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L'esprit matériel

De
360 pages
Que se cache-t-il derrière L'Esprit Matériel ? S'agit-il d'un nouveau nom pour désigner le Bien de Platon, auquel l'auteur avait consacré une précédente Anatomie sous le pseudonyme de Luc-Marie Nodier ? Ce livre a le mérite essentiel, sous couvert comme le dit le sous-titre de percer à jour les "derniers secrets de Platon", de recréer l'unité d'une histoire de la philosophie qui, de Platon à Nietzsche et Michel Henry, n'a au fond jamais cessé de méditer ce qu'est la Vie.
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Nouvelle anatomie, où l'on profane et décrit par le menu les derniers secrets de Platon

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

<Ç)L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00290-0 EAN : 9782296002906

Jean-Louis CHERLONNEIX

L'ESPRIT MATERIEL

Nouvelle anatomie, où l'on profane et décrit par le menu les derniers secrets de Platon

Postface de Laurent Cherlonneix

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Konyvesbolt Kossuth L. LL 14-16

Espace L' Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP24J, KIN XI
Université de Kinshasa RDC

L'Harmattan !talia ] Via Degli Artisti, 5
10124 TOI"ino

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96
12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

ITALIE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Michèle AUMONT, Ignace de Loyola et Gaston Fessard, 2006. Sylvain GULLO, Théodore de Cyrène, dit l'athée, puis le divin, 2006. Laurent BIBARD, Penser avec Brel, 2006. Jean-Paul COUJOU, Philosophie politique et ontologie, 2 volumes, 2006. David DUBOIS (dir.par) Les stances sur la reconnaissance du Seigneur avec leur glose, composées par Utpaladeva, 2006. Christian DELMAS, Hannah Arendt, une pensée trinitaire, 2006. Stéphanie GENIN, La Dimension tragique du sacrifice, 2006. Claude DEBRU, Jean-Jacques WUNENBURGER (dir.), La recherche philosophique et l'organisation des masters en France et en Europe, 2006. Harold BERNAT-WINTER, Nietzsche et le problème des valeurs, 2005. Sylvain PORTIER, Fichte et le dépassement de la « chose en soi », 2005. Dominique BERTHET, Jean-Georges CHALl, Le rapport à l'œuvre,2005. Edwin CLERCKX, Langage et affirmation, Le problème de l'argumentation dans la philosophie de Nietzsche, 2005. Augustin BESNIER, L'épreuve du regard, 2005. Pierre GOUIRAND, Tocqueville, une certaine vision de la

démocratie, 2005.

INTRODUCTION

À l'immortelle réalité qu'ils découvrirent l'un après l'autre les anciens philosophes accédèrent par deux voies différentes, que les noms d'esprit et de matière indiquent maintenant d'une façon commode et à peu près inévitable mais, les historiens parfois en conviennent, assez rustique et faussement évidente. Outre qu'elle comporte une falsification rétrospective (car aussi longtemps que l'esprit n'est pas là aucun penseur ne se croit matérialiste), et beaucoup d'imprécision, elle laisse échapper les intentions qui dès le principe écartent les deux voies l'une de l'autre. La première achemina la pensée des hommes à l'immortalité de l'être par-delà leurs limites visibles et invisibles; passant les bornes de l'angoisse humaine les flammes de l'intelligence humaine, sur les côtes de l'Ionie, jadis, consumèrent le désir ancestral de mélanger notre bien à la vérité, l'indéfectible réalité avec le salut des personnes. Ce n'était plus l'homme ni aucun homme que le véritable fond de l'être maintenait dans l'être mais le divin tout, l'incorruptible monde qu'on voyait changer sans cesse et qui ne prenait pas une ride. Nul, sur ce chemin, ne pouvait prétendre à l'immortalité sinon en sautant hors de sa propre personne dans la connaissance brève et glorieuse de l'invieillissante nature. Malgré l'ivresse de lucidité qui lui donna son élan, un tel saut, où l'on peut aujourd'hui encore admirer les premières lueurs du jour de
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la science, ne fut pas comme on l'a dit le crépuscule de la religion. L'opposition du scientifique et du religieux, là encore, obscurcit plus qu'elle ne l'éclaire le phénomène qu'elle prétend décrire. Mais tout autrement religieuse nous apparaît la philosophie conservatrice qui abjura ce noble essor au profit d'un éternel égotisme: au rebours exactement des pieux matérialistes celle-ci souhaita en effet préserver du mal l'intégrité des personnes - et de nouveau ainsi enfermer dans le bien-être d'un petit ou d'un grand moi inusable la vérité de l'existence. Elle méprisait au fond, comme on le verra bientôt, les vieilles recettes funéraires de la religion traditionnelle. Cuire à feux doux les corps inanimés, ou leur retirer les viscères et les embaumer, les emmailloter ou les mettre en bière, rien n'était plus loin de son esprit; mais c'est qu'elle avait accompli l'espoir que manifestaient ces diverses préparations naïves. Unefois la vérité de chacun située dans un moi fantôme composé d'une substance étrangère à l'être qui meurt, et par celle-ci naturellement préservé du travail de la corruption, le protocole des funérailles ne semble guère qu'un dernier enfantillage, comme la plupart des choses que les hommes ont la faiblesse de prendre au sérieux. Pour vaincre le mal, de quelle cérémonie ont-elles encore besoin, les âmes toutes neuves et toutes décharnées dont Platon a pourvu le ciel et la terre? Elles le repoussent d'elles-mêmes et trouvent en elles-mêmes, dans leur propre substance, l'onguent nouveau qui leur promet de passer au travers de la mort. La philosophie n'accueille plus la vérité angoisseuse pour surmonter l'angoisse, en un rejaillissement du cœur qui fait l'essence de la liberté humaine: elle continue de la fuir, soumise plus que jamais à son pouvoir, dans un refuge de pensée présumé inviolable. Le platonisme, écartées les apparences, est une métaphysique d'embaumeur. 8

