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L'INSTRUMENTALISATION DU CORPS

De
360 pages
L'ouvrage tente, en parcourant quatre siècles de discours, de mettre en évidence les diverses manières dont le corps devient, par l'action de sciences, de techniques ou de pratiques, un instrument de plus en plus performant et rationnel mais aussi un objet toujours plus régulier. Les modalité de cette fabrication de l'homme par l'homme et surtout les différentes croyances qui y sont associées, sont analysées dans cette perspective. Quatre grandes périodes historiques (ou couches archéologiques) sont distinguées et décrites.
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L'INSTRUMENTALISATION DU CORPS

Une archéologie de la rationalisation

instrumentale

du corps,

de l'Âge classique à l'époque hypermoderne

Collection L'ouverture philosophique dirigée par Gérard Da Silva et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

François NOUDELMANN, Sartre: l'incarnation imaginaire, 1996. Jacques SCHLANGER, Un art, des idées, 1996. Ami BOUGANIM, La rime et le rite. Essai sur le prêche philosophique, 1996. Denis COLLIN, La théorie de la connaissance chez Marx, 1996. Frédéric GUERRIN, Pierre MONTEBELLO, L'art, une théologie moderne, 1997. Régine PIETRA, Les femmes philosophes de l'Antiquité grécoromaine, 1997. Françoise D'EAUBONNE, Féminin et philosophie (une allergie historique), ] 997. Michel LEFEUVRE, Les échelons de l'être. De la molécule à l'esprit, 1997. Muhammad GHAZZÂLI, De la perfection, 1997. Francis IMBERT, Contradiction et altération cheZ}. -J. Rousseau, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5452-6

Jacques GLEYSE

L 'INSTRUMENTALISA TION DU CORPS
Une archéologie de ]a rationalisation à l'époque instrumentale hypermoderne du corps,

de ]'Âge classique

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) -- CANADA H2Y ] K9

A mes collègues de « Corps et culture », laboratoire ectoplasmique et pourtant si productif. A Brigitte pour tout ce qui fût donné et tout ce qui fût pris. A Clémentine qui m'aide à ne pas mourir A Michel Onfray pour la jouissance, la jubilation et la sculpture de soi. Aux mécréants, agnostiques et athées quels qu'ils soient et d'où qu'ils soient.

Sommaire

Avant propos Introduction Première partie. ARCHÉOLOGIE DE L'ARCHÉOLOGIE DES DISCOURS Chapitre 1. Idéalisme ou matérialisme? Chapitre 2. Prolégomènes à une archéologie de l'instrumentalisation du corps Deuxième partie. ARTISANS ET MANUFACTURIERS DU COR P S Chapitre 3. Redistributions Chapitre 4. L'art pictural premier témoin? Les ménines représentation de l'Age classique ? Le Lorrain un autre témoin Multiplicité des images Chapitre 5. Vésale, Estienne, De Monteux et Mercurialis artisans du corps Corps instrument ou corps naturel ? Autres signes Du corps sujet au corps objet dans le domaine de l'immobile Les balbutiements de l'instrumentalisation manufacturière du mouvement interne Le naturel ou l'artificiel ? Troisième partie LA MANUFACTURE CONTRE LA NATURE Chapitre 6. Descartes, Galilée. La manufacturisation des choses. Chapitre 7. Manufacturisations du corps? Borelli, Galilée du corps Les prémices d'une éducation du corps objet.. Chapitre 8. La main de l'homme fabrique la nature corporelle

9 .13 .19 21 .27 .53 ..55 61 61 63 65 .69 69 .80 .82 .84 86 III 113 125 132 139 149

6
Andry contre Artémis.

L'instrumentalisation

du corps

149
161

La rerum naturae abusée... .. .. .. .. .. .. ... . .. .. .. .. .. ... .. . .. .

Labor dura lex sed lex (la loi du travail est dure mais c'est la loi) Thèses montpelliéraines « révolutionnaires » Chapitre 9. Mouvements dans l'épistémê Le doute s'installe dans le système explicatif.. Paul-Joseph Barthez anti-révolutionnaire ? La Mettrie seul contre tous? Chapitre 10. Gymnastiques borelliennes Quatrième partie. RENDEMENT ET MACHINE À VAPEUR CORPORELLE Chapitre 11. Calorique et thermodynamique Chapitre 12. L'homme énergétique Chapitre 13. Machines à rendement et gymnastiques de chambre Chapitre 14. Combustions, machines à vapeur, charbon et carbone Cinquième partie. CORPS MODERNES Chapitre 15. L'homme moteur Chapitre 16. Demeny et Taylor fabriquants de modernité corporelle Les hommes. deux histoires de vie assez proches Le consensus social par la rationalisation La technoscience seule issue L'amélioration du sort des classes laborieuses La science doit aider le praticien L'ingénieur seul détient la vérité La mesure des résultats La mesure de l'énergie Empêcher le gaspillage, augmenter le rendement Rationaliser toujours plus le mouvement... Jeux interdits Effacer la mémoire corporelle ancestrale Le bonheur de l'humanité Chapitre 17. Déclinaisons des plaisirs Zones préservées pour le ludisme et l'hédonisme à la fin du XIXème siècle Le travail, l'effort et le contrôle de soi comme nouvelle flexion du plaisir Chapitre 18. Gnoses modernistes Sixième partie. CORPS HYPERMODERNES Chapitre 19. Anamorphoses technologiques

174 185 195 195 200 202 207 217 219 231 241 249 259 265 273 274 275 278 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 291 292 295 303 309 315

Sommaire Chapitre 20. Le plaisir en éducation physique Le plaisir pulsionnel du corps comme nouveau possible discursif Après l'idéologie du travail, l'idéologie du plaisir? Conclusion Bibliographie générale Index

7
323 323 326 329 337 353

ANDRE
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H
CEREBRO

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André Vésale, La fabrique du corps humain, 1543, p. 755

Avant propos

« La science jusqu'à présent consistait à éliminer la confusion universelle, grâce à des hypothèses qui expliquaient tout, cela à cause de J'aversion que le chaos inspire à l'intellect» Nietzsche F. La volonté de puissance, Gallimard, 1948, p. 100, ~ 302.

