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L'émergence de l'humanisme Démocratique

De
188 pages
Ce livre évoque les vagues successives grâce auxquelles les structures sociales et psychiques traditionnelles existant depuis des millénaires ont été progressivement mises en question : révolutions politiques, les monarchies faisant place à des républiques, libéralisation et expansion de l'économie ; avancées dues au mouvement ouvrier et socialiste ; et enfin, après la seconde guerre mondiale, révolution psychique et des moeurs. Il le fait à travers l'étude des oeuvres de ceux qui en furent les penseurs les plus notables, tels Locke, Rousseau, Adam Smith, Keynes, Proudhon, Marx, Freud. Une histoire des idées nouvelles qui ont accompagné l'ascension vers les démocraties modernes.
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L'émergence de l'humanisme démocratique

Charles DURIN

L'émergence de l'humanisme démocratique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Questions Contemporaines dirigée par l.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. le pari de la collection «Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Déjà paru
Henri-Géry HERS, Science, non-science etfausse science, 1998. Jean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998. Jean-Paul GOUTEUX, Lesfils de l'an 2000, 1998. Jean TERRIER, lA dispersion de l'information, 1998.

1998 ISBN: 2-7384-6872-1

@ L'Harmattan,

INTRODUCTION

Changeant de milieu naturel, notre ancêtre doit s'adapter.
Les spécialistes de l'étude du comportement animal ou éthologie, comme Konrad Lorenz, montrent qu'il existe dans le monde animal toutes sortes de contrepoids, d'antidotes à l'agressivité, instinct en lui-même très utile à la survie. Le moins que l'on puisse dire c'est que cela ne fonctionne pas aussi bien pour ce qui est de l'être humain, qui est d'une destructivité sans commune mesure avec celle des animaux les plus féroces: pas d'Hiroshima, de camps de concentration, de Pol Pot, etc. chez les autres espèces. Notre ancêtre était adapté à la vie dans les grands arbres des forêts tropicales, son atout principal étant son habileté à se déplacer dans leurs branchages. Sorti de son milieu naturel, il se trouve très défavorisé en comparaison de beaucoup de prédateurs. L'espèce humaine n'aurait pas survécu si elle ne s'était pas adaptée, si elle n'avait pas pris l'habitude de redoubler tout à la fois d'intelligence, d'agressivité et de solidarité. A plus forte raison ne serait-elle pas, sans cela, devenue « la reine de la terre» . Les sociétés animales connaissent la solution de la hiérarchisation qui tend à protéger la cohésion, la solidarité du groupe, en tempérant l'agressivité de ses membres les uns à l'égard des autres, les plus forts s'abstenant d'attaquer les plus faibles et ces derniers leur marquant leur soumission. Plus solidaires que les sociétés animales, les sociétés humaines sont aussi plus hiérarchiques, de manière plus complexe. Cependant, pourquoi l'accentuation de l'agressivité et de l'inégalité, au lieu de cesser, persiste-t-elle, et même s'aggrave-telle, lorsque les êtres humains deviennent, de chasseurs-cueilleurs qu'ils étaient, agriculteurs et éleveurs? Comment en vient-on à 7

ce que, durant la période historique, se constituent de grands royaumes et empires au pouvoir fort et conquérant, le plus grand nombre y ayant assez peu de liberté et un sort peu enviable, au regard de celui dont bénéficient quelques-uns? Voici comment on peut l'expliquer d'une manière très synthétique.

Les chasseurs-cueilleurs : la primauté donnée à l'agressivité
La hiérarchie sociale des premières sociétés humaines a du être simple, comme l'est celle des sociétés restées les plus primitives étudiées par les ethnologues: on a d'une part le gros de la troupe, d'autre part les chefs, les plus forts, expérimentés, âgés, guides ainsi que modèles d'identité. Ces sociétés primitives ne sont ni autoritaires-identitaires ni communautairesconsensuelles à l'état pur, mais tiennent de ces deux principes à la fois qui, là, non seulement ne s'opposent pas, mais s'étayent mutuellement, selon d'ailleurs des dosages très divers. C'est en ce sens que l'on peut valablement parler de démocratie primitive. L'élément démocratique se manifeste concrètement, en particulier, par l'habitude de délibérer en un conseil plus ou moins ouvert. Les préhistoriens ont retrouvé les étapes suivant lesquelles l'être humain a, progressivement, émergé de l'animalité. Au début, il est encore presque uniquement un primate, qui ramasse des pierres et les lance contre les prédateurs en vue de les écarter, et se nourrit de ce qui, végétaux et petites proies, est à la mesure de sa main ainsi que de sa bouche et de ses dents. Ensuite, il commence à tailler ces pierres pour pouvoir découper de plus grands animaux déjà morts ou blessés ou qu'il a