La foi en l'existence des individus spirituels peut-elle ipso facto être convaincue d'égarement? Certes non, et si d'aventure tel antichrétien notoire ne disposait d'aucune raison supplémentaire pour soutenir que "le pur esprit est un pur mensonge", la charge ne fut pas comme on l'a cru à ce point irrésistible. Pourquoi donc a priori la vérité ne pourrait-elle absolument pas se rencontrer avec l'aspiration au bonheur d'un certain nombre d'animaux intelligents livrés à eux-mêmes "dans quelque coin de l'univers" ? Ressasser l'invraisemblance du miracle et de là conclure à son impossibilité prouve une ingénue sottise, et que l'athéisme est encore une croyance. Le mensonge et la tyrannie du bien commencent lorsqu'on prétend à l'inverse qu'aucune hypothèse n'est vraie si elle nous fait du mal. On fait loucher la connaissance, on empêche en soi le mystérieux appareillage de la recherche, sitôt qu'on transfigure le bien ou le supposé bien de l'espèce humaine en souverain juge de la réalité entière: et quand Platon dénonça et quand il préconisa de censurer la physique des anciens "matérialistes" parce qu'elle ruinerait le sentiment de l'importance humaine, et du coup le fondement des bonnes mœurs, il inaugura cette longue tradition de l'imposture morale que l'intellectuel contemporain termine sur les planches. Que les admirateurs toujours nombreux du grand classique veuillent bien ne pas crier à l'instant au blasphème. Il y a de l'incongruité dans ce rapprochement, on l'accorde volontiers. Platon jamais ne fut l'esclave d'un peuple ou du peuple, encore moins d'une coterie ou d'un parti. Ni le vent de l'Histoire et l'air du temps davantage n'ont poussé vers lui sous la figure d'une évidence incontournable une idée du bien qu'il reçut librement d'un maître inactuel pour la placer lui-même, par après, au faîte du monde et des sociétés humaines ou divines 9

dont il fut l'inventeur et le bâtisseur, et finalement le seul, le souverain dictateur. On pourrait aussi fournir plus d'une preuve de ce qu'il ne fut pas tout entier un platonicien, autrement dit un croyant: ce qu'est par nature le prétendu intellectuel, qui en général commence par se tromper autant qu'il peut pour bien tromper les autres - par "adhérer", neutraliser en soi les voix dissidentes, tenues de ne pas trop faire de bruit ni surtout de trop chercher... Platon au rebours n'a-t-il pas souhaité comme personne en son temps d'en avoir le cœur net? en tous les ordres, tous les recoins du monde par lui conçu, ardemment cherché? Longuement discuté avec lui-même et sans indulgence avant de rien "publier" (si toutefois ce mot convient car il en écrivait lui toujours beaucoup moins qu'il n'en pensait) ? Il a, cependant, laissé par trop ses bonnes intentions guider la recherche, et conduit opiniâtrement celle-ci du même bon côté, se persuadant quand même, pour finir, que le bien et la vérité, au principe des choses, ne se pouvaient disjoindre et nommaient un seul dieu.
- Mais quel chercheur a jamais évité de s'engouer pour

son hypothèse et d'y croire! Combien vite ceux qui tentèrent comme jamais autrefois d'en avoir "le cœur net" avec la réalité - d'atteindre sous les apparences naturelles et les mascarades humaines la vérité des choses - ont-ils par le fait renoncé ou du moins altéré leur beau vœu! Dès le premier pas au fond ils avaient déjà menti, ces premiers physiciens qui récapitulaient poétiquement toute l'existence dans quelques principes et leurs sempiternels avatars. Qu'était-ce en effet sinon réduire au silence la contestation intérieure et figer le mouvement inapaisable qui nous maintient sur le chemin de la vérité? Pourquoi reprocher au seul Platon une défaillance créatrice commune peut-être à tous les amoureux de la science, à tous les philosophes, et dans 10

laquelle on peut voir l'une des conditions de l'aventure des hommes au sein de la Nuit? Et quand il aurait lui aussi un peu trop aimer la politique, n'est-ce pas une indigne falsification que de le mélanger avec ceux qui "prennent la parole" sans jamais prendre le temps de savoir, sans vouloir savoir? Entre de pauvres bonimenteurs et le créateur du Bien la distance est-elle encore mesurable ? - Elle ne l'est plus et je vous rends cette justice, chères opposantes... Et maintenant je continue à tenir le grand et le divin Platon pour le premier responsable du mensonge débité aujourd'hui sous diverses formes répugnantes par les petits prophètes de l'actualité. Toutefois, s'il vous plaît distinguons. Il y a sans doute un mensonge nécessaire, qui donne à l'inaccessible un visage destiné à tôt ou tard s'évanouir, celui qui est l'invention même du vrai et comme un baiser, vous m'excuserez, arraché par le jour à l'éternelle indifférente qu'il ne se lasse pas de poursuivre, de conquérir. Et il Y a un autre mensonge, qui prétend celui-là nous empêcher de poursuivre la vérité si d'aventure elle ne nous fait pas "bon visage" : Platon a commis je crois l'un et l'autre. Aussi pouvons-nous, le sens des proportions gardé, percevoir dans cette volonté qui fut la sienne de réunir à jamais le bien et le vrai en face d'un unique amour, dans une seule chose, un seul dieu, l'origine philosophique d'une dépravation de l'intelligence humaine dont les théologiens du christianisme ne furent pas les derniers ni les plus ridicules propagateurs. Mais n'est-ce pas le plus éprouvant des charmes de "l'infernale séductrice" qu'elle nous attend parfois du côté précis où les meilleures raisons du monde nous soufflent de ne pas même aller y voir? Platon serait-il davantage qu'une occasion de Il

