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L'ETHIQUE DANS LA PRATIQUE DES SCIENCES HUMAINES : DILEMMES

De
304 pages
Des chercheurs en sciences humaines et sociales ont voulu réfléchir à ce que " l'éthique " signifie dans leurs propres pratiques. Ils ont montré en quoi ils s'impliquent, comment ils (re)pensent la scientificité à la lumière de l'éthique, quels principes ils pouvaient dégager, quelles valeurs sous-jacentes expliciter. Chacun a choisi son mode de présentation : fiction cinématographique, récit, analyse, entretien, références à des auteurs, réflexion théorique…
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L'ETHIQUE

DANS LA PRATIQUE

DES SCIENCES HUMAINES: DILEMMES

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions
Marcel NORDaN, Quelques énigmes scientifiques de l'Antiquité à notre temps, 1999. Alexandra ROUX, La question de la mort, 1999. Bourahima OUATTARA, Adorno et Heidegger: une controverse philosophique, 1999. Agemir BA VARESCO, Le mouvement logique de l'opinion publique, 1999. Michel VERRET, Dialogues avec la vie, 1999. Nicolas FÉVRIER, La théorie hégélienne du mouvement à Iéna (1803-1806), 1999. David KONIG, Hegel et la mystique germanique, 1999. Gérald HERVÉ et Hervé BAUDRY, La Nuit des Olympica, Essai sur le national-cartésianisme (4 tomes: Descartes tel quel, Descartes inutile, La France cartésienne, Adieu Descartes), 1999 : Mohamed RACHDI, Art et Mémoire, 1999. Agnès CHALIER, Des idées critiques en Chine ancienne, 1999. Rémi TEISSIER du CROS, Jean Calvin. De la réforme à la Révolution, 1999. Béatrice DURAND, Le paradoxe du bon maître, 1999. D. BERTHET (sous la direction de), Art et Critique Dialogue avec la Caraïbe, 1999. SaÏd CHEBILI, Figures de l'animalité dans l'œuvre de Michel Foucault, 1999. Maryvonne DA VID-JOUGNEAU, Antigone ou l'aube de la dissidence, 1999.

L'Ouverture philosophique

P.A. Adler, P. Adler, B. Bergier, H. Béiille, J. Dubost, M.-C. Dupré, E. Enriquez, J. Feldman, D. Guillier, R. C. Kohn, J. Hassoun, J.-L. Le Grand, A. Perraut Soliveres, M.-N. Sarget, M. Vicente coordonné par Jacqueline Feldman et Ruth Canter Kohn

L'ETHIQUE

DANS LA PRATIQUE

DES SCIENCES HUMAINES: DILEMMES

L'Harmattan L'Harmattan Inc. 5-7,rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

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Issu du même séminaire : J. Feldman, J-c. Filloux, B-P. Lecuyer, M. Selz, M, Vicente (sous la direction de), ETIllQUE, EPISTEMOLOGIE ET SCIENCES DE L'HOMME Paris, L' Harmattan, 1996.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8787-4

SOMMAIRE

Les auteurs.
Introduction:

.........

...

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7 11 25 27 51 67 79

Jacqueline Feldman .....................................

SUR LE TERRAIN.. ....... Manuela Vicente: Lola fait les vendanges: récolte de données en sociologie qualitative .................. Marie-Noëlle Sarget : Les risques de la recherche: l'exemple d'une étude du parti socialiste chilien................................... Judith Hassoun : L'implication éthique: rencontres avec des femmes malades du sida en Côte-d'Ivoire.............................. Anne PerrautSoliveres: Contradictions éthiques du praticien-cherc heur..............................................................

ITINERAIRES .. 97 Marie-Claude Dupré: La ballade du chercheur de fond........ 99 Jean Dubost : De l'expérimentation à la clinique: l'intervention psychosociologique ......... 111 Jacqueline Feldman: Valeurs, Science, Institution: une traversée en trois temps.......................................................... 131 DE QUELQUES NOTIONS Patricia A. Adler et Peter Adler: L'autocensure dans les sujets sensibles Bertrand Bergier: La restitution Hélène Bézille : De l'usage du témoignage dans la recherche en sciences sociales Jean-Louis Le Grand: Ethique, étiquettes et réciprocité dans les histoires de vie RÉFLEXIONS THÉORIQ UES Ruth Canter Kohn : Résonance et raisonnement: travail de chercheur en sciences humaines Danielle Guimer : Implication, éthique, épistémologie en sciences sociales: une recherche en analyse institutionnelle.. Eugène Enriquez: La recherche et l'intervention psychosociologiques à l'épreuve de l'éthique 161 163 181 201 223 247 249 265 281

Les auteurs
ADLER Patricia A.
Formation: sociologie Principales publications: Wh£eling and Dealing, New York, Columbia University Press, (nouvelle édition 1993). Backboards and Blackboards, Columbia University Press, 1991 (en collaboration avec Peter Adler). Editeur, avec Peter Adler, du Journal of Contemporary Ethnography, et de Sociological Studies of Childe Development. Statut actuel: Assistant Professor, University of Colorado, Boulder, Colorado, USA ADLER Peter Formation: sociologie Principales publications: Backboards and Blackboards, New York, Columbia University Press, 1991 (en collaboration avec Patricia A. Adler). "The sociologist as celebrity: the role of the media in field research", Qualitative Sociology, 7, 1984, 310-326. Editeur, avec Patricia Adler, du Journal ofContemporary Ethnography et de Sociological Studies of Childe Development. Statut actuel: Associate Professor, University of Denver, Colorado, USA BER GIER Bertrand Formation: sociologie Principales publications: Compagnons d'Emmaüs, sociologie du quotidien communautaire, Paris, Editions Ouvrières, 1992. Les affranchis, parcours de réinsertion, Paris, Desclée de Brouwer, 1996. Statut actuel: Maître de conférences, l'Université catholique de l'Ouest, Angers BEZILLE Hélène Formation: psychologie clinique, psychosociologie Principales publications: "Les Interviewés parlent" in A. Blanchet et al. L'Entretien dans les Sciences Sociales, Paris, Dunod, 1985. "La recherche en train de se faire: entre rigueur et compromis" (en collaboration avec Manuela Vicente), in J. Feldman et al. Ethique, Epistémologie et Sciences de l'Homme, Paris, L'Harmattan 1996. "Représentations de l"'exclu" et traitement de l'altérité dans les pratiques professionnelles d'insertion", Document de l'INJEP, n° 23, février 1996. Statut actuel: Maître de Conférences, l'Université de Rouen.

