L'Aventure sémiologique

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" Il y a quelques jours, une étudiante est venue me trouver ; elle m'a demandé de préparer un doctorat sur le sujet suivant, qu'elle m'a proposé d'un air passablement ironique et cependant nullement inamical : critique idéologique de la Sémiologie.


Il me semble qu'il y a dans cette petite "scène" tous les éléments à partir desquels on peut esquisser la situation de la sémiologie et son histoire récente :


- On y retrouve d'abord le procès idéologique que l'on fait souvent à la sémiologie...


- Ensuite l'idée que celui à qui cette étudiante s'adressait était l'un des représentants de cette sémiologie...


- Enfin, l'intuition que, dans le rôle de sémiologue quasi officiel qu'elle m'attribuait, il subsistait un certain tremblement, une certaine duplicité... : d'où la sorte d'amicalité légère dont cette scène pleine de coquetterie intellectuelle m'a laissé le souvenir."


R.B.


Publié le : mardi 5 mai 2015
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EAN13 : 9782021242089
Nombre de pages : 348
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couverture

Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Le Degré zéro de l’écriture

suivi de Nouveaux Essais critiques

1953

et « Points Essais » n° 35, 1972

 

Michelet par lui-même

« Écrivains de toujours », 1954

réédition en 1995

 

Mythologies

1957

et « Points Essais » n° 10, 1970

et édition illustrée, 2010

(établie par Jacqueline Guittard)

 

Sur Racine

1963

et « Points Essais » n° 97, 1979

 

Essais critiques

1964

et « Points Essais » n° 127, 1981

 

Critique et vérité

1966

et « Points Essais » n° 396, 1999

 

Système de la mode

1967

et « Points Essais » n° 147, 1983

 

S/Z

1970

et « Points Essais » n° 70, 1976

 

Sade, Fourier, Loyola

1971

et « Points Essais » n° 116, 1980

 

Le Plaisir du texte

1973

et « Points Essais » n° 135, 1982

 

Roland Barthes par Roland Barthes

« Écrivains de toujours », 1975, 1995

et « Points Essais » n° 631, 2010

 

Fragments d’un discours amoureux

1977

 

Poétique du récit

(en collab.)

« Points Essais » n° 78, 1977

 

Leçon

1978

et « Points Essais » n° 205, 1989

 

Sollers écrivain

1979

 

La Chambre claire

Gallimard/Seuil, 1980

 

Le Grain de la voix

Entretiens (1962-1980)

1981

et « Points Essais » n° 395, 1999

 

Littérature et réalité

(en collab.)

« Points Essais » n° 142, 1982

 

L’Obvie et l’Obtus

Essais critiques III

1982

et « Points Essais » n° 239, 1992

 

Le Bruissement de la langue

Essais critiques IV

1984

et « Points Essais » n° 258, 1993

 

L’Aventure sémiologique

1985

et « Points Essais » n° 219, 1991

 

Incidents

1987

 

La Tour Eiffel

(photographies d’André Martin)

CNP/Seuil, 1989, 1999, 2011

ŒUVRES COMPLÈTES

t. 1, 1942-1965

1993

t. 2, 1966-1973

1994

t. 3, 1974-1980

1995

nouvelle édition revue, corrigée

et présentée par Éric Marty, 2002

 

Le Plaisir du texte

Précédé de Variations sur l’écriture

(préface de Carlo Ossola)

2000

 

Comment vivre ensemble

Simulations romanesques de quelques espaces quotidiens

Cours et séminaires au Collège de France 1976-1977

(texte établi, annoté et présenté par Claude Coste,

sous la direction d’Éric Marty)

« Traces écrites », 2002

 

Le Neutre

Cours et séminaires au Collège de France 1977-1978

(texte établi, annoté et présenté par Thomas Clerc,

sous la direction d’Éric Marty)

« Traces écrites », 2002

 

Écrits sur le théâtre

(textes présentés et réunis par Jean-Loup Rivière)

« Points Essais » n° 492, 2002

 

La Préparation du roman I et II

Cours et séminaires au Collège de France

(1978-1979 et 1979-1980)

« Traces écrites », 2003

et nouvelle édition basée sur les enregistrements audio, 2015

 

L’Empire des signes (1970)

« Points Essais » n° 536, 2005

et nouvelle édition beau-livre, 2015

 

Le Discours amoureux

Séminaire à l’École pratique des hautes études (1974-1976)

« Traces écrites », 2007

 

Journal de deuil

(texte établi et annoté par Nathalie Léger)

« Fiction & Cie »/Imec, 2009

et « Points Essais » n° 678, 2011

 