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pris dans les pièges qu'il leur a tendus. Enfin, ayant perfectionné encore son armement, il peut s'attaquer plus positivement avec lances, arcs et flèches, même aux proies les plus difficiles. Ainsi ses activités prédatrices - chasse, pêche, cueillette deviennent de plus en plus spécialisées et une division du travail s'instaure progressivement entre hommes et femmes, les premiers en venant à être spécialistes de la chasse et de la pêche, qui requièrent de plus en plus de force musculaire ainsi que de déplacements au loin, les secondes de la cueillette, du soin des enfants ainsi que d'être « le soleil de la maison », même itinérante. Cette spécialisation fonctionnelle des sexes a eu pour conséquence l'instauration, elle aussi très graduelle, d'une spécialisation psychique. Chaque sexe s'est spécialisé, donnant la priorité à l'une des pulsions, forces qui, selon la psychanalyse, constituent la matière première du psychisme humain: la libido et l'agressivité, la libido étant le désir « économique» de satisfaction des besoins, de plaisir, de bonheur, d'amour et l'agressivité celui de conservation de soi, de défense, combat, destruction. L'homme s'est structuré en donnant la primauté à l'agressivité, amplifiée et surtout tournée vers le monde, l'attaque, et en refoulant l'essentiel de sa libido, la femme en la donnant à la libido, refoulant l'essentiel de son agressivité qui ainsi s'exprime la plupart du temps sous la forme réflexe, retournée vers soi, du désir de conservation, protection, de la peur pour elle-même et les siens. La chasse et la pêche étant d'un intérêt plus vital que la cueillette pour la survie du groupe et étant maintenant bien plus difficiles et dangereuses, les qualificatifs attachés aux activités respectives de l'homme et de la femme vont rejaillir sur leur être sexué et y être associés: l'homme sera considéré comme étant plus prestigieux socialement que la femme du fait de sa fonction de chasseur-pêcheur et, réciproquement, il apparaîtra de plus en

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plus naturel qu'elle soit assumée par le plus robuste, agressif et prestigieux des deux. Cela, s'ajoutant aux phénomènes préexistants de dominance mâles/femelles, héritage de l'animalité, va progressivement donner naissance aux notions, consacrées à des degrés divers, de supériorité de l'homme et de dévalorisation corrélative de la femme, et en conséquence d'infériorisation de la structure psychique de l'une par rapport à celle de l'autre, et plus généralement de la libido par rapport à l'agressivité, du principe de plaisir au regard de celui de force. Dans les cultures les plus inégalitaires on en viendra ainsi à ce que la structure psychique de la femme serve de repoussoir et de faire-valoir à celle de I'homme et à ce que son désir de plaisir à elle soit réduit à celui d'en donner et d'en être le symbole et l'image. Ces hiérarchies mentales se sont ensuite transmises, plus ou moins accentuées, selon le caractère des personnes et l'appréciation culturelle des différents peuples, par le processus d'identification des enfants aux adultes.

L'émergence des sociétés autoritaires de la période historique.
Les sociétés de certaines parties du monde, dont la population s'est beaucoup accrue, se sédentarisent afin d'éviter de se heurter les unes aux autres, puis adoptent un mode de vie faisant de plus en plus de place à l'agriculture et à l'élevage. La structure sociale et les structures psychiques se renforcent encore, ces deux évolutions ayant lieu simultanément, en interaction l'une par rapport à l'autre. Dans le changement qui s'opère, l'agressivité humaine joue un rôle essentiel. En effet, dans ces sociétés agricoles, cette pulsion, que la structure