nous exercer à le démentir? Void que peu à peu, sur le tard, il nous oblige à reconnaître dans la chose où s'accomplit la mensongère intention des partisans de l'esprit une insigne vérité, méconnue depuis toujours par leurs adversaires, lesquels la méconnaissent en ce moment à l'envi et la méconnaîtront sans fin, cette méconnaissance étant chez eux pour ainsi dire une vocation naturelle et leur raison d'être. La crainte religieuse et le plus vieil intérêt de l'humanité, quoiqu'ils nous détournent de la chercher comme il faut, ne sont pas pour autant disions-nous absolument incapables de tomber sur la vérité; en retour une philosophie insoucieuse de tout bénéfice personnel et dans ce sens plus vraie, plus véridique, peut bien la manquer. Extraire la part de vérité qu'elle enveloppe d'une interprétation ancienne de l'esprit consciente d'elle-même - et

"influente", assurément - comme aucune autre, c'est l'ultime
but des réflexions et descriptions intitulées encore une fois par le mot d'anatomie. Ce nom, quoique je l'ai rencontré depuis chez Montaigne avec l'acception ici retenue, me fut proposé par David Hume, anatomiste éminent et grand sceptique devant l'Éternel. Son allure désuète, et celle un peu savante que lui confère une origine grecque, voilent l'idée précise qu'il emporte, avec laquelle au demeurant ne s'accorde pas trop mal, on verra, l'occupation inoffensive et le genre d'histoire qui me convient. Il y avait en effet beaucoup à... examiner (en laissant de côté les images ). Non pas seulement, comme il apparaîtra vite, pour isoler du Bien et du dieu immatériel de Platon un esprit plus immatériel encore (tout sentimental, une pure façon de vivre) ; à ce compte on pouvait abréger la besogne. Mais dans le même temps pour mieux pénétrer cette fois un système, et je veux dire précisément un organisme théorique si bien défendu qu'à peu près tous ceux qui actuellement l'analysent ne veulent 12

pas croire qu'ils en ont un sous les yeux. On donnera d'autres preuves, pour mieux réunir encore une philosophie, qui, après avoir été annexée par la théologie chrétienne, est démembrée à cette heure par les historiens, et pour ainsi mieux découvrir la tragédie grâce à laquelle un poète dissimulé a cru éliminer scientifiquement ses rivaux et ses premiers maîtres. D'une façon générale au vrai il n'est pas d'anatomie sérieuse qui ne soit d'abord une reconstitution des pensées qu'elle prétend soumettre à la critique. Et si quelque mauvais ange nous chuchote que rien n'est plus agréable, quand tout se défait alentour, que d'amplifier par-devers soi le mouvement et de disjoindre tout ce qui peut l'être, jusqu'à ces anciennes bâtisses désaffectées où Dieu fut retenu par l'esprit du monde - bon gré mal gré nous devrons payer ce malin plaisir d'une bonne action restauratrice d'utilité générale: faute de quoi l'enfer va s'endormir. C'est que là aussi on a du goût et mieux, une certaine moralité, le sens du défi. Et l'Esprit même - si je puis abuser de la figure - ne reconnaîtra jamais les siens parmi ces experts du découpage qui poussent la lâcheté au point de ne jamais lire eux-mêmes les anciens auteurs qu'ils font mine de prendre au mot - une excellente manière d'accréditer le poncif qu'''il n'y a pas de texte" ni aucune vérité qui soit susceptible de juger les interprétations, que donc tout est permis quand on a de l'astuce et le goût d'en écrire. Pour ceux-là une brève exhortation confraternelle: - è piu dolce quando si rischia. A ceux, d'autre part, que j'imagine à l'instant plus proches et comme moi supposant que les textes et la réalité auront toujours assez de réalité pour que les interprètes loyaux puissent les uns les autres se convaincre d'erreur, je voudrais montrer une lettre de Nietzsche où il déclare en effet qu'il est 13

permis "en d'innombrables occasions" de comprendre qu'une interprétation est fausse; mais je ne la retrouve plus et dois me fier à leur persévérance (elle était adressée je crois bien au Dr. Carl Fuchs). Qu'importe la citation d'ailleurs, puisque nous savons que jamais il n'enseigna l'indistinction dernière du vrai et du faux, le "relativisme nietzschéen", et tout au contraire que la vérité persiste en nous à la mesure du pouvoir et comme le pouvoir de mettre en question douloureusement nos hypothèses et nos plus chères convictions. Il appelait cela donner son sang, parlait de guerre intestine et de bravoure... Abusait-il de l'image, en comédien de son propre idéal? Ou bien a-t-il souffert, peutêtre à la fin agonisé de manquer à cet idéal invétéré, son profond amour, transpercé comme un damné d'un rire surgi du plus intime de son âme? Toi un amant de la vérité? Un simple bouffon, un poète!... Toujours est-il que le sens de la vérité, à le lire, coïnciderait en chacun avec la justice, le courage - avec, au fond, une certaine forme... oui, de vertu. Pour être "moral" suffirait-il de s'agiter au nom du bien commun, d'en préparer l'avènement ou la restauration, ou d'en pleurer la disparition? Ne faudrait-il pas aussi mépriser d'instinct les mensonges au prix de quoi l'on s'achète dans le monde un faux air de sagesse? De ce point de vue les immoralistes sont-ils bien toujours les plus immoraux? J'avance

I'hypothèse -

au risque de les agacer fortement -

qu'on

pourrait trouver plus de moralité vraie chez certains historiens de la morale "ne respectant rien" ni aucune doctrine religieuse, y compris les droits de I'Homme, ne prétendant pas non plus enseigner aux nations l'art de vivre mais à quelques hommes déjà celui de lire, de relire et de bien lire les vieux tyrans de la morale, qui osèrent nous apprendre à vivre pour ce qu'ils croyaient avoir pénétré les derniers secrets de la vie. 14

Que cette apologie invraisemblable ne vous fasse pas redouter je ne sais quel sermon d'un nouveau style! Les anatomistes sont gens bien élevés et de bonne humeur: ils ne vous feront certainement pas une obligation d'aller revisiter l'esprit du Bien au pays de nulle part.

