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L'événement surréaliste

De
336 pages
Vincent Bounoure a été l'un des membres les plus actifs du groupe surréaliste de Paris. Il s'est opposé aux volontés de liquidation du "surréalisme historique" après la disparition de Breton ; il a ouvert la voie à de nouveaux développements de ce mouvement d'émancipation. A côté de l'histoire "événementielle" du surréalisme sur lequel il livre de précieux documents, ce nouveau recueil nous apporte des textes rares et inédits.
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L'ÉVÉNEMENT
/
SURREALISTEOuvertllre Philosophiqlle
Collection dirigée par Bruno Péquignot,
Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions
qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique;
elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser,
qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences
humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes
astronolniques.
Déjà parus
Charles-Eric de Saint Gern1ain, Raison et système chez Hegel.
De la Phénon1énologie de l'Esprit à l'Encyclopédie des
Sciences Philosophiques, 2004.
Yves, MA YZAUD, Le sujet géométrique, 2004.-
Gisèle, GRAMMARE, L'auréole de la peinture, 2004.
Cédric CAGNAT, La construction collective de la réalité,
2004.
Alfredo GOMEZ-MULLER, La question de l 'humain entre
l'éthique et l'anthropologie, 2004.
Bertrand DEJARDIN, Terreur et corruption, 2004.
Stéphanie KATZ, L'écran, de l'icône au virtuel, 2004.
Mohan1ed MOULFI, Engels: philosophie et sciences, 2004.
Chantal COLOMB, Roger Munier et la « topologie de l'être »,
2004.
Philippe RIVIALE, La pensée libre, 2004.
Kostas E. BEYS, Le problème du droit et des valeurs morales,
2004.
Bernard MORAND, Logiques de la conception. Figures de
sémiotique générale d'après Charles S. Peirce, 2004.
Christian SALOMON (textes réunis par), Les métaphores du
corps, 2004.
Pierrette BONET, De la raison à l'ordre. Genèse de la
philosophie de Malebranche, 2004.
Caroline GUIBET LAFAYE et Jean-Louis VIEILLARD-
BARON, L'esthétique dans le système hégélien, 2004.VINCENT BOUNOURE
L'ÉVÉNEMENT
/
SURREALISTE
INTRODUCTION DE
MICHEL LEQUENNE
L'Harmattan ltaliaL'Harmattan L'Harmattan Hongrie
Via Degli Artisti 15Konyvesbolt5-7, rue de l'École-Polytechnique
10124 Torino75005 Paris 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16
HONGRIE IT ALlEFRANCE@ L'HARMATTAN, 2004
ISBN: 2-7475-7065-7
EAN: 9782747570657Vincent Bounoure
ou
la dialectique surréaliste
Vincent Bounoure y insistait: le surréalisn1.e est 111ouvell1ent.
Cela inlpliquait les deux sens du nl0t : d'une part en ce que le
Mouvement surréaliste dépassait le « groupe» et ses entours en
leurs regroupe111ents d'individus qui, souvent, ne faisaient que le
traverser; d'autre part, C0111me nlouvenlent d'élaboration et de
construction. C'est ainsi qu'en déce111bre 1974, répondant à l'en-
quête du Quotidien de Paris, « Pourquoi n'y a-t-il plus de groupe
n)ysurréaliste? », il répondait: « Il a plus de groupe surréaliste
parce qu)£! l1)y el1 aja111ais eu [.. .]. Le 1110uvenlent surréaliste cOl1ti-
»(1)1)l1ue) pour rernplir à travers histoire présel1te sa fOl1ctiol1 propre.
N'était-ce pas réaffirmer ce que Breton avait dit au lendenlain
de la rupture avec Aragon, en 1934, dans sa conférence de
Bruxelles Qu)est-ce que le surréal£sf/lc ? insistant sur ce qu'il était
« lI10UVerne11tvival1t » en « COl1stal1tdevel1ir », où le passage des
hOl11nles cOl11ptait peu dans ce qui était développel11ent histo-
(2)
rique.
Dans les écrits qui constituent ce livre, les plus « théoriques»
de Vincent Bounoure, tous les thè111es du surréalisnle sont là,
repris, développés, approfondis. C'est dire à quel point ils nous
111ettent loin de la réduction à la Jivaro opérée par l'idéologie
donlinante, en ses deux faces: d'un côté, période d'art et de poé-
sie cloisonnée dans le temps, de l'autre synonynle de bizarroïde,
d'extravagant, de loufoque... soit sa caricature diffusée dans les
nlédias. Mais loin aussi de l'idole - que voudraient certains qui
5L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
se croient ou se disent ses anlis - d'un surréalisnle « totalisé » en
l'un ou l'autre de ses ll10ll1ents, voire d'un tout, lui aussi cloi-
sonné en dépit des contradictions en cours de recherches tâton-
nant dans la IUlllière de la nuit.
Tous les thèmes sont donc là, lllais conlllle dans un puzzle
dont la dispersion des pièces est due aux aléas des interpellations
chronologiques, trouvant cependant fornle totalisante en fin de
parcours, COlllme résultante. Car un lllouvement vivant ne peut
que « totaliser » en sa nlarche ininterrolllpue. Et celui-là jus-
qu'à. .. l'utopie concrète de la « civilisation surréaliste » à venir,
civilisation comllle lllythe vivant opposé aux lllythes Inorts des
civilisations historiquelllent classifiées. De ce puzzle, la présente
introduction tendra essentiellenlent à être le guidage du rassenl-
blelllent des pièces.
En ce chelllinelllent de la pensée surréaliste, Vincent Bou-
noure seul est apparu conlnle continuant Breton. Les écrits de ce
présent livre prennent racine dans l'intelligence du surréel que
Breton lui-lllêllle avait dégagée par un retour à Hegel/Marx. Un
certain « marxisme », encrassé de positivisnle (celui auquel s'en
tiennent tous les adversaires et tous les illettrés, ce qui fait beau-
coup de monde), Inanifestait son inintelligence du réel/rationnel
en un retour au matérialisnle lllécaniste, ignorant qu'il n'y avait
de réel qu'en devenir, et pas d'autre rationnel que la nécessité en
lutte contre la pesanteur opaque de l'irrationalité. Cela, Breton
l'avait trouvé dans Hegel, nlais aussi dans un Engels plus hégé-
lien qu'on ne le dit souvent<3), conlprenant du nlênle coup le sur-
réel COlllnle la tension d'intelligence du lllouvenlent du réel.
C'était, reprenant à la source le renverselllent nlatérialiste de
l'hégélianisllle, transfornler la dialectique de l'Esprit en dialec-
tique de l'esprit, c'est-à-dire de l'intellection conlprise dans
toutes ses lllanifestations, tant pensée consciente que saisie intui-
tive, rêve éveillé et nocturne, illlagination poétique et utopiste.
C'était aussi, en lllênle telllps, refuser la dissociation, qui désolait
Baudelaire, du rêve et de l'action, ou, plus largenlent, de l'explo-
ration intellectuelle et de la lutte révolutionnaire, du poète et du
nlilitant. Cela n'existait qu'inlplicitenlent dans la dialectique
lllatérialiste nlarxiste. Cet inlplicite n'allait devenir explicite
6L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
qu'au sein de l'École de Francfort, et surtout chez Ernst Bloch
et Erich Fr01111ll.
Il est saisissant de trouver chez Breton et chez Bloch des for-
nlulations, sinon se111blables, du moins superposables; Ainsi, chez
Breton: « Cette force invincible qui est celle du devoir-être, qui est celle
»(4); et chez Bloch.' « Le lendenIain vit dans l'au-du devenir hUlnain
jourd'hui [...J, la réalité elle-rnênIe est celle... de l'horizon. » De
mê111e, dans objectivation politique de ce sur/réalis111e, Bretonl'
avance.' « Cette autre nécessité 11.011 tnoins ilnpérieuse qui est de ne pas
voir dans la Révolution à venir une fin, qui de toute évidence serait ell
nIênIe ternps celle de l'histoire. La fin ne saurait être pour rnoi que la
connaissance de la destination éternelle de l'honune, de l'hot/une en
<~énéral,que la révolution seule pourra rendre pleinernent à cette destina-
tion [.. .]. Il est d'une vue déplorablernent courte et titnide d'adnIettre
que le Inonde peut être changé une _foispour toutes et de s'interdire al/-
delà, COlnnlesi elle devait être pn~fal1atoire, toute incursion sur les terres
>/5)inunense5 qui resteront à explorer. Ernst Bloch, quant à lui,
conclut son grand œuvre, tout entier construit dans la projection
du devenir, en renouvelant le nlot trop ignoré de Marx.' « Il
apparaît alors que l'hot/une vit encore partout dans la préhistoire, que
toute chose se trollve encore avant la création du t/l0nde, s'entend,
d'l/n Inonde de bon aloi. La genèse réelle n'est pas au début, elle est
à la fin, [et] naîtra dal1s le IHonde quelque chose qui flOUS apparaît
\ {\ ,. . I I
a tOl/sans d l. '1enjance et ou personue cncore n a )anlalS ete.'e I F--<oyer
»(6).(Hein1at)
Que, vers une telle fin, les voies propres du surréalisnle aient
passé par l'exploration de l'intellection au travers de la poésie, du
jeu, du rêve, de l'art, de la pensée utopique, ce qui n'avait été
qu'instinct et spontanéité dans la jeunesse du nl0uven1ent deve-
nait conlpréhension théorique chez le Breton des années trente,
et alors de lui seul; conlnle ce ne sera plus tard qu'à partir du
seul Ernst Bloch qu'elle sera pleinelnent développée dans l'in-
telligence nlarxiste.