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DUBOST Jean Formation: psychologie sociale, sociologie Principales publications: "Sur la méthode socioanalytique d'Elliott Jaques", Introduction à Elliott Jaques, Intervention et changement dans l'entreprise, Paris, Dunod, 1972. "Une analyse comparative des pratiques dites de Recherche-Action", Connections, n043, Editions de l'Epi, 1984. L'intervention psycho-sociologique, Paris, PUF, 1987. Statut actuel: Professeur émérite, L'Université Paris X. DUPRE Marie-Claude Formation: anglais, sociologie, ethnologie Principales Publications: Métallurgie et politique en Afrique centrale. Deux mille ans de vestiges sur les plateaux batéké. Gabon, Congo, Zaïre, Paris, Karthala, 1997 (en coll. avec Bruno Pinçon). Batéké. Peintres et sculpteurs d'Afrique centrale, catalogue de l'exposition du même nom, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1998 (en coll. avec Etienne Féau & al.). Statut actuel: Chargée de recherches au CNRS I Laboratoire de dynamique religieuse et pratiques sociales anciennes et actuelles, Clermont-Ferrand. ENRIQUEZ Eugène Formation: philosophie, sociologie, psychologie. Principales publications: De la horde à l'Etat. Paris, Gallimard, 1983. L'organisation en analyse. Paris, P.U.F., 1992. Les jeux du pouvoir et du désir. Paris, Desclée de Brouwer, 1997. Statut actuel: Professeur émérite, l'Université de Paris 7-Denis Diderot. Co-rédacteur en chef de la Revue internationale de psychosociologie. Ed. Eska. FELDMAN Jacqueline Formation: mathématique, physique, sociologie Principales publications: La sexualité du Petit Larousse ou le jeu du dictionnaire, Paris, Tierce, 1980. Edition québécoise: Le jeu du dictionnaire. Sexualité et sexisme du Petit Larousse, Montréal, S.C.E./L'Etincelle. Moyenne, Milieu, Centre: Histoires et usages, Paris, Editions de l'EHESS, 1991 (co-responsabilité avec G. Lagneau et B.Matalon). Ethique, Epistémologie et Sciences de l'Homme. Paris, L'Harmattan, 1996 (Co-responsabilité avec J.-C. Filloux, B.-P. Lécuyer, M. Selz et M. Vicente).

Les auteurs

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Statut actuel: Directeur de Recherches au CNRS, Groupe d'Etude des Méthodes de l'Analyse Sociologique, Paris. GUlL LIER Danielle Formation: Psychosociologie, sociologie. Principales publications: "Socianalyse et consultation professionnelle: de la socianalyse aux pratiques socianalytiques", Analyse institutionnelle et éducation. POUR, L'Harmattan, Paris, N° 144, 1994. "Vers la consultation socianalytique. La démarche socianalytique dans les pratiques d'intervention et de formation", Socianalyse et ethnosociologie Pratiques de formation / Analyses, Université Paris 8, Oct. 96, n032. "Implication: des discours d'hier aux pratiques d'aujourd'hui", Les Cahiers de l'implication, Laboratoire de Recherches en Analyse Institutionnelle, Sciences de l'éducation, Université Paris 8, hiver 97/98, n° 1. (en coll. avec D. Samson). Statut actuel: Chargée de cours, l'Université de Paris 8, membre associé du Laboratoire de Sciences de L'Education (équipe LRAI du LSE). HASSOUN Judith Formation: démographie, sociologie Principales publications: Fe11111U!s d'Abidjan!ace au sida, Paris, Karthala, 1997. Statut actuel: Chargée de recherche au Centre d'Etudes Sociologiques aux Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles. KOHN Ruth Canter Formation: sciences de l'éducation, sociologie, lettres classiques Principales publications: Les enjeux de l'observation, Ire édition Paris, pup, 1982; 2e édition Paris, Anthropos, 1998. Les voies de l'observation (en coll. avec Pierre Nègre), Paris, Nathan, 1991. "Vers une intelligibilité complexe de la formation des enseignants", Postface à La vidéo-formation : autres regards. autres pratiques, sous la direction de Gérard Mottet, Paris, L'Harmattan, 1997, pp. 379-392. Statut actuel: Professeur émérite, l'Université Paris 8. LE GRAND Jean-Louis Formation: sociologie, sciences de l'éducation Principales publications: Les histoires de vie, Paris, pup, "Que sais-je?", 1993 (en coll. avec
Gaston Pineau). "Epistémologie et implications: vers une heuristique implicationnelle ?", Les sciences de l'éducation pour l'ère nouvelle, Recherches n, n059, 1992.

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"La bonne distance épistémique n'existe pas", Education permanente, Apprendre par l'expérience, n0101, 1990. Statut actuel: Maître de conférences, LUniversité Paris 8.

PERRAUT SOLIVERES Anne Formation: infIrmière et eadre infl11Ilier,sciences de l'éducation. Principales publications: Implication, surimplication... et estimation de soi. Les Cahiers de l'implication N° 1, Revue d'analyse institutionnelle, l'Université Paris 8, Hiver 1997/98. Implication Iatrogénie, L'éducateur, Tetouan, Janvier 1998. Praticien-chercheur. Un nouvel espace de connaissance. La recherche InfIrmière, Soins, Formations, n° 29, Paris, 1999. Statut actuel: Cadre supérieure infirmière, l'Hôpital de Bligny, Docteur en Sciences de l'Edueation. SARGET Marie-Noëlle Formation: économie, sociologie politique. Principales publications: Système politique et Parti socialiste au Chili:

un essai d'analyse
1996.

systémique, Paris, L'Harmattan, 1994. Histoire du Chili de la conquête à nos jours, Paris, L'Harmattan, Statut actuel: Ingénieur de recherches, l'EHESS.

VICENTE Manuela Formation: psychosociologie clinique Principales publications: Léna TENEVIC (pseudonyme) ."La délégation du travail de terrain en sociologie qualitative" (en coll. avec F. WEBER), Genèses, 8, 1992. Ethique, Epistémologie et Sciences de l'Homme, Paris, L'Harmattan, 1996 (Co-responsabilité avec 1. Feldman, J.-C. Filloux, B.-P. Lécuyer et M. Selz). "Les Gitans, une catégorie du sens commun", Educations, dossier "Représentations, n° 10, 1997. Statut actuel, Ingénieur, CNRS-LADYSS, L'Université Paris X.

INTRODUCTION Jacqueline Feldman*

Des chercheurs en sciences humaines et sociales ont voulu réfléchir à ce que l'éthique signifie pour eux dans leur pratique professionnelle. Le parti-pris commun était de partir de sa propre expérience sur le terrain et/ou dans l'institution. Chaque auteur a scruté les contradictions vécues et les choix qu'il était amené à faire, dans la complexité de ses rapports aux personnes et aux institutions. Comment les auteurs-chercheurs s'impliquent-ils? Comment (re)pensent-ils la scientificité à la lumière de l'éthique? Quels principes peuvent-ils dégager, quelles valeurs sous-jacentes expliciter? Chacun a choisi les formes à travers lesquelles il rend compte de cette interrogation, quitte à en combiner plusieurs: fiction cinématographique, récit, analyse, entretien à deux, références à des auteurs, réflexion théorique. Chacun a pu évoquer avec franchise, en son nom propre, ce qui, en règle générale, ressort de l'ordre du "privé", voué aux seules "conversations de couloir", alors même que les diverses décisions éthiques prises au cours de la recherche interviennent dans le déroulement de celle-ci. Notre choix a été d'exposer les contradictions, les malaises, les dilemmes qui peuvent se présenter lors de l'exercice de notre profession. Consacrer un livre à la dimension éthique de nos pratiques de recherche ne va pas sans risque. On avance en terrain miné: d'abord, par le refus, prédominant dans l'Institution, d'envisager les problèmes autrement que sous l'angle méthodologique. Ensuite, en se répandant dans la société, le mot "éthique" se galvaude. On sait encore qu'un excès de bonnes intentions peut conduire à une certaine forme d'intégrisme moral. Si nous avons tenté l'aventure, c'est que nous avons senti qu'il était temps, également dans nos pratiques de chercheurs, d'aborder la question.