Le Lexique de l’auteur

Séminaire à l’École pratique des hautes études (1973-1974)

Suivi de Fragments inédits de Roland Barthes par Roland Barthes

(avant-propos d’Éric Marty,

présentation et édition d’Anne Herschberg Pierrot)

« Traces écrites », 2010

 

Barthes

(textes choisis et présentés par Claude Coste)

« Points Essais » n° 649, 2010

 

Sarrasine de Balzac

Séminaire à l’École pratique des hautes études (1967-1968, 1968-1969)

(avant-propos d’Éric Marty,

présentation et édition de Claude Coste et Andy Stafford)

« Traces écrites », 2012

 

Album

Inédits, correspondances et varia

(édition établie et présentée par Éric Marty)

Seuil, 2015

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

Erté

Franco-Maria Ricci, 1973

 

Arcimboldo

Franco-Maria Ricci, 1978

 

Sur la littérature

(en collab. avec Maurice Nadeau)

PUG, 1980

 

All except you

(illustré par Saul Steinberg)

Galerie Maeght, Repères, 1983

 

Carnets du voyage en Chine

Christian Bourgois/Imec, 2009

 

Questions

Anthologie rassemblée par Persida Asllani

précédée d’un entretien avec Francis Marmande

Manucius, 2009

Note de l’éditeur


Les textes qui suivent appartiennent tous à ce qui fut chez Roland Barthes l’activité du chercheur et de l’enseignant. Entendons : l’enseignant au sein d’un petit groupe — le « séminaire » — d’étudiants très avancés et de jeunes professeurs, dont la plupart ont depuis, selon la diversité de leur désir, repris le chemin ainsi ouvert, par leurs publications propres ; auprès aussi de spécialistes d’autres disciplines, auxquels, comme on le verra, il apportait l’appoint de l’approche sémiologique. Et le chercheur à une étape précise, l’un des trois temps distingués dans la conférence placée ici en liminaire : non plus le temps premier de l’éblouissement, et pas encore celui du dépassement sous l’intitulé du Texte ; le temps, central, de l’enquête et, peut-on dire, de l’établissement de la sémiologie comme discipline systématique. De là que presque tous les écrits ici réunis datent des années 1963-1973.

Les interventions de R. B. dans ce champ sont de trois types. Éléments, dira-t-on, reprenant la modestie de la formulation, pour la mise au point des acquis du passé et l’établissement organique — les assises — de la discipline. Ces textes-là ont été et restent proprement fondateurs. Domaines pour le balisage de ce que pourrait être (et n’était pas ou n’est pas encore) la sémiologie dans les terrains de recherche les plus divers. Il s’agit alors chaque fois très explicitement d’ébauches, de schémas pour des enquêtes possibles, non de résultats. Ce sont autant de lancers, mais où chaque fois un trait, voire une subversion, est produit, dont on pourra se demander s’il a depuis été vraiment exploité. Analyses, enfin, de quelques textes, non sous l’angle — comme ailleurs — de l’écriture, c’est-à-dire du débordement sans fin du sens inscrit, mais de la mise à l’épreuve d’une méthode : comment reconnaître par sa structure ce qui fait l’intelligibilité d’un récit.

Derrière tout ceci, un désir. Et, symétrique du plaisir du texte, un bonheur de la science en acte : « Il a toujours associé l’activité intellectuelle à une jouissance… Qu’est-ce qu’une idée pour lui, sinon un empourprement de plaisir1 ? » C’est donc un homme heureux qu’on va voir au travail.

Mais ce bonheur-là, R. B. ne le tenait pas pour donné ; tout son enseignement revient précisément à montrer l’euphorie suspendue à la mise en pratique d’une moralité quant au signe : ne jamais prendre le sens comme « naturel », allant de soi (en deçà de tout langage), ni le laisser se reprendre (se reperdre) dans la compacité d’un état de langage, non plus que dans la clôture d’un niveau d’analyse. Ne jamais céder sur le « frisson » du sens2. La clé de tout ce qu’on va lire, c’est la reconnaissance du sens comme valeur.

De là, enfin, le reproche sévère fait à la sémiologie d’avoir échoué plus d’une fois à « dramatiser » son entreprise, « faute d’avoir su s’emporter » : reproche d’avoir figé, « indifférencié » son objet, au lieu d’en déceler le tremblement ; là contre, R. B. n’aura cessé, lui, de faire barrage : « Comment oublier que la sémiologie a quelque rapport avec la passion du sens : son apocalypse et/ou son utopie3 ? »

F. W.


1.

