L'être et l'événement

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Articuler pour notre temps une philosophie qui, quant à la pensé de l’être, ouvre une autre voie que celle de Heidegger (soit celle de mathème plutôt que celle du poème) et, quant à la doctrine du sujet, se tienne au-delà de Lacan : tel est l’enjeu.Pour ce qui est de l’être, la thèse radicale est que, depuis son origine grecque, c’est la mathématique et elle seule qui en déploie le processus de pensée ; et que, de la mathématique aujourd’hui, le référent est la théorie cantorienne des ensembles. D’où se déduit une ontologie du pur multiple.Reste qu’existe un site de « ce qui n’est pas l’être » : c’est celui de l’événement, terme surnuméraire pour un franchissement indécidable au savoir et dont la vérité est toujours par avance indiscernable.Le sujet, dès lors, loin d’être le garant ou le support de la vérité, en est bien plutôt une instance locale, improbable, qui tire du devenir aléatoire d’une vérité dans l’événement son peu d’être. Il n’en tisse pas moins une fidélité qui s’inscrit dans l’art, la science, la politique et l’amour.Alain BadiouPhilosophe, dramaturge et romancier, enseigne la philosophie à l’université de Paris-VIII Vincennes et au Collège international de philosophie.
Publié le : samedi 25 janvier 2014
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EAN13 : 9782021157413
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Du même auteur

PHILOSOPHIE

Le Concept de modèle

Maspero, 1969

 

Théorie du sujet

Seuil, « L’Ordre philosophique », 1982

Peut-on penser la politique ?

Seuil, 1985

 

L’Être et l’Événement

Seuil, « L’Ordre philosophique », 1988

 

Manifeste pour la philosophie

Seuil, « L’Ordre philosophique », 1989

 

Le Nombre et les Nombres

Seuil, « Des travaux », 1990

 

Conditions

Seuil, « L’Ordre philosophique », 1992

 

L’Éthique

Hatier, 1993

 

Deleuze

Hachette, 1997

 

Saint-Paul. La fondation de Tuniversalisme

PUF, 1997, 2009

 

Abrégé de métapolitique

Seuil, « L’Ordre philosophique », 1998

 

Court Traité d’ontologie transitoire

Seuil, « L’Ordre philosophique », 1998

 

Petit Manuel d’inesthétique

Seuil, « L’Ordre philosophique », 1998

 

D’un désastre obscur

Sur la fin de la vérité d’état

Éd. de l’Aube, 1998

 

Saint Paul

La Fondation de l’universalisme

PUF, 2002

 

L’Éthique

Nous, 2003

 

L’Être et l’Événement

Volume 2 : Logiques des mondes

Seuil, « L’Ordre philosophique », 2006

 

Second manifeste pour la philosophie

Fayard, 2009 et Flammarion, 2010

 

L’Antiphilosophie de Wittgenstein

Nous, 2009

 

Circonstances, vol. 5

L’Hypothèse communiste

Nouvelles éditions Lignes, 2009

 

Le Fini et l’Infini

Bayard, 2010

 

Circonstances, vol. 6

Le réveil de l’histoire

Nouvelles éditions Lignes, 2011

 

La Relation énigmatique entre politique et philosophie

Germina, 2011

 

Entretiens 1981-1999

Nous, 2011

 

La République de Platon

Fayard, 2012

ESSAIS CRITIQUES

Rhapsodie pour le théâtre

Imprimerie Nationale, 1990

 

Beckett, l’increvable désir

Hachette, 1995, 2006

 

Le Siècle

Seuil, 2005

 

La Philosophie et l’Événement

(avec Fabien Tarby)

Germina, 2010

 

Heidegger

Le nazisme, les femmes, la philosophie

(avec Barbara Cassin)

Fayard, 2010

 

Il n’y a pas de rapport sexuel

Deux leçons sur « l’Étourdit » de Lacan

(avec Barbara Cassin)

Fayard, 2010

 

L’Explication

Conversations avec Aude Lancelin

(avec Alain Finkielkraut)

Nouvelles éditions Lignes, 2010

 

Cinq leçons sur le cas Wagner

Nous, 2010

 

Cinéma

Nova Éditions, 2010

LITTÉRATURE ET THÉÂTRE

Almagestes

prose

Seuil, 1964

 

Portulans

roman

Seuil, 1967

 

L’Écharpe rouge

roman opéra

Maspero, 1979

 

Ahmed le subtil

farce

Actes Sud, 1994

 

Ahmed philosophe

suivi de Ahmed se fâche

théâtre

Actes Sud, 1995

 

