L'intuition existentielle

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De minutieuses analyses linguistiques mettent en évidence les deux apports fondamentaux de cette étude: la réflexion des Présocratiques et celle des auteurs bibliques fonctionne sur des bases communes, probablement d'origine proche-orientale, et le premier christianisme hébreu s'est constitué sur les mêmes principes rationnels, que les Eglises ont dû abandonner quand elles se sont converties à la culture hellénistique, au mépris de la parfaite logique initiale, celle de l'existant, YHWH, et de l'inexistant, 'adam.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296369092
Nombre de pages : 273
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L'INTUITION EXISTENTIELLE
Parménide, Isaïe et le Midras protochrétien

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6900-4 EAN : 9782747569002

Roland TOURNAIRE

L'INTUITION EXISTENTIELLE
Parménide, Isaïe et le Midras protochrétien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L 'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

Genèse de l'Occident

chrétien

AVANT-PROPOS

La présente étude est complémentaire d'un précédent ouvrage, Genèse de l'Occident chrétien. Elle tente d'établir quelles furent les bases du premier christianisme, en tenant compte du travail linguistique opéré par ses promoteurs sur les Ecritures hébraïques, selon les modes culturels en usage à l'époque. L'objet d'analyse se déplace donc vers l'Orient méditerranéen aux derniers siècles de l'ère ancienne, pour reconstituer une forme de pensée commune aux auteurs bibliques et aux théoriciens présocratiques. Elle met en œuvre les mêmes principes de travail: réexamen des textes anciens sans préjugé, critique des interprétations traditionnelles conformes à la logique élaborée dans la Grèce du cinquième siècle, inconnue des Eléates et des Hébreux. Les exégètes qui ont fondé la tradition moderne dès les premiers siècles chrétiens n'étaient plus en état de comprendre un langage disparu du fait des changements sémantiques. Dès lors l'erreur se pérennise faute d'une vérification minutieuse de l'écrit. Ainsi en est-il des vers 3 et 5 du second fragment de Parménide, dont toutes les traductions prétendent que l'obscurité révèle la profondeur philosophique. Une lecture différente, sans modification du texte, substitue un sens au non-sens. De même, un déplacement de virgule dans une épître dite de Paul suffit à rendre clair un locus desperatus. Mais, dans les deux cas, le consensus est infIrmé. Le regard des analystes perçoit seulement ce que permet le consensus. L'érudition en ce cas est la facilité. La foi érudite rend aveugle. L'histoire des sciences enseigne pourtant qu'une opinion unanime et séculaire peut être fausse. Une autre cause de confusion concerne la Bible, notamment le Nouveau Testament. La méconnaissance des procédés classiques de la qabalah, partout sollicités par les auteurs, conduit à se méprendre sur la portée de leur enseignement. Un exemple: le fait que le grec nomos, « loi », remplace deux mots hébreux de sens différent entraîne un contresens généralisé sur tout l'enseignement évangélique et épistolaire. La technique d'écriture utilisée nous donne la clé de significations ignorées des exégètes chrétiens à partir du second siècle, alors que la nécessité de l'expression ésotérique a été oubliée et que la transcription en grec a fait basculer la doctrine protochrétienne dans une culture étrangère. Traiter Parménide ou Jean l'évangéliste selon les critères de la raison moderne conduit à ignorer la rigueur d'un autre système de pensée sur lequel les innovations de la sophistique et la restriction aristotélicienne n'ont pu influer. On y perçoit une concordance

prélogiques si elles n'étaient soumises à une rationalité particulière. Elles affirment l'existant unique opposé au multiple inexistant, selon des formules propres à Parménide et Isaïe. De telles doctrines, formulées en l'absence d'abstraction, ne peuvent être comparées aux divers aspects de l'existentialisme moderne, qui démultiplie l'existence en l'attribuant à toute chose. On accède par leur entremise à un autre monde dont les contours échappent à notre réflexion ordinaire. La bibliographie renvoie aux textes analysés, dans leur langue d'origine si possible. Les traductions ici présentées donneront au lecteur non spécialiste l'occasion de comparer les originaux aux interprétations communément proposées. Des indications permettant de s'initier aux techniques d'écriture de l'Ancien et du Nouveau Testament ont été recueillies par Bernard Dubourg dans L'invention de Jésus (Paris 1987 et 1989). Sur Parménide, les ouvrages de Barbara Cassin, tout en se maintenant dans la tradition, proposent de judicieuses analyses. Dans la transcription du grec en caractères latins (italiques), les accents sont omis; l'esprit rude ainsi que l'aspiration des explosives sourdes et du rhô initial sont notés par un h : hoti, khristos, philos, theos, rhema ; êta est écrit e ; oméga, 0 ; iota souscrit de la graphie grecque est ici adscrit en caractère diminué dans la graphie latine. La transcription de l'hébreu tente de conserver l'aspect de l'écriture d'origine (un signe si possible pour chaque consonne hébraïque, sans redoublement des consonnes fortes), de manière à faire apparaître les procédés de l'exégèse numérologique et les impératifs de l'étymologie; par exemple, $adiq ne comporte pas le doublement du d correspondant au dages du daleth, afin de respecter la graphie de I'hébreu et de permettre la comparaison avec d'autres mots de même famille comme saducéen et sadokite. Le même modèle est utilisé dans la transcription de l'araméen. Toutefois, pour faciliter la lecture, les voyelles ont été restituées et simplifiées. Le Piireq(voyelle i) a toujours été maintenu avant ou après yod. En revanche, le waw vocalisé a été transcrit par des voyelles françaises: 0, ou. Quand le procédé numéro logique n'est pas sollicité, un certain nombre de termes hébreux ont été écrits selon telle ou telle graphie d'usage. Le tableau suivant résume ces règles de transcription. aleph: beth: gimel : daleth : he : waw : zayin : het: teth : yod: kaph : lamed: mem: nun: samekh : ayin : phe: tsade : qoph : resh : sin (shin) : taw :

b g d h w, 0, ou z
Pi

m n s p $ q r

t y k

s
t

Le nom de Palestine est employé par opposition à la diaspora israélite, sans considération d'époque, pour désigner l'ensemble de la Judée, de la Samarie, de la Galilée

