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L'éthique habermassienne de la communication

De
472 pages
Le Burkina Faso a connu ces dernières années des soubresauts politiques, ainsi que des tensions sociales sévères, créant un profond malaise. L'éthique de la discussion peut infléchir ce malaise, en définissant les conditions idéales d'une parole fécondant l'entente mutuelle et la paix sociale. Les fondements de l'éthique habermassienne de la communication offrent à la démocratie burkinabè des ingrédients pour une gestion consensuelle de l'espace public et une opportunité de réhabiliter le civisme et l'éducation citoyenne dans la construction d'une démocratie apaisée, civilisée et stable.
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Anicet Laurent QueNuMDans de très nombreuses contrées d’Afrique et du monde,
le quotidien des peuples est dominé par une forte aspiration
à la paix et une quête dificile du vivre-ensemble. sD an
bien des cas, les chances de réalisation d’une paix durable
restent encore compromises, comme au Burkina Faso, par
un déicit de communication, sinon une méprise des normes
minimales d’échanges orientées vers l’intercompréhension
L’ÉTHIQUE HABERMASSIENNE et privilégiant une approche coopérative de la démocratie.
Le Burkina Faso, terrain d’étude du présent ouvrage, DE LA COMMUNICATION
a connu ces dernières années des soubresauts politiques,
ainsi que des tensions sociales particulièrement sévères, Un référentiel pour la citoyenneté responsable
créant un profond malaise. L’éthique de la discussion peut et la culture de la paix au Burkina Faso
inléchir ce malaise, en déinissant les conditionlse si déa
d’une parole fécondant l’entente mutuelle et la paix sociale.
Les fondements de l’éthique habermassienne de la
communication offrent à la démocratie burkinabè des
ingrédients pour une gestion consensuelle de l’espace public
et une opportunité de réhabiliter le civisme et l’éducation
citoyenne dans la construction d’une démocratie apaisée,
civilisée et stable.
Anicet Laurent Quenum , de nationalité béninoise,
est un « pur produit » du Centre d’Études des
Sciences et Techniques de l’Information (CESTI)
de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Il a tout d’abord été rédacteur à l’Ofice de
radiodiffusion et de télévision du Bénin (ORTB).
Il a ensuite, au début des années 2000, découvert des opportunités
de carrière dans la communication organisationnelle, en tant
que conseiller et expert en communication dans plusieurs
institutions régionales et internationales (CESAO, CEDEAO,
UICN, ROPPA/ FAO, Banque mondiale). Il s’investit depuis 2012
dans le renforcement des capacités et la recherche.
Illustration de couverture : Îles de Paix, Modular
Geometry, Fdecomite (CC).
ISBN : 978-2-343-11589-4
35 €
L’ÉTHIQUE HABERMASSIENNE
DE LA COMMUNICATION
Un référentiel pour la citoyenneté responsable
et la culture de la paix au Burkina Faso
Anicet Laurent QueNuM
L’ÉTHIQUE HABERMASSIENNE DE LA COMMUNICATION








L’ETHIQUE HABERMASSIENNE
DE LA COMMUNICATION






DU MÊME AUTEUR
1. Les fondamentaux de la communication pour le développement,
114 p., L’Harmattan 2015.

2. La rédaction dans tous ses états : les services de l’information au
scanner, 175 p., L’Harmattan, 2015.


















© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-polytechnique, 75 005 Paris

http://www.harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11589-4
EAN : 9782343115894


2 Laurent Anicet QUENUM








L’ETHIQUE HABERMASSIENNE
DE LA COMMUNICATION


Un référentiel pour la citoyenneté responsable
et la culture de la paix au Burkina Faso









« La crise de gouvernance en Afrique est fondamentalement une crise
des valeurs, notamment éthique, dont la remobilisation est une
condition sine qua non d’une action publique de qualité et de sociétés
apaisées construites sur de forts consensus en matière de gestion de
l’espace public ».
1Convergences pour une citoyenneté responsable
(http://www.afrique-gouvernance.net/article16.html)


1 Association à but non lucratif avec pour objectif global de participer à l’éveil des
consciences des Burkinabè en vue de faire d’eux des citoyens responsables vis-à-vis
d’eux mêmes, de leur famille, de leur environnement et de leur pays.
DÉDICACE
À feue Marie QUIRINO NEVIS QUENUM et feu Roger T.
QUENUM. Les graines que vous avez ensemencées ont mis du temps
à éclore, mais je voudrais que cette œuvre vous console à l’idée que
vos peines n’ont pas été vaines !



REMERCIEMENTS
Mes sincères remerciements vont à ma famille, en particulier à mon
épouse Marie et à mes enfants Raïssa et Bérénice qui ont cru en ce
projet de recherche et accepté le sacrifice que cela a pu imposer à tous.
Ma pensée très reconnaissante va également à ma directrice de thèse,
Pr Ramatoulaye MBENGUE DIAGNE.
Au Pr Mahamadé SAVADOGO, j’exprime ma sincère reconnaissance
pour l’appui technique apporté à la finalisation de cette œuvre.
Je n’oublie pas d’associer à ces remerciements, mes frères et sœurs :
Richard, Alfred, Gérard et Edith pour leur soutien constant et leur sens
de la famille.
Qu’il me soit enfin permis d’exprimer ma sincère gratitude à l’endroit
de l’Abbé Jean-Paulin KI pour avoir été un compagnon de route
bienveillant et disponible, à M. Jacques THIAMOBIGA qui, dans le
cadre de ce travail, n’a rechigné devant aucune de mes sollicitations, à
M. Barro Mamadou DIOUF pour ses encouragements et son soutien
moral, au Pr Ambroise ZAGRE, à Messieurs Mamadou GOÏTA et
Kalilou SYLLA que j’ai été heureux de croiser sur mon parcours
professionnel ces dernières années. Et pour terminer, je voudrais
exprimer mes hommages à M. Serge Mathias TOMONDJI qui s’est
illustré dans les rôles d’ami, confrère et frère.

SOMMAIRE
SIGLES ET ABRÉVIATIONS ..................................................................... 13

INTRODUCTION GÉNÉRALE ............................................................... 15

PREMIÈRE PARTIE
L’espace public burkinabè face aux enjeux de l’éthique
habermassienne de la communication ....................................................... 41

CHAPITRE I
Le Burkina Faso sur la carte mondiale .......................................................... 43

CHAPITRE II
Analyse contextuelle et diagnostique ............................................................ 53

CHAPITRE III
L’Ethique de la communication selon Habermas.
Fondements et Approches ............................................................................. 79

CHAPITRE IV
La communication : un acte éthique par essence ........................................ 109

DEUXIÈME PARTIE
Contribution de l’éthique habermassienne de la communication
à l’analyse des processus relationnels et décisionnels au sein
de l’espace public burkinabè .................................................................... 137

CHAPITRE V
Analyse exploratoire des critères d’une situation idéale de parole
et d’échanges selon Habermas 139

CHAPITRE VI
La délibération comme modalité de validation de la volonté commune ..... 193

CHAPITRE VII
Entre compromis et consensus : la démocratie burkinabè
à la croisée des chemins .............................................................................. 235

CHAPITRE VIII
De l’écoute à l’entente mutuelle : pari sur l’intercompréhension ............... 255

TROISIÈME PARTIE
L’éthique Habermassienne de la communication :
outil d’éducation citoyenne et de pacification de l’espace public ......... 287

CHAPITRE IX
L’Ethique Habermassienne de la communication :
outil de régulation des relations sociales ..................................................... 289

CHAPITRE X
Mise en évidence de la corrélation entre la valeur éthique
du débat public et la qualité de la démocratie ............................................. 327

CHAPITRE XI
Le plaidoyer pour une prévalence de l’argument meilleur
dans la pratique discursive des acteurs de la vie publique .......................... 387

CHAPITRE XII
L’Internet et l’élargissement des Horizons de liberté et de citoyenneté ..... 411

CONCLUSION
Esquisse d’un code éthique de la citoyenneté responsable .................... 425

BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE ................................................................ 437

ANNEXES .................................................................................................. 443




12 SIGLES ET ABRÉVIATIONS
CIEFFA : Centre international pour l’éducation des filles et des
femmes en Afrique
CCRP : Comité consultatif des réformes politiques
CDP : Congrès pour la démocratie et le progrès
CSC : Conseil supérieur de la communication
FESPACO : Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou
CESTI : Centre d’études des sciences et techniques de
l’information
CDR : Comité de défense de la révolution
CNR : Conseil national de la révolution
CNRR : Commission nationale pour la réconciliation et les
réformes
CNRST : Centre national de recherche scientifique et
technologique
CSP : Conseil du salut du peuple
FEANF : Fédération des étudiants d’Afrique noire en France
INERA : Institut national d’études et de recherches agricoles
MBDHP : Mouvement burkinabè de défense des droits de
l’homme et des peuples.
OSC : Organisation de la société civile
PDDEB : Programme de développement de l’éducation de base
PTF : Partenaires techniques et financiers
TPR : Tribunaux populaires de la révolution
UGEV : Union générale des étudiants voltaïques
ULB : Université libre du Burkina

