentine. Or, les sociétés dépendantes se caractérisent par une grande autonomie du monde politique vis-à-vis du monde social.16 La présence d'acteurs sociaux différents et l'hétérogénéité des individus et des groupes qui ont participé sous une forme ou sous une autre à la banalisation de la violence et de la mort en Argentine empêchent d'interpréter mécaniquement les comportements violents en terme de classes . D'ailleurs, si nous pouvons accepter l'idée selon laquelle la confrontation peut produire des satisfactions émotionnelles et qu'il existe un principe de plaisir dans le défi à 1'« Autre », les origines du nationalisme argentin et particulièrement son rapport avec la violence symbolique et réelle, sont, quant à elles multiples et complexes.l7 Nous ne croyons pas que l'interférence entre les attentes du groupe (dans ce cas les nationalistes) et le but peut avoir un rôle décisif dans la production des comportements agressifs.18 Il s'agirait d'une reprise de la tradition selon laquelle la source de l'agression se trouve dans une forme de frustration: le comportement agressif présuppose l'existence d'une frustration et, vice versa, l'existence d'une frustration conduit à une forme d'agression.19 Le syndrome frustration, agression, déplacement, transfert comme explication des attitudes hostiles vers un autre groupe à l'intérieur de la société nationale et aussi vers une Nation étrangère se réduit à la construction d'un bouc émissaire. On utilise le terme frustration comme la condition du sujet collectif qui se voit refuser la satisfaction d'une demande, c'est-à-dire comme le sentiment résultant de la perception de l'interdiction d'arriver aux buts ou aux objectifs établis, désirés ou imaginés: une Argentine comparable à la vice-royauté du Rio de la Plata, une Argentine hégémonique au niveau régional, une Argentine rivale des Etats-Unis,
une Argentine puissance, etc.2o

La frustration peut être source de violence mais aussi de nationalisme. Pour C. Escudé, les frustrations réitérées ont conduit, en Argentine, au développement d'un nationalisme «pathologique ».21 Il est vrai, comme le soutient D. QuattrocchiWoisson, que le nouveau modèle de nationalité qui émerge dans les années 1930 est profondément marqué par la fin de la croyance à la prospérité et au progrès infini.22 D'ailleurs, la présence d'une menace ou le sentiment: d'être menacé peut être assimilé à l'interférence entre les désirs et l'obtention d'objectifs. Cependant, 23

l'inscription de la violence et du nationalisme dans une temporalité extrêmement longue délégitime l'idée que les frustrations constantes sont à la base du nationalisme et de la violence. Si les passions humaines semblent être un moteur de la violence, c'est dans le cadre de la société et non.dans la nature humaine qu'il faut l'examiner. La violence ne serait ni l'expression d'une agressivité spécifiquement humaine, ni instinctive (déterminisme psychologique) ru d'origine biologique. Elle ne se structure pas comme la manifestation de l'atavique, de l'irrationnel ou du pathologique, mais comme un élément en plus dans le marché politique, comme une action sociale, une action rationnelle en fonction de fins. Cette conception élimine toute assimilation de la violence politique à un phénomène pathologique au profit d'une notion de type utilitariste ou instrumentaliste. Bien que nous puissions partager l'idée freudienne selon laquelle le recours à la guerre et au conflit constitue une libération périodique nécessaire, par laquelle les

groupes se préservent en dirigeant leurs. tendances autcx1estructrices

vers

l'extérieur,23 nous ne croyons pas que les mécanismes de type psychologique ou biologique puissent expliquer la guerre entre des Nations ou des groupes sociaux. Nous admettons plutôt une relation indirecte ou complémentaire. Les pulsions de mort peuvent renforcer les attitudes belliqueuses ou donner une base émotive. L'agressivité peut aider dans la formation des combattants et la personnalité ou le caractère violent peuvent collaborer indirectement à la prise de décision. Mais il serait douteux d'établir une conceptualisation déterministe, de penser que des impulsions biologiques ou psychologiques innées sont la cause de la guerre et de la paix ou à la base de la violence politique. Elles constituent probablement des conditions importantes pour l'émergence de mécontentements agressifs entre les leaders, les élites et les masses qui font du recours à la guerre et à la violence une possibilité. Cependant, elles ne constituent pas une condition suffisante de la guerre.24 Le conflit et la violence jaillissent des structures sociales. La guerre, dit M. Mead, est une invention culturelle, non une nécessité biologique. Bien que la prise du pouvoir violent soit un élément plus ou moins présent dans la culture politique régionale,25 nous ne partageons pas les conceptions « culturaIistes» qui pensent que la violence politique latino-américaine est le résultat d'une certaine culture politique, spécifiquement de la tradition ibérique ou d'un système de relations entre le pouvoir civil et l'armée propre au monde lùspanique.26 Pour cette conception, il a toujours existé une résistance au pluralisme en Amérique latine, due à l'influence des théories corporatistes du Moyen Âge antérieures à la pensée contractualiste. Ainsi, quelques caractéristiques de l'Amérique latine comme l'instabilité des institutions, l'autoritarisme, l'élitisme et le corporatisme, les hiérarchies, le manque de confiance dans le sens de la responsabilité civique ou le rôle marginal d'une éthique du travai127qui a eu un rôle fondamental en Occident proviendraient de l'héritage espagno1.28A l'intérieur de ce courant il faut aussi considérer les interprétations pour lesquelles les phénomènes violents apparaissent comme des restes culturels des guerres civiles du XIXè siècle. L'anarcrue aurait configuré un type de relation politique basée dans 24

l'utilisation de la force, un systèmed'attitudes face au pouvoir qui conduità un état
de violence générale.

Selon cette interprétation, l'incidence politique du secteur militaire serait la résultante d'un modèle commun à la région, lié à son essence historico-culturelle, structuré à partir de l'héritage hispaIÙque.29Les conceptions de ce type, qui ont essayé d'expliquer l'autoritarisme du XXè siècle, sont les héritières d'une pensée originaire du XIXè siècle30dont la «légende noire» et la conceptualisation de la tradition espagnole comme obscurantiste, absolutiste, théocratique et antilibérale sont les manifestations les plus évidentes. A l'excessive généralisation de cette interprétation, il faut ajouter le caractère démocratisateur des institutions hispaniques comme les cabildos ou le droit de rébellion chez Suarez. En relation avec notre sujet, nous devions souligner l'étroite relation existant dans la région entre la question démocratique et la question nationale. Par ailleurs, l'idée hégémonique dominante selon laquelle la violence des années 60 et 70 fut un affrontement entre deux totalitarismes symétriques qui assimilaient toute activité politique aux lois de la guerre31est simpliste. Elle a accompagné au niveau de l'épistémê l'instance politique de la « théorie des deux démons »,32 cette vision manichéenne construite sur le terrorisme d'état et la guérilla comme

génératrice d'un mondede terreur.En faisantréférenceà « une » terreur,victimes
et bourreaux sont unifiés dans la « méchanceté» et opposés au reste de la société.33

La faible consistance de la base théorique de cette interprétation amène à des conclusionstrès discutables, à des dossiers insuffisants et épurés de façon critique, à un manque de précision conceptuelle et d'encadrement systématique pour

l'analysecomparative. a «théoriedes deux démons» montreclairementla forte L
idéologisation de la thématique mais aussi sa fonction de disculpation. Les similitudes possibles entre les organisations qui ont eu recours à la violence ne résultent pas d'une même matrice autoritaire mais de la constitution d'acteurs politiques, axiologiquement opposés dans une même culture stratégique. La sousestimation de la démocratie et de la politique comme espace de résolution des conflits ou l'introduction de la mort dans la politique, la légitimation dans la Patrie

ou la constructionde 1'«Autre» commeun étranger est l'aboutissementd'un
processus, d'une tendance historique. Secteurs conservateurs partisans du statu quo et secteurs révisionnistes de celui-ci se sont disputés le maintien ou le changement de l'ordre établi en faisant appel à des représentations sorties d'une même culture stratégique.

25

«

Nous sommes en train de vivre, à lafois, une mort et une pris ses marques
(.. I)' »

naissance. (...) Le vieux tarde à mourir, et le neuf n'a pas encore

A. Granlsci

INTRODUCTION

De l'ordre de la politique et de l'ordre de la guerre Ce livre essaie d'apporter une contribution à la compréhension du processus historico-culturel du nationalisme et de sa relation avec la violence en Argentine par l'analyse de ses représentations stratégiques et de leurs incidences dans la conceptualisation de la sécurité. Notre proposition de travail place l'étude des représentations au centre du débat sur la violence en Argentine tout en cherchant à interpréter leur influence sur les relations entre conflit et violence. Elle renvoie, dans ses grandes lignes, à l'intention d'entreprendre l'analyse de celles-ci de manière à permettre aussi bien la reconsidération des développements existants à ce sujet que la formulation de nouvelles questions, essentiellement en ce qui concerne la conceptualisation du conflit, la perception de la menace et la. construction de l'ennemi. L'analyse des représentations stratégiques nous aide à comprendre les modifications structurelles du populisme en visualisant le menemisme comme un essai de refondation « civilisationnelle ». Le premier axe du travail est lié à la relation établie entre nationalisme et violence. Comprendre comment la politique comme guerre s'est inscrite dans la culture politique argentine ne peut être séparé de l'analyse du phénomène du nationalisme. En Argentine, restaurations, révolutions, réorganisations, «nouvelles Argentines », mouvements historiques synthétisant des traditions politiques; tous ont été faits au nom de la Nation et en appelant à la Patrie. Les tendances refondatrices sont l'autre face de l'échec permanent. L'état d'inachèvement de la Nation accompagne la continuité de l'action et de la pensée. Dans cet imaginaire, l'Argentine a été toujours plus une idée ou un projet qu'une œuvre réalisée, une promesse plutôt qu'une réalité. La réécriture des actes fondateurs accompagne l'obsession de remodeler le pays selon la logique d'un territoire blanc et vide et d'une population modelable. Le sentiment d'appartenance à un pays nouveau sans tradition coloruale ni passé précolombien et l'existence d'immenses étendues inhabitées expliquent les caractéristiques singulières de l'Argentine moderne. Le caractère désertique et inexploité de l'Argentine du XIXè siècle est le point de départ de tous les projets de transformation nationale.34 De l'élimination des Indiens à celle des opposants politiques, le désir de faire table rase se traduit par une nécessité profonde de « nettoyage », par une obligation de vider pour refonder la Nation. Une vision rétrospective de la culture politique argentine montre qu'elle abonde en attitudes et en symboles violents. La mobilisation au nom de la mort a été une constante. Des slogans comme « Fédération ou la Mort », «Religion ou la Mort », « Patrie ou la Mort », «Vaincre ou mourir pour l'Argentine » ou « Dieu et Patrie ou la Mort » sontplus souventinvoquésque « Paix et administration », Pendant le XXè siècle, r Argentjne a eu pour des faiSOns politiques plus de 40.000 morts, 20.000 détenus politiques et 5.000 blessés. La plupart d'entre eux ont été des civils désarmés. 90 % de ces morts ont été concentrés dans une période brève entre 1976 et 1983. Tout au long du XXè siècle, l'Argentine a vécu 10.032 jours en état de siège, c'est-à-dire plus de 27 années.35