* Cette introduction doit beaucoup à Ruth C. Kohn. Elle a également bénéficié de discussions avec Hélène Bézille et des réactions et suggestions de Jean-Louis Le Grand et de Manuela Vicente.

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Dilemmes

De nouveaux accents
Cette réflexion d'un groupe de chercheurs s'insère dans des problématiques plus vastes. Nous esquissons ici quatre axes d'évolution de la société et des sciences humaines qui font ressortir l'importance et les formes nouvelles du questionnement éthique aujourd'hui: l'apparition d'une éthique pratique, à côté de l'éthique traditionnellement plus abstraite des philosophes; dans les sciences humaines, un intérêt nouveau pour les questions éthiques, à côté ou en liaison avec les questions épistémologiques; un glissement du politique à l'éthique dans la considération des problèmes sociaux; enfin, une insistance sur la personne, l'individu, le sujet. En premier lieu, on remarque qu'un appel à l'éthique, discipline austère et abstraite jusque-là réservée aux philosophes, se répand aujourd'hui largement. Elle a longtemps constitué la discipline de la philosophie concernée par l'étude théorique des principes ou des fondements permettant de justifier la différenciation entre bonnes et mauvaises conduites. Les décisions concernant l'action individuelle, concrète, là où chacun se trouve tous les jours, furent alors du domaine de la morale ou de la déontologie, c'est-à-dire de maximes et de codes de conduite destinés à régler la civilité sociale ou l'action professionnelle. Aujourd'hui, l'éthique descend dans la cité, pour tenter de répondre aux questions nouvelles auxquelles nous sommes confrontés. Ces questions se débattent à différents niveaux: le Comité Consultatif National d'Ethique pour les sciences de la vie et de la santé réunit experts de l'éthique (représentants des grandes religions et des grands courants de pensée) et experts de diverses disciplines (médecins, biologistes, juristes,...) afin de prendre parti sur les problèmes posés par les avancées de la biologie et des techniques médicales!. Les Comités d'éthique d'établissement (dans les hôpitaux, les services sociaux, certaines entreprises,...) rassemblent les professionnels pour confronter les enjeux éthiques de leurs pratiques quotidiennes. On parle désormais d' "éthiciens" (spécialistes de l'éthique), d'''éthique appliquée", de "casuistique moderne" (dans la mesure où ce sont des cas concrets qui donnent lieu à la nécessité de décisions collectives) ou encore d"'éthique pratique".
1 Il a aussi été saisi, en 1992, par le CNRS, pour donner un avis sur des expériences menées par un laboratoire de psycholo$ie. Cf Gabriel Gosselin, "La coàification éthique (les sciences humaines: nécessités et risques", in Feldman et al (1996). En 1994 le CNRS s'est doté d'un Comité d'Ethique propre.

Introduction

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C'est sous cette dernière appellation que l'on peut ranger notre projet: l'éthique pratique ne veut pas risquer de se perdre dans des argumentations trop abstraites et trop poussées, qui contribuent certes à éclairer les problèmes, mais dont on soupçonne qu'elles ne peuvent véritablement aboutir à leurs solutions. Il s'agit de prendre position, ici et maintenant. Il faut alors faire confiance dans ce qu'on sent comme étant bien et maP, quitte à se trouver, le plus souvent, dans des dilemmes, dont une exigence éthique demande au moins de ne pas les escamoter. Si l'on considère à présent les rapports entre l'épistémologie et l'éthique dans les sciences humaines, on s'aperçoit qu'on assiste actuellement à l'apparition d'une réflexion plus proprement éthique, après une longue prédominance de la réflexion épistémologique. Il faut remarquer que ces disciplines, qui
appartiennent toutes deux à la philosophie l'une s'occupe du bien, l'autre du vrai, le beau étant dévolu à l'esthétique ne sont pas apparues au même moment de l'histoire. La première existe dès la naissance de la philosophie, quand il s'agissait principalement de penser la vie sage. La seconde se constitue en tant que réflexion sur la science quand, aux dix-neuvième et vingtième siècles, celle-ci tend à occuper tout le champ de la connaissance officielle, dans une rivalité certaine avec la philosophie. Les sciences humaines naissantes se démarquent de cette dernière, visant avant tout à acquérir le statut envié de "véritable science". Les préoccupations appelées alors morales sont présentes, mais subsumées dans la science, qui représente le bien fondamentaP. C'est une épistémologie "positiviste" qui va longtemps dominer, prenant les sciences exactes pour modèle et faisant sienne l'idée qu'une connaissance objective est le bien à atteindre. Mais le type (voire les types) de scientificité que ces nouvelles sciences sont en mesure d'assurer est loin d'être clair et les discussions épistémologiques, d'où dépend leur définition même, accompagnent leur développement encore aujourd'hui. L'objectivité, qui représente le gage de cette rigueur que doit satisfaire la science, est difficile à atteindre, sinon impossible. Ces dernières années, les statisticiens chargés de fournir une image aussi objective que possible de la société, ont commencé à

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2 Hume disait: "La morale est donc plus proprement sentie que jugée". Traité de la nalure humaine, liv I, 4e partie, section VI, trad. Leroy. 3 Marx énonce des "lois de l'histoire", qu'il s'agit de suivre au nom du seul principe de progrès supposé accompagner la science. Freud, tout en développant une épistémologie et une méthode de type herméneutique, compte bien VOIrses découvertes rejoindre un jour le corpus assuré de la biologie. Durkheim cherche à trouver dans la connaissance du social les règles de la moralité qui assurent, en retour, la cohésion sociale.

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Dilemmes

s'interroger sur les aspects politiques et idéologiques du choix des catégorisations qu'ils faisaient, ainsi que sur les effets de ces dernières dans la société. Dans d'autres situations, l'objectivité risque de plus de tourner en objectivation, voire en manipulation des personnes, un aspect auquel on est de plus en plus sensible. Notre projet intervient alors que s'amplifie, à côté de, et parfois contre cette épistémologie, une épistémologie qui fait place à la subjectivité et à l'implication des chercheurs, à la prise en considération de la relation entre chercheur et sujets de recherche. Le modèle positiviste de la science ne requiert de la personnalité du chercheur que ce qui lui permet de s'intégrer dans une démarche déjà existante4. L'éthique ajoute aux exigences de cette démarche celles qui proviennent du fait qu'il a affaire à des sujets humains. Sur le terrain, le chercheur rencontre des situations délicates où il ne peut pas ne pas faire intervenir des choix éthiques. Des auteurs anglo-saxons ont récemment abordé ces questions par le biais de la notion de "sujet sensible" : "un sujet qui potentiellement pose une menace substantielle à ceux qui y participent, ce qui rend problématique pour le chercheur et/ou pour le "cherché" la collecte, la possession, et/ou la diffusion des données de la recherche" (Renzetti et Lee, 1993). Par ailleurs, la science en général se voit désormais fortement questionnée, voire contestée, par des citoyens mieux informés, ce qui permet d'élargir le champ des interrogations sur la scientificité, et sur ses imbrications diverses avec l'éthique. C'est ce travail que nous tentons dans cet ouvrage. L'éthique peut apparaître en tant que frein, quand elle dresse des barrières à certaines façons de faire, mais aussi en tant qu'agent de la connaissance, quand la relation humaine qu'elle propose est source d'enrichissement réciproque. Même lorsque l'accent est ainsi déplacé sur la relation humaine, la référence à un projet de scientificité paraît importante à préserver, d'une part pour les valeurs éthiques de rigueur de la connaissance qu'il contient, d'autre part pour qu'une situation de recherche ou d'intervention ne se laisse pas enfermer dans sa seule socialité.