INTRODUCTION GÉNÉRALE
1. Sagesse du verbe pour une éthique de la démocratie
L’éthique de la communication demeure un sujet crucial qui
continue d’interpeller aussi bien les spécialistes de la communication
que les acteurs à divers niveaux de la société civile. Au Burkina Faso,
les journalistes et autres spécialistes de la communication s’y sont peu
intéressés malgré un contexte social enclin à la cruauté du verbe. C’est
plutôt dans les rangs des philosophes que l’on a pu observer ces
dernières années, à travers quelques soutenances de thèse à
2l’université de Ouagadougou, un certain intérêt pour cette
problématique de l’éthique de la discussion et pour l’un de ses auteurs
les plus emblématiques, Jürgen Habermas.
Ainsi, ce travail de recherche se propose d’approfondir la réflexion
sur la valeur éthique de la discussion comme condition majeure de la
qualité du débat démocratique. Sans éthique, la communication ne
peut servir efficacement une cause aussi délicate que celle de la
compréhension mutuelle. En revanche, elle peut aider à donner une
âme à la communication comme le suggère ici Philippe Breton :
« Toute action appelle, au-dessus d’elle, une éthique, qui en fixe les
bornes, à partir de critères extérieurs au fonctionnement de l’action
3elle-même… » .
La communication est un acte moral qui requiert l’observance d’un
minimum de principes censés assurer la bonne entente et garantir la
confiance mutuelle. Dès lors, une nation démocratique ne saurait
éluder trop longtemps ce débat sur l’éthique en matière de

2 L’université de Ouagadougou a été rebaptisée «Université Ouaga I Professeur
Joseph Ki-Zerbo» sous le régime de la Transition, en 2015.
3 BRETON, Philippe., L’argumentation dans la communication, La Découverte,
Collection Repères, Paris, 2006, quatrième édition, p. 23
communication qui offre du coup l’opportunité d’un examen critique
des conditions et possibilités minimales de compréhension mutuelle
des hommes en situation d’échange verbal. Or, il se trouve que si le
verbe est capable du meilleur, il est aussi capable du pire : vecteur de
conflits, mais aussi moyen de transposition et de réduction de ces
mêmes conflits…
C’est un excellent moyen de valoriser la communication que de
reconnaître sa fonction de régulation du débat politique à des fins de
pacification de l’espace public. Le défi n’est pas mince et peut être
appréhendé sous une double perspective. Primo, et comme le suggère
Alain Pons, il s’agit de « construire une parole, c’est-à-dire un lien
social qui implique, de se décentrer, d’abandonner la position
instinctivement égocentrique et solipsiste que les hommes adoptent et
qui leur fait voir toutes choses de leur point de vue personnel, pour
4adopter au contraire le point de vue de l’hôte » . Secundo, faire le
meilleur usage possible de la discussion comme modalité de
construction d’un consensus rationnel au profit d’une démocratie
apaisée qui soit pour chaque Burkinabè, le reposoir solide et pérenne
de la convivialité sociale, selon l’expression de l’historien sénégalais
5Iba Der Thiam . Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, car ce serait
l’espace public idéal animé par des hommes et femmes vertueux.
Un long chemin reste à parcourir pour concrétiser ce rêve d’une
démocratie apaisée et épanouie et cela n’adviendra qu’au prix d’un réel
effort de transformation humaine et citoyenne. Chaque Burkinabè devra
alors intégrer l’idée que l’espace public n’est pas un phénomène
spontané, mais plus exactement l’aboutissement d’un processus de
maturation d’un certain nombre de valeurs au nombre desquelles, le vivre
ensemble qui implique l’acceptation de l’autre et le plaisir de discuter, de
s’opposer et de décider pour le bien commun. C’est tout une éthique de
vie que Antoine de Saint-Exupéry a su exprimer en peu de mots et qui
n’a rien perdu de son actualité : « Nous sommes des pèlerins qui, le long
6des chemins divers, peinons vers le même rendez-vous » .

4 Présentation d’Alain Pons à l’ouvrage de Giovanni DELLA CASA, Galatée, ou
l’art de plaire dans la conversation. Cité par Philippe Breton in Eloge de la parole,
op. cit., p.160
5 THIAM, Iba Der. Pouvoir et paix civile en Afrique, Présence Africaine, éditions
1996, p.66
6 SAINT-EXUPERY, Antoine (de). Lettre à un otage, in Oeuvres complètes, Paris,
Gallimard, NRF, 1959, p. 403.
16 Toujours à propos de l’espace public et de ses conditions
d’émergence, ce que dit Dominique Wolton a valeur d’enseignement :
« On ne décrète pas l’existence d’un espace public comme on
organise des élections. On en constate l’existence. L’espace public ne
relève pas de l’ordre de la volonté. Il symbolise simplement la réalité
d’une démocratie en action, ou l’expression contradictoire des
informations, des opinions, des intérêts et des idéologies. Il constitue
le lien politique reliant des millions de citoyens anonymes, en leur
donnant le sentiment de participer effectivement à la politique. Si l’on
veut volontairement instituer la liberté d’opinion, la liberté de presse,
la publicité des décisions politiques, cela ne suffit pas à créer un
7espace public » .
On peut de ce fait en déduire que ce qui fait la réalité de l’espace
public ne se définit pas en rapport avec une sommation de citoyens
appartenant à un club politique ou associatif. Ce n’est non plus le fait
d’une prescription constitutionnelle ou juridique. En cela, il est
intéressant de chercher à évaluer dans le cas du Burkina Faso, en quoi
le fonctionnement de la vie publique répond aux normes de l’espace
public au sens authentique du terme.
2. Justification et intérêt du sujet
L’actualité et la récurrence du débat autour de la paix ont
monopolisé la vie publique au Burkina Faso depuis la mort tragique
du journaliste Norbert Zongo le 13 décembre 1998. La masse de
temps, l’inflation du discours et les immenses énergies englouties dans
la reconquête de ce bien précieux (la paix) ont marqué notre attention
tout autant que le risque de paralysie qui menaçait le pays du fait de la
colère quasi inconsolable de la classe politique et des forces sociales,
entre 1999 et 2001. Dix années plus tard, soit en 2011, un peu comme
si la braise couvait encore sous la cendre, le Burkina Faso subit une
fronde sociale et politique d’une rare violence verbale et physique qui,
cette fois-ci, n’épargne aucun segment de la société. Même l’armée
réputée aux ordres et fidèle à la hiérarchie a poussé si loin le bouchon
de la subversion qu’elle s’est rendue méconnaissable aux yeux de
l’opinion publique. Bref, la rue n’a jamais autant grondé et cela a

7 WOLTON, Dominique. Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux
médias, Edition Flammarion, 2000, p.222
17 laissé de graves stigmates sur le tissu social en termes de défiance de
l’autorité publique.
En effet, l’autorité de l’Etat a été si sévèrement malmenée à
l’occasion de cette crise que le pouvoir peine, plus de trois années
après, à retrouver l’équilibre perdu. Du coup, l’incivisme a pris les
allures de péril national et la citoyenneté responsable a littéralement
déserté le forum. Comment rétablir la confiance perdue entre pouvoir
et administration, entre gouvernants et gouvernés, entre Etat et société
civile, entre majorité et opposition ? La mission paraît difficile, mais
pas impossible, à condition que chacun joue franc jeu dans le débat
politique avec un sens de la discussion et un idéal de consensus
empreints d’un minimum d’éthique.
À la limite, il n’est pas d’enjeu aussi majeur pour la démocratie
burkinabè que la restauration du civisme, l’exercice de la compétence
civique, le respect scrupuleux des règles du jeu démocratique et des
prescriptions constitutionnelles et l’enracinement dans les moeurs et
les cœurs, d’une culture de la paix. L’on n’oubliera pas de conjuguer
tous ces efforts avec la bonne gouvernance qui exige une répartition
plus équitable de la richesse nationale afin de limiter les frustrations et
rancoeurs qui commencent à s’exprimer trop fort dans le débat public.
Pour un code de la citoyenneté responsable
Le Burkina Faso est une République et comme telle, elle est
forcément régie par des normes et principes de conduite. Hélas, dans
les faits, le prix payé pour la liberté semble parfois trop élevé pour une
si jeune démocratie dont on ne peut feindre d’ignorer les limites
économiques. Plus le pays se démocratise et plus les citoyens doivent
grandir en humanité et en responsabilité au risque d’affaiblir l’Etat et
ses institutions et de compromettre les chances de développement.
C’est dire combien il est impérieux pour l’Etat burkinabè de faire
preuve de la plus grande ingéniosité pour davantage responsabiliser
chaque citoyen face à la notion du bien commun. Les structures
conventionnelles (la famille, l’école, les médias) sur lesquelles l’Etat
avait coutume de s’appuyer pour la formation morale et citoyenne des
populations ont, ces derniers temps, montré des signes
d’essoufflement et demandent à être renforcées dans leurs stratégies
de lutte contre l’incivisme. A leur décharge, il est à mentionner que le
contexte a changé et qu’il convient de reconnaître que le régime
18 démocratique sous lequel vit le Burkina Faso depuis une vingtaine
d’années est fondamentalement l’un des plus exigeants qui soit en
termes de régulation de la diversité humaine, sociale, ethnique,
religieuse et politique, etc.
En l’espace d’une génération, et surtout sous l’emprise des médias
et des nouvelles technologies de l’information et de la communication,
les repères éthiques se sont considérablement brouillés sinon évanouis.
Le délitement des valeurs n’a jamais été un sujet aussi préoccupant
qu’il ne l’est aujourd’hui dans une société qui visiblement a plus
besoin de modèles que de chantres du civisme. Comment passer du
concept au comportement ? Comment redonner force au civisme dans
tous les compartiments de la vie sociale burkinabè ? L’Etat lui-même,
première victime de cette « descente aux enfers », a aujourd’hui
suffisamment pris la mesure du drame qui se joue à travers le
jusqu’au-boutisme d’une jeunesse de plus en plus belliqueuse,
vengeresse, violente et intolérante.
Si chacun consent à dire qu’aucune démocratie ne se construit par
la loi de la jungle, il sied maintenant de réunir les ressources d’un
passage à l’acte en initiant des actions hardies à la fois préventives et
correctives. C’est un défi titanesque pour lequel, l’on continue de
fonder de profonds espoirs sur les ressorts d’un tissu associatif assez
dynamique, la sagesse et le pouvoir d’éducation morale des forces
religieuses et coutumières sans oublier la capacité de tous les ordres
d’enseignement à s’adapter à la crise à travers des contenus plus
formateurs de la personne humaine et du citoyen responsable. Aussi
s’agit-il, à travers la présente oeuvre, d’examiner et d’apprécier la
pertinence de la corrélation présumée entre l’idéal d’une démocratie
apaisée et l’avènement d’un nouveau type de citoyens, plus vertueux,
épris de justice et de paix, mieux préparés moralement et
intellectuellement à préférer la force des arguments à celui du biceps
et de l’invective pour se faire entendre et comprendre dans tout débat
public.
Au final, l’une des grandes attentes de ce travail de recherche est de
parvenir à confirmer que la démocratie burkinabè se porterait mieux si
la citoyenneté retrouvait ses lettres de noblesse dans l’espace public, et
surtout que faire pour que le débat public lui-même gagne aussi bien
en tenue qu’en teneur ?
19 �



De la pacification de l’espace public à l’enracinement d’une
culture de la paix
Après la sainte alliance autour du pardon scellée en 2001, c’est
maintenant sur le terrain de la culture de la paix qu’est attendu le
Burkina Faso. En fait, cela tient lieu de défi pour l’ensemble des
acteurs de la vie publique burkinabè qui doivent s’employer à
transformer en acquis structurels ou en consensus durable, les
compromis conjoncturels consentis au profit de la paix. Visiblement,
les tiraillements et empoignades verbales aussi bien autour de
l’hypothétique alternance au sommet de l’Etat en 2015 qu’au sujet de
la mise en place du sénat ont mis à mal la cohésion sociale y compris
jusqu’au sein des confessions religieuses. Le tissu social ne s’est
jamais retrouvé autant fragilisé. Comment éviter qu’il ne se déchire
sous le poids des intérêts partisans, de la discorde, de
l’incompréhension et des extrémismes des deux bords (pouvoir et
opposition) ? L’appel à la discussion voire au consensus est plus que
jamais d’actualité et là réside justement l’intérêt de ce sujet.
Question centrale
Dans quelle mesure la qualité éthique du débat public au Burkina
Faso est-elle perfectible par l’application de la théorie
habermassienne de la communication ?
Hypothèses
Le débat politique est le reflet et la reproduction des clivages
socio-politiques ;
La qualité éthique du débat public au Burkina Faso est fonction
de la qualité de la relation communicationnelle entre les
différents acteurs socio-politiques ;
La communication est dans le contexte socio-politique
burkinabè, un baromètre de la bonne santé démocratique de
l’Etat de droit ;
Dans l’arène politique burkinabè de l’ère démocratique, les
guerres d’influence et de positionnement se gagnent sur le
terrain de communication ;
20 �

La société civile burkinabè est dans une dynamique progressive
d’appropriation de l’approche habermassienne de la
communication ;
Utilisée dans une perspective éthique, la communication est un
instrument de pacification de l’espace public.
3. Grandes articulations de la réflexion
Pour couvrir l’ensemble des objectifs et hypothèses ci-dessus
énoncés, la présente étude est structurée autour de grands axes de
réflexion organisés à travers trois (03) parties composées chacune de
quatre (04) chapitres. Ces parties se déclinent comme suit :
Première partie
L’ESPACE PUBLIC BURKINABE FACE AUX ENJEUX DE
L’ETHIQUE HABERMASSIENNE DE LA COMMUNICATION
Deuxième partie
CONTRIBUTION DE L’ETHIQUE HABERMASSIENNE DE LA
COMMUNICATION A L’ANALYSE DES PROCESSUS
RELATIONNELS ET DECISIONNELS AU SEIN DE L’ESPACE PUBLIC
BURKINABE
Troisième partie
L’ETHIQUE HABERMASSIENNE DE LA
COMMUNICATION : OUTIL D’EDUCATION CITOYENNE ET DE
PACIFICATION DE L’ESPACE PUBLIC BURKINABE
4. Clarification des concepts
Un certain nombre de concepts-clés ont été utilisés de façon
constante à travers l’ensemble de ce document. Ils sont intimement
liés à la formulation même du thème de l’étude et déterminent sa
compréhension. Selon le contexte de leur usage et autres référents,
leur sens peut varier et cela rend donc nécessaire l’effort de
clarification entrepris ci-dessous :
21 Ethique
En raison de l’usage abondant que nous faisons de ce terme tout au
long de ce travail, il nous paraît nécessaire de préciser le sens que
nous lui donnons dans le contexte de la communication au service
d’une démocratie apaisée. Cet effort de clarification sémantique
s’impose plus que, dans l’usage courant, la notion d’éthique se
confond avec celle de la morale. Entre les deux concepts, la frontière
semble très mince. Tant et si bien qu’un auteur, Jean-Claude Barreau,
a pu écrire à ce sujet qu’« il n’y a aucune différence entre morale et
éthique. L’origine du premier mot est latine, celle du second est
grecque. Actuellement, morale a mauvaise presse, éthique fait plus
8chic. Les cuistres préfèrent parler donc d’éthique ».
Quant à André Frossard de l’Académie française, il considère que
les deux concepts conservent néanmoins leur spécificité en ce sens
que la morale, selon lui, vient de Dieu ou d’une sagesse traditionnelle
définie par la loi : « quand elle est de source divine, la morale a pour
fin, la conquête de la vie éternelle ; quand elle est d’origine humaine,
elle tend à réaliser une société parfaite qui soit pour le citoyen ce que
9le royaume de Dieu est pour le croyant » . A propos de l’éthique en
revanche, il la définit comme « la libre circulation de l’esprit
cherchant à établir dans une situation donnée, ce qui peut être bon
10pour l’homme et pour la société, ou nuisible à l’un ou à l’autre » .
Face à l’éthique, se trouvent enfin ceux qui voudraient lui donner
une perspective plus pratique à l’image du philosophe Charif Barzouk
qui proclame que « C’est en faisant le bien que l’on détruit le mal, et
non en luttant contre lui. C’est en cultivant l’amour que l’on détruit la
haine, et non en l’affrontant. C’est en faisant croître la lumière que
11l’on triomphe de l’obscurité, et non en lui livrant combat » .

8 BARREAU, Jean-Claude. Quelle morale pour aujourd’hui …, Plon, 1994, p.9
9 FROSSARD, André. Journaliste, essayiste et académicien français (1987-1995),
auteur de la Préface de l’œuvre « Jean-Paul II et l’éthique politique », dir. Onorio
Joël-Benoît, Editions universitaires, Paris, 1992.
10 Ibidem
11 BARZOUK, Charif. Philosophe berbère de tradition orale de la première moitié
du 20e siècle.
http://www.graines-de-paix.org/fr/outils_de_paix/citations_de_paix/auteurs.
Consulté le 20 janvier 2015.
22 Discussion, conversation et dialogue
La discussion se définit comme l’action de discuter, d’examiner
une question en faisant preuve d’esprit critique. Fondamentalement et
au sens où l’entend Jürgen Habermas, c’est un exercice qui fait appel à
un échange d’arguments contradictoires ou à une confrontation
d’opinions entre deux ou plusieurs interlocuteurs. A la différence
d’une conversation qui prend plus souvent la forme d’un échange
anodin et banal, la discussion a un caractère plus dynamique et plus
offensif tant sur la forme que sur le fond. Wikipédia s’inscrit dans
cette dernière approche en définissant une discussion comme « un
processus itératif fait d’échanges interactifs d’informations entre
plusieurs personnes, a minima entre deux personnes. Interactif ne
signifie pas forcément numérique, mais qui relève de l’interaction. Il y
a discussion lorsque chacune des parties réagit aux signaux de l’autre
partie. La confrontation des signaux a pour objectif d’enrichir la
12connaissance des différentes parties » .
Seulement, à l’origine de toute discussion, se trouve la
conversation comme modalité d’échanges sauf que, au sens strict,
cette dernière peut ne pas être assortie d’un mandat précis ; on
converse pour le plaisir que cela procure ou encore dans le cadre des
relations non conventionnelles que suggère la vie en société. La
conversation reste de ce point de vue un bel indicateur de sociabilité
humaine avec tout ce qu’elle peut avoir de convivial et de trivial.
Certes, elle n’astreint pas ses acteurs à la rigoureuse éthique
habermassienne de la communication, mais elle n’équivaut pas non
plus à une licence verbale qui autoriserait chacun à tout dire, à médire,
à déblatérer à cœur joie contre son vis-à-vis ou à monopoliser la
parole.
Sans vouloir ériger à son tour une éthique de la conversation,
Janine Beaudichon plaide pour le respect d’un minimum de bonnes
pratiques : « la conversation a aussi ses conventions, et sous peine de
passer pour un malotru, il est bon de les respecter. L’évitement des
termes qui risquent de choquer, le respect des tours de parole, le
maintien du thème nouvellement initié, au moins quelques tours de
parole, l’insertion dans un dialogue engagé entre d’autres individus,
le regard vers l’interlocuteur, le ton même de la voix et la posture sont