A la généralisation de la violence comme mode de règlement des conflits politiques et à la politisation de toutes les sphères de la vie sociale correspond une revendication identitaire de masse de plus en plus agressive, dont la composante patriotique sera la plus évidente. Dans une analyse des conflits et des déterminations qui les ont provoqués, nous percevons l'influence du nationalisme, son rÔlecentral dans la vie politique argentine. De toutes les idéologies présentes en Argentine, le nationalisme manifeste de la façon la plus transparente le moment politique et le moment militaire comme deux temps différents d'un même processus pour faire face aux conflits sociaux. Face à la peur de la dissolution de la société par le conflit interne, le nationalisme finit par souligner qu'il n'y a pas d'opposition entre politique et guerre, et montre le caractère illusoire de cette opposition. Niant la contradiction, élinùnant toute différence, le nationalisme semble traverser les classes sociales et occulter leurs luttes, alors qu'en fait, il prend son sens dans le cadre du conflit social. La forte inscription de l'appel au nationalisme dans un cadre de lutte de classes rend particulièrement intéressant le cas argentin. Grâce à la puissance de la mobilisation sociale, la «communauté organisée» construite sur l'union nationale et la paix sociale voulues par Per6n a fini par générer un mouvement contestataire aux caractéristiques jusqu'alors inconnues dans l'histoire argentine. Toute la pensée stratégique du nationalisme argentin est tributaire de l'idée clausewitzienne que la guerre est un acte de force pour imposer sa volonté à l'adversaire. Le nationalisme reconnaît clairement que la violence est un moyen de la politique et que le sens de la guerre provient de la politique. Bien que cette logique militaire eOt déjà quitté la caserne pour la Société civile via les intellectuels nationalistes, c'est le péronisme qui lui donnera son caractère de masse en l'enracinant dans la population. Ce modèle popularise et diffuse dans la société toute l'idée que s'il y a eu violence c'est parce qu'il y a eu résistance et qu'une politique sans guerre et sans violence est une illusion.36Conduite à son paroxysme, cette logique s'achève dans l'idée que le problème politique du pouvoir se résout sous une forme militaire entre un «Nous» national et un «Eux » étranger. Bien que Clausewitz ne fasse pas référence à la guerre interne, le nationalisme argentin a su transférer une conception de la guerre construite sur une défimtion du système international en tant que collection d'Etats..Nations souverains visant l'hégémonie mondiale vers le conflit intrasociaL Pour le nationalisme, la guerre sous toutes ses formes est la continuation de la politique par d'autres moyens. Cela nous conduit nécessairement à réfléchir sur la façon dont la guerre et la violence sont appréhendées par les différentes formes du nationalisme argentin. Le deuxième axe d'analyse permet de situer le nationalisme dans diverses temporalités ainsi que d'interpréter les réactions des acteurs sociaux face à ce phénomène. Analyser le nationalisme dans l'Argentine de la fin de siècle implique de dépasser les argumentations qui tendent à concevoir les idéologies comme sclérosées dans le temps et perçues sans dynamique historique.37 PlutÔt que de présenter l'histoire des courants nationalistes depuis leur origine, nous nous attacherons à en cerner les acteurs et les thèmes mobilisateurs, principalement ceux

30

qui ont une valeur stratégique. Il s'agira tout d'abord de souligner leurs configurations changeantes, en sorte qu'il apparaît légitime de parler de nationalismes au pluriel plutôt que d'un nationalisme unique. Il n'y a pas beaucoup de catégories dans les sciences sociales qui génèrent autant de divergences que celle du nationalisme. Le nationalisme peut signifier la doctrine ou l'idéologie d'un groupe -mouvement, parti, Etat, société- mais il peut exprimer aussi un sentiment -l'amour de la Patrie- ou une attitude, la priorité avant tout à l'indépendance nationale et à la souveraineté politique. La catégorisation politique et théorique du nationalisme n'est pas univoque. S'il existe bien une ressemblance entre ses différentes manifestations, la catégorie seule acquiert une signification précise dans le cadre d'un contexte spatio-temporel spécifique. Face à la profusion sémantique et théorique, si nous souhaitons construire quelque théorie sur le sujet, notre première tâche devra être d'ordonner la comusion sur la catégorie pour mieux mettre en lumière la pluralité du phénomène en même temps que sa singularité. C'est pour cela que, en conservant le modèle binaire déjà classique d'analyse du nationalisme argentin (intégriste et populiste), nous avons cru nécessaire de distinguer une troisième forme de nationalisme, étroitement liée au populisme, que nous appelons nationalisme jacobin,38 étant donné qu'elle conduit à son paroxysme une certaine idée de la Nation née sous la Révolution française. L'imagerie des années 60 et 70, avec les fusils, les tacuaras et les ponchos se place dans la lignée du bonnet phrygien et des têtes ensanglantées portées au bout des piques. Les chansons et les chants partisans d'une grande partie du nationalisme argentin de la guerre froide font entendre des échos de la Marseillaise. La propagation de ce jacobinisme fut l'une des sources de la peur dans les secteurs dominants de la société argentine des années 70, comme il l'avait été dans toutes les puissances conservatrices de l'Europe de la fin du XVIIIè siècle. Comme 1793 par rapport à 1789, le courant jacobin apparaît dans l'Argentine de 1973 en voulant achever cette forme plébéienne de la révolution démocratico-bourgeoise qu'avait été le populisme en 1945.39

Décrire l'idéologie nationaliste en Argentine, c'est croiser des imaginaires, des représentations et des axiologies contradictoires.Faut-il insister sur son unité ou sur sa diversité? Reco1ll1aitrees continuités internes du nationalismeargentin est l une condition sine qua non pour comprendre l'empathie existant entre les divers courants, du transfert du PCR vers le péronisme, jusqu'au soutien de groupes d'origine trotskiste aux carapintadas en passant par la relation de l'amiral Massera avec une partie des Montoneros. L'existence d'un espace communentre toutes les organisations nationalistes donnée par une culture stratégique partagée rend
possible une approche commune de la problématique.

Comprendre la culture stratégique c'est s'interroger: que défendre? Dans quel cadre? Contre qui et avec qui? L'analyse stratégiquedemandela considérationde l'ensemble des institutions, acteurs, techniques et méthodes par lesquels les
différents « Nous» assurent leur sécurité.

31

Le troisième axe est lié à la place de la menace dans les formes prises par le nationalisme. Nous mettrons en relation les représentations divergentes de la sécurité dans les différents courants avec les diverses menaces et les divers secteurs sociaux, en considérant toujours les usages politiques multiformes qui ont été faits de la menace tout au long du XXè siècle. C'est à partir de la perception de la menace, de la conceptualisation de l'ennemi et de la conception de l'altérité que nous pourrons établir un cadre de différences et de ressemblances entre des positions nationalistes variées. La comparaison permet de repérer un certain nombre de traits et de thèmes communs aux différentes formes du nationalisme argentin. Elle dégage des aspects qui, bien qu'ils ne soient pas tous cohérents, permettent de parler d'une structure générale liée à la prise de décision sur la menace de mort. Mais chacun de ces aspects envisagés isolément, a des réseaux de correspondances précises et complexes qui demandent un autre travail de recherche. Le CÔne Sud a constitué une zone où l'existence d'une menace externe de taille, comme l'intervention directe des Etats-Unis, de l'URSS ou l'expansion territoriale conquérante des pays de la région était plus imaginaire que réelle. Elle a été une création des différentes élites, qui s'approprient, déforment et parfois inventent des aspects de la vie sociale afin de préserver les intérêts qu'elles considèrent comme prioritaires. Un récit sur la menace dans le nationalisme argentin apparaît comme un traité ou un recueil d'images inventoriant des «Autres» plus iInaginaires que réels. Le nationalisme argentin exprime une véritable prolifération de menaces fantastiques dont la morphologie trahit les influences européennes, essentiellement de l'extrême droite mais aussi de l'extrême gauche. La vision qu'il comporte prend la forme d'une collection de fables, de moralités sur des ennemis démonisés ou bestialisés. Elle constitue un traité consacré à la description de différents « Autres » animalisés, à leurs objectifs, pouvoirs et dangerosité, sur lesquels les constructeurs des représentations insistaient selon leurs intérêts et selon le public auquel ils s'adressaient, c'est-à-dire un vrai bestiaire moderne.40 Comme les poètes médiévaux, les nationalistes ont souvent utilisé à des fins moralisantes ou seulement rhétoriques la symbolique qui s'attachait à ces récits concernant un « Autre» menaçant. A travers la description des ennemis réels ou imaginaires, les constructeurs des représentations stratégiques recherchent l'évidence d'une allégorie morale ou religieuse. Le péronisme a signifié, par rapport au nationalisme, une modification importante dans la construction du bestiaire. Avec son discours anti-oligarchique et anti-impérialiste, il a favorisé le passage de la menace métasociale à l'ennemi social. Mais le processus politique ouvert avec sa chute et l'installation de la guerre froide dans la région, via la Révolution cubaine, ont entraîné un renouveau de la dimension fantasmée de 1'« Autre ». Le quatrième axe a pour objet d'introouire à la construction de l'altérité négative dans le nationalisme argentin afin de mieux cerner la perception de la menace. Comment repenser ou aborder les multiples questions qui composent une pensée stratégique, ..frontières, hypothèses de conflit, cadres d'alliances- sans établir les 32

champs de délimitation des appartenances, c'est-à-dire sans établir qui est le « Nous» et qui est 1'« Autre» ? Le phénomène de la violence en Argentine est inintelligible si l'on ne se réfère pas aux perceptions de l'altérité et de l'identité en présence. Elle fait partie d'un exercice intellectuel plus vaste que nous avons voulu relancer: la réflexion sur la place du stratégique dans la perception et dans la représentation de 1'« Autre ». La réflexion sur l'altérité est d'abord partie prenante d'une analyse des identités et de leur mode de construction. C'est à partir des analyses menées sur cet ensemble thématique que peuvent être dégagés les divers schémas opératoires oeuvrant à la définition de }'« AutrelEnnemi » à la base des représentations stratégiques du nationalisme argentin. Il s'agira cependant moins de traiter de l'altérité proprement dite que d'examiner la manière dont les nationalistes ont interprété le rapport à 1'« Autre » par le biais de la politique et de la guerre.41 Le sujet de ce livre dépasse la relation entre le
« Nous » (mon collectif d'identification)et les « Autres» (ceux qui en sont exclus)

pour se concentrer sur la représentation de cet « Autre» perçu comme menace. A partir de la reconnaissance de 1'« Autre» comme sujet stratégique, l'observation de l'altérité rend possible l'établissement d'évolutions, de ruptures et de continuités. L'analyse des différents «Autres» institués par un groupe particulier est révélatrice de la façon dont une société en général et une idéologie en particulier, se pense, se transforme et s'adapte aux changements. La réflexion sur l'altérité négative voudrait être un instrument pour explorer le spectre des variations de la pensée stratégique. Il s'agit plutôt d'en dévoiler des formes particulières à travers l'expérience d'un ensemble de représentations négatives de 1'« Autre» consubstantielles à la perception de la menace. Or, comment analyser dans la pensée nationaliste la

pertinence et les enjeux de l'opposition entre le «Nous» défensif et 1'«Autre »
menaçant? Pour arriver à cet objectif, nous avons mis en scène tout au long du travail les discours -les menaces et les risques liés aux différentes perceptions ont été tous verbalisés- et les pratiques qui sont à la base des représentations. On a cherché à enregistrer les variations dans ces discours et ces pratiques en différenciant les conditions constantes de celles qui varient ou peuvent varier. Alors seulement la comparaison entre les divers types de nationalismes pourra se révéler utile et nous pourrons nous interroger sur l'universalité et sur les particularités des schémas par lesquels le nationalisme thématise 1'« Autre » négativement en l'instituant en menace. Nous sommes conscients que dessiner un tableau général des schémas qui dominent la problématique de l'altérité négative dans la pensée nationaliste peut risquer de postuler de manière simpliste et réductionniste leur uniformité.