Passons au troisième axe: on voit assez fréquemment ce qui était considéré hier comme partie prenante du politique se ranger aujourd'hui sous le signe de l'éthique. En sociologie par exemple, certains chercheurs, marxistes et non marxistes5, jusqu'aux années quatre-vingts, cernaient des problèmes sociaux sous des angles politiques, tandis que vers la fin de ces années apparaît une
4 Ce qui n'exclue pas des situations diverses de créativité 5 Tels Barel, Bourdieu, Castel...

Introduction

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littérature qui les aborde également en termes d'éthique. Ce glissement semble correspondre, dans une société où les classes moyennes ont acquis la prépondérance du nombre, à une certaine mise en veilleuse d'une vision conflictuelle des rapports sociaux en termes de pouvoir, remplacée par celle de la prolifération de problèmes individuels, interindividuels ou inter-groupes, avec, souvent, leur pathologisation. Peut-être peut-on dire, schématiquement, que cette évolution introduit, à côté du politique comme lieu traditionnel de régulation des rapports entre le collectif et l'individu, un renvoi à l'universel et au singulier, à la fois plus vaste et plus intime - les deux pôles, justement, de toute réflexion éthique. Le politique n'en cesse évidemment pas moins d'exister pour autant. On peut peut-être anticiper pour un futur proche, après ce passage par l'éthique, un "retour au politique", qui s'appuierait sur des valeurs renforcées et des assises personnelles moins vulnérables. Il est aisé de s'apercevoir que cette insistance nouvelle sur l'éthique va de pair avec l'importance attribuée à la personne, l'individu, le sujet, devenus très largement point de référence, pivot à partir duquel voir les rapports sociaux. Cette période d'individualisme apparaI"tcomme une forme de réaction, voire de résistance, à la sur-technicisation, à l'implacable domination de l'économique dans une société mondialisée, informatisée, à la rationalisation devenue nouvelle foi. La puissance de ces forces est telle qu'elles semblent échapper aux déterminismes sociaux que l'on pouvait penser pouvoir infléchir auparavant. Face aux effritements des lieux de solidarité traditionnels, aux manques d'appartenance à des collectifs institués, les personnes courent le risque, très présent, d'une fragilisation déstructurante. D'où la nécessité de solidifier sa personnalité, afin d'être en mesure de pouvoir choisir parmi les nombreuses options proposées, en principe, par la société. C'est ainsi qu'apparaissent diverses "voies" qui permettent de travailler à son épanouissement personnel, en particulier à travers l'intérêt porté envers la connaissance de soimême, un intérêt qui peut parfois aller jusqu'à la complaisance. Cependant que la publicisation à outrance de ce qui ressortait jusque-là du privé rajoute une nouvelle forme d' aliénation6. On qualifie souvent cette évolution de "retour du sujet", ce qui rejoint la direction qui conduit à l'éthique. Une acception fait du
6 Cf la réflexion de Hannah Arendt sur "Le domaine public et le domaine privé", dans Condition de ['homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1961 et 1983, où elle parle de "l'aliénation du monde moderne, sa double retraite furant la Terre pour l'univers et le monde pour le MoL" (p. 39). En extra~lant, Ion peut voir une manière toute particulière d'envisager les deux pôles de 1 éthique.

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sujet le maître de ses actes, un être auto-nome (défini couramment comme se régissant par ses propres lois). Or l'éthique signifie une prise de responsabilité de chacun envers son propre sort et celui d'autrui, antidote espéré aux aspects déshumanisants de la société, facette d'un possible contre-modèle, retour sur scène de l'acteur. Les auteurs de cet ouvrage se placent dans cette perspective, en réfléchissant sur leur conduite dans l'observation de leur profession.

Une réfIexivité exposée
La lucidité nouvelle nécessaire pour s'y retrouver dans une société dont on souligne l'absence actuelle de repères, le travail permanent de connaissance de soi-même, la réflexion sur sa place dans le monde alentour, celle portant sur les choix à effectuer, la recherche personnelle d'un sens qui n'est plus fourni par les religions ou les utopies politiques, c'est ce que l'on appelle aujourd'hui la "réflexivité". On dit de notre société qu'elle est réflexive. Cette réflexivité se trouve en liaison directe avec le développement des sciences humaines et sociales. Les disciplines et courants relevant de la psychologie clinique, de la psychanalyse et autres techniques et théories de "développement personnel" la placent au cœur de leurs démarches. L'explicitation, à travers leur expression verbale, de situations jusqu'ici vécues et ressenties de façon confuse, en est un des éléments essentiels. Ce travail est le plus souvent entrepris dans des cadres spécifiquement conçus, qui sont des "hors-lieux" de la vie courante. Il n'est pas toujours évident de faire état de certaines vérités dans la socialité ordinaire, où des règles de conduite et de prudence engagent à une séparation entre ce qui se communique et ce qui doit rester secret. L'exposition trop franche de soi-même y est alors le fait du fou ou bien de la vedette, qui sont en deçà. ou au delà, des normes de socialisation communes. En particulier, le dévoilement de soi-même est loin d'être facile dans une profession telle que la nôtre, où le chercheur se doit d'apparaître objectif, distancié, avec une pleine maîtrise de luimême et de son travail. Nous prenons un certain risque quand nous explicitons nos contradictions, nos malaises, voire nos conflits avec des personnes de pouvoir, ou encore, quand nous tentons de dégager, d'une façon qui peut paraître naïve, certaines des valeurs qui nous guident. Ce risque va, pensons-nous, avec l'aventure du travail de clairvoyance que demande l'éthique. Mais l'exigence éthique s'adresse à soi-même et non aux autres. Chacun assume ici

