L'humanisme éthique en action : Humanistique et réalité

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Avec ce livre s'achève la trilogie de l'humanisme éthique, concept que l'auteur a déjà développé dans ses deux ouvrages précédents, en s'attachant d'abord à ses fondements historiques et préhistoriques, puis en élaborant une théorie, une éthique et une philosophie tout à fait personnelles. L'humanisme éthique possède les moyens de pacifier et la personne, et la communauté internationale, et cet ouvrage en apporte la promesse.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296253247
Nombre de pages : 242
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A Jacqueline, mon épouse,
à Jean-Louis, Isabelle et Catherine, nos enfants,
à mes sœurs, Simone et Nelly,
et à tous ceux qui aspirent à davantage d’humanisme

















Je sais particulièrement gré à ma sœur Nelly Vidot
et à notre amie Kathryn Larcher
de l’aide précieuse qu’elles m’ont apportée
pour la transcription informatique de l’ouvrage










N.B. :
- Les notes sont toutes renvoyées à la fin du texte
- Les mots suivis d’un astérisque sont définis dans le glossaire qui fait
suite aux notes



AVANT-PROPOS


« Il a placé sa force dans son ardeur »
1Homère

« Quand tu agis, ne crains pas
d’être vu agissant, même si la foule devait
défavorablement en juger »
2Epictète
Le titre du présent livre mérite quelques explications, du moins pour le
lecteur qui n’a pas pris connaissance des deux précédents ouvrages
consacrés à l’humanisme éthique*. Le premier, qui a succinctement
défini le sens du concept d’humanistique, portait sur l’humanisme
3éthique et ses fondements historiques . Le deuxième établissait une
théorie de l’humanisme éthique et avait pour sous-titre : excellence et
4quintessence . Chacune de ces notions doit être ici précisée.
A commencer par l’humanistique. A l’époque de la Renaissance, quand
l’humanisme fleurissait de Florence à Rotterdam, du Val de Loire à la
Tamise et aux rives du Rhin, les amoureux des plus belles et des plus
admirables productions littéraires eurent l’idée de transcrire celles-ci à
l’aide d’une écriture faite de caractères nouveaux et harmonisés aux


magnifiques œuvres anciennes que l’on venait de révéler. L’innovation
était à la hauteur des chefs-d’œuvre que les humanistes avaient retrouvés.
L’on se permettra ici d’innover pareillement en donnant à ce terme,
l’humanistique, le sens de mise en œuvre de l’humanisme que l’on
qualifie d’éthique. Mais qu’est-ce alors que l’humanisme éthique, et en
quoi se différencie-t-il de l’humanisme traditionnel, celui qui magnifie si
bien l’homme, et qui, si l’on comprend bien, ne serait pas forcément
éthique ?
C’est l’occasion de braver les certitudes colportées par les dictionnaires
et autres écrits pour lesquels l’humanisme est surtout littéraire et
esthétique. En effet, l’humanisme n’est pas spécifiquement éthique, et
pour plusieurs raisons. Il a d’abord été culturel, et il rompait avec la
pensée médiévale qu’inspirait surtout la religion. Les auteurs qui le
portèrent au grand jour, de Pétrarque à Ronsard, ont révélé un patrimoine
poétique et philosophique d’une rare beauté ; d’ailleurs, Rabelais comme
Erasme n’ont pas toujours prôné les plus hautes vertus, ils s’en méfiaient
d’ailleurs fort bien.
Sans doute, au long des siècles qui ont suivi, l’humanisme s’est-il
confondu avec une certaine sagesse, comme celle de Montaigne, la
sagesse pouvant se vivre sans tenir compte d’autrui. Mais si l’humanisme
a mis en valeur la dignité, depuis Pic de la Mirandole jusqu’à Blaise
Pascal, ainsi que la liberté et l’autonomie grâce à la culture des Lumières,
il n’a pas réussi à imposer une éthique, se contentant de s’y référer, mais
sans en instaurer la théorie : il n’existera aucune doctrine, aucun traité
établissant l’humanisme en tant que conception structurée du monde et
de l’homme. L’on a surtout qualifié certains personnages hors du
commun d’humanistes, on a nommé humanisme ce qui était généreux,
bienveillant et cultivé, on a rarement cru bon d’aller plus loin, comme fit
si bien, beaucoup plus tard, Emmanuel Mounier, mais pour le
personnalisme qu’il a su théoriser. La preuve en est que les vertus
humaines continuent souvent de sommeiller, elles sont en repos et ne
sont pas prêtes à porter l’humanité vers les cieux, elles laissent alors sans
vergogne le champ libre aux pires outrages : les défauts que l’on grandit
par plaisir, les vices, la violence et l’agressivité gratuites, les excès qui
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gonflent l’ego, toutes ces conduites que l’on qualifie à tort de bestiales
alors que, dans les fait, les bêtes n’ont de violence que par nécessité… En
somme, faute de véritable théorie, faute d’un credo lisible, l’humanisme
n’est qu’une conception floue, incertaine et inopérante.
*

* *
En n’acceptant qu’un humanisme éthique, en exigeant d’une pensée et
d’une action humanistes qu’elles se conforment à un idéal des valeurs,
c’est tout autrement que l’humain de l’homme est pour nous envisagé.
Rien n’est perdu des nobles caractéristiques de l’homme, mais celles-ci
ne sont plus seulement des attributs, elles ont un sens moral qui dirige les
comportements : la dignité, oui, mais à condition de tout faire pour
qu’elle triomphe ; la liberté, oui, mais sans nuire à autrui ;
l’épanouissement, oui, mais sans aller jusqu’à la libération des instincts.
Rien n’est perdu de l’humanisme, mais à la seule condition d’exclure tout
effet pervers de l’élargissement de la personne, puisque la condition
humaine porte naturellement à l’excès, et que l’humanisme réprouve la
démesure, ce dangereux débordement.
Car, on l’a compris, l’humanisme traditionnel valorise l’homme, il le
dilate, il le met sur un piédestal. Or, si l’homme se prend pour Dieu, c’en
est fini de la métaphysique, de la théologie et des religions, voire de la
morale. Si l’homme se prend pour le centre du monde, dans quel dédain,
dans quel mépris rejettera-t-il autrui, son conjoint, ses parents, ses amis,
ses voisins, et la société dans son ensemble ! Déjà pointe le grave
problème des relations sociales que l’humaniste va nouer : l’homme,
porté au pinacle, ne risque-t-il pas de discréditer la société, ses règles et
ses dirigeants ? Son libéralisme ne servirait-il alors que les plus riches,
les plus habiles, voire les plus rusés et les plus vicieux ?
Et n’est-ce pas pour cela que prospèrent les dictatures, les terrorismes, et
les fléaux que sont les réseaux de la drogue ou des armes, l’esclavage et
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la pédophilie, l’argent sale, l’antisémitisme et le racisme ? Aussi ne
veuton porter intérêt qu’à un seul humanisme : celui qui peut se dire éthique.
Cependant, si l’on tient à se placer sous la souveraineté des valeurs,
encore doit-on s’entendre : les valeurs sont-elles des absolus, ou bien,
comme certains l’avancent, sont-elles sujettes au relativisme, en fonction
du temps et du lieu ? Aussi est-il sage de se demander ce qui, partout et
toujours, est considéré comme bon, juste, équitable, représentatif du
Bien. Les exemples sont nombreux : toutes les mères n’hésitent pas à se
sacrifier pour leurs enfants et à dominer toutes fatigues à leur profit ; de
hardis capitaines ont donné leur vie pour l’étendard et pour la patrie ; les
héros ont acquis leur réputation à force de courage et de vaillance ; les
plus grands sportifs se surpassent lors des compétitions majeures. Dans
les grandes occasions comme dans les pires épreuves, l’homme est porté
au surpassement, il atteint ce qu’il y a en lui de plus généreux et de plus
noble. Des animaux en sont probablement capables, mais cela ne retire
rien au surpassement humain, souvent moins centré sur la physiologie.
Les valeurs existent, elles sont dignes d’admiration. Il est permis d’en
faire les fondements de la conduite humaine. La notion de surpassement,
c’est exactement ce qui permet de rejoindre notre concept d’excellence,
et même le concept qui lui est tout à fait conjoint, celui de quintessence.
*

* *
Soutenir que l’homme peut et doit s’élever au-dessus de sa condition,
« au-dessus de la ligne »* comme nous dirons, c’est vraiment faire œuvre
d’humanisme. C’est ce à quoi songeait Albert Camus écrivant : « La lutte
elle-même vers les sommets suffit à remplir le cœur de l’homme. Il faut
5imaginer Sisyphe heureux » . De son côté, Karl Jaspers évoquait à ce
6sujet « les plus hautes possibilités de l’homme » . Or, tout surpassement,
toute marche en excellence, suppose une finalité généreuse et un effort
sur soi. La générosité, elle est dans l’amour de la mère, dans le
patriotisme du capitaine, dans l’ambition du héros… Il y a générosité
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pour autrui et pour soi-même, même si la valeur morale est supérieure
dans le cas où autrui est visé par l’effort que l’on doit déployer ; et il y a
générosité dans le surpassement auquel s’astreint l’humain. Cette finalité,
le sens, la direction que laisse entrevoir et que dégage l’excellence, ces
dispositions que l’on tâche de cultiver, c’est ce que l’on nomme ici la
quintessence, l’essence supérieure que vise l’homme accompli et à
laquelle celui-ci aspire avec force. Si l’excellence est le meilleur de
l’humain, la quintessence est l’idéal, la finalité, la perfection que vise
l’humain.
Une question reste pendante : quel est le levier qui propulse l’humain
vers l’excellence en visée de quintessence ? Qu’est-ce qui sort l’humain
de sa paresse, de son indifférence, de son confort ? En quoi l’humain
peut-il se passionner pour une cause quand la collectivité prend en charge
les différents problèmes au fur et à mesure de leur survenue et des
manques qu’ils révèlent ? La réponse qui fait aussi l’originalité de
l’humanisme éthique n’est autre que le tropisme supérieur* qui pousse
les vivants vers les hauteurs*, vers l’altitude*. Les plantes sont attirées
vers leur propre altitude, les animaux comme les plantes sont portés vers
une sorte de perfection grâce à quoi leur reproduction se fait à
l’identique… Et les humains sont attirés vers l’extérieur d’eux-mêmes,
mais, pour eux, que ce soit le Mal et la bassesse, ou le Bien et la
générosité, c’est selon. Aussi, pour eux, a-t-il fallu inventer cette
catégorie supérieure qui, peut-être, constitue véritablement le propre de
l’homme.
Ce n’est pas tout. L’une des notions essentielles de l’humanisme, surtout
s’il est éthique, est le concept de personne*. Non pas l’individu, simple
fraction interchangeable d’un ensemble social, et remplaçable à l’envi.
Non pas le sujet, inféodé aux systèmes juridiques qui lui reconnaissent
des droits et des obligations. Mais la personne, la personne humaine,
l’homme-personne* comme nous suggérons de l’appeler, en possession
de sa dignité, de son autonomie, de sa liberté et de ses capacités à
l’épanouissement, une personne en chair et en os, mais dotée de l’esprit
et de l’âme. Une personne très mêlée à la société d’ailleurs. Car elle ne
serait rien sans le groupe social, et les liens qui se tissent entre la
personne et son entourage, proche ou lointain, sont essentiels, ils
commencent d’ailleurs bien avant la naissance, et, dans notre conception
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du lignage humaniste*, ils dépendent même du lignage, lequel est
intergénérationnel*, comme on le verra plus loin. L’Afrique a sur
l’Occident une belle avance à ce sujet !
7Ainsi que la théorie de l’humanisme éthique l’a établi , la personne est
riche puisqu’elle est source car créative ; elle est foyer car sa chaleur
irradie l’atmosphère ; elle est appui car sur son roc se bâtissent la
confiance et la solidarité ; elle est souffle car elle brasse vers l’azur les
esprits et les âmes…
Telles sont les notions essentielles qui structurent la théorie de
l’humanisme éthique. Encore doit-on rappeler les enseignements des
fondements historiques de cet humanisme, exposés dans le premier
ouvrage, si bien préfacé par Yves Coppens : pourquoi un
paléoanthropologue s’est-il vu confier la tâche de préfacer un tel livre ?
Tout simplement parce que l’auteur voulait montrer que l’humanisme en
général, comme l’humanisme éthique, n’étaient pas circonscrits dans les
seuls ors et les seuls charmes de la Renaissance européenne.
Car l’humanisme est de toujours et de partout. De toujours, car comment
les premiers hominidés et comment Homo sapiens auraient-ils pu
triompher d’un milieu hostile alors qu’ils disposaient de si peu de
moyens ? De partout, car ne voit-on pas de belles vertus parmi tous les
peuples du monde, qu’il s’agisse de l’hospitalité, de la sympathie et de la
générosité : la théorie du don et du contre-don n’a-t-elle pas été
découverte en profondeur par des ethnologues au sein d’ethnies
traditionnelles ?
De même, l’origine commune de tous les peuples de la Terre, jointe au
concept de personne, digne, libre et autonome, permet de considérer ces
humanismes des valeurs sous l’angle de l’universalité. Ainsi, tous les
humains sont frères et sœurs, si bien que l’égalité se double de fraternité :
que demander de plus à l’humanisme éthique ? Dès lors apparaît la
richesse que celui-ci compte dans ses rangs, et combien il lui est facile de
développer une philosophie morale, une conduite et des règles de vie.
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*

* *
Pour un véritable humaniste, il ne suffit pas d’élaborer des concepts,
encore doit-il s’y conformer et les mettre en œuvre. Il est en effet trop
simple d’avancer projets et réformes si le passage à l’action ne suit pas
rapidement. A ce sujet, l’on ne peut que déplorer la pauvreté de toutes
sortes de contributions, livres ou articles, qui élaborent le diagnostic
savant d’une situation embarrassée ou d’une crise profonde, mais qui se
contentent de renvoyer à une brève conclusion les moyens de les
surmonter. Soit incompétence, soit paresse, le cas est fréquent. Il faut
avouer que tout changement dérange et que tout bouleversement perturbe
au point que le conservatisme a toutes les chances de prospérer partout.
Aussi, dans les chapitres qui vont suivre, se permettra-t-on de brusquer
bien des idées reçues. Encore saura-t-on tenir compte des options qui
s’imposèrent à l’humanité au cours de son histoire et que retracent les
fondements historiques de l’humanisme éthique. Il s’agit des fondements
d’affirmation et d’élévation, d’autonomie et d’expression, aussi ceux de
comportement et de personnalisation, que l’on a détaillés respectivement
comme suit dans notre premier ouvrage : identité et tradition ;
surpassement et transcendance ; cosmologie et droit ; art et œuvres de
pensée ; modération et perfectionnement ; jugement critique et altérité.
Construire une philosophie de l’action est une tâche délicate. C’est que
l’on s’est interdit tout dogmatisme : énoncer des préceptes, écrire ce qu’il
faut faire, se rapporte plutôt à des ordres, à des commandements que
l’humanisme éthique voudrait s’interdire, et ce serait enfreindre la
prudence déclarée à plusieurs reprises que d’y céder. La question qui se
pose alors peut s’énoncer ainsi : comment passer de la théorie à la
pratique, en laissant aux lecteurs la liberté de leur interprétation, sans
trahir la conception de base que l’on s’est fixée ? Comment proposer les
moyens de l’excellence et l’idéal de la quintessence, sans tenir un
discours normatif qui scelle définitivement le discernement et les
jugements ? Aussi doit-on spécifier que les six chapitres qui suivent se
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présentent plutôt comme des orientations de pensées que comme des
objurgations, à charge pour les commentateurs d’en enrichir le contenu.
D’autre part, si le domaine de la pensée chevauche facilement les siècles
et les âges, celui de l’action dépend très étroitement des circonstances et
des lieux. Chaque culture, chaque temps social invente ses modes et ses
préférences, si bien qu’il serait hasardeux de prophétiser quoi que ce soit.
Aussi les chapitres qui suivent seront avant tout dirigés vers des
propositions et des recommandations qui correspondent à la situation de
la France au début du siècle, ce qui différencie cet ouvrage des deux
livres précédents : le premier prétendait s’inscrire dans le temps depuis
les origines de l’humanité, d’où la préface confiée à Yves Coppens, il
cherchait même à couvrir les peuples de la terre ; le deuxième proposait
une théorie à toutes les cultures. Le présent livre est profondément inséré
dans le terroir français et dans l’actualité, d’autres humanistes éthiques,
surtout étrangers, étant invités à s’inquiéter des autres continents et des
autres cultures, encore que celles-ci ne soient pas du tout ici oubliées.
Dernière remarque : l’humanistique ne s’adresse qu’à ceux qu’habitent
l’intelligence de l’action, la volonté et l’effort, elle requiert l’ardeur que
célébrait jadis Homère. Il ne servirait à rien de prôner une conduite
exigeante à quiconque se satisfait de l’état actuel de la société, une
société qu’emplissent à ras bord le cours journalier des passions et les
exactions répétées aussi navrantes que faire se peut. C’est le lieu de se
tourner vers l’histoire que pétrit l’humanisme quand celui-ci relate le
temps passé, quand il façonne le temps présent, quand il suppute les
temps à venir : l’histoire serait-elle comme ces statues, immobiles et
sereines, est-elle une sorte de monument impavide auquel chacun doit
rendre un culte ou que chacun subit à son corps défendant, laissant le
champ libre aux seuls ambitieux et aux paranoïaques ? Assurément non :
comme le préconisait Marc-Aurèle, « Il ne s’agit plus du tout de discourir
sur ce que doit être l’homme de bien, mais de l’être », et quoiqu’en disent
les critiques, si aptes à juger, et à juger sévèrement ; c’est ainsi
qu’Epictète a pu observer attentivement ces critiques déplacées, lui qui
prônait si bien l’action, et il n’était pas le seul ! Aussi verra-t-on en
conclusion du livre se développer toute une philosophie de l’action, une
volonté d’agir et de toujours aller plus loin, ferment propice à la présente
humanistique. Tel est le pari de l’humanistique, face à la réalité.
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A côté des grands problèmes qu’il faut bien tenter de résoudre à force de
doctrines et de théories, la vie est faite de difficultés d’une triste et
sombre réalité ; il faut absolument s’y investir : chômage, faim et manque
de soins, besoin impérieux d’avoir un toit pour s’abriter, conflits armés et
guerres… Il est de fait que ce livre, qui renseigne sur l’action, est fort
incomplet : trop d’aspects, parfois importants dans la vie des gens, y sont
éludés. Il n’est pas question de l’euthanasie ni de la drogue ; l’adoption
d’enfants n’est pas approchée, ni les modes d’union, au-delà ou en-deça
du mariage, non plus que le grave sujet du suicide ou la lutte contre le
SIDA, pas plus que la crise financière et économique, ou si peu, non plus
que les phénomènes dictatoriaux propres à certains Etats capables de
résister aux pressions internationales ! D’autres ouvrages mériteraient de
prolonger cette réflexion sur l’humanistique, d’autant que les dilemmes
et les choix encombrent l’existence, celle de la personne comme celle de
la collectivité. Il faut donc avouer une telle insuffisance, mais inviter à
les combler ceux qui porteront désormais l’avenir de l’humanisme
éthique. Ainsi aura-t-on agi d’une manière tout à fait humaniste (et
éthique) puisque aussi généreuse qu’il est possible. Seul l’avenir en sera
juge.
*

* *
Une règle s’impose, que connaissent bien celles et ceux qui sont acquis à
la théorie de l’humanisme éthique pour avoir lu notre précédent ouvrage.
Tout d’abord, il importe de n’envisager d’action (de mesures préconisées,
de politiques à engager), qu’en envisageant tout ensemble et groupées les
huit sphères d’implication sociale *: régalienne, politique, économique,
sociale, naturelle (écologique), culturelle, communicante et spirituelle.
Ensuite, l’on sait que l’harmonie de la société humaniste (et éthique, bien
entendu), qui mobilise ces sphères d’implication sociale, exige de tous,
citoyens et institutions, l’observation des quatre préceptes de conscience
sociale* ou conscience sociétale*: l’autonomie, la justice, la
considération et la responsabilité, qui ont respectivement pour répondants
quatre principes d’harmonie sociale* : la liberté, l’égalité, la solidarité et
la civilité. Sphères, préceptes et principes servent ici d’armature.
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D’autre part, la philosophie de l’humanisme éthique établit une liste de
cinq « universaux »* (ou « transcendantaux ») qui sont les valeurs
considérées dans l’absolu : le Bien, le Bon, le Juste, le Vrai et le Beau ;
chacun de ces universaux correspond à autant de « plénitudes »* qui sont
des valeurs considérées non plus dans l’absolu, mais dans l’humain, ou
plus précisément dans l’humain éthique : ce sont la Dignité, la
Bienveillance, la Paix, la Connaissance et la Création (ou créativité).
L’essentiel de l’humanisme éthique, en sa partie théorique, réside là. Il
revient à la pratique de tenter d’en réaliser la concrétisation. Devant les
dimensions de la tâche à accomplir, la question se pose de savoir si un
catalogue de mesures est envisageable, ou s’il est préférable de s’en tenir
à des notions générales, des axes préférentiels destinés à soutenir des
actions et des mesures d’ordre collectif ou général. C’est ainsi que l’on
voudrait profiter des plus récents scandales pour en condamner les
auteurs, même s’ils font partie des hautes sphères sociales, et surtout s’ils
y jouent un rôle : mais un magazine se prêterait mieux à ce genre de
dénonciation. Dans les chapitres qui suivent, cette façon de voir sera
évitée autant que possible, même s’il y a lieu de le regretter.
De même, le dilemme se présente quant à la nature de l’action :
privilégier le politique, parce que la société ne change qu’au niveau
global, ou préférer le perfectionnement individuel, parce que la société ne
change vraiment que si chacun de ses membres est prêt à changer. Le
général l’emportera généralement puisque l’humanisme éthique se garde
de tout individualisme, sans toutefois négliger le moins du monde la
personne. Car ce qui caractérise l’humanisme, qu’il soit ou non éthique,
c’est précisément de couvrir tout le champ des activités humaines. Au
niveau anthropologique, l’action s’adresse à l’homme en général. Mais
au niveau politique, au niveau culturel, au niveau sociologique, comme
sous tout autre point de vue, l’humanisme a quelque chose à dire. Enfin,
du fait même d’un si vaste horizon, et de prétentions aussi considérables,
un humanisme qui veut fonder ses bases mène insensiblement vers
l’utopie qu’il serait condamné à refuser, soit par réalisme, soit par une
obligation de modération : aussi doit-il parfois limiter ses prétentions, et
rester au milieu du gué, par souci de modération raisonnable et raisonnée.
Le principal est néanmoins de sortir d’un dangereux immobilisme.
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Dans les chapitres à venir, l’on ne pourra s’empêcher de buter sur de
tels dilemmes, sur des prétentions si ambitieuses que l’esprit hésitera. Et
pourtant, s’il est éthique, et justement parce qu’il est éthique, cet
humanisme serre de près l’assurance et la conviction, l’enseignement et
la persuasion. C’est bien ainsi, avec tous ses défauts, que se présente
l’humanistique éthique, trop engagé pour savoir brider ses convictions. Il
s’agit donc de mettre en œuvre l’humanisme éthique, c’est un petit peu ce
que réclame Jean-Claude Guillebaud dans son excellent essai, « Le
8principe d’humanité » , quand il promeut « un parti pris d’humanité ».
Enfin, ce parti pris ne doit pas être le parti pris de l’auteur, celui-ci
devant éviter deux derniers écueils. Il doit d’abord éluder la tentation de
l’idéologie. Ici, il ne sera pas question de tenter quelque incursion dans le
champ du religieux. L’on ne saurait ni influencer quiconque, ni critiquer
ses croyances, quoi qu’il pense au regard de la place de l’humain dans le
monde, et face à ce qui dépasse l’humain. L’absolu, si l’on se permet
d’en viser les approches, peut s’appeler Dieu ou les dieux, ou encore le
Cosmos, le Monde ou la Matière. Voilà pour la philosophie morale.
Ensuite, il faut que l’auteur taise ses préférences politiciennes pour ne
pas désarmer le lecteur. Quels que soient ses choix en la matière, il se
contentera d’une neutralité minimale, ce qui ne l’empêchera pas de
discourir, pour en appeler la survenance, sur la démocratie la plus ouverte
qui soit, pour « sortir de la myopie des démocraties », selon les termes de
9Pierre Rosanvallon (voir plus bas, page 168), et pour l’équilibre des
pouvoirs, en quoi l’on reconnaîtra la fameuse modération caractéristique
de l’humanisme. Voilà pour la philosophie politique. Quant à la
philosophie pure, l’être a été défini dans notre Théorie comme étant à la
fois être-là* et être au temps*, à l’intersection de l’axe de l’espace et de
l’axe du temps, cette intersection étant réduite à un point car l’être, qui
est de profusion, est aussi réduit à une simple silhouette, la même partout,
d’où l’égalité des hommes, quelques soient leurs origines et leur
apparence, leurs croyances et leurs choix de vie.
On ne le dira jamais assez : l’être de la nature humaine est unique,
continu et continué, il est même à travers les âges et à travers le monde.
Cette affirmation suffit pour bannir tout critique, toute indifférence et
tout mépris à l’égard de quiconque. De sorte qu’en insistant sur les
principales caractéristiques de l’humain, l’on vise indifféremment tout un
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chacun et sans nulle exception, c’est pour cela que la personne est si
belle, c’est aussi pourquoi la société, faite de la pluralité des personnes,
est aussi belle. Il en résulte que tous les humains sont frères et sœurs et
doivent être animés les uns envers les autres de la même bienveillance !
Seules diffèrent les essences, seule l’identité varie au fur et à mesure que
s’inscrivent ou que varient les appartenances, lesquelles tiennent à
l’influence de chacun, des sociétés et de l’environnement. Ce qui ne nuit
en rien à l’activité : la nature humaine est aussi action, et action au-delà
du nécessaire vital, ce qui la différencie de la nature animale. L’action est
le principe fondamental de l’humanistique, et l’on sait combien les actifs
ajoutent à eux-mêmes et à la société. C’est bien pourquoi l’humanistique
s’attache aux déploiements d’activité, seuls capables de faire avancer le
cours des cultures et des civilisations. La bienveillance est le sentiment
essentiel de l’humanisme éthique, la bienveillance en tant que recherche
du bien et veillance du prochain ; mais ce sentiment ne serait rien s’il
n’était aussi action, action de veille pour chacun des humains qui
peuplent le monde. Telle est l’humanistique qui est principe de veille
d’autrui.
Ainsi aura-t-on d’emblée inscrit le cadre du présent ouvrage qui
s’aventure également dans d’autres disciplines. La collection qui a
accepté le présent ouvrage est accueillante aux « travaux originaux sans
exclusive d’écoles ou de thématiques », aussi le large éventail des pages
qui suivent couvre un champ d’investigations assez large pour satisfaire
la curiosité de nombreux lecteurs.
Quant au ton général de l’œuvre, neutralité active, optimisme passionné ?
C’est à voir. L’humanistique se rit des prudences et des réserves trop
timides. Qui ne sait, écrivait Erasme, le Prince des humanistes,
« combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie avec les
10gaillardes élévations de l’esprit libre » !

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CHAPITRE 1
PROPAGER L’UNIVERSALISME DE
L’HUMAIN :
DIGNITE ET EGALITE

« L’homme est pour l’homme
salut et consolation,
puisqu’il est essentiellement "humain" »
1Thomas More

«Les hommes sont faits
les uns pour les autres :
corrige-les ou supporte-les »
2Marc-Aurèle

La plus prestigieuse performance de l’humanisme, c’est bien l’avènement
et le sacre de la dignité ! Que l’homme soit le berceau, le lit, le cœur et le
cerveau de la dignité, tel est bien le trésor dont l’humanisme peut
s’enorgueillir. Celui-ci lança son cri primal par la voix de la toute jeune
Antigone ; il s’est déployé tout au long de l’histoire, il a nourri la Bible
et, avec Jésus-Christ, s’est épanoui dans le Nouveau Testament. Il avait
éveillé des échos convaincants dans la Chine ancienne, par
l’enseignement de Confucius entre autres, mais aussi, de façon orale,
dans les sociétés dites traditionnelles ou autochtones. Pic de la Mirandole
et tous les humanistes de la Renaissance sauront alors le faire triompher.


Son corollaire, il faut le voir dans le souci de l’égalité, du moins si l’on
ausculte les courants de pensée avec discernement. Car l’humanité a été
trop longtemps le jouet des hiérarchies, celles qu’imposaient les plus
forts, les plus habiles ou les plus rusés ; elle ne pouvait pas, sous ce
fardeau accepté pour quelques avantages primaires, concevoir l’égalité au
sein des cultures si visiblement divisées en strates superposées. Certaines
sociétés sont pourtant parvenues à ressentir la nécessité d’égaliser les
situations, l’humanisme l’a bien compris, il appartient à l’humanisme
éthique de l’exprimer plus ouvertement et de le répandre sur toute la
planète.

Ce double enseignement, celui de la dignité, celui de l’égalité, aura été si
spectaculaire qu’il est préférable d’en montrer d’abord les diverses
caractéristiques avant d’en étudier les fondements justificatifs, d’ailleurs
difficiles à énoncer de façon rationnelle sur toute la terre.
L’UNIVERSALISME DE LA DIGNITE
La dignité, cette notion mystérieuse et imprécise que les philosophes et
les juristes s’efforcent de définir, d’approfondir et même d’élargir… Pour
mieux s’y référer, il est utile d’en examiner avec soin les différents
aspects.

L’aspect psychologique d’abord : la dignité est la sphère de l’intimité, de
ce qui est le plus personnel, de ce que chacun détient en propre, et que
protègent la réserve et la pudeur. C’est au point qu’Antigone, l’aïeule de
l’humanisme, tenait, plus qu’à tout autre considération, à donner une
sépulture à son frère décédé.

L’aspect sociologique ensuite : la dignité sert de revendication à des
groupes d’âge, adolescents ou personnes âgées, à des communautés
d’origine, à un genre, féminin ou masculin, homosexuel ou non,
transsexuel, tous souffrant du mépris ou de l’indifférence, des critiques et
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des quolibets qu’ils supportent souvent dans le silence, mais non sans
peine. Cette peine, l’humaniste éthique tient à en prendre une part.

L’aspect anthropologique également : la dignité de la personne humaine
représente alors ce qu’il y a d’humain dans l’homme, ce qui différencie
celui-ci de l’animal et ce qui le valorise par rapport à la bête. Certains
mettent alors en avant la notion d’humanité pour caractériser cette
dignité, ce qui fait dire à Bernard Edelman que l’humanité « se présente
comme la réunion symbolique de tous les hommes dans ce qu’ils ont en
commun, à savoir la qualité d’êtres humains (…), elle est ce qui permet
3la reconnaissance d’une appartenance à un même genre » . Sous cet
angle, le génocide et l’eugénisme sont les pires atteintes à l’humanité,
elles ne sont pas minces et elles interpellent l’humanisme éthique.

La vision juridique est abondamment représentée par le droit
international et par les droits nationaux. Dans cet ordre d’idées, il est
possible de distinguer trois catégories d’atteintes à la dignité. La première
concerne les atteintes à l’espèce humaine dont il vient d’être question. La
deuxième se rapporte aux atteintes à la personne humaine, soit visant son
intégrité physique, y compris l’intégrité de son patrimoine génétique (art.
226-25 et 226-27 du Code pénal pour les investigations sans le
consentement de l’intéressé), soit visant sa personnalité : discrimination,
humiliation, avilissement avec l’intention de briser la résistance ou de
soumettre la volonté d’une personne. La troisième vise l’embryon
humain (art. 511-15 proscrivant son obtention contre paiement).

L’on sait aussi que la répression des atteintes à la dignité humaine tient
compte d’une hiérarchie de leurs gravités respectives : il existe un seuil
de gravité ou d’intensité au-dessous duquel la répression est impossible ;
une graduation est ensuite effectuée par le droit international entre la
torture, fait gravissime, le traitement inhumain, moins grave, le
traitement dégradant, encore moins grave. Ensuite, il est permis de situer
les autres atteintes à la dignité humaine, puis les atteintes à la vie privée.

Mais il y a lieu d’ajouter à ces divers points de vue une perspective
éthique et même ontologique, s’il est vrai que la dignité a à faire avec la
métaphysique, voire avec la théologie (une conception que l’on ne veut
atteindre par souci de neutralité), ce qui transparaît bien quand l’on suit
4Grégoire de Nysse évoquant « l’image du Dieu infini qu’est l’homme » ,
5Pascal parlant de la « si grande idée de l’âme de l’homme » , (nous
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parlerons ici d’élévation de l’âme) et même Tch’ouen ts’ie ou Fau Lou
6qui, parlant de l’homme, le voit « combien semblable au Ciel » .
Comment alors se prononcer sur la dignité que l’on voudrait diffuser de
par le monde ? C’est ce qu’il convient maintenant d’examiner.

Le plus simple des raisonnements consisterait à dire, et à ne dire rien
d’autre que ceci : la dignité est illimitée. La dignité de la personne
humaine est celle de toute personne humaine, quelle qu’elle soit. Par sa
simplicité, ce principe éminemment humaniste devrait clore toute
discussion, nulle distinction n’ayant place à son sujet, qu’elle touche
l’origine ou la couleur de la peau, le genre, la religion ou les croyances.
Par son universalité, ce principe entraîne une conséquence imparable, à
savoir que tous les hommes sont frères, ils sont donc portés à fraterniser.

Mais la dignité de l’homme n’est pas inscrite sur son front, et l’histoire,
comme l’actualité, prouvent que l’adversité, la haine et l’indifférence
règnent toujours et partout. Il appartient à l’humanisme, et plus encore à
l’humanisme éthique, d’agir dans le sens d’une fraternité inexorable.

Aussi est-ce la recommandation qui s’impose ici : convaincre et
persuader que la dignité de l’homme emporte la nécessaire fraternité, et
faire en sorte que des réflexes conditionnés inculquent cette foi en
l’homme, frère de tous les hommes, et guident comme par automatisme
les pensées, les sentiments, les projets et les actes de tout un chacun.

Cette exhortation s’appuie solidement sur le postulat de « la dignité
inhérente à tous les membres de la famille humaine », pour reprendre le
premier alinéa du préambule de la Déclaration universelle des droits de
l’homme du 10 décembre 1948. Pour cela, il faut d’abord approfondir la
nature de la dignité, puis la constater telle que les nations occidentales
l’ont développée, puisqu’elles s’y sont longuement consacrées, et
chercher à la propager, voire à en transcender les termes.
La dignité en tant que valeur suprême
Il convient de remonter aux sources de la dignité pour en saisir le sens
premier qui n’est autre que la divinisation de l’homme. Le stoïcisme,
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mais surtout les religions juive et chrétienne, ont érigé l’humain au plus
haut qu’il soit possible, si bien que leurs points de vue restent d’actualité.

Les stoïciens professaient déjà que l’homme était d’essence divine et
qu’il participait à l’harmonie universelle. Il est facile d’imaginer que la
versatilité et la légèreté des dieux de la Mythologie n’accordaient pas aux
hommes une dignité sans égale. Grâce au Dieu unique et paternel tel qu’il
apparaît aux rédacteurs de la Bible, les Juifs et les Chrétiens vont amener
les créatures, modelées à l’image de Dieu, dans les hauteurs du divin,
donc du sacré. Le sommet de cette ascension arrivera avec Jésus-Christ,
présenté comme étant à la fois Dieu et homme, et invitant ses disciples à
le suivre dans son royaume, lui, l’homme-Dieu qui amenait les humains à
sa hauteur, de quoi rendre l’humanité plus digne encore qu’elle n’était.

Le Nouveau Testament est très explicite. Pour Jésus, « Quiconque fait la
7volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère » , si
bien que ses fidèles entrent dans la famille divine. Quand il déclare : « Ce
8que vous ferez au plus petit d’entre vous, c’est à moi que vous le ferez » ,
il fait entrer l’humain dans l’intimité de Dieu, mieux, il assimile l’humain
au divin. Avec saint Paul, l’assimilation est poursuivie : « Vous êtes tous
fils de Dieu (…), vous avez revêtu le Christ (…), vous ne faites qu’un
9avec le Christ Jésus » .

Ainsi perçoit-on l’extraordinaire nature de la dignité humaine dans
l’enseignement chrétien : plus encore qu’en tant que valeur suprême, la
dignité de l’homme tient à sa sacralisation, mieux, à sa divinisation. Et
même si le chrétien se sait poussière devant son créateur, il sait, par la
voix intérieure que lui confèrent la grâce et la foi, qu’il possède sa part de
divin. Hommage absolu : en respectant Dieu, l’homme est sensé
respecter ses frères, en respectant ceux-ci, il respecte Dieu !

La laïcisation de la culture à partir des Lumières et de l’Aufklärung va
obliger les philosophes et les penseurs à laïciser la dignité de l’homme. Il
suffirait de remplacer Dieu par la Raison, et de faire confiance à l’esprit
humain, ce qui fut sans doute une victoire humaniste. Mais la dignité
aura perdu de sa superbe, et l’homme restera au niveau du sol, même
quand il se prendra pour Dieu : ne serait-il plus qu’un dieu marchant au
ras du sol ? Désormais, l’homme ne sera plus sacralisé, si ce n’est dans la
mouvance des enseignements ou des milieux religieux.

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Si l’on passe sur l’évolution que connaîtra le siècle suivant, il reviendra à
l’humanisme de rendre à la dignité humaine son prestige, et cela, par un
eraisonnement a contrario fondé sur les tragédies du XX siècle : la
Guerre de 14-18 avec l’horreur des tranchées, et plus encore, l’indicible
extermination pratiquée par des régimes totalitaires. Ce qu’il y eut de si
gravement inhumain, d’infâme et de barbare a révolté les consciences, du
moins certaines d’entre elles qui invoquèrent, trop tard hélas, la
10nécessaire dignité de l’homme . C’est alors que la dignité est devenue la
valeur suprême au point d’envahir le droit et la morale, au moins dans les
sphères officielles puisque de par le monde les horreurs n’ont pas cessé.
Et c’est un véritable arsenal juridique qui s’est forgé en deux générations
à peine, au point de grossir démesurément les recueils de jurisprudence.
Ce n’est pas l’humanisme, fût-il éthique, qui pourrait s’en plaindre.
L’empire juridique de la dignité
A lire les textes du droit, international comme national, l’on ne manque
pas de découvrir un nombre incroyable de conventions, de lois, de
décrets et de jugements que la dignité a inspirés. L’on se bornera ici au
11strict minimum en renvoyant aux ouvrages spécialisés . Un hommage
doit être rendu aux humanistes qui ont permis l’adoption par l’assemblée
générale de l’ONU, le 10 décembre 1948, de la Déclaration universelle
des droits de l’homme, tels qu’Eléanor Roosevelt, bien conseillée par
Jacques Maritain, et René Cassin. Très célèbre aussi aura été la
Convention européenne des droits de l’homme promulguée le 4
novembre 1950.

Même si ces textes ont été complétés depuis lors et régulièrement mis à
jour, ils n’ont pas réussi à consacrer totalement la dignité. D’abord parce
que certains droits sociaux, ou certains droits revendiqués ou défendus
par des Etats soucieux de respecter des normes religieuses internes, n’ont
pas trouvé leur pleine dimension : le bilan des nécessaires compléments
est à faire et à défendre. Ensuite parce que certains Etats ont refusé de
ratifier certaines décisions de l’ONU. Enfin parce qu’il est fréquent, dans
plusieurs parties du monde, que le juge fasse passer avant les principes
universels leurs valeurs religieuses ou traditionnelles, ou encore les
acquis d’une récente révolution ou d’un dernier coup d’Etat.
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