A partir du thème de l'altérité, on explorera les espaces où s'expriment les recoooaissances et les exclusions. De l'étrangérisation à la bestialisation de l'adversaire politique, l'altérité négative en Argentinepivote sur différentesfaçons de légitimerl'exclusion hors du collectif d'identification.Cette perception négative de l'altérité est à la base d'une conception sécuritaire structurée sur un discours alarmiste et défensif.La question est de savoir comments'institue le « Nous» et ce
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qu'est un «Autre» ou qui peut être un «Autre» dans une société comme l'Argentine, structurée sur la diversité résultant de l'immigration, dans une Amérique du Sud où les similitudes entre les sociétés et les nations sont plus fortes que les dissemblances. Il s'agit de mettre en lumière dans l'appréhension constitutive de 1'« Autre» les schémas opératoires dominants qui sous-tendent les formes prises par le conflit pendant la guerre froide ainsi que certaines pratiques discursives de l'exclusion et de la construction d'un «Autre» menaçant. On s'interrogera enfin sur les modifications suscitées par les effets conjugués de la globalisation et des nouvelles formes de relations liées à la démocratie sur la représentation de l'altérité. Pour les nationalismes, la perception de la menace et les stratégies de sécurité ont toujours été étroitement liées à la conceptualisation de l'espace régional. Le nationalisme a été traditionnellement un acteur fondamental dans la région et il a. eu une influence décisive sur la politique extérieure des Etats. L'analyse des représentations du nationalisme est un élément nécessaire à la compréhension du rapport entre l'Argentine et les pays voisins, et de cette Nation avec la puissance hégémonique. C'est donc sous cet angle que nous avons doooé une importance particulière à l'analyse des conséquences de l'intégration régionale et des stratégies américaines pour la région. L'intégration repose sur un changement des relations avec les voisins les plus proches, longtemps marquées par la méfiance et la rivalité. Or, on peut constater que cette zone n'est pas exempte de risques, de conflits et de confrontations. Les conflits actuels présentent des caractéristiques différentes des conflits traditionnels, réclamant de profonds changements dans leur traitement. Mais quel est leur statut en matière de sécurité? Le cinquième axe est construit sur les modifications qui accompagnent l'essai de refondation menemiste. Le menemisme (1989-1999) exprime le passage d'un âge stratégique à un autre, manifesté par le bouleversement des représentations et des concepts hégémotùques depuis la guerre froide. La redéfinition du couple identitéaltérité est au cœur de la compréhension de cette mutation stratégique. Comment se reconnat"tredans une communauté -dans ce cas idéologique- si cette communauté a cessé d'exister sous les formes qu'elle avait prises historiquement? Résultat de la construction d'une nouvelIe identité politique, la culture stratégique du populisme argentin a été radicalement transformée au niveau de ses représentations. Cette transformation a des implications sur tous les plans de la relation Etat/Société. Le bouleversement du populisme transforme radicalement toute la culture politique argentine, et en particulier le nationalisme, ouvrant la voie à un réexamen complet du rôle de l'Argentine dans le système mondial et de la relation entre les différents secteurs politiques à l'intérieur du pays. C'est un moment de rupture historique: la fin d'un modèle stratégique qui octroyait un rÔle central à la question militaire, à l'Etat-Nation, à l'intérêt national et à l'existence d'un adversaire stratégique. Cette modification a comme conséquence une nouvelle doctrine stratégique qui occupe le vide laissé par l'abandon de la doctrine de la Sécurité Nationale. Cette dernière remarque nous

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conduit à poser un problème d'ordre plus général: quelles sont les conséquences stratégiques pour l'Argentine du déploiement de la nouvelle doctrine? La mcx1ification répond à un processus syncrétique des variables exogènes et endogènes. Les changements inhérents à la globalisation et à la fin de la guerre froide se superposent à une mcx1ification structurelle de la société argentine, résultat des transformations développées entre la dictature militaire et la fin des années 80. Ces mcx1ifications sont incompréhensibles sans la considération de l'introduction dans l'histoire argentine d'une nouvelle échelle du massacre et du recours à l'hyperinflation comme moyen pour établir la discipline sociale. Ce qui apparaît comme la maturité de la société politique qui renonce aux pulsions de mort et désactive les mécanismes de la logique de guerre, est finalement le résultat de la discipline établie par les mécalÙsmes du massacre. Stratégie parfaitement complémentaire du massacre, l'hyperinflation produit un travail de redéploiement des références du discours politique qui esquisse une nouvelle forme de terreur non

plus en affectantles corps mais « les poches ».
Les effets pédagogiques de la terreur et de l'hyperinflation ont provoqué une transformation de la façon de penser et d'interpréter la réalité des Argentins. De profonds changements dans l'imaginaire social dont l'inversion de la relation public-privé, politique-société se sont réalisés. D'une part, la dialectique des projets de société cesse de s'exprimer à partir d'une logique de guerre et d'autre part, la politique extérieure ne se conçoit plus comme un jeu de somme nulle. C'est en raison de l'incidence de cette manière d'établir la discipline sociale que nous avons accordé un intérêt particulier à ces instruments de régulation violente de la société. Par ailleurs, la guerre des Malvinas a signifié l'effondrement final de la légitimité militaire comme institution étatique. Le terrorisme d'état et tes Malvinas ont signifié la désarticulation de la source de la légitimité de l'Etat en tant qu'organisation de la défense. Elle a été entièrement à refaire. Les nouvelles représentations proposées par le menemisme font partie de cette reconstruction. Que reste-t-il de la logique d'un système de représentations comme celui construit par le nationalisme lorsque la politique n'a plus la guerre pour finalité? Intéressons-nous à ce qui est en mouvement. Quels sont pour les héritiers du nationalisme les types de menaces ou de risques qui pèsent sur la société argentine? Les dernières années montrent que la charge de violence qui apparemment avait disparue dans l'état de droit est toujours présente. C'est la façon de percevoir le phénomène de la violence, sa mise en scène qui avait procluit la sensation d'une opposition absolue entre la guerre et la paix. Le fait que la totalité de la classe politique et la plupart des secteurs sociaux y compris les militaires favorisent les valeurs et les procédures démocratiques ne signifie pas l'abandon de l'utilisation de la violence. Nous sommes face à une mise en forme nouvelle de leurs relations. On

peut se poser la question suivante: en quoi la conjoncture actuelle mcx1ifie-t-elle
toutes les données d'un savoir-faire répressif dont l'usage a été constant au cours de ce siècle?

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La modification des représentations a comme principale conséquence l'abandon ou la réduction à la marginalité de la logique de guerre comme concept hégémonique de l'action politique. Cette logique, inséparable des représentations de la guerre froide, aurait dil disparaître définitivement mais la scène de violence et de conflit social semble permettre, via le déplacement du politique vers le social, sa récupération sous de nouvelles/vieilles représentations. Pour une. partie de la société, la logique de guerre émerge de la politique pour prendre pied dans le social. Les causes, les effets, la valeur stratégique, et le message transmis sont très différents. Mais on peut les assimiler à un niveau de généralité supérieure en ce que les deux représentations intrcx1uisent l'exclusion d'un « Autre» menaçant comme un message central du champ politique et en ce que le recours à la violence est interprété comme une forme de préservation du collectif d'identification. Comme la logique de guerre, la dynamique de cette nouvelle perception de la menace finit dans un jeu à somme nulle exprimé dans l'option: «je le tue ou il me tue ». Or, comment s'articulent les dispositions hostiles et les dispositifs discursifs? Le retour des représentations très archaïques, proches de celles construites par les premières formes de nationalisme se superpose aux nouvelles représentations de type transnational et aux restes de la guerre froide. Comme à la genèse de la représentation de la menace en Argentine, comme pendant la guerre froide, la perception de 1'« Autre» comme un barbare paraît occuper une place centrale. Cette nouvelle forme de représentation de l'altérité exprime négativement les tropismes essentiels d'un processus de stratification polarisé dans les extrêmes: la vérification par les classes moyelU1esdu caractère fermé et exclusif de l'élite établie et l'aversion pour ce qui constitue la tranche inférieure. Cette aversion apparaît comme une réactualisation d'une crainte historique d'être confondu avec une masse crio/la perçue comme différente. .Le traitement punitif de l'insécurité et de la marginalité sociale qui caractérisent l'Argentine de la fin du XXè siècle est indissociable de la perception d'une « nouvelle classe dangereuse ». Dans le cadre de l'analyse sur ces individus jugés menaçants et regroupés sous des appellations empruntées au XIXè siècle, nous sonunes obligés de revenir sur le pouvoir disciplinaire des nouvelles conceptions de la sécurité et sur les formes d'encadrement des classes populaires en gestation. Outil de contrôle social, le discours sur la tolérance zéro trouve dans les marginaux la victime propice avec laquelle exorciser, par l'extermination, le coat social du néolibéralisme. Une nouvelle configuration du rapport entre violence, altérité, crime et loi prend forme. Quels sont les caractères principaux de cette violence en gestation, et en quoi sont-ils marqués par le changement de la société argentine? Le nouveau code de l'hostilité pivotant sur l'altérité sociale démontre comment les transformations opérées ces dernières aooées ont redessiné le champ des significations dans lequel s'effectue la sécurité. Il permet d'observer comment l'altérité n'est pas fonction de facteurs naturels mais plutôt de réalités sociales fluctuantes et de discours42 dominants. Le nationalisme, comme toute idéologie ou tout acteur politique, est obligé d'élaborer les nouveaux conflits qui se prcxluisent dans le cadre des sociétés plus 36

fragmentées. L' atomisation de la société argentine, inscrite dans sa formation,43 réapparaît. Conune au début du XXè siècle, la Nation devient un espace géographiqueoù il y a une juxtaposition physique des populationsdifférentesavec un lien extrêmementfaible entre eux. L'Argentine contemporainese caractérise par l'incapacité du politique à recréer du sens et un devenir collectif. La crise de la
polis ne peut pas être dissociée de la crise du « Nous » tel qu'il avait été compris et représenté pendant le XXè siècle. D'ailleurs, les principales institutions qui ont joué un rÔle central dans la formation d'un sentiment de nationalité, le service militaire et l'école, et des pratiques conune la militance politique sont abandonnées ou fragilisées. En accord total avec l'histoire du nationalisme argentin, ces héritiers confrontés à cette nouvelle situation paraissent réagir de façon radicalement antagonique. Or, la perception de la menace et la représentation de l'altérité continuent à être des éléments centraux dans la définition identitaire des diverses formes prises par le nationalisme. En résumant, il s'agit d'essayer dtappréhender conunent les transformations opérées dans le système international et les événements vécus au niveau interne ont exercé une influence sur la conceptualisation du conflit dans les courants hérités de la pensée nationaliste qui se structurent dans l'Argentine contemporaine, en essayant de percevoir les continuités et les différences au niveau stratégique entre le contexte de la guerre froide et aujourd'hui. Dans une société de plus en plus fragmentée, le nationalisme, une idéologie d'influence permanente en Amérique latine, sous toutes ses modalités ou manifestations, est un choix de mobilisation politique capable de passer rapidement de la puissance à l'acte et de la « paix » à la « guerre ».

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NOTES

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2 En Argentine, les sciences sociales ont rencontré des difficultés à évoquer les liens entre les paramètres économiques, culturels et historiques et les impératifs militaires. 3 La littérature sur la question militaire proprement dite est relativement riche, mais elle est plutôt centrée sur la thématique civilo-militaire ou historique et descriptive des interventions militaires. Elle a ignoré généralement l'analyse des représentations du conflit et la perception de l'» Autre }) menaçant. 4 Ainsi, nous considérons les implications stratégiques des phénomènes liés à r ajustement de l'économie ou à l'effondrement de l'Etat. 5 TI faut souligner l'importance de la littérature anglo-saxonne dans ce domaine. Une grande partie de celle-ci, à l'exception des néoréalistes, partage P idée de la crise terminale de l'Etat. Elle fait référence au bouleversement de la conception de la société internationale comme une société essentiellement interétatique, à la prolifération d'acteurs transnationaux et au processus de désintégration rapide des sociétés jusque-là gérées de façon unitaire. Nous considérons que PEtat-Nation, beaucoup moins autonome, demeure néanmoins l'entité politique fondamentale. TIreste le cadre le plus important d'institutionnalisation politique et le protagoniste principal des processus d'intégration. 6 A partir du milieu des années 70, R. Keohane et 1. Nye soulignent l'importance et l'influence des acteurs non étatiques dans le système international. 7 Le conflit est une interaction entre groupes qui diffère de l'antagonisme, de la conCUITenceou de la compétition. L'antagonisme est tout ce qui suscite ou peut susciter une tension ou une opposition entre groupes à cause d'une différenciation, d'une orientation divergente, d'une confrontation quelconque ou d'une hostilité. Cependant, il ne débouche pas nécessairement sur un conflit. Les antagonismes peuvent coexister par l'établissement d'un principe d'équilibre, d'accord ou de collaboration. Pour qu'ils deviennent un conflit, il faut que les parties essaient de renforcer leur propre position en réduisant la position des «Autres» à partir d'un sens téléologique de l'action, e' est-à-dire qu'elles essaient de leur limiter la possibilité d'arriver aux objectifs disputés. 8 L'exemple le plus riche en conséquences d'une théorie du conflit comme base du changement social est le marxisme avec sa thèse de la lutte des classes. 9 L'analyse du phénomène de la violence dépasse amplement les objectifs de ce travail. 10T. Parsons et ses disciples, intéressés par le maintien du système, par l'ordre social plus que par le changement, par la statique plus que par la dynamique, par les aspects de la permanence et non pas par le changement, ont considéré le conflit comme une maladie sociale, une anomalie, une déviation ou une pathologie avec des conséquences perturbatrices et dysfonetionnelles. 11L. Coser, The Functions of Social Conflict, The Free Press, Nueva York, 1956, p. 3. 12A. Joxe, Voyage aux sources de la guerre, op cit, p. 177. 13Voir M. Foucault, Surveiller et punir, Tel-Gallimard, Paris, 1997, p. 197. 14H. Arendt, On Violence, HarvestlHBJ Book, New York, 1970, p. 52. 15H. Nieburg, Political Violence, S1. Martin's, Nueva York, 1969. 16A. Touraine, Les sociétés dépendantes, Ed Duculot, Paris Gembloux, 1976, p. 58. 17C. Escudé soutient que les manifestations extrêmes du nationalisme causent du plaisir, Patologia del Nacionalismo. El caso argentino, Ed Tesis/Instituto T. Di Tella, Buenos Aires~ 1987. 18A. Maslow a souligné dans son article « Deprivation, Threat and Frustration» (1941) l'importance de la menace à l'égard des buts vitaux de l'individu ou du groupe dans la production de l'agression. Cité par 1. Doughertyet R. Pfaltzgraff, Teorias en pugna en las relociones lntemacionales, Gel, Buenos Aires, 1993, p. 316.