Barthes, par Roland Barthes, Éd. du Seuil, coll. « Écrivains de toujours », 1975, p. 107. À rapprocher ici de la p. 56 : « Le binarisme était pour lui un véritable objet amoureux. »

2.

Ibid., p. 101.

3.

Ibid., p. 163.

L’aventure sémiologique


Il y a quelques jours, une étudiante est venue me trouver ; elle m’a demandé de préparer un doctorat de troisième cycle sur le sujet suivant, qu’elle m’a proposé d’un air passablement ironique et cependant nullement inamical : Critique idéologique de la Sémiologie.

Il me semble qu’il y a dans cette petite « scène » tous les éléments à partir desquels on peut esquisser la situation de la sémiologie et son histoire récente :

– on y retrouve d’abord le procès idéologique, c’est-à-dire politique, que l’on fait souvent à la sémiologie, dénoncée comme une science réactionnaire ou tout au moins indifférente à l’engagement idéologique : n’a-t-on pas accusé le structuralisme, comme naguère le Nouveau Roman, et ici même en Italie, si mes souvenirs sont exacts, d’être une science complice de la technocratie, voire du gaullisme ?

– ensuite l’idée que celui à qui cette étudiante s’adressait était l’un des représentants de cette sémiologie qu’il s’agissait précisément de démonter (dans le double sens de : analyser et désarçonner, mettre en pièces et mettre en bas) – d’où l’ironie légère de mon interlocutrice : par sa proposition de sujet, elle me provoquait (je passe sur l’interprétation psychanalytique de cette scène) ;

– enfin l’intuition que, dans le rôle de sémiologue quasi officiel qu’elle m’attribuait, il subsistait un certain tremblement, une certaine duplicité, une certaine infidélité sémiologique qui pouvait faire, d’une façon peut-être parodique, de celui à qui cette étudiante s’adressait à la fois quelqu’un qui était dans la sémiologie et en dehors d’elle : d’où la sorte d’amicalité légère (mais peut-être me suis-je trompé) dont cette scène pleine de coquetterie intellectuelle m’a laissé le souvenir.

Avant de reprendre les questions dont ce petit psychodrame était nourri, il me faut dire que je ne représente pas la sémiologie (ni le structuralisme) : aucun homme au monde ne peut représenter une idée, une croyance, une méthode, à plus forte raison quelqu’un qui écrit, dont la pratique élective n’est ni la parole ni l’écrivance, mais l’écriture.

La société intellectuelle peut faire de vous ce qu’elle veut, ce dont elle a besoin, ceci n’est jamais qu’une forme du jeu social, mais moi, je ne puis me vivre comme une image, l’imago de la sémiologie. Je suis à l’égard de cette imago dans un état double : de disponibilité et de fuite :

– d’une part, je ne demande pas mieux que d’être associé au corps des sémiologues, je ne demande pas mieux que de répondre avec eux à ceux qui les attaquent : spiritualistes, vitalistes, historicistes, spontanéistes, anti-formalistes, archéo-marxistes, etc. Ce sentiment de solidarité m’est d’autant plus facile que je n’éprouve aucune pulsion fractionniste : il ne m’intéresse pas de m’opposer, comme il est de règle dans le fractionnisme, à ceux de qui je suis proche (pulsion narcissique bien analysée par Freud à propos du mythe des frères ennemis) ;

– mais, d’autre part, la Sémiologie n’est pas pour moi une Cause ; ce n’est pas pour moi une science, une discipline, une école, un mouvement avec lesquels j’identifie ma propre personne (c’est déjà beaucoup que d’accepter de lui donner un nom ; en tout cas, c’est pour moi un nom à chaque instant révocable).

Qu’est-ce donc pour moi, la Sémiologie ? C’est une aventure, c’est-à-dire ce qu’il m’advient (ce qui me vient du Signifiant).

Cette aventure – personnelle, mais non pas subjective, puisque c’est précisément le déplacement du sujet qui y est mis en scène, et non son expression –, cette aventure s’est jouée pour moi en trois moments.