Les Citrouilles

comédie

Actes Sud, 1996

 

Calme bloc ici bas

roman

POL, 1997

 

Éloge de l’amour

(avec Nicolas Truong)

Flammarion, 2009

 

La Tétralogie d’Ahmed

Actes Sud, 2010

ESSAIS POLITIQUES

Théorie de la contradiction

Maspero, 1975

 

De l’idéologie

en collaboration avec F. Balmès

Maspero, 1976

 

Le Noyau rationnel

de la dialectique hégélienne

en collaboration avec L. Mossot et J. Bellassen

Maspero, 1977

 

D’un désastre obscur

Éditions de l’Aube, 1991, 1998

 

L’Antisémitisme partout

Aujourd’hui en France

en collaboration avec E. Hazan

La Fabrique, 2011

Introduction


1

Admettons qu’aujourd’hui, à échelle mondiale, on puisse commencer l’analyse de l’état de la philosophie par la supposition des trois énoncés que voici :

1. Heidegger est le dernier philosophe universellement reconnaissable.

2. La figure de la rationalité scientifique est conservée comme paradigme, de façon dominante, par les dispositifs de pensée, surtout américains, qui ont suivi les mutations des mathématiques, celles de la logique et les travaux du cercle de Vienne.

3. Une doctrine postcartésienne du sujet est en voie de déploiement, dont l’origine est assignable à des pratiques non philosophiques (la politique, ou le rapport institué aux « maladies mentales »), et dont le régime d’interprétation, marqué des noms de Marx (et de Lénine), de Freud (et de Lacan), est intriqué à des opérations, cliniques ou militantes, qui excèdent le discours transmissible.

Qu’y a-t-il de commun à ces trois énoncés ? Certainement qu’ils désignent, chacun à sa façon, la clôture d’une époque entière de la pensée et de ses enjeux. Heidegger, dans l’élément de la déconstruction de la métaphysique, pense l’époque comme régie par un oubli inaugural, et propose un retournement grec. Le courant « analytique » anglo-saxon disqualifie la plupart des phrases de la philosophie classique comme dénuées de sens, ou limitées à l’exercice libre d’un jeu de langage. Marx annonçait la fin de la philosophie, et sa réalisation pratique. Lacan parle de « l’antiphilosophie », et ordonne à l’imaginaire la totalisation spéculative.

Ce qu’il y a par ailleurs de disparate dans ces énoncés saute aux yeux. La position paradigmatique de la science, telle que, jusque dans son déni anarchisant, elle organise la pensée anglo-saxonne, est pointée par Heidegger comme un effet ultime, et nihiliste, de la disposition métaphysique, cependant que Freud et Marx en conservent les idéaux, et que Lacan même y reconstituait, par la logique et la topologie, les appuis d’éventuels mathèmes. L’idée d’une émancipation, ou d’un salut, est proposée par Marx ou Lénine dans la guise de la révolution sociale, mais elle est considérée par Freud ou Lacan avec un pessimisme sceptique, envisagée par Heidegger dans l’anticipation rétroagissante du « retour des dieux », cependant que grosso modo les Américains s’accommodent du consensus autour des procédures de la démocratie représentative.

Il y a donc accord général sur la conviction que nulle systématique spéculative n’est concevable, et que l’époque est révolue où la proposition d’une doctrine du nœud être/non-être/pensée (si l’on admet que c’est de ce nœud que depuis Parménide s’origine ce qu’on appelle « philosophie ») pouvait se faire dans la forme d’un discours achevé. Le temps de la pensée est ouvert à un régime d’appréhension différent.

Il y a désaccord sur le point de savoir si cette ouverture, dont l’essence est de clore l’âge métaphysique, s’indique comme révolution, comme retournement, ou comme critique.

Ma propre intervention dans cette conjoncture consiste à y tracer une diagonale, car le trajet de pensée que je tente passe par trois points suturés, chacun, dans un des trois lieux que les énoncés ci-dessus désignent.

– Avec Heidegger, on soutiendra que c’est du biais de la question ontologique que se soutient la requalification de la philosophie comme telle.

– Avec la philosophie analytique, on tiendra que la révolution mathématico-logique de Frege-Cantor fixe à la pensée des orientations nouvelles.

– On conviendra enfin que nul appareillage conceptuel n’est pertinent s’il n’est pas homogène aux orientations théorico-pratiques de la doctrine moderne du sujet, elle-même intérieure à des processus pratiques (cliniques ou politiques).