A. Joxe~Voyageaux sources de la guerre, Puf, Paris, 1991,p. 44.

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La théorie de la frustration-agressiona été développée par 1. Dollard et son groupe de travail à

l'université de Yale à la fin des années 1930. Voir 1. Dollard, L. Doob, N. Miller Frustration and Agression, Yale University Press, New Haven, 1939. 20TIest évident que les élites et les masses diffèrent significativement dans les sources de frustration et dans les réactions à la frustration. 21Voir C. Escudé, PaJolog{a dei nacionalismo, op cit. 22D. Quatrocchi-Woisson, Un na/ionatisme de déracinés. L~Argentine pays malade de sa mémoire, Editions du CNRS, Paris, 1992, p. 362. 23 S. Freud correspondance avec Albert Einstein « El porque de la guerra », (1932) publié en 1933, Sigmund Freud, Obras Completas, Hyspamérica ediciones, Bs As, Vo118, 1989. 24Dans le cadre de cette recherche, nous ne nous sommes pas intéressés aux « théories instinctives de l'agression »comme celles développées par W. James, W. McDougall, S. Freud ou K. Lorenz. 2SEn Argentine, conservateurs, nationalistes, radicaux, péronistes et marxistes ont toujours considéré la révolution ou le coup d'état comme des façons d'intervenir en politique. 26La présence de cette tradition autoritaire dans le populisme est soulignée par D. Rock. LaArgentina autoritaria, Ariel, Bs AB, 1993. 27L'interprétation weberienne du capitalisme est un élément à prendre en considération dans c.eUe tradition. 28 L'entretien avec S. Huntington paru dans le quotidien argentin Clarln, 30/6/1996 montre l'attachement à cette interprétation. 29Ainsi pour ce courant, l' int1uence politique des militaires est un phénomène généralisé et normal en Amérique latine étant donné la racine historique et culturelle hispanique. Le militaire éloigné de la politique serait propre au modèle anglo-saxon inapplicable en la région. 30Des exemples de cette pensée sont D. Sarmiento en Argentine et 1. Lastarria au Chili. 31P. Giussani, Montoneros, La soberbia a,mada, Sudaméricana Planeta, Buenos Aires, 1984. 32Dans le cadre des jugements et des condamnations des membres des juntes militaires ainsi que des dirigeants de la guérilla péroniste et marxiste, l'administration radicale a essayé d'équilibrer les culpabilités en se présentant comme équidistante du terrorisme dtétat et de la guérilla, responsabilisés à égalité pour la violence des années 70. Cette conception, qui a généré un important consensus dans la société, est devenue le paradigme hégémonique pour interpréter cette conjoncture. 33Cette vision est aussi présente dans le rapport de la commission nationale sur la disparition des personnes, CONADEP, Nunca mas, Eudeba, Buenos Aires, 1984. 34 La littérature argentine est fondée sur un pamphlet politique construit sur le désert et sur une conc.eption négative de l'altérité qui s'exprime dans le clivage CivilisationlBarbarie. D. Sarmiento, Facundo, Espasa-Calpe, Buenos Aires, 1951. 3SClartn, 24/10/1999. 36 Voir L. Rozitchner, Per6n: entre la sangre y el tiempo. Lo inconciente y la politica, Catalogos, Buenos Aires, 1998, TI. 37Nous avons choisi le nationalisme dans un contexte complexe constitué de signaux contradictoires tel que la montée universelle des afftrmations identitaires, le développement des nouvelles formes de revendication de la question nationale, l'affaiblissement de l'Etat-Nation ou la disparition du caractère de masse qu'avait le nationalisme en Argentine comme conséquence de la transformation du populisme. 38Le jacobinisme désigne une attitude, un comportement, une vision du monde en s'instituant conune une catégorie transhistorique. Ce concept échappe au cadre géographique comme au contexte historique et se pare d'une signification plus générale. M. Voyelle, Les Jacobins, La Découverte/Poche, 2001, p. 5. 39Ce courant va trouver son apogée le 25 mai 1973 quand le président élu H. Campara accompagné de S. Allende et O. Dorticos salue une place pleine d'organisations guerilleras en démonstration de force.

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TI faut entendre par le mot bestiaire un ensemble plus ou moins systématique d'animaux,

généralement chargé d'une signification symbolique. E. Souriau, Vocabulaire d'esthétique, PUF, Paris, 1990, p. 243. 41 Nous ne nous sommes pas intéressés aux aspects psychanalytiques de l'altérité. Nous ne nous demandons pas si l'altérité négative peut indiquer l'angoisse face à la différence ou si le ressentiment envers l'» Autre» est l'aspect extérieur de la rancœur contre le moi. D'ailleurs, il est clair que nous ne nous sonunes pas intéressés à 1'» Autre» comme semblable. 42On considère que le discours est le langage mis en action, la langue assumée par le sujet parlant. 43A. Rouquié, Poder milirar y sociedad polltica en la Argentina, op cit, p. 45.

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PREMIERE PARTIE: VERS UNE TEMPORALITE DU NATIONALISME DANS LE DESORDRE GLOBAL

La première partie s'organise autour de deux grands axes complémentaires. Le premier est de nature socio-historique et concerne les formes et les significations du nationalisme argentin ainsi que les caractéristiques du désordre global. Cet axe place le nationalisme comme objet de travail dans une temporalité spécifique signalant les différences entre les formes prises pendant la guerre froide et celles de l'actualité. Il fournit les concepts théoriques nécessaires pour comprendre le phénomène du nationalisme en Argentine en cherchant à inscrire la question du nationalisme dans la spécificité de la société argentine fondée sur l'immigration massive. Il s'agit ici de définir les sujets sociaux qui donnent lieu à des positions de type nationaliste tout en visualisant les systèmes respectifs de croyances et les différents soutiens sociaux ainsi que l'évaluation que chaque nationalisme fait de l' autre. Cette partie considère la globalisation comme processus et comme idéologie ainsi que les débats qu'elle provoque. L'examen des changements opérés au sein du système international met en valeur les différences concernant la conceptualisation du nationalisme avec le panorama de la guerre froide et souligne la modification du nationalisme classique, le syncrétisme du nationalisme émergeant et la pérennité de la question nationale en Amérique latine. Ceci nous permet d'appréhender les différences à l'intérieur des mouvements qui, en faisant référence à la Nation, se constituent en opposition à la mondialisation, de même que leurs relations avec la violence et le conflit. Signalons ensuite, le changement profond qui s'est opéré dans la conception de l'idée de Nation, de la souveraineté et de l'identité nationale en Argentine ainsi que les différentes modalités que l'idéologie nationaliste acquiert après la guerre froide tout en essayant d'isoler les éléments en commun. Identifi~nt les courants, explicitant les axiologies et le soutien social, et isolant les variables décisives, nous essaierons de comprendre la polysémie du nationalisme. Le deuxième axe renvoie aux catégories et aux instruments théoriques dont nous disposons pour étudier le phénomène de la violence dans le nationalisme. Il cherche à produire une révision des outils analytiques nécessaires pour la réflexion stratégique dont l'objectif est de saisir la spécificité de la violence dans la culture politique du nationalisme argentin. Cet axe essaie d'établir un système conceptuel explicatif à partir de la définition d'une série de catégories: culture stratégique, représentation, menace, fixation, identité, altérité négative, sécurité, défense, etc.

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CHAPITRE

I. UNE RECONCEPTUALISA TION DU NATIONALISME

Le nationalisme est un terme polysémique. Il a permis des pratiques politiques trop antagoniques pour qu'on le considère comme une idéologique homogène. Les différents aspects assumés par le nationalisme, particulièrement dans la périphérie, entraînent des propositions d'organisation sociale, politique et économique diamétralement opposées. La complexité et l'originalité du nationalisme argentin sont dues à son ambiguïté, qui lui donne la capacité d'influencer toute la scène politico-idéologique. L'imbrication des discours demande d'expliciter les différences et les similitudes entre les diverses formes que prend le nationalisme. Analyser la dynamique. propre à la production des identités aide à établir leurs différences en particulier dans un contexte où elles ont été mises en mouvement.

Cela paraît légitimer de parler de nationalismes

au pluriel plutôt que d'un

nat.ionalismeunique. Mesurer la perception de la menace dans le nationalisme argentin nous oblige avant tout à essayer de préciser à partir de quels référents il construit son identité dans la conjoncture actuelle, en quoi la menace se rapproche et se différencie des modèles de la guerre ftoide. Surtout, à quels acteurs l'identité renvoie-t-elle quand, à cause de la disparition du clivage idéologique qui avait servi d'élément central dans la conjoncture antérieure, le collectif d'identification a cessé d'exister sous les formes qu'il avait prises historiquement. Pour pouvoir interpréter les ruptures, les continuités et les discontinuités, il nous faudra en premier lieu établir quelles ont été les formes prises par cette idéologie dans la phase antérieure. Dans le nationalisme, le conflit est un mode d'explication de la société qui donne du sens à toutes les autres thématiques. C'est la faison pour laquelle sa place est centrale dans l'analyse de la construction de l'identité des diverses formes de cette idéologie comme dans leur différenciation. A partir de sa représentation, on pourra rendre compte des comportements assumés par les divers nationalismes quant aux mécanismes violents.
1-1. Images rétrospectives du nationalisme argentin

En Argentine, les nationalistes ont influencé aussi bien la Société civile que la culture politique. Ce mouvement a eu un profond impact dans l'histoire du XXè siècle argentin, laissant des traces dans presque tous les aspects de la vie publique: art, littérature, éducation, journalisme, religion et politique.l L'influence des idées nationalistes se fait sentir au-delà des secteurs s'identifiant à cette idéologie.2 Le nationalisme3 s'est manifesté sous les différentes formes prises par l'Etat-Nation: libéral, populiste, développementiste ou bureaucratique-autoritaire. Des sentiments et des positions de type nationaliste ont d'ailleurs été développés chez les libéraux aussi bien que chez les marxistes. Dans un contexte caractérisé par la première guerre mondiale, la Révolution russe, les fascismes, la crise économique des années 30 et raffaiblissement du modèle libéral, un système de pensée défensif dont la caractéristique principale est

un nationalismeexacerbé se consolidera à partir de différents courants d'opinion. Son résultat sera le profond renouvellementde la culture politique et une influence
permanente dans la vie politique argentine.4