Avant-propos

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Sur la page jaunie, in folio, faite d'un papier d'épaisseur irrégulière où le temps a déposé son empreinte, la gravure sur bois, probablement exécutée par un artiste célèbre (Titien), a déposé, il y a plus de quatre cent cinquante ans, un peu d'encre noire. En haut à droite un nombre 755 représente la numérotation de la page. Au milieu en gros caractères est écrit, en latin: «Andrea Vesalii, De corporis humani fabrica liber septimus, Cerebro principis animalis» (André. Vésale, De la fabrique du corps humain, septième livre, les principes vitaux du cerveau). En pleine page on peut encore lire «Prima septimi libri figura» (première figure du livre sept) et, au dessous de la dite figure, «Superioris caluariae partis» (parties supérieures du crâne). La figure quant à elle, lorsqu'on la découvre pour la première fois, avec le regard du XXème siècle, est stupéfiante. La tête coupée au ras de la bouche, est déposée sur une surface plane. L'homme porte une moustache longue et fournie. Les cheveux, comme la moustache, sont clairs probablement blonds. Des cernes se dessinent sous l'oeil droit, bien visibles. Le nez est aquilin, les narines un peu pincées. Les sourcils sont froncés, comme si un tourment hantait encore le crâne du disséqué. Ce dernier est découpé, scié méticuleusement un peu au dessus de l'oreille. L'os ainsi ôté est représenté, retourné, un peu plus bas sur la page. Au-dessus du visage, comme encore vivant, le cerveau est à nu. Le réseau sanguin est apparent, les circonvolutions le sont moins. Par contre la scissure inter hémisphérique et celles que l'on appellera plus tard «de Rolando» et de «Sylvius» sont parfaitement dessinées. Sur le cerveau quelques lettres majuscules, de A à G repèrent différentes zones, probablement les lobes cérébraux. J'observe cette page merveilleuse du premier atlas d'anatomie, assis dans la salle de lecture, presque aussi vieille que l'ouvrage, du fond ancien de la bibliothèque de la faculté de médecine de Montpellier. La jubilation que je ressens dans la possibilité rare d'accéder à de tels trésors de la culture est immense. Je comprends que Mélanie Klein ait pu parler de pulsion épistémophilique. Je vis là une sorte «d'hapax existentiel» pour reprendre l'expression précieuse de Michel Onfray (1991). J'analyse maintenant, avec les outils de mon présent le document. Par ce simple mouvement le document devient événement voire monument (Foucault M., 1969, p. 182). Par cette simple mise à distance débute l'élaboration de la connaissance historique (Marrou H.I., 1954) ou, mieux, de l'archéologie. Les choses parlent aussi bien que les mots. La structure du papier, le grain sous mes doigts, sa couleur, la grandeur de la page situent l'espace diachronique, la distance de ce monde avec le

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L'instrumentalisation

du corps

mien. Le volume du traité dans lequel se trouve cette page, son poids sa forme, la texture de sa couverture, son odeur sont autant de signes. Sur la page elle-même, le crâne exprime, comme l'utilisation de la langue latine, la béance, l'abîme qui sépare mon monde et celui d'où provient cette chose. Mon travail d'archéologue consistera justement à parcourir une partie du chemin qui me sépare de celui-ci, afin de tenter de le rendre intelligible pour un petit nombre - initié - de mes contemporains. Ce visage me parle déjà sans mots et sans texte. Il m'explique les débuts de la déréalisation du corps, de sa rationalisation, de son instrumentalisation. Je sais aujourd'hui avec Georges Canguilhem (1989), Alexandre Koyré (1973), Norbert Elias (1973 et 1975), Michel Foucault (1966 et 1975) et d'autres encore que l'une des actions cardinales de la modernité, la neutralisation du corps, s'initie dans cette période. Le visage est bien celui d'un être réel, un proche pourrait le reconnaître. Il a été «croqué» dans sa vérité. Sa mort, toute proche, le fait percevoir comme encore vivant. Il est de ce fait toujours sujet. Pourtant, à l'inverse, sa dissection, son découpage (ana-tomos: avatOMocr) le rendent déjà objet, chose de la technoscience naissante. Il n'est plus sujet de la nature, la rerum naturae, fabriqué par le grand Opifex, il est devenu outil de l'homme instrument manipulable à merci. Aujourd'hui il n'est pas un seul dictionnaire, à l'exception de volumes très spécialisés de médecine qui propose une image in vivo, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'un écorché anatomique. Tous ont pris la figure d'objets déréalisés, neutralisés d'où la vie comme la mort sont absentes. Mais, seul le corps « immobile» est à cette époque déréalisé, standardisé, neutralisé. Un peu plus tard il en ira de même du mouvement humain, du corps en mouvement, en action. Cette dynamique impliquera la mise en place d'un espace particulier de l'éducation que l'on appellera, dans le monde scolaire, selon la période gymnastique, éducation physique ou éducation physique et sportive, voire depuis quelques années « sport ».

Introduction

Le texte qui suit est totalement tributaire des quelques pages intitulées: «Machine et organisme» que l'on peut trouver dans l'ouvrage de Georges Canguilhem La connaissance de la vie (rééd. 1989, p. 120-127). Ces pages qui ont été reprises, quelques quarante ans après la première édition du texte, par P. Parlebas (1985) montraient: « le sens de l'assimilation de l'organisme à une machine; les rapports du mécanisme et de la finalité; le renversement du rapport traditionnel entre machine et organisme; les conséquences philosophiques de ce renversement» (Canguilhem G., 1989, p. 102). Elles mettaient en évidence les analogies machiniques et les transpositions effectuées dans le champ de la biologie, des modèles de la machine simple et de la machine à vapeur. Ce système sera, dans cet ouvrage, analysé et décrypté dans ses fondements et ses ruptures depuis le milieu du XYlème siècle, tournant archéologique décisif. Ses prolongements dans le champ des discours sur les pratiques corporelles et l'éducation du physique seront scrutés dans le détail. L'ensemble de ce système est à la base de l'instrumentalisation du corps. Il est par ailleurs nécessaire, au-delà de cet avertissement, de préciser au lecteur que c'est d'une recherche et d'un hasard qu'est né ce livre. En effet, j'ai eu la chance de travailler, depuis plusieurs années, sur deux axes d'analyse distincts, bien que proches: - un axe orienté vers les représentations psychologiques et sociales (Moscovici S., 1961, 1984; Jodelet D., 1984) des enseignants d'Education physique et sportive concernant leur matière et, plus largement, de l'ensemble des acteurs du système éducatif au sujet de cette discipline. - un axe épistémologique résolument tourné vers une analyse historico-critique de la connaissance, et notamment des connaissances concernant le corps, les pratiques corporelles et les systèmes discursifs explicatifs qui y sont liés. Cet axe a conduit à

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L'instrumentalisation

du corps

valider la perspective d'une archéologie des savoirs proche de celle mise en œuvre par Michel Foucault dans différents ouvrages et pour différents champs (1966, 1969, 1971, 1975...). Elle a été appliquée particulièrement en 1995 (Gleyse J., 1995) aux liaisons du champ de l'Education physique et sportive, du travail et de l'école dans un livre intitulé Archéologie de l'éducation physique au XXème siècle en France. Ce deuxième point de vue a nécessité l'exploration de multiples travaux analysant la naissance du monde « technoscientifique» (Thuillier P., 1980 ) «moderne ». Je reviendrai plus loin sur ces deux axes mais il est d'ores et déjà nécessaire de dire que les représentations actuelles du corps et, plus localement, de l'Education physique et du sport semblent être évidemment et partiellement tributaires du deuxième axe évoqué. Voici, très provisoirement, pour la recherche. L'actuel, sous des déclinaisons très différentes, témoigne encore très vivement d'un passé lointain. Le hasard, quant à lui, a voulu qu'au même moment j'utilise, pour la rédaction d'un article, le texte précité de Pierre Parlebas intitulé: «La dissipation sportive» (1985, p.19-29), traitant des relations entre les technosciences et l'Education physique scolaire, celui de Michèle Métoudi et Georges Vigarello « La nature et l'air du temps» (Mars 1980, p. 20-28), qui posait un peu le même type de problématique, l'ouvrage de Jürgen Habermas La technique et la science comme idéologie (1973, a), dont le titre décrit bien le contenu, et les merveilleux volumes de Michel Foucault: Les mots et les choses (dont le sous-titre est « une archéologie des sciences humaines », 1966) et L'archéologie du savoir (1969). Ce même hasard fit que je lus, également, pour la préparation d'un cours destiné aux étudiants de C.A.P.E.P.Sl, un texte surprenant et, bien que très spécialisé, excellent analyseur d'un beaucoup plus vaste système. Ce texte, publié dans la Revue E.P.S. (n090, Janvier 1968) reproduisait la leçon d'ouverture de Monsieur R. Mérand effectuée lors de la rentrée de l'E.N.S.E.p.S.2 le Mardi 9 Novembre 1967. Ladite rentrée avait été placée sous la présidence du professeur Louis Leprince-Ringuet de l'Académie Française. Ce ne fut pas tant
1 Certificat d'aptitude au professorat d'éducation physique et sportive 2 Ecole Normale Supérieure d'Education Physique et Sportive qui a fermé ses portes en 1973, au profit de l'Institut National des Sports et de l'Education Physique (LN.S.B.P.)