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et des territoires limitrophes: de l'Iturée au sud de la mer Morte, de la Méditerranée au désert de Syrie. Des noms modernes désignent quelquefois des réalités géographiques anciennes. Les termes hébreu et israélite s'entendent toujours de l'ensemble du peuple reconnaissant le Pentateuque: Juifs ou Judéens, Samaritains et Galiléens. Certaines acceptions peu habituelles doivent être précisées. Ainsi, le « yahwisme » sera le nom donné à l'idée de l'existant unique opposé à l'inexistant, conception distincte du monothéisme, apparue en milieu hébreu sans doute vers les temps de l'exil babylonien. Le terme « catholique» représente ici la doctrine établie par l'Eglise novatrice de Rome, placée sous la tutelle du pouvoir impérial à partir du second siècle, que l'on a prétendu imposer à la communauté de la Ville et à toutes les Eglises. Le « néochristianisme », religion issue de cette doctrine, serait peut-être plutôt un contrechristianisme, comme on dit Contre-Réforme, contre-révolution ou contre-proposition. On entendra par «protochristianisme» la doctrine primitive issue de la réflexion hébraïque dont des traces sont visibles dans le Nouveau Testament. L'adjectif « qumrânien » est appliqué à l'ensemble des écrits découverts dans les grottes proches de Qumrân, appelés manuscrits de la mer Morte, et à la globalité idéologique dont ils rendent compte par-delà leur disparité. Il ne concerne pas telle ou telle secte qui aurait produit ces documents. L'adjectif «jacobite» est pris dans un sens particulier. Il qualifie seulement ce qui se rapporte à Jacques le Juste, à sa doctrine supposée et à la première Eglise de Jérusalem pendant son ministère mais aussi après sa mort. Le mot remplace l'expression «judéochrétien» dont l'emploi paraît inadéquat. Enfin, après les analyses textuelles qui constituent l'essentiel de ce travail, une hypothèse est avancée pour tenter d'expliquer la rapide promotion de l'Eglise romaine, dès la fin du premier siècle, en attribuant à Flavius Josèphe un rôle occulte dont toutefois aucun témoignage ne fait mention.

1 DEUX INTERPRÉTATIONS INCOMPATIBLES

Le présent ouvrage propose une interprétation nouvelle du Poème de Parménide, fondée sur une étude du verbe être grec (einai) qui lui restitue son sens antique. Voici comment cette interprétation contredit l'ancienne. L'interprétation classique On identifie le verbe einai à nos verbes être ou exister, qui incluent dans la notion abstraite d'existence la notion concrète de mouvement. Dès lors, le mouvement ne nuit pas à l'existence, puisque, selon les conceptions modernes, vieilles toutefois de mille cinq cents ans, tout ce qui existe, anÏIl1al,végétal, minéral, particules, existe dans le mouvement. La notion de stabilité dans l'existence est reléguée dans l'abstraction, loin de l'existant. On distingue par là deux Voies dans le Poème. - La première serait celle de l'être, Voie de la vérité. - La seconde, celle du néant, Voie de l'erreur. Certains se sentent tenus d'admettre une hypothétique troisième Voie, qui unirait l'existence et le mouvement. L'exégèse traditionnelle, à deux ou trois Voies, induit des impasses et des non-sens dont toute traduction du Poème est infestée. L'interprétation ici proposée (première présentation) Si l'on rend au verbe einai son sens antique véritable, il en va autrement. Ce verbe, notamment dans son usage philosophique, exprimait de manière obvie la stabilité. Les deux Voies prennent alors des significations toutes différentes. - La première oppose l'être stable au non-être instable: c'est la vérité. - La seconde mêle l'être stable au non-être instable: c'est une erreur. La Voie de la vérité sépare absolument ce qui est hors du mouvement et ce qui est mouvement sans régularité: l'existant immuable d'une part; d'autre part, le monde en mouvement, appelé inexistant. La Voie de l'erreur associe la stabilité au mouvement dans son image la plus évidente, celle des mouvell1ents sidéraux réguliers (c'est la science des astronomes et des physiciens d'Ionie comme Thalès et Anaximandre), et dans son prolongement

philosophique (Ie mouvement héraclitéen qui discerne un ordre global au-delà des mouvements particuliers). Toutefois, einai archaïque ne dissocie pas exister et possibilité d'exister. L'unique existant stable est aussi l'unique possible. Nous aurons à conclure, à propos de l'image du damier d'Héraclite, que possible et stable sont même chose dans une vision globale. Parménide confond ces deux notions que l'on a ensuite distinguées. Faute de reconnaître cette confusion initiale, beaucoup d'analystes sont demeurés dans l'erreur de traduire dans son Poème esti par « il est possible », ce qui dénature sa pensée. En effet, dans le second fragment la Voie de l'erreur n'est pas présente à la fois aux vers 3 et 5 : cette redondance n'aurait aucun sens.

2 LA BASE DE LA DÉMONSTRATION PARMÉNIDIENNE

Le secondfragment du Poème de Parménide (deuxième présentation) La totalité du raisonnement parménidien est contenu dans le fragment 2 dont voici la translittération.
1. ei d' ag' egan erea, komisai de su muthon akousas 2. haiper hodoi mounai dizësios eisi noësai : 3. hë men hopas estin te kai has ouk esti më einai 4. peithous esti keleuthos (Alëtheiëi gar opëdei) 5. hë d' has ouk estin te kai has khrean esti më einai 6. tën dë toi phraza panapeuthea emmena tarpon ,. 7. oute gar an gnoiës to ge më eon (ou gar anuston) 8. oute phrasais.

Analyse du second fragment L'impossibilité de la seconde Voie d'étude, celle des physiciens et d'Héraclite, est démontrée dans le Poème parménidien par une réduction à l'absurde de forme archaïque contenue dans les vers 3 et 5 du second fragment, exprimée par les quatre formules: A. esti B. ouk esti më einai C. ouk esti D. esti më einai Le parallélisme inversé est évident, puisque, si l'on met en réserve les deux më einai, il reste: A. esti B. ouk esti C. ouk esti D. esti Il faut évidemment dissocier le dernier esti du mot khrean qui le précède; khrean est ici employé, comme fréquemment ailleurs, sans son verbe être, afin d'éviter la confrontation de deux esti : khrean esti esti më einai. La traduction schématique sera donc: A. existe B. n'existe pas C. n'existe pas D. existe

Si l'on remplace notre verbe exister, inadéquat, par son sens vrai (<< stable »), le schéma devient: A. stable B. instable C. instable D. stable Enfin, en réinsérant khreon et en complétant la formule de la réduction à l'absurde: A. si stable, B. alors instable == instable C. mais si instable, D. alors nécessairement (khreon) stable == instable On pourra traduire comme suit l'ensemble du second fragment; « existe stable» y est choisi, faute de mieux, pour rendre le verbe grec esti, troisième personne du singulier sans sujet; de même « n'existe pas stable» rend la négation ouk esti. Esti, employé comme un nom, signifie le stable ou existant (et l' exister stable), et désigne ce qui n'est pas affecté par le mouvement, tandis qu' auk esti signifie l'instable ou inexistant (et le non-exister), et désigne tout ce qui est susceptible de mouvelnent, autrement dit ce que nous appelons les existants.
1. Eh bien donc je dirai (toi qui m'écoutes, accueille mon propos) 2. quelles sont les seules Voies d'accès à la pensée. 3. L'une: « existe stable » « n'existe pas » est instable. " 4. C'est là le chemin de la persuasion car il suit la vérité. 5. L'autre: « n'existe pas stable » nécessairement « existe » est instable. " 6. Celle-ci, je l'affirme, est un sentier tout à fait inconnaissable 7. car tu ne pourrais connaître l'inexistant, c'est impossible, 8. et tu ne saurais l'exprimer.