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psychique déjà en place exacerberait chez l'homme, n'a plus l'exutoire de la chasse et de la pêche. Le surplus s'en réinvestit donc, en particulier, dans l'ardeur au travail et le renforcement des structures psychiques et des rapports hiérarchiques. Ainsi s'explique l'émergence, à terme, de sociétés plus fortement inégalitaires, hiérarchiques, le groupe des chefs des temps plus primitifs se muant graduellement en une aristocratie de guerriers détenant le monopole du pouvoir politique, des armes et de la mise en jeu directe, physique, de l'agressivité et ayant tendance à la conquête territoriale. A mesure que l'expansion générale de telles sociétés se poursuit, le fait d'être chef de guerre, membre du clergé détenteur du savoir, agriculteur ou artisan exige de plus en plus que l'on se spécialise et que l'on s'y consacre à temps plein. On en vient ainsi progressivement à ce que le groupe des chefs se divise en deux: tenants du pouvoir politico-militaire, d'une part, du pouvoir spirituel-intellectuel, de l'autre. Un «partage du monde» s'opère en vertu duquel un second élément, appelons le B, est plus ou moins complètement exclu de la sphère de pouvoir de l'élément A, mais est investi en compensation d'un champ d'activité et de dominance propre qui est aussi un territoire moral spécifique: il est reconnu comme étant seul symbole et maitre d'un certain ordre de valeurs, différent de celui de A. Même processus en ce qui concerne le rapport entre le groupe dirigeant, aristocratie de guerriers et clergé, (A), et les autres gens: il s'établit parmi eux une distinction entre les responsables des unités économiques de base ou entreprises, agriculteurs, artisans ou commerçants, (B), et les simples exécutants, serviteurs, ouvriers, (C). Ce processus de diversification-délégation-compensation a pour effet de renforcer les pouvoirs des éléments A et B sur C. Réciproquement, quand une telle société est en expansion, par la conquête territoriale et/ou par l'accroissement de la prospérité

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économique, du pouvoir sur la nature, ce processus se trouve d'autant plus activé. Ces sociétés en viennent donc à être structurées de manière très nette suivant trois classes principales: dirigeante, moyenne, servile. Dans celle de la Rome antique, on aura ainsi les patriciens, les plébéiens et les esclaves. Dans celle de l'Inde traditionnelle: les brahmanes (prêtres, intellectuels) et les kshatriyas (rois et seigneurs guerriers) ; les vaishyas, agriculteurs, commerçants; les shudras, artisans, ouvriers, serviteurs; « exclus» du système se trouvent les «intouchables », qui assument les besognes les plus ({ignobles». Autre exemple, celui des sociétés européennes anciennes où la structure sociale est, sur le fond, la même. La spécialisation fonctionnelle est aussi celle des dispositions psychiques. Le psychique et le social sont solidaires, en relation de réengendrement mutuel constant. Dans ces sociétés où les membres de l'aristocratie guerrière ont le monopole de la mise en jeu directe de l'agressivité ainsi que celui de l'autorité politique, c'est en raison de leur structure psychique qu'ils désirent agir ainsi plutôt que de faire tout autre chose et, réciproquement, c'est parce qu'ils sont dans cette situation de monopole qu'ils ont cette structure psychique. Leur agressivité est non seulement exacerbée mais mélangée d'une partie de la libido, en sorte qu'elle devient volonté, volupté de puissance, plaisir pris à avoir pouvoir sur les choses, les gens, les territoires, et à l'étendre, à conquérir. Elle s'impose fortement à la libido, tend à en faire une libido dominatrice par ses buts et ses modes d'exercice: objectiviser trop le plaisir; goût, comme étant signes de force, dominance, prestige, pour le faste, le luxe, la surabondance d'objets étonnants par leur taille, leur rareté, leur ouvraison ; suralimentation, polygamie et nombreuse progéniture ostentatoires. Ceux de la classe moyenne, eux, doivent se soumettre, sont contraints à une attitude de crainte révérencieuse à l'égard 12

de ceux de la classe dirigeante, donc de retournement de leur agressivité en peur en fonction de ceux-ci. Qu'ils soient agriculteurs, artisans ou commerçants, leur champ de conscience est, dans l'exercice de leur profession, uniquement occupé par des objets de la libido: leur activité, purement économique, porte sur ce qui est propre à répondre aux besoins des gens ainsi qu'à leurs désirs de plaisir et fait donc de ceci leur centre d'intérêt principal. Dans ce domaine ils exercent une forte dominance et s'efforcent de déployer attention, compétence, habileté et ingéniosité. Là aussi il y a une répercussion sur ce qu'est la sphère de la consommation, du plaisir: alors que les dirigeants ont pour habitude une surconsommation fastueuse, ceux de la classe moyenne, qui pourtant les fournissent, ont droit pour euxmêmes à une faible « part du gâteau» et sont condamnés à une certaine fiugalité qui tend à être, plus généralement, un trait de caractère, dictant des attitudes, des modes de penser empreints d'une sagesse prudente, de réserve.