Introduction

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le corps du texte de Robert Mérand, par ailleurs intéressant en tant que document historique, qui retint mon attention, que des encarts situés au haut des pages et qui reproduisaient des parties de l'allocution du professeur L. Leprince-Ringuet. Voici ce que dit, ce jour là, cet éminent chercheur: «La fraternité que le sport favorise, les valeurs morales qu'il développe le rapprochent étonnamment de la science» (ibid., p. 11), «La science et le sport ont un langage commun... comme la science, le sport possède un caractère universel... Dans la science comme dans le sport il faut constamment travailler... pour réussir» (ibid., p 14). Le rapprochement avec les analyses de Thomas S. Kuhn (1983) montrant que le but de tout le système scientifique, à l'instar du modernisme (Fougeyrollas P., 1991), est le progrès éternel de la connaissance, celles de A. Ehrenberg (1980, 1991) scrutant le système sportif comme un analyseur social ou encore, d'un E. Morin (1962) montrant l'existence d'un « esprit du temps» de la modernité et, surtout, d'un Michel Foucault (1969) évoquant l'idée «d'isomorphismes archéologiques », c'est-à-dire de régularités présentes dans différentes chàmps discursifs, n'était plus qu'un jeu d'enfant. Différents champs, textuels ou non, semblaient, d'évidence, touchés par des « isotopies archéologiques », des régularités et des similarités dans l'espace discursif, peut -être par des anamorphoses sémiologiques. Dès lors, les mots de Louis Leprince-Ringet resitués dans une perspective historique telle que celle adoptée par G. Canguilhem (1989), ou mieux archéologique (Foucault M., 1969) prenaient, à un second niveau d'analyse, un tout autre sens que celui qu'ils avaient eu au moment de leur énonciation. On pouvait y percevoir l'expression de «l'épiderme social» selon la belle formule de M. Maffesoli (Coll.1991, p. 57-62), de la «praxis» (Marx K., 1962) ou encore de l'épistémê ainsi que le définit M. Foucault. C'est-à-dire de « l'ensemble des relations pouvant unir, à une époque donnée, les pratiques discursives qui donnent lieu à des figures épistémologiques, à des sciences, éventuellement à des systèmes formalisés; le mode selon lequel, dans chacune de ces formations discursives, se situent et s'opèrent les passages à l'épistémologisation, à la scientificité, à la formalisation; la répartition de ces seuils, qui peuvent entrer en coïncidence, être subordonnés les uns aux autres, ou être décalés dans le temps; les rapports latéraux qui peuvent exister entre des figures épistémologiques ou des sciences dans la mesure où elles relèvent de pratiques discursives voisines mais distinctes. L'épistémê, ce n'est pas une forme de connaissance, ou un type de rationalité; £...) c'est l'ensemble des relations qu'on peut découvrir, pour une époque

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du corps

donnée, entre les sciences quand on les analyse au niveau des régularités discursives» (Foucault M., 1969, p. 250). J'irai même plus loin, avec Michel Foucault, en disant qu'il y a épistémê là où il y a régularité dans différents champs de connaissance, de pratique ou de discursivité. Le discours scientifique, en ce sens, n'est pas le seul à permettre l'exégèse d'épistémê, le discours trivial en est tout autant l'illustration. Il est même possible de dépasser encore cela en disant que les choses fabriquées par l'homme (y compris son corps) sont des discours sans mots, des discours sans texte qui peuvent également donner lieu à une démarche d'archéologie des savoirs. Ainsi le sport, plus largement, les pratiques corporelles ainsi que les discours sur le corps et les pratiques corporelles permettraient de mettre à jour, dans une perspective archéologique: la « peau du réel» ou du moins une certaine couche, l'épithélium de la peau du réel. En tout cas, la conjonction évoquée plus haut a fait germer l'hypothèse d'une liaison structurelle fondamentale, perceptible, particulièrement en termes de ruptures diachroniques et de continuités synchroniques entre techniques - spécifiquement techniques laborieuses - sciences, pratiques corporelles et Education du corps. Dès lors, il suffisait de confronter ces trois champs dans une perspective archéologique ainsi qu'elle a été caractérisée par M. Foucault, mais sans toutefois se limiter à la période envisagée dans ce qui suit: «Plutôt que d'une histoire au sens traditionnel du mot, il s'agit d'une archéologie. Or cette enquête archéologique a montré deux grandes discontinuités dans l'épistémê de la culture occidentale: celle qui inaugure l'âge classique vers le milieu du XVIIème siècle et celle qui, au début du XIXème marque le seuil de notre modernité. Au niveau archéologique on voit que le système des positivités à changé d'une façon massive au tournant du XVIIlème et du XIXème siècle. Non pas que la raison ait fait des progrès; mais c'est que le mode d'être des choses et de l'ordre qui en les répartissant les offre au savoir a été profondément altéré» (je souligne - 1966, p.13, 14). Bien que je récuse en partie la périodisation donnée, du moins pour les «formations discursives» dont il sera question, il devient possible, en se fondant sur ce point de vue, de tenter de dégager des continuités et des ruptures, des altérations du mode d'être des choses offertes au savoir. Citons encore M. Foucault afin de rendre définitivement clair notre positionnement: «Disons pour faire bref que l'histoire, dans sa forme traditionnelle, entreprenait de "mémoriser" les monuments du passé, de les transformer en documents de faire parler ces traces qui, par elles-mêmes, souvent