Et pourquoi ne peut-on connaître et exprimer l'inexistant? La réponse est donnée sans tarder au fragment 3 : car penser et exister stable sont identiques. Penser, moyen de la connaissance, ne peut s'appliquer qu'à l'exister stable, et n'a pas accès à l'inexistant instable. L'absence de déduction

La contradiction contenue dans la proposition 0 (stable

==

instable) conclut la

réduction à l'absurde, qui montre que l'introduction de la régularité dans le mouvement, ou du mouvement dans la régularité, conduirait à admettre une incohérence logique selon les principes de consistance et du tiers exclu. On ne peut comprendre la démonstration parménidienne que si l'on n'y cherche pas un raisonnement déductif. La déesse qui enseigne le poète ne démontre pas, elle affirme. Par exemple, on ne peut dire que la proposition D est la conséquence de la proposition C, et khreon n'a pas ici le sens consécutif qu'il peut prendre plus tard: « il en résulte nécessairement que... ». Parménide met l'accent sur le fait que l'observation montre nécessairement la stabilité réelle du mouvement sidéral apparent. C est la thèse ionienne: tout ce qui existe est en mouvement; D est le constat d'incompatibilité: si ce qui

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existe est stable, selon le sens du verbe einai, et si ce qui existe est en mouvement, selon les physiciens, alors le stable serait instable. La physique ionienne est donc erronée. Le procédé mis en œuvre consiste en A et C à présenter le verbe seul, puis en B et D à le dédoubler. En A et C, einai employé seul contient implicitement la stabilité ou l'instabilité, mais en B et D le dédoublement esti-einai rend explicite la stabilité contenue dans esti et l'instabilité contenue dans auk esti. A. stabilité implicite B. instabilité explicite C. instabilité implicite D. stabilité-instabilité explicites. B fait apparaître une tautologie, forme primitive de la déduction: l'instable est instable. D fait apparaître la contradiction: le stable serait instable. Par conséquent, seule la première Voie (le stable est stable, l'instable est instable) est vraie. La conclusion est « stable t instable» sans contact possible de l'un à l'autre. Aucune traduction française ne peut restituer le parallélisme du grec, car dans einai la stabilité est implicite, tandis que dans exister l'instabilité est implicite. Ainsi, de même qu'en B la tautologie « instable = instable» est explicite, en D la contradiction « stable = instable» l'est aussi, ce que le français ne peut rendre puisque le verbe exister n'implique pas la stabilité. Parménide emploie judicieusement la négation auk devant l'indicatif esti et la négation /në devant l'infinitif einai, puisque par l'infinitif l'hypothèse est posée et que par l'indicatif elle est résolue: si l'on suppose l'inexistant, dès lors l'inexistant est aussi l'instable. Ce pseudo-raisonnement en parallèle inverse est formel, puisqu'il n'est pas déductif. On pourrait le dire sophistique, selon nos critères, si les règles de la sophistique avaient été dès lors inventées. Il fonctionne sur une base linguistique, comme beaucoup de raisonnements futurs, sophistiques et platoniciens, par un jeu de mots, ici le verbe einai et la négation auk. En déplaçant la négation, Parménide met en évidence non pas la conséquence nécessaire d'un raisonnement qui n'existe pas, mais l'inconséquence des physiciens qui affirment que le monde participe à la fois au stable et à l'instable. La première consécution (A ---+ B: si le stable est stable, alors l'instable est instable) n'est pas déductive, car le rapport qui la soutient n'est pas temporel (on peut l'inverser) 111ais oppositionnel: affirmation du présupposé que le stable et l'instable n'ont aucun point de contact.

La seconde consécution(C ---+ D : si l'instable est instable,alors nécessairementle
stable est instable) n'est pas davantage déductive, puisqu'elle repart du présupposé pour affirmer que l'existant stable, selon cette seconde hypothèse, est alors qualifié contradictoirement d' instab le ; et, si le stab le est appelé instable, c'est que le stable existe indépendamll1ent de l'instable. Par conséquent, I'hypothèse présentée implicitement en C (l' instab Ie est instab le) contient impIicitement la proposition « Ie stab Ie est stab Ie ». L'absence de lien consécutif entre C et D conduit Parménide à forcer l'insert de khreôn pour affirmer l'évidence. Ce type de démonstration est lui-même en son entier une tautologie, puisque la conclusion « stable t instable» est déjà le présupposé. Ce n'est pas un procédé étonnant pour l'époque. Ce poème, comme toute la production philosophique antérieure ou contemporaine, ne contient aucune déduction, par conséquent aucune chaîne déductive

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analogue à celles que Platon attribue aux raisonnements de Parménide dans les hypothèses du dialogue homonyme. Le procédé de déduction, qui est un artefact, a été ébauché et mis au point du vivant de Socrate, par des sophistes, pour persuader du vrai ou du faux, avec l'avantage, pour la mauvaise foi, que dans la chaîne déductive favorisée par la forme dialoguée il suffit d'un maillon faux qui passe inaperçu pour que l'erreur se propage ensuite. Il convient donc de bien se replacer dans la problématique de l'époque. Les physiciens d 'Jonie avaient affirmé la régulation de l'instable par le stable en exposant les résultats des observations mésopotamiennes: les mouvements sidéraux sont apparemment réguliers. Parménide, comme Xénophane, part d'un autre constat: la pensée ne peut analyser et expliquer le mouvement et le temps. Il faut donc que la pensée et le stable d'une part, l'instable de l'autre, soient dans l'impossibilité de communiquer. L'assise des
affirmations parménidiennes est contenue dans le fragment 2 : stable

t- instable,

et l'objet

de la démonstration est révélé dans le fragment 3: pensée = stable L'argumentation de Zénon tend ensuite à prouver la vérité du fragment 3.

t-

instable.