Le nationalisme n'est pourtant pas un. En Argentine, comme dans le reste de l'Amérique latine, des groupes de l'ultra-droite, des mouvements populistes, des dictatures militaires ou des guérillas révolutionnaires apparaissent sous la qualification générique de nationaliste. Cependant, ces formes de nationalisme ont des pratiques politiques radicalement différentes. Le caractère ambigu et imprécis du terme suppose que -d'après quelques propositions essentielles dans la pensée nationaliste- certaines forces sociales qui se refusent à être considérées comme nationalistes puissent être incluses dans la catégorie, et à l'inverse, qu'il soit possible d'en exclure d'autres qui se considèrent comme telles. L'ambiguïté nationaliste peut développer aussi bien une conception de la Nation capable de fonder une république sociale qu'une autre destinée à légitimer une dictature oligarchique. La différence est certainement au niveau de la nature. Au-delà des divers régimes politiques et des structures économiques sur lesquels se développent les sociétés, le nationalisme présente toutefois des fonctions et des traits communs élaborés sur la base d'axiologies différentes. IJe nationalisme interdit l'existence de valeurs et de normes supérieures à ce qu'implique « l'intérêt national », en faisant de la Nation un élément absolu. Pour lui, il existe une Nation dotée d'un caractère spécifique explicite et ses intérêts et valeurs ont priorité sur tout autre; la Nation doit être aussi ind~ndante que possible, ce qui requiert la reconnaissance de sa souveraineté politique.5 Le nationalisme est un outil de légitimation et de mobilisation politique qui se structure à partir du désir d'affirmation et d'autodéfinition de la collectivité nationale et c'est la raison pour laquelle ses contenus idéologiques se trouvent profondément liés d'une part aux différentes conjonctures historiques que traverse la Nation et d'autre part aux différentes classes sociales qui les formulent. De cette façon, les différents types de nationalisme acquièrent des traits spécifiques qui les différencient profondément. Le nationalisme n'est. pas un phénomène réductible à une tendance unique et son analyse implique des distinctions qualitatives sur l'espace-temps, fondées sur un relativisme selon lequel cette idéologie se redéfinir ait à chaque moment de l'histoire par rapport à d'autres modalités politiques coexist.antes. Il peut se combiner avec d'autres idéologies.6 Le nationalisme est une conception très récente7 née à la fin du XVIIIè siècle.8 Il se répandra en Europe au XIXè siècle pour devenir au XXè siècle une idéologie universelle.9 Sous l'ombre du nationalisme, l'Etat-Nation et la démocratie jaillissent ensemble de la Révolution française. La conscience nationale est un phénomène moderne d'intégration culturelle. La conscience politique d'appartenance à une Nation provient d'une dynamique qui peut seulement s'installer dans une population lorsque celle-ci a déjà été arrachée d'un réseau de liens sociaux de type traditionnel à partir des processus de modernisation économique et sociale.lo Au cours du XVIIè siècle, s'est produit un entrecroisement entre l'idée de Nation et celle de Peuple. L'article 3 de la. 44

Déclaration des Droits de l'Hormne et du Citoyen de 1789 souligne la Nation identifiée au Peuple et détentrice cormne telle de l'autorité politique: «le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation ». Depuis la Révolution française, l'idée de Nation tend à se structurer cormne l'élément légitimant et fondateur de la souveraineté de l'Etat, en établissant les fondements du droit à l'autodétermination politique, soutien primaire et essentiel du nationalisme.11 La Révolution française instituera deux propositions fondamentales à valeur universelle pour l'idéologie nationaliste: la Nation a des «droits naturels» et elle légitime l'Etat. La Révolution française déplace la souveraineté du roi vers le peuple en instituant dans cet acte fondateur l'acteur approprié. Le nationalisme a fondé une identité collective qui a été utile pour le rôle du citoyen né de la Révolution française.12 En Amérique latine,13 les révolutions de 1776 et 1789 ont joué un rôle central dans le double processus d'institution de la demande de reconnaissance et d'autoperception cormne communauté autonome chez les latino-américains. La Déclaration des Droits de l'Hormne transformera les guerres civiles en guerres anticoloniales. La Révolution française a servi de paradigme pour des mouvements de libération qui étaient eux aussi une réaction au pouvoir absolu et à l'oligarchie. 14 Le phénomène nationaliste a pendant longtemps -jusqu'à ce jour- été considéré cormne la force politique la plus puissante du monde rncxlerne, malgré l'avènement des idéologies universalistes.15 Le nationalisme a démontré une notable capacité à construire des représentations collectives. La Nation, institutionnalisée dans l'Etat, a constitué dans la mcxlernité l'objet principal de la loyauté du sujet, l'élément le plus important pour définir les identités individuelles ainsi que collectives. Elle a été délaissée puis reconceptualisée à partir du milieu du XIXè siècle, surtout en Europe, par le concept de classe, conséquence de la pensée marxiste. Cependant, les socialismes réels ont agi tant au niveau endogène qu'exogène avec des logiques opératrices similaires à celles des autres états du système international. L'exemple le plus pertinent a été la construction du socialisme dans un seul pays, l'URSS de Staline.16 Les socialismes réels ont constitué un système politique hétéroooxe se nourrissant en même temps de nationalisme et d'internationalisme. l.,e nationalisme est un principe politique pour lequel l'unité politique et l'unité nationale devraient se rejoindre. La Nation doit représenter les membres de la communauté selon des intérêts matériels et culturels qu'ils partagent en leur subordoooant les intérêts de classe, professioooels ou les appartenances religieuses ou linguistiques.Pour le nationalisme,l'Etat-Nation est l'organisation « naturelle» et finale. Le caractère national est donc le facteur essentiel de différenciation des êtres humains.17 La Nation implique l'établissement d'une unité. EUe est en effet composée de groupes qu'elle doit nécessairement unifier. L'imaginaire de la paix sociale traverse la Nation et sa conséquence directe: le nationalisme. Ce dernier se caractérise par l'établissement d'un espace où le sentiment d'appartenance à un tout global et protecteur empêche toute autre forme de socialisation.

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Face à l'hypothétique homogénéité que les Etats et les nationalistes essaient de représenter, apparaît une réalité caractérisée par de multiples divisions. L'intérieur de la Nation avec des tensions, des exclusions et des luttes coexiste avec le fait que les Etats ne sont pas étanches à l'extérieur. L'hétérogénéité interne est complétée par l'existence de liens transnationaux -ethniques, religieux, idéologiques, professionnels, économiques- qui raccrochent les individus ou les groupes à d'autres similaires au-delà des frontières de l'Etat..Nation. Le nationalisme a besoin d'établir des lignes de démarcation -culturelles, linguistiques, ethniques, etc- entre les Nations.I8 L'agrégation des intérêts des habitants et le sentiment d'appartenance à une identité collective structurent les frontières du «Nous» en composant la «communauté de destin ». Il est inséparable des mécanismes destinés à établir une impression de la différence et de l'unicité. La Nation est une communauté où l'identité culturelle et symbolique joue un rôle central. Chez les nationalistes, cette particularité a toujours été hypertrophiée. L'identité d'une Nation est la conséquence d'un processus historique d'homogénéisation culturelle développé par l'Etat qui vise à rassembler les habitants face aux autres identités (régionales, sociales, culturelles, religieuses, etc.). Comme toute identité collective, elle résulte d'un processus qui demande l'accumulation de traits différenciateurs. L'idée de communauté succomberait sans un fort sentiment d'identification et d'appartenance existant entre les individus. Pour les nationalistes, la nationalité, condition préalable pour l'existence de l'identité colIe<tive de la Nation, touche tous les secteurs sociaux et toutes les classes qui composent la société. La nationalité est l'ensemble des représentations symboliques à partir desquelles les sujets définissent des liens identitaires d'appartenance envers l'Etat-Nation. La nationalité est une création destinée à prcxluire une conscience nationale. Son rÔle est de faire naiÙ'e le sentiment d'appartenance à la collectivité. Elle a donc une fonction identificatoire. La nationalité n'est pas une essence mais une construction et comme toute construction elle est sujette à des modifications qui sont le résultat du temps et des événements. L'identité est un concept ambigu et complexe à définir; elle désigne aussi bien ce qui perdure que ce qui distingue et ce qui rassemble. L'identité se manifeste par des éléments hétérogènes sélectionnés en fonction des diverses conjonctures et elle se modifie avec l'évolution des rapports sociaux.I9 Les différents éléments qui fondent l'identité, ..la tradition, la religion, la langue, la culture, le passé, etc..., ne sont pas immuables. Ils répondent à des processus dynamiques. Ils sont la résultante d'une élaboration permanente. Nous interprétons l'identité comme la notion qui témoigne ou rend compte des différents processus d'association des sujets et/ou des groupes, c'est-à-dire de la façon dont ces sujets se reconnaissent fondamentalement dans un contexte temporel et spatial déterminé. L'aspiration à une identité collective est un trait constitutif de la personne humaine, l'appartenance est une nécessité.20 L'identité est le principe unificateur d'un ensemble de phénomènes sociaux sans rapport immédiat mais qui prennent un sens lorsqu'ils sont rapportés à un 46

dénominateur commun. Elle apparaît comme un processus de construction de sens à partir d'un ensemble cohérent d'attributs, principalement d'ordre culturel, nécessairement valorisés.21 Construite à partir de ce qui est conceptualisé comme originaire, structurée sur les caractéristiques qui tendent à signaler les différencespar rapport à un « Autre », l'identité est en relation avec la singularité, avec la mise en valeur des particularités qui soulignent la différence. Elle est l'essence de tout être collectif. La notion d'identité fait surtout référence à une manière d'être au monde et face aux «Autres », à un patrimoine culturel produit d'une histoire et des expériences de la vie quotidienne. Quelle que soit la forme prise par le nationalisme, la construction de l'identité nationale s'appuie sur un sentiment préexistant, l'identité nationale devient ce qui se reprcxtuit dans l'histoire en assurant la séparation avec l'étranger. L'identité ne peut pas être séparée de la praxis politique. Elle n'est pas une qualité inhérente à une collectivité mais le produit d'une construction sociale. Toute affirmation identitaire cache une option politique manifestée par des acteurs qui façonnent et restructurent des éléments symboliques différents en fonction d'intérêts spécifiques. Toute revendication identitaire doit recourir à l'identification à un collectif dans lequel les individus se recolU1aitront. Comme toutes les idéologies, le nationalisme développe des critères qui permettent à ceux qui partagent sa conception du monde de s'identifier comme appartenant à un « Nous », soit par des traits qui signalent la ressemblance, soit par des traits qui soulignent la différence. Dans ce contexte, l'utilisation de référents et de références de type identitaire ou l'appel aux particularités qui soulignent la ressemblance ont pour objectif d'établir la différence. Les éléments à la base de la structuration de l'identité sont fondamentaux pour apprécier les différents projets de Nation proposés par les nationalismes. La relativité axiologique du nationalisme fait que les divers facteurs centraux permettant de définir l'identité d'un certain type de nationalisme peuvent être moins prépondérants, voire inexistants dans un autre. Pour le nationalisme, l'identité s'inscrit dans la longue durée. Elle est enracinée dans l'histoire où les constructeurs de cette identité privilégient les caractères constants, stables et spécifiques qui assurent la différence face à 1'« Autre ». Cependant, pour eux, l'identité se constitue à l'image du dieu Janus. La détermination de son système de valeurs provient de la tradition (passé) et se matérialise dans la conscience collective projetée dans les objectifs poursuivis (l'avenir). Pour le nationalisme, l'articulation d'intérêts et de valeurs entre les membres de la Nation est possible à partir d'un pacte ou d'un accord fondé sur des caractéristiques, intérêts et aspirations communes. Il s'agit donc d'interpréter l'identité en termes de processus, processus de construction de relations entre les sujets, processus dans lequel s'établissent les différences, dans les contextes socio-historiques spécifiques où se configurent et se redéfinissent les identités. A l'intérieur de ce processus, dans lequel se construisent des relations entre les sujets collectifs et s'établissent des différences~le conflit a un rÔle central. 47

En Amérique latine, la Nation a été le mode principal d'incarnation identitaire. L'ambivalencede l'idée de Nation en Amériquelatine pourrait amener à développer quatre propositions élémentairessur la formation d'identitésliées au nationalisme. Ces propositions agissent comme des constructions intellectuellesqui renvoient à
la catégorie weberie1U1e e type idéal. d La première est structurée à partir de l'affirmation d'une prétendue identité tiersmondiste de la région, qui résulte d'un syncrétisme ethnico-culturel et d'un projet politique particulier de type «émancipateur », c'est-à-dire anti-impérialiste. Dans le cas argentin, cette proposition est liée à l'imaginaire national-populaire propre au péronisme et à une partie de la gauche. Cette catégorie, en tension permanente entre le marxisme et le populisme, pourrait avoir deux sous-catégories, l'une populiste et r autre jacobine. La deuxième proposition est structurée sur la référence à des éléments idéologico-culturels hispaniques et catholiques considérés comme des éléments fondateurs de la nationalité et rattachée aux idées contrerévolutionnaires et antimodernistes de type traditionaliste apparues en Europe au début du XIXè siècle. La troisième proposition est liée à l'appartenance occidentale construite sur le rapport entre l'économie de marché, la démocratie libérale et la rationalité universelle où le nationalisme a un caractère essentiellement territorialiste, irrédentiste et folklorique. On pourrait enfin développer une quatrième proposition construite à partir des mouvements indigénistes et fortement associée à des positions de type millénariste. Cette forme de revendication identitaire serait héritière de l'émergence progressive d'une forte conscience indigéniste, particulièrement au Mexique et au Pérou. Une partie importante de ces mouvements font appel au rétablissement de l'ordre antérieur lors de l' arri vée des Européens. Le mythe de l' Inkarri ou du retour de l'Inca aura alors pour but de développer un processus de légitimation du pouvoir. Dans les années 70 et 80, ces mythes ont aussi été repris par des mouvements insurrectionnels, en particulier par le Sentier Lumineux. 22 Avec la proposition d'une Nation indienne, on recherche une souveraineté pensée sur des critères culturalistes et excluants, étroitement liée à la mythique revendication du «potentiel insurrectionnel» des paysanneries indiennes. Ce modèle pèserait sur des sociétés telles que celle des Andes (Equateur, Pérou, Bolivie) ou de la Mésoamérique (Mexique, Guatemala) où les Indiens existent massivement,23 constituant d'imposantes minorités sociales parfois quantitativement majoritaires;24 il s'est avéré cependant sans importance pour l'analyse du cas argentin à cause de la. composition etlmo-culturelle du pays.25 Le manque de netteté dans la démarcation entre les différentes logiques structurantes de l'identité dans le nationalisme est du au fait que l'Amérique latine répond à une configuration multiple où les traditions
déjà nommées sont indiscutablement imbriquées.26