Ce trajet renvoie à des périodisations enchevêtrées, dont l’unification, à mes yeux arbitraire, conduirait au choix unilatéral d’une des trois orientations contre les autres. Nous vivons une époque complexe, voire confuse, en raison de ce que les ruptures et les continuités dont elle se tisse ne se laissent pas subsumer sous un vocable unique. Il n’y a pas aujourd’hui « une » révolution (ou « un » retournement, ou « une » critique). Je résumerais volontiers ainsi le multiple temporel décalé qui organise notre site :

1. Nous sommes contemporains d’une troisième époque de la science, après la grecque et la galiléenne. La césure nommable qui ouvre cette troisième époque n’est pas (comme pour la grecque) une invention – celle des mathématiques démonstratives –, ni (comme la galiléenne) une coupure – celle qui mathématise le discours physique. C’est une refonte, d’où s’avèrent la nature du socle mathématique de la rationalité, et le caractère de la décision de pensée qui l’établit.

2. Nous sommes également contemporains d’une deuxième époque de la doctrine du Sujet, qui n’est plus le sujet fondateur, centré et réflexif, dont le thème court de Descartes à Hegel, et reste encore lisible jusqu’à Marx et Freud (et jusqu’à Husserl et Sartre). Le Sujet contemporain est vide, clivé, a-substantiel, irréflexif. Il n’est en outre que supposable au regard de processus particuliers dont les conditions sont rigoureuses.

3. Nous sommes enfin contemporains d’un commencement en ce qui concerne la doctrine de la vérité, après que s’est défaite sa relation de consécution organique au savoir. On aperçoit rétroactivement qu’a régné jusqu’ici sans partage ce que je nommerai la véridicité, et que, si étrange que cela puisse paraître, il convient de dire que la vérité est un mot neuf en Europe (et ailleurs). Ce thème de la vérité croise du reste Heidegger (qui le premier le soustrait au savoir), les mathématiciens (qui rompent à la fin du siècle dernier avec l’objet comme avec l’adéquation) et les théories modernes du sujet (qui excentrent la vérité de sa prononciation subjective).

La thèse initiale de mon entreprise, celle à partir de laquelle on dispose l’enchevêtrement des périodisations en prélevant le sens de chacune, est la suivante : la science de l’être-en-tant-qu’être existe depuis les Grecs, car tel est le statut et le sens des mathématiques. Mais nous n’avons qu’aujourd’hui les moyens de le savoir. De cette thèse découle que la philosophie n’a pas pour centre l’ontologie – laquelle existe comme discipline exacte et séparée –, mais qu’elle circule entre cette ontologie, les théories modernes du sujet, et sa propre histoire. Le complexe contemporain des conditions de la philosophie embrasse bien tout ce à quoi se réfèrent mes trois énoncés premiers : l’histoire de la pensée « occidentale », les mathématiques postcantoriennes, la psychanalyse, l’art contemporain et la politique. La philosophie ni ne coïncide avec aucune de ces conditions, ni n’en élabore le tout. Elle doit seulement proposer un cadre conceptuel où puisse se réfléchir la compossibilité contemporaine de ces éléments. Elle ne le peut, car c’est ce qui la dessaisit de toute ambition fondatrice, où elle se perdrait, qu’en désignant parmi ses propres conditions, et comme situation discursive singulière, l’ontologie elle-même, sous la forme des mathématiques pures. C’est là, proprement, ce qui la délivre, et l’ordonne ultimement au soin des vérités.

Les catégories que ce livre dispose, et qui vont du pur multiple au Sujet, constituent l’ordre général d’une pensée telle qu’elle puisse s ‘exercer dans toute l’étendue du référentiel contemporain. Elles sont donc disponibles pour le service aussi bien des procédures de la science, que de l’analyse ou de la politique. Elles tentent d’organiser une vision abstraite des réquisits de l’époque.