Entorse à la grammaire Les quatre formules (A : esti; B : auk esti më einai; C : auk esti; 0 : esti më einai) ne sont pas syntaxiques. On doit les considérer formées de sèmes isolés signifiant, dans le concret, la stabilité et l'instabilité, ce qui justifie les anacoluthes expressives des deux vers: hapos / estin, hos / auk esti, has / estin, has / khrean / esti. Khrean n'a d'autre sens que celui d'un adverbe: « nécessairement », qui annonce le terme du raisonnement en quatre parties et la conclusion incohérente. On distinguera trois sèmes dans la démonstration: sème a : esti sème bl : auk esti sème b2: mè einai ainsi répartis: vers 3 : a ~ (bl = b2) vers 5 : bl ~ (a = b2) La différence entre bl et b2 vient de ce qu'auk esti, comme esti, est une affirmation alors que më einai est une hypothèse: supposons « ne pas être = n'est pas» : tautologie; supposons « ne pas être = est » (ou le corollaire « est = ne pas être») : contradiction. Quand l'hypothèse est vérifiée, en B, nous obtenons l'identité entre bl et b2, tandis qu'en 0 l'identité entre a et b2 est démentie, et, par l'assimilation de b2 à bl, l'identité entre a et bl est démentie aussi. La conséquence en est: a t- b2

at- bl
~

at-b

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La subtilité de la réduction à l'absurde joue sur l'identification de l'hypothèse b2 à la proposition bl. Fragment 3 To gar auto noein estin te kai einai : comprendre et exister stable, c'est même chose (on ne comprend que le stable). Noein au présent est un inchoatif. Les grammairiens qui récusent comme anachronique la construction de noein et d'einai sujets d'estin se trompent, pour au moins deux raisons: 1°) quand Parménide a besoin de rompre la construction normale, il n 'hésite pas, comme quand il traite esti en substantif; 2°) ici, il ne peut faire autrement puisque jamais il n'emploie les abstractions « existence» ou « pensée », mais des infinitifs ou des participes présents exprimant le concret de l'existant ou du penser, parfois avec l'article. Il convient de le répéter, le sens « il est possible que... » pour einai, attesté dans les Poèmes homériques, paraît toujours associé dans le Poème de Parménide au sens « exister stable». Cette hypothèse sera étudiée plus loin dans la réduction à l'absurde du paragraphe Impossible impossible. Ce vers est incomplet: cinq pieds dans I'hexamètre. Quand Proclus le cite, il y insère ekei : Tauton estin ekei noein te kai einai, ou : tauton d' estin ekei noeein te kai einai. La première forme est fautive pour la prosodie, la seconde est exacte, mais il manque toujours un pied. Ekei pourrait se rapporter à ce qui a été dit auparavant, ou est-ce un ajout de Proclus qui renverrait au Poème de Parménide? Or le fragment 3 peut être directement rattaché au fragment 2 sans inconvénient ni pour la prosodie ni pour le sens: Oute phrasais; to gar auto noein estin te kaf einai : six pieds, hexamètre régulier, dactyle, dactyle, dactyle, spondée, dactyle, spondée final. Les deux derniers mots du fragment 2, oute phrasais (ni l'exprimer), sont en effet le début d'un vers laissé en suspens. La fin du fragment 2 et le fragment 3 pourraient alors se traduire de la sorte: [la seconde Voie d'étude] est, je l'affirme, un sentier tout à fait inconnaissable car tu ne pourrais connaître l'inexistant, c'est impossible, ni l'exprimer, car penser et exister stable sont identiques. » La pensée ne peut comprendre l'inexistant, mais seulement l'existant. Proclus aurait alors cité un manuscrit dans lequel ekei, adverbe de lieu, renverrait au début du fragment 2, où Parménide affirme que l'existant est stable. Tout est dit Dès le fragment 3, tout est dit. La suite du Poème se borne à affirmer encore et encore la conclusion « penser = stable f. instable» sans y apporter quelque nouveauté, car, de fait, cette conclusion est déjà formulée par anticipation dans le fragment 1,28-32 (la déesse s'adresse au poète). 28. ... Tu dois tout apprendre: 29. le cœur inébranlable de la vérité pareille à un cercle parfait,

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30. mais aussi les opinions des mortels, qui ne comportent

aucune vérité fiable.

C'est la Voie de la vérité, qui désigne la vérité et l'erreur.
31. Toutefois tu apprendras aussi ceci: comment l'apparent multiple instable (ta dokounta) 32. par nécessité est apparemment (dokim8s) stable, rassemblant toutes choses en un tout.

C'est la Voie de l'erreur, qui prétend concilier stable et instable en une seule réalité, première allusion du Poème au mouvement sidéral régulier. L'expression ta dokounta représente l'opinion fondée sur les apparences de mouvement et de pluralité sensibles, et dokim8s ne peut faire ici allusion au réel, car cet adverbe reprend étymologiquement le sens de dokounta et de doxa: l'apparence qui produit l'opinion. Toutes choses (le pluriel panta) semblent rassemblées en un tout singulier (dia pantos per8nta), ce qui produit l'illusion que le 111ultiplemouvant est régi par l'un immobile. Zénon entendra prouver que la pensée ne va pas de l'un immobile au multiple mouvant. La méthode parménidienne Puisque tout est dit dans les trois premiers fraglllents, la pensée de Parménide s'arrête là, car, ignorant la déduction, elle n'est pas linéaire. Comprendre comprend le stable et ne comprend pas l'instable. Si comprendre est identique à stable, le comprendre ne peut pas plus progresser que le stable. On observe donc dans le Poème, au lieu d'une avancée méthodique fondée sur un artefact déductif, un procédé naturel tout différent: une démarche qui permet d'examiner des séries de contestations pour les rejeter et revenir chaque fois à la position centrale « penser = stable :f instable », les hypothèses adverses étant disposées en impasses rayonnant autour d'un seul endroit. L'image est celle des rayons d'une roue ou des branches d'une étoile: procédé radial et non processus, prospection sans progression, puisque l'on en revient toujours au départ: c'est la dizésis dont la déesse avertit au fragment 5 en ces termes: ... Ce m'est indifférent, par où je con1mencerai : car j y reviendrai encore. A titre de comparaison, l'Odyssée est le cercle qui ramène au départ. Son thème, c'est telos, l'accomplissement après l'errance. La prospection rayonnante des impasses, pratiquée déjà en 6,3-4, constitue le fragment 8 du début au vers 21. C'est aussi la méthode attribuée par Platon à Parménide dans les neuf hypothèses du dialogue homonyme, étoile à neuf branches: sa formulation impose aussi de réaffirmer de façon plus ou moins précise, plus ou moins développée, la position centrale « penser = stable :f instable ».

3 RÉAFFIRMA TIONS

Fragment 4 1. Observe comment les choses absentes sont solidement présentes pour la pensée: 2. car tu n'empêcheras pas l'existant d'être en cohésion avec l'existant, 3. ni comme s 'il était partout entièrement dispersé selon l'ordre de l'univers, 4. ni comme s'il se tenait rassemblé (sunistamenon).