L'ordre social et psychique ancien remis en cause: l'ascension vers les démocraties modernes.
Comment tout cela, structure sociale et structures psychiques traditionnelles, a-t-il été mis en question, modifié? Etant donné qu'il s'agit de transformer tout un ensemble, où tout ramène solidairement à tout, le changement aura lieu difficilement, progressivement, s'imposant par la lutte, la tendance adverse au statu quo ou au retour en arrière exerçant une forte résistance et ayant souvent le dessus. Cette progression s'effectuera selon les six étapes principales suivantes:

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1 - Les progrès de la classe moyenne: A partir des Xr-XIr siècles, les pays d'Europe s'ouvrent à nouveau aux échanges. Ils prennent une telle ampleur que les commerçants ou bourgeois de certaines villes, faisant de gros profits, s'enrichissent d'autant et prennent conscience de leur force et de leur valeur face à leurs seigneurs. Le mouvement révolutionnaire des Communes aboutit à ce que beaucoup de ces villes leur arrachent des franchises communales, c'est-à-dire le droit de s'administrer elles-mêmes sous leur tutelle ou celle .des seuls souverains par leurs maires et échevins élus. La classe moyenne tout entière, dont la bourgeoisie constitue la partie la plus riche, instruite, forte, suit le mouvement et prend progressivement plus d'autonomie et d'importance. L'aristocratie subit de plus les conséquences d'autres évolutions qui ont lieu, elles aussi, graduellement, insensiblement, sur une longue période. Le développement du commerce a pour effets une constante hausse des prix et la perte corrélative de valeur des rentes seigneuriales en argent. D'autre part, à l'occasion de la Guerre de Cent Ans s'opère une mutation dans l'art de la guerre. Les Anglais, quoiqu'inférieurs en nombre, triomphent d'abord des Français parce qu'à une armée encore féodale de chevaliers individualistes ils opposent des masses d'infanterie soutenues par les archers et les canons, la cavalerie constituant seulement un appoint. Désormais, comme la guerre est de plus en plus technique, coûteuse, exigeant le recrutement de fantassins, surtout mercenaires, en grand nombre et l'acquisition d'armements de grand prix, telles les pièces d'artillerie et vaisseaux de guerre, seuls les seigneurs et souverains les plus puissants et les plus riches pourront en faire les frais. Mais aussi ils verront leur action d'autant plus « couronnée de succès», leur puissance s'accroissant fortement, alors que celle des autres membres de leur groupe social diminue.

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2 - La Réforme, l'humanisme, le mouvement des Lumières: Ces courants de pensée mettent en question non la foi chrétienne en elle-même ou, tout au moins, la croyance en Dieu, en l'immortalité de l'âme, mais la religion en tant que pouvoir.

3 La démocratisation du pouvoir politique: Les Pays-Bas, la Grande-Bretagne puis les Etat-Unis et la France en donnent d'abord l'exemple qui est ensuite suivi, au fil de l'histoire, par beaucoup d'autres pays. Les Pays-Bas se soulèvent au xvr siècle contre leurs souverains, les rois d'Espagne, et leurs sept provinces du Nord s'érigent en république en 1581. Les révolutions que connaît la GrandeBretagne au XVIIe siècle ont pour conséquences l'affaiblissement du pouvoir royal et l'accroissement de celui du Parlement. Ceci marque le début d'une évolution graduelle vers le régime parlementaire, suivant lequel les ministres et leur chef, le Premier ministre, véritable chef de l'Etat, sont nommés en son sein par la Chambre des Communes et responsables à son égard. Les EtatsUnis entreprennent de 1775 à 1782 une guerre de libération coloniale, l'ancêtre de toutes les décolonisations, et adoptent en 1787 une constitution démocratique. La France s'engage à partir de 1789 dans un processus d'avancée du principe républicain, démocratique, marqué par des épisodes violents, des phases de progrès entrecoupées de «restaurations », jusqu'à l'avènement de la IIr République. La fondation de républiques ou démocraties politiques a pour effet que, même si subsistent dans telle ou telle à titre purement représentatif des souverains, le pouvoir politique y est devenu «res publica », la chose de tous: non plus, comme auparavant, la propriété d'une seule personne, d'une famille, des membres d'un groupe social aristocratique, eux qui, bons ou 15

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mauvais, soucieux ou non du bien public, ménagers ou non des autres gens, étaient trop enclins à toutes sortes d'abus, à la volonté de puissance, de conquête et de jouissance au détriment des autres. Le peuple en corps prend ainsi possession de ce qui historiquement avait été l'œuvre surtout de la loi du plus fort. L'Etat de droit succède à ce qui n'était auparavant qu'un état de fait, les acquis positifs du passé étant néanmoins conservés. La république, c'est aussi un idéal en marche: tendre, à partir de la liberté et de l'égalité juridiques ou « formelles », vers la liberté et l'égalité réelles entre les hommes, substituer progressivement, à des rapports faisant trop largement la place à la force et à la contrainte, des rapports fondés sur la seule raison, sur l'échange et l'humanité.