12 http://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion
23 à cet égard, des indicateurs de sociabilité ou tout simplement de
13courtoisie à surveiller » .
De tels principes ne font que nous rapprocher de la célèbre théorie
du docteur américain Thomas Gordon qui s’est intéressé aux douze
types de « messages à risques » à éviter dans toute relation
communicationnelle : ordre, menace, morale, sermon, conseil,
critique, flatterie, apaisement, analyse, jugement, question et ironie.
En tout état de cause, la conversation est moins contraignante que
le dialogue qui se définit comme un échange orienté vers un but
généralement noble tel que la réconciliation, la paix, la conclusion
d’un accord, un rapprochement de positions idéologiques ou
politiques. Mieux, le dialogue apporte une valeur ajoutée à la
discussion et au débat lorsqu’elle s’investit dans une quête de
discernement, d’harmonie, de convivialité, de rationalité, d’exactitude,
de créativité et de sagesse. A certains égards, le dialogue répond au
profil d’un instrument d’exploration du champ de la pensée face à un
problème, à une crise donnée surtout si l’on la conçoit comme une
activité à aborder sans a priori quant à son issue. Pour cette raison, il
est ainsi établi que c’est dans et à travers le dialogue que se
manifestent et se poursuivent dans la durée, la disponibilité
psychologique et l’intention communicative des protagonistes d’une
discussion.
Dans la forme, le dialogue donne lieu à un véritable rituel où
« chacun des interlocuteurs réalise une série de prises de parole
successives dont l’ensemble de la prestation représente
14l’intervention » . Mais en termes de finalité, le dialogue a toujours
fait ses preuves comme moyen de rapprochement humain et d’écoute
réciproque. Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté
Sant’Egidio, y voit « le remède qui guérit les blessures de la division,
qui régénère en profondeur notre vie, tandis qu’il enracine chacun
dans la vérité, dans le témoignage réciproque, dans la charité et dans
15l’amitié » .

13 BEAUDICHON, Janine. La communication, processus, formes et applications,
Armand Colin, Paris, 1999, p.36.
14ine. La communication, processus, formes et applications,
op. cit. p.36
15 RICCARDI, Andrea (Italien), Fondateur de la Communauté Sant’Egidio, un
mouvement oeuvrant pour la paix dans le monde, notamment à travers le dialogue
interreligieux.
24 Il suit de tout cela que le dialogue a quelque chose en commun
avec la discussion - du moins au sens habermassien - puisqu’elle vise
avant tout, un consensus, un accord résultant d’une exploration
rationnelle de l’ensemble des avis des protagonistes en présence.
Aussi devrait-on s’empresser d’ajouter qu’à une telle discussion, ne
sont conviés que des participants égaux en droits, dépouillés de leurs
intérêts privés et égoïstes et se définissant simplement, mais
rigoureusement comme des sujets de discours, doués de raison et
capables d’en faire un usage public aux fins d’une argumentation
soutenue.
Dans tous les cas, la nuance entre ces différentes notions, quoique
ténue, est bien campée sous la plume du philosophe Emmanuel
Nzumya :
« Le discours porte une dimension molologique et s’inscrit dans
une logique des énoncés ; la discussion a un caractère dialogique
et sa logique est une logique pragmatique. Cependant, la
discussion est à distinguer du dialogue ou de la conversation, car
le dialogue ou la conversation n’imposent pas le recours à
l’argumentation, parce qu’ils ne définissent pas un cadre de
justification. Toutefois, une discussion peut prendre les contours
d’un dialogue, non ceux de la simple conversation ; inversement,
une conversation qui tourne à la discussion cesse d’être une
conversation, alors qu’un dialogue peut être, mais non
nécessairement, une discussion. Le caractère discriminant reste
16chaque fois la justification argumentée » .
Finalement, l’on pourrait en déduire que la discussion commence là
où s’arrête la conversation ou plus globalement la communication au
sens productif du terme. Si cette dernière devait devenir improductive
ou conflictuelle, elle passerait le relais à la discussion plus apte à
élucider par l’argumentation et la justification, les prétentions à la
validité émises au cours d’un échange communicationnel. En un mot,
l’on confère à la discussion le pouvoir de préserver un échange du
piège du dogmatisme en le prolongeant utilement dans le sens de

http://www.graines-de-paix.org/fr/outils_de_paix/citations_de_paix/auteurs.
Consulté le 19 janvier 2015.
16 NZUMYA, Emmanuel. Justesse de la norme et éthique de la discussion,
Habermas et Thomas d’Acquin en perspective, L’Harmattan, 2008. (version
électronique : http://books.google.fr./books?id)
25 racheter ou de restaurer toute communication cognitivement ou
relationnellement infructueuse.
Actes de langage et actes de parole
Ces deux notions sont au cœur du vocabulaire utilisé à travers la
présente étude. Malgré leur grande proximité, un effort de clarification
s’impose juste pour souligner la spécificité de la parole qui est
fondamentalement génératrice de lien social. C’est par elle qu’est
initié et entretenu le lien social entre les acteurs évoluant au sein de
l’espace public. A la différence des actes de langage qui s’intéressent
à la mécanique de l’expression orale et l’action de parler, les actes de
parole sont en revanche davantage tournés vers l’interaction dans une
perspective de reliance sociale. Pour emprunter les termes propres à
deux spécialistes, Claude Chabrol et Miruna Radu, l’on conclurait sur
le principe que : « un acte de parole, au-delà de sa fonction de dire ou
de vouloir dire quelque chose, constitue un acte social au moyen
duquel les acteurs sociaux interagissent. Il faut noter que la théorie
des actes de langage repose essentiellement sur le concept d’action
alors que la notion d’actes de parole repose essentiellement sur le
17concept d’interaction » .

17 CHABROL, Claude et RADU, Miruna. Psychosociologie de la communication et
persuasion. Théories et applications, de Boeck, 2008, Bruxelles, p.193
26
Source :
http://degaulle.lyc.acamiens.fr/matieres/philosophie/guyon/corriges/discussion_source_verite.html
27 Espace public
L’espace public est une notion développée par Emmanuel Kant
dans Qu’est-ce que les Lumières et qui constitue un élément central de
la théorie d’Habermas qui en a popularisé l’usage politique. L’espace
public est, selon lui, issu d’un processus qui s’est déroulé en Europe
au cours du 18e siècle « au cours duquel le public constitué
d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère
publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la
critique s’exerce contre le pouvoir de l’Etat. » (L’espace public).
Cette mutation décrit la réalité d’une « sphère intermédiaire entre la
18vie privée et l’Etat monarchique fondé sur le secret » . Or, la notion
de critique sous-entend la possibilité d’engager un débat contradictoire
que l’on peut définir comme le lieu de confrontation de plusieurs
idées. Dans un tel contexte, nul n’a a priori le monopole de la vérité et
nul n’a un quelconque droit de propriété à revendiquer sur un tel
espace d’expression où seuls prévalent le droit de participation, la
volonté de dialogue et la capacité à s’insérer et à contribuer utilement
au jeu de l’argumentation. Ce n’est ni plus ni moins qu’un omnilogue
selon les propres termes de J. Habermas qui s’en explique :
Il n’y a pas ici d’experts : un philosophe n’a pas plus d’autorité
que d’autres citoyens. Ceux qui étudient la philosophie politique
peuvent parfois en savoir plus sur certains sujets, mais cela peut
être le cas de quiconque. Tout un chacun en appelle également à
l’autorité de la raison humaine telle qu’elle est présente dans la
société... Les débats des citoyens peuvent être, mais ne sont pas
nécessairement raisonnables et délibératifs, et sont, à tout le moins
dans un régime démocratique décent, protégés par une loi efficace
concernant la liberté de parole. L’argumentation peut à l’occasion
atteindre un niveau élevé d’ouverture et d’impartialité et
manifester un souci de la vérité, ou encore, lorsque la discussion
porte sur le politique, indépendamment des vertus et du
raisonnable. Le niveau qu’elle atteint dépend manifestement des
19vertus et de l’intelligence des participants » .

