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L'éthique de Kropotkine

De
91 pages
Né en 1842, Pior Kropotkine, géographe reconnu et grand théoricien de l'anarchisme, issu de la noblesse russe, publia sa pensée et sa vision du monde dans plusieurs ouvrages devenus rares aujourd'hui. Il resta "hanté par l'idée d'écrire un ouvrage sur la morale", comme le dit l'auteur de cet ouvrage, utile aux hommes, afin de montrer que seule l'entraide est un gage de mieux vivre en société, et non, comme le soutiendront les héritiers de Darwin, la loi du plus fort.
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L’éthique de Kropotkine

Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Martin MOSCHELL, Divertissement et consolation Essai sur la société des spectateurs, 2010. Sylvain TOUSSEUL, Les principes de la pensée ou la philosophie immanentale, 2010. Raphaëlle BEAUDIN-FONTAINHA, L'éthique de Kropotkine, 2010. Arnaud TRIPET, L'éveil et le passage. Variations sur la conscience, 2010. Stanislas R. BALEKE, Ethique, espérance et subjectivité, 2010.
Faten KAROUI-BOUCHOUCHA, Spinoza et la question de la puissance, 2010. Arnaud ROSSET, Les Théories de l'Histoire face à la mondialisation, 2010. Jean PIWNICA, L'homme imaginaire. Essai sur l'imagination, 2010. Dominique LEVY-EISENBERG, Le Faune revisité. Figures du souhait dans L'Après-midi d'un faune de Mallarmé, 2010. Céline MORETTI-MAQUA, Bacchus de la civilisation pompéienne au monde médiéval, 2010. Michel FATTAL, Saint Paul face aux philosophes épicuriens et stoïciens, 2010.

Raphaëlle Beaudin-Fontainha

L’éthique de Kropotkine

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13141-5 EAN : 9782296131415

SOMMAIRE

INTRODUCTION :

Kropotkine face à la question morale ................................
I. ADOPTER UNE METHODE ADEQUATE POUR DETERMINER SCIENTIFIQUEMENT L'ORIGINE DE L'ELEMENT MORAL EN L'HOMME .........

7

13

Contexte scientifique et social : le dix-neuvième siècle de Kropotkine ............................... La volonté de libérer la science de toute religion et de toute métaphysique ................................................... « Les ennemis invétérés de la pensée » : religion, gouvernement, loi................................................ A la recherche de l'origine de l'élément moral ..................
II. ETABLIR L'ORIGINE DES NOTIONS MORALES ET DES SENTIMENTS MORAUX ......................................

15 19 24 27

35

L'entraide, un facteur de l'évolution plus important que la lutte réciproque ....................................................... L’instinct de sociabilité : son origine, sa fonction, les conditions de son développement ................................ Primat de l'instinct social sur les autres instincts............... La conscience morale et le sentiment du devoir................

37 40 48 52

III. FIXER LES BASES FONDAMENTALES DE LA MORALE ET ELABORER UN IDEAL CAPABLE D'EVEILLER L'ENTHOUSIASME ET DE REPONDRE A SON BUT .........................................

57

Le rôle de la raison et la notion de justice qui lui est inhérente ........................................................... Naissance de la notion de justice : l'enseignement de la nature................................................ Développement des facultés intellectuelles et complexification des règles morales.............................. Au-delà de la justice, l'essence de la morale véritable....... Abnégation, générosité : une morale sans obligation ni sanction inspirée du vitalisme de Jean-Marie Guyau.........................................................
CONCLUSION :

59 60 66 69

71

La trilogie morale de Kropotkine face au darwinisme social 79 Questions en suspens...

INTRODUCTION

Kropotkine fut tout au long de sa vie hanté par l'idée d'écrire un livre sur la morale. Il lui paraissait nécessaire et urgent de mettre à disposition pour les hommes des ouvrages traitant de l'éthique, alors que d'une part, en Russie le nihilisme avait acquis une influence considérable et qu'en même temps, d'autre part, on assistait à un certain retour à l'idéalisme métaphysique dans les mentalités. Il entreprit ainsi de rédiger dans un premier temps un texte concis dans lequel il exposait ses idées fondamentales concernant ce qu'il nomma « la morale anarchiste ».Ce texte fut publié pour la première fois en 1891, peu après avoir été rédigé. Kropotkine commença ainsi à déterminer les contours de ce que serait pour lui la morale et de ce que devait être également l'éthique, qu'il définit comme « la science de la morale, ou encore la science qui a pour objet les rapports entre les êtres vivants, rapports qui ont un caractère obligatoire ». En 1904, il publia Les besoins éthiques du temps présent, un ouvrage qu'il est très difficile de se procurer aujourd'hui, puis en 1909 fut édité son livre intitulé La moralité de la nature – qui est également un objet rare de nos jours. Cependant, entre temps, il avait également publié un recueil d'articles sur l'entraide. Ce travail comprenait initialement cinq articles qui avaient paru dans la revue Nineteenth Century au fur et à mesure qu'ils étaient écrits. Le premier dont le nom est L'entraide parmi les animaux – et qui constitue ainsi le premier chapitre de L'entraide. Un facteur de l'évolution, soit du recueil que nous venons d'évoquer – tend à corriger certains aspects des théories darwiniennes, telles que la lutte pour l'existence (struggle for life) ou le concept de la sélection naturelle. Il voulait y démontrer, à l'aide d'une multitude d'exemples tirés des observations qu'il avait lui-même faites au cours de ses diverses expéditions, et tout particulièrement alors qu'il était en Sibérie, que la compétition vitale n'était en aucun cas la règle générale dans la nature. Au contraire, il lui semblait possible d'affirmer que c'était bien plutôt la sociabilité et l'entraide qui