Introduction

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cette sincérité selon sa personnalité, selon son choix de dire ou ne pas dire. n n'est d'aiUeurs pas toujours aisé, ainsi que le remarquent certains auteurs de l'ouvrage, de distinguer entre ce qui serait un véritable choix éthique et ce qui n'est que la soumission à des aspects acceptés de sa personnalité qui semblent s'imposer. Valeurs et désirs apparaissent souvent indissociablement liés. La réflexivité de la société s'exerce également au plan global, avec ces efforts de connaissance sur elle-même que constituent les sciences sociales. Participant à la fois de la connaissance et de l'action sur la société, les sciences sociales sont fortement tributaires de ses évolutions, évoluant elles-mêmes de telle sorte que leur identité même reste mouvante, sujette en permanence à quelque contestation. Nos sociétés démocrates envoient sur le "terrain" des sociologues, ethnologues, psycho-sociologues, parmi d'autres professionnels - psychologues, travailleurs sociaux, éducateurs, mais aussi journalistes - qui assurent des rôles d'intermédiaire pour venir en aide, mieux connaître, informer. Loin de pouvoir se dérouler en vase clos, comme dans un laboratoire, avec la possibilité de contrôler sa démarche, de recommencer ses gestes, une recherche de terrain se caractérise avant tout par sa singularité: un ou plusieurs chercheurs débarquent, de façon plus ou moins suivie, pour procéder à des entretiens, faire de l"'observation participante", remplir un contrat d'''intervention''. Singularité de chaque chercheur, qui arrive avec ses interrogations, son bagage intellectuel et affectif, ses objectifs et ses valeurs; singularité du "terrain", ensemble de personnes ayant des caractéristiques communes et contrastées que le chercheur tente de mettre à jour; singularité de leur rencontre et de leurs échanges, aventure de vie pour chacun le temps de la recherche et peut-être de ses suites. L'observation, l'intervention sont des pratiques sociales qui s'intègrent dans un contexte local politique, social, économique, culturel. Le chercheur y est souvent perçu comme déconcertant, tant sa profession apparaît mystérieuse, abstraite, pour les noninitiés. Entre lui-même et ses "sujets-objets" d'étude, la situation est fondamentalement dissymétrique. L'initiative lui revient, comme la conduite de la recherche. De plus, le chercheur n'a-t-il pas pour règle première de rompre avec le sens commun, de déconstruire les allants-de-soi? Cette attitud~ le met d'emblée en porte-à-faux avec les protagonistes du terrain. Etrangeté, pour les "objets-sujets" de la recherche, d'un projet mal appréhendé, déception de n'obtenir contre sa confiance et sa participation que des textes jugés obscurs

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où, le plus souvent, "ils ne se retrouvent pas", distanciation du chercheur qui intrigue ou irrite. L'on peut décider d'éviter cette situation foncièrement porteuse de malentendu en ne travaillant que sur documents. Ou on peut, au contraire, vouloir tirer parti de la valeur heuristique de cette relation humaine et sociale. Si l'on compare ce type de relation à d'autres socialités mieux établies (telles que la famille, la profession, les participations festives et/ou religieuses), on s'aperçoit qu'il en est seulement à ébaucher, sinon certaines codifications, du moins certains modes de faire qui pourraient convenir à la fois au projet scientifique et à une exigence éthique. La réflexion méthodologique, dominante jusque-là, a dégagé certaines formes de "postures" du chercheur engagement/distanciation, par exemple ou encore certains dispositifs pré-structurés, laissant une large place à la libre expression des personnes. La réflexion sur l'éthique, en prenant en compte les attentes, les demandes, voire les revendications des "objets-sujets" de recherche, introduit d'autres explicitations. L"'implication" du chercheur est inévitable, avec ses différents aspects, qui peuvent parfois être positifs et parfois négatifs. Le chercheur est pris dans des réseaux de relations en tant que personne individuelle et sociale. Il est observé par les observés, utilisé par eux à leurs fins stratégiques, jusqu'à inverser, parfois, la situation de pouvoir. Il aura éventuellement à choisir son "camp" afin de défendre la position de confiance acquise pour permettre sa recherche, à taire sa révolte contre certaines attitudes qu'il juge par ailleurs inadmissibles. Il doit trouver des compromis inconfortables entre son rôle de chercheur tendant à la maîtrise et à la rigueur de son travail et l'irruption dans ce travail des affects, des valeurs, parfois même des menaces, des violences. Le souci s'étend actuellement de mieux définir les "contrats" plus ou moins explicites qui sont passés entre un chercheur et ses "sujets de recherche", lors de ce qui tend, chez certains, à être perçu comme une "co-production". Viennent enfin les moments de l'écriture, de la publication et de la diffusion des résultats et des textes, autres situations sociales où joue nécessairement de l'''autocensure'' (voire, dans certains cas, de la censure), avec les problèmes de circulation des connaissances qui sont à la fois personnels, sociaux et politiques. Ainsi, à la durée de l'interaction sur le terrain peut s'ajouter celle que l'on estime nécessaire, parfois, avant de publier les résultats, afin de s'assurer qu'ils ne sont plus susceptibles de nuire. Ces divers conflits n'apparaissent en règle générale pas dans les comptes-rendus officiels publiés, où l'échafaudage doit disparaître au profit des constructions "scientifiques", où les retombées de la

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recherche sont rarement considérées. C'est le choix de ce livre de les exposer, afin que soient explorés plus amplement les problèmes éthiques rencontrés lors des projets de connaissance portant sur des êtres humains et sur leurs sociétés.
Le chercheur n'est jamais seul sur le terrain. Il garde en tête l'existence et les exigences particulières, éventuellement contradictoires, de ceux à qui il aura à rendre compte de sa recherche, commanditaires qui la soutiennent, institution qui jugera de la qualité de son travail. Les libertés de pensée et d'action qui sont en principe encouragées se trouvent limitées de fait: contraintes intellectuelles qui consistent à peser sans arrêt la rigueur de ce qu'on avance; contraintes venant des desiderata plus ou moins explicites des commanditaires; contraintes de carrière, enfin, du chercheur soumis au jugement de ses pairs. Au-delà de l'individuel et des relations avec les personnes, intervient le rôle des institutions. On retrouve ainsi les trois strates qu'envisage Ricœur, dans la formule ramassée qu'il propose pour parler de la constitution éthique de la personne: "souhait d'une vie accomplie avec et pour les autres dans des institutions justes "1. Les

institutions où nous travaillons - Université, C.N.R.S - sont-elles justes? Sur les plans matériel et organisationnel, l'institution est pour le chercheur ou l'enseignant la source des salaires qui le font vivre, des crédits qui permettent ses recherches. Il appartient à un laboratoire ou un département, dans une organisation disciplinaire qui introduit des découpages, des regroupements, selon les spécialités et les projets définis plus ou moins nettement. La hiérarchie y est très marquée, elle est censée correspondre au mérite personnel évalué par des commissions de spécialistes, où ne sont pas toujours absents les phénomènes de pur pouvoir et les
effets de mode

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Comme toute organisation sociale, cette institution a ses défauts et ses qualités. Elle répond à un but reconnu comme particulièrement important par notre société: développer des connaissances de la réalité valides, aussi sûres que possible, et les transmettre. Mais l'on sait bien que toute institution se réifie: les buts premiers s'effacent pour satisfaire à la pérennité de l'organisation. Ce phénomène est amplifié par l'accroissement sans précédent de la taille des institutions d'enseignement et de recherche, conduisant à des phénomènes bureaucratiques qui nuisent à l'efficacité.
7 Paul Ricœur, "Approches de la personne," dans Lectures Il : la contrée des philo'sophes, Paris, Seliil, 1992, 115-130; voir également Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, notamment "Le soi et la visée éthique", 202-236.

- engouements,

conformismes,

oublis.