18 BOUGNOUX, Daniel. Introduction aux sciences de la communication, nouvelle
édition, La Découverte, Paris, 1998/2001
19 HABERMAS, Jürgen., RAWLS, John. Débat sur la justice politique, Les éditions
du Cerf, 2005, p. 65
28 Suivant un premier niveau de compréhension, l’espace public est
entendu ici dans son antique sens romain de forum où
étaient « conduites la vie politique et les affaires, où étaient remplis
les devoirs religieux, où se déroulait la plupart de la vie sociale et où
sont exposés ce qu’il y a de meilleur et de pire dans la nature
20humaine » . Dans cet espace, les hommes doivent se reconnaître
comme égaux en même temps qu’ils y expriment leurs différences sur
des questions ayant trait à l’organisation du social. C’est dans le cadre
de cet espace que peuvent se produire les propositions, les débats et
les votes engageant l’ensemble des citoyens dans un projet politique
21commun .
Dans Droit et démocratie, Habermas définit lui-même l’espace
public comme le socle mouvant dont les frontières ne sont pas
clairement définies et par lequel doivent se dégager les problématiques
discutées dans les différentes couches de la société. Il doit s’entendre
comme une « caisse de résonance » apte à répercuter les problèmes
qui ne trouvent de solutions nulle part ailleurs.
Selon un autre entendement, l’espace public désigne, d’abord, un
lieu dans la cité que l’urbanité grecque nomme agora ; ce que les
Latins nomment forum, et qui désigne le lieu de la sociabilité par
opposition au lieu de la famille. C’est pourquoi ce lieu est aussi celui
du commerce, c’est-à-dire de l’économie urbaine, des logiques de
circulation et d’échange, en même temps que de visibilité des
institutions et des pratiques politiques. Il s’agit de lieux de rencontres,
d’une géographie ouverte, censée favoriser les échanges et les
confrontations, qui vont, dès le début, servir de cadre aux usages de la
rhétorique.
Comme le Speaker’s Corner, à Hyde Park, dans le Londres
contemporain, où n’importe quel orateur peut haranguer la foule, il
existait des tribunes et des lieux de prise de parole qui ont
véritablement institué la parole publique et l’argumentation politique.
Dans cet espace, renchérit Daniel Bougnoux, « les hommes éduqués
lisent les journaux, échangent des livres et des arguments dans les

20 ZENT (Agence d’information catholique).
www.zent.org/french/cadeau.html.message de Jean Paul II pour la journée des
communications sociales 2002
21 DELAVICTOIRE, Beghdadai, Q. (doctorant en Sociologie), Retour sur les concepts
de citoyenneté et d’espace public chez Hannah Arendt et Jürgen Habermas pour penser
la continuité du politique de l’Antiquité à la Modernité, UQAM, Canada.
29 salons littéraires et dans les cafés, de cet usage ouvert de la raison,
fondée sur la publicité (Offentlichkeit) des débats, surgit un modèle de
22bon gouvernement et de la loi opposable à l’arbitraire des rois » .
Sous la plume de Jean-Baptiste Pakulu Ndavaro, l’on peut en outre
découvrir une autre définition de l’agora fortement inspirée de la
philosophie aristotélicienne marquée par une quête de la cité idéale et
vertueuse (la polis). Se référant à la thèse de Harendt sur la polis,
Quentin Delavictoire rapporte que « c’est l’organisation du peuple qui
vient de ce que l’on agit et parle ensemble, et son espace véritable
s’étend entre les hommes qui vivent ensemble dans ce but, en quelque
23lieu qu’ils trouvent » .
Dans cette perspective, l’agora vaut bien mieux qu’un simple lieu
de rencontres pour s’affirmer plutôt comme « un lieu d’échanges
intersubjectifs au moyen d’actes de langage où chaque citoyen est
censé être libre de s’exprimer sur les problèmes de la société et donc
ceux de la polis, qu’il s’agisse des problèmes de la défense, de la
gestion, des échanges financiers collectifs, etc. Et ce, pour aboutir à
un compromis, puisqu’émanant de l’acte communicationnel de
personnes rationnelles, caractéristiques qui distinguent les hommes
24des animaux pour reprendre la pensée d’Aristote » . Arendt s’inscrira
dans la même logique pour affirmer que « la polis permet au monde
de devenir véritablement humain, car c’est le lieu où l’homme se
dégage de sa condition d’animal. Dans la pensée antique grecque, la
condition humaine ne peut pas se réaliser par le travail qui est donc
laissé aux esclaves. Mais le citoyen doit pratiquer la praxis et la lexis
pour être humain. Ce qui implique la nécessité d’un espace politique
25pour que l’humanité s’accomplisse » .

22 BOUGNOUX, Daniel. Introduction aux sciences de la communication, nouvelle
édition, La découverte, Paris, 1998/2001, p. 85
23 DELAVICTOIRE, Beghdadi, Q. (doctorant en sociologie), Retour sur les
concepts de citoyenneté et d’espace public chez Hannah Arendt et Jürgen Habermas
pour penser la continuité du politique de l’Antiquité à la Modernité, UQAM,
Canada
24 NDAVARO, Jean-Baptiste, Pakulu. La communication et l’exercie de la
démocratie en Afrique, L’Harmattan, 2008, p.29
25 HARENDT, Hannah. In DELAVICTOIRE, Quentin. Retour sur les concepts de
citoyenneté et d’espace public chez Hannah Harendt et Jürgen Habermas pour
penser la continuité du politique de l’Antiquité à la Modernité, UQAM, p.4.

http://www.revue30 Dès cet instant, une parenté devient nettement perceptible entre
l’approche aristotélicienne de la polis et ce qui deviendra plus tard
l’espace public dans le registre de Jürgen Habermas. Cette parenté
conceptuelle est bien résumée dans cette démonstration de
JeanBaptiste Pakulu Ndavaro :
« Ici, il convient de mettre en relief trois concepts fondamentaux
qui émergent de la pensée aristotélicienne et qui nous serviront
plus tard dans l’analyse de l’espace public de Habermas : agora,
raison et expression. Ces concepts ne renvoient à autre chose que
ce que Habermas appellera respectivement « espace public »,
« rationalisation » et « théorie de la discussion » (ou procédures
26communicationnelles) et/ou « agir communicationnel ».
De façon spécifique, l’espace public désigne dans le contexte de ce
travail, la sphère publique burkinabé au sein de laquelle les forces
sociales et politiques s’expriment en tant qu’acteurs et interlocuteurs
majeurs du débat démocratique. A priori, c’est un espace qui reconnaît
la discussion publique (argumentation) comme fondement de la
démocratie et concourt à la formation de l’opinion publique en offrant
les conditions d’une libre critique des pouvoirs et des institutions. A
ces critères fondamentaux, il nous paraît utile d’ajouter le caractère
inclusif de l’espace public qui ne doit pas devenir l’apanage des
professionnels de la chose politique et ceci pour des raisons bien
légitimes :
« Cet espace public, politique n’est pas un espace réservé aux
professionnels de la chose politique. Le politique n’est pas ce qui
se jouerait sur la scène d’un théâtre par des professionnels pour
des spectateurs. Il est ce qui se joue dans un espace public
d’action, une arène ouverte à tous les citoyens. L’agora est ce
grand espace ouvert, cette assemblée qui réunit les membres d’une
communauté pour débattre. Le politique n’est pas par essence un
sport de spectateurs. La régulation de cet espace n’est qu’une des
caractéristiques du politique. Les règles du jeu ne définissent pas
tout l’enjeu, même si elles peuvent fortement le contraindre. Les
règles ne se limitent pas à organiser la représentation de la

sociologique.org/sites/default/files/Article%20Quentin%20Delavictoire%20%20Retour%20sur%20les%20concepts.pdf. Consulté le 25 mars 2014.
26 NDAVARO, Jean-Baptiste, Pakulu. La communication et l’exercie de la
démocratie en Afrique, L’Harmattan, 2008, p.28
31 souveraineté et le pouvoir, elles visent d’abord à organiser la
délibération destinée à l’émergence des visées communes, du bien
27commun » .
Nous prenons ainsi comme référent l’approche habermassienne de
l’espace public et de l’éthique de la discussion fondée sur cinq
principes essentiels que sont : la participation de toutes les personnes
concernées, l’égalité de droit des participants, la recherche sans
contrainte de la vérité par l’unique procédé de l’argument meilleur, la
bonne foi quant aux thèmes et aux contributions proposées, le
caractère révisable des résultats, etc.
Les domaines intéressés par les discussions vont des questions
générales aux préoccupations politiques, et comme le rappelle
opportunément Alexandre Dupeyrix, « c’est au sein de l’espace public
que les questions d’intérêt public qui touchent aux besoins de la
société ou de tel groupe de la société, ont une chance d’être
problématisées. C’est un principe tout à la fois de transparence,
d’information, de formation. C’est un principe démocratique. Il n’est
pas cantonné aux frontières de l’Etat-nation : il est aussi vaste que la
communauté d’intérêts que les hommes décident de former et dont ils
28choisissent de débattre publiquement les principes » .
Dans la construction de sa philosophie de la communication,
Habermas s’est nourri de la lecture de Kant, Hegel et Marx. Il est
l’héritier des théoriciens de l’école de Francfort, Horkheimer, Adorno
et Marcuse. Le véritable tournant s’opère en 1981 avec l’avènement
de la théorie de l’agir communicationnel qui trouve son fondement
dans un contexte historique particulier marqué par la fin des modèles
fascistes et l’érosion du modèle communiste, la prévalence du système
capitaliste comme unique système viable, un climat de relative
stabilité économique ayant conduit à un refroidissement de la lutte des
classes, l’émergence et le foisonnement de grands syndicats et de
conquêtes sociales. C’est dans ce contexte que Habermas voit
l’émergence d’un nouveau mode de rationalité qui va à l’encontre de
la dialectique hegeliano-marxiste et des thèses défendues par ses
maîtres (Horkheimer, Adorno). Cette nouvelle rationalité se déroule