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Conseil au lecteur

La science des textes et en particulier des vieux textes a notablement progressé au début de ce siècle et au cours du précédent; il en a résulté quelques chefs d'œuvre d'édition rigoureuse, de bonnes traductions, de "solides commentaires", et un mépris définitif de tout bavardage insoucieux de la lettre. Il en résulta également certains effets secondaires qu'il convient de ne pas négliger. Les mieux attestés pour I'heure sont une mauvaise digestion intellectuelle, une légère confusion d'esprit, une expression lourde et hoquetante, une espèce de myopie, enfin, plus ou moins prononcée, qui rend difficile la perception des idées générales, assez fréquentes dans les dialogues platoniciens comme du reste dans la plupart des textes philosophiques. Notre petite inquisition voudrait autant qu'il est possible épargner au lecteur ces conséquences dommageables du progrès scientifique. Elle tient en réalité que la lecture est un art, et que l'aptitude à l'exercer comme il faut (à bien lire) est en règle commune inversement proportionnelle aux prétentions scientifiques du lecteur. Parce qu'il écrit de son côté avec un art achevé entre les lignes, ann de révéler sans jamais divulguer ses plus propres pensées, Platon par-dessus tous les autres met à l'épreuve cet art de la lecture.

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Il est donc fortement conseillé: en premier lieu de lire d'une traite pour le moins chacun des chapitres et mieux l'ensemble; de reprendre ensuite au fur et à mesure, grâce au dossier placé à la fin, le pénible et nécessaire travail interprétatif qui a fondé nos conclusions: c'est alors courageux lecteur que tu abandonneras ton rôle habituel de patient pour devenir agissant, que tu essaieras une façon de lire et de voir, que tu regarderas par toi-même, interpréteras toi-même un antique regard posé sur la vie et qui ne la regarde jamais que depuis la vie, au gré des âmes douées du pouvoir de ressusciter la pensée VIve.

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PREMIÈRE PARTIE

JE NE SUIS PAS CETTE CHOSE

1 - L'âme et la chose. 2 - Un nouveau corps. 3 - Mais le vieux corps est toujours là. 4 - Moi, Socrate, je suis une âme. 5 - Première énigme.

1

Touchant la vraie nature et l'existence de l'âme l'historien ne peut se prononcer, empêché qu'il est par le sentiment du devoir. Quant à l'idée commune de l'âme, rien ne lui défend d'en chercher ou d'en rappeler l'origine; et si jamais il remonte loin en arrière jusqu'à ce recul intérieur du sujet humain ou bientôt humain devant une chose mystérieuse, étrangère et cependant personnelle, menaçant l'observateur au plus intime et comme à la source de son regard, il n'outrepassera point sa compétence. Partout en effet l'âme déclare pour chacun des hommes qui depuis l'aurore se sont reconnus en elle: Non! je ne peux pas être cette chose qui me promet en une fois la pourriture et l'absence, non, non, je suis autre chose, un autre corps, une miniature invisible, ou un double très subtil, une ombre, ou une lueur, une buée, un souffle quelconque, un papillon, enfin n'importe quoi où se puissent réfugier ce moi et cette expérience du monde que je suis, à tout le moins le sentiment vague d'une présence où je me pourrais survivre. D'un point de vue historique il n'est plus permis de douter que l'âme, longtemps avant qu'on ne songeât à en "démontrer" 21

l'existence, naquit de l'imagination horrifiée du premier parmi les vivants de cette terre à voir et dès lors à pressentir le commun désastre. Mais quittons-nous un moment ce point de vue, il n'est pas moins sûr que l'apparence et l'idée du corps dont celles de l'âme résultèrent nous semblent maintenant fort primitives. N'est-il pas lourdement réel, trop matériel, ce corps, trop corporel si l'on peut dire? Une chose à côté des autres et qui tient de la place, qui se cogne et se casse, qui est pressée par d'autres qu'elle cogne presse et brise à son tour, une chose qui se transforme et s'achemine vers l'inexorable flétrissure et la désintégration: pouvons-nous faire tenir là-dedans toutes les dimensions du corps?

2 Cela pourrait être assez difficile car la philosophie

contemporaine - avant tout l'école dite phénoménologiquenous a bon gré, mal gré enseigné à déprendre le sens de notre propre corps du sens que le nom du corps en général impose. Nous entendons sur le champ nous aussi, assurément, qui nous rapporte qu'on vient de retrouver le "corps" de la victime, ou d'inhumer celui du défunt; mais notre réflexion entière ne peut plus tenir dans cette pensée tout uniment réaliste. D'une certaine façon notre corps est devenu moins corporel qu'autrefois... Nos ancêtres puérils croyaient qu'un homme est fait de bric et de broc, de visible et d'indivisible: de deux choses qui se rencontrent et à la fin se séparent; que la chose exposée au regard, pour vivre, a besoin d'une insufflation de la vie par l'autre, l'invisible, et qu'elle n'est en vérité elle-même qu'après avoir rendu la vie, rendu l'âme; que notre corps est ainsi 22

l'instrument de lui-même inerte et ignorant dont une âme par nature vive et connaissante "se sert" pour connaître le monde... Mais nous ne sommes plus si naïfs et ne pensons plus que le corps "nous" soit à ce point étranger. Au contraire, voici qu'il paraît maintenant selon une dimension essentielle de lui-même constituer la vie et le sujet que nous sommes. Et puisque notre langue ne suffit pas à comprendre ce nouveau corps, on cherche pour lui des formules susceptibles de corriger la vieille pensée: on envisage un corps en première personne, qui nous serait propre, qui serait lui-même vif et conscient, sensible, plus charnel que corporel, et d'une pointe qui résume tout: qui serait un "corps subjectif'. Car nous voulons désormais penser le corps à l'encontre de la pensée archaïque du corps.