 

1. Le premier moment a été d’émerveillement. Le langage, ou pour être plus précis le discours, a été l’objet constant de mon travail, depuis mon premier livre, à savoir Le Degré zéro de l’écriture. En 1956, j’avais rassemblé une sorte de matériel mythique de la société de consommation, donné à la revue de Nadeau, Les Lettres nouvelles, sous le nom de Mythologies ; c’est alors que j’ai lu pour la première fois Saussure ; et, l’ayant lu, j’ai été ébloui par cet espoir : donner enfin à la dénonciation des mythes petits-bourgeois, qui ne faisait jamais que se proclamer pour ainsi dire sur place, le moyen de se développer scientifiquement ; ce moyen, c’était la sémiologie ou analyse fine des processus de sens grâce auxquels la bourgeoisie convertit sa culture historique de classe en nature universelle ; la sémiologie m’est apparue alors, dans son avenir, son programme et ses tâches, comme la méthode fondamentale de la critique idéologique. J’exprimais cet éblouissement et cet espoir dans la postface des Mythologies, texte peut-être vieilli scientifiquement, mais texte euphorique, puisqu’il rassurait l’engagement intellectuel en lui donnant un instrument d’analyse et responsabilisait l’étude du sens en lui donnant une portée politique.

La sémiologie a évolué depuis 1956, son histoire est en quelque sorte emportée ; mais je reste convaincu que toute critique idéologique, si elle veut échapper au pur ressassement de sa nécessité, doit être et ne peut être que sémiologique : analyser le contenu idéologique de la sémiologie, comme y prétendait l’étudiante de tout à l’heure, ne pourrait encore se faire que par des voies sémiologiques.

 

2. Le second moment fut celui de la science, ou du moins de la scientificité. De 1957 à 1963, je travaillais à mener l’analyse sémiologique d’un objet hautement signifiant, le vêtement de Mode ; le but de ce travail était très personnel, ascétique, si je puis dire : il s’agissait de reconstituer minutieusement la grammaire d’une langue connue mais qui n’avait pas encore été analysée ; peu m’importait que l’exposé de ce travail risquât d’être ingrat, ce qui comptait pour mon plaisir, c’était de le faire, de l’opérer.

En même temps, j’essayais de concevoir un certain enseignement de la sémiologie (avec les Éléments de sémiologie).

À côté de moi, la science sémiologique s’élaborait et se développait selon l’origine, le mouvement et l’indépendance propre de chaque chercheur (je pense surtout à mes amis et compagnons Greimas et Eco) ; des jonctions sont faites avec de grands aînés, tels Jakobson et Benveniste, et des chercheurs plus jeunes tels Bremond et Metz ; une Association et une Revue internationale de sémiologie sont créées.

Pour moi, ce qui domine cette période de mon travail, je crois, c’est moins le projet de fonder la sémiologie en science, que le plaisir d’exercer une Systématique : il y a, dans l’activité de classement, une sorte d’ivresse créative qui fut celle de grands classificateurs comme Sade et Fourier ; dans sa phase scientifique, la sémiologie fut pour moi cette ivresse : je reconstituais, je bricolais (en donnant un sens élevé à cette expression) des systèmes, des jeux ; je n’ai jamais écrit de livres que pour le plaisir : le plaisir du Système remplaçait en moi le surmoi de la Science : c’était déjà préparer la troisième phase de cette aventure : finalement indifférent à la science indifférente (adiaphorique, comme disait Nietzsche), j’entrai par le « plaisir » dans le Signifiant, dans le Texte.

 

3. Le troisième moment est en effet celui du Texte.

Des discours se tissaient autour de moi, qui déplaçaient des préjugés, inquiétaient des évidences, proposaient de nouveaux concepts :

Propp, découvert à partir de Lévi-Strauss, permettait de ramener sérieusement la sémiologie à un objet littéraire, le récit ;

Julia Kristeva, en remaniant profondément le paysage sémiologique, me donnait personnellement et principalement les concepts nouveaux de paragrammatisme et d’intertextualité ;

Derrida déplaçait vigoureusement la notion même de signe, en postulant le recul des signifiés, le décentrement des structures ;

Foucault accentuait le procès du signe en lui assignant une place historique passée ;

Lacan nous donnait une théorie achevée de la scission du sujet, sans laquelle la science est condamnée à rester aveugle et muette sur le lieu d’où elle parle ;

Tel Quel, enfin, amorçait la tentative, singulière encore aujour-d’hui, de replacer l’ensemble de ces mutations dans le champ marxiste du matérialisme dialectique.

Pour moi, cette période s’inscrit en gros entre l’lntroduction à l’analyse structurale des récits (1966) et S/Z(1970), le second travail déniant en quelque sorte le premier, par abandon du modèle structural et recours à la pratique du Texte infiniment différent.

Qu’est-ce donc que le Texte ? Je ne répondrai pas par une définition, ce qui serait retomber dans le signifié.

Le Texte, au sens moderne, actuel, que nous essayons de donner à ce mot, se distingue fondamentalement de l’œuvre littéraire :

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