Introduction

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ne sont point verbales, ou disent en silence autre chose que ce qu'elles disent; de nos jours, l'histoire, c'est ce qui transforme les documents en monuments, et qui, là où on déchiffrait des traces laissées par les hommes, là où on essayait de reconnaître en creux ce qu'ils avaient été, déploie une masse d'éléments qu'il s'agit d'isoler, de grouper, de rendre pertinents, de mettre en relation, de constituer en ensembles. Il était un temps où l'archéologie, comme discipline des monuments muets, des traces inertes, des objets sans contexte et des choses laissées par le passé, tendait à l'histoire et ne prenait sens que par la restitution d'un discours historique; on pourrait dire en jouant un peu sur les mots, que l'histoire, de nos jours tend à l'archéologie, à la description intrinsèque du monument» (1969, p.,14-15). En tout état de cause, c'est à une histoire comparée des techniques de production en tant que «documents archéologiques », impliquant une histoire comparée des concepts scientifiques en tant que « monuments historiques », toutes deux mises en rapport avec l'histoire de l'ensemble des processus visant à la rationalisation instrumentale du corps et spécifiquement de l'Education physique ou des gymnastiques, que l'on tentera d'aboutir. L'éducation du corps, et beaucoup plus largement sa rationalisation instrumentale, semblent être, en effet, de parfaits analyseurs de la modernité, dans la mesure où, pourrait-on dire en paraphrasant Michel Bernard (1976) : « le corps et les discours sur le corps sont les symboles dont use une société pour parler de ses fantasmes »; et, en ce sens, sont « des faits sociaux totaux» (Mauss M., 1951). De fait, ainsi que l'écrit, de manière très pertinente G. Andrieu à propos d'un champ beaucoup plus restreint des pratiques corporelles ou de la corporalité : «Faire l'histoire de l'éducation physique, c'est un peu faire l'histoire de toutes les histoires ne serait-ce que pour mieux pénétrer la nature des influences: histoire politique, histoire militaire, histoire des sciences et de la médecine, histoire des religions et des idées, histoire des arts, histoire des techniques... » (Andrieu G.,1990, p. 11). Cependant, dans la mesure où une histoire totale, malgré les affirmations de L. Febvre ou M. Bloch dans plusieurs articles de la Revue les Annales, depuis 1929, apparaît être non seulement utopique mais, également, dans son sens strict, peu fondée eu égard à la méthodologie de la «nouvelle histoire» (Marrou R.I., 1961; Veyne P. 1971), cet ouvrage se limitera bien évidemment aux champs précédemment évoqués et encore se satisfera-t-il, dans bien des cas, de décrire et de décrypter un petit nombre d'éléments, pris comme analyseurs,

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dans l'infinité du réel historique, mais permettant, à distance, de reconstituer le monde environnant. Je n'hésiterai pas, cependant, lorsque cela sera nécessaire, à utiliser des sources autres que directement textuelles et, notamment des représentations iconographiques ou picturales qui peuvent dans leur signification constituer également d'excellents discours sans mots. Je ne me priverai pas non plus de fouiller les productions architecturales et les organisations topologiques lorsque cela s'avérera pertinent. Michel Foucault avait d'ailleurs posé les bases théoriques d'une telle analyse vers la fin de ses jours parlant d'une étude des « hétérotopies » - opposée à l'étude des utopies - (M. Foucault, Octobre 1984, rééd. 1994, p. 752-762). En tout cas, là se situe la méthode «archéologique» : dans la mise en relation de quelques espaces discursifs (textuels ou non) choisis dans l'immensité infinie des flots de langage (ou de signes) déversés par l'homme afin de se constituer comme sujet/objet culturel. Enfin, il convient de préciser, qu'en tout état de cause et quelle que soit la volonté d'objectivité qui caractérise le chercheur, que l'histoire est, et a fortiori l'archéologie des discours: « inséparable de l'historien» (Marrou R.I., 1961, p. 47); aussi ne pourrai-je faire que mon archéologie de la rationalisation instrumentale du corps, c'est-à-dire une histoire liée à mes intérêts de connaissance, à mes prototypes d'humanité (Devereux G., 1980). Même si cette déclaration peut relever du truisme, cela paraît être particulièrement important à préciser dans la mesure où, bien souvent, les recherches entreprises dans le champ de l'Education du corps et des pratiques corporelles ont tendance à scotomiser ce premier fondement de toute analyse en sciences humaines, à savoir: l'implication du chercheur dans son entreprise. Il est maintenant important, après ces premiers éclaircissement de préciser un certain nombre d'éléments, connexes mais capitaux, pour permettre au lecteur de mieux situer les bases philosophiques ou théoriques de ce texte, sa généalogie.

PREMIÈRE PARTIE

Archéologie

de l'archéologie

des discours

«La mauvaise odeur un préjugé. Toutes les sécrétions sont dégoûtantes - pourquoi? Parce que malodorantes? Pourquoi" mal" ? Elles ne sont pas nuisibles. La sali ve, les glaires, la sueur, la semence, l'urine, les excréments, les squames de la peau, la morve, etc. C'est absurde en soi. La répugnance croît avec le raffinement. Toutes les opérations qui s'y rattachent sont également dégoûtantes. Comprendre que le dégoût fait fonction d'émétique, les sécrétions excitant à éliminer (comme un poison) la nourriture non digérée. Jugement fondé sur la notion de ce qui est comestible: "Ceci n'est pas mangeable". Fondement du jugement moral» (Nietzsche F., Aphorisme n° 398 p. 122, Par-delà le bien et le mal, Gallimard, 1948).

Charles Estienne, De la dissection des parties du corps humain, 1545,p.135

Idéalisme ou matérialisme

21 Chapitre 1

Idéalisme ou matérialisme?

Toute réflexion sur la connaissance aboutit inéluctablement, même dans une perspective dialectique, à deux conceptions philosophiques opposées du réel. La première, idéaliste, voire mentaliste, aujourd'hui cognitiviste, déjà partiellement présente chez Platon et les sophistes, conçoit le monde comme indissociable de l'homme dans ses processus psychiques et considère alors que ce sont les idées qui sont déterminantes pour la construction et les transformations de celui-ci. L'autre point de vue, radicalement opposé, plus proche d'une vision aristotélicienne de l'homme et de la nature} et présent chez Karl Marx (1844, rééd.1965) ou, d'une manière bien différente, chez Nietzsche, considère que toutes les transformations du réel sont tributaires de la matérialité et,

notamment, pour le premier cité, du travail

(<<la

praxis») réalisé

par l'homme en tant que culture sur l'homme en tant que nature. Ainsi Marx écrit-il que: «Le travail est indépendamment de toutes les formes de société, la condition indispensable de l'existence de l'homme, une nécessité éternelle, le médiateur des échanges organiques entre la nature et l'homme» (1973, p. 130) ou encore que: « Tout ce qu'on appelle l'histoire universelle n'est rien d'autre que l'engendrement de l'homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour l'homme; il a donc la preuve évidente et irréfutable de son engendrement par lui même, du processus de sa naissance» (ibid., p. 99). Il valide ainsi la perspective de homo l' Jaber voire plus précisément de l'homo œconomicus. Il pose

1 Voir par exemple, à ce sujet La physique, réed 1990. Le concept clef de mouvement et l'organisation du monde qu'il présuppose, de même que les principes essentiels du début de l'ouvrage montrent bien qu'il s'agit d'une vision matérialiste de l'univers qui présuppose le primat du monde.

