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L'Homme, le sublime zéro

De
279 pages
Cette ontologie nouvelle entend détrôner l'homme de la place centrale qu'il occupe dans l'univers depuis Descartes, en achevant et dépassant les tentatives de Heidegger puis de Sartre par un vitalisme matérialiste qui reprend à nouveau le projet platonico-hégélien de la transformation du monde par la raison.
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L'Homme le sublime zéro

Recherche et pédagogie Collection dirigée par Grégoire Biyogo.

Cette collection entend promouvoir la recherche dans les lettres et les sciences humaines, en priorité en Afrique, en insistant sur «le retour au texte », en vue de produire des analyses d'intérêt pédagogique. Et tente ainsi un nouveau partage entre deux grandes orientations heuristiques souvent demeurées sans médiation, en valorisant l'examen interne et patient des textes et la nécessité d'en restituer méthodologiquement les connaissances. Le dessein de cette collection est donc d'accueillir des productions originales pour la publication des ouvrages attentifs aussi bien au contrôle des connaissances tirées des textes eux-mêmes qu'à la clarté de leur exposition, pour fournir aux Universités africaines - et à celles d'ailleurs -comme aux grandes écoles un ensemble de travaux de référence. Dernières parutions

Grégoire Biyogo, Histoire de la philosophie africaine, 4 volumes,2006. - vol. 1. Le berceau égyptien de la philosophie. - vol. 2. La philosophie africaine moderne et contemporaine. - vol. 3. Les courants de pensée et les livres de synthèse. - vol. 4. Entre la postmodernité et le néo-pragmatisme. Léon Mbou Yembi, L'universalité des questions philosophiques,2008

Auguy Makey

L'Homme le sublime zéro

Préface de Grégoire

Bryogo

L'Harmattan

Gabon

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05284-0 EAN : 9782296052840

« A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles, que tu fixas, qu'est donc le mortel, que tu t'en souviennes, le fils d'Adam, que tu le veuilles visiter? », Psaume

« Alors je réfléchis à toutes les œuvres de mes mains et à toute la peine que j'y avais prise, eh bien, tout est vanité et poursuite de vent, il n' y a pas de profit sous le soleil!» Salomon, L'Ecclésiaste

« L'univers n'a pas besoin de nous. Immense comme il est, il resterait le même si ce grain de poussière qu'est la Terre venait à disparaître, et nous avec elle. De même, l'univers n'est pas là pour nous.» Karl Jaspers, Initiation à la méthode philosophique (Kleine schule des philosophischen denks)

Auguy Makey et le projet hardi de l'élaboration d'une ontologie subversive Préface de Grégoire Biyogo 1. Contexte de crise Ecrivain! et philosophe comme Jean-Paul Sartre, Auguy Makey fait partie des penseurs exigeants du moment, et pas seulement en Afrique. Enseignant de philosophie, il est plus encore philosophe, au sens où il a reçu un héritage philosophique qu'il a par la suite réaménagé, relu, rediscuté, réévalué. Ce partage, il l'a avec l'existentialisme athée sartrien, qu'il revisite avec sérénité dans le texte, avant de lui opposer sa propre pensée à travers ce texte de grande tenue, L'Homme le sublime zéro. J'ai d'autant plus accepté de signer cette préface que j'ai moi-même pris part à la première présentation de ce livre, dans la version originelle de 1993, à la Faculté de Lettres de l'Université Omar Bongo de Libreville. Et c'est vrai que for peu de philosophes lui ont réservé l'écho qu'il appelait et méritait largement comme je vais le montrer tout à l'heure. Etait-ce comme dit l'auteur parce que ses préoccupations excédaient le cadre strict des débats philosophiques afro-africains? Ou s'agissait-il plus globalement de la paresse de nos philosophes et de nos historiens de la philosophie ? Par ailleurs, n'en a-t-il pas été ainsi de toutes les grandes œuvres que de ne point être reconnues de prime abord, par les pairs? A moins qu'il ne s'agisse de cette abdication générale de la lecture par quoi se caractérise la troisième génération des philosophes africains, celle qui vient après les tempelsiens et les néo-tempelsiens et les pères du courant critique de la philosophie africaine (Fabien Eboussi Boulaga,
1 Nous lui devons une œuvre romanesque forte, que la critique universitaire et la critique institutionnelle n'ont pas encore su lire, Carnet secret de Judas Iscariote, Paris, L'Harmattan, 1998, 210 p. 7

Marcien Towa, et Paulin Hountondji, pour ne citer que ceuxlà). Il faut en convenir, l'engouement des premières heures de la recherche philosophique africaine s'est estompé, 'et tout ce qui s'écrit sur la philosophie aujourd'hui en Afrique est tombé dans une réception muette, et dans l'indifférence, du fait de l'absence des travaux de recension des textes philosophiques et de lecture de la pensée des auteurs. Naguère déjà, malgré la rareté des publications, des livres de synthèse et des colloques, on savait prendre acte des nouvelles publications. A plus forte raison, au moment où l'on compte près d'une centaine de textes philosophiques et d'une cinquantaine de philosophes stricto sensu. Les philosophes africains semblent ne plus se préoccuper que de ce qui s'écrit dans leurs pays respectifs, confinant ainsi l'activité philosophique aux contextes de sa production, ainsi qu'aux concours universitai-

res - à l'utilitarisme - contrairement à l'engouement matinal

des premiers textes, qui étaient commentés à travers tout le continent africain et qui avaient suscité une grande promesse intellectuelle et politique, par delà le champ philosophique. La démission actuelle témoigne une nouvelle forme de misère de la philosophie, car la mise en épochè de la lecture des livres importants est simplement inexplicable. Ainsi de Logique pour philosophes (1997) de Diagne, de la Grammaire de l'objectivité (2005) de MaIolo, The origin of greek philosophy (1993) de Onyewueny, Penser l'Afrique (2001) de Ouattara, des Premiers dialogues de Platon (1997) de Samb, ou même des Africanités hégéliennes de Zué Nguéma. J'ai fait moi-même ce constat avec la publication de mon Histoire de la philosophie africaine (2006), plus étudiée en Europe et aux Etats-Unis que pour l'instant en Afrique.
2. Evaluation du projet ontologique de l'ouvrage

Mais revenons à L 'homme, le sublime zéro dont le projet explicite est d'écrire une ontologie aujourd'hui. Le programme 8

de l'ouvrage, composé de 18 chapitres structurés comme une démonstration continue, est inaugural, qui entend détrôner l'homme de sa place centrale qu'il occupe depuis l'ego cogitans de Descartes, en tant que maître et possesseur de la Matière. Il projette d'aller au-delà de l'existentialisme sartrien, et de l'ontologie heideggérienne. Chez Heidegger, Dasein est l'étant cogitans au milieu des étants, comme chez Sartre où il apparaît comme le sujet condamné à la liberté, à rompre avec la facticité et la déréliction. D'où le titre du premier chapitre un Roi sans trône. Totalité, la Matière prend ici les noms de l'Etre et de Dieu. Elle est sa propre nécessité, sa propre évolution, par delà l'impulsion de l'homme. Celui-ci vient au monde par elle, par l' Etre, sous le signe de l'incomplétude et de la faiblesse. Il n'est pas un être jeté, contingent, et ne provient pas plus du Néant, mais est le propre produit de la Matière elle-même. Sa présence est d'abord nécessaire, avant que d'être de trop, car fabrique - est de trop dans la Matière mis pas tous les étants comme chez Sartre. Le marronnier dit Makey, n'est pas de trop, en tant que produit de la Matière, il est nécessaire. Pourquoi Dieu produirait-il donc un étant capable de le contredire, de le nier? Makey pose la question et y répond. Parce que l'Etre lui a donné une mission précise comme à tous les étants qu'il produit: «transformer totalement la Matière et la remplacer par l'Idée absolue» (p. 118). Il va donc entreprendre de construire un autre monde, le monde de l'Esprit qui serait l'accomplissement du monde. Point de liberté dans une Matière qui se répète, se reproduit, conduite à la fois par la nécessité et par le hasard. En revanche, seul l'Esprit est liberté. Au départ nécessaire, l'homme n'a point de place par la suite dans la Matière, puisque lui comme la Raison ne supporte la nature (le Même) et ne peut transformer le monde concret en un monde des idées. Il n'a de place nulle part : «N'a de place que l'étant qui dit massivement oui 9

elle dénature et mutile la nature. Seul l'homme - et ce qu'il

à l'Etre » (p. 68). Un autre thème original est l'éloge de la mort. Non pas au sens de Platon, d'Epicure ou de Lucrèce, ni même au sens sartrien où la mort apparaît à des degrés divers comme une absurdité. La position du philosophe est plus proche de celle de Heidegger, chez qui la mort est l'horizon même de l'existence. Pour Makey : « Tout ce que l'homme a fait jusqu'à ce jour, il le fait en fonction de la mort» (p. 99). C'est qu'il est poussé par elle à accomplir de grandes œuvres pour entrer dans l'éternité. La mort serait donc le ressort de son existence: «L'homme n'est projet que par rapport à la mort» (p. 104). Et ce qui est négativé ici c'est l'éternité, considérée comme totalité immobile, vide, sans contenu dynamique. Et donc source de paresse, de démotivation. Avec Makey, la mort devient nécessaire, qui « désabsurdise» l'existence ainsi que l'homme et les pousse à « vaincre le temps» (p. 105). Bien qu'imparfait, inutile, relatif et faillible, l'homme se découvre comme projet. Là aussi, le philosophe se démarque de la tradition à bien des égards, au lieu où l'Etre a permis la mort, sans qu'elle ne l'affecte lui-même, ilIa rend nécessaire. Le chapitre VII soutient une affirmation autant déroutante que provocatrice: Dieu se serait trompé sur l 'homme et aurait eu tort de placer ses espoirs sur lui (p. 119). Cette position me semble contradictoire dans la mesure où Dieu est liberté, ouverture. S'il donne une mission aux étants, il ne répond ni de leur succès ni de leur échec. Il en est de même avec l'étant qu'on appelle le Mal. S'il est absent de la Matière, qui est harmonie, perfection et transparence par opposition à l'intransparence du sujet, son apparition ne préjuge pas de l'absence de vigilance de Dieu, mais témoigne de sa contingence, de sa facticité radicale. L'ouvrage revendique trois révolutions coperniciennes. La première est de Copernic, la seconde de Kant et celle de l'ontologie de Makey qui redéfinit l'homme comme un être délétère, imparfait, nécessaire seulement comme produit de l'Etre mais par la suite contingent (p. 128). Sublime zéro. 10

Une autre thèse est celle de la misère et de la grandeur impossible de l'écologisme, rêvant d'un monde protégeant la nature sans jamais parvenir complètement à la ménager. L'homme est sans essence, lorsque celle-ci est saisissable chez Sartre comme totalité des choix, des actes et des engagements. La Matière et le temps sont un. Le temps n'existe pas en soi, mais par et dans la Matière. Plusieurs autres questions fécondes sont abordés de front par Makey : le nom comme ravalement de l'existence, le prix de l'archéologie et l'aporie de la Raison. L'avant dernier chapitre - le XVII ème- est une contribution fondamentale, qui compare les concepts de Sartre et ceux de Makey, dans une réelle perspective de distinction et d'évaluation. Il s'agit de Onze thèses contre Sartre qui mettent en œuvre la confrontation de l'existentialisme et du vitalisme matérialiste. 1. l'athéisme de Sartre s'oppose au déisme ontologique de Makey. Dieu est Matière totale, totalité, Etre. 2. Le tout est en trop de Sartre s'oppose au seul trop humain, la Matière étant sa propre unité ne peut être en trop. 3. La conception absurde et contingente de la mort s'oppose à celle nécessaire de la mort comme modalité d'accomplissement de l'homme. Le renversement makéyien vient de ce que l'absurdité est à chercher dans l'immutabilité de l'éternité. 4. L'existence sartrienne est facticité, lorsqu'elle est nécessité même de la Matière chez Makey. 5. Le monde est contingent chez Sartre et libre conception de l'Etre chez Makey. 6. Les deux philosophes ont en partage l'idée sartrienne que l'existence précède le sens, la divergence vient de la conception de l'essence, saisissable chez l'existentialiste et insaisissable chez le matérialiste vitaliste. 7. L'en soi est l'Etant, sans liberté. Il est unique. Chez Makey, il y en a deux. Celui de la Matière et celui de l'homme, qui seul est de Trop. Il

8. L'homme est pure liberté chez l'un et chez l'autre il est aussi liberté au plan théorique, mais «prisonnier de la Matière» sur le plan pratique, étant voué à l'échec. 9. L'existentialisme est un humanisme chez l'un antihumanisme dans le vitalisme matérialiste 10. L'existentialisme sartrien est optimisme tandis que le vitalisme matérialiste de Makey en est dépourvu. Conclusion En somme, le philosophe a élaboré une ontologie rigoureuse, articulée avec précision et cohérence logique en chacune des 18 séquences de son ordonnancement. De son architectonique. La Matière évolue et produit des étants, au nombre desquels l'étant humain, dont le projet de transformation de la Matière en Idée pure échoue. Par la Raison, la philosophie, n' a-t-il pas amorcé la marche de la Raison? Cette marche vise l'idéelisation du monde sensible, projet grandiose activé par Platon, que Makey considère à ce titre comme le plus grand des philosophes. Car, la philosophie doit conduire
les affaires du monde et évacuer

- ou

à tout le moins s'y ef-

forcer - la part irrationnelle qui y pèse et expose la Cité à la dégradation de l'idée du Bien à laquelle elle renvoie. Anti-essentialisme, le vitalisme matérialiste de Makey invite à reprendre à nouveaux frais le projet platonico-hégélien de la transformation du monde par la Raison, en prévenant toute sorte d'idéalisme. En doutant à l'avance de son succès, il nous débarrasse d'une illusion métaphysique tenace. C'est à la vérité, à recommencer l'entreprise de la philosophie comme ontologie que nous invite à nouveau Auguy Makey, par une bravade, une grande concentration de l'esprit et une vigilance critique qui prescrivent l'acte de penser dans les sommets vertigineux de l'ontologie, restée naguère inachevée. Peu de tentatives ont été aussi hardies et dissidentes depuis Sartre et plus encore, Heidegger, dont l'ontologie tonique est restée inaboutie.

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AVANT-PROPOS

Ecrit en France (1984-1988), ensuite au Gabon (1988 1990), publié en 1992 à Paris, L 'homme, le sublime zéro avait d'abord pour ambition de délocaliser le débat sur la philosophie négro-africaine qui s'embourbait depuis des décennies dans le paradigme ethnophilosophique. Le Belge Placide Tempels, en publiant sa Philosophie bantoue en 1945 avait, dès le départ, égaré la réflexion philosophique sur des pistes broussailleuses. Par la suite, ses épigones africains se sont mis à ériger à leur tour, de manière fiévreuse, des architectoniques tribales. D'autres ont pesté bruyamment contre ces "philosophies" inconséquentes, bâties sur le sable mouvant de la coutume et des religions traditionnelles désuètes. Et le discours philosophique africain fut précocement aporétisé.

Au lieu de se demander - de manière quasi obsessionnelle - si l'Afrique avait ou non une philosophie, j'ai pensé qu'il
était plus judicieux de philosopher au sens strict du terme, sans complexe et sans état d'âme. L 'homme, le sublime zéro a reçu lors de sa première publication un accueil ambigu: froideur et même indifférence du côté des « philosophes professionnels» qui ont décidé de ne point en parler, de ne même pas discuter les idées de l'auteur; enthousiasme débordant du côté des étudiants qui ont apprécié le ton provocateur, l'originalité des positions, le caractère iconoclaste de la démarche. Il faut souligner que les Docteurs en philosophie ont l'esprit obtus et aliéné. Pour avoir passé cinq ou dix ans de thèse sur Nietzsche, Heidegger ou Kant, ils ont désormais une vision nietzschéenne, heideggérienne ou kantienne du réel, ce qui les rend moins réceptifs, moins sensibles, presque aveugles devant des idées nouvelles et originales. 13

Publié à une époque où l'Afrique se débattait - et se débat
encore - contre des pandémies apocalyptiques, la misère économique, les dictatures politiques, la dérive sociale, L'homme le sublime zéro a très vite été perçu comme un texte contemplatif c'est-à-dire non-engagé. Beaucoup d'intellectuels du continent n'ont ni compris, ni apprécié qu'un penseur de surcroît négro-africain se prélassât dans la métaphysique, ressuscitât de vieilles questions ontologiques, louât la mort, fermât les yeux sur les affres du sous-développement, ne proposât aucune solution pour sortir l'Afrique de la perdition. Hélas! L'influence du marxisme a été si prépondérante tout au long du XXe siècle que beaucoup d'universitaires ont pris la fâcheuse habitude d'instrumentaliser la philosophie, d'en faire une pensée utilitariste, le fer de lance de la réussite socio-économique ou socio-politique. Plusieurs intellectuels s'attendaient d'abord à une réfutation en règle de l' ethnophilosophie ou à une réponse claire sur l'existence ou non de la philosophie africaine. J'ai jugé utile de ne guère perdre mon temps avec ces polémiques oiseuses. J'ai toujours pensé que le philosophe n'est pas un donneur de leçons. Nos malheurs à nous Africains incombent non aux philosophes qui ne proposent rien mais -d'abord aux politiciens médiocres qui nous gouvernent et à nos peuples qui manquent d'imagination. Le philosophe est, à sa manière, un artiste. Et, son œuvre peut elle aussi se vouloir désintéressée. L 'homme, le sublime zéro, s'inscrit dans la durée, loin des débats à la mode, loin des querelles d'écoles, loin des prétendues urgences de l'histoire: c'est peut-être pour cela qu'il a vivement agacé plus d'un lors de sa parution. Pour cette seconde édition - que j'estime définitive l'auteur n'a pas cru bon de réécrire le texte ou d'y ajouter des chapitres; j'ai conservé la même mouture, supprimé çà et là écarts de langage, longueurs et redites. La philosophie est universelle. Chacun l'aborde librement 14

pour la plier ensuite à sa propre subjectivité. Qui saura lire entre les lignes, s'apercevra que l'auteur n'a pas oublié l'Afrique et n'a nullement esquivé les questions majeures de son temps.
Librevzlle, le 15 Janvier 2001. Aug19' Makay.

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I

UN ROI SANS TRONE

Les hommes, quoi qu'ils disent, aiment la vie. Si, un jour, un magasin réussit à commercialiser l'existence, les hommes dépenseront toute leur fortune pour rallonger leur vie,' acheter quelques années supplémentaires pour échapper à la mort. Il y a des suicides certes, mais, toujours critiqués, toujours condamnés par la société. Malgré les difficultés journalières, tous les hommes pensent que la vie est bonne et nécessaire. Le fait de vivre est considéré comme une chance unique, inouïe, non renouvelable. L'humanité, à travers la science, la technique, l'art, la religion..., s'imagine qu'elle évolue vers un mieux, une perfection toujours perfectible. L'espèce humaine est absolument convaincue que l'univers tout entier est sa propriété, qu'elle peut de ce fait disposer du cosmos comme elle l'entend. Pourquoi l'enfant pleure-t-il et doit-il pleurer dans les moments qui suivent sa naissance? Question redoutable. A y voir de près, l'on peut penser, qu'instinctivement, le nourrisson pressent qu'il est jeté dans un monde dur, cruel, cynique, qui n'a plus rien de commun avec la chaleur et l'ambiance sécurisante des entrailles maternelles. Tout serait peut-être différent si I'homme naissait dans la jovialité, sourire aux lèvres ; si, au lieu de pousser des cris plaintifs, il éclatait plutôt d'un bon rire chaleureux qui affirmerait déjà sa joie de vivre, son plaisir de séjourner sur terre. Pleurer. Acte premier de l'homme, le prétendu maître de l'univers. A croire que la vie sur terre reste et restera toujours une adorable vallée de larmes que les artifices de la civilisation ont mission de faire oublier. En vain. L'homme pleure dès que ses narines enfin ouvertes aux quatre vents de la terre respirent l'air ambiant, comme si dans ce contact avec la massivité de la Matière, le nouveau-né flairait une défaite, une sorte d'inanité existentielle, une angoisse traumatisante. Les pleurs énigmatiques du nouveau-né reflètent toute 19

l'ambiguïté du phénomène humain en face de l'univers. Avant même qu'il ne soit capable de cogiter rationnellement, le nourrisson soupçonne déjà que cette randonnée existentielle dans le monde ne sert à rien, qu'elle s'achèvera par un échec. L'homme naît sale. Très sale. Il suffit d'assister à un accouchement pour s'en convaincre. Cette saleté qui enveloppe l'enfant lorsqu'il sort des entrailles maternelles, cette saletélà, tout humain la porte en lui, au fond de lui, où qu'il aille, quoi qu'il fasse et, cela, jusqu'à sa mort. L'homme naît sale. Cette crasse du nouveau-né n'est guère le fruit du hasard. Cette crasse s'explique fort bien. Cette crasse a un sens précis. Toute sa vie durant, l'homme a beau apprendre à se laver, se peigner, se vêtir, se parfumer, se coiffer, se maquiller, cette saleté intrinsèque, ontologique, dans laquelle baignent toutes les structures de sa personne, cette saleté-là, nous la portons toujours et toujours en nous.

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II

L'ETRE
1. L'Etre ou la Matière absolue 2. L'en soi: de la chose naturelle à la chose dénaturée 3. Le pour soi: l'homme 4. L'En Soi Pour Soi: Dieu 5. De l' apodicticité 6. L'homme donne-t-il un sens au monde? 7. La culture, ce trop indésirable 8. Hasard et nécessité

Chaque fois qu'on prend la peine d'analyser le monde dans lequel nous vivons, une foule de questions surgit presque aussitôt: cet univers fascinant a-t-il vraiment un créateur ? D'où vient ce monde? Est-il l'œuvre du hasard, d'une personne, d'un génie supérieur, d'un Dieu? Si ce monde est réalisé par Dieu, quelles ambitions Dieu poursuit-il à travers cette activité? Et Dieu lui-même n'est-il pas produit par quelque autre réalité? Dieu ne peut-il pas se suffIre à luimême? Pourquoi lui faut-il géniter à tout prix ce monde et qu'attend-il de ce monde? Ce fameux Dieu est-il pur Esprit? Et s'il est réellement pur Esprit, comment concevoir un Esprit en dehors de toute enveloppe matérielle? Ces questions abstruses, toute personne saine se les pose au moins une fois dans sa vie. Beaucoup d'hommes pourtant meurent sans jamais avoir trouvé de réponse. De manière générale, depuis des temps immémoriaux, faute de réponse adéquate, I'homme préfère mettre ces questions embarrassantes en veilleuse pour se laisser vivre, faire comme si tout allait de soi. La métaphysique est trop ennuyeuse pour le commun des mortels. N'esquivons point ce débat et tentons d'expliciter l'énigme du monde.
1. L'Etre ou la Matière absolue

Ce monde global, si grand, nous l'appelons l' Etre. A ce mot Etre, nous mettons un E majuscule. La Matière est. Au-delà de cette Matière, rien n'est concevable. Si Dieu il y a, ce Dieu ne peut être que matériel. C'est pour cette raison que le mot Matière prend lui aussi un M majuscule. Etre, Matière et Dieu renvoient donc à la même réalité. L'Etre est. Par Etre, nous désignons tout ce qui est ou existe: l'homme, l'arbre, le poisson, le gaz, la lune, le nuage, les étoiles, le fleuve... Cet Etre ne renvoie pas à la seule nature terrestre. L' Etre, c'est la totalité matérielle, et, tout le 23

monde sait que la Matière ne se limite point à la planète terre. Pour se manifester, l'Etre n'a besoin d'aucune intervention transcendante, d'aucun coup de pouce d'une puissance magique ou idéelle. Aucune force transcendante ne vient du dehors apporter une quelconque information à l'Etre. L'Etre se suffit à lui-même, n'a besoin d'aucun esprit pour se réaliser. Il est faux de croire que cet Etre dépend d'une intelligence extérieure qui le manipule, le guide, le détermine dans sa marche. Ce qui met en branle l'Etre, c'est un mouvement inhérent. L'Etre se meut en puisant en son sein l'énergie nécessaire à ses diverses mutations. Sa marche ne se fait pas à l'aveuglette. L'Etre n'avance pas au gré du hasard. Pour que L'Etre puisse ainsi se mouvoir, s'auto créer, sans pour cela jamais sombrer dans le chaos, le marasme, il faut bien que cet Etre soit une Intelligence. Une intelligence lente dans son action mais, géniale, efficace quant au résultat. Tout ce qui est, tout ce qui nous environne, tout ce qui compose le gigantesque univers vient de l' Etre. Toutes les dimensions plurielles de l'Etre ne sont guère le fruit du hasard mais, des manifestations intégrées dans une logique totale. Dans l'Etre rien n'est en trop, rien n'est en moins. Toutes les dimensions de l'Etre - sauf l'homme -, contribuent à 1'harmonie cosmologique. Cette intelligence totale ne produit rien en surplus. Pris dans sa globalité, l'Etre est un tout équilibré. Ainsi, tout au long des âges, l'Etre a conservé son équilibre en dépit des diverses mutations souvent radicales: disparition de certaines espèces animales, végétales, variations climatiques, irruptions volcaniques... Tous ces événements et bien d'autres qui nous sont pour l'instant inconnus, ont marqué la marche de l'Etre sans ébranler pour autant sa dynamique interne. L'Etre est Tout-Puissant. Si par Etre nous désignons la globalité matérielle, par étant, nous désignons l'Etre singularisé, particularisé, présenté sous diverses formes: l'animal est 24

un étant, de même qu'un rocher, un arbre, un étang... Ce mot étant, nous l'écrivons avec un e minuscule. Du moment que les étants qui couvrent la surface de l'Etre ne sont que des éléments épars de cet Etre, éléments insérés dans un processus complexe, ces éléments, ces particularités, pensantes ou non, ne peuvent être au-dessus de l'Etre qui assigne à chacune de ses dimensions une fin particulière dont l'étant n'a pas toujours conscience. L'Etre est Intelligence. Et puisqu'il est intelligence, il est le géniteur suprême. Tout ce qui est, vient de l' Etre. L'Etre supervise tout. Il a toujours le dernier mot. Aucun étant ne domine l' Etre. L'étant, l'intelligence singulière peut certes s'affirmer, s'autonomiser relativement, se révolter par rapport à l'Etre c'est-à-dire l'intelligence première, mais, ces intelligences particulières que sont les étants ne peuvent jamais, ni remplacer l'Etre, ni se poser au-dessus de cette Intelligence absolue. D'où vient l'Etre ? Existe-t-il de toute éternité ou est-il engendré par un autre Etre distinct et supérieur à lui? Si l'Etre est engendré par une réalité autre que lui, ce géniteur autre ne peut être que le non-Etre. Ce non-Etre, c'est le rien. Or, l'Etre est incréé, éternel, autodynamique. Nous n'avons alors que deux possibilités, deux thèses explicatives: . ou l'on part de l'Etre

.

ou l'on part du non-Etre.

Partir de l'Etre comme base d'explication, c'est reconnaître l'incréation de cet Etre, son éternité, son omnipotence. Prôner par contre la création de l' Etre, c'est déduire la manifestabilité de l'Etre en se référant au non-Etre. Que ce non-Etre s'appelle Dieu, Esprit, ne change rien à l'affaire. Le non-Etre, puisqu'il n'existe pas, puisqu'il est inconcevable, ce non-Etre, ne peut donc rien engendrer. L'Etre, c'est la totalité matérielle. Cette totalité matérielle, c'est Dieu. Ce Dieu

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matériel est éternel, incréé, Tout-Puissant. L'Etre est - nous insistons - Intelligence absolue. Lorsqu'il est question d'intelligence, on pense d'abord à l'homme. Pour beaucoup d'individus, seul l'homme reste capable d'intelligence. Faux: l'intelligence est partout. Par intelligence, nous désignons une certaine aptitude de l'étant à s'organiser, s'adapter, en fonction d'un milieu. L'arbre a une organisation interne et externe, une manière de prospérer au sein de son milieu. L'arbre a une intelligence, en ce sens qu'il sait où puiser sa sève, comment produire des fruits, comment lutter contre des parasites, comment transformer le gaz carbonique en oxygène. Toutes les dimensions de l'Etre ont des parcelles d'intelligence que la raison humaine ne saisit pas toujours. Tout humain se dit que lui seul possède l'intelligence. En vérité, si l'intelligence est si facilement repérable chez l'humain, c'est nul doute parce que cette intelligence est, chez lui, plus explicite, plus rebelle, plus originale, plus complexe, plus dynamique, plus diverse. L'intelligence de l'animal, de la plante et du minéral, est une petite intelligence. L'intelligence de l'étant, fût-elle une intelligence humaine, est, en tous points de vue, une intelligence relative. L'intelligence n'est absolue, totale, que lorsqu'elle concerne l'Etre tout entier. L'oiseau a une intelligence. Les oiseaux migrateurs voyagent sur des milliers de kilomètres sans jamais s'égarer. Ils possèdent un sens d'orientation que l'homme lui-même n'est guère capable d'égaler si on le prive de son arsenal technologique. Même les microbes, ces bestioles microscopiques, ont une intelligence, qui, souvent nous déroute. Le virus qui pénètre dans l'organisme évite génialement toutes nos défenses naturelles. Astucieux, il s'installe dans un endroit propice de notre corps, parasite en toute impunité notre organisme. Nourri et logé par notre corps, le microbe prolifère, use de

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toute son intelligence pour détraquer notre santé. Certains microbes sont si rusés qu'ils effectuent des mutations, changent de forme, d'aspect, de stratégie d'attaque ou de défense pour mieux ridiculiser notre système immunitaire et nos divers médicaments. Si les microbes étaient tous stupides, il y a fort longtemps que I'homme les eût tous vaincus. Ceci prouve à suffisance que l'intelligence n'est pas une propriété exclusivement humaine, contrairement à une opinion bien répandue. Essayez de piéger une souris. Vous vous apercevrez que cette tâche n'est guère aisée. Une souris est capable de manger astucieusement votre appât sans que votre piège ne vienne à fonctionner. Un autre exemple: le tigre qui veut attaquer un buffle rampe silencieusement dans le sens opposé au vent, choisit sa proie, calcule ses chances de réussite, met en oeuvre une technique de chasse redoutable, bien rôdée. Tout cela est preuve d'intelligence. L'Etre est donc intelligence. D'où vient cette intelligence ? Il suffit par exemple d'observer la nature, de suivre sa lente évolution, ses manifestations multiples, pour s'apercevoir que la nature est, effectivement, intelligence. Certes, cela paraît absurde. Comment croire en l'intelligence d'une totalité qui se meut dans la monotonie? La nature ne parle point, ne raisonne point, n'effectue aucune opération mathématique, pourquoi alors lui attribuer une intelligence? Dira le commun des mortels. La nature ne recevrait-elle pas plutôt de l'information de la part du divin? Sa belle harmonie ne lui serait-elle pas dictée par un Esprit? La nature est moins sotte qu'on ne le pense. La nature est autosuffisante. Elle n'a pas besoin d'un Dieu idéel, suprasensible pour se manifester. La nature régularise elle-même les saisons, gère elle-même ses espèces animales, nettoie ellemême ses propres déchets... C'est là une preuve incontestable d'intelligence et d'organisation. Regardons un corps humain. Un orifice pour introduire la 27