2

L’énoncé (philosophique) selon quoi les mathématiques sont l’ontologie – la science de l’être-en-tant-qu’être – est le trait de lumière dont s’éclaira la scène spéculative que, dans ma Théorie du sujet, j’avais limitée, en présupposant purement et simplement qu’il « y avait » de la subjectivation. La compatibilité de cette thèse avec une ontologie possible me préoccupait, car la force – et l’absolue faiblesse – du « vieux marxisme », du matérialisme dialectique, avait été de postuler une telle compatibilité sous les espèces de la généralité des lois de la dialectique, c’est-à-dire, au bout du compte, de l’isomorphie entre la dialectique de la nature et la dialectique de l’histoire. Certes, cette isomorphie (hégélienne) était mort-née. Quant on ferraille aujourd’hui encore du côté de Prigogine et de la physique atomique pour y trouver des corpuscules dialectiques, on n’est que le survivant d’une bataille qui n’a jamais sérieusement eu lieu que sous les injonctions un peu brutales de l’État stalinien. La Nature et sa dialectique n’ont rien à voir là-dedans. Mais que le processus-sujet soit compatible avec ce qui est prononçable – ou prononcé – de l’être, voilà une difficulté sérieuse, que j’avais du reste pointée dans la question posée sans détour en 1964 par Jacques-Alain Miller à Lacan : « Quelle est votre ontologie ? » Notre maître, rusé, y répondait par une allusion au non-étant, ce qui était ajusté, mais court. Pareillement Lacan, dont l’obsession mathématique n’a fait que grandir avec le temps, avait indiqué que la logique pure était « science du réel ». Toutefois le réel reste une catégorie du sujet.

Je tâtonnai pendant plusieurs années autour des impasses de la logique – une exégèse serrée des théorèmes de Lôwenheim-Skolem, de Gôdel, de Tarski – sans dépasser le cadre de la Théorie du sujet autrement que par la subtilité technique. Sans m’en rendre compte, je restais sous l’emprise d’une thèse logiciste, qui soutient que la nécessité des énoncés logico-mathématiques est formelle en ceci qu’elle résulte de l’éradication de tout effet de sens, et qu’en tout cas il n’y a pas lieu de s’interroger sur ce dont ces énoncés sont comptables, en dehors de leur consistance. Je m’embarrassais dans la considération que, à supposer qu’il y ait un réfèrent du discours logico-mathématique, on n’échappait pas à l’alternative de le penser, soit comme « objet » obtenu par abstraction (empirisme), soit comme Idée suprasensible (platonisme), ce qui est le dilemme où vous accule la distinction anglo-saxonne universellement reconnue des sciences « formelles » et des sciences « empiriques ». Rien de tout cela n’était cohérent avec la claire doctrine lacanienne selon laquelle le réel est l’impasse de la formalisation. Je faisais fausse route.

C’est finalement au hasard de recherches bibliographiques et techniques sur le couple discret/continu que j’en vins à penser qu’il fallait changer de terrain, et formuler, quant aux mathématiques, une thèse radicale. Car ce qui me parut constituer l’essence du fameux « problème du continu » était qu’on touchait là un obstacle intrinsèque à la pensée mathématique, où se disait l’impossible propre qui en fonde le domaine. À bien considérer les paradoxes apparents des investigations récentes sur le rapport entre un multiple et l’ensemble de ses parties, je finis par penser qu’il n’y avait là des figures intelligibles que si d’abord on acceptait que le Multiple ne soit pas pour les mathématiciens un concept (formel) construit et transparent, mais un réel dont la théorie déployait l’écart intérieur, et l’impasse.

Je parvins alors à la certitude qu’il fallait poser que les mathématiques écrivent ce qui, de l’être même, est prononçable dans le champ d’une théorie pure du Multiple. Toute l’histoire de la pensée rationnelle me parut s’éclaircir dès lors qu’on assumait l’hypothèse que les mathématiques, au plus loin d’être un jeu sans objet, tirent la sévérité exceptionnelle de leur loi d’être asservies à tenir le discours ontologique. Par un renversement de la question kantienne, il ne s’agissait plus de demander : « Comment la mathématique pure est-elle possible ? » et de répondre : grâce au sujet transcendantal. Mais bien plutôt : la mathématique pure étant science de l’être, comment un sujet est-il possible ?

3

La consistance productive de la pensée dite « formelle » ne peut lui venir de sa seule armature logique. Elle n’est pas – justement – une forme, une épistémé, ou une méthode. Elle est une science singulière. C’est ce qui la suture à l’être (vide), point où les mathématiques se disjoignent de la logique pure, qui en établit l’historicité, les impasses successives, les refontes spectaculaires, et l’unité toujours reconnue. À cet égard, pour le philosophe, la coupure décisive, où la mathématique se prononce aveuglément sur sa propre essence, est la création de Cantor. Là seulement est enfin signifié que, quelle que soit la prodigieuse diversité des « objets » et des « structures » mathématiques, ils sont tous désignables comme des multiplicités pures édifiées, de façon réglée, à partir du seul ensemble vide. La question de la nature exacte du rapport des mathématiques à l’être est donc entièrement concentrée – pour l’époque où nous sommes – dans la décision axiomatique qui autorise la théorie des ensembles.

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