22

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l'indissociabilité de l'homme et de la matérialité, de l'homme et du monde. Sous un autre angle d'approche, celui de l'anthropologie, André Leroi-Gourhan abonde dans le même sens en définissant la technique comme l'un des éléments clefs pour comprendre l'évolution humaine: «La biologie traverse sa crise de puberté et la technologie est à peine vagissante, mais il est à prévoir que dans l'avenir la proximité des deux disciplines s'accusera de plus en plus clairement et que, par la confrontation des deux séries de créations de la Nature et de créations de l'industrie humaine, on parviendra à une perception plus profonde des phénomènes généraux de l'Évolution» (A. Leroi-Gourhan, 1945, p. 472). Plus précisément encore, il affirme que: «Dire que les institutions sociales sont étroitement solidaires du dispositif techno-économique est une affirmation constamment vérifiée par les faits. Sans que les problèmes moraux changent réellement de nature, la société façonne son comportement avec les instruments que lui offre le monde matériel [...] Le déterminisme techno-économique est une réalité qui marque la vie des sociétés assez profondément pour qu'il existe des lois de structure du monde matériel collectif aussi fermes que les lois morales qui régissent le comportement des individus vis-àvis d'eux-mêmes et de leurs semblables» (Leroi-Gourhan A., 1964, p. 208-209). On comprend toute l'importance de ces positions pour la mise en œuvre d'une archéologie de la rationalisation instrumentale du corps. Si les transformations de l'homme sont indissociables des techniques mises en œuvre par lui, alors les discours tenus sur le corps doivent être perméables, poreux aux transformations des techniques matérielles et technologies utilisées à une époque donnée. Les techniques peuvent même devenir, en ce sens, des systèmes de discursivité susceptibles d'être confrontés à d'autres systèmes de discursivité. Les techniques et technologies peuvent être interprétées comme des discours sans mots qu'elles soient internes ou externes au corps. En tout cas, selon la proposition, idéaliste, la science - ou, plus tôt, la sapience -, voire plus largement la connaissance, devient déterminante dans l'optique d'une modification du réel (au début était la parole). Selon le deuxième point de vue la technique, les outils, les instruments sont premiers (au début était l'action). Cependant, si cette dichotomie est pertinente elle apparaît obsolète dès lors que l'on entre dans l'ère de la modernité. Il semble bien, en effet, que les techniques et les sciences, dans leurs formes modernes (c'est-à-dire dans leurs formes postérieures au XVIIème siècle),

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soient structurellement indissociables. Ainsi J. Habermas (1973 a, p.13) écrit-il, se référant à Gehlen : «qu'il y a un lien immanent entre la technique telle que nous la connaissons et la structure de l'activité rationnelle» (entendons, entre autres et en partie, sous ce terme: la science). Dans cette perspective, il y a « scientifisation de la technique» (Habermas J., 1973 a, p. 43) mais également technicisation de la science au moins depuis le début du XIXème siècle. P. Thuillier (1980) ou P. Breton, A-M. Rieu; et F. Tinland (1991) n'hésitent pas, d'ailleurs, à parler de « technoscience ». Dès lors, la première conceptualisation proposée devient moins pertinente dans la perspective d'une meilleure intelligibilité archéologique du réel, du moins n'est-elle plus décisive ou génésique. Elle est plutôt dialectique voire dialogique. Il n'en demeure pas moins pertinent d'affirmer, dans la mesure où une hiérarchie doit être établie entre deux systèmes équipotents que la technique est première si l'on considère qu'il s'agit des processus mis en oeuvre par l'espèce dans le but de survivre (Habermas J., 1973 a ), qu'elle est généalogique. En tout état de cause, c'est le point de vue qui sera, ici, privilégié. Ainsi pourra-t-on analyser les ruptures épistémiques comme indissociables de la «praxis» voire de la poïesis ou, pour le dire comme Jacques Ardoino, de «l'autopoïèse », comme liées aux systèmes techniques au sens le plus extensif. Les «techniques du corps» (Mauss M., 1951) et, par voie de conséquence, l'instrumentalisation et l'Éducation du corps seront décryptées dans cette perspective. Voici ce qu'écrit J. Habermas: «Si l'on comprend le domaine de fonctionnement propre à l'action contrôlée par le succès (erfolgskontrolliertes Handeln) comme la conjonction de la décision rationnelle et de l'activité instrumentale, on peut alors reconstruire l'histoire de la technique sous l'aspect d'une objectivation progressive de l'activité rationnelle par rapport à une fin. En tout cas l'évolution de la technique se prête bien au modèle selon lequel l'espèce humaine aurait projeté l'un après l'autre sous la forme de moyens techniques les éléments qui sont à la base des différentes fonctions de l'activité rationnelle par rapport à une fin, lesquelles se situent d'abord au niveau de l'organisme humain l'espèce pouvant ainsi se libérer elle-même de ces fonctions. Ce sont l'appareil de locomotion (les bras et les jambes) qui ont été renforcés et remplacés, puis la production d'énergie (du corps humain), puis les fonctions de l'appareil sensoriel (les yeux, les oreilles, la peau) et pour finir les fonctions du centre de commande (le cerveau)>> (1973 a, p. 13). Aujourd'hui, pourraient probablement s'ajouter à cette liste les

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fonctions de nutrition (assistance hospitalière) et surtout, de reproduction (bébés éprouvettes, femmes vierges enceintes...). Là, pourtant, ce sont de vastes tendances qui sont exprimées. Cet ouvrage cherchera plutôt à faire percevoir des mouvements plus ténus, plus singuliers et locaux. Quoi qu'il en soit, dans cette optique, on perçoit très bien qu'à toute modification praxique correspondra, de manière dialectique, une transformation de l'homme, de sa science et de sa corporaIité et vice-versa. Le processus est systémique et complexiste. Ainsi, je postule que les pratiques corporelles, de gymnastique, d'éducation physique, de sport ou d'éducation physique et sportive et plus largement d'éducation et d'instrumentalisation du corps valoriseront un certain type de corporeité, si celui-ci est présent dans les processus laborieux. A l'inverse, si une capacité, voire une fonction corporelle disparaît des processus laborieux elle disparaîtra à terme des pratiques corporelles comme l'écriture précédente disparaît d'un palimpseste que l'on gratte. Les mutations des processus laborieux, au sens large, sont alors des indicateurs, des analyseurs particulièrement puissants. « Il suffit de réfléchir au fait que l'évolution technique obéit à une logique qui correspond... à la structure du travail» (Habermas J., 1973 a, p. 14). Cinq ans plus tôt que Jürgen Habermas, Herbert Marcuse n'écrivait pas autre chose: «Les principes de la science moderne ont été structurés a priori d'une manière telle qu'ils ont pu servir d'instruments conceptuels à un univers de contrôle productif qui se renouvelle par lui-même; l'opérationnalisme théorique en est arrivé à coïncider avec l'opérationnalisme pratique. Ainsi la méthode scientifique, qui a permis une domination de la nature de plus en plus efficace, a fourni les concepts purs, mais elle a fourni au même titre l'ensemble des instruments qui ont favorisé une domination de l'homme par l'homme de plus en plus efficace, à travers la domination de la nature. La raison théorique, en restant pure et neutre, est entrée au service de la Raison pratique. Cette association leur a été bénéfique. Aujourd'hui la domination continue d'exister, elle a pris de l'extension au moyen de la technologie mais surtout en tant que technologie... » (1968, p. 181, 182). Ce processus était probablement plus simple à saisir dans les premiers moments de l'hominisation. Par exemple, on comprend que « l'invention» et l'utilisation de plus en plus fréquente du feu, modifie les modes de vie et à terme la pilosité du corps et les systèmes thermiques de régulation. Aujourd'hui, la complexification des systèmes technoscientifiques rend beaucoup plus difficile leur exégèse. Ce n'est pas pour autant que l'on doit en mini-