Sunistamenon suppose la réunion des parties: on est dans le multiple, et le multiple est mouvement (schéma héraclitéen : dès que sont deux, ils peuvent échanger leur place). Les deux derniers vers se rapportent à l'inexistant, dispersé en apparence, rassemblé pour la pensée. Mention évidente de ce que l'on prend parfois pour une troisième option, et qui est la seconde Voie, conciliation du stable et de l'instable: impossible, puisque l'existant est en cohésion avec l'existant, ce qui est dire que l'existant n'est ni multiple ni mouvementé. Affirmation sans démonstration.
Fragment 6 1 a. JI y a nécessité de dire et de penser qu'il existe en tant qu'existant stable. 1 b. Car « existe» est stable, 2 a. mais nullement « n'existe pas» : 2 b. voilà donc ce que j'ordonne de comprendre. 3. En effet écarte d'abord ta pensée de la première Voie de prospection, 4. puis de la seconde, celle que des mortels ignorants 5. se forgent, ces cervelles bigles: car l'imbécillité en leurs 6. poitrines conduit leur esprit à divaguer; ils sont entraînés, 7. aveugles, sourds, stupides, gens sans discernement, 8. pour lesquels « être en mouvement régulier» et « être instable» sont dits identiques 9. et différents à lafois : or c'est le chemin de toutes choses qui tourne en rond

Au vers 1 a, eon n'a pas d'article parce qu'il est verbe au participe et attribut de l'objet emmenai.

Car « existe» est stable, mais nullement « n'existe pas», pour traduire esti gar einai méden d'ouk estin (1-2). PanTIénide répète esti et ouk esti au sens d' « existe stable» et «n'existe pas stable », traités comme des noms chaque fois qu'il retourne à la proposition initiale de 2,3-5. Si l'on entend ainsi esti et ouk estin, ce sont alors deux accusatifs sujets de l'infinitif einai, et ces deux propositions infinitives sont reprises en apposition par le pronom ta comme objets de phrazesthai: « existe» existe stable (esti einai), mais nullement (méden de) « n'existe pas» (ouk esti) : voilà ce que j'ordonne (ta anoga) defaire comprendre (phrazesthai). Le groupe 1 b - 2 a doit être rattaché à 2 b. Cette construction conforme à la grammaire fait de méden un adverbe de négation, usage dont voici trois exemples. 1°) Hésiode, Le bouclier 98. Méden hupoddeisas ktupon Areos androphonoio, nullement effrayé par le vacarme d'Arès tueur d'homme. 2°) Eschyle, Prométhée 72. Dran taut 'anagké, méden egkeleu' agan, je le fais, c'est la nécessité, ne me presse en aucune manière, ce serait inutile. 3°) Platon, Le politique 280 a. Huphantiké ... méden diapherein plén onomati, que le tissage ... ne diffère en rien, sinon par le nom. Quatre possibilités pour pallier la lacune des manuscrits à la fin du vers 3. - Krine ou krinou (cf 7,5) :juge d'abord avec discernement de cette première Voie de prospection (puis de la seconde...). Mais la prosodie serait fausse. - Eirgo: je t'écarte de cette première Voie. On se demande alors pourquoi la déesse refuse sans explication la Voie de la vérité. - Eirge, ce qui donne: protés gar s' aph' hodou tautés dizésios eirge, écarte-toi en effet de cette première Voie d'étude.

- Eirge noéma, en supprimantl'inutile démonstratiftautës et en remplaçants ' par
t', ou en le supprimant aussi (deux options attestées dans certains manuscrits) et la prosodie est sauve: protës gar (t') aph' hodou dizésios eirge noëma, en effet, écarte ta pensée de la première Voie de prospection. Au cas où l'on supprime t', alpha de gar est long par effet de (1) au sens grec, ou d'arsis au sens latin et moderne, devant deux brèves, pour thesis produire le dactyle. Ce serait une préfiguration presque textuelle de 7,2, qui est peut-être un arrangement de Platon et une reprise de 6,3. Les deux premiers vers du fragment 7 sont cités par Platon de manière étrange, car le pluriel d'eon (më eonta, les inexistants, au second vers) n'est pas d'usage ailleurs dans le Poème, et ne correspond guère à la pensée de PanTIénide qui n'oppose pas des inexistants pluriels à l'existant unique, mais seulement l'inexistant à l'existant. Une confusion s'est certainement produite en ce vers 6,3, peut-être à cause de la présence de ce t'ou s' : si s' a été entendu comme objet du verbe eirgo, noëma devenait alors superflu et devait être remplacé par tautës pour la prosodie. Peut-être aussi la thésis de gar n' a-t-elle pas été bien comprise, et l'on a ajouté t' ou s'après gar en croyant remédier à un supposé défaut prosodique. Car, pour dire « écarte-toi », le grec aurait plutôt utilisé l'impératif moyen, qui entrerait aussi bien dans la prosodie. Quoi qu'il en soit, au cas où les deux premiers vers du fragment 7 auraient été manipulés par Platon, la répétition d' eirge noéma en 6,3 et 7,2 a pu conduire des copistes à douter de 6,3, car la mutilation de ce vers est incompréhensible.