27 BEVORT, Antoine. Le Paradigme de Protagoras, Socio-logos. Revue de
l’association française de sociologie [En ligne], 2 | 2007, mis en ligne le 19 mars
2007, Consulté le 07 février 2015.
URL : http://socio-logos.revues.org/110
28 DUPEYRIX, Alexandre. Comprendre Habermas, Armand Colin, 2009, p.130
32 de manière dialogique et se traduit par une communication accrue.
Pour développer ces thèses, Habermas organise un retour à Kant et
Weber assumant vis-à-vis de l’un et de l’autre un double héritage
philosophique : « De Kant, il retient l’importance de la raison et plus
particulièrement de la raison pratique comme mode d’accès au réel. Il
donne néanmoins un nouveau sens à cette raison pratique en lui ôtant
l’aspect monologique kantien et en accentuant son caractère
dialogique. De Weber, il retient sa théorie de l’action et son analyse
29de la rationalisation évoluant relativement aux cultures » .
En fait, de Kant à Habermas, la morale reste au cœur de la
réflexion philosophique avec cependant chez Habermas cette
résolution de remplacer l’impératif catégorique kantien (plutôt
intrapersonnel) par un principe de discussion libre et ouverte comme
modalité d’accès à la vérité et à l’entente mutuelle. Autrement dit,
c’est au travers d’une discussion concrète qu’une norme peut être
déclarée valide. Là se trouve le point de divergence avec Kant pour
qui, c’est au sein de l’individu qu’est déterminée la validité morale. En
clair, Kant pense qu’il est possible de se mettre d’accord
rationnellement sur ce qui est juste et injuste, mais que l’évaluation
des normes se fait dans le for intérieur de chacun. Habermas considère
que ce « monologisme » doit être dépassé par une compréhension
« dialogique » de la morale, qui s’appuie sur les acquis de la
pragmatique formelle et la théorie des « énoncés performatifs » (John
Austin, infra p.234).
Dans un article consacré à la question, Brouillard Charnel trouve
une bonne formule pour rappeler les implications de la démarche
habermassienne suggérant l’élargissement du monologisme kantien à
un intersubjectivisme : « Nous déterminons si une règle de conduite et
d’action ou un comportement sont moraux par une discussion qui doit
ressembler autant que possible à une situation de liberté de parole
30absolue et de renoncement aux comportements « stratégiques » .
Né en 1929 à Gummersbach, en Allemagne, après ses études de
philosophie à Gottinga, Habermas devient assistant d’Adorno à
Francfort. Il devient ensuite, en 1961, professeur de philosophie et
de sociologie à Heidelberg et trois ans plus tard, il obtient la

29 http://brouillard-charnel.over-blog.com/article-habermas-de-72501699.html
30 HABERMAS, Jürgen. http://www.centrisme.free.fr/habermas.htm. Consulté le 25
avril 2014.
33 chaire à Francfort où il est nommé codirecteur du séminaire de
philosophie. La suite de sa carrière, depuis 1971 lorsqu’il
abandonna Francfort pour devenir directeur de l’Institut Max
Planck de Monaco, il la dédie à l’étude de la vie dans les sociétés
31« technico-scientifiques » .
Penseur de la discussion en tant que fondement moral et politique,
Habermas est sans doute le plus grand philosophe vivant. Marxiste
puis kantien, l’apport d’Habermas sur les questions d’éthique
(clonage/eugénisme), sur l’espace public (principe de publicité) ou
sur la politique européenne (après l’Etat-nation) fait de lui un
32penseur très important .
Malgré cette empreinte forte laissée par Habermas sur la
philosophie de la communication, il n’est pas vain de souligner qu’il
n’a pas eu le monopole de la réflexion sur l’espace public. En face de
33lui, se trouve la philosophe Hannah Arendt , une autre grande
théoricienne de l’espace public, qui a davantage orienté ses thèses vers
la dimension phénoménale des activités politiques produites dans
l’espace public. Elle propose alors un modèle esthétique de l’espace
public radicalement différent de celui d’Habermas et qui repose sur le
postulat selon lequel « ce sont les jugements réfléchissants des
spectateurs recevant ces activités politiques apparaissant sur la scène
publique qui sont à la source des opinions qu’ils se forment et qui sont
susceptibles d’engendrer un sens commun, propre à un espace
34d’appartenance » .
Il apparaît ainsi clairement qu’Hannah Arendt se démarque d’une
conception de la vérité qui émergerait de la rencontre et de la
confrontation entre les arguments rationnels des protagonistes du
débat public. Ici, l’espace public est plutôt perçu et défendu comme
scène d’apparition sous-tendue par la présence d’un public de
spectateurs capables de porter un jugement sur les éléments du

31 WALLACE, R.A., La teoria socologica contemporanea, trad. It. Bologna, II
Mulino, 2000, p.187. Cité par J-B. P, NDAVARO, La communication et l’exercice
de la démocratie en Afrique, p.23
32 http://la-philosophie.com/philosophes-contemporains
33 Hannah Arendt, née à Hanovre le 14 octobre 1906 et morte le 4 décembre 1975 à
New York, est une philosophe allemande naturalisée américaine, connue pour ses
travaux sur l’activité politique, le totalitarisme et la modernité. (Wikipédia)
34 BRETON, Philippe., PROULS, Serge. L’explosion de la communication, Editions
La Découverte, Paris, 1996, p. 216
34 pouvoir soumis au regard de tous. Dans un effort de restitution des
deux lignes forces de l’approche arendtienne, Phlippe Breton et Serge
Prouls mettent en lumière le fait qu’il ne s’agit pas d’un jugement
nécessairement rationnel, mais plutôt d’un jugement d’appréciation,
mieux, d’un « jugement de goût » plus proche de l’esthétique que de
la rationalité ; en somme, un modèle dans lequel priment les notions
de visibilité et de jugement des spectateurs. Dans ce cas, le facteur de
l’argumentation rationnelle disparaît au profit de l’apparition sur la
scène publique du « processus de publication qui fait qu’un
événement, une action, un problème, un acteur est mis en scène
35publique » .
Peut-on alors envisager, dans un esprit éclectique, une
complémentarité entre les deux approches habermassienne et
arendtienne ? Cela semble plutôt souhaitable dans une double
perspective de mise à jour scientifique et d’illustration d’une
démarche constructive de vérité par la discussion.
En attendant, c’est la pertinence et la perspicacité de la
problématique de l’espace public qui sont à saluer à travers le double
mérite de sa pluridisciplinarité et de son interdisciplinarité. Son
extension voire son applicabilité élargie au champ des sciences
sociales n’a pas pu échapper à l’attention de penseurs contemporains
comme Philippe Breton et Serge Proulx : « En théorie politique, elle
ouvre des voies originales pour penser les transformations de la
démocratie dans les sociétés complexes ; en droit, elle intéresse les
spécialistes de la théorie de l’Etat social ; en anthropologie urbaine,
elle inspire un courant de recherches d’orientation ethnographique et
ethnométhodologique s’inscrivant dans la suite des travaux de l’Ecole
de Chicago et concernant l’observation de la vie et des relations
36sociales dans les lieux publics urbains » .

35 ARENDT, Hannah. Juger. Sur la philosophie politique de Kant, Paris, Editions Le
Seuil, 1991, cité par NDAVARO, P. J-B in La communication et l’exercice de la
démocratie en Afrique, L’Harmattan, 2008, p. 9
36 BRETON, Philippe., PROULX, Serge. L’explosion de la communication, 2006, p.
203. Cité par P., J-B NDAVARO in La communication et l’exercice de la
démocratie en Afrique, L’Harmattan, 2008, p. 8-9
35 9
9
9
9
9
5. L’espace public : une richesse sémantique
La notion d’espace public est très diversement appréhendée par les
penseurs et intellectuels politiques. La pluralité des définitions
proposées illustre à souhait la complexité de cette notion et son
caractère à la fois dynamique et pluridisciplinaire. Ainsi, chacun peut
y aller de son expérience et de sa sensibilité culturelle, politique et
économique comme en témoigne cette collecte d’opinions que nous
livrent les archives du Centre national de recherche scientifique de
37France et qui font tour à tour de l’espace public :
L’ensemble des espaces non domestiques. Pour les féministes
américaines, rapporte Nancy Fraser, l’espace public est une
étiquette, une notion valise, servant à désigner tout ce qui n’est
pas du ressort de la sphère domestique (Fraser, 1992).
Un lieu où se rencontre un public. Pierre Frankignoule et Edith
Bodson considèrent que les institutions ouvertes au public (les
campus universitaires, par exemple) sont des espaces publics
(Frankignoule, Bodson, 1996), tandis que Thierry Paquot
s’intéresse à des lieux comme les cafés et les églises (Paquot,
1991).
L’élément central de l’économie solidaire ([1]). C’est la
dimension économique de l’espace public, considéré comme un
lieu permettant la co-construction d’une offre et d’une demande
répondant à une logique politique de développement territorial,
qui est mise en lumière par des sociologues comme Jean-Louis
Laville (Laville, 1999).
Le médiateur d’un monde commun. De très nombreux auteurs
travaillent sur la dimension sociale de l’espace public. Ainsi,
pour Dominique Wolton, l’espace public est le lieu symbolique
où se gèrent les contradictions de la « société individualiste de
masse » (Wolton, 1991), alors que d’autres y voient le milieu de
légitimation des biens culturels (Herscovici, 1995) ou l’endroit
où se construit « l’objectivation de soi » (Beaud, 1982).
L’espace de légitimation de la démocratie. Cet espace peut
s’incarner de manière concrète dans des lieux physiques dédiés