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Le passage d'une communauté où tous se connaissaient à une cité scientifique où une sorte d'anonymat moderne a pris place apporte sa dose de problèmes. Lorsque le nombre de publications augmente exponentieIIement, comment se tenir au courant de tout ce qui se fait? Lorsque les domaines de recherche se multiplient, comment conserver une tradition de rigueur? Lorsque la productivité envahit le domaine de l'intelligence, comment la qualité ne peut-elle pas s'en ressentir? Lorsque l'enseignement s'adresse à un nombre accru d'étudiants, comment ne pas sélectionner, ouvertement ou "en douce" ? L'institution de la recherche et de l'enseignement supérieur, c'est peut-être surtout un système de reconnaissance. Des sociologues ont exploré ses modes, étudiant les distributions de pouvoir, soulignant l'importance, par exemple, de la productivité et des réseaux. Cette connaissance - réflexive - peut conduire à un certain cynisme: on apprend les règles sociales de la réussite universitaire dévoilées par la recherche - prendre des sujets à la mode, se mettre sous la houlette d'un patron influent, se citer entre amis, développer une "visibilité" à l'aide de colloques... La boucle est ainsi bouclée: la connaissance de l'institution sert à s'y intégrer au mieux, quitte à en oublier l'esprit originel. Resurgit alors la force d'une responsabilité éthique. Chacun a à décider pour son propre compte des compromis à faire entre stratégie de carrière et exigence de recherche, quand on estime qu'elles se trouvent dissociées. Dans les développements de ce texte, comme dans les diverses contributions qui suivent, on a tenu à souligner que le chercheur n'est pas neutre, au-dessus de la mêlée, hors d'atteinte, d'emblée objectif. Imaginer qu'il puisse en être ainsi serait une illusion de méU"trise, ue l'on est en droit de reprocher à un certain positivisme. q Accepter de voir ses ambivalences, ses contradictions, accepter la dose d'ambiguïté de toute relation humaine et sociale - et la situation de recherche en est une - participe à la fois de l'éthique et de l'épistémologie, à travers leurs exigences communes de vérité et de rigueur. II est clair qu'existe actuellement, autour de ces questions, un manque flagrant de préparation des chercheurs. C'est que la réflexion éthique engage chacun profondément. Nos institutions, en se voulant avant tout de type laïque, ont tenu à laisser à la discrétion de chacun la question des choix de vie et des valeurs morales, à l'exception de celles qui contribuent au travail d'une connaissance rigoureuse. D'où certaines des difficultés que nous éprouvons aujourd'hui à aborder ces thèmes inhabituels. La seule préparation véritable serait-elle la confrontation au réel, au fur et à

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mesure de l'expérience, dans des situations de responsabilité? Si un enseignement ne saurait remplacer l'expérience vivante, les situations et les réflexions rapportées dans ce livre peuvent néanmoins fournir quelques repères, quelques exemples, pour aborder avec plus d'atouts la nécessité de décisions éthiquement mieux informées lors de nos pratiques de recherche.

Histoire du projet
La confiance dans un groupe est sans doute une condition importante pour pouvoir mener ce travail de réflexion et de réflexivité. La plupart d'entre nous l'ont entrepris dans un groupe qui s'est constitué en 1989 à l'occasion de la préparation d'un Congrès Mondial de Sociologies. Il s'est trouvé que des questions proches de celles que nous désirions aborder - l'imbrication de l'éthique et de l'épistémologie, les apports et limites respectifs des approches subjectives et objectives dans les sciences humaines n'auraient pu y être discutées que dans deux des très nombreux groupes organisés, celui de la Sociologie Clinique et celui de Méthodologie. Or nous estimions que ces questions étaient suffisamment larges et importantes pour avoir droit à une certaine autonomie. Ainsi avons-nous demandé et obtenu un groupe dit ad hOC9. Le groupe français, qui a tenu à continuer ensuite le travail ébauché, s'est voulu un endroit de liberté dans l'Institution, non soumis aux règles habituelles des formations reconnues et financées par elle. Désavantage, le manque de crédits et d'aide officielle; atout pourtant, le fait de ne fonctionner que si suffisamment de gens y trouvaient leur compte: celui de pouvoir aborder, dans une atmosphère conviviale, des questions très souvent refusées dans des environnements plus orthodoxes ou déjà mieux définis. A l'occasion de chaque bilan de fin d'année, nous envisagions la possibilité d'arrêter, et nous avons cependant, chaque année, décidé de continuer. Au cours du temps, nous avons pu constater à quel point le sujet était neuf et difficile à aborder. Nous retombions sans arrêt sur des discussions concernant l'épistémologie, plus familières, où chacun avait de quoi se référencier à quelques grands noms, quelques grandes idées. Cet axe constituait évidemment aussi le premier
8 Le Congrès fut organisé par l'Association Internationale de Sociolo~ie à Madrid en 1990. Le groupe ad hoc fut impulsé ~ Jacqueline Feldman, avec I aide de B-P. Lécuyer et R. Lourau. Parmi les contnbuteurs de ce livre, Marie-Claude Dupré, Jean-Louis Le Grand et Manuela Vicente ont fait partie du groupe d'origine. 9 Demande et obtention renouvelées quatre ans plus tard, au Congrès de Bielefeld.

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questionnement dans des "sciences" à l'identité mal définie. Le fait que nous provenions de formations et disciplines différentes était source à la fois de richesse et de difficultés de communication, puisque l'éventail de nos références s'avérait très large. En 1994, nous avons organisé deux journées d'étude à la Maison des Sciences de l'Homme, dont est issu notre premier ouvrage (Feldman et al. 1996). Plusieurs participants avaient indiqué de façon concrète quelques problèmes éthiques qu'ils avaient rencontrés dans leur pratique. Mais la bascule de l'épistémologie à l'éthique pratique ne semblait pas encore très assurée. Puis, une fois, nous eûmes plusieurs exposés à la suite - ceux de Manuela Vicente, de Marie-Noëlle Sarget, de Christian Léomant, de Jacques JennylO qui abordaient directement le sujet, à travers leurs expériences de terrain ou de l'institution de recherche. C'est alors que nous nous sommes sentis mOrs pour engager le projet actuel. Il s'est construit à partir des interventions de l'année 1996-97, retravaillées collectivement.

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Beaucoup d'auteurs font ressortir l'intensité des relations humaines en jeu dans leur travail de terrain, l'émotion des rencontres, avec ses composantes parfois dramatiques, et la présence constante de situations où des choix éthiques doivent être faits. Parfois, la simple exposition de ces situations, évitant une explicitation plus théorique, en restant au niveau du "senti", porte en elle-même sa propre force de conviction. Certains ont également tenu à rompre avec un tabou et à rendre compte de l'existence de malaises, de conflits, avec l'Institution où l'on exerce, lors du choix des sujets, ou dans les choix méthodologiques. Lorsque le "terrain" est le lieu même de l'activité professionnelle, les difficultés précédentes peuvent se combiner de façon particulièrement intense. Nous nous sommes attachés à rendre plus explicites les valeurs qui sous-tendent le travail de recherche, ouverture à une réflexion morale qui jusque-là, n'a guère été de mise dans une institution privilégiant la production objectivante. Il fallait classer, regrouper, les articles, alors même que chaque auteur aborde plusieurs dimensions, plusieurs thèmes. La répartition choisie met en relief ce qui nous apparaît être l'accent
10 Nous regrettons beaucoup que, faute de temps, ces deux derniers chercheurs n'aient pu contribuer au présent ouvrage.