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Si l'une de ces trois dernières propositions est acceptée, on a alors un exemple typique de dizesis, mise à l'épreuve des hypothèses. Ici, le choix oppose les deux Voies: - vers 3, écarte d'abord la Voie de vérité (et examine de qui en résulte) ; - vers 4 : écarte ensuite l'autre Voie (et examine encore ce qui en résulte). Ce qui en résulte est précisé dans les vers 5-9 : sottise et folie dans la seconde Voie. La première Voie, par élimination de l'autre, subsiste seule, d'après le principe du tiers exclu: de deux propositions contradictoires, une est vraie. Cette sorte d'expérimentation hypothétique est normale dans un tel système de pensée: ainsi, dans le dialogue homonyme de Platon, Parménide propose neuf hypothèses qui toutes concluent à la contradiction (2). Ce qui importe, c'est qu'ici la polémique vise ouvertement ceux qui voient deux en un quand ils confondent mouvement régulier (pelein) et mouvement désordonné (ouk einai), car ils croient observer une chose (le mouvement) identique à soi et différente de soi: entorse au principe d'identité. L'attaque portée contre la physique ionienne se précise donc en 6,8 par l'emploi du verbe pelein, compris toujours à tort comme un synonyme d'einai. Or ce verbe, loin de signifier la stabilité, est, ici comme en poésie homérique, verbe de mouvement. Parménide l'emploie cinq fois (6,8; 8, Il,18,19,45) pour signifier un mouvement régulier et permanent, celui des révolutions célestes: le chemin de toutes choses qui tourne en rond (6,9). Il reproche aux physiciens de considérer ces déplacements comme stables par régularité et instables par mouvement, existant et n'existant pas: voilà pourquoi l'intelligence de ces gens-là est bigle. Or, selon Parménide, nous vivons dans le mouvement mais nous ne pensons pas le mouvement, nous vivons le non-exister mais nous pensons l'exister. Si ce chemin de toutes choses qui tourne en rond est donc de toute évidence la révolution apparente des fixes, l'allusion porte sans doute aussi sur les révolutions apparentes du soleil, de la lune et des planètes. Ces phénomènes récurrents et permanents feront l'objet dans le présent ouvrage d'une analyse particulière, car ils sont au centre de la problématique des Eléates et de tous les philosophes, physiciens et astronomes grecs. Ils concernent les problèmes relatifs au temps et à l'espace, qu'ils ont tenté parfois de résoudre par le thème de l'Eternel Retour. Fragment 7
1. Que l'on n'impose jamais ceci: « les inexistants sont stables ». 2. Mais toi écarte de cette Voie d'étude ta pensée, 3. et que l'habitude répétitive ne te contraigne pas, en suivant cette Voie, 4. à te servir d'un œil n1alvoyant, d'une ouïe bruissant de rUlneurs, 5. d'un langage (glossa). Juge selon la raison (logos) l'argument polémique 6. tiré des propos que je viens d'énoncer.

La difficulté résulte ainsi, au premier vers, du pluriel «les inexistants». Car Parménide voit partout ailleurs un inexistant singulier qu'il distingue de l'existant un. L'inexistant est singulier parce qu'il n'est divisible, et donc multiple, qu'en apparence. Peut-être Platon, seul citateur de ce fragment (3\ en a-t-il modifié, ou reconstitué, ou inventé

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le début pour le relier intelligiblement à ce que nous appelons le fragment 6. L'affirmation sans démonstration y est toujours la même: « stable t- instable ». L'essentiel de ce fragment tient au vers 5, où le langage (glossa) est nettement opposé au logos. Le langage, analytique, n'a pas prise sur l'existant indivisible qui échappe à l'analyse. Ce constat sera, avec Damascius, la conclusion d'un millénaire de prospection platonicienne: un n'est pas analysable puisqu'il ne peut devenir deux par division. Le langage est langage de l'erreur des sens déconcertés par le multiple. Dans ces conditions, le logos est le propre de Parménide, qui n'analyse pas l'existant et ne décompose pas le penser en déductions, mais présente des arguments qui détruisent les analyses adverses par une contre-analyse. Le procédé préfigure l'argumentation de Zénon, qui utilise une loi dérivant abusivement du tiers exclu: si l'analyse élimine les hypothèses adverses, demeure alors l'hypothèse non démontrée que l'on ne peut analyser puisqu'elle échappe à la division. L'analyse porte sur la connaissance du multiple et achoppe sur la connaissance de l'un: c'est la technique de démonstration négative que Parménide propose et que Zénon emploie systématiquement. Le logos est donc, dans l' éléatisme, le choix permettant de démanteler la fausse pensée analytique par une contre-analyse qui ne peut porter que sur le divisible (le multiple) sans accéder à l'existant indivisible. Le premier usage du logos dans le Poème est, au fragment 6, le dilemme introduit par eirge (vers 3-4) : si tu oblitères la première Voie, puis la seconde, il en ressort que la première est affirmative et ne peut s'analyser, tandis que la seconde est analysable mais que l'analyse la détruit. Le logos ne peut être analyse ni déduction dans la quête de l'existant un, toutefois Parménide s'appuie sur une technique d'analyse éliminant la Voie du multiple pour affirmer l'autre qui dès lors tient debout toute seule. C'est ce qu'il appelle « argument polémique» (poludërin elegkhon, 7,5), argument qui départage deux thèses contradictoires en détruisant l'une, forme de raisonnement archaïque à double fondation: 1°) exclusion d'une tierce Voie; 2°) élimination d'une des deux autres Voies par l'analyse. Subsiste sans autre démonstration la Voie indestructible puisque c'est celle de l'unicité. Par la suite, logos perd son sens global et devient, notamment pour l'Académie et le Lycée, un ensemble d'arguments fondés sur les principes logiques peu à peu mis au point, voire un seul argument. C'est le cas dans le Parménide de Platon 142 a : « s'il faut en croire cet argument », ce logos étant alors une suite déductive d'où il ressortirait que l'un serait divisible et n'existerait pas stable. L'opposition affirmée ici entre logos et langage s'amenuise donc sans cesse hors de l' éléatisme, puisque l'analyse dialectique et la déduction tendent à dégager des réalités intemporelles et ainsi à diviser l'existant en principes unitaires distincts. La réfutation apportée par 7,1, telle que Platon la rapporte, s'applique seulement à la proposition « l'inexistant est stable », ce qui signifie que le mouvement n'a pas sa propre régularité. La coupure se situe bien entre le non-mouvement et le mouvement, lequel appartient entièrement à l'inexistant. En revanche, ce qui est stable dans le mouvement apparent appartient en totalité à l'existant, identique au penser, et ne se comprend que stable et un. La philosophie grecque cherchera en vain à expliquer comment la réalité stable peut sous-tendre le mouvement régulier.

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Fragment 8,1-21 : le champ des hypothèses
1. ... Une seule proposition de Voie 2. subsiste: « existe stable ». Sur cette Voie, il y a 3. un grand nombre d'évidences: l'existant existe sans entrer dans le devenir ni en sortir, 4. entier, d'une seule consistance, inébranlable et complet. 5. Jamais il n'existait ni n'existera, puisqu'il existe maintenant, homogène, 6 a. un, continu. 6 b. En effet, quelle entrée en devenir lui chercheras-tu, 7. croissant comment, au dépens de quoi? Je ne te permets pas de dire 8 a. ni de penser « au dépens de l'inexistant » : 8 b. impossible de dire ou de penser 9 a. « existe stable » comme équivalent de « n'existe pas stable ». 9 b. Quelle nécessité l'aurait donc 10. tôt ou tard incité à se développer, commençant à partir du rien? 11. Ainsi est-il établi par nécessité soit qu'il existe en mouvement absolument stable, soit qu'il n'existe pas du tout, 12. mais jamais non plus aucune force crédible n'autorisera qu'à partir de l'instable 13 a. entre en devenir rien de plus (que de l'instable). 13 b. En raison de quoi Dike ne lui a permis 14. ni d'entrer dans le devenir ni d'en sortir en relâchant les liens, 15. mais au contraire elle le maintient. Le dilemme à ce sujet réside en ceci: 16. « existe stable» ou « n'existe pas stable ». On a donc décidé, comme par nécessité, 17. d'abandonner la Voie qu'on ne peut ni penser ni dire, car ce 18. n'est pas une Voie de vérité, tandis que l'autre, en mouvement régulier, existe réelle. 19. Mais comment le stable serait-il ensuite en mouven1ent régulier? Comment serait-il entré en mouvement? 20. Car s 'il est entré en devenir, il n'est pas stable, non plus si un jour il devait être stable. 21. Ainsi l'entrée en devenir et l'inconcevable sortie du devenir sont abolies.