3 Mais le nouveau penser doit-il simplement évanouir l'ancien? Et la vieille idée du corps se laissera-t-elle aisément oublier? L'auteur d'un roman contemporain, une française, ellemême bien accordée à son temps (et nullement ignorante au surplus de la contestation du chosisme des anciens par quelques phénoménologues de ses amis), a peut-être d'une certaine manière déjà répondu. Dans la conclusion des Mandarins Simone de Beauvoir en effet relate comment, le temps "d'un éclair", devant elle se ressuscita la grossière et puérile et naïve mais peut-être l'insurmontable apparence de la chose de mort qui nous regarde et que nous sommes... "... j'ai pensé dans un éclair: "Il est vieux" ! Il m'a souri, son regard était toujours aussi jeune: mais son visage a commencé à se défaire, il se défera jusqu'au jour où il se décomposera... Je regardais ses
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dents,' il n'y a que ça de loyal dans un corps: les dents où le squelette se découvre,' je regardais le squelette de Robert et je me disais: "il attend son heure". L'heure viendra. On nous laisse languir plus ou moins longtemps, mais il n'y a jamais de grâce. Je verrai Robert couché sur un lit, le teint cireux, un faux sourire aux lèvres, je serai seule devant son cadavre... Chacun est seul, enfermé dans son corps, avec ses artères qui durcissent sous la peau qui se dessèche, avec son foie, ses reins qui s'usent et son sang qui pâlit, avec sa mort qui mûrit sourdement en lui et qui le sépare de tous les autres". Le sentiment que le corps est une chose, obligé peut-être à se terrer au fond de la conscience, a-t-il pour autant disparu de notre vie? L'avonsnous "surmonté" ? En ce qu'il éclipse devant la pensée les autres aspects du Corps, pareil sentiment peut bien être une erreur; mais oublier cette erreur serait une autre erreur. Il y a une vérité affective, une éternelle vérité d'angoisse dans l'image et la pensée du compagnon précaire qui nous doit engloutir dans son propre naufrage. Et ce n'est pas sans doute la moindre utilité de la philosophie ancienne que de nous remémorer cette part d'antiquité en l'homme que la réflexion de l'homme semble-t-il ne connaît plus, ou ne veut plus reconnaître. 4 Écoutons du moins sans morgue un philosophe que Platon représenta souvent et qu'il représenta une fois, en particulier, discutant avec quelques amis un jour, et une nuit entière, de l'âme et du corps et de leur union provisoire, de leur séparation, et des effets de leur union et séparation. "Une fois que l'homme est mort sa part visible, le corps, celle qui repose dans le milieu visible, bref ce que nous appelons un cadavre, 24

doit se défaire se désagréger et s'évaporer..." Ce philosophe qui toujours composait et premièrement divisait I'homme en âme et corps, en deux choses (ce sont ses propres termes) que la mort séparait l'une de l'autre, ce philosophe athénien s'appelle

Socrate - vous l'aviez déjà reconnu - et les funéraillesdont il
parle dans ce dialogue sont les siennes. Au vrai il se moque un peu du détail de la cérémonie. A son ami Criton, en la présence duquel il vient apparemment de "démontrer" l'immortalité de l'âme, mais qui ne semble pas tout à fait convaincu et qui lui demande quels honneurs funèbres il souhaite qu'on lui rende, il rétorque en "riant doucement" (- et la tragédie tourne à la comédie) qu'il faudrait déjà l'attraper. "Ah, mes camarades! je n'arrive pas à persuader Criton que je suis, moi, ce Socrate qui maintenant discute et ordonne chacun de ses propos..." Avec Socrate et tous les hommes l'ami incrédule partage ce sentiment que le moi n'est pas la chose périssable ordinairement appelée le corps; peut-être, même, aurait-il pu réciter comme il faut la "démonstration" de Socrate, et toute la "doctrine de l'âme immortelle". Mais pas plus qu'une pensée innocemment fantaisiste ne parvint à dissiper jamais l'angoisse primitive, pas davantage Criton n'a pu endormir avec les raisons du maître le sentiment que la chose étrangère en principe au moi de façon inexplicable tient ce moi dans son pouvoir et l'emportera dans la mort. Et donc une dernière fois, par un bon mot, Socrate essaie de persuader la doctrine: tu peux toujours courir, Criton, ce n'est pas moi que tu attraperas et que tu feras brûler ou que tu mettras en terre, à ton gré; car je ne suis pas ce corps et bientôt le cadavre qui en découvrira la vérité; non moi je suis autre chose, une autre chose et impérissable: je suis une âme qui pense et qui ne meurt pas, qui ne se délitera pas comme la chose visible et corruptible où tu me veux claquemurer. 25