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principal de chaque texte. Nous avons choisi un "gradient" qui va du plus "concret" - les aventures de terrain et parfois d'institution, aux discours d'ordre plus théorique, en passant par le récit d'itinéraires qui montrent les changements de valeurs vécus au cours du temps. L'exploration systématique de certaines notions, telles la restitution ou l'autocensure; l'examen, dans ses divers contextes, du témoignage, base du travail de terrain et départ de notre propre réflexion dans cet ouvrage, l'analyse détaillée des problèmes éthiques que pose un champ particulier - celui des histoires de vie ainsi que celle des solutions qui y sont apportées; l'explicitation des principes éthiques qui peuvent guider le chercheur lors de sa rencontre avec ses "objets-sujets d'études" ; tout cela contribue également à apporter un premier et important balisage de ce champ nouveau de réflexion.
BIBLIOGRAPHIE BRUYER Raymond, Les sciences humaines et les droits de l'homme, Bruxelles, PietTe Mardaga, 1984. CAVERNI Jean-Paul, L'éthique dans les sciences du comportement, Paris, PUP (Que sais-je), 1998. DIENER Edward et CRANDALL Rick, Ethics in social and behavioral research, Chicago, The University of Chicago Press, 1978. "Éthique et science sociale", L'homme et la société. n° 84, Paris, L'Hannattan, 1987. "Éthique professionnelle", Sociétés contemporaines, n07, Paris, l'Harmattan, 1991. "Éthique professionnelle et expériences de terrain", Journal des anthropologues, n050-51, Association Française des Anthropologues, 1992-3. FELDMAN, J., FILLOUX J.C., LÉCUYER B.P., SELZ M., VICENTE M., Éthique, Epistémologie et Sciences de l'Homme, Paris, L'Hannattan, 1996. GOSSELIN Gabriel, Une éthique des sciences sociales. La limite et l'urgence. Paris, L'Hannattan, 1992. RENZETII Claire M. et LEE, Raymond M.éds., Researching sensitive topics, London, Sage, 1993.

PREMIERE PARTIE SUR LE TERRAIN
Ces contributions donnent à voir la situation de recherche sur un terrain spécifique, en font ressortir l'intensité parfois dramatique, le terrain que constitue l'Institution étant également présent
Le "scénario" de Manuela Vicente ouvre cette partie. Le choix de cette forme d'exposé n'est pas anodin. Il permet à la fois de respecter l'anonymat des personnes et de rendre de façon plus véridique l'intrigue, celle des situations éthiques diverses auxquelles se trouve confrontée la sociologue. De nombreux détails révélateurs, écartés par les méthodologies orthodoxes, y prennent toute leur valeur heuristique. Marie-Noëlle Sarget a étudié le parti socialiste chilien sous l'ère Pinochet. Elle a eu à résoudre sur le tas nombre de problèmes éthiques graves. Elle évoque divers dilemmes où elle a da faire des choix: ainsi, entre l'objectivité de sa recherche et la nécessité de choisir son camp; taire certaines de ses valeurs pour maintenir la confiance indispensable à la poursuite de la recherche. Elle affirme la nécessité première de ne pas nuire et s'interroge sur le droit à "désenchanter" que s'accorde le sociologue. Elle termine en plaidant pour une formation du chercheur aux problèmes éthiques. Ce sont des femmes africaines malades du sida que Judith H assoun a rencontrées. Elle aborde le thème de la douleur et celui de l'implication qui permet et accroît la fiabilité de la recherche. Elle fait ressortir l'importance de la rencontre, la nécessaire occultation de certains thèmes, les problèmes de l'écriture, enfin, qui a la charge de la transmission, autre moment éthique. Anne Perraut Soliveres examine les aléas particuliers à la position de praticien-chercheur qui choisit comme terrain son propre lieu de travail institutionnel. Les problèmes rencontrés sont peut-être les mêmes qui se posent dans tout terrain, cependant poussés ici jusqu'à leur terme. L'auteur conte certaines de ses aventures intellectuelles et éthiques et nous montre, par un exemple, les effets importants que peut avoir sa posture de chercheur.

LOLA FAIT LES VENDANGES
Récolte de données en sociologie qualitative

Manuela Vicente

Ce texte est à lire comme un projet de film, une fiction cinématographique tirée d'un récit d'enquête sociologique. Il tente rétrospectivement de restituer, par l'image, un certain nombre de détails observés sur le terrain considérés comme résiduels au regard des règles de la méthode sociologique, soucieuse d'expliquer le social par le sociall. La sociologue qui mène l'enquête s'intéresse au phénomène de repeuplement des villages en France et réfléchit sur la dynamique des rapports sociaux aujourd'hui à la campagne, sur le processus de recomposition des identités collectives: émergent la question des migrations, le thème de l'étranger et la composante ethnique auquel il réfère parfois. La relation à l'Autre, moteur de l'intrigue, est indissociable du phénomène social étudié. On voit de quelle façon l'observatrice est confrontée à un questionnement d'ordre éthique au cours de la pratique de terrain, à travers des moments de l'enquête dans lesquels subsiste, volontairement, l'implicite. C'est un choix, un choix de présentation qui ménage un espace ouvert sur une pensée hétérogène; un espace de libre interprétation pour des spectateurs/Iecteurs appartenant ou n'appartenant pas à la communauté scientifique. Les travaux de Georg Simmel, notamment le texte "Digression sur l'étranger"2 conforte ce partipris. Le terrain se prête à la dispersion, à l'errance. Il apparaît comme un lieu d'aventure et l'expérience que vit le chercheur sur le terrain comme "l'expérience de l'altérité sans filet de protection, avec le risque donc de se perdre sur le terrain de l'autre et, ce

1 Cf. Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologi9.ue, Paris, PUF, 1983. 2 Texte présenté I?ar Yves Grafmeyer et Isaac Joseph in L école de Chicago, Paris, Aubier, 1984. VOlTégalement Freddy Raphael "L'etranger de Georg Simmel" dans l'ouvrage collectif sous la direction de Patrick Watier: Georg Simmel, la sociolo-Eie et l'expérience du monde, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986. Marc Guillaume se réfère à ce texte dans sa réflexion sur l'altérité: "La spectralité comme élision de l'autre", in: Jean Baudrillard et Marc Guillaume, Figures de l'altérité, Descartes & Cie, 1994.