1-2. Unjeu complexe d'identification et de différenciation En Amérique latine, l'Etat oligarchique27 a créé la Nation.28 Les élites ont façonné un certain type de conscience nationale à partir des intérêts économiques déjà présents à l'époque coloniale que l'indépendance a cristallisé sous une forme 48

dynamique dans les Etats actuels. Les différents Etats nationaux ont réussi à instaurer un sentiment national dont la caractéristique est d'avoir évolué très vite vers le nationalisme. Un signe distinctif de l'Amérique latine consiste en ce que l'Etat a précédé l'occupation de l'espace comme il a précédé la formation de la Nation. Les Etats se sont créés en premier lieu, puis ils ont essayé d'organiser la Nation, de fixer les limites territoriales, d'occuper les espaces vides et de se garantir l'obéissance des populations, toujours par la coercition en général et la guerre en particulier. Cette genèse aura pour conséquences des bouleversements territoriaux et des rivalités hégémoniques permanentes. La particularité de la région, le fait que l'Etat ait précédé la définition spatiale du territoire et de la Nation, a été un processus développé par un groupe social spécifique à caractère oligarchique. Ce groupe, à partir d'une capitale, a réussi à imposer son hégémonie sur l'ensemble du territoire, a postérieurement étendu son espace politique puis a converti ces nouveaux pays en Nations, en accentuant ce qui les distingue et en encourageant le chauvinisme. Ce processus rend difficile l'accord entre l' histoire, la politique et la géographie. Cette situation distingue l'Amérique latine de l'Europe occidentale. Les élites ont eu besoin de construire un système de liens laïques qui réuniraient les habitants dans une communauté. Comme dans tout l'Occident, la relation identitaire par excellence de la modernité, c'est-à-dire la Nation, légitimée dans le patriotisme nationaliste, s'impose. A la différence des autres régions, le sentiment identitaire des pays latina-américains ne s'est pas fabriqué à partir de la langue ou de la religion, puisque celles-ci étaient communes. En Amérique latine, la recherche des critères objectifs fondant la Nation comme race, langue, religion, culture ou territoire ne se révèle pas déterminante pour permettre la construction identitaire, même si la manipulation de ces critères a toujours été utile comme instrument de consolidation ou de légitimation idéologique. C'est à partir de l'histoire et notamment de celle du conflit que l'identité est construite. Or, la relative brièveté de ces sociétés, ajoutée à l'existence d'un passé commun, a rendu la tâche complexe. Les constructeurs de la Nation argentine (Alberdi, Sarmiento, Mitre) ont été aussi les premiers historiens. Les conflits et la guerre ont été historiquement des éléments décisifs dans l'élaboration de l'identité des Nations et des peuples ou dans la légitimation des politiques étatiques. Le conflit apparaît comme la caractéristique permanente de l'histoire de l'Amérique latine indépendante. Curieusement, dans un continent où les guerres entre Nations ont été peu nombreuses, les agressions identitaires, les appétits territoriaux, les replis nationaux font de l'Amérique latine le continent des nationalismes paroxystiques. Les luttes et les conflits ont produit des frustrations, des désirs de revanche et des orgueils nationaux qui, synthétisés dans le nationalisme, ont approfondi les particularités et les antagonismes des classes dominantes. Le nationalisme y a été une doctrine politique avec de fortes conséquences militaires. La conscience nationale des différents pays d'Amérique s'est développée en grande partie au travers des guerres et des rivalités territoriales ou hégémoniques. La thématique du nationalisme se structure à partir d'une région 49

perdue, d'une dispute hégémonique, d'une rivalité permanente ou de la peur face à une domination impériale. L'ensemble de ces éléments a été propagé par les militaires et par l'école dans la société, par les populismes dans le système politique et par les intellectuels dans le système culturel. Une idée de la Patrie apprise à l'école, au service militaire ou dans le militantisme a créé l'existence d'un substrat intouchable de patriotisme. En Amérique latine, le processus d'indépendance et la construction de la Nation au cours du XIXè siècle ont établi une rupture totale avec l'identité propre à l'ordre colonial en posant en des termes nouveaux la question de l'identité collective. Ce processus identitaire pivotait alors sur trois axes: établir une rupture à l'égard de l'Espagne, se déterminer par rapport aux Etats voisins et se différencier des EtatsUnis. Ce triple mouvement identitaire posait en même temps le problème de la référence européenne, latino-américaine et panaméricaine. L'indépendance apparaît comme le point de départ de la construction de la. différence entre entités de type étatique. Si le XIXè siècle a été le moment de construction des différences par rapport à un «Autre» institué par l'ordre du voisinage,29 l'histoire du XXè siècle sera celle du durcissement des différences avec un « Autre» institué par l'ordre idéologique. Les Nations latina-américaines ont forgé leur identité aussi bien par leurs relations régionales que par leurs logiques internes. Les questions externes et internes se conditionnent mutuellement. Bien que la géopolitique aît influencé la construction du sentiment national -les conflits externes ont été un facteur important de différenciation entre les Nations-, le processus n'a pas pu être isolé du conflit interne des sociétés. Le voisinage interne est inséparable du voisinage externe. Le sentiment national et la conscience identitaire se sont forgés dans la révolte contre l'occupant espagnol, dans les incertitudes face à l'Indien ou l'Anglo.. saxon, dans les ambitions territoriales ou la dispute hégémonique. A l'intérieur de ce processus d'opposition et de conflit, toujours de façon subordonnée, arrivent la langue, la culture ou la religion pour donner une identité aux parties engagées dans une bataille «politico-militaire ». Dans la formation du sentiment national comme un combat permanent, comme une guerre, on peut trouver l'élément décisif de compréhension du continent et de son rapport particulier avec la guerre et le militaire entendu globalement. L'Amérique latine a développé une conception du nationalisme étroitement liée à la revendication d'identités soumises.3o Cette particularité conduit à la construction d'une idéologie différenciée des nationalismes expansifs typiques des centres hégémoniques.31 Cette forme de nationalisme fait aussi de la mise en place d'un collectif d'identification agressé par un «Autre» un élément central de sa construction identitaire. Cet « Autre », institué en ennemi, constitue l'espace de la menace, menace perçue comme l'empêchement réel ou potentiel de se réaliser comme Nation. L'« Autre» apparaît comme celui qui impose une identité différente, celui qui nie la spécificité et les possibilités de développement de la communauté en affectant l'intérêt national. En Amérique latine, la perte de l'identité signifie dans l'espace culturel ce que la perte de l'autonomie signifie dans 50

celui de l'économie ou la perte de souveraineté dans celui de la politique extérieure. L'importance de l'idée de résistance et de révolte ou de rébellion dans la formation identitaire n'est pas en dehors d'un espace qui a été le produit successif de différents projets de domination sous des puissances hégémoniques différentes. L'Amérique latine a toujours été une zone sous le poids de la dépendance: Espagne, Portugal, Angleterre, Etats-Unis, France, Hollande. Elle n'a jamais cessé d'être un espace géopolitique dominé, devenu un lieu d'affrontement pour les grandes puissances. Or, pour des raisons d'interdépendance et de complémentarité, les nationalismes latino-américains ne soutiennent pas réellement des politiques hostiles à l'Occident, ni ne souhaitent un développement coupé de ce dernier. Ils ont toujours cherché à défendre l'autonomie et la souveraineté à partir de leur conception de l'intérêt national. A travers ces expériences, s'est construite une forme de nationalisme différent.e du nationalisme conquérant. bâtisseur d'empires, et qui va exprimer les revendications des secteurs soumis. Ce nationalisme étroitement lié à la Révolution française32 serait un nationalisme défensif de type universel basé sur bon rapport de voisinage.33 Il implique une revendication de la Nation construite sur l'autonomie républicaine, sur la définition territoriale de la démocratie, de la citoyenneté par le droit du sang et de la nationalité laïque. Ce nationalisme repose sur une structure qui a été capable de fonder une souveraineté démocratique sans désordres interethniques, ni interreIigieux dans une société d'imnùgrés. Il répond à une pensée qui a fondé la Nation sur une essence: le Peuple et non le territoire ou le sang. 1-3. L'utopie de IIIcollectivité volontaire L'Amérique latine a développé plusieurs identités culturelles sur un patrimoine

polyculturel et multiracial.34 Cette pluralité est à la base d'une altérité où les
contraires ne sont pas toujours dans une logique d'anéantissement, mais se sont mutuellement enrichis. L'Amérique a été conçue dès ses origines comme l'utopie d'un nouveau monde, sans revendication de particularismes ethniques ou sociaux. Selon C. Bernand, c'est en Amérique que des sociétés multiculturelles et multiethniques sont apparues pour la première fois dans le monde moderne et occidental. Le rôle de l'Espagne dans la formation du melting pot alnéricain est primordia1.35Au niveau de l'homogénéit.é de la population, les deux Amériques ont une différence significative. L'Argentine, en dépit de la variété de sa population, n'a pas développé un melting pot à «l'américaine ». Elle apparaît comme un exemple paradigmatique d'une politique de formation de la Nation par l'assimilation. On entend par assimilation le processus de disparition plus ou moins rapide des différences culturelles existant entre personnes ou groupes d'origines diverses. Il faut différencier ce processus d'intégration d'autres sociétés d'imnùgration comme les Etats-Unis, le Canada et l'Australie. En Argentine, l'existence des minorités est par principe récusée. L'imnùgration confronte les élites au pluralisme et à 51

l'assimilation. Cette conception républicaine de la Nation produit un enracinement dans le sol propre à la tradition française. Elle implique que tous les individus sont considérés comme des citoyens égaux en droits indépendamment de leur appartenance ethnique, religieuse ou culturelle. Tout citoyen possède les mêmes droits, doit répondre aux mêmes obligations et obéir aux mêmes lois indépendamment du sexe, de l'origine, de la religion ou de la classe sociale. Héritière de la Déclaration des Droits de l'Homme de 1789, la conception selon laquelle « la loi doit être la même pour tous» est indissolublement liée à l'image d'un corps social unitaire et homogène qui place la souveraineté dans la Nation (art III) et qui affirme que la volonté générale résulte du concours de tous les citoyens (art IV). En appelant à cette conception républicaine, les élites et les nationalistes ont développé une politique d'unité nationale qui a constamment rejeté la présence de formes de collectivité en dehors de celle manifestée par la Nation. Ils ont construit une citoyenneté du sol où tous les citoyens sont égaux dans la Nation. De même qu'en France,36 la tradition politique en Argentine a toujours refusé la conception américaine de l'ethnicité. L'Argentine fait partie de ces Etats qui se conçoivent comme des collectivités volontaires, constituées comme des melting-pots utopiques

sur une base territoriale.37
L'idée d'une communauté nationale constituée d'immigrants volontaires et de criollos sera aidée par la «disparition» des immigrants forcés et des Indiens. Le mythe de l'homogénéité de la société argentine, pays sans problèmes raciaux, ethniques ou religieux et qui cache l'orgueil d'une société blanche ou européeooe, va jouer un rôle central dans la construction de la représentation de la Patrie comme «une» et « indivisible ». Ceci aura des conséquences sur la relation avec les états voisins et entre les classes sociales.38 L'Argentine en dépit d'une forte hétérogénéité culturelle n'a jamais pris en compte le facteur ethnique ou racial. La société argentine a été une expérience réussie d'intégration sociale sans frontières ethniques, culturelles ou religieuses. EUe a été un modèle paradigmatique de société construite sur la différence, structurée sur la diversité ethnique et culturelle où la peur naturelle de la différence s'est exprimée sur des formes non raciales. Jamais la biologie et la nature n'ont été des éléments d'interprétation des relations et des hiérarchies dans la société ni le fondement d'une société hypothétique ou réelle. Or, il faut souligner que les préjugés sur la supériorité de la race blanche et de la culture européenne ont toujours été présents. Pour D. Sarmiento et J. Alberdi, la barbarie américaine était un obstacle au progrès et aux Lumières. La mentalité de l'oligarchie, dont la fierté du pays blanc, a montré les traces du positivisme et du darwinisme social de la fin du XIXè siècle. Or, il serait inexact de parler de problème racial en Argentine. La dissémination géographique des criollos, le caractère limité des traits somatiques ou culturels distinctifs et la relation paternaliste des estancieros avec les peones ont empêché que le préjugé ne devie1U1eune discrimination et une dérive vers le racisme.39