4 La libéralisation de l'économie: Dans les sociétés très inégalitaires de la période historique, les titulaires du pouvoir politico-militaire tenaient en tutelle les membres de la classe moyenne et le politique l'emportait sur l'économique qu'il dominait, se subordonnait, limitait. L'ascension de la classe moyenne et l'affaiblissement de l'aristocratie militaire s'accompagnent d'une montée en puissance et d'une revalorisation de l'économique, pour qui est dès lors réclamé plus de liberté, d'autonomie. Telles sont les thèses, en particulier, des économistes « classiques» anglais. 5 - L'action du mouvement ouvrier et socialiste: Les révolutions précédentes avaient déjà, bien entendu, été sociales, mais elles avaient mis en cause surtout le rapport hiérarchique existant entre la première et la seconde classe 16

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sociale. Le mouvement ouvrier et socialiste, lui, met en question celui de la troisième avec les autres, rapport qui était devenu encore plus inégalitaire, injuste, à l'égard des ouvriers de la grande industrie naissante. Plus généralement, il conteste toute inégalité sociale et économique.

6 La révolution psychique de l'après-guerre: Dès le «Siècle des Lumières », il existe quelques penseurs féministes, hommes et femmes. Un mouvement naîtra qui progressera lentement, son action portant ses fruits au XXe siècle seulement. D'autre part, après la seconde guerre mondiale, plus meurtrière encore que la première, avec près de cinquante-cinq millions de morts, la conscience humaine est en crise, surtout en Occident, et amenée à une remise en question profonde, radicale. Freud, né en 1856, avait commencé à publier ses recherches concernant notre inconscient à partir de la fin du siècle dernier et était mort en 1939. Le progressisme le plus avancé de l'aprèsguerre s'appuie, en particulier, sur ses découvertes et celles de son école, enfin un peu mieux acceptées et assimilées. Ses maîtres-mots sont des formules comme «Faites l'amour, pas la guerre» et la contestation, non pas de telle ou telle forme de guerre, mais de toute guerre, ainsi que l'examen critique de tous les types de rapports d'autorité et de pouvoir. Par négation de la structure psychique masculine traditionnelle et de sa dominance, d'aucuns en viennent à prôner une anti-structure, qui, elle, donne la primauté à la libido et escamote l'agressivité. C'est le cas de certains «freudomarxistes» qui s'inspirent surtout du« premier Freud », celui qui découvre le rôle, comme structuratrice du psychisme humain, de la libido conçue comme étant surtout sexuelle, et non de celui qui met ultérieurement à jour l'importance également de la seconde 17

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pulsion, l'agressivité. Or il faut tenir compte aussi bien de l'une que de l'autre. En son état naturel, si elle n'est ni survalorisée et suractivée, ni occultée et niée, comme elle l'est respectivement dans les psychismes masculin et féminin traditionnels, l'agressivité est une force bonne en soi. Elle peut être bénéfique si elle est affectée plus que par le passé à la construction par ellemême de la personne humaine ainsi que de ses relations avec les autres. Ceci en des sociétés plus justes, égalitaires, rassemblant des gens plus qualifiés, autonomes, différents les uns des autres, mais liés ensemble par des relations multiples et multiformes. Voilà pourquoi il est préférable de parler en termes de recherche de l'égalité ou équilibre des pulsions, ce qui est en corrélation avec les progrès dans le sens de l'égalité entre les hommes et les femmes, de leur libération mutuelle. Elle ira en se confirmant et s'amplifiant, en particulier à mesure que les enfants des générations montantes, bénéficiant d'une éducation éclairée et s'identifiant à des parents, des adultes déjà assez libérés, le seront eux-mêmes d'autant plus profondément et ainsi de suite. Le propos de ce livre est d'évoquer ces quatre dernières vagues révolutionnaires - mutation politique, économique, sociale, psychique - à travers l'étude des oeuvres de ceux qui en furent les penseurs les plus notables. Il apparat"!,et c'est le but de ce livre de contribuer à le démontrer, que toutes les révolutions ayant précédé la dernière, la révolution psychique, ont été incomplètes, voire ont échoué ou même mené au pire, certes du fait de l'action de leurs adversaires, mais surtout parce que les structures psychiques profondes sous-jacentes des gens restaient alors archaïques, même si malgré tout elles l'étaient déjà moins, comme par osmose avec la vie libre de la conscience et de l'esprit, dans les pays et les milieux les plus républicains, démocratiques. Ainsi ces structures psychiques tendaient-elles à ramener les structures sociales anciennes et ces dernières à' perpétuer les premières.

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