constituaient la véritable loi naturelle, la lutte pour la vie restant un phénomène marginal. Il dira cependant que la sociabilité est, autant que la lutte pour l'existence, une loi naturelle, reconnaissant ainsi qu'il n'est pas possible de nier ce phénomène de lutte dans le monde du vivant. Pourtant, c'est une vision bien différente de celle que Darwin exposa pour la première fois en 1859 dans son ouvrage majeur, De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle. En effet, l'univers qui y était décrit était un monde de rareté transformé en vaste champ de batailles par la nécessité de vaincre, par le biais d'une stratégie individuelle nécessaire à sa propre survie. Les individus de la même espèce y étaient donc présentés comme des ennemis potentiels, puisque seule l'élimination de certains d'entre eux, ceux qui n'auraient pas les qualités requises dans une situation donnée, pouvait permettre non seulement la survie des autres, mais aussi et surtout le progrès de l'espèce. Kropotkine, lui, observe un monde tout à fait différent. Il ne voit jamais de lutte pour les moyens de survie au sein d'une même espèce. Et s'il devait se produire parfois un événement de ce type, cela était si rare qu'il était impossible de le considérer comme une règle du monde animal, mais il fallait bien plutôt lui laisser son statut de phénomène marginal. Aussi Kropotkine, qui admire beaucoup les idées nouvelles de Darwin, ne peut se résoudre à accepter qu'elles puissent être à l'origine de théories liées à une économie libérale et justifiant « scientifiquement » les pratiques capitalistes fondées sur l'injustice sociale. Il écrit donc ce premier article sur l'entraide dans le but de contrer ces thèses nouvelles qui vantent les bienfaits de la compétition et la nécessité de se débarrasser des individus les plus faibles, comme ce serait prétendument le cas chez les espèces animales. Il proposa donc, en opposition à cela, une conception du progrès dans la nature et parmi tous les êtres vivants, fondée sur la sociabilité et sur l'entraide. Nous verrons ainsi au cours de cette étude quels furent les différents arguments qu'il invoqua et de quelle manière il tenta de modifier certaines idées de Darwin, en s'appuyant sur le deuxième ouvrage fondamental de celui-ci – La descendance de l'homme – plutôt que sur le premier. Il procéda ainsi à une critique interne des thèses 8

darwiniennes, visant d'une part à invalider le darwinisme social et d'autre part à réaménager sa théorie. Kropotkine partageait cependant avec les darwinistes sociaux la volonté de trouver une origine biologique à l'éthique, comme nous le verrons par la suite. Le deuxième article publié dans le recueil dont nous parlons fut consacré à l'étude de l'entraide parmi ceux que Kropotkine appelait « les sauvages », c'est-à-dire les hommes primitifs. Ce terme peut peut-être nous sembler déplacé ; cependant c'est sans arrière-pensée que Kropotkine l'employait et il s'attacha à montrer que l'homme primitif n'était pas du tout le sauvage sanguinaire que la littérature avait fait naître dans l'imaginaire collectif. Contrairement aux thèses défendues par Hobbes, ou plus tard, par Huxley, à aucune période de la vie de l'humanité, les guerres ne furent l'état normal de l'existence. Pour confirmer ses vues, Kropotkine n'hésita pas à faire appel aux découvertes issues des recherches, des nouvelles disciplines scientifiques, telles que l'ethnologie préhistorique ou l'anthropologie ainsi qu'aux connaissances acquises en zoologie. Effectivement, la zoologie comme la paléo-ethnologie étaient d'accord pour admettre que la première forme de la vie sociale avait été la bande, et non la famille et cela réduisait à néant les thèses de Hobbes et de Huxley, dans la mesure où l'état naturel de guerre permanente de chacun contre tous supposait que 1'humanité avait commencé sous la forme de petites familles isolées. L'affirmation de l'origine tribale des sociétés humaines était d'autant plus crédible que l'on pouvait également constater la complexité de la vie sociale des animaux et comprendre ainsi à quel point elle devait avoir une origine pré-humaine. Kropotkine tint encore à faire valoir, contre les théories évolutionnistes encore en vigueur à son époque, le fait que les « peuples sauvages » vivent selon une organisation sociale complexe avec des coutumes et des lois et non pas, comme beaucoup le défendaient encore, dans un état de guerre permanente. Dans les trois articles suivants, il continue ses recherches dans la même direction en s'attachant tout particulièrement à l'étude de certaines institutions d'entraide dont l'importance fut fondamentale pour toute la suite de l'histoire de l'humanité, ainsi qu'à toutes les autres formes de 9