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miser la portée sur la dynamique corporelle, au contraire. Un sys~ tème euphémisé peut être davantage agissant qu'un système « violent », car il est moins apparent, davantage scotomisé. Afin d'être définitivement compris, il convient encore de citer Martin Heidegger: «La technique n'est pas seulement un outil ou un instrument, mais un monde qui transforme radicalement la façon dont nous nous comprenons nous-mêmes et qui modifie les réalités les plus fondamentales» (cité in Droit R.P., 1990, p.39). Parmi ces dernières probablement peut-on classer le corps, et le corps en tant que système technique. Voici ainsi rapidement résumé le système théorique sur lequel se fondera l'analyse. Mais redisons-le, notre point de vue est, également, celui de l'anthropologie, présent chez André LeroiGourhan (1943 et 1945); il est extrêmement intéressant d'analyser le monde au travers du filtre de la technique dans la mesure où : « Le progrès moral, religieux, social est perpétuellement remis en question... tandis que le progrès technique s'impose sans discussion possible» (1945, p. 471). Si l'archéologie s'inscrit avant tout dans une optique émancipatoire et si elle se décline comme une histoire critique de la pensée (la technique étant ici considérée comme de la pensée réifiée) elle doit tenter en premier lieu de mettre à jour les systèmes les mieux dissimulés, les plus occultés, les plus profondément scotomisés, les plus ténus. C'est l'impossibilité de discussion qu'il semble justement important de discuter. Ce sont les procédures d'exclusion du discours qui doivent trouver élaboration théorique. Restons-en là pour l'instant. Il faut maintenant amener le lecteur vers une autre vision des choses qui aura pour fonction d'élucider la filiation historique de ce travail. L'approche mise en œuvre, bien que nécessairement archéologique, cela a déjà été précisé, car travaillant sur des vestiges de discursivité, se veut épistémologique, au premier sens du terme, c'est-à-dire, au sens de « discours sur la connaissance ». Il ne s'agit en aucun cas de reprendre les perspectives d'une épistémologie intra-scientifique telles qu'elles ont pu être développées par d'aucuns1 mais, au contraire, de se situer dans l'optique d'une histoire critique à l'instar, entre autres, d'A. Koyre (1966), de G. Canguilhem (1981) ou sur un plan encore plus large, évidemment, de M. Foucault (1966). Le point de vue «épistémologique », sera plutôt celui de l'archéologie ou de la philosophie des sciences que celui de l'épistémologie dite «scientifique ». L'épistémologie, ne s'intéressant qu'à la science, et non à l'ensemble de la connais1 Voir à ce sujet, entre autres, Bachelard G. 1934 et 1949, Moles A. 1990.

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sance, peut d'ailleurs être considérée comme un sous-ensemble de l'archéologie. Réglons en conséquence, immédiatement, un problème de définition dans la mesure où ce terme sera utilisé plusieurs fois: l'archéologie du savoir est l'étude critique, diachronique et synchronique des processus de production, de transfert, de transposition et de vulgarisation des connaissances et des savoirs scientifiques, technoscientifiques ou empiriques. Elle vise essentiellement à comprendre la genèse la vie et la mort de procédures d'exclusion et de mise en ordre du discours. Elle s'intéresse aux textes mais aussi aux discours sans mots, sans paroles. Elle peut revêtir, dans certains cas, les formes d'une épistémologie générale. Il devient, maintenant, indispensable d'effectuer une rapide généalogie de l'archéologie du savoir, visant, au bout du compte, à dégager l'intérêt de cette démarche pour la problématique de l'instrumentalisation du corps.

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Chapitre 2

Prolégomènes à une archéologie de l'instrumentalisation du corps

Faire une archéologie des discours, c'est-à-dire, d'une certaine manière, une histoire épistémologique, implique en retour la nécessité d'effectuer une histoire partielle de l'épistémologie, même si seront privilégiés, ici, les systèmes qui revêtent une utilité particulière pour l'étude entreprise. Il est impossible de tenter de comprendre un ensemble de faits historiques sans élucider tant soit peu la genèse historique du champ qui permet de les lire, qui permet d'effectuer des inférences. L'œuvre de Michel Foucault apparaît, en effet, comme l'aboutissement très provisoire, comme la phase terminale d'une réflexion épistémologique, philosophique et historique, bref, comme le résultat temporaire de l'ensemble d'un processus. Ceci, il l'a analysé, lui-même, rapidement dans un article intitulé « La vie: l'expérience et la science» paru en 1985 dans le numéro de Janvier-Mars de la Revue de métaphysique et de morale (M. Foucault, rééd. 1994, p. 763 passim). En fait, la plupart des auteurs s'accordent pour écrire que l'épistémologie, même si elle ne porte pas alors ce nom (le terme date du XIXème siècle dans son acception actuelle), est probablement présente dans l'oeuvre de Platon et dans celle d'Aristote (ColI., 1990). Ainsi le premier en faisant écrire sur la porte de l'Académie qu'il crée à Athènes, en 387 avant notre ère: «Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre» montre l'importance qu'il accorde aux mathématiques dans la constitution d'un savoir rationnel (cf. Jerphagnon L., 1987). Le deuxième, qui inspirera la quasi totalité du Moyen-Age, définit, assez clairement, dans son Organon, la déduction et l'induction en tant que processus de logique nécessaire au développement de la connaissance humaine. Les deux, en tout cas se positionnent de manière « critique », ou du moins organisent une auto-réflexivité de la raison permettant de la mettre à une distance minimale. Ceci constitue une sorte de formalisation

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pré-épistémologique de l'épistémologie qu'il n'est pas ici utile de développer davantage. Lorsqu'il s'agit d'histoire de l'épistémologie, un nom pourtant, paraît effacer tous les autres dans la perspective d'une analyse de la modernité: celui de Francis Bacon baron de Verulam (15611626). Dans son Novum Organum Scientiarum (1620), celui-ci définit ce que les «positivistes », dont il sera question plus loin, considéreront comme la méthode scientifique rationnelle, expérimentale, à savoir: 10 observation des faits. 20 position d'une hypothèse par induction. 30 vérification expérimentale de l'hypothèse par le plus grand nombre de faits possibles. On retrouve également cette perspective dans un autre ouvrage de Francis Bacon De dignitate et augmentis scientiarum (en 1623 - De la dignité et de l'accroissement des sciences -) lorsqu'il écrit: « En effet la fin de la science n'est pas d'inventer des arguments, mais des arts; non des choses conformes aux principes, mais des principes mêmes; non des probabilités mais des indications de nouveaux procédés... Quant à l'induction, à peine les dialecticiens paraissent-ils y avoir pensé sérieusement; ils ne font que toucher ce sujet en passant, se hâtant d'arriver aux formules qui servent dans la dispute» (rééd., 1922, p. 21). Il s'agit, cependant ici d'une épistémologie propre au modèle scientifico-technique qui est en train de naître de manière synchrone: celui des sciences de la nature (la phusica - c'est ainsi qu'elles sont dénommées - ). Déjà, pourtant, le propos se décline comme une critique de la connaissance. S'inscrivent dans la même perspective les écrits de R. Descartes (1596-1650) et notamment « le discours de la méthode» (1637) ou encore ceux de Liebnitz; (1646-1716) ou de l'abbé Gassendi (1592-1655). Mais, F. Bacon ne se contente pas de décrire la méthode scientifique, il classifie l également les sciences en se référant aux facultés de l'âme (terme auquel pourrait être
1 F. Bacon classifie les sciences selon les différentes facultés de l'âme. La poésie est considérée comme la première science. L'histoire ou science de la mémoire est le deuxième. Le troisième champ lié à la troisième faculté est celui des sciences de la raison ou philosophie qui se subdivise en science de Dieu ou théologie, science de la nature et enfin, sciences de l'homme. TIest à noter que dans cette classification les sciences du corps, font partie des sciences de l'homme alors que toutes les classifications ultérieures les situeront dans les sciences de la nature; (Freund J, 1973, p. 13)

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substitué aujourd'hui celui de psychisme) «siège propre à la science» (Freund J., 1973,p. 13). L'idée de science est toutefois chez cet auteur plus proche du sens médiéval (c'est-à-dire d'une connaissance au sens large) que de son acception moderne. Le premier travail de l'épistémologie, comme de tout travail scientifique, orienté dans cette optique est donc, on le voit, de réduire le réel (Nietzsche F., 1963) pour construire des classes et des sous-classes, pour le rendre intelligible et le mettre en ordre. En fait, dans la perspective archéologique, peut-être peut-on penser que le champ scientifique est au cours de cette période « manufacturisé », c'est-à-dire qu'à un monde naturel, corporel ou externe, fabriqué de main de Dieu va se substituer progressivement un monde fabriqué et organisé en totalité par l'homme. On verra cela très précisément plus loin notamment pour le monde corporel. Mais ce qu'il faut retenir de la position de Bacon, c'est l'organisation d'une mise à distance classificatoire et méthodologique de l'espace de la connaissance. D'autres emboîteront les pas de F. Bacon dans une perspective tout autant méthodologique et classificatoire. Ce sera notamment le cas de Jean le Rond d'Alembert (1717-1783) qui reprendra à peu près la classification de F. Bacon en 1751 dans son Discours préliminaire de l'Encyclopédie, ou encore de J.-M. Ampère (1775-1836) qui publia, en 1834, une classification extrêmement complexe dans son Essai sur la philosophie des sciences ou Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humainesI. En tout cas, l'essentiel de cette
1 Ampère définit quatre grandes catégorisations: la première est l'autoptique qui s'occupe de ce qui est immédiatement donné à la connaissance, c'est au plan opérationnel, une sorte de dictionnaire ou une énumération, la deuxième est la cryptoristique qui considère l'objet en le séparant des apparences pour le saisir dans sa réalité et qui consiste au plan opérationnel, en une élaboration des méthodes des sciences, la troisième est la troponomique qui essaie de découvrir les lois par comparaison des qualités des objets et qui donne au plan concret l'établissement des lois générales des sciences et leur classification naturelle, la quatrième, la cryptologique analyse les conditions de la connaissance et se constitue au plan pratique d'une étude des sciences dans le temps. Il est évident que c'est ce quatrième plan qui nous intéresse particulièrement et qui nous le croyons est le plus fructueux pour tenter de saisir les mutations du monde de la connaissance. Celui-ci pourtant n'apporte rien seul

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classification, vise à organiser la totalité de la connaissance, à la rationaliser et à la standardiser, presque à « l'usiner », autrement dit à la formaliser comme le sont d'autres objets culturels et/ou techniques au.cours de la période. Mais là ne s'arrête pas l'intérêt de cette classification. Il est en effet tout aussi important de souligner, que J.-M. Ampère propose notamment, dans sa classification, la constitution d'une « cryptologique» (de cryptos : caché, et logos: discours ou science) qui définirait les conditions de la connaissance, en analysant le développement des sciences dans le temps, proposition qui n'est pas sans rapport avec la perspective archéologique empruntée. Cependant, chronologiquement, le point de vue le plus intéressant, dans l'optique d'une archéologie ou du moins dans la recherche d'une généalogie de ce champ de recherche, trouvera véritablement naissance dans l'oeuvre originale de Giambattista Vico (1668-1744). Ses Principes de la philosophie de l'histoire (1725) conduisent, en effet, à une analyse historico-critique des sciences qui ne fut qu'ébauchée dans l'œuvre de Francis Bacon ou de JeanMarie Ampère et qui, on le verra plus loin, sera reprise, développée et élargie par d'autres auteurs. Telle est la voie empruntée par Wilhelm Dilthey (1833-1911), plus près de nous, par Edmund Husserl (1859-1938) et par tous les épistémologues contemporains (peut-être à l'exception de Jean Piaget). Son innovation majeure consiste dans la définition d'une « scienza nuova» qui est en réalité la science de l'homme dans son acception contemporaine.
et ne devient parlant qu'à la lumière de la technique et précisément des pratiques laborieuses. Ampère classe également les sciences d'un point de vue descriptif en: Sciences cosmologiques qui contiennent les mathématiques (arithmologie, géométrie, mécanique, uranologie), les sciences physiques (la physique, la technologie, la géologie, et l'oryctotechnie (science des mines), les sciences naturelles (la botanique, l'agriculture, la zoologie, la zootechnie (science de l'élevage), sciences médicales (la physique médicale, l'hygiène, la nosologie et la médecine pratique), Sciences noologiques qui regroupent les sciences philosophiques (la psychologie, la métaphysique, l'éthique et la thélésiologie), les sciences dialegmatiques (glossologie, littérature, technologie, esthétique et pédagogie), les sciences ethnologiques (l'éthnologie, l'archéologie, l'histoire et la hiérologie-science des religions-) et les sciences politiques (la nomologie-science juridique-, l'art militaire l'économie et la politique). Pour cette classification je me réfère à Freund l, 1976, p. 21 à 26.

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Dans cette œuvre originale, c'est bien à une philosophie de l'histoire (proche de celle qui organisera pour partie la pensée hégélienne) à laquelle nous sommes conviés. Vico considère, reprenant en cela les conceptions antiques, que l'histoire est cyclique. Ainsi définit-il trois cycles fondamentaux successifs: - l'âge des dieux au cours duquel l'homme vit sous l'emprise du divin, des gouvernements théocratiques..., -l'âge des héros où l'on règle l'ensemble des problèmes par la force et la guerre et, enfin, - l'âge des hommes ou âge de raison au cours duquel les hommes entendent être les maîtres de leur destin. A ces différents âges correspondent des institutions et des types de connaissances et spécifiquement de science. Mais il y a plus dans ce texte fondateur. En effet, selon cet auteur à contre-courant (dans le siècle physicaliste des « lumières»), chaque science est son propre modèle: «verum ipsum factum », le vrai crée le vrai. Il ne peut donc y avoir, dans cette optique, une méthode scientifique globale et unique, mais une pluralité de méthode selon les temps et selon les champs explorés. On le verra plus loin que cette position est celle de tout le courant relativiste qui naîtra au début du XXème siècle (Freund J., 1973, p. 1621). Cependant, ce qui est finalement capital dans la pensée de Vico, c'est qu'il inaugure une perspective ethnologique et archéologique de l'épistémologie assez proche, somme toute, de celle qui sera, beaucoup plus tard, mise en oeuvre, notamment, par Michel Foucault (1966) et qui constitue, l'axe de référence de ce travail. Il est l'un des fondateurs d'un lignage, d'un système de réflexion auquel je me sens profondément rattaché. Foucault cependant ira beaucoup plus loin que G. Vico en renonçant même à l'idée de progrès de la raison. Une thèse récente de Bruno Pinchard La raison dédoublée (1993) s'intéressant particulièrement à La fabrica de la mente montre l'absolue originalité de l'œuvre de Vico qui crée, en une sorte de vision prémonitoire, toute la méthodologie des sciences anthropologiques modernes. Il est peut-être en ce sens le préparateur de pensées autoréflexives, d'intérêts émancipatoires de connaissance, pour reprendre le lexique habermassien. Vico, pourtant, sera quasi ignoré dans son siècle (on le comprend aisément) et c'est Michelet qui, en 1827, fera connaître son œuvre à l'intelligentsia. Vico, en tout état de cause est l'un des piliers qui sert de base à la naissance de la réflexion archéologique. Emmanuel Kant (1724-1804), d'un tout autre point de vue, est également la source d'une analyse critique de la connaissance.

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En effet, même si celui-ci se réfère davantage à une conception physicaliste des sciences qu'à une conception anthropologique, il observe clairement dans sa Critique de la raison pure (1781) que la philosophie n'a pas à nous faire connaître le monde, ainsi que le font les sciences, mais, au contraire, à nous révéler le fondement de la science dans l'esprit humain. Le texte le plus signifiant de Kant, dans la perspective envisagée, texte considéré même comme fondateur pas Michel Foucault est: «Was ist AufkHirung ? ». La position critique, ou du moins autoréflexive, est clairement exprimée ici. Un penseur des Lumières s'interrogeant sur ce qui fonde «les Lumières» constitue l'expression d'une mise à distance de sa propre situation temporelle. Elle témoigne d'un méta-positionnement critique. Elle définit les bases sur lesquelles pourront se formuler les différentes critiques kantiennes. Ces bases résident essentiellement pour Kant dans l'émancipation de la raison, son autonomisation, son autoréflexivité. La critique définit en conséquence la naissance, les formes et les limites de toute connaissance humaine en général. En ce sens, bien que l'on puisse aujourd'hui récuser totalement ses conclusions, cet auteur est l'un des penseurs déterminants dans la perspective d'une approche critique des sciences (et en conséquence des techniques et particulièrement de ces sciences et techniques appliquées au corps). Il est toutefois regrettable, mais il ne pouvait en être autrement à son époque, qu'il aboutisse à la conclusion que les seules sciences sûres sont les mathématiques et la physique alors que la critique rationnelle aurait pu ouvrir un chemin beaucoup plus fructueux et notamment à la notion de relativité absolue de la rationalité. Cependant, encore une fois, dans une perspective archéologique, la période qui voit l'avènement de la pensée kantienne permet facilement de comprendre que chez celui-ci se formalisent les prémices d'une science productrice de rendement, d'une science qui doit fonctionner de manière performante. En cela il ouvre peut-être l'épistémê organisateur de la quasi totalité du XIXème siècle et de la première moitié du XXème. Redisons-le pourtant, la position critique est proche de la position archéologique même si finalement elle ne se donne pas les moyens de ses ambitions en se focalisant sur la seule raison - non sur la totalité de la pensée (ce que fera Nietzsche) - et sur la croyance dans un progrès objectif de la rationalité. Près d'un demi siècle plus tard, avec des visées relativement proches, puisque positivistes, Auguste Comte (1798-1857) réactivera, dans le Cours de philosophie positive qu'il donnera en

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Sorbonne de 1830 à 1842, à la fois les conceptions kantiennes mais également d'un certain point de vue les visions de Giambattista Vico. Ce sont, bien entendu, dans la perspective choisie ici, moins ses conceptualisations visant à montrer la hiérarchisation des sciences des mathématiques à la sociologiel que la perspective historique qu'il développe, qu'il semble important d'analyser. Auguste Comte considère, en effet, que le monde de la connaissance est passé, historiquement, par des cycles de longue durée dont l'aboutissement est la science rationnelle de son époque. Comme on le sait, la première scansion est dite « théologique» : ce sont des divinités et des actions divines qui permettent à l'homme d'expliquer le monde. Le deuxième stade est décrit comme «métaphysique », c'est-à-dire que l'on explique le monde en se contentant souvent de mots (c'est la scolastique du Moyen-Age: «le pavot fait dormir parce qu'il a des vertus dormitives ») ou d'abstractions considérées (au XIXème siècle !) comme naïves sans rapport direct avec le réel. Le troisième temps correspond évidemment à l'avènement de la science positive. Il est l'âge « positif », l'âge de la raison. La physique en est le prototype conceptuel. Ainsi Comte conçoit-il la sociologie comme une physique sociale (idée qui sera largement reprise par Durkheim disant qu'il faut « traiter les faits sociaux comme des choses»). En fait, l'idée explicite qui transparaît derrière cette classification c'est celle d'un progrès éternel et mythique, très spécifique aux vision modernistes du monde. Si Auguste Comte, avait poussé au bout son analyse, son raisonnement rationnel il aurait pu
1 Auguste Comte (1939) considère que l'on peut hiérarchiser les sciences en fonction de leur apparition historique et de leur pertinence épistémologique, du moins dans un perspective positive de la connaissance: 1 Les mathématiques qui n'ont pas à faire à des objets réels mais seulement à des nombres. 2 L'astronomie qui a à faire à des nombres et à des objets réels sur lesquels on ne peut pas agir. 3 La physique qui a à faire à des nombres et à des objets infiniment variés et changeants sur lesquels nous pouvons agir et que nous pouvons ordonner en fonction de notre expérimentation. 4 La chimie ajoute à la complexité de la physique des réactions spécifiques et qualitatives. 5 La biologie ajoute à la complexité de la chimie le phénomène de la vie. 6 La sociologie fait intervenir en plus de tout cela l'élément humain.

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percevoir que la fonction de la science positive était peut-être de constituer une divinité de substitution pour rationalistes ou du moins un système re-ligieux de croyances. C'est-à-dire que les trois strates qu'il évoque ne doivent pas être vectorisées dans une perspective manichéenne et présento-centrique vers l'idée du mieux actuel et du progrès mais au contraire considérées comme des modes d'être différents de la rationalité, comme des systèmes cohérents et spécifiques de positivité. Cela sera développé plus loin. Auguste Comte, lui, ne peut pas réaliser ce pas car, imprégné de la logique de la modernité CA. Touraine, 1992), l'idée de progrès de la raison l'aveugle. Il reste, même si pour des raisons similaires à celles de Kant, dans l'aveuglement positiviste, elle ne peut alors aboutir, que c'est une vision historique ou généalogique de l'épistémologie, voire une perspective archéologique qui est ici esquissée, quand bien même les buts avoués en sont l'hégémonisme de la science positive et la substitution d'un monde laïque à un monde théologique. Il est, à ce moment de l'histoire, nécessaire de parler à nouveau, mais d'un tout autre point de vue que précédemment, de l'œuvre de Karl Marx. Il est évident que toute pensée critique et historique ou, a fortiori archéologique ne peut éluder cette philosophie de l'histoire que constitue la pensée marxienne. Pourtant, si le point de vue de K. Marx m'apparaît être totalement fondamental à bien des égards et notamment dans l'analyse des processus économiques et sociaux et, au sens large de la « praxis », il semble moins décisif dans la perspective d'une analyse épistémologique, dans la mesure où il reste relativement tributaire d'une conception positiviste de la connaissance. Notons cependant, que ses Manuscrits de 1844 précisent que: «dire qu'il y a une base pour la vie et une autre pour les sciences est de prime abord un mensonge. La nature en devenir dans l'histoire humaine - acte de naissance de la société humaine - est la nature réelle de l'homme, donc la nature telle que l'industrie la fait, quoique sous une forme aliénée, est la nature anthropologique véritable [...] l'histoire elle-même est une partie réelle de l'histoire de la nature, de la transformation de la nature en homme. Les sciences de la nature comprendront plus tard les sciences de l'homme aussi bien que la science de l'homme englobera les sciences de la nature: il y aura une seule science» (Marx K., 1973,