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Le racisme « classique» structuré sur l'inégalité des races à partir des postulats
biologiques est absente du nationalisme argentin. Il n'a jamais parlé d'une propriété ethnique. Sauf quelques exceptions, l'utilisation du mot «race », en faisant référence à l'existence des différences biologiques entre les individus, est absente des discours nationalistes. L'« Autre» n'est pas exclu de la pleine participation à la communauté du fait de sa couleur, de sa race, de sa langue ou de sa religion. Al' exception de la Semaine Tragique de 1919, les minorités en Argentine n'ont pas été victimes des pogroms visant à débarrasser le pays des corps étrangers gênants. Dans le nationalisme argentin, l'élément décisif n'est pas la différence ethnique mais la différence nationale, entendue comme co,mmunauté de destin. La différence réside dans l'ordre de la politique. L'appartenance à la polis n'est pas d'ordre géographique ni biologique. Ce n'est pas non plus le fait d'être né sur le territoire qui donne le statut d'appartenance. C'est l'engagement politique. L'appartenance idéologique comme sentiment d'appartenance à un projet collectif de type politique est une façond'exprimerl'identitéde ceuxqui formentle « Nous », très différente

de l'ethnie, de la religion ou de la culture. Le refus des critères raciaux s'accompagne d'un processus de construction de l'altérité sur des critères plus prochesde la cultureque de la nature.La « Nation idéologique» apparaît comme
une modification de la «Nation civique» du droit du sol en opposition à la
« Nation ethnique » du droit de sang. A l'inverse de la racialisation de 1'«Autre »,

le nationalisme argentin institue la politisation de 1'« Autre ». Une conception idéologique de la polis institue les limites et les espaces d'appartenance en accord avec la représentation de la politique. L'élimination des «Autres» n'est pas inscrite dans une logiquevouluepar les « lois de la nature ». Elle résulte de conflits politiques, c'est-à-dire de l'ordre de la « culture ». Le XIXè siècle a développé une conception de la Nation comme un espace où se réalisent des valeurs tenues pour universelles, c'est-à-dire occidentales représentées par la «Civilisation ». Ce nationalisme libéral-constitutionnaliste exprimé par la génération de 37, en particulier par les figures de J. Alberdi et E. Echeverria, sera suivi par une définition libérale de l'identité nationale hégémonique jusqu'au début du XXè siècle. Les politiques développées pour les étrangers par l'élite ont eu un rÔle ambigu dans le processus de formation d'une société nationale intégrée. Bien que la constitution de 1853 ait concédé aux étrangers40 l'égalité des droits sans l'obligation du service militaire, l'oligarchie n'a pas facilité l'enracinement définitif des immigrants.41 Elle n'a pas stimulé la fixation des étrangers ni au niveau économique ni au niveau juridique. Les grands propriétaires n'ont montré aucun intérêt à incorporer définitivement l'étranger à la communauté nationale.42 Dans leur vision, ils étaient. un élément de plus dans la production. Le refus de l'accès à la propriété de la terre ou les conditions de location défavorables de celleci a rendu difficile l'attachement de l'étranger au pays. Comme le souligne A. Rouquié, cela aura pour conséquence un manque d'intérêt à leur nationalisation.43 L'inexistence d'une vraie contrepartie pour abandonner la nationalité d'origine, en particulier la protection consulaire, a contribué à cette faible naturalisation. A 53

l'inverse, les fils des immigrés ont considéré l'assimilation nécessaire à la promotion sociale. Or, ta méfiance de l'élite à régard des fils d'immigrés restera très ancrée. Un fils d'étranger ne sera pas suffisamment argentin.44 La question nationale, activée par le processus d'immigration et les changements produits par la modernisation sociale, provoque à l'intérieur du même Etat libéral oligarchique des mutations radicales quant à l'identité nationale. La construction de l'identité nationale a été fortement associée à un projet politique à caractère intégrateur où le problème de l'immigration obligeait au développement de politiques destinées à l'identification et à la-configuration d'une nouvelle loyauté nationale. En Argentine, le sentiment d'appartenance nationale a joué un rôle d'intégration d'une extrême importance en assurant la cohésion de groupes très divers dans un pays d'immigration. Le creuset où les immigrants avaient vocation à se fondre dans une Nation nouvelle et originale, dans une communauté de choix, impliquait que dans la conscience nationale les traits de descendance se transforment en d'autres traits, résultat d'une appropriation consciente de la tradition. La nationalité de l'origine se convertie dans un nationalisme acquis, dans une figure constituée par une initiative propre.45 L'homogénéisation de l'hétérogénéité a fini par implanter une forme monoculturelle d'être argentin. Tous les habitants du territoire se sont rapprochés, unis, liés dans leur participation à une même culture qui génère une même identité. Cette forme d'être argentin prcx1uite par l'élite sera partagée par tous les nationalismes. Cette définition exclusive de l'identité sera appropriée au développement d'une «logique de guerre ». La communauté pour les nationalistes suppose un sentiment de solidarité, la conscience d'intérêts communs, l'attachement à des valeurs partagées, mais aussi une idée de protection. La volonté de vivre ensemble au-delà des différences religieuses, ethniques ou culturelles, base du contrat social républicain, se superpose à la peur de la menace. Le sens de la communauté se traduit dans le fait que les membres se sentent inexorablement liés entre eux pour la défense d'un territoire. Cette dimension de la communauté est fondamentale à l'analyse stratégique. Au nom de la Nation, on refuse de recolU1aître et de prendre en compte les différences revendiquées par 1'« Autre ». L'égalité en matière de droits civiques permet de refuser l'octroi de droits culturels spécifiques aux minorités.46 Ce modèle d'identité devient nécessairement conflictuel quand l'identité nationale revendiquée conduit à des contradictions entre l'intérêt national établi par le groupe qui a construit l'identité et les valeurs de référence des autres groupes. Le « creuset de races» apparaissait non pas comme la cohabitation d'un ensemble d'individus appartenant à des cultures diverses, et unifiés par leur appartenance politique à rEtat et à ses institutions (république), mais comme un nationalisme eulturaliste où l'appartenance à la communauté était définie par l'adhésion à un ensemble de symboles particuliers et différenciateurs. Il s'agissait d'une forme de nationalisme essentialiste qui fondait l'identité dans la culture, à partir d'un rncxlèle unique de nationalité: une Nation, une culture. Il régnait donc une forme monoculturaliste d'être argentin, peu ouverte à la différence et où l'acceptation de 1'« Autre» était conditionnée par l'adhésion au code patriotique élaboré par les élites. Ce modèle

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homogénéisateur, ce nationalisme culturellement uniciste était marqué par l'hétérophobie. La Patrie s'incarnait alors davantage dans la terre, s'enracinait dans une définition particulière de la culture en développant une dimension communautaire qui coïncidait parfaitement avec les théories produites par la pensée conservatrice européenne du XIXè siècle.47 Nous sommes conftontés à un nationalisme excluant à la recherche d'une identité commune et immuable, essence de « l' argentinité ». Le nationalisme qui émergeait à cette époque se présentait comme un mouvement de reconquête de la Nation et de la redéfinition de son identité impliquant la fin ou la remise en question des principes universalistes. Il se tournait vers une apologie de la terre, de la culture et de l'histoire, vers la défense d'un organisme national qui. le poussait de plus en plus à associer nationalisme et catholicisme. Le nationalisme intégriste soulignait une idée de permanence, de fixité, d'essentialisme. Erigeant l'identité nationale en un absolu transcendant et immuable, il entraînait la société vers une voie culturaliste totalement opposée au dènlos. A l'intérieur de cette forme de nationalisme, l'identité nationale est restée confinée dans des représentations mythiques, essentiellement du territoire. Or, comme en Europe, un nationalisme xénophobe, fermé, privilégiant l'ethnos48 par rapport au dèmos49 est accompagné par un nationalisme d'assimilation, ouvert, indissociable de l'universalisme républicain. Jusqu'au populisme, la pensée nationaliste faisait du territoire le dépositaire du contenu de la Nation. L'innovation du péronisme par rapport à la pensée nationaliste argentine a été de faire du Peuple le nouveau dépositaire du contenu de la Nation. Le populisme va approfondir le processus initié par le radicalisme irigoyeniste. Pour les populistes, l'Argentine se définit comme une collectivité volontaire sur une base territoriale, « le creuset de races» développé sur l'utopie de «faire l'Amérique ». Le péronisme a toujours revendiqué la multiplicité des origines ethniques de la population argentine. Au contraire les intégristes, en conservant partiellement le mythe fondateur d'une nouvelle terre promise et l'impossibilité de fonder l'appartenance nationale sur le droit du sang, préfèrent imaginer la Nation comme une communauté paysanne enracinée dans les traditions antérieures à l'indépendance. Or, la revendication d'une Argentine agro-pastorale ne sera pas une exclusivité des intégristes. La tradition populiste n'a jamais nié l'altérité humaine au profit d'un modèle d'homme unique. Le populisme ayant intériorisé les principes d'égalité et de justice sociale en les confondant avec sa propre identité réélabore le mythe originaire qui privilégie l'image de l'égalité des chances pour tous dans un pays où « tout est possible ». Il entre en contradiction absolue avec le monde hiérarchique et inégalitaire propre au nationalisme intégriste. Le creuset, dont le populisme a. toujours été un élément de fierté nationale, est méprisé par le nationalisme intégriste, beaucoup plus angoissé par l'idée d'une communauté enracinée dans des traditions inexistantes et toujours prédisposé à méconnaître le bouleversement qu'a signifié le phénomène de l'immigration massive. Or, en accord total avec la tradition nationaliste, le populisme subordonne la diversité culturelle à l'unité 55

nationale. Il existerait chez les populistes une conception «rousseauiste» de la communautéoù la volonté de vivre ensemble apparat1comme l'origine du contrat social. L'Etat est donc conçu comme l'expression de la volonté générale. Ce volontarisme contractuel ne laisse aucune place à une conception basée sur l'existence supposée de liens naturels de type organique. La Nation ne résulte pas de la nature mais du désir d'appartenance à une communauté de destin. Cette conception de la Nation développe des traits positifs d'intégration sociale et territoriale. Dans le populisme, la question du «Nous» n'est pas séparée de la problématique de l'intégration des masses. Chez les populistes, la question juridique de la nationalité,en particulier le fait que la citoyennetéait une définition de type spatial établie à partir de la résidence sur le territoire national, est relativisée face au désir d'appartenir ou de partager les valeurs de la communauté de destin. En Amériquelatine s'est développéeune tradition dans laquelle la question de la nationalité ne se posait pas en termes de naissance sur le territoire: le compronùs ou l'engagement avec le projet «révolutionnaire» octroyait la condition de citoyensaux étrangers et rendait étrangers les autres. Le cas du Che est exemplaire. Cette tradition est l'héritière d'une pratique née avec la Révolution de 1789 qui élevait à la qualité de citoyen les «bons» étrangers et rendait étrangers les
« maUVaIs» cItoyens.