Mais quand, en 1932, Breton écrivait les lignes ci-dessus, les
intellectuels du Parti conlnluniste, déjà sounlis ou fornlés à la
férule stalinienne d'un ll1arxisnle sclérosé, dans le ll1eilleur des
7L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
cas den1andaient à Breton de « renoncer au tenne surréalité qu i
véhicule une idée de transcendance contraire à sa pensée », dans le pire
dénonçaient le surréaliste con1me « sorti des plus SOIIlbresprofon-
deurs de la déco11'lpositionde la culture capitaliste », et dénonçaient en
les vases C011'ununicants« cette théorie du cornpronl£S,cet essai pour l'né1er
Lénine, lVIarx et Engels avec les plus basses idées de la pensée boul:Reoise
»(7)pourrissante.
Objectera-t-on qu'inversement il y a eu coupure, dans la pen-
sée de Breton, de ces années trente où il écrivait les vases corn11'1uni-
cants, Qu'est-ce que le surréalis11'le, et Position politique du 5urréalisnle, et
celles où il refusait « d'ouvrir la porte » à Marx? C'est oublier
qu'alors il avouait sa lassitude. Le surréalisn1e lui-nlê111e n'est pas
hors de l'histoire. Le rapport de son action aux nl0ntées et reculs
du mouvement révolutionnaire n'a cessé, ou d'exalter ses élans, ou
de susciter ses crises. Dans la seconde 1110itié des années trente,
Breton avait véritablenlent refondé le surréalis111e. Mais ce fut face
à la pire des défaites de l'humanité, la Seconde Guerre nl0ndiale.
Dans ses dernières années, découragement et fatigue, expressions
mêlées de l'âge et des tell1ps de reflux grisâtres, ont pesé sur Bre-
ton, coïncidant avec une crise profonde, quoique demeurant sou-
terraine, du groupe alors rassen1blé autour de lui.
Et il est caractéristique que la relève en continuité qu'opère
Vincent Bounoure s'effectue conlnle redressell1ent de cette der-
nière grande crise surréaliste, dont il n'est pas surprenant qu'elle
n'éclate au grand jour qu'au lendelnain de la 1110rt de Breton.
Cette crise, plus que tout autre, Vincent, alors l'un des plus
jeunes ll1e111bres du groupe, l'avait pressentie. Le prenlier texte de
ce recueil, daté du 18 ll1ai 1960, déjà en pointe les signes et
constitue un appel à la nécessité d'un retour à une ani111ation
intellectuelle collective, à la mise en COll1111unde la pensée, et en
donne un véritable progralnnle conduisant à la dialectique des
phases subjectives/objectives.
Quel écho eut ce texte? On ne sait. Il y a quatre ans entre
celui-ci et le troisièn1e. Alors, la guerre d'Algérie est finie, la
révolution cubaine vient de vaincre. Le surréalisnle s'était nlani-
8L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
festé au premier plan des actes révolutionnaires en prenant l'ini-
tiative du « Manifeste des 121 » qui proclan1ait le droit à l'insou-
mission dans une sale guerre qui n'osait pas dire son non1. Mais
ce sont d'autres qui en tirèrent le profit Inoral, tandis que le
groupe s'isolait d'alliés qui n'osaient le suivre dans cette radica-
lité. Ce sera pire quand le groupe saluera la révolution cubaine
et acconlpagnera sa phase de montée, non sans rappeler, dès l'été
1964, qu'« Une vraie révolution doit transfonner r honnl1e dans sa tota-
»(8).lité sociale et individuelle Sur ce sujet d'une révolution que
0111bre de la dégénérescence menace déjà, au sein du groupel'
apparaissent des réserves; lesquelles, il est vrai, ne s'exprin1eront
ouverten1ent que bien plus tard, ll1ais qui nourrissent ill1n1édia-
tement la crise latente.
Vincent Bounoure, pour sa part, revient sur les bases théo-
riques générales de toute révolution, et en rappelle l' obj ectif
nécessaire de synthèse du particulier et du général, en évoquant
une fusion de Stirner (dont il sait pourtant, à la fois, qu'il est
« trop dépourvu de cœur » et qu'il n'y a pas de dialectique dans son
(9).Unique) et de Marx, et qu'il voit esquissée chez Maïakovski
Mais les conditions du naufrage de la barque de celui-ci ne sont-
elles pas toujours là ?Toutes les luttes sociales de ces années grises
s'enlisent. Personne, alors, ne pressent l'explosion de 68. L'opa-
cité n10rne de ce qui est défini COll1nle « société de conson1lna-
tion » pèse sur la crise latente du groupe, y nourrit un pessi-
n1isllle particulièrelllent Inyope, qui s'exprinle nettelllellt dans le
texte « Ni aujourd'hui, ni de cette manière » (il est vrai répon-
dant en ll1êllle telllps à la proposition croisée d'un groupe hos-
(10).tile et à celle d'une forlllation alllie)
Et la 1110rt de Breton survient. Coupure déchirante. Un tenlps
de deuil suspendra l'éclatell1ent de la crise. Et 68, reconnu par les
observateurs les plus fins conllne une victoire l1lorale et intellec-
tuelle du surréalisn1e, loin d'être un bain de jouvence pour le
groupe, préludera à sa dé-composition.
Nul nlieux que Vincent Bounoure n'en a conlpris les raisons.
Et aux textes déjà publiés(l1), ceux de ce recueil en présentent les
analyses les plus fines des n10nlents et des suites(12).
9L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
CamIlle il en va de la Illort de tout Maître, celle de Breton se
traduit par l'effondrenl.ent de ceux qui ne vivaient que de l'éclat
de sa lumière personnelle; de ceux qui n'étaient rassenlblés que
par son ailll.ant. Les seuls vrais disciples sont toujours ceux qui
vont en avant et prolongent. Tel a été le rôle de Vincent Bou-
noure pour le surréalislll.e.
Avec Illodestie, d'ailleurs. Il a attendu de peser ses forces face
au trouble de ses compagnons. Dès 11lars 1968, il posait le pro-
blème de la continuité dans un net refus d'être des épigones, et,
s'opposant à la dilution littéraire et esthétique, qui faisait le jeu
des ennemis, il écrivait: « il Ine sel'nble que les problè111espolitiques
devraient disposer d'une place très large. Leur prépondérance s'affinne
,)
sous Ines yeux depuis deux ans après un s0I11111e/l de histoire long de
(13)
Mais il fallut le choc de la décision unila-nOl'nbreuses années. »
térale de dissolution du groupe prise par Jean Schuster, suivi par
« une vingtaine de personnes dans le I1Hnzde», puis la preuve par leur
dérive, avant échouage en conservateurs d'un passé par eux aca-
démisé, pour que Vincent Bounoure, appuyé sur un groupe de
Prague pourtant sous la botte stalinienne, prenne la barre et pose
les conditions d'un redressenl.ent. Ce fut le texte questionnaire
»(14), lancé à tous les surréalistes.d'octobre 1969,« Rien ou quoi?
La « Plate-fornl.e de Prague » d'avril 1968, dont la version défi-
base(15). Ce textenitive était de lui, en demeurait la 11leilleure
11lajeur se terminait significativelll.ent par la citation de Breton,
écrite en 11lajuscule : « Les vases cOln111uniqtlcnttoujours ».
L'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes de l'URSS,
survenue quatre mois plus tard, n'avait pas pernîis que les signa-
tures des surréalistes de ce pays y figurent. Mais, encore une fois,
on assiste au paradoxe significatif que la plus fernle résistance aux
difficultés du tenl.ps est le fait de ceux qui luttent dans les pires
conditions. C'est à leur collaboration que l'on devra, sous la
double direction de V ratislav Effenberger et de Vincent Bounoure,
la réalisation de la Civilisation surréalistc(16).
Sous le double effet de la disparition d'André Breton (que
l'ascendant pris soudainenlent par Vincent Bounoure ne pouvait
entièrenlent suppléer), et de la trop rapide retolllbée de l'élan de
10L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
1968, la nouvelle relance de l'activité surréaliste ne put avoir la
force et l'an1pleur qu'avait eues celle des années trente. Ce fut la
fin de la vie quotidienne d'un groupe uni par le pôle ll1agnétique
de Breton. Mais la dispersion fut loin d'être totale: autour d'un
noyau resserré, nombreux furent les électrons libres de l'ancien
groupe qui gravitèrent et pern1irent les dix nun1éros du Bulletin
de liaison surréaliste - petit chef-d' œuvre de réalisation artisanale
de Micheline Bounoure, d'Annick et de Guy Hallart, d'un
contenu qui n'a rien à envier aux revues antérieures -, et que
suivirent deux numéros ill1prill1és de Surréal£sI11é17). Que l'éditeur
ait sombré, peu après avoir pris la nler, a n10ins à voir avec l'anec-
dote commerciale qu'avec l'épaisseur du brouillard des tenlps.
On entrait en deux décennies où la réaction pouvait profiter de
l'Îlnplosion du monde stalinien pour changer l'affronten1ent vio-
lent en un système d'anesthésie et de confusion de toutes les
valeurs. Vincent Bounoure n'en a pas vu la fin. En ce qui
concerne le surréalisme, conservateurs et déserteurs se ll1ettaient
d'accord pour son classell1ent dans les tiroirs ll1uséologiques.
Nouvelle période de reflux où 1110ins que janlais n'était pos-
sible la confluence entre surréalisnle et action révolutionnaire.
L'occultation du surréalisnle, dont Breton avait pressenti la
nécessité, elle s'imposait par le fait. Le surréalisnle, qui entrait
en clandestinité en Tchécoslovaquie sous le joug stalinien, et
en Argentine sous la botte fasciste des colonels, il s'y trouvait
seulelnent en France sous le brouillard gris de l'idéologie
« attrape-tout ». C'était loin pourtant de signifier un son1nleil de
la pensée, y compris en sa tension révolutionnaire. Ne fut-ce pas
le Inoment que Herbert Marcuse lui-nlêll1e choisit pour enga-
ger un débat avec le surréaliste anléricain Franklin Rosenl0nt,
que poursuivirent ceux de France, dont, bien entendu, Vincent
Bounoure(18) ?
Par un nouveau parallélisnle avec la solution de crise des
années trente, et apparenlnlent de façon paradoxale, on assistait à
un renouveau de l'internationalisation du surréalisnle.
On le verra, le chanlp des textes qui vont de la Civilisation Sltl'-
te(19)réa1£5 aux dernières années de Vincent Bounoure enlbrasse
11L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
toute la continuité, non linéaire, 111aisen faisceau, des activités et
de l'intellection surréaliste. L'exigence de maintien de l'activité
syn1bolique dans le creuset de la praxis a conduit Vincent Bou-
noure au dialogue avec des 111arxistes révolutionnaires, en appel
à la fois de tensions de confluence et de justification du partage
»(21),des tâches(20). Le texte « Dès lors prévu initialen1ent COln111e
préface de la Civilisation surréal£ste, et dont les élé111ents y furent
dissociés, est un véritable programlne pour les te111ps nouveaux,
partant explicitelnent d'une récusation des ré111iniscences histo-
riques du passé surréaliste, « pour éviterde s'aveuglersur sonpropre
objet », et refusant, avec Marx, « de réinterpréter un Inonde nouveau
dans un vocabulaire désonnais incapable d'en rendre cOlnpte, à plus forte
raison de le transJonnel:» Enfin, se référant à Walter Benjan1in(22),
Vincent Bounoure réglait le problè111e du rapport de la révolte à
la révolution - trop souvent objet d'une opposition absurde -
écrivant que « c'est dans cette négativité [de la révolte] que toute
\
détennination positive puise son énergie.»
La place du politique ainsi située dans la dialectique de l'indi-
viduel et du collectif, du particulier dans le général, on peut
saisir ces textes dans la 111ê111e visée de « développen1ent naturel »
que Breton évoquait à Prague en 1935, disant: « j\Jous SOlnlnes
particulièrelnent préoccupés de faire valoir auJourd'hui le surréalis111e
C0111111e tnode de connaissance se développant dans le cadre du Inatéria-
listne dialectique el1 application du l'Hot d'ordre de J\lIarx : Plus de
»(23).conscience.
Par ce te111ps gris, l'action surréaliste creuse la dialectique de
l'esprit, y appliquant ses outils propres à ses fonds de taille
propres.
Ainsi du jeu: celui, nouveau, des « contraires » conln1e expé-
rin1entation dialectique du 1110uve111ent de la pensée; celui de
« l'un dans l'autre » COlnn1e nouvelle 1110dalité du « cadavre
exquis », susceptible de faire surgir l'inconnu poseur de ques-
tions : tous C0111n1e équivalents, pour les nlodernes, des rituels
des civilisations passées, pratiques d'appels en surface du rêve, des
n1anifestions d'a1110ur, de révolte, voire de connaissance.
12L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
Ainsi de la constance de l'exploration du rêve, « Freud
[n'ayant] guère fait avancer la lunÛère dans ce go~~ffreoÙ Lacan) quant
d) »(24).à lui) Jette plus de cendres que escarbilles
Ainsi de l'art, toutes frontières de l'esthétique brisées, et en
dénonciations, dès 1963, de cet « art des déchets » - qui allait
devenir le cœur de l'art « labellisé contenlporain » -, pour
retrouver le chanlp d'authenticité des « arts sauvages » (car « il
d) 1)n)y qu)arta à état sauvage »), des spontanéités les plus inatten-
dues, et de ces génies perdus dans les coins d'ombre du tenlps,
aux surréalistes de la dernière génération qu'ignorent ou négli-
gent les ensevelisseurs.
Ainsi, enfin, de l'érotisme, dont l'échec Inêllle - avoué - de
l'enquête de 1964 (pourtant beaucoup plus alllbitieuse que celle
de 1928-1932), tendrait à prouver que ne peut être disséqué ce
qui relève du sacré, et d'autant plus que sa splendeur est ll1ena-
cée désormais par les proxénètes de la lllarchandisation du sexe.
Le signe nlêll1e de l'interdit, respecté par les surréalistes qui
répondirent à cette dernière enquête, n'est-il pas dans le rappel
des paroles d'Havelock Ellis, citées par Vincent Bounoure, selon
qui les phénomènes du SYll1bolisllle érotique sont « le trionzphe de
1) »(25).idéalisl1ze hurnain
De ce « sacré », Vincent Bounoure, dans sa lettre à Michael
Richardson, a cerné ll1éthodiquenlent le sens surréaliste « extra-
religieux », en faisant justice sonl111aire de tout ce qu'il n'est pas,
et en particulier traquant les relents chrétiens qui tentent tou-
jours de s'y réintroduire subrepticenlent, et jusque dans leur
inversion de transgression chez un Bataille(26).
Les études de ce livre consacrées à l'art et à quelques poètes,
d'AloÏs Züd à Joyce Mansour et Jorge Call1acho, en passant, entre
autres, par Strindberg, Jarry, Crépin, Brauner, Marianne Van
Hirtuln, en fornlent une seconde partie, du fait que s'inlposait
qu'ils soient présentés dans l'ordre chronologique de leur sujet,
et non dans celui de leur écriture. On sait que, pour le surréa-
lisnle, l'art authentique est aussi poésie. Aussi est-on loin là de la
critique esthétique. Analyses aiguës et saisies synthétiques fulgu-
13L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
rantes atteignent l'essence des œuvres. Elles trouvent leur clef
dans les presque dernières lignes du dernier texte consacré à
s)œuvre de Can1acho : « la beauté t'laturelle-exaltée en vient coïnci-l' ((I) d)explosante-fixe))) au centre vivantder avec une pure pépite troulJée
au fond du creuset sexuel. » Et : « La beauté enfenne le Inystère poé-
tique avec le Inystère des Inondes et fournit sa règle droite à la pensée
révolutionrlaire. »
Les sentiers ainsi tracés par Vincent Bounoure vers des chan1ps
qui restent ouverts sont d'un pionnier qui savait que l'on n'at-
teint jan1ais ni le bout de la route ni la fin du chantier, et que ce
qui importe seulement c'est de n1archer vers l'horizon. « Toute
élaboration progranllnatique serait prénzaturée avant que ne soit épuisée
s)la réflexion ou) il y a lieu la controverse », tern1inait- il sa lettre au
Dr Cheymol du 20 juillet 1976. Le dernier de ces textes, daté du
10 juin 1994, n1artèle une dernière fois sa foi en la nécessaire
d)continuité du surréalislne. Mais il précisait que « bien loin être
s)((sécurisant)))un label le surréalisl1ze)pour qui en réclalIle)Ùnplique urIe
lourde) une redoutable responsabilité: il faut au 1110Ù7S pouvoir se dire
n)qu) en rigueur intellectuelle) en invention créatrice) 011 est pas trop
indigne des ancêtres. [...] Certes) aujourd)/zui) je ne saurais ~fjl'nner que
tous ceux qui se réclanzent surréalistes ont une conscience claire de la res-
d) C)ponsabilité que je viens évoquer. est pourquoi je suis) bien SÛl~opposé
I) d) d)iln bad;ze ou unà utilisation inconsidérée du surréalisrne conZ111e
»(27).drapeau arboré à tout propos. Message fern1e et clair d'un legs
conditionné des plus hautes exigences.
MICHEL LEQUENNE
1. « Pour parler surréaliste ».
2. André Breton, Qu'est-cc que le surréalisme? in CElwre5 coJJ/plàes, t. II, p. 233,
BibI. de la Pléiade, 1992.
3. André Breton, Les f/CIsesC011l11lUnÎcants, III, et Introduction et notice de Mar-
guerite Bonnet, op. cit.
4. André Breton, « Position politique du surréalisnle », in CElwres complètes, t. II,
p.440.
5. André Breton, Les f/CISe5 commu/1Îcants,in op. cit. t. II, pp. 202-203.
14L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
6. Ernst Bloch, le Principe Espérance, t. III.
», pp. 1373 et 1372.7.André Breton, op. cit. « Réception de l'œuvre
8. « L'exelnple de Cuba et la Révolution», il1 Ii'acts surréa listes et déclarations col-
lectives, t. 2, 1940-1969, Paris, Le Terrain Vague, 1984.
9. « Le Paradoxe de la COll1111unication ». Notons que c'est aussi une reprise de
la position de Breton en 1935.
1O.Texte égalelnent reproduit dans Ii'acts, t. 2, pp. 250 et 415.
11. Cf Vincent Bounoure, A;JolNents du surl"éaIiSl1/e,Paris, l'Hannattan, 1999.
12. « Téléphone Paris-Prague, na 2 » ; « na 3 » ; « Coulisse » ; « Pour parler sur-
réaliste » ; « Sur trois conférences à l'Alliance française du Brésil» ; « Sur la
situation du surréalislne en France dans les années 80 ».
13. « Sur un projet d'annuaire international du surréalislne ».
14.Vincent Bounoure, j\;lOINents du surréalisl11e, pp. 30-58,
15. in Ii'acts surréalistes..., t. 2, pp. 277-284.
16. La Civilisation surréaliste, Paris, éd. Payot, 1976.
17. On trouvera dans ce recueilles principaux articles que Vincent Bounoure
donna à ce Bulletin et au deux nUll1éros de SurréalislJ1e, publiés en 1977 par les
éditions Savelli (France), qui rééditèrent une version inlprill1ée du Bu /lcrin.
18. Bulletin de liaison surréaliste, Herbert Marcuse, « Sur le surréalisnle et la révo-
lution », na 6, avril 1973, et « Libre échange avec Herbert Marcuse », na 7,
décelnbre 1973.
19. « Dès lors» en est la préface inédite, et le texte suivant, « Surréalisnle, civi-
lisation et "doctrines traditionnelles" », en explicite le sens en diachronie.
20. « Perversion et révolution» (débat Inalheureuselnent resté suspendu), et « À
propos de La Civilisation surréaliste: entretien entre Vincent Bounoure, Michel
Lequenne et Carlos Rossi » [alias Michael Lo\vy].
21. À cOll1parer avec le texte publié sous ce titre dans La Ci//ili:;atiol1 surréaliste}
pp.20-23.
22. « Surréalislne, civilisation et "doctrines traditionnelles" ».
23.André Breton, op. cit.} t. II, « Intervie\v de Halo IVOI/in)' »,p. 441.
24. « Surréalislne, civilisation et "doctrines traditionnelles" ».
25. « Enquête sur les représentations érotiques».
26. « Sur la conception surréaliste du "sacré"».
27. « Ascendant licorne».
15INTERVENTIONS
ET TÉMOIGNAGESFollets pris à la senne
SOUS LA LANTERNE, LESALGUES SONT PLEINES D'YEUX POUSSÉS
croirait-on dans la crique par le flot naissant; lllais ce sont les
anguilles qui reviennent de la mer des sargasses, ou les grandes
laminaires magnétiquenlent arrachées aux hauts fonds par une
lumière égale à la leur. C'est bien de ces étincelles qu'on espère
encore apprendre la puissance des tourbillons.
Pourtant, si la diversité des préoccupations pernlet à l'activité
surréaliste d'élargir son horizon sensible, de prendre les leçons de
disciplines étrangères et d'en incorporer les fer111ents, ceux qui, à
titre de souvenirs de voyage, déposent sur les tables quelques
fruits tirés de leurs bagages de cette lllanière sont souvent hors
d'état d'en livrer lllieux que la couleur. Soit que les d0111aines
explorés se prêtent malaisé111ent à U11e extériorisation à travers le
discours, soit que les pièces à conviction ne puissent être présen-
tées, le voyageur rare111ent parvient à verser au creuset la sub-
stance de ses investigations. Aussi risque-t-on de le voir retran-
cher de l'activité collective tel d0111aine de son activité
personnelle, lequel se prêterait nlal à ses yeux à la mise en C0111-
mun, et de perdre le bénéfice d'une énergie dépensée de plus en
plus en terre étrangère. L'appréciation de la trajectoire est d'au-
tant nl0ins aisée que la gravitation se fait plus aberrante. Mais elle
est nécessaire C0111111e la systole après la diastole.
À défaut, le réseau des lignes d'action par lesquelles doit pas-
ser la suite des 111anifestations individuelles ne pourrait plus être
appréhendé que par une intelligence dialectique réduites aux
pointes sèches d'un C0111pas sans axe, et qui n'aurait aucune
chance de rattacher une série de parOXYS111esà une C0111pOsante
C0111n1une, et à plus forte raison, de les faire concourir à un déve-
10ppe111ent.
Des 1110uve111ents d'apparence non coordonnée ne peuvent à
l'évidence retrouver leur harnl0nie que dans une lllanifestation
où puisse s'exprinler leur finalité. Quand celle-ci ne serait
19L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
qu'accidentelle, un révélateur adéquat au n10ins donnerait à voir
jusqu'où peut aller la n-use en con1n1un. Par là plus sûren1ent
pourrait être jugé du caractère fondan1ental ou occasionnel ou
météorique d'un rapprochen1ent de fait entre le foyer et tels
corps errants.
Défini par ses forn1es, le sacré est sujet à variations histo-
riques ; les plus récentes, où notre propre idéalisn1e se refuse à
voir le sacré tel que nous l'entendons, appellent selon le cas notre
abstention, nos réserves ou notre hostilité déclarée. Les nlodèles
de cycles cérémoniels construits en Occident cOlnportent inva-
riablement des élélnents fixes (l' ordinaire) et des cases blanches
que les répertoires d'éléments nlobiles pernlettent de garnir
différen1ment à chaque célébration. Les vicissitudes de l'esprit
ont Inécanisé le rituel en détournant le sacré au profit d'ortho-
doxies diverses. Les formes fixes du cérémonial ne traduisent que
l'asservissen1ent de la pensée.
On sait que chez certains peuples au contraire la vie cérénlo-
nielle, les fêtes sacrées, les n1asques et les sculptures qui les illus-
trent sont entièren1ent régis, à l'intérieur d'un style constant, par
les injonctions du rêve, dont on se contente de vérifier la confor-
mité avec une conception traditionnelle de l'holl1ll1e et du
nlonde. Nous ne saurions nous accoll1moder d'un n10indre
degré de liberté, sachant qu'il n'y a d'art qu'à l'état sauvage, et
que notre nlanifestation doit faire feu de talents divers dans leur
forn1e et leur objet. Leur concours nécessairell1ent ne peut être
requis que sur une trall1e s'accon11nodant de nlodes d'expression
eux aussi divers.
Cependant le sacré n'étant pas distinct de sa nlanifestation
cérén10nielle, c'est dans la qualité de celle-ci qu'il se spécifie,
grâce à une constante invention. Le choix a priori d'une struc-
ture n'inlpliquera rien de plus que la reconnaissance d'une hié-
rarchie d'ordre éthique qui subordonne les unes aux autres les
couches du réel. Schéll1a de nlodulation, trall1e d'une architec-
ture à naître dont les 111atériaux n'ont nul besoin d'être aussitôt
all1enés à pied d' œuvre, elle traduira de façon cryptique les voies
préférentielles qui s'ouvrent à la pensée dans le 1110nde, dès.
20L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
qu'elle prétend sen1er ses guides. L'initiative créatrice est alors
suscitée par un style qui for111e la tra111e constante de la 111anifes-
tation.
L'aspect traditionnel n'est rappelé que pour sa propre dérision,
car le jeu procède d'une itération dialectique par laquelle les
novateurs s'échappent du plan de manifestation qu'ils ont atteint,
en l'intériorisant collectiven1ent,jusqu'à une nouvelle 111anifesta-
tion également novatrice. À ce titre, le tén10ignage s'acco1111110-
derait d'une attitude hUllloristique que recouperait une nécessité
génératrice, celle de réinventer en chaque occasion l'écran sur
lequel se projettent les relations que nous entretenons avec le
monde.
En guise d'exemple, si l'on envisage une trarne du type « toile
d'araignée » où chaque matin la rosée s'accroche différell1111ent,
les couronnes concentriques, en accord avec l'ésotérisll1e du tis-
sage, serviront de support aux orbes divers de la nlanifestation (le
lllicrocosn1e, les sociétés humaines, la nature) sur lesquels on aura
préalablell1ent choisi d'intervenir, ou de faire porter son atten-
tion. À partir du centre de la toile, pourvu que l'on ait décidé
d'illull1iner un secteur à la Inanière d'un phare, la nuance choi-
sie dans le spectre surréaliste (selon le jeu de Marseille, an10ur,
rêve, révolution, connaissance) éll1anera vers chacune des cou-
ronnes une nlllltiplicité descriptive. Si l'on usait d'un phare à feu
dianlétral, éclairant sin1ultanément deux secteurs opposés par le
S0111met, il serait aisé de 111ettre en évidence le changell1ent de
signe qui se produit au foyer d'énlanation, chiasll1e analogique
111entionné par Schelling et Alleau à propos de la 111ythologie de
Sanl0thrace. En ll1ênle terllps qu'un secteur du 1110nde serait
ainsi construit son contre-llloulage, avec inlplications subversives
diverses. Ce foyer cependant peut encore être envisagé COll1111e
le nœud, le ll1édiu111 de la Inanifestation, puisqu'après avoir
constitué la source IU111ineuse, il tient l'entre-deux des contraires,
en aSSUll1e la cohésion, et peut en faire espérer la résolution.
Janus, tenn/nus a quo et ad quenl, l'épeire tenant la ll1anifestation
sous son regard circulaire, pourrait user de ses ll1ultiples préroga-
tives dans des jeux où chaque participant interpréterait librenlent
sa position sur la toile dans son dOll1aine d'expression propre.
21L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
U ne telle structure n'est présentée entre d'autres égalenlent
possibles qu'en raison du jour qu'elle jette sur certains jeux sur-
réalistes, et de l'orientation qu'elle paraît donner à la recherche
de jeux nouveaux. Le jeu des cartes d'analogie consiste à placer
un personnage au centre de la toile pour le faire irradier sur l'en-
semble de la manifestation. Il suffit alors de nOll1111erl'aspect par-
ticulier que revêt tel plan de celle-ci à la lUll1ière projetée par le
foyer. Une généralisation de ce jeu descriptif peut être obtenue
par référence à l'astrologie, à la cosnl0gonie nlexicaine, aux pein-
tures sur sable navajo et à la rose des vents des Zunis, aux ll1an-
dalas tibétains, etc. Dans le jeu de l'un dans l'autre, l'un des par-
ticipants tente en faisant tourner les couronnes interll1édiaires de
frayer une piste entre un point de départ qui lui est assigné et une
destination qu'il s'est en secret proposée. Le cadavre exquis est
une loterie à roues concentriques où chaque joueur fait tourner
la sienne sans annoncer le numéro gagnant. Le produit est appré-
cié selon la perméabilité poétique de la suite de ces nUll1éros.
Quoique selon les suggestions de cette trall1e, la voie dont on
avait constaté existence (cadavres) ait été dans la suite systénla-l'
tiquenlent frayée (l'un dans l' autre) puis nlultipliée en réseau
rayonnant à partir d'un centre de diffraction (cartes ci'analogie),
bien d'autres structures peuvent avec autant de souplesse synlbo-
liser l'activité de l'esprit au cours du jeu, et se prêter à des défor-
nlations suggestives: distorsions en croissant ou en barillet d'une
tranle orthogonale, découpage hélicoïde d'une toile d'araignée
(labyrinthe, jeu de l'oie), torsion d'un ellipsoïde autour de son
axe principal (systèrne à double polarité). Il ill1porte dans chaque
cas de considérer ces diagranln1es conl111e de sill1ples filets où les
papillons ne se prennent qu'à force de les courir.
Faut-il être surpris de voir le cérénl0nial s'exprill1er dans un
jeu, où la spontanéité est grande, plutôt que dans l'orchestration
de rôles appris? La Inanifestation n'est pas préciséll1ent une
représentation. La manifestation est individuelle, COll1n1e voie
héroïque ouverte à travers un chaos pour y voir tre111bler une
étoile fragile. Elle est collective dans la hiérarchie des essences et
de leurs acceptions provisoires. Cette double appartenance, dont
le point culnlinant s'est appelé la nlise en COll1111unde la pensée,
est l'un des caractères que les auteurs ont attribués au sacré. L' or-
??L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
ganisation de l'espace selon les directions cardinales de l'activité
surréaliste est le spectre latent de gestes qui, à s'inscrire dans une
intentionalité plus rigoureuse, gagneraient sans doute en éclat
conlnle en décision. La naissance du cristal cependant évoque
encore d'autres puissances, celles qui président à l'éclair, au secret
des nlâcles, à la fusion brutale des Inondes.
À considérer l'histoire comme obj et de science, l'historicité
des êtres cesse d'être ressentie. Il n'en i111porte que davantage
dans un successif aveugle à son devenir de réserver des îlots assu-
jettis à la temporalité rigoureuse du dra111e, non plus faite des
étapes non coordonnées d'une dialectique, 111ais rythIne sacré
inlmanent au draIne sur lequel le cérénl0nial envisagé puisse
brocher son rythme propre. Une phase d'extension à donlinante
subjective suivie d'une phase de cOl1lpréhension à dOl1linante
objective constitue le rythme d'une respiration sur le 1110dèle de
la vibration de Fourier? La transcription qu'elle donne de l'ac-
tivité surréaliste serait un titre de plus à notre attention. Elle
équivaut d'autre part au dile111111ebaudelairien (de la concentra-
tion ou de la dilatation de soi tout est là). La 111anifestation
conçue selon cette nouvelle di111ension, au lieu de couvrir la
période séparant deux déluges comnle le voudrait la Kabbale,
C0111111encepar une rencontre, se poursuit par la concrétion d'un
111ixte (Inâcle), et revient à l'unité du cristal.
[Contribution aux réflexions théoriques des surréalistes parisiens, docu111ent
intérieur, 1H 111ai 1960.]
23L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
Le papier-monnaie de la parole
Note sur Les Hiéroglyphes français) ou 111éthode figurative appl£quée à
I)Instruction PrÙnaire, par C. Chesnier D., Librairie encyclopé-
dique de Roret, Paris, 1843.
LA PROHIBITION DE TOUT ART FIGURATIF, qui caractérise
notam111ent les civilisatio11s sélnitiques, donne lieu par compen-
sation à des spéculations rattachant les signes de l'écriture à la
figuration. L'écriture hébraïque, trop loin de la figuration pour
ne pas incliner à un dessèchement de l'intelligence, correspon-
dait au dessèchement de la théologie. Voilà qui rendait nécessaire
le recours à des idoles plus sensibles, au n10ins pourvues d'un
visage. La théologie patriarcale, en les frappant d'interdit, peut
passer pour s'être bornée à défendre la valeur figurative des
caractères hébraïques, Inême si celle-ci ne put s'extérioriser que
dans le Zohar, soit quelques Inillénaires plus tard.
L'idée selon laquelle les caractères de l'écriture désignent des
objets ou des notions dont l'asselnblage pern1et l'élaboration de
tout le vocabulaire est d'origine traditionnelle. Elle in1plique que
toutes les langues sont agglutinantes, chaque nl0t étant obtenu
par collage d'élénlents figurés. La connaissance procède alors
d'une étymologie n1icroscopique par laquelle l'esprit est censé
retrouver les signes prelniers de l'expression hunlaine. C'est en
ce sens qu'ont travaillé, autour de l'an 1800, des chercheurs
d'obédience maçonnique tels que Court de Gébelin, Dupuis,
Fabre d'Olivet, Lacour, etc. La n1êlne idée se survit chez les his-
toriens des civilisations qui voient dans les idéogra111111es des
Indiens d'A111érique du Nord une tentative enfantine d'écriture.
Chesnier s'abstient de toute archéologie, car jugeant la partie
perdue et les signes de l'écriture trop dégradés, il ne croit pas
possible d'en restituer le sens originel, lequel fait toute leur
valeur nlné1110technique. Celle-ci, à plus forte raison s'il s'agit
d'une affaire de haute érudition, restera lettre 1110rte pour les
enfants qui apprennent à lire. Or il est capital que dans leurs
24L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
années de grande iInpressionnabilité, ils fassent connaissance avec
les notions grâce à des signes concrets.
Une telle dén1arche révèle une assez haute conscience de la situa-
tion de l'esprit en plein lnilieu du XIXesiècle. Aujourd'hui en savons-
nous davantage? La peinture s'est large111ent engagée depuis lors dans
la voie de l'écriture abstraite; sans doute fut-elle déplacéeC0111n1edans
une solution de sels l11Înéraux par les illustrés dont la prolifération
sature les affinités que nous nous connaissons pour les images.
Le retour à l'Îlnagerie proposé par Chesmer est infininlent
moins utopique que le retour à la tradition auquel s'attachaient des
occultistes exténués de recherches savantes. La sin1plicité de sa
démarche est celle qui aninlait les inventeurs de rébus, d'ar111es par-
lantes ou de calligra111111es jetés en enseignes le long des rues et des
routes. Fulcanelli, à propos de la cabale phonétique, écriture secrète
des her111étistes, en cite quelques-uns et signale l'étrange pédagogie
d'un personnage qui pourrait bien être Chesnier lui-lnên1e : « En
l'année 1843, les conscrits affectés au 46e Régi111ent d'Infanterie, en
garmson à Paris, pouvaient rencontrer chaque se111aine, traversant la
cour de la caserne Louis-Philippe, un professeur peu banal...
C'était un h0111nle jeune encore, 111aisde 111Ïse11égligée, aux longs
cheveux retolnbant en boucles sur les épaules, et dont la physiono-
11lie, très expressive, portait l'e111preinte d'une re111arquable intelli-
gence. Il enseignait, le soir, aux 111ilitaires qui le désiraient l'histoire
de France, nl0yennant une légère rétribution, et employait une
111éthode qu'il affir111ait connue de la plus haute antiquité. En réalité,
ce cours, si séduisant pour ses auditeurs, était basé sur la cabale pho-
nétique traditionnelle. » Par111i les exe111ples de cette ll1éthode que
cite Fulcanelli, retenons l'idéogra111111e sous lequel était désigné
Clovis. Celui-ci, « nous l'ignorions, était un de ces garne111ents dont
on ne vient à bout qu'en e111ployant la nlanière forte. Turbulent,
agressif, batailleur, pronlpt à tout briser, il ne rêvait que plaies et
bosses; Ses bons parents, tant pour le 111aterque par nlesure de pru-
dence, l'avaient vissé sur sa chaise. Toute la cour savait qu'il était clos
à vis) Clovis. La chaise et deux cors de chasse posés à terre fournis-
saient la date 466. »
[La Brèche, na 3, septenlbre 1962.]
25L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
Le Paradoxe de la communication
LA FORMULE DE STIRNER :Je n'ai rnis ma Cause en Rien n'a pas
eu apparell1111ent les répercussions qu'elle Inéritait. COll1nle si la
voie ouverte par l'Unique s'était aussitôt enlbroussaillée, une
crise de la plus grande all1pleur qu'elle tendait à provoquer a été
en quelque sorte étouffée dans le cercle des Jeunes Hégéliens
sans qu'il en ait rien transpiré. À un très haut 1110111entde l'his-
toire des idées qui met alors face à face les pensées les plus géné-
reuses qui aient été et l'analyste le plus glacé des Causes aux-
quelles se voue l'activité hun1aine, que ne donnerait-on pas pour
savoir en quels terll1es le dialogue se noua? L'histoire a suppléé
à ces lacunes: à la crise larvée qui remua la Gauche Hégélienne
un bon siècle ajouta son contingent de drall1es. Aujourd'hui c'est
trop peu dire que le dialogue se poursuit après la faillite de tout
ce qui parut de ll1anière éclatante donner raison à Marx et à
Engels. Et en effet une suite de transferts irrénlédiable111ent au
cours du développement historique a justifié a111ple111ent non
seulell1ent les craintes de Stirner, ll1ais sa critique qui dénonçait
cette divinité nouvelle, l'Hon1111e Idéal dont le Petit Père des
Peuples a fourni une hypostase inattendue quoique finalenlent
exenlplaire. On peut conjecturer que la Cause au départ la plus
juste aurait évité de se perdre dans le pire fidéis111e si la voix de
Stirner n'était C0111111e il paraît restée sans écho.
Pour peu que l'on s'en tienne à l'analyse stirnérienne, l'exé-
cration à laquelle se trouve voué l'hulnanisnle dans la pensée sur-
réaliste, et qui ne se fonde pas sur d'autres argunlents que ceux de
l'Unique, présente une rell1arquable contradiction avec tels objec-
tifs débordant largell1ent le plan individuel, révolutionnaires par
exell1ple. Il n'y a là qu'apparence: du 1110ins ténl0igne-t-elle de
la pern1anence et de l'actualité de la crise au travers de laquelle
un 1110uvell1ent historiquenlent conditionné définit ses voies
propres. Il serait consternant qu'il n'ait pas reflété, serait-ce de
façon détournée, l'un des débats nlajeurs de ce ten1ps pour y
apporter les solutions originales qu'il tient de ses exigences. Il en
ressentait d'autant plus l'acuité que le surréalisn1e lui-nlênle
26L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
constituait la Cause à laquelle chacun de ses pronl0teurs avait cru
devoir subordonner son existence propre en passant outre aux
conclusions de Stirner. Ce n'était alors que dans une nlodalité
plus spécialenlent tenlporelle de leur action que quelques artistes
avaient pu mettre dans son ensenlble le SurréalisNle au service de la
Révolution. Dans le prell1ier nunléro de la revue qui inaugure ce
mot d'ordre le suicide tout récent de Maïakovsky pernlet d'assi-
gner aux exigences de la Cause révolutionnaire des li111ites
expressé111ent liées aux postulations fondamentales des individus
(André Breton: « La barque de l'all10ur s'est brisée contre la vie
courante. »). Que l'on daigne s'en apercevoir, les ternles du débat
n'ont guère varié. Me croira-t-on si j'avance qu'on ne saurait être
surréaliste sans détenir quelques-uns des élénlents de sa solution?
Stirner, docteur de l'église hégélienne, restait prisonnier ll1al-
gré lui du vocabulaire scolastique qui, nous dit-on, est encore en
usage aujourd'hui. Au dualisme qu'introduit nécessairenlent tout
acte d'allégeance, toute subordination de l'individu à une fin
extérieure à lui, accordons qu'il y avait de la beauté à Inettre un
terme. En plein nlilieu du XIXC siècle, il n'est que trop vrai
qu'après la nlort des dieux, l'ill1itation de Jésus-Christ avait pour
suite naturelle la réalisation de l'Holnnle Idéal, C0111111e par un
équivalent intellectuel des conquêtes industrielles. Projet chi111é-
rique, selon Stirner, parce que l'Idéal ne peut devenir réel sans
cesser d'être l'Idéal. Ce n'est certes pas l'Hunlanisnle qui y chan-
gera rien. Mais, à raInener toute justification à l'intérieur de
l'Unique qui devient ainsi sa propre fin, si l'Unique peut estinler
que le problèlne est théorique111ent résolu, on se défend 111alde
chercher entre les voiles dont s'est entourée sa vie si Stirner put
le tenir pour pratique111ent résolu. En a1110ur, par exe111ple... Il
est à croire qu'en choisissant son point d'application le plus par-
ticulier ainsi que certaines valeurs singulières de la variable qui
ôtent palfois toute signification aux fonctions 111athé111atiques,
Stirner faussait les ter111es 111êInes du problè111e qu'il s'était posé
bien plus qu'il n'en donnait une solution. Quand son œuvre cri-
tique aurait dû lui pernlettre 111ieux qu'à personne d'en redé-
couvrir les données véritables, le paralogis111e de sa conclusion le
Illontre grave111ent entravé dans les filets d'une rhétorique dont
il se borne à dénoncer le principe.
27L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
Il faut bien le dire, une erreur grave dans l'articulation des
idées a entraîné dès la publication de rUnique un décri qui n'a
pas épargné les chapitres les plus valables d'une œuvre dont la
portée se révèle exclusivement critique. La Cause elle-111ê111e,si
Stirner eût consenti à la faire sienne, il ne l'aurait envisagée que
sous son angle le plus abstrait. Dépourvu d'une qualification que
l'on ne reçoit sans doute qu'en naissant il s'abstint à bon droit,
car l'Ho111me Idéal n'est rien. Mais l'Idéal de l'individu a tout à
perdre à se définir en termes de philosophie idéaliste: telle caté-
gorie vide entre autres hochets par111i les hiéroglyphes de l'Ab-
sence ; il n'est pas, il n'est plus ce qui excède les li111ites de l'in-
dividu, 111aisce qui concrètement se trouve excéder la notion de
ses possibilités. Ma cause n'est sainte que parce que j'y porte 1110n
désir. Et si se dérobe cet objet qui alerte toutes les puissances
hU111.aines, sa distance, signe de son inaccessibilité nécessaire111ent
provisoire, n'engendre que la nuit de la Révolte. For111ulation
rOlnantique d'une i111patience généralisée, et peut-être la plus
adéquate quand le problème posé par Stirner était essentielle-
111ent psychologique. Au Romantis111e revient encore cette gloire
de feu qui toujours nimbe la Révolte. Bien loin qu'elle soit sté-
rile, c'est d'elle seule que procède toute réalisation effective. Elle
seule porte les bannières de la Révolution. On peut lui faire
confiance, elle n'en fera pas des nappes d'autel. Déter111iné à
revenir touj ours à cette source vive, le surréalisnle ne cessé d'y
redissoudre la part la plus fragile des conquêtes révolutionnaires.
À qui incoll1be de façon plus particulière l'exercice de la pensée,
lequel ne le cède en rien au 111anie111ent des arnles, revient
encore de laisser ouverte dans la fornlulation de cette pensée la
crise de la communication qui continue et ne peut cesser,
quelque ingéniosité que nous y nlettions, de refléter la scanda-
leuse distance des enjeux d'une action politique inlnlédiate et du
Désir dans sa plénitude.
***
Dans ce grand livre de Ph£lo50phie pratique, selon la fornlllle de
Hartn1ann, dans lJUrlique, COll1111entne verrait-on pas l'abrégé et
le pivot de la spéculation allell1ande du XIXl' siècle, saisie au rétro-
viseur de l'un des esprits les plus aigus de cette époque gran-
28L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
diose? Tous les courants ll1atérialistes venaient de rassell1bler
sinon leurs feux, leurs lunIières dans la pensée hégélienne héritière
de bien plus d'ombre qu'elle n'eût avoué. Mais c'était l' onlbre
propice à l'inspiration, 0111bre des nuits durables qui obligent lel'
regard humain à faire seul toute IUll1ière et à forcer sa prison par
la puissance de la pensée. Telle est encore à nos yeux la vertu de
cette audace qu'elle nous fait proches, en dépit des chaînes de
leur foi, de la volonté qui animait Rabbi Sinléon ben Jochai,
Jacob Boehll1e et Saint-Martin. Que Hegel ait ou non lu
IJHonune de Désir, c'est le Inêll1e ell1blèIne qu'il a dressé au milieu
de sa philosophie pour en faire le plus efficace instrull1ent
ll1éthodologique. Peu après, les idéalistes ne devaient pas nlan-
quer de le ll1urer dans la prison des renoncell1ents, en l'accablant
des 1110yens de répression inventés par les sagesses, bouddhique
par exell1ple. Souveraineté perdue, et retrouvée paraît-il. Il s'en
faudra bien que Nietzsche soit si docile. Tout près de nous
Georges Bataille n'a pas eu d'autre propos que d'attribuer à l'at-
titude nietzschéenne une souveraineté à laquelle Schopenhauer
prétendait bien vainell1ent: on a oublié déjà le J\/fonde COlnnle
volonté, Inais on se souviendra encore des basses insultes que lui
inspira la gloire de Hegel, tache ineffaçable, selon lui, pour la natiol1
et pour IJépoque. Cette phrase n'aurait que la nlince valeur d'une
anecdote si elle ne traduisait conlbien le quiétisIne de ce prolixe
auteur trouvait en Allelnagne une opposition déter111inée chez
les Jeunes Hégéliens.
Maîtres de l'idéologie révolutionnaire, ils avaient d'abord été
les servants de la passion celle qui fait fla111ber les
palais COInIne des bols de punch, et dont la puissance d'ébranle-
ll1ent tient à son prell1ier mouvell1ent, porté par la chaleur d'une
certitude inti111e et d'une volonté qui aspire à se 111anifester. La
conviction tend naturellell1ent à l'extériorisation. Rayonnante
dans son essence, elle le devient enfin par nécessité quand la dif-
fusion d'une conscience de classe à travers les foules asservies se
révèle C0111111e la pre111ière étape de la route au bout de laquelle
sera 111isfin à leur servitude. Il est vrai que dans la suite on n'évi-
tera pas que la passion révolutionnaire soit sou111ise aux longues
patiences de l'action politique, aux chenline111ents tortueux des
opportunités et des opérations tactiques. L'action C0111111ande,
29L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
nlais elle conlInande souvent d'attendre, et les périodes de reflux
sont de plus en plus longues: on croit les abréger par des
nlanœuvres d'habileté variable qui ne trouvent aucune justifica-
tion dans les fins lointaines qu'elles poursuivent, si la passion
révolutionnaire s'exténue en cours de route dans l'obtention à
Honlnlel'infini de résultats dérisoires. L'Unique nous l'avait dit, l'
Idéal, citoyen de la Conscience Universelle, réintroduit en
contrebande dans l'application politique du nlatérialisnle non
seulenlent les ressorts, nlais la diplonlatie roublarde du fidéisnle.
Il en va nécessairenlent ainsi dès que la conscience révolution-
naire cesse de se nourrir au foyer vivant de la Révolte, hors
lequel elle dégénère et enfante des nlonstres.
Grâce à Stirner, il ne sera donc plus question de l'Honlnle
Idéal, nlais pas davantage de ce potager dont l'Unique faisait sa
propriété et sa jouissance. Ses clôtures fussent-elles élevées aux
confins du Inonde, elles ne signent qu'une frustration consen-
tie; Ünage candide d'un univers clos à laquelle des physiciens
d'aussi stricte obédience nlatérialiste devaient donner leur cau-
tion par la conception d'un univers linlité quoique en expan-
sion. Qu'on nl' entende bien: ce n'est pas cet univers exclusif de
tout au-delà que je récuse. Mais son eXploitation superficielle à
des fins d'acquisition profitable. Une fidélité inavouée à Scho-
penhauer en liInite délibérénlent la profondeur. Le « supporte et
abstiens-toi » des stoïciens unit en un couple indissoluble les
deux axes à l'autre bout desquels se définit la nl0rale révolution-
naire : la révolte, le désir. Il y aura une gloire pour Feuerbach qui
écrivait en 1841, soit quatre ans avant la publication de
rUnique: « L'infinité psychologique est le fondenlent de l'infi-
nité théologique ou nlétaphysique. L'inconlnlensurabilité, l'exis-
tence de Dieu en tout tenlps et en tous lieux à la fois, ne sont
pas autre chose que la réalisation de l'inconlnlensurabilité et de
la présence universelle dans le tenlps et dans l'espace de l'inlagi-
nation ou de la fantaisie hunlaine ». La voie qui s'ouvrait nlenait
droit à un sacré redéfini dans le cadre de l'anthropologie. On lui
chercherait en vain aujourd'hui des héritiers ailleurs que dans le
surréalisnle qui seul s'enlploie, au besoin en disposant de ses
influences à longue portée, à l'exploration systénlatique des
grottes nlétalliques où se nourrit l'avidité du cœur.
30L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
Il ne s'agit pas de contester les célèbres Thèses sur Feuerbach ni
notre adhésion à la dernière d'entre elles, nlais de constater dans
le sillage de la pensée nlarxiste, pour autant qu'elle soit libre, la
nécessité de l'analyse et de l'interprétation à chaque pas des
transfornlations à l'obtention desquelles elle a abouti. Quel que
soit l'intérêt de la philosophie pratique, c'est bien pour avoir
appliqué avec un entêtell1ent borné le précepte sur la valeur rela-
tive de l'interprétation du 1110nde et de sa transfornlation que les
politiciens de profession ont négligé d'analyser les particularités
de la situation politique depuis vingt ans. Généralenlent inca-
pables de s'affranchir des idées toutes faites sur les enlpires et
leurs frontières, leur jugenlent se borne à distinguer l'est de
l'ouest et leurs zones d'influence respectives, quand bien nlênle
un jeu sinistre identiquenlent asservirait ici et là les individus au
lucre institutionnel. Alors que l'analyse politique non seulelnent
reste l'instrument indispensable de toute réalisation pratique,
nlais for11le bien davantage l'expression 11lê111e de l'aspiration
individuelle, conl111ent ne s'inlposerait-elle pas conlnle la pre-
nlière des tâches dans les périodes de grand reflux telles que nous
en traversons, où seule la réduction progressive du colonialis11le
de droit, quand un colonialisnle écononlique de fait ne s'y sub-
stitue pas aussitôt, prend valeur d'étape sur la voie de l'affran-
chissenlent ? Nous donnons à ce nlot la valeur la plus étendue.
Il s'en faut bien que les ennenlis nous nlanquent. En l'absence
trop évidente de tout nlouvenlcnt de lllasse, de tout groupenlent
qui se fasse de la liberté et de la puissance hunlaine une aussi
grande idée que lui, le surréalisnle est réduit à des interventions
politiques d'envergure à ses yeux linlitée, à la réussite desquelles
il est très éloigné de sacrifier ses objectifs nlajeurs. L'inlportance
localenlent considérable quoique variable des « révolutions»
acconlplies à La Havane ou à Alger ne peut éblouir qui soup-
çonne l'esprit de pouvoir nlieux que la conlbinaison patiente
d'instrunlents de production. C'est ainsi que la fin de l'esclavage
ne constitue pas la réalisation du socialisnle et que l'adhésion à
un nlouvenlent provisoirenlent libérateur n'inlplique aucune
illusion sur le sort qu'il fera à l'idée grandiose de Révolution.
C'est à cette lunlière que le surréalisnle est appelé à exa111iner les
circonstances et les événenlents. C'est elle qu'il entend nlanifes-
ter, quitte à n'atteindre qu'une audience linlitée quand le langage
31L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
qu'il se doit de tenir ne peut recueillir l'aveu de tendances voi-
sines. À d'autres d'y jeter de l'ombre, elle sera propice aux
alliances, aux petits jeux auxquels le parlementaris111e et le goÙt
des congrès 1110rt-nés ont livré la pensée politique.
Le Désir, la Révolte qui n'est que le désir revenant sur lui-
même au pied du mur, rien ne ternira à nos yeux l'éclat de ces
deux flaln111es jU111elles, rien ne fera qu'à des fins d'efficacité
douteuse nous les amenions à cOlnposer. Leurs feux illu111inaient
la philosophie du XIXt: siècle et prêtaient à ses représentants les
plus généreux les accents qui devaient bouleverser les nations
(hélas! les nations). L'intransigeance du cœur est la balance de
notre justice. Laissons aux exégètes le te111ps d'y découvrir 111ieux
qu'un assez bon fond d'anarchisme.
Dans la rupture dramatique qui fit éclater le groupe des Jeunes
Hégéliens, la pensée de Stirner fait office de révélateur. Trop
dépourvu de cœur pour ressentir le n10indre trouble au centre
de ses propriétés ou pour concevoir la reconstitution d'un sacré
dans l'anthropologique au point de plus grande profondeur, la
111ê111etare constitutive lui interdisait de reconnaître pour siens
les ressorts qui ani111aient Marx et Engels, alors que sa critique ne
condal1'lnait que l'instrull1ent politique de la Cause passionnelle-
ment nourrie par la révolte. Entre l'expression irrépressible de la
liberté hU111aine et la forn1ulation n1esurée d'une pensée qui
déter111ine son point d'application en fonction d'un résultat sou-
haitable dans la transforlnation du 1110nde, l'oscillation de la phi-
losophie du XIXt: siècle est appelée à prendre son sens le plus
général. Problèn'le d'expression, apparell1n1ent: la volonté de
transforll1er le 1110nde conduit à une expression rusée par
laquelle on croit gagner en audibilité ce qui se perd en acuité.
Mais ce qui se perd est aussi la vérité, critère auquel Trotsky ren-
voyait les artistes C0111n'le au 1110t d'ordre le plus révolutionnaire
dans un n10nde socialen'lent, religieusen1ent, psychologique111ent
asservI.
d)La victoire) abord; la révolution) ensuite, disait-on presque d'une
seule voix dès le début de la guerre d'Espagne. Il est assez rai-
sonnable de penser que ce slogan traduit au 1110ins la raison pro-
32L'ÉVÉNEMENT SURRÉALISTE
fonde de la défaite, quoiqu'il reste 11lalaisé de décider si la révo-
lution était réellelllent possible. Mais pour nous de qui nul n'at-
tend sans doute une victoire militaire, COlllment l'idée de Révo-
lution ne revêtirait-elle pas son acception nlajeure, celle que le
surréalis111e n'a pas cessé de désigner pour son objectif unique.
La transfornlation du monde qu'il poursuit ne s'entend, faut-il le
rappeler? que COlllme la transforlllation des rapports de
l'ho111111eet du 1110nde. Les rapports de classe en sont un cas par-
ticulier, Inais on ne saurait délibérément écarter l'hypothèse qui
ferait d'une transforlnation de la sensibilité (par exenlple) le stade
initial d'un bouleverselllent des structures sociales. La dernière et
redoutable trouvaille du capitalisme, l'écononlie de consonlnla-
tion, ne doit sa fortune qu'à un "conditionnenlent" psycholo-
gique préalable par voie publicitaire nota1l1111ent. Cette aliéna-
tion d'un nouveau genre, qui fait le trio111phe du réfornlisme
dans les pays riches,justifierait amplement les conclusions les plus
pessÎlnistes si la névrose qu'elle développe n'était vraise111blable-
ment le rna£llon le plus faible de la chaîne.
On ne sait que trop à quoi s'en tenir quant à la valeur révo-
lutionnaire de œuvre d'art. Objet de con1n1erce et de spécula-l'
tion, elle sert au 11lieux les desseins du petit et du grand capital.
Les signes qu'elle l11et en œuvre, les ressorts qu'elle dévoile sont
prolllpte111ent détournés de leur fin C01l1111eles instrunlents
propres à l'ébranlement publicitaire. L'écononlie de conson1nla-
tion fait feu de tout bois. Il n'est pas jusqu'à ses déchets qu'elle
ne conSOl11111e sous prétexte d'art néo-réaliste, par révérence
envers ses fonctions digestives. La surenchère qui fait loi puise
autant que possible aux sources vives de la création artistique,
pour en livrer un écho détourné, atténué autant qu'il est répété.
Il n'appartient pas au surréalisnle de se plaindre de ces répercus-
sions incontrôlables, lui fussent-elles préjudiciables plus qu'à per-
sonne. Du 1110ins est-il en droit de se défendre de toute conni-
vence avec un systè111e qu'il se propose de ruiner, quand la
vocation artistique reste autant que janlais à ses yeux définie par
son origine, déter111inée par un conflit de l'espèce la plus grave,
nlais qui reste purelllent individuel: l'artiste reste conlPtable de
chacun de ses gestes devant l'espérance de sa jeunesse. La nature
de ce conflit, le nlécanisnle de sublinlation qui en transvaluent
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