5 Socrate, et derrière lui Platon, sont-ils eux-mêmes tout à fait convaincus? Pourquoi donc alors, après qu'il a tant raisonné afin semble-t-il de prouver à Criton et d'autres la persistance de l'âme malgré la décomposition du corps, pourquoi Socrate laisse-t-il soudain accroire qu'il n'a rien fait d'autre en vérité que "persuader" ses amis présents et futurs? La question s'impose d'autant plus qu'un autre personnage de Platon, athénien lui aussi, et lui aussi à propos de la question des funérailles, affirme lui aussi qu'il convient de persuader aux hommes (et non point démontrer) la théorie du moi immortel. Il reviendrait au législateur, selon l'Athénien des Lois, d'accréditer auprès des citoyens l'idée "que l'âme surpasse du tout au tout le corps... et que chacun de nous, dans sa réalité, est immortel". Admettons que l'auteur ait jugé inaptes à la philosophie la plupart des administrés de la cité imaginaire que construit en paroles son personnage. Mais les intimes de Socrate réunis autour de lui la veille de sa mort valaient certainement beaucoup mieux aux yeux de Platon que la majorité des hommes! N'ontils pas suivi l'argumentation qui leur fut dispensée afin peut-être de les consoler, de les exhorter en même temps à se bien conduire et prendre soin de leur moi invisible, mais qui n'en faisait pas moins appel à leur puissance de juger en raison? Que signifie alors cet aveu d'impuissance prêté au meilleur soldat et plus grand ami de la raison? Platon aurait-il reconnu ainsi - on ose à peine formuler I'hypothèse - un échec, et un échec nécessaire? Nous allons voir en effet qu'il estima par-devers lui la théorie platonicienne de l'âme incorporelle absolument indémontrable - et fausse. 26

COMMENT PLATON A FENDU L'ÂME ET LA VIE HUMAINE ET DU MÊME COUP NOUÉ SA TRAGÉDIE

6 - L'être absolument invisible. 7 - Platon réveille les âmes. 8 - Le mot esprit. 9 - La double vie. Où le nietzschéen soupçonne. 10 - Mais le Il - Duplex anima. 12 - La platonisme n'est pas un manichéisme.

séparation. 13 - Beaux séjours, loin de l'œil, près de l'entendement, vous êtes mon désir... 14 - La vie écartelée. 15 - Une intrigue métaphysique.

6

Repassons les différents traits encore épars de "l'âme" sous son apparence platonicienne, en insistant moins cette fois sur l'air de famille qui la réunit à ses ancêtres que sur les

changementsnotables qui l'en éloignent. Elle serait donc - en tout cas il faut s'en persuader - une substance entièrement
distincte du corps et pouvant par là échapper à l'inéluctable désintégration que celui-ci nous annonce. L'âme est immortelle parce qu'elle est incorporelle: quoi de plus platonicien, de mieux connu, de plus ennuyeux? En sorte que le philosophe et l'historien aujourd'hui ne daignent plus tourner leur attention sur cette évidence fatiguée. Ne soyons pas si distraits, si peu courtois; gardons-nous de sous-estimer la force du génie qui osa dénuder l'âme comme jamais auparavant. Ce n'est point en effet sa petitesse ou encore sa subtilité qui chez Platon rendent invisible la chose invisible et la distinguent du corps très visible 27

que nous appelons le corps; par-delà l'invisibilité fantaisiste simplement relative des royaumes archaïques d'outre-monde, l'invisible désormais signifie une condition d'existence soustraite à la possibilité de la vision et de la perception sensible en général, une substance entièrement immatérielle parce que maintenant elle n'existe nulle part, et qu'elle est nulle part. Tant que l'être tient de la place, si infime soit-elle, la mort peut l'atteindre. Mais devant l'être tout "pur" et sans espace, où sera sa victoire? Elle n'a plus rien où mordre, à séparer d'avec luimême, à diviser, à corrompre... A vrai dire jamais Platon ne déclare que l'âme, son âme, aurait pour condition celle de l'être "immortel et indissoluble", parfaitement divin. Elle lui ressemble, elle est bien de race divine, écrit-il, et chose divine, et ce qu'il y a en nous "de plus divin" - sans nous donner à aucun moment l'assurance que l'être nu et sans corps est bien l'être de l'âme. Platon en vérité nous cache quelque chose!

7 Quelques paroles empruntées aux personnages de l'Athénien et de Socrate nous ont appris d'autre part en quoi consiste plus précisément cette substance qu'il souhaitait que l'on tienne pour naturellement indestructible. Le ton enjoué ou solennel, l'un et l'autre souvenons-nous affirment premièrement que l'âme est en chacun des hommes la partie solide et véritable (la réalité du moi humain) ; deuxièmement qu'elle a de la personnalité, ou de l'individualité, si bien qu'un nom propre la peut désigner (moi, Socrate) ; et puis en troisième lieu, que l'exercice de la raison constitue son être et sa vie Ue suis ce qui maintenant discute...). Homère s'était donc bien trompé qui 28

voyait en l'âme une inconsistante apparence, une ombre, et dans le corps la réalité de l'homme: c'est évidemment tout le contraire. Et le grand poète aussi avait tort de penser et de faire accroire que notre âme serait une force vivifiante obscure à ellemême, une chose qui donne la vie sans vivre pour elle-même, privée de conscience et d'intelligence (lesquelles en effet dans la vision homérique nous venaient du corps et très exactement des bronches, ces phrénes dont nos psychiatres ont gardé le souvenir). À cette représentation végétative de l'âme et de sa persistance après la mort Platon oppose que vivre c'est pour le moins avoir le sentiment de vivre, et que la vie en outre est d'autant plus vivante qu'elle est plus intelligente. La mauvaise nouvelle était fausse; quoi qu'il arrive nous ne sommes point promis à survivre dans le "sombre Hadès" sous les apparences de fantômes pour toujours ensommeillés; car notre âme de nature et d'origine est "lumineuse", naturellement vigilante et foncièrement éprise des lumières de l'intelligence. Qu'elle ne songe point à concourir avec la lumière plus puissante qui lui donne à voir les fameuses idéaï , les aspects, pour parler notre langue, rigoureusement immatériels et incorruptibles dont serait faite la réalité la meilleure et la plus certaine; mais elle peut "toucher" ou "regarder" ces aspects tout purs, impalpables, invisibles, et dans ce contact et ce regard très chastes (purement intellectuels) s'unir avec la souveraine lumière d'une substance toute divine. Les poètes, allez, ne connaissent rien à la vie. Penser, devenir intelligent et lucide, devenir soi-même en faisant preuve d'intelligence, et prouver de cette manière sa parenté avec la source et l'objet plus qu'humains de la pensée humaine, telle est cette fois Platon le jure la vocation de l'âme.