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CHAPITRE

II. LES FORMES DU NATIONALISME ARGENTIN

Le nationalisme argentin montre une tension entre les diverses façons antagoniques de le concevoir. Elles ne sont pas une abstraction mais, bien au contraire, sont reliées soit à des secteurs sociaux particuliers qui les soutiennent, soit à des projets politiquesqu'ellesreprésentent.La reformulationde la nationalité par le populismerenfermebon nombre d'éléments préexistants, mais son style, ses protagonistes et son esthétique créent une nouveauté radicale instituant une différenceprofondeavec le nationalismetraditionnel. Le phénomènedu nationalismeargentin a reconnu des schémas explicatifs, des méthodeset des sources diverses face à des interrogationscommunes.La typologie bipolaire a obtenu le consensus dans les sciences sociales pour expliquer de façon simpliste le phénomène.du nationalisme en Argentine pendant la guerre froide. L'hypothèse de travail plus ou moins acceptée par la communauté académique soutenait que ce grand et ambigu système idéologique qu'on appelle le nationalisme impliquait dans la praxis politique au moins deux traditions dissemblables.Le modèle dichotomiquese structure à partir de l'attribution d'une série d'adjectifs qualificatifs à la catégorie nationalisme.Face à un nationalisme élitiste, aristocratique, oligarchique, autoritaire, réactiolUlaire,intégriste, de droite s'opposerait un nationalisme populaire, populiste, révolutioooaire, antiimpérialiste, progressiste, de gauche. Ces deux courants sont différents et radicalement antagoniqueset ne peuvent se définir que l'un par rapport à l'autre. Nous considérons que cette classification est insuffisante. Il faut établir un autre courant qui, bien qu'étroitement lié au populisme, puisse être abordé dans sa singularité. Nous avons ébauché une typologie dans laquelle nous différencions trois propositions de base sur la formation d'identités liées au nationalisme argentin: l'intégrisme, le populisme et le jacobinisme. Nous estimons qu'il faut redéfinir l'utilisation de ces concepts transhistoriques en soulignant les spécificités et les ambiguïtés propres au cas argentin. Nous avons également pensé nécessaire de
montrer leurs perceptions réciprCX)ues.Ces formes diverses du nationalisme ont eu une place centrale dans le dernier des ordres mondiaux modernes qu'a été la guerre froide. Ce chapitre cherche donc à rendre compte de l'évolution socio-historique de l'idéologie en question et non pas à faire un récit de faits descriptifs des différents
modèles assumés par le nationalisme argentin pendant le XXè siècle.

2-1. L'intégrisme En Amérique latine, il existe des façons de «faire de la politique» et des programmes politiques qui impliquent un espace idéologique commun: l'Açcion Integraliste Brasileira, le Partido Nacional Socialisla du Cmll, les Sinarquistas mexicains, la Falange Socialista Boliviana ou l'Arena du Salvador. En Argentine, nous pourrions inclure dans cette catégorisation des organisations politiques telles que: Liga Patriotica, Legion Civica Argentina, Tradicion, Familia y Propiedad,

Guardia

Restauradora Nacionalista, Movimiento Nacionalista de Restauracion,

Alerta Nacional, Movimiento Nacionalista Social,5! Partido Nuevo Orden Social Patriotico ou Partido Nuevo Triunfo. Ces groupes qui se revendiquent nationalistes se caractérisent par leur essence contre~révolutionnaire, leur antimodernisme, leur logique d'exclusion, leur rejet de la sécularisation de la société. Cette forme de nationalisme a mis l'accent sur les traits traditionalistes, flùspanisme et le catholicisme, en les considérant. comme des éléments de limitation idéologique, dans un premier temps face à l'immigration, puis face à l'expansion des idéologies contestataires. Elle s'est profondément enracinée dans les armées de la région, tout en convergeant à plusieurs occasions vers les politiques des Etats-Unis pour la formulation de la doctrine de la Sécurité Nationale. En Argentine, une première forme de nationalisme se développe dans la conjoncture du Centenaire de l'indépenda.nce (1910).52 Nous la définirons comme intégriste. Cette forme de nationalisme a développé une revendication nationale antidémocratique, xénophobe et excluante. Elle enracine la question nationale dans des éléments culturels et territoriaux. Cette forme est traversée par la peur que les éléments composant sa définition de l'identité nationale disparaissent. Ce type de nationalisme est la conséquence directe des représentations stratégiques de l'oligarchie argentine. Face à la menace de dissolution de l'identité nationale, résultat de l'immigration, l'élite développe un vaste plan de nationalisation. Cette première forme du nationalisme résulte de la perception de la menace donnée par une société où la population étrangère était plus importante que la population native. Nous pouvons inscrire cette représentation dans le cadre d'un conflit de type identitaire. La survivance du groupe n'est pas garantie dans la mesure où il se sent menacé dans son identité, dans sa spécificité et dans sa reproduction. Entre le « Centenaire» et le début des alUlées vingt, le sentiment d'insécurité des élites atteint son paroxysme. Le processus d'éradication des particularismes prend une tournure violente, notamment par l'organisation de massacres telle que la Semaine Tragique ou les fusillades en Patagonie. La violence exercée a été proportio1U1elle aux attitudes de victimisation qui accompagnaient les représentations de l'invasion. La Liga Patriotica Argentina en est un exemple. Elle apparaît comme le premier groupe contre-révolutionnaire argentin du XXè siècle qui a constitué une réponse radicale de la classe dominante aux défis des groupes considérés comme des étrangers. Héritage direct de «l'esprit de l'Occident », une partie importante du nationalisme en Amérique latine a des liens avec les mouvements contrerévolutionnaires et cléricaux surgis en Europe au début du XIXè siècle avec lesquels elle partage des idéaux de hiérarchie ainsi qu'une aversion pour la représentativité au suffrage universel et pour la démocratie. Cette forme de nationalisme, partie d'un plus vaste mouvement qui a affecté tout l'Occident,53 apparaît comme l'expression régionale d'un phénomène historique plus ample. Si pour le nationalisme français du XIXè siècle, la Révolution française était considérée comme le début du règne du «judéo-anarcho-protestantisme »,54 pour 58

les nationalistes intégristes argentins du XXè siècle, elle marquera la naissance de la conspiration «judéo-communiste ». Bien que quelques expériences politiques nées dans l'Amérique latine des aooées 30 se revendiquent fascistes, ce type de nationalisme a plus de points communs avec le franquisme (caudillisme, opposition aux processus de sécularisation, question agraire, rejet du changement social) qu'avec le fascisme lui-même, tant dans sa version italieooe que dans son modèle allemand, catégorie dans laquelle il est rangé ordinairement. Les recherches historiques ont fourni un apport significatif

et intéressant à ce sujet.55 Ces interprétations, sans oublier les liens avec d'autres

mouvements et avec un climat d'idées existant à l'époque, ont cherché la spécificité du phénomène en ciblant la complexité et l'hétérogénéité de la. revendication de la question nationale en Argentine.56Apportant un profond travail documentaire qui permet d'éliminer ambiguïtés et généralisations, ces textes ont aidé à la compréhension de la polysémie du terme nationalisme. En Ar~entlne, les cours de chrétienté, la reconnaissance par le général le. Onganfa5 de l'influence du franquisme sur son modèle d'organisation sociopolitique, les déclarations apologétiques de M. Amadeo sur l'Espagne franquiste ou la référence permanente de certains secteurs du nationalisme au caudillo sont autant d'exemples de l'influence du modèle espagnol. Selon C. Buchrucker, le nazisme, qui mettait en avant surtout le racisme et l'antisémitisme, fut un Inodèle relativement moins attractif pour l'Amérique latine. En revanche, des affinités socioculturelles ont facilité l'acceptation des composantes idéologiques des formes italiennes, françaises, portugaises et espagnoles du fascisme. Selon lui, par leurs origines -une crise interne et pas une guerre-, leur composition sociale, leurs soutiens institutionnels, leurs idéologies et leurs structures, les dictatures du CÔne Sud montrent des ressemblances avec le salazarisme et le franquisme. C. Buchrucker met à jour les différences entre le fascisme, les régimes militaires des années 70 et les populismes à partir d'un cadre analytique s'appuyant sur la constellation de facteurs dans la genèse du mouvement et les conditions de son accès au pouvoir, les bases sociales, la caractérisation de l'idéologie, la structure du 58 régime et les orientations de son action politique. En outre, à la différence des fascistes, pour les dictatures en général et pour le nationalisme intégriste en particulier, l'objectif central était la conservation du statu quo, et non pas l'expansion territoriale, la constitution d'une dystopie ou la fondation d'un ordre racia1.59Pour ce courant, l'armée, unique force saine dans une société contaminée par la démocratie et la démagogie,6Osera l'élément palingénésique. Chez les intégristes, le refus d'incorporer les classes issues de l'immigration à la scène politique se traduit en termes idéologiques par la méfiance envers un certain cÔté modernisant du fascisme italien, qui était considéré comme populiste et démagogique. Quant à l'idéologie nazie, elle ne pouvait, en raison de son caractère essentiellement païen, trouver une place dans un imaginaire fondamentalement chrétien. En revanche, l'influence maurrassienne est plus naturelle pour une élite toujours attachée à la culture française. Développée dans les années 20, elle connaît un regain au début. des années 60. La réceptivit.é à cette pensée résulte d'une 59

analogie structurelle entre l'Argentine de l'après 1929 et la France de la fin du XIXè siècle. 61 Les secteurs profascistes, après l'échec de leur institution comme force autonome et dans un contexte international de discrédit, ont oscillé régulièrement entre l'occupation d'une place marginale à l'intérieur du mouvement populiste et des dictatures militaires. Le nationalisme intégriste, après avoir effacé de son programme et de son imaginaire tout ce qui pouvait rappeler ses accointances avec le fascisme et le nazisme, a évolué vers un mélange d'autoritarisme politique, de libéralisme économique et de conservatisme culturel à l'image du nationalcatholicisme espagno1.62Cette nouvelle forme sera utile à l'institutionnalisation du rôle politique des forces armées dans le contexte de la guerre froide. Dans les années 60, une nouvelle forme d'Etat s'installe dans le CÔne Sud. Elle fait aussi appel à la Nation pour se légitimer. Nous la qualifierons d'« Etat bureaucratique autoritaire» suivant la terminologie de G.O'Donnell.63 Selon ce dernier, la participation des masses, la crise permanente de la balance des paiements et le sentiment de menace dans les classes supérieures étaient à la base des régimes bureaucratiques autoritaires.64 Dans l'émergence de ce type d'Etat, la perception d'une menace à l'ordre provenant d'une crise économique et sociale joue un rÔlecentral. Le caractère d'exclusion des régimes du Cône Sud correspond à une nouvelle alliance dans le pouvoir qui incorpore les militaires dans le but de répondre à une crise économique et sociale. La nouvelle composition de l'alliance, où la technocratie et les entrepreneurs en voie de transnationalisation ont un rÔle central, et le contexte international vont mc.xlifierla forme prise par le nationalisme. A partir de 1960, la pensée nationaliste accompagnée des modèles aot1insurrectiolUlels français et nord-américains, sera déterminante dans la formation d'une pensée autoritaire et répressive liée à l'institution de la doctrine de la Sécurité Nationale.65 Il faut aussi considérer dans la configuration de ce nationalisme, fournisseur d'identité aux militaires, l'influence des secteurs de l'extrême droite européenne immigrés en Argentine après la deuxième guerre mondiale. Réfugiés français, italiens, croates et belges bien que moins connus que les nazis ont été beaucoup plus influents. Leur insertion dans le monde de la culture en tant qu'universitaires ou journalistes leur a permis de transmettre leur idéologie et leur savoir-faire répressif. Les dictatures militaires66 des années 60 et 70 partagent avec les fascismes la peur de la menace communiste, la conception « ami-ennemi» de la politique et le terrorisme d'état. Néanmoins, l'absence d'un parti de masse et d'un leader charismatique, leurs programmes économiques libéraux, leur cosmogonie catholique et la participation du corps militaire et des oligarchies établissent des différences radicales et absolues avec la version européenne. Aux antipodes du fascisme, l'Etat bureaucratique autoritaire se propose de désarticuler le système de relations et de négociations de l'Etat avec les corporations. Ces dictatures militaires se structurent sur cinq espaces référentiels différents: le nationalisme traditioooel, la pensée contre..insurrectionnelle française, la doctrine de la Sécurité Nationale, les restes de la pensée. fasciste et le 60

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