37 L’espace public: la theorie confrontée aux pratiques militantes,
http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/docs/00/06/21/12/HTML/index.html, consulté le 12
septembre 2013.
36 au débat public de questions politiques (Assemblée nationale,
par exemple), mais possède aussi une forte dimension
symbolique, puisqu’il est défini comme étant la scène
d’apparition des événements et des actions politiques (Ferry,
1989; Wolton, 1991) et la matrice d’une communauté politique
(Tassin, 1991).
Enfin, l’espace public est beaucoup plus grand que l’espace
politique parce que beaucoup plus large et comprenant tous les
domaines. Il s’ensuit tout naturellement que la mise en débat de
l’espace public appelle une approche pluridisciplinaire en raison
même de la nécessité de croiser et d’éclairer les théories et pratiques à
la lumière de disciplines complémentaires allant de la sociologie à
l’histoire en passant par la philosophie, l’anthropologie, les sciences
politiques et la démographie.
Le débat sémantique sur l’espace public reste donc l’un des plus
ouverts qui soit. Toutefois, quelques éléments convergents peuvent
tenir lieu de repères constants de toute définition de l’espace public
orienté fondamentalement vers une quête de démocratie : « Le concept
d’espace public a été élaboré dans le cadre de la théorie politique,
entre autres, pour rendre compte de la dynamique propre de la forme
politique qu’on appelle démocratie, ou encore pour décrire
l’organisation d’un type spécifique d’Etat, l’Etat de droit
démocratique tel qu’il s’est développé dans l’Occident moderne. Ce
qu’on appelle espace public correspond donc à une forme particulière
d’agencement des rapports entre la société et le pouvoir politique, un
agencement tel que l’exercice de ce dernier est soumis au contrôle
d’un public et que la libre discussion de tous est ce qui garantit la
38légitimité des décisions collectives » .
6. De l’espace privé à l’espace public
La naissance de l’espace public est contemporaine de l’avènement
du politique, puisqu’il se fonde sur l’opposition entre des espaces
privés, qui appartiennent aux familles, et dans lesquels se déroulent les
relations intimes propres à la filiation et à la l’identité singulière des

38 CARREL, M., GUERRERO, Juan-Carlos., MARQUEZ, A. Le public en action,
usages et limites de la notion d’espace public en sciences sociales, L’Harmattan,
Paris, 2003, p. 364
37 sujets, et l’espace public, qui n’appartient à personne en propre, mais
qui, au contraire, est à la disposition de tous, dans lequel ont lieu les
relations entre les acteurs, constitutives de la sociabilité. C’est donc
dans l’espace public que se tiennent les pratiques, les discours, les
activités, constitutives du fait politique.
À l’origine, l’espace public avait une dimension physique et
couvrait davantage des entités comme la rue, les commerces. C’est
seulement aux XVIe et XVIIe siècles que cet espace physique s’est
transformé en espace symbolique marquant une rupture entre le sacré
et le temporel. Le mot public apparaît au XIIIe siècle du latin publicus
pour évoquer ce qui concerne tout le monde. Mieux, à travers la
notion de public, apparaît le devoir de rendre public ce qui passe par
diverses modalités telles que la publication et la publicité qui
demeurent des fondements de l’espace public et surtout des moyens
par lesquels les citoyens peuvent exercer un contre-pouvoir vis-à-vis
de l’Etat. Cette publicité procède également d’un souci de
transparence en ce qui concerne l’ensemble des affaires qui engagent
le destin collectif.
En revisitant la théorie habermassienne de l’espace public, Joëlle
Zask apporte une sorte de caution à la définition selon laquelle : « Est
public, ce qui est ouvert, exposé à la vue de tous, mais aussi,
conformément au sens grec, ce qui est commun, et l’ensemble des
affaires qui concernent les citoyens, la chose commune. Si l’Etat, au
sens moderne, est un pouvoir public, c’est aussi parce que sa fonction
est de se préoccuper de l’intérêt général, public. A l’opposé, le
domaine privé est, au sens littéral, un domaine secret, caché, mais
aussi dans la culture grecque, le domaine de la production de tout ce
qui est nécessaire à la préservation de la vie, celui de la nécessité et
39de la dépendance, tandis que les citoyens sont libres et égaux » .
L’espace public, selon Dominique Wolton, est aussi
l’aboutissement du mouvement d’émancipation qui a consisté à valoriser la
liberté individuelle, et tout ce qui est public contre tout ce qui était
« privé », identifié au domaine des interdits d’autrefois et aux
traditions. Aussi poursuit-il : « Défendre le privé, c’était finalement
défendre les règles, les conventions, les traditions ; c’était être
conservateur. Il s’est ainsi opéré une rencontre entre deux

39 ZASK, Joëlle. L’opinion et son double, Livre II, Dewey, philosophe du public,
L’Harmattan, Paris, 1999, p.172
38 mouvements relativement différents : celui en faveur de la liberté
individuelle, donc d’une certaine capacité à afficher publiquement ce
que l’on est, et le mouvement démocratique qui, lui aussi favorisait
l’idée de publicité contre celle de secret et d’interdit. Des deux côtés,
40ce qui était public fut valorisé » .
Mais plutôt que d’ériger un mur infranchissable entre espace public
et espace privé, Nancy Fraser travaille à la reconnaissance d’une
parfaite perméabilité entre ces deux espaces. Pour soutenir son
argumentaire, l’auteur emprunte à notre vécu social, un exemple
simple, celui de la violence conjugale : est-elle une affaire privée,
puisqu’elle relève de la sphère familiale ou doit-elle devenir une
affaire publique afin que soient instaurées des lois protégeant les
victimes ? Nancy Fraser plaide pour la seconde solution et justifie :
« puisque l’existence d’une affaire publique ne peut être présumée à
l’avance; elle relève d’un accord entre les délibérateurs : « Only
participants themselves can decide what is and what is not of common
concern to them » (Fraser, 1992, p. 129).
Autant dire que la corrélation entre espace privé et espace public
est une question qui reste d’actualité. Du moins, plus d’un sociologue,
plus d’un politologue s’interrogent sur la fonctionnalité et les limites
de l’effet d’osmose entre la sphère privée et la sphère publique. Cette
préoccupation se trouve relancée sous l’angle des mutations
intervenues dans les rapports sociaux entre les acteurs des deux
espaces. Habermas en fait l’état des lieux ci-après :
« … les limites qui définissaient ce qui appartient en propre à la
sphère privée et d’autre part ce qui était du ressort de la sphère
publique s’estompent. Et l’usage que faisait le public de sa raison
est également victime de cette reféodalisation. Aux rapports de
société qui s’exprimaient sous la forme de la discussion se
substitue ce fétiche que devient le fait d’être purement et
simplement avec d’autres : « on ne se satisfait plus de la réflexion
solitaire où le moi se réalisait » - la lecture en privé a toujours été,
au sein du public bourgeois, la condition de l’usage qu’on faisait
de la raison – « mais on se réalise en faisant quelque chose avec

40 WOLTON, Dominique. Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux
médias, Edition Flamarion, Paris, 2000, p.223
39 d’autres gens ; ne serait-ce que regarder la télévision ensemble
41contribue à faire de vous un être humain authentique » .
7. L’espace public et les espaces publics
L’espace public est un terme singulier qui change de sens dès qu’il
est utilisé au pluriel. D’un point de vue sémiologique, les deux
expressions « espace public » et « espaces publics » ne se valent pas.
Et pourtant, le glissement est vite fait avec la tentation de vouloir
donner un contenu philosophique et pratique identique à ces deux
réalités au point de commettre ainsi l’erreur de croire que le nombre
ici n’exprime qu’une pluralité de forme.
Dans le cadre du présent travail, c’est l’expression au singulier
« espace public » qui est utilisé dans son acception originelle avec
constance pour désigner « non seulement le lieu du débat politique, de
la confrontation des opinions privées que la publicité s’efforce de
rendre publiques, mais aussi une pratique démocratique, une forme de
42communication, de circulation des divers points de vue » . Rien à
voir donc avec les « espaces publics » qui ont un ancrage plus
physique, géographique et sont plutôt du ressort de l’aménagement
paysager ou urbanistique. Mais, l’on peut y voir aussi des lieux
d’attraction interpersonnelle, de sociabilité humaine et de reliance
sociale tels que les centres sportifs, les galeries marchandes, les foires
ou les restaurants. Ce qui correspond à une réalité courante dans le
contexte burkinabè et connue sous l’appellation de « maquis » qui
sont à la fois des espaces de récréation et de discussion, mieux de
véritables antennes publiques d’information très fréquentées par les
Burkinabè, notamment ceux des grandes villes comme Ouagadougou
et Bobo-Dioulasso.
Dans tous les cas, nous en arrivons à la conclusion, qu’au singulier
comme au pluriel, cette notion d’espace public a un lien avec la
communication.


41 HABERMAS, Jürgen. L’espace public, Editions Payot, 1997, p. 166
42 PAQUOT, Thierry. L’Espace public, La Découverte, Collection Repères, Paris,
2009, p.3
40

PREMIÈRE PARTIE

L’espace public burkinabè face aux enjeux
de l’éthique habermassienne de la communication





CHAPITRE I

Le Burkina Faso sur la carte mondiale
1.1. Le Burkina Faso : identité et atouts naturels
43Le Burkina Faso (ancienne Haute-Volta) est situé au cœur de
l’Afrique de l’Ouest. Le pays est indépendant depuis le 05 août 1960.
Après la succession de plusieurs régimes d’exception, le Burkina Faso
a adopté une constitution le 02 juin 1991 marquée, depuis décembre
de la même année, par l’option d’un régime présidentiel pluraliste.
Le Burkina Faso partage ses frontières avec six (06) pays : le Mali au
Nord et à l’Ouest, le Niger au Nord-Est et à l’Est, le Bénin au Sud-Est, le
Togo et le Ghana au Sud et la Côte d’Ivoire au Sud-Ouest. Les portes
d’entrée au Burkina Faso sont donc multiples et tout dépend de son point
de départ. A partir de Dakar (Sénégal), 2h30 min sont nécessaires pour
relier Ouagadougou par la voie aérienne. Un peu moins pour celui qui
prend son départ de Lomé ou Abidjan. Quant à l’axe Ouagadougou-Paris
(4060 kms) par exemple, le délai de vol est de six heures environ.
1.1.1. Données géographiques
La superficie du Burkina Faso est de 274.200km2, répartie en trois
(03) régions naturelles.
- la région sahélienne (au Nord)
- la région soudano-sahélienne (au centre)
- et la région soudanienne (au Sud)

43 Burkina Faso signifie « le pays des hommes intègres »ou « chez les hommes
intègres ». le terme a été composé de eux langues dominantes du pays : le mooré et
le jula. Burkina emprunté au mooré signifie « intégrité, honnêteté » et Faso qui
signifie en langue jula « terroir » ou « terre natale » ou encore « patrie »
Le milieu naturel est peu clément. Sa situation de pays sans
débouché maritime lui confère un climat continental aux fortes
amplitudes et aux saisons contrastées. Les températures varient entre
10 et 45° avec une pluviométrie variant entre 300 mm (au Nord) et
1200 mm (au Sud). L’activité agricole connaît un ralentissement
pendant la saison sèche (entre octobre et mai).
1.1.2. Démographie
En 2006, le Burkina Faso comptait 14 017 262 habitants, dont
51,7 % de femmes. Cette population était majoritairement, composée
de jeunes avec 46,4 % ayant moins de 15 ans et 59,1 % ayant moins
de 20 ans. La population est essentiellement rurale : 80 %.
L’espérance de vie reste en dessous de 60 ans. En effet, la hausse de
l’espérance de vie à la naissance a été sensible, avec un gain absolu de
24,7 ans entre 1960 et 2006. Ainsi, de 32 ans en 1960, elle est passée à
53,8 ans en 1996 pour atteindre 56,7 ans en 2006.
En dépit de ces progrès, beaucoup reste à faire pour réduire les
niveaux de morbidité et de mortalité caractérisés par de profondes
disparités entre le milieu rural et le milieu urbain d’une part, et entre
riches et pauvres, d’autre part. Au rythme de croissance
démographique de 3,1 %, le Burkina Faso enregistre en moyenne
435 000 habitants supplémentaires par an et pourrait atteindre
18 450 494 habitants en 2015. Cette croissance rapide de la population
génère une demande sociale élevée et engendre le risque que
d’énormes ressources soient consacrées à des investissements
démographiques, au détriment des investissements productifs.
Deux grandes familles ethniques se partagent le pays : Voltaïque et
Mandé. La famille voltaïque comprend quatre groupes : Mossi
peuplant le centre du territoire, Gourounsi, Bobo, Lobi. La famille
Mandé est composée des Samo, Marka, Dioula et Boussancé. A ces
deux grandes familles, s’ajoutent les Peulhs (pasteurs semi-nomades),
44
les Haoussa, les Touaregs et les Senoufos , etc. Au total, ce sont au
moins soixante-trois ethnies qui cohabitent dans ce pays sans que cette
diversité ne nuise à la fierté identitaire de la nation burkinabè.

44 L’Eglise catholique en Afrique Occidentale et Centrale 1998 -1999 (p.111) réalisé
par les Œuvres pontificales missionnaires/Coopération missionnaire de France
44 Selon les résultats d’une enquête démographique menée par
l’Institut national de statistique et de démographie de Ouagadougou,
ces soixante-trois ethnies peuvent être regroupées en huit principales
45régions, suivant le tableau ci-dessous :

REGIONS ETHNIES
Mossi, Silmi-Mossi Yansi, Zaocé, Koussase,
MOSSI
Bissa
Kassena, Ko (en jula), Lela, Nankana, GOUROUNSI
Nunuma, Puguli, Sissala et Dagan-Dioula
Gourmantché, Moba, Berba, Haoussa,
GOURMANTCHE
Djerma
Peulh, Rimaïbe, Touareg, Bella, Sonrhai, SAHEL
maranse, Silanse Dogon, Kurumba
Dagara, Birifor, Dyan, Lobi, Gan, Viguié,
LOBI-DAGARA
Doghosié, Padoro, Thouni, Komono
Bobo, Zara, Bwa, Sambla, Marka, Samo (en BOBO-SAMO
jula), Kalemsé, Pana
Bolon, Karaboro, Turka, Gouin, Tiefo,
OUEST Toussian, Blé, Numu, Siamou, Dioula,
Samogho, Wara (en jula), Notorio (en jula)
SENOUFO Bambargé, Sipiré, Senari, Tagba
1.1.3. Données sociologiques
Ces dix dernières années, des efforts ont été engagés pour
l’amélioration de l’éducation et le développement de l’enseignement
technique et de la formation professionnelle au Burkina Faso.
Dans la perspective de la réalisation des OMD en matière
d’éducation, le Gouvernement, avec le soutien des PTF à travers le
PDDEB, a mis en oeuvre un vaste programme de construction
d’infrastructures scolaires et a poursuivi sa politique de subvention

45 Jacques Bruyas, Burkina faso, aux sources de l’humanisme, éditions Les grilles
d’or, p.55
45 scolaire dans les provinces ayant le plus faible taux de scolarisation,
de fourniture gratuite de manuels scolaires à l’enseignement primaire
par souci d’équité. L’approche basée sur l’offre pour les
infrastructures a été prédominante, avec des mesures incitatives en
faveur de la scolarisation des filles. Le taux brut d’admission est passé
de 47,4 % en 2000/2001, à 85,9 % en 2009/2010, soit un gain de 38,5
points.
Les contributions de la Banque mondiale et d’autres partenaires ont
aidé le Burkina Faso à faire passer la couverture scolaire du primaire
de 44 % en 1999 à 81 % en 2013. Le nombre d’établissements
d’enseignement post–primaire est passé de 241 à 850 entre 1999 et
2013, avec un corollaire d’au moins un CEG pour chaque département
du pays. Le rapprochement de l’offre d’éducation secondaire au
village a contribué à accroître l’accès des filles au collège avec un
effectif de filles qui est passé de 54.536 à 103.754, soit une croissance
46de près de 200 % .
Les différents indices de parité, en progrès, atteignent
respectivement 0,96 et 0,91 en 2009/2010 pour les niveaux
d’admission et de scolarisation. Ces indicateurs traduisent la portée
des différentes mesures prises par le Gouvernement pour promouvoir
la scolarisation des filles (subvention à la scolarisation des filles
nouvellement inscrites au CP1) et l’équité (gratuité des manuels et
fournitures scolaires).
En revanche, l’enseignement supérieur reste confronté à un sérieux
défi lié au flux massif de nouveaux étudiants qui se déverse chaque
année sur l’université de Ouagadougou et qui, du reste, a largement
montré ses limites en termes de capacité d’accueil. Les revendications
pour plus d’infrastructures et l’accès à de meilleures conditions de vie
et d’études quotidiennement relayées attendent depuis trop longtemps
des réponses appropriées au point d’aggraver la crise de confiance
avec le gouvernement. C’est ainsi qu’au fil du temps, l’université de
Ouagadougou est devenue un foyer incandescent de tensions et de
subversion avec un niveau de violence qui semble évoluer crescendo
d’une année à l’autre. Ainsi, pendant que la paix et la quiétude sur le
campus de l’université publique de Ouagadougou semblent
durablement mises à mal, le secteur privé de l’enseignement, en plein
essor, s’évertue à proposer une offre alternative de formation. Certes,

46 Banque mondiale, Bureau de Ouagadougou, 2013.
46