L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER

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L'idéal démocratique est-il, oui ou non, un impératif catégorique universel valable pour toute société humaine quels qu'en soient l'héritage culturel et les particularismes socio-politiques, ou n'est il qu'un idéal contingent promu par une civilisation occcidentale triomphante ? Comment concilier l'aspiration à l'universel, gage de notre commune humanité, et le respect des particularismes des expériences humaines qui se tissent toujours et tout entières dans et par une histoire particulière ?
Publié le : samedi 1 décembre 2001
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EAN13 : 9782296248359
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L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE
ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER
Essai de philosophie politique Boniface KABORÉ
L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE
ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER
Essai de philosophie politique
LES PRESSES DE L'UNIVERSITÉ LAVAL
L'HARMATTAN Les Presses de l'Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de
la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour
l'ensemble de leur programme de publication.
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http://www.ulaval.ca/pul À mes parents,
À Rachel et Théa REMERCIEMENTS
Ce livre n'aurait pas vu le jour sans le suivi fidèle et efficace, dans ses
premiers moments de gestation, de mes anciens professeurs MM. Guy
Lafrance et Hilliard Aronovitch. Il a plus tard bénéficié de l'attention
de mes collègues et amis Syliane et Sébastien Charles qui ont relu le
manuscrit dans son intégralité et suggéré des corrections importantes
dont j'ai tenu compte dans la version finale de l'ouvrage. Je les en
remercie tous de tout coeur. Je tiens également à dire ma reconnais-
sance à mes collègues des départements de philosophie et de science
politique de l'Université d'Ottawa qui ont contribué, bien plus qu'ils
ne le pensent et bien souvent à leur insu, au contenu de ce livre par
leurs critiques stimulantes et leur intérêt pour mes recherches.
Et puisque dans le monde de la recherche comme dans celui de
l'édition savante l'argent demeure, on s'en doute, le nerf de la
guerre, je m'en voudrai de ne pas réitérer ici mes remerciements aux
administrateurs du programme de bourses conjoint de l'Agence
canadienne de développement international et de l'Université
d'Ottawa qui ont mis à ma disposition ressources financières et aide
matérielle durant les années d'études et de recherche qui ont permis
la mise en chantier de ce livre. Il me plaît de noter enfin que cet
ouvrage a été publié grâce à la subvention de la Fédération cana-
dienne des sciences humaines et sociales, dont les fonds proviennent
du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.
À mes proches d'au-delà des mers et des océans qui n'ont eu cesse
de m'accompagner pendant de longues années de séparation dans
mon interminable quête du savoir, je dédie chaleureusement cette
primeur de mes pérégrinations intellectuelles.
B.K.
Ottawa, septembre 2001 AVANT-PROPOS
La conscience démocratique contemporaine est une conscience
trouble baignée par deux traditions de pensée antagonistes qui sont,
d'un côté, l'universalisme des Lumières immortalisé par la Décla-
ration universelle des droits de l'homme de 1948 héritée du
)(Ville siècle et, de l'autre, le relativisme historique issu de l'École
historique du droit, ainsi que des courants historicistes du
XIXe siècle. Cet antagonisme suscite, aux plans éthique et pratique,
une profonde équivoque sur le statut axiologique et normatif de
l'idéal démocratique. Il tient en deux positions de principe : d'une
part l'affirmation péremptoire de l'universalité des idéaux de la
démocratie et des droits de l'homme, et d'autre part la légitimation
des particularismes identitaires et socioculturels comme sources
constitutives de valeurs.
C'est à cette impasse antinomique, reformulée ici dans les termes
de la philosophie morale de Kant, que nous tentons d'apporter une
solution théorique qui puisse faire droit aussi bien à la prétention
universaliste de l'idéal démocratique qu'à la vérité de la « conscience
historique ». La définition kantienne du principe d'universalité, que
résume la formule de l' impératif cate'gorique, débouche, en effet, sur
cette alternative décisive : ou bien nous rejetons toute idée de prin-
cipe ou d'idéal universel au nom de l'Histoire et des particularismes
socioculturels, auquel cas il apparaîtra que c'est le nihilisme qui a
raison ; ou bien nous en admettons l'existence possible, voire néces-
saire, mais uniquement en tant que cet idéal est une forme, et seule-
ment une forme, de la raison pure pratique. De fait, si l'idéal
démocratique doit valoir universellement, il ne le peut que formelle-
ment à titre précisément de principe formel a priori de la raison. Il XII L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER
doit, en somme, être ajusté à l'aune du principe d'universalité, c'est-
à-dire élevé au rang d'un impératif catégorique. Cela implique for-
mellement que tout principe moral qui se définit comme principe
universel et supra-historique se conçoit du même coup comme
forme a priori de la raison pure pratique. Tel est, en définitive, le
statut ontologique et axiologique auquel un tel principe doit nécessai-
rement être promu pour valoir de manière universelle et catégo-
rique. Autrement, nous n'avons affaire qu'à de simples maximes
particulières ou à des principes moraux relatifs à des contextes socio-
historiques particuliers, sans portée universelle et dont la prétention
à l'universalité sera toujours suspecte de dogmatisme moral. Car,
comme le dit bien Kant, « de quel droit pourrions-nous ériger en
objet d'un respect sans bornes, comme une prescription universelle
pour toute nature raisonnable, ce qui peut-être ne vaut que dans les
conditions contingentes de l'humanité ? 1 »
Lidéal démocratique ne peut donc s'offrir comme l'analogue
politique de l'impératif catégorique que s'il se laisse définir comme
une forme a priori de la raison. Ainsi s'énonce, dans la perspective
kantienne où nous situons la trame de ce livre, la condition de vali-
dité universelle pour tout principe moral ou politique en général.
Que l'idéal moderne de la démocratie se soit affirmé historiquement
dans une ère culturelle particulière à une époque déterminée de
l'histoire de l'humanité, à savoir précisément en Europe au
)(Ville siècle, n'a plus véritablement d'intérêt. Car ce qui importe
désormais, c'est moins l'éclosion historique de l'idéal démocratique
que sa validité universelle intrinsèque, c'est-à-dire l'exigence d'uni-
versalité dont il est ontologiquement porteur.
L'exposé méthodique de cette démarche se divise en trois grandes
parties subdivisées chacune en deux chapitres. La première partie de
l'ouvrage se résume à un essai de définition de l'idéal démocratique.
Le premier chapitre y est consacré à l'historique de sa gestation à tra-
vers la maturation philosophique de l'idée démocratique; le chapitre II
à l'analyse de ses fondements normatifs et institutionnels. La
I. Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, in Œuvres philosophiques,
vol. Il, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1985, p. 269, Ak. IV, 408. Les références
précédées de l'abréviation Ak. renvoient au texte original de l'édition allemande dans Kant:r
gesarnmelte Schrifien, herausgegeben von der Preussischen Akademie der Wissenscheen, Berlin.
Le chiffre romain indique le numéro de tome, le chiffre arabe précise le numéro de page.
AVANT-PROPOS XIII
deuxième partie soumet une synthèse critique de la controverse qui
oppose interprétation universaliste et approche relativiste du statut
normatif de l'idéal démocratique. Elle s'attarde, dans un premier
temps, sur l'arrière-plan historique de cette querelle (chapitre III) et
explore ensuite l'impasse radicale où elle échoue (chapitre IV). La
troisième et dernière partie est consacrée à l'élaboration d'une sortie
formaliste de cette impasse. La reconquête du principe d'universalité
chez Kant au chapitre V fournit la clé tant recherchée du problème.
Le dernier chapitre que prolonge la conclusion de l'ouvrage fait le
point sur les implications théoriques et pratiques qui découlent
d'une solution universaliste-formaliste de la controverse entourant le
statut de l'idéal démocratique.
Cette interprétation kantienne du statut de l'idéal démocratique
s'achève ainsi dans l'ébauche d'une nouvelle perspective philoso-
phique, l'universalisme formel, qui s'articule autour du lien étroit et
nécessaire devant prévaloir entre l'universel et le particulier, lien
totalement méconnu et rompu par le fait même dans la confronta-
tion aussi traditionnelle que stérile entre l'universalisme dogmatique
et le relativisme sans réserve. Ainsi donc, contre l'universalisme dog-
l'universalisme formel inscrit l'universel dans la forme a matique,
priori de la raison pratique comme en son lieu axiologique propre,
jamais, par conséquent, dans quelque contenu historique ou empi-
rique. Au relativisme exacerbé, et non moins dogmatique, il oppose
l'horizon du formalisme kantien comme celui du discours universa-
liste, l'horizon qui rend encore possible et légitime la référence à
l'universel démocratique. Seule, en effet, une telle perspective asso-
ciant de manière systématique universalisme et formalisme, uni-
versel et formel, permet de justifier rigoureusement à la fois l'idée
d'un impératif catégorique démocratique et l'historicité essentielle des
«expériences de l'universel» nourries par les singularismes socioculturels
et historiques. Ainsi sommes-nous parvenu à esquisser en cette
démarche les grandes lignes d'une interprétation universaliste-formaliste
du statut de l'idéal démocratique, une interprétation qui veut tenir tête
autant au dogmatisme moral qu'au relativisme sans bornes.
Ottawa, août 1999
B.K.
INTRODUCTION
I. « Novus RERUM NASCITUR ORDO»
L'actualité géopolitique de ces dernières années a été, sans con-
teste, dominée par d'importants bouleversements sociopolitiques
annonçant, dans la vague d'une renaissance démocratique, l'aube
d'une ère nouvelle, dont les premières lueurs sont apparues dans
l'Europe de l'Est communiste. L'histoire retient déjà que l'onde de
choc est partie de là pour se propager ensuite dans toutes les
contrées de la terre. On peut donc dire que l'épilogue de cette fin de
siècle, où déjà se rend lisible le prologue du troisième millénaire, se
résume tout entier dans l'énoncé d'un nouvel ordre démocratique, né
symboliquement avec la chute du Mur de Berlin en novembre 1989
et dont les règles acquièrent, jour après jour, force de loi et statut de
principes universels'.
Cette résurgence triomphale de l'idéal démocratique, de même
que l'enthousiasme exubérant qu'elle suscite ne sont pourtant pas des
faits nouveaux. C'est ce que l'on avait déjà connu, rappelle Hans
Kelsen 2, aux grandes heures des Révolutions françaises de 1789 et de
1848. En dépit du caractère aigu de la lutte des classes, la bourgeoisie
1. Ce n'est pas l'avis de Jean-Marie Guéhenno qui se demande si la « démocratie sans
nation » survivra au deuxième millénaire. Cf. Jean-Marie, Guéhenno, La fin de la démocratie,
Flammarion, Paris, 1993, p. 12. Interrogation lucide qui nous interpelle sur l'avenir de la
démocratie dans un ordre mondial éclaté, mais ne justifie pas la fin de celle-ci. Il apparaît, du
reste, évident que l'épanouissement des valeurs démocratiques est pour beaucoup dans cette
dislocation annoncée des États-nations.
2. Hans Kelsen, La démocratie. Sa nature. Sa valeur, trad. de Charles Eisenmann,
Economica, Paris, 1988. L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER 2
et le prolétariat d'alors étaient d'accord sur la forme démocratique
que devait prendre l'État : « Le mot d'ordre démocratie, écrit Kelsen,
domine les esprits, aux XIXe et XXe siècles, d'une façon presque
générale 3 ». C'est plutôt dans l'intervalle qui sépare les deux grandes
guerres que la démocratie allait être mise à l'épreuve avec le déferle-
ment des dictatures de droite et de gauche (fascisme et commu-
nisme) qui devaient culminer dans ce que François Furet désigne
comme « les deux grandes catastrophes historiques» du XXe siècle.
On notera au passage que c'est avec la défaite idéologique (et mili-
taire dans le cas du fascisme) de ces « régressions » anti-démocratiques
que la démocratie se voit restaurer, en cette fin de siècle, un prestige
incontesté et une universalité renouvelée. La longue et tragique
parenthèse du délire fasciste et de l'illusion communiste une fois
refermée éclate enfin, avec l'évidence et la force d'une vérité révélée,
le caractère universel de l'idéal de démocratie.
L'internationalisation du modèle démocratique, aujourd'hui
considéré comme la seule forme de gouvernement légitime pour
toute société humaine, n'est guère étrangère à cette nouvelle donne
géopolitique. Elle n'est pas sans rappeler le rêve kantien d'une «Répu-
blique universelle », appelée à se constituer graduellement autour
4 » qui en serait l'épicentre. De d'un « peuple aussi puissant qu'éclairé
fait, dans le contexte actuel de l'expansion mondiale de la démo-
cratie, l'Amérique du Nord et l'Europe ou l'Occident de manière
générale, « foyer vivant de la culture universelle » comme le dit
Marcel Gauchet 5 après bien d'autres, apparaissent bien comme les
pôles de diffusion planétaire des idéaux démocratiques.
3. Ibid., p. 15-17.
4. Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle (P.P.), traduction d'un auteur anonyme revue
et annotée par H. Wismann, in Œuvres philosophiques, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1986,
vol. III, p. 345-348, Ak. VIII, 354-357; Doctrine du droit (D.D.), traduction de J. Masson et
O. Masson, in Œuvres philosophiques, op. cit., vol. III, p. 628-630, Ak. VI, 354-355.
5. Expression pour le moins eurocentriste de M. Gauchet pour qui l'Europe restera — comme
elle l'a toujours été, laisse-t-il entendre — le porte-étendard de la « civilisation universelle », si
elle parvient à surmonter la crise de l'État-nation et à relever le défi de la construction d'une
« nation » européenne. Cf. Marcel Gauchet, «Le mal démocratique », in Esprit, octobre 1993,
p. 83. Danièle Sallenave apporte la justification magistrale de cette position : «11 n'est de cul-
ture qu'universelle : c'est dire que l'autre nom de la culture est un idéal d'arrachement du sujet
à tout ce qui le détermine. La particularité de l'Europe, c'est donc de l'avoir inscrite dans sa
culture propre, au sens anthropologique du terme ; et d'avoir identifié une manière d'être avec
une volonté d'universalité [...1.
INTRODUCTION 3
S'il est erroné de chercher dans cette uniformisation démocra-
tique de notre planète l'avènement d'une république universelle, il
est en revanche permis d'y voir la consolidation à l'échelle mondiale
d'une nouvelle ère démocratique, d'un nouvel environnement poli-
tique international où les principes de gouvernement démocratique
tiendront dorénavant lieu, si ce n'est déjà le cas, d'impératifs univer-
sels. C'est en quoi consiste précisément l'idée-force de l'article reten-
? 6 » tissant de Francis Fukuyama sur la « fin de l'histoire
De fait, au lendemain de la Guerre froide, l'effondrement des
systèmes politiques et économiques inspirés des doctrines socialiste
et communiste a paru soudain consacrer la « vérité » de la démo-
cratie qui a dès lors accédé au Panthéon des « quatre vérités de la
planète », pour reprendre le titre évocateur de l'ouvrage de Christian
Brodhag 7. Il est apparu en effet, à la suite de la débâcle du commu-
nisme, que la démocratie constituait l'unique voie de rédemption de
l'humanité, l'unique organisation politique viable pour tous les peu-
ples. C'est ainsi, par exemple, que l'on entendait des opposants poli-
tiques déclamer au plus fort de la liesse démocratique en Afrique :
«Hors de la démocratie, point de salut!» D'autres évoqueront l'hypo-
thèse d'une revanche de la démocratie sur ses rivaux idéologiques
qu'ont été le fascisme et le communisme qui dénonçaient l'un
comme l'autre — pour des motifs totalement différents, voire
On en a déduit faussement (et c'est la base de toute accusation d'ethnocentrisme) que
l'Europe voulait imposer à l'univers une culture locale, la sienne, en la prétendant universelle,
aux dépens de toutes les autres. Mais c'est le contraire: la conception européenne de la culture
est placée d'emblée sous le signe de l'universel Hl ». CE Danièle Sallenave, Le don des morts,
Gallimard, Paris, 1992, p. 108.
6. Francis Fukuyama, «La fin de l'histoire ? >›, traduction de P. Alexandre, in Commen-
taire, vol. 12, n" 47, 1989, p. 457-469 (version originale : « The End of History ? », in Natio-
nal Interest, été 1989). La question est reprise dans un livre paru sous le titre de The End of
History and the East Man, Free Press, New York, 1992 (version française: La fin de l'histoire et
le dernier homme, traduction de D.-A. Canal, Flammarion, Paris, 1992). ,<"Fhe End of
History C> a eu, dès sa parution, une immense résonance outre-atlantique dont la revue Com-
mentaire s'est fidèlement faite l'écho. Cf. Commentaire, vol. 12, n° 47, automne 1989 ; te 48-49,
hiver 1989-1990 ; vol. 13, n° 50, été 1990.
7. Christian Brodhag, Les quatre vérités de la planète. Pour une autre civilisation, Éditions
du Félin, Paris, 1994.
4 -L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER
opposés 8 — l'« abstraction universaliste », le « mensonge fondateur »
de la démocratie moderne et des grandes idées de 1789. Comble de
l'ironie, la fin de l'épopée communiste coïncide très exactement
avec le triomphe des idéaux de 1789. Aujourd'hui, dira F. Furet,
9 ». « nous enterrons 1917 au nom de 1789
Quoi qu'il en soit, la désaffection générale à l'égard des systèmes
socialistes et communistes n'a pas seulement eu pour effet une ruée
vers la démocratie à travers le monde ; elle a surtout eu pour consé-
quence la restauration, comme par défaut, de la suprématie de la
démocratie libérale qui retrouve ainsi, par un « extraordinaire
retournement, imprévisible et imprévum », un air de jeunesse et une
aura nouvelle. « La bonne nouvelle est arrivée », s'exclame Francis
Fukuyama. « "La" démocratie libérale, déclare-t-il, reste la seule
aspiration politique cohérente qui relie différentes régions et cul-
tures tout autour de la terrer ». Et c'est bien à ce titre qu'elle figure
désormais au rang des précieux acquis de l'humanité, au nombre des
valeurs sacrées de notre époque ne souffrant aucune remise en cause.
À ce propos, on notera que la campagne de démocratisation plané-
taire, diligentée sous les auspices bienveillants de l'Occident
démocratique, s'apparente étrangement, du moins au niveau sym-
bolique, à ce qui fut jadis considéré par l'Europe conquérante de la
fin du XIX' siècle, se réclamant de l'esprit des Lumières, comme une
mission civilisatrice, sinon salvatrice de l'humanité 12. Quoi que l'on
en dise, une chose est claire à cet égard : l'idée d'après laquelle la
démocratie est une valeur universelle, donnée en partage à l'huma-
nité entière, définit l'horizon d'une nouvelle mission de l'Occident
8. a Le fascisme combat l'universalité de l'homme pour la détruire au nom de la nation et
de la race. Le communisme combat la même idée comme une illusion bourgeoise, mais c'est
pour la réaliser au nom du prolétariat ». Cf. François Furet, « Réflexions sur la démocratie », in
Commentaire, hiver 1989-1990, vol. 12, n° 48, p. 13.
9. Ibid, p. 14.
10. Ibid.
11. Francis Fukuyama, La fin de l'histoire et le dernier homme, op. cit., p. 13-14.
12. Yves Leclerc déclare à ce propos, un peu à l'emporte-pièce toutefois, que la démocra-
tie telle qu'elle est promue ou idéalisée de nos jours porte dans ses flancs un désir d'universa-
lité qui charrie la nostalgie des conquêtes impérialistes : «L'idéal démocratique" est, avec le
libéralisme commercial, le fer de lance d'une campagne menée par l'Occident industrialisé
pour imposer à l'ensemble de la planète sa vision idéologique, économique et politique ».
Cf. Yves Leclerc, La démocratie cul-de-sac, L'Étincelle éditeur, Montréal/Paris, 1994, p. 9.
INTRODUCTION 5
démocratique qui est d'oeuvrer à l'édification tous azimuts et à l'épa-
nouissement du modèle de la démocratie libérale.
II. L'UNIVERSEL DÉMOCRATIQUE EN QUESTION
L'aurore éblouissante de l'ordre nouveau qui se met en place ne
saurait pourtant cacher ce qui surgit avec lui comme problème et
enjeu à la mesure de son ambition à régir universellement le domaine
du politique. En effet, l'idéal démocratique, que cet ordre reven-
dique comme son principe directeur et son unique horizon, doit-il
valeur absolue, un idéal universel? Ou doit-il être perçu comme une
valeur relative, autrement se comprendre simplement comme une
de notre époque, mais non moins relatif dit comme l'idéal dominant
à celle-ci ? En d'autres mots, l'idéal démocratique n'est-il qu'une
norme relative dont la prétention à l'universalité ne vaut que pour
notre temps, c'est-à-dire pour une période historique déterminée ?
comme un impératif absolu, universellement Ou subsiste-t-il en soi
valable pour toutes les époques et pour toutes les sociétés humaines ?
Si le modèle démocratique s'offre aujourd'hui, à la fin du XXe siècle,
comme l'« horizon indépassable » du politique — ainsi que Jean-
Paul Sartre le pensait, en d'autres temps, du marxisme —, n'est-il
indépassable que dans et pour notre horizon ou l'est-il de manière
absolue, en tout temps et en tout lieu ?
On le voit, la vocation de l'idéal démocratique triomphant à
énoncer l'unique norme du politique soulève inévitablement cette
question sur sa visée universaliste. Une question qui se présente, au
reste, comme le dernier avatar d'une controverse aussi vieille que la
philosophie politique et qui, tel Phénix renaissant sans cesse de ses
cendres, refait périodiquement surface sous de nouvelles formes. À
quel titre, en effet, un idéal, une norme d'action quelconque peut-
elle se prévaloir légitimement d'un caractère universel et subsister
comme une valeur absolue, immuable et valable sub specie aeternis?
Telle est, en effet, l'éternelle pomme de discorde au coeur d'une que-
relle philosophique multiséculaire, jamais close, sur le statut des
valeurs en général. De même que, depuis ses origines grecques,
l'existence d'un droit naturel universel a fait l'objet d'une polémique
intarissable entre doctrines universalistes et conventionnalistes du
6 L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER
droit naturel, de même l'universalisation de l'idéal démocratique
semble devoir faire face aujourd'hui aux courants de pensée histori-
cistes et relativistes qui déclarent que tout idéal moral ou politique,
quel qu'il soit, demeure fondamentalement un idéal relatif et con-
tingent, historiquement déterminé aussi bien dans son avènement
que dans son contenu.
De fait, deux discours traditionnels s'affrontent, dès le départ,
sur la question de savoir si l'idéal démocratique est universel ou non.
Les termes de la controverse sont généralement tels qu'il paraît aisé
de défendre aussi bien l'universalité que la relativité de l'idéal
démocratique. Déjà, dans la tradition classique, depuis Platon et
Aristote jusqu'à Rousseau en passant par Montesquieu, on avait
coutume d'assimiler la démocratie à une simple forme de gouverne-
ment, aussi relative et particulière que la monarchie ou l'aristocratie
pouvait l'être. De la sorte, la prétention à l'universalité d'une forme
singulière de gouvernement, de la démocratie notamment, était
d'office exclue. À cela vint s'ajouter plus tard, mais pour des raisons
entièrement différentes, une autre forme de relativisation de la
démocratie comme de tout idéal, qui tenait spécifiquement au para-
digme historiciste de la modernité. Néanmoins, au sein même de
cette modernité, l'idéal démocratique allait se voir décerner l'univer-
salité que la Révolution de 1789, ainsi que toutes les doctrines poli-
tiques ultérieures revendiquaient pour les idéaux de liberté, d'égalité
et de droits de l'homme, considérés comme des valeurs absolues,
comme des droits imprescriptibles, parce que « naturels », de
l'humanité. La démocratie cessa, dès lors, d'être une simple forme
de gouvernement pour être promue au rang d'un idéal universel au
nombre des grands idéaux des droits de l'homme, de sorte que vou-
loir la démocratie, c'était vouloir la liberté et l'égalité pour tous, la
souveraineté et l'émancipation du peuple.
Pour autant, notre question reste entière : existe-t-il en soi un
universel démocratique absolu, dont les régimes politiques particuliers
dits démocratiques ne seraient que des approximations imparfaites ?
Et quelle en serait la consistance propre ? Nous dira-t-on que les
principes de liberté et d'égalité constituent la substance de cet uni-
versel que nous demanderons : liberté et égalité ont-elles jamais un
sens universellement univoque hors des contextes historiques et cultu-
rels qui les reçoivent et leur donnent sens ? Qu'ont de véritablement
INTRODUCTION 7
commun la compréhension que les Grecs avaient de la liberté et
celle que nous partageons aujourd'hui, sinon le mot « liberté » ? En
clair, on ne peut plus admettre l'existence de valeurs universelles
sans se trouver en butte à la question du sens et du contenu histori-
quement et culturellement déterminés de ces valeurs. Et nous voilà
reconduits à la case départ : l'idéal de démocratie peut-il se prévaloir
du statut de norme universelle sans se dissoudre dans ce que les
un flatus vocis? Si oui, sur quels nominalistes appelaient précisément
fondements sa validité universelle repose-t-elle ? Aussi la déclaration
de F. Fukuyama voulant que la démocratie libérale soit une valeur
universelle, parce que porteuse des idéaux de liberté et d'égalité, est-
elle loin de clore le débat.
De la Constitution des États-Unis Tocqueville disait qu'elle
« ressemble à ces belles créations de l'industrie humaine qui com-
blent de gloire et de biens ceux qui les inventent, mais qui restent
stériles en d'autres mains' 3 o. L'auteur de De la démocratie en Amé-
rique soulignait, en ces termes, le lien intime qui unit l'héritage his-
toricoculturel d'une communauté politique donnée et la formation
sociopolitique qu'elle se forge au fil de son histoire et de ses expé-
riences politiques. S'il est vrai que l'idéal de démocratie, tel qu'il
s'impose de nos jours dans sa visée universaliste, est et demeure, en
son essence et en ses principes, inséparable d'un site historique et
culturel qui puise ses racines dans l'héritage culturel de l'Occident
et, qui plus est, renferme une vision singulière de l'homme et de la
société, en quel sens peut-on encore parler d'un universel démocra-
tique, d'un « impératif catégorique démocratique» qui ferait obliga-
tion absolue à toute société politique de se conformer à ses principes ?
Ou alors faut-il penser que nous sommes aujourd'hui placés devant
un fait accompli, le fait précisément que la démocratie occidentale
s'impose de facto à l'humanité entière comme s'est imposé naguère
l'État moderne occidental à toutes les sociétés ayant subi, de
quelque manière, l'influence de l'Occident? Ou enfin doit-on
admettre qu'un certain modèle démocratique, particulier en lui-même
13. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (D.A.), tome I, J. Vrin, Paris,
1990, p. 127. Le législateur, écrit-il quelques lignes auparavant, «ressemble à l'homme qui
trace sa route au milieu des mers. Il peut aussi diriger le vaisseau qui le porte, mais il ne saurait
en changer la structure, créer les vents, ni empêcher l'Océan de se soulever sous ses pieds e.
Ibid., p. 125.
L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER 8
parce qu'historiquement et culturellement situé, élève arbitrairement
une prétention à l'universalité ? Mais prétention fait-elle droit ?
l'historicité au Ainsi donc, s'il faut absolument prendre en compte
du système de la démocratie libé-sens allemand de Geschichtlichkeit
rale qui s'affiche de nos jours comme l'unique modèle de la démo-
cratie, comment justifier dès lors sa prétention à l'universalité sans se
contredire ? Devra-t-on, par suite, convenir qu'un ordre interna-
tional démocratique, inspiré du modèle occidental, est légitime et
universellement valable pour cela même qu'il est un ordre voulu par
l'Occident démocratique, « puissant et éclairé », comme le dirait
Kant? Ou doit-on concéder que la légitimité d'un tel ordre procède
uniquement d'une exigence morale absolue consubstantielle à l'idéal
démocratique ? Lequel dicterait ainsi, de manière tout à fait a priori
et indépendamment de ses racines ou de son « énoncé » occidental,
l'ordre politique juste valable pour toute société humaine ?
Précisons ce point. De premier abord, qu'on le veuille ou non,
l'idéal démocratique qui a vocation à valoir universellement semble
étrangement faire un avec le modèle occidental de la démocratie, à
tel point que ce dernier s'énonce déjà et d'emblée sous le signe de
l'universel. De fait, il semble aujourd'hui impossible de donner à
l'idéal démocratique une signification autre que celle qui lui est déjà
assignée dans le modèle de la démocratie occidentale. C'est dire que
ce modèle sert ouvertement ou secrètement, sous ses différentes
formes institutionnelles (suffrage universel, séparation des pouvoirs,
multipartisme, parlementarisme, système de droits et libertés indivi-
duels), de cadre de référence, voire de modèle obligé à tout projet
démocratique dans le monde. Tout porte ainsi à croire qu'une cer-
taine pratique de la démocratie en est devenue la norme incontestée,
la voie royale, de sorte que l'on ne peut désormais juger du caractère
démocratique d'un régime politique sans s'en référer au label occi-
dental. Ce qui implique concrètement que les nouvelles constitu-
tions politiques des sociétés en voie de démocratisation doivent en
quelque manière obtenir l'imprimatur de l'Occident avant de se voir
décerner la mention « régime démocratique ». La suprématie de son
modèle induit finalement une fusion de la facture occidentale de
l'idéal avec l'idéal lui-même, lequel se trouve alors rabattu au niveau
d'un modèle singulier. Du coup, l'on se trouve dans l'impossibilité
de penser l'écart entre l'idéal démocratique et la forme particulière
INTRODUCTION 9
qu'elle a épousée dans l'espace culturel et intellectuel de l'Occident.
N'est-ce pas finalement de cette con-fusion que naît la dispute con-
cernant le statut de l'idéal démocratique et dont la question centrale
est de savoir s'il s'agit là d'un idéal universel ou d'un idéal relatif ?
L'enjeu de la controverse est aussi clair que fondamental : à quel
titre, et de quel droit, les démocrates occidentaux, par exemple,
même animés des meilleures intentions, peuvent-ils exiger que les
régimes non démocratiques ou anti-démocratiques des sociétés non
occidentales se plient aux principes d'une démocratie qui émane
d'une vision particulière, donc partielle et partiale, de l'homme et de
la société ? De fait, le consensus moral qui se fait jour à travers le
monde autour des idéaux des droits de l'homme, de la liberté et de
l'égalité est bien loin d'éteindre le désir d'affirmation des particula-
rismes dans les cultures extra-occidentales qui, mêmes soucieuses du
respect de la valeur et de la dignité humaine — à des degrés divers
certes —, ne laissent pas de revendiquer comme fondement de leur
société, non le principe individualiste-libéral de la primauté ontolo-
gique de l'individu sur le groupe social, mais bien la prééminence du
corps social sur l'individu, de l'être-ensemble sur l'être-soi. De telles
sociétés, pour autant qu'elles désirent préserver les assises de leur
communauté, se réclameront d'autres modèles et expériences démo-
cratiques irréductibles au primat de l'individu. Mais, objectera-t-on,
une démocratie qui n'aurait pas pour pierre d'angle la primauté de
l'individu est-elle seulement possible, pensable ?
En ramenant la question sur le terrain pratique, il sera, par
exemple, intéressant de savoir si le multipartisme, le parlementarisme
ou le suffrage universel, qui sont les bases institutionnelles de la
démocratie occidentale moderne, participent de l' essence de l'idéal
démocratique au sens oit elles seraient incluses a priori dans la struc-
ture analytique de son concept et ne seraient pas seulement le fait
d'une appropriation spécifiquement occidentale de la démocratie.
C'est alors que l'on pourra faire la part de ce qui, dans le modèle
occidental, tient strictement de l'universel et de ce qui relève des
modalités conjoncturelles, de l'adaptation singulière de l'universel au
gré des expériences historiques, au contact des spécificités culturelles.
Ainsi se résume, en ses diverses facettes, le problème du statut
axiologique de l'idéal démocratique. L'universalité de l'idéal démo-
cratique, c'est -à-dire sa position et sa légitimation comme valeur
10 L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER
universelle et absolue, reste une question brûlante que l'apparente
supériorité morale dont il jouit de nos jours tend à faire oublier. Son
rayonnement planétaire semble interdire l'énoncé même d'une telle
problématique. Pourtant, force est de constater que les visées uni-
versalistes de l'idéal démocratique se heurtent de plus en plus au
réveil dans le monde des particularismes de tous genres (traditiona-
liste, culturaliste, nationaliste ou religieux), réveil alimenté par
l'exaltation des singularismes, ainsi que par la volonté de recon-
quérir des identités menacées. Julien Benda s'insurgeait déjà, à ce
propos, contre ce qu'il appelait le « barbare apostolat des particula-
rismes nationaux' ». Abondant dans le même sens, Alain Finkielk-
raut s'inquiète à juste titre du « double langage de l'UNESCO » qui,
sous couleur de défendre la « culture comme tâche (comme
Bildung) », en vient à sacraliser les particularismes culturels, donc
finalement à ériger en principe intangible «la division de l'humanité
en entités collectives, insurmontables et irréductibles 15 ». Dans un
contexte où la vocation universaliste de l'idéal démocratique est
contestée et susceptible d'être mise à mal au nom des identités
socioculturelles, traditionnelles ou religieuses, il convient donc de
s'interroger sur sa valeur intrinsèque, d'en définir le statut axiolo-
gique propre pour faire droit à l'impératif moral et juridique qu'il
commande et dont l'universalisation dogmatique suscite forcément
des soupçons.
Répétons-le : l'idéal démocratique a retrouvé une aura morale
dans ce siècle finissant et convoie, à ce titre, une charge normative,
une injonction éthique qui semble faire l'unanimité. Aucun homme
politique important, aucun penseur célèbre de nos jours ne vanterait
ouvertement l'autocratie ou la dictature. Bien plus, l'idéal démocra-
tique est d'une si haute dignité que même les régimes autocrates
honnis croient nécessaire d'afficher des apparences de démocratie.
L'hommage de l'autocratie à la démocratie, dirions-nous. Dans tous
les cas, c'est un fait que l'idéal démocratique est aujourd'hui perçu
et reçu déjà comme une valeur. «La conscience commune invoque
la démocratie comme une instance supérieure d'appel », observe déjà
Jean Madiran en 1977. « La démocratie, poursuit-il, a pris la place
14. Julien Benda, La fin de l'éternel, Gallimard, Paris, 1977, p. 82.
15. Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, Gallimard, Paris, 1987, p. 113, 118.
INTRODUCTION 11
de la loi naturelle en colonisant le sentiment qui en survivait aveu-
glément dans les âmes dévastées 16 ». Ce constat reste d'actualité et il
n'entre pas dans notre propos de discuter pareille évidence. Par
contre, est loin d'être aussi évidente la valeur de cette valeur qu'est
l'idéal démocratique. La redondance, qui n'est qu'apparente ici,
limites de validité de la norme ramène à la surface la question des
démocratique et, de façon oblique, sa prétention à énoncer un
impératif universel.
Si elle n'est pas qu'une foi aveugle qui incline au dogmatisme ou
17, la conviction au « philistinisme moral » dont parle Leo Strauss
que l'idéal de démocratie est une valeur universelle appelle son
propre dépassement dans un questionnement sur sa véritable portée
normative. Ce dépassement de la certitude par l'interrogation est
d'autant plus urgent que, hier encore, des modèles politiques se
déclaraient universels et nécessaires, qui reposent aujourd'hui dans
le cimetière des idéologies. Il apparaît, par ailleurs, qu'en dépit du
fait d'être saisie comme un idéal, comme un modèle rêvé ou une
idée régulatrice de l'être-ensemble, la norme démocratique ne peut
se soustraire, sous ce prétexte, à la question de sa validité universelle.
Pour le dire simplement, le fait qu'un modèle politique soit perçu
comme un idéal est indifférent à la question de la légitimité de sa
prétention à valoir universellement et absolument.
Ainsi donc, la valorisation et l'idéalisation de la démocratie, à la
faveur du dépérissement des modèles concurrents, ne nous dispen-
sent pas du regard critique que nous avons à poser sur sa vocation à
énoncer un impératif universel du politique. Bien plus, ce regard
s'impose d'autant que nous sommes désormais avertis des tragédies
où conduit l'« illusion universaliste », conscients également qu'« il y
a de la violence au fondement de toute valorisation 18 », violence
idéologique ou symbolique certes, mais violence tout de même.
Aussi bien la réception d'un modèle comme valeur ou comme idéal
n'implique-t-elle nullement que sa visée universaliste soit d'emblée
Les deux démocraties, Nouvelles Éditions latines, Paris, 1977, p. 190. 16. Jean Madiran,
lequel observe justement qu'admettre que nous devons adopter les valeurs de notre 17.
société n'empêche nullement de nous « poser la question de la valeur des valeurs de notre
société » ou de notre époque. CF. Leo Strauss, « Introduction à l'existentialisme de
Heidegger », in Commentaire, hiver 1990-1991, vol. 13, n° 52, p. 772.
18. Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, op. cit., p. 78.
12 u[DÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL El LE PARTICULIER
légitime. Tous les idéaux moraux n'ont pas d'office valeur de prin-
cipes universels, loin s'en faut. Tout au plus, énoncent-t-ils une
valeur-pour-nous, pour une époque, pour un peuple ou pour une
société historique. Leur validité universelle ne saurait donc être
purement et simplement inférée de leur idéalisation. De l'idéalisa-
tion à l'universalisation du principe démocratique, un saut est
accompli qui doit être justifié. L'universalité de l'idéal démocratique
ne peut donc être rigoureusement légitimée ou réfutée que par le
détour d'une méditation sur son statut axiologique, sur les limites de
sa validité en tant que valeur.
S'interroger sur la valeur de l'idéal démocratique, sur ce qu'il
vaut quant à son statut normatif, c'est, en définitive, ouvrir le
chemin d'une réflexion en quête d'une solution méthodique à la
querelle portant sur sa validité universelle. C'est dire que nous
appartenons bel et bien à notre temps, « fils de notre époque » ; que
nous recevons d'abord l'idéal démocratique comme une valeur,
pour ensuite chercher à déterminer son coefficient normatif et à éta-
blir par ce truchement les limites de sa validité normative. Car c'est
uniquement au regard de ces limites qu'il est possible, nous semble-il,
de légitimer ou de disqualifier sa visée universaliste. Même en
admettant que l'idéal démocratique conserve, malgré tout, la consis-
tance et la force d'une « idée régulatrice » de l'ordre politique, la
rigueur philosophique commande que soit défini le statut axiolo-
gique qui est le sien. Autrement, il ne vaudrait guère plus qu'une
vague idée du sens commun, un précepte du bon sens, prisonnier
d'un assentiment général aussi diffus qu'instable. Y souscrire ne
serait plus alors qu'une façon de se rallier à l'opinion dominante, à
cette parole collective, erratique et incertaine, dont « la syntaxe
relève surtout des pouvoirs qui la manipulent », comme nous le rap-
pelle Fernand Dumont'''. Dans ces conditions, épouser l'idéal
démocratique n'est plus véritablement se soumettre à l'exigence
catégorique d'une norme universelle, mais céder au conformisme en
se laissant emporter par le « courant démocratique ». Et c'est ainsi
que l'on devient peut-être démocrate sans le savoir. Mais l'idéal
démocratique a-t-il seulement un avenir dans le conformisme ?
19. Fernand Dumont, Le lieu de l'homme, Bibliothèque québécoise, Montréal, 1994,
p. 45.
INTRODUCTION 13
fondements De fait, si l'idéal démocratique se justifie, en ses
et non dans ses variantes juridico-institutionnelles ou essentiels
formes historiques, comme une valeur universelle et absolue, il doit
alors gouverner, à titre d'impératif catégorique, tout ordre politique.
Il doit valoir pour toute communauté humaine, quels que soient
son système de valeurs et son héritage sociohistorique et culturel.
Mais là précisément réside le noeud du problème : les fondements
essentiels de l'idéal démocratique peuvent-ils seulement se prévaloir
d'un contenu universel? Telle est, en fait, l'origine de la polémique
où s'affrontent universalistes et relativistes. Les uns fermement con-
vaincus de l'universalité des idéaux constitutifs de la norme démo-
cratique, les autres obstinément rivés sur la relativité des contenus
historiques de ces idéaux.
L'enjeu global du problème se précise encore lorsqu'on consi-
dère que l'échec de l'idéal démocratique à se poser comme une
valeur universelle ruine à terme son ascendant éthique et pourrait
constituer le premier pas d'une dérive relativiste et, pourquoi pas,
d'une régression anti-démocratique sur fond d'intégrisme identitaire
et culturel. Par ailleurs, la dénégation, par la vision universaliste, de
l'irréductible relativité des contenus que chaque époque historique
assigne à l'idéal risque de dégénérer en un universalisme abstrait,
potentiellement dogmatique, parce que oublieux de l'historicité
essentielle de l'expérience humaine. Si l'idéal universel existe, il
que pour des hommes réels mar-n'existe concrètement et n'a de sens
histoire. qués par et situés dans une
Il apparaît ainsi que l'équivoque qui entoure le statut de l'idéal
démocratique et alimente l'antagonisme entre vision universaliste et
approche relativiste joue en définitive contre la valeur normative
intrinsèque de cet idéal, ainsi que des modèles politiques qui s'en
inspirent. De ce fait, elle risque toujours d'induire des dérapages
dans un sens comme dans l'autre. L'une des tâches de notre
réflexion sera donc d'interroger la validité de ces interprétations
antagonistes, d'en exposer la visée originaire, les insuffisances théo-
riques et les défaillances perverses. Toutefois, cette double remise en
question ne devrait déboucher ni sur un relativisme systématique,
qui dénierait toute valeur de norme à l'idéal démocratique, ni sur un
universalisme dogmatique et négateur de l'historicité de notre « être-
au-monde ». Nous tâcherons donc d'éviter dans ce débat les « abîmes
14 l'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER
également redoutables du "relativisme" et de "l'absolutisme" 2° ». Car
il se peut bien que l'idéal démocratique, aujourd'hui porté en
triomphe, ne soit ni radicalement universel ni absolument relatif,
mais exige seulement d'être pensé sous le signe de l'universel et du par-
ticulier. Son statut normatif serait alors à rechercher, non pas dans
l'universel ou dans le relatif, mais entre l'universel et le relatif. À cet
égard, l'effort critique qui s'engage ici devra tenir deux promesses :
définir le statut normatif de l'idéal démocratique de telle sorte que,
d'une part, le prestige moral dont il est aujourd'hui auréolé ne dégé-
nère pas en un dogmatisme d'un nouveau genre et que, d'autre part,
le sentiment relativiste n'abolisse à tout jamais la valeur universelle
intrinsèque de cet idéal.
Il semble évident, au regard de ce qui vient d'être dit, que l'étude
que nous amorçons n'entend pas refaire le procès de l'idéal
démocratique. Les nombreuses critiques dont il a si souvent fait
l'objet — à commencer par les condamnations cinglantes de Platon
et, plus tard, de Nietzsche — ont d'ordinaire eu pour but de
dénoncer les excès et la perversion qui le guettent, les ambiguïtés et
les contradictions qui le minent. On notera, par ailleurs, que ces cri-
tiques, venant aussi bien des défenseurs que des contempteurs de
l'idéal de démocratie, se sont souvent confondues en critiques de la
modernité, et vice versa. Ce champ thématique, riche au demeurant
d'enjeux philosophiques, n'est pas le nôtre. Notre attention est ici
entièrement captée par la controverse portant sur le statut normatif
de l'idéal démocratique, une controverse qui a lieu dans le prolonge-
ment de l'éternelle querelle entre l'universalisme et le relativisme.
Ni un réquisitoire anti-universaliste contre l'idéal démocratique
ni une apologie de la « bonne nouvelle » démocratique, l'interpréta-
tion que nous soumettons ici cherche avant tout à préserver l'idéal
démocratique, d'un côté, de l'universalisme naïf et dogmatique et,
de l'autre, de la surenchère anti-universaliste qui naît de l'exaltation
des particularismes. On ne peut, en effet, répudier l'universalisme
dogmatique sans se débarrasser en même temps du relativisme cul-
turaliste. Définir l'exacte instance normative qui s'accorde à
20. C'est le mérite que reconnaît L. Strauss aux doctrines du droit naturel chez Platon et
Aristote. Cf. Leo Strauss, Droit naturel et histoire (D.IV.H.), traduction de M. Nathan et E. de
Dampierre, Flammarion, Paris, 1956, p. 149 (version originale : Natural Right and History,
University of Chicago Press, Chicago, 1953).
INTRODUCTION 15
l'essence de l'idéal démocratique, c'est en fait le sauver à la fois du
dogmatisme universaliste et de la dissolution nihiliste de toute
valeur. C'est aussi entreprendre de le repenser de telle manière que
nul ne puisse l'assimiler à une « vérité dernière » ; de telle manière
également que les valeurs de liberté et d'égalité dont il est porteur ne
soient purement et simplement répudiées par le relativisme histori-
ciste et culturaliste.
III. POUR UNE INTERPRÉTATION UNIVERSALISTE -FORMALISTE
DE L'IDÉAL. DÉMOCRATIQUE
Le cadre d'analyse de la présente étude se situe dans une perspec-
tive kantienne. Plus exactement, la problématique qui a trait au
statut de l'idéal démocratique n'est pas kantienne dans la lettre, au
sens où elle aurait été formulée ou thématisée par Kant lui-même.
Par « perspective kantienne », nous entendons que la question au
coeur de cet ouvrage emprunte les termes de son énoncé au para-
digme de la philosophie pratique de Kant, lequel paradigme fournit
en même temps le cadre théorique de la solution du problème posé.
De fait, la question de savoir à quel titre et sous quelles conditions
l'idéal démocratique peut se prévaloir du statut de principe universel
n'appartient pas, à proprement parler, au registre kantien, mais
s'inspire au plus près du thème central de la morale kantienne, plus
spécifiquement de la définition, par Kant, de la loi morale, la loi uni-
verselle de tous les êtres raisonnables, dont le statut axiologique spé-
cifique est d'être l'unique principe moral valable universellement et
catégoriquement.
Au reste, Kant n'a accordé que peu d'attention à la question de la
démocratie. Ce n'est donc pas le peu qu'il en a dit qui justifie le
recours à la matrice de la philosophie pratique. Bref, il n'est pas ici
question de « la démocratie selon Kant ». Cette enquête veut apporter
une clarification du statut axiologique de l'idéal démocratique à
l'intérieur du cadre formaliste de sa doctrine morale. De même que la
problématique se prétend kantienne dans son inspiration, de même
se veulent kantiennes les grandes lignes de son approche. La question
est dite d'inspiration kantienne, dans la mesure où elle ouvre et
oriente une discussion dont l'objet est de statuer sur la validité nor-
L'IDÉAL DÉMOCRATIQUE ENTRE L'UNIVERSEL ET LE PARTICULIER 16
mative d'un idéal politique. C'est aussi pour cette raison que les
termes du débat sont à rechercher dans ce cadre philosophique.
Si, en effet, il semble possible jusqu'ici de faire valoir, de part et
d'autre, des arguments solides soit pour justifier, soit pour réfuter
l'universalité de l'idéal démocratique, c'est sans doute parce que les
paraît consti-données du problème, dont le concept d'universalité
tuer le nœud problématique, restent, jusqu'ici également, mal
définies ou du moins suffisamment équivoques pour conduire la
discussion dans l'impasse. Nous tenterons, pour notre part, de
mettre ici à contribution les ressources conceptuelles du dispositif
théorique élaboré par Kant au sujet de l'universalisabilité d'une
norme d'action en général, de manière à pouvoir reformuler ce pro-
blème qui n'est assurément pas un thème privilégié de son oeuvre,
mais qui peut néanmoins trouver un début de solution dans la pers-
pective formaliste. C'est en ce sens précisément, et en ce sens seule-
ment, que la présente analyse se veut kantienne dans son inspiration,
dans son approche et dans ses conclusions.
Voilà esquissé le cadre théorique de notre discussion sur le statut
de l'idéal démocratique. En amont de l'investigation proprement
kantienne de la question, nous essaierons de capter, dans la première
partie de ce travail, l'épure d'un concept dont la signification se perd
dans un brouillard de mots et de choses. Il s'agira de définir, aux fins
du débat qui va suivre, la démocratie dans son essence, la démocratie
en tant qu'idéal normatif. C'est là un défi colossal que nous aurons à
relever dans les limites de l'objectif que nous nous fixons ici. Nous
procéderons ainsi, dans cette partie, à une prospection conceptuelle,
en ses thèmes essentiels, de l'idéal démocratique. Il s'agira d'une
enquête préliminaire au terme de laquelle nous aurons repéré, dis-
cuté et clarifié les composantes analytiques de son concept. On ne
peut, en effet, engager un débat informé sur le statut normatif de cet
idéal sans en appréhender auparavant, de manière claire et distincte,
l'essence et la substance.
Nous ouvrirons véritablement le débat sur le statut axiologique
de l'idéal démocratique dans la deuxième partie de notre étude en
confrontant perspective universaliste et perspective relativiste sur
leurs présupposés. Nous prendrons ici à tâche de mettre en évidence
les principales failles théoriques de ces deux approches, les effets per-
vers induits par leur radicalisation et, par-dessus tout, l' impasse anti-
INTRODUCTION 17
fornique où échoue cette confrontation. Il apparaîtra alors que la
querelle entre l'universalisme et le relativisme n'est a priori soluble
que dans ce que d'aucuns seraient tentés d'appeler la « quadrature
du cercle », à savoir précisément la nécessité de concilier l'exigence
d'universalité avec la vérité de l'historicité pour faire leur part à l'uni-
versel et au particulier dans la définition du statut normatif de l'idéal
démocratique. D'où l'on s'apercevra également que la question du
statut de l'idéal démocratique reste suspendue à une confrontation
sans issue entre vision universaliste et vision relativiste des valeurs
tant et aussi longtemps que l'on se refusera à envisager le problème
sous le double rapport de l'universel et du particulier, de la transcen-
dance universaliste et de la conscience historique, lequel rapport
consiste, en définitive, dans l'ouverture et le débordement d'une vision
sur l'autre. L'interprétation kantienne soumise dans la troisième et
dernière partie de l'ouvrage veut être l'esquisse modeste d'une telle
perspective que nous qualifions, d'ores et déjà, d'universaliste-
formaliste ou d'universaliste-relativiste.
PREMIÈRE PARTIE
L'ESSENCE DE LA DÉMOCRATIE :
ESSAI DE DÉFINITION

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