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8 Une chose plutôt incorporelle mais bien vivante et surtout pensante, et qui serait notre moi véritable: ne pourrait-on résumer cela en posant bonnement que l'âme d'obédience platonicienne est une chose "spirituelle" ? La formule est pratique, tout le monde l'emploie, et depuis longtemps. Un historien digne de ce nom toutefois ne devrait-il point objecter à cet usage innocent que l'esprit ainsi entendu ne se rencontre jamais dans les dialogues de Platon, qu'il y est encore tout venteux et matériel, pneumatikon, rien moins que "spirituel" ? et que beaucoup de sens aujourd'hui, et c'est le plus ennuyeux, apparaissent en désordre dans ce nom utilisé sans qu'on y prenne trop garde pour signifier en même temps ou séparément une réalité immatérielle, une ou plusieurs facultés intellectuelles ("le spirituel et l'intellectuel sont une même chose", disait Bossuet), ou bien et de façon plus vaporeuse, pour éluder semble-t-ille gros mot de religion, le "rapport à Dieu"? Nous concéderons. Mais une fois reconnu, I'horrible péché d'anachronisme n'est plus un péché; quant à la confusion elle nous permettra justement de bien et vite caractériser une substance d'ordre immatériel, à vocation intellectuelle, et de surcroît, peut-être (on en discutera ultérieurement), apparentée à Dieu ou quelque dieu qui lui ressemble. Ainsi, nous

l'admettrons, l'esprit est l'esprit même de l'âme platonicienne.

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9 Hélas! l'expérience montre que la vie de I'homme n'est pas celle d'un pur esprit et que notre âme ne peut vivre de façon durable par la seule intelligence. Le corps est là, qui s'impose à nous la vie durant, qui se fait sentir à l'âme et lui fait sentir les autres corps du monde. Ce n'est pas sa vocation et pourtant l'âme se doit tourner aussi vers la chose corruptible pour s'occuper d'elle: lui donner la vie, la maintenir en vie, en général "répondre de la vie" pour ce corps par définition étranger à la vie. Elle n'est donc pas entièrement esprit mais plutôt une nature amphibie, partagée entre son aspiration naturelle et une occupation contraignante. - Ne fut-elle ennoblie selon l'esprit que pour mieux nous faire éprouver I'humiliation en quoi devait consister pour elle "le soin du corps" ?

10 On se tromperait lourdement il est vrai en supposant que la substance corporelle paraissait à Platon en elle-même une chose mauvaise. Impossible de nier (en bonne orthodoxie platonicienne) que les plus beaux corps ont moins de beauté, leur substance moins de valeur que la réalité sans corps. Mais il ne fallait pas davantage refuser au monde corporel ni la beauté ni une certaine bonté intrinsèque; le grossier dualisme substantiel des Manichéens semble de ce point de vue faire grimacer la 31

philosophie platonicienne, laquelle n'a jamais vraiment infusé le mal dans la réalité des corps. Un corps tout seul, considéré précisément et formellement en lui-même, ne pouvait être ni malheureux ni non plus - par hypothèse - malfaisant pour autre chose; or le mal selon Platon ne veut rien dire sauf le malheur et la malfaisance. Ce n'est qu'en relation avec autre chose, et notamment une chose vive et consciente, que le corps apparaissait une chose mauvaise, à savoir néfaste, nocive, dommageable, affolante... Lorsque Socrate maudit "l'égarement du corps", ce n'est donc pas exactement le corps qu'il maudit, mais bien la déraison de l'âme à cause du corps (les professeurs de rhétorique appellent cela une métonymie). Sous le nom du corps Platon méprisa en vérité l'effet nocif de la rencontre de l'âme et du corps. La terrible malédiction de Socrate rapportée

par Phédon - Loin du corps! Vive la mort! - à la considérer
de près n'était somme toute qu'un "mot d'ordre" susceptible de claquer fort et de mobiliser la troupe. Mieux appropriée au style de l'exhortation, l'adversité apparente de deux choses signifiait plus profondément le conflit d'une âme qu'on croyait partagée entre sa profonde nostalgie du bonheur spirituel et la nécessité malheureuse de sentir. Son "tombeau", l'âme de Platon le portait en soi; à cause du corps mais en elle-même, elle sombrait dans cette maladie affreuse, dans ce grand malheur, le mal de sensibilité... C'est l'âme et c'est la vie, une certaine forme de vie, que méprisait au premier chef et en réalité le grand "contempteur du corps"... Haïssable était ce nous en nous occupé d'autre chose que de "nous-mêmes", cette partie de l'âme occupée du corps et par le corps, immergée en lui pour le servir et lui profiter, façonnée par lui et comme elle-même passée dans le corps, devenue corps.

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11 Après "nous" avoir ainsi déchiré ne fallait-il pas vaille que vaille nous raccommoder? Faire tenir ensemble et la vraie et la fausse, et la bonne et la mauvaise vie? Mais comment? Quelle âme pouvait-on bien construire qui permettrait aux hommes, tout en accomplissant leur misérable office mortel, d'atteindre néanmoins le terme divin? Réalisez les deux consciences de l'âme qui deviennent ainsi non plus seulement deux orientations mais bel et bien deux choses distinctes, deux sortes d'âmes; maintenant fermez la scission, aboutez l'une à l'autre les deux substances, dès lors conjointes en l'unité apparente d'un esprit à deux étages; enfin, soumettez l'une à l'autorité de l'autre: vous aurez la solution que Platon inventa pour unir dans une âme les deux vies qu'il entendait séparer. Pouvaient ainsi cohabiter en "nous" la conscience mauvaise et puis, à part, audessus, la bonne et la divine pensée. Le mortel et l'immortel se partageaient notre âme comme il arrive aux couples en instance de divorce de partager pour quelque temps encore une même demeure: chacun chez soi.