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Manuela Vicente et son identité de

faisant, de perdre son objet de recherche chercheur"3,

Des villages en Languedoc entre 1987 et 1997 : des villages viticoles pris dans les évolutions du monde contemporain. La sociologue - Lola - flirte avec le, sens commun, est-ce raisonnable 1 Les gens lui demandent: "A quoi va-t-elle servir votre enquête" 1 "J'aimerais connaître les résultats"... "Je parle, et vous, qu'allez-vous faire de ce que je vous dis" 1... Par ces questions, qui sont aussi des réponses à l'enquête, les gens se donnent un droit de regard sur l'observation. Lola entend ces propos comme l'écho d'une parole citoyenne qui interroge le bien fondé de l'observation, le rapport de domination du savant sur le profane et les allants-de-soi de la sociologie qui ne vont pas toujours de soi sur le terrain. Inscrit dans le registre du détail ethnographique4, ce regard de l'observé sur l'observation est le produit d'une interaction singulière à partir de laquelle il est difficile de généraliser. Il colore d'une dimension morale l'observation et reste cantonné à l'anecdote, à la petite histoire. Lola est prise dans des relations de personne à personne signifiées par la parole, une forme de communication qui distingue les sociétés humaines des sociétés animales. La confrontation au terrain apparaît comme un moment de vérité qui engage les interlocuteurs - observatrice et informateurs - dans le projet de connaissance. Une "voix off', commentaire daté et produit à partir des notes consignées dans le carnet de route, ponctue le double regard proche et distancié - de l'observatrice sur les choses du social. Trois temps restituent la chronologie de l'enquête et la singularité de trois situations villageoises; ils s'attachent à des temps forts où l'observatrice, impliquée dans des considérations d'ordre éthique, est confrontée à la difficulté de faire la part des choses entre la science et la morale. Toute ressemblance avec des personnes et des lieux qui existent ou ont existé est fortuite.

3 Point évoqué dans: Hélène Bézille, Manuela Vicente, "La recherche en train de se faire, entre rigueur et compromis", Manuela Vicente et al, in Éthique, épistémologie et sciences de l'homme, Paris, l'Harmattan, 1996. 4 Cf. Albert Piette, Ethnographie de l'action. L'observation des détails, Métaillié, Paris, 1996.

Lola fait les vendanges

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Premier temps: le devoir de mémoire ou la citoyenneté au jour le jour
Octobre 1987, dans un petit village de 300 habitants. Lola assiste à la cérémonie d'inauguration d'une supérette et d'une agence postale logées sous le même toit en plein cœur du village. Les gens du village sont regroupés autour du bâtiment agrémenté d'un ruban bleu-blanc-rouge pour la circonstance. L'émotion transparaît sur les visages. D'un ton solennel, le maire, entouré des personnalités politiques de la région, prononce un discours et coupe le ruban tricolore. Applaudissements. Mêlée à la foule, la sociologue se dirige vers le foyer où un vin d'honneur est offert par la municipalité. Des journalistes prennent des photos; tout le monde trinque. Lola voit ce moment d'euphorie opportun pour saluer le maire, lui dire en deux mots l'objet de sa mission en Languedoc étudierles changementssurvenusdans les villages au cours de ces dernièresannées - et prendre rendez-vous en vue de réaliser un entretien avec lui.

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Deux jours après, à la mairie, avec le maire. Installé au village depuis l'enfance, le maire est un homme de 57 ans, infirmier psychiatrique en préretraite. Lola pose le magnétophone sur le bureau: Le maire: On parle et il n'y a pas de retour. Moi je ne suis pas un intellectuel, je suis un autodidacte et le point de vue du sociologue sur ce qu'il étudie ici m'intéresse, vous comprenez? Lola: Oui, je comprends, vous voulez être informé des résultats de l'enquête. Le maire: Et comprendre ce qu'écrivent les sociologues. La plupart du temps on ne comprend rien, c'est comme si l'être humain n'existait pas. Vous étiez là le jour de l'inauguration, ce n'est rien une épicerie: pour le village, c'est vital. Lola: Vous disiez que l'épicerie marquait un trait d'union entre le passé et le présent... Le maire: Oui. Dans le temps il y avait trois épiceries au village. Maintenant, les trois quarts des gens travaillent en ville, ils partent le matin et rentrent le soir. La ville est à douze kilomètres, ils font les courses en ville. Pour ceux qui restent, les vieux, ceux qui sont encore à la terre, pour ceux qui ont encore une vie sédentaire, c'est important... Les locaux de l'épicerie et de l'agence postale appartiennent à la mairie. Ces réalisations sont à l'initiative de la municipalité. Oui, notre souci a été de relancer la vie économique par la création de petites entreprises, une menuiserie, une imprimerie, un commerce, qui ont permis la création de postes de

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Manuela Vicente

travail et rapportent au budget de la commune par la taxe professionnelle. De plus, l'épicerie est un point de rencontre, un lieu qui se prête au bavardage. C'est important, il faut que les gens se parlent, on se parle de moins en moins dans les villages et la baisse constante de la population n'a pas arrangé les choses. Lola: La population a beaucoup baissé? Le maire: La courbe remonte avec la venue des nouveaux. Il y a trente ans, les villages vivaient encore de l'agriculture et au tournant des années 70, la chute des effectifs agricoles a menacé leur existence. La transformation des terrains agricoles en terrains à bâtir s'est soldée par l'arrachage d'une partie importante du vignoble. Les maisons ont poussé comme des champignons à la place des vignes, la valeur de la terre a changé de nature, elle a modifié la physionomie des lieux et de nouveaux visages ont fait leur apparition à la campagne. Ici, nous avons résisté. Résisté, jusqu'au jour où nous nous sommes dit: ou on fait avec les
nouveaux, ou le village crève. A la fin de l'entretien, le maire accompagne son interlocutrice vers la sortie. Sur le pas de la porte, comme voulant signifier une possible connivence entre elle et lui, il fait une allusion à Darwin, savant qu'il convient (dit-il) de revisiter.
Voix off, novembre 1987. Darwin: pourquoi Darwin? Il a été question de l'évolution de la population à la campagne, pas de l'évolution des espèces. Où veut-il en venir, le maire du village, avec ce propos naturaliste? Lola entend l'allusion à Darwin comme une devinette. Pourquoi ne pas avoir relancé le maire sur Darwin? Était-ce pertinentS? Et, à peine l'enquête commencée, voilà qu'est posé le problème de la restitution; le problème, aussi, du respect de l'anonymat des personnes. La sociologue est dans l'embarras. Son interlocuteur a raison, les publications du chercheur effacent trop souvent de la carte les gens ayant apporté leur contribution à la science. Mais le code de déontologie - imposé par la profession - ne l'autorise pas à nommer qui parle et la rigueur scientifique - objectivité oblige - ne lui permet pas de dire d'où on ("elle") parle. Rigueur et moralité vont côte à côte sur le terrain tenues par un secret dont le chercheur peut user comme bon lui semble dans ses stratégies d'enquête, ses stratégies d'écriture ou sa façon de rendre compte, pourvu qu'il préserve les valeurs de la science (..,) Au village, les nouveaux milieu d'interconnaissance, résidents créent l'événement. la dynamique des relations Dans ce sociales

trouve

son énergie

dans

l'intrusion

des

"nouveaux",

dans

5 Dans un ouvrage collectif sous la direction de Jean-Pierre Chan~eux : Une m2me éthique pour tous? paru aux éditions Odile Jacob en 1997, Canulo J.Cela-Conde réhalJilite la pensée de Darwin, Pt'. 77-88. Sous le titre "Ethique, diversité et universalisme: l'héritage de Darwin, l'auteur voit dans le darwinisme une aide à la compréhension de ce qu'est en soi un acte moral.