Rétrécissement progressif du champ de l'examen. Les deux premiers vers réduisent le raisonnement à la seule formule (muthos) utile et nécessaire: esti, au lieu des deux considérées d'abord: esti / auk esti. Eti signifie ici: en définitive. Au vers 9 a, hopos : « comme équivalent de », Parménide affirme l'absolue opposition du stable et de l'instable. Le vers 16 réitère l'alternative exposée par la première Voie (ou bien... ou bien: stabilité et mouvement sans point de contact). C'est le passage du Poème le plus malaisé à interpréter. Au premier abord, il n'est fait que de répétitions, fausse impression qui vient de ce que l'ordre de la pensée n'est pas déductif et progressif, mais aléatoire, chaque hypothèse étant examinée à part. Les répétitions sont les retours successifs au centre, autrement dit à l'affirmation « stable f. instable» ; chaque hypothèse parcourt une direction différente avant d'être abandonnée: prospection en étoile, comme dans le Parménide de Platon. Le verbe pelein, entrer ou être en mouvement régulier, et employé ici trois fois, aux vers Il, 18 et 19. Le traduire seulement par exister ou être rend ce texte incolllpréhensib le.

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D'autre part, il est fait mention de «signes» ou de «preuves» (semata). Ces preuves qui n'en sont pas énumèrent simplement non des attributs de l'existant, car l'existant n'en a pas, mais des synonymes de l'existant qui font image pour la glossa par contraste avec l'inexistant multiple, instable, incohérent, etc. Dans cette forme de pensée, qui ne peut dire l'existant parce qu'elle ne peut l'analyser sous peine de le rendre inexistant, il faut le décrire négativement (par des termes parfois affirmatifs) en l'opposant point par point à l'inexistant. Il est ageneton (<< inengendré »), anolethron (<< incorruptible»), oulon (4) (entier), mounogenes (d'une seule consistance), atremes (inébranlable), teleston (complet dans son unicité), homou pan (homogène), hen (un), sunekhes (continu). Analyse de 8, 1-21 Après la réaffirmation d' «exister stable» et la mention de semata, signes ou évidences (vers 1-6 a), quatre hypothèses sont successivement abordées puis rejetées pour raison d'impossibilité. Première hypothèse. Si le stable entrait en devenir (6 b), il faudrait qu'il se développe au dépens de l'inexistant (7-8 a), puisque devenir croître et décroître.
~

Impossible: aucun rapport entre stable et instable(8 b-9 a).
au dépens de

Seconde hypothèse. Si le stable entrait en devenir sans se développer l'inexistant, il devrait se développer au dépens du rien (9 b-l 0).
~

Impossible (il faut se développer au dépens de quelque chose). Troisième hypothèse, faisant redécouvrir pelein et le mouvement régulier annoncé en 6,8. Dans ces conditions, soit «existe» = pelein, soit instabilité complète (11): l'instable produit le mouvement stable. ~ Impossible: l'instable ne produit que l'instable, il ne peut se stabiliser (12-13 a). Quatrième hypothèse, inverse de la troisième. Le stable produit le mouvement stable (18). ~ Impossible (assimilation de pelein à gignesthai) : le stable ne peut entrer en mouvement régulier, pelein, puisqu'il ne peut entrer en mouvement, gignesthai (19). De tels raisonnements nous paraissent embrouillés et redondants parce qu'ils ne forment pas une chaîne déductive. Ils procèdent par prospection rayonnante en explorant successivement les quatre hypothèses pour les rejeter en vertu de la réduction ad absurdum du fragment 2. Par conséquent, pas de lien déductif d'une hypothèse à l'autre: le raisonnement ne progresse pas en ligne. La recherche parcourt des impasses indépendantes les unes des autres. Au contraire, dans le Parménide de Platon, chaque hypothèse présente sous forme (faussement) dialectique une suite de déductions, sans toutefois se déduire de l'hypothèse précédente. Ces hypothèses ne sont pas répétitives. Chacune diffère des autres, mais la réponse ramène toujours au point de départ, qui est le centre des rayons de l'étoile prospective: la réduction à l'absurde exposée dans le fragment 2 qui oblige à conclure que «stable -I instable» sans communication entre les deux. Fragment 8,22-61
22. II existe indivisible-indivis} puisqu'il existe en entier homogène:

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23. rien de plus à tel endroit, sa cohésion l'interdirait ; 24. rien de moins; tout entier il existe empli d'existant. 25. JI est tout entier continu avec lui-même, car l'existant est contigu à l'existant. 26. De plus immobile dans les limites de liens solides, 27. il existe sans origine ni terme, puisque entrée en devenir et sortie du devenir 28. ont été rejetées au loin, l'adhésion à la vérité les a écartées. 29. Demeurant le mêlne en lui-même il repose au fond de lui-même. 30. Ainsi il demeure intact en son lieu propre, car la puissante nécessité 31. le maintient dans les liens de sa définition, qui le contraignent de tout côté. 32. C'est pourquoi il n'est pas permis que l'existant soit stable dans l'inachèvement, 33. Car « existe» est sans manque: existant, il lui fallait tout. 34. Même chose en stabilité que « penser» et « ce par quoi existe le penser », 3 5. en effet sans l'existant, selon lequel il est exprimé, 36. tu n'accéderas pas au penser. Car rien d'autre n'existe ou n'existera stable 37. hors l'existant, puisque son rôle l'assigne 38 a. à exister en tant que tout immobile. 38 b. Pour cette raison, tout ce que les mortels 39. ont signifié, persuadés que c'était vérité, ce seront des mots: 40. entrer dans le devenir, en sortir, exister, ne pas exister, 41. se déplacer, perdre l'éclat du teint. 42. Au contraire, étant donné sa définition indépassable, il existe achevé 43. de toute part, comparable à une masse parfaitement sphérique, 44. à la surface en tout point équidistante du centre, 45. car nécessairen1ent il ne se meut pas en régularité plus grand ou n10indre ici ou là. 46. Car ni l'inexistant n'est stable, qui pourrait l'empêcher de parvenir 47. à être homogène, ni l'existant n'est tel qu'il existe 48. ici ou là plus ou moins d'existant, puisqu'il existe tout entier intégral: 49. de toute part égal à lui-même, il se tient homogène dans des limites. 50. C'est là que je mets fin pour toi au discours assuré et au penser 51. chercheur de vérité. A partir d'ici, apprends les opinions des mortels 52. en écoutant la fausse interprétation cosmique exposée par mes propos. 53. Car ils ont inventé deux façons de dénommer l'aspect des choses; 54. sans les réduire à l'unité, en quoi ils divaguent, 55. ils ont distingué deux corps contraires et ont apposé des étiquettes 56. qui les séparent l'un de l'autre: d'un côté le feu éthéré de laflamme, 57. bienveillant, tellement volatil, subtil, léger, partout identique à lui-même, 58. mais différent de l'autre aspect: son contraire absolu, 59. obscurité nocturne, consistance épaisse et compacte. 60. Je te décris tout entier cet ordre cosmique apparent, 61. afin que jamais nulle conception de mortels ne te dépasse. Analyse de 8,22-61 Tandis que 8,1-21 fait apparaître des redondances qui n'en sont pas, 8,22-61 à l'inverse semble comporter des contradictions qui n'en sont pas davantage.

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En effet, exister et ne pas exister sont les deux modalités de la Voie de vérité et du logos. De la sorte, entrer en devenir et en sortir, se déplacer et se modifier sont effectivement propres à l'inexistant. Or voici qu'en 8,40-41 exister et ne pas exister ne seraient plus que glossa, inventions humaines, tout comme entrer en devenir, en sortir, se déplacer, se modifier. Le stable n'existe-t-il plus? 8,22-38 a. Résumé et réaffirmation de tout ce qui a déjà été affirmé sur « stable #instable », qui débutent par l'expression principale, objet de la conclusion aux vers 42-49 : l'existant est homogène, indivisible-indivis (oude diaireton) car le grec ancien ne peut distinguer le possible du réel. Aucune déduction ici non plus. La pensée se précise par des séries d'égalités de synonymes (existant = stable = homogène, etc.) et d'oppositions (existant #- inexistant, stable #- instable, homogène #- divisé) qui ne font qu'exploiter en forme rayonnante la donnée initiale. Ce schéma dichotomique aboutit à des tautologies qui n'évoluent même pas vers une ébauche de déduction, mais forment un procès purement circulaire: existant il lui fallait tout (eon d'an pantos edeito, vers 33) car l'existant est achevé et l'achevé est tout en un. Existant et inachevé sont contradictoires car l'inachevé est identique au mouvement. Le mouvement est absence d'achèvement, et le mouvement tourne en rond puisque l'achèvement est impossible et que l'achevé est ce qui n'est pas mouvement. On ne se dirige pas vers l'achèvement, mais on passe d'un ordre à l'autre: correspondance avec la pensée hébraïque. Les deux gar (35-36) et epei (37) n'annoncent pas de déduction, comme chez Platon et ses successeurs, mais amorcent seulement des
redites: penser = stable (35), stable

-t instable

(36), existant = stable (37) sans justification

déductive. 8,38 b-41 semble rompre inconsidérément la description de l'existant qui reprend en effet de 42 à 49. C'est une illustration de la méthode non déductive, inconséquente en apparence, de Parménide. Ce passage intercalé n'est qu'une illustration du vers 34 (penser = stable) par l'opposition du penser qui est le logos et de l'illusion du langage qui est la glossa du fragment 7, verset 5, à laquelle renvoie onoma. Le penser n'est pas déductif parce qu'il ne se dédouble pas; le langage est analyse, il se dédouble. Exister, ne pas exister, illusions de la glossa, cela ne veut pas dire que l'existant comme l'inexistant est une illusion, mais bien que l'existant existe stable et que l'opposition de l'existant et de l'inexistant est illusion du fait que l'inexistant est illusoire. L'opposition « existant #inexistant» contenue dans la première Voie signifie que l'existant est incompatible avec l'inexistant comme le réel est incompatible avec l'irréel. 8,42-49. Ultime description qui conclut la première partie du Poème: complétude et continu, termes synonYl11es non pas complémentaires. et 8,50-61. Annonce de la description de la Voie du mélange qui détruit l'unité. Tout le reste du Poème résume la thèse adverse, ou un ensemble de thèses adverses. On se demande pourquoi Parménide prend tant de peine à détailler ce qu'il combat. Car il est bien clair que la déesse énumère, à partir de 8,50, les erreurs de la seconde Voie, celle qui prétend unir le stable et l'instable, afin que l'initié soit informé de ce qu'il ne doit pas croire (8,60). On peut penser que l'initié, renseigné par une sorte de condensé des erreurs, averti de la vérité, verra ainsi plus nettement l'inanité de ces thèses et disposera d'arguments pour la controverse (8,61). Un ouvrage théorique, dans l'antiquité, est aussi un manuel de discussion. Toutefois, on conviendra en outre que, parvenu au terme de son exposé de la

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première Voie au vers 8,49, Parménide n'a plus rien à dire sur sa thèse. Elle tient dans les deux vers 3 et 5 du fragment 2, dans l'unique vers du fragment 3, et en une prospection circulaire vite expédiée au fragment 8. Aucune déduction n'est concevable, aucune conséquence ne se présente en supplément. C' eût été maigre pour un Poème qui doit faire le tour de la question existentielle, et l'exposé de la partie adverse s'imposait. Pourtant, ce peu de chose est parvenu à placer toute la philosophie subséquente devant des contradictions. La Voie du mélange détruit donc l'unité. Or l'unité n'est pas détruite par le multiple, mais par le deux. Car, si le passage de 0 à 1 n'a aucun sens en Grèce antique, puisque la notion de néant y est inconnue, et si le passage de 2 à plus de 2 par + 1 va de soi, car alors 1 n'est plus que le premier de la série des nombres au lieu d'être l'un existentiel, le contact de 1 à 2 est impossible, puisqu'il faudrait transiter de l'homogène au divisé. La présentation de la Voie de l'erreur dénonce bien les théories des physiciens ioniens: au vers 52, la « fausse interprétation cosmique» (kosmon emon epeon apatëlon : l'ordre cosmique erroné que vont décrire mes paroles, et non pas l'ordre fallacieux de mes paroles) annonce évidemment diakosmon eoikota du vers 60 : l'ordre cosmique apparent, celui du prétendu mouvement stable des astres et de la Voie impensable. L'erreur est double: la dualité est inventée (stable/instable, existant/inexistant, lumière/nuit) et le glossaire est créé pour étiqueter (sëmata tithenai