12 Le personnage du physicien Timée nous fait visiter le duplex, retraçant par la même occasion I'histoire des travaux. Une histoire quelque peu fantastique... Après avoir reçu d'on ne sait trop quel artisan divin "le principe immortel de l'âme" 33

d'autres dieux, qui l'assistaient et finissaient sous ses ordres de peupler le monde, "tournèrent pour cette âme un corps mortel, lui donnèrent pour véhicule tout ce corps, et construisirent en sus dans celui-ci une autre espèce d'âme, celle qui est mortelle et contient en soi des affections terribles et nécessaires... Redoutant à cause de ces dernières de souiller l'élément divin, à part de cet élément, ils installent le mortel à demeure dans une autre partie du corps, établissent entre la tête et la poitrine un isthme et une frontière, disposent le cou à la façon d'un intermédiaire, tout ceci pour qu'il y ait séparation "... Laissons dormir les multiples énigmes contenues dans cette histoire préhistorique et notamment celle, toujours la même, d'une âme en principe immatérielle - et néanmoins étendue, allongée de la tête aux pieds... Mais voyez cet isthme de la honte, ces cloisons et ces frontières machinées par les dieux ou la Nature dans notre corps: le sens et l'intention n'en sont-ils pas limpides? Nous isoler nous-mêmes de notre nous inférieur et le mettre jusqu'à la fin, si l'on peut dire en quarantaine, confiné en bas dans une sorte de lazaret individuel, l'imaginatif et le très éloquent physicien nous laisse-t-il douter que ce soit pour nous "le meilleur" ? La Nature, dit-il, le permet... : ainsi devons-nous vivre en haut le plus souvent possible, oublier le maudit voisin qui se prend pour nous, continuer sans doute à voir et entendre, à souffrir et goûter le plaisir, puisqu'il le faut, mais avec l'indifférence que méritent ces occupations sordides. Le soin du corps, autant qu'il semble, n'abrogeait pas la prescription fondamentale du "souci de l'âme".

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13 Cet égoïsme spirituel que prône obstinément dans les dialogues le personnage de Socrate (le franc moraliste) n'exige pas une réflexion continuée sur soi-même, on ne sait quel narcissisme philosophique (pas plus que le soin du corps une conscience expressément tournée vers lui). Avoir souci de son âme, pour Platon, ce n'était rien d'autre que vouloir penser et vivre par la pensée. Quand elle pense, croyait-il, tant qu'elle "regarde" la substance divine, l'âme des hommes retourne et séjourne chez soi: elle quitte un logement de fonction indigne, elle se débarrasse d'une conscience parasite, commence à découdre sur elle-même le pan de vie qu'elle traîne en ce monde, - toutes images fidèlement platoniciennes, - pour ne plus rien connaître sinon en elle-même au moyen d'elle-même. Sans même y réfléchir, du simple fait qu'elle agit selon l'intelligence, elle revient à soi et retrouve la lucidité que les sensations lui font perdre comme ceux que la maladie avait rendus méconnaissables auxquels nous déclarons, quand ils ont repris leurs belles couleurs, qu'ils sont de nouveau "eux-mêmes",

ainsi l'âme humaine, après avoir retiré son masque mortel une fois déshumanisée - semblait revivre et redevenir soimême... L'obscurité sensible nous obligeait à vivre en nous comme l'ombre de nous-mêmes, dans une âme qui n'est que l'ombre portée du corps; d'extraction divine et naturellement pures, nos pensées nous retiraient loin de la terre dans notre propriété originelle, et dans l'âme, rallumaient "l'âme ellemême", faisaient briller l'esprit. Viendra-t-il enfin, dut se languir
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Platon, le Jour de la pensée, de la vraie vie! et ce jour et cette heure où la mort achèvera de nous purifier, dépouillant de nousmêmes comme une chrysalide la chose corruptible qui nous oppresse... Ah le grand bonheur que celui d'une âme enfin "seule et à part soi" 1...Tremblant déjà peut-être d'entrevoir la divine métamorphose, il la devinait, cette âme surhumaine, abouchée avec l'incorporelle Vérité, toute pure devant Le Pur et par lui saintement régalée. De cette félicité, plus rien ne la pourrait distraire, car plus rien ne viendrait du dehors couvrir de son vacarme ou de ses nuées la science perpétuelle, non, plus rien, "ni l'ouïe ni la vue, ni la douleur, ni certain plaisir"...

14 Le service corporel obligatoire n'empêchait donc point les aspirations divines, qu'il rendait seulement plus poignantes. Cependant notre âme au total, vous le voyez, demeure une chose assez contradictoire. Les deux fonctions antagonistes sans doute relevaient en droit de deux espèces d'âme bien distinctes; mais enfin la vie et la conscience humaines ont leur unité, qu'aucune théorie et même la plus schizophrénique ne peut tout à fait renier. N'était justement la vogue ancienne et durable de la scission platonicienne "infernale" (disait Heidegger) personne ne croirait passer pendant la veille d'un moi spirituel à un moi bestial, ou l'inverse, d'un étage de la conscience à l'autre selon que domine l'intelligence ou la sensibilité. Il nous semble au contraire que malgré leur évident contraste, I'hostilité mutuelle parfois, un même sujet de conscience soutient ces diverses modalités de la conscience. Et Platon lui-même à l'ordinaire suppose comme malgré soi l'unité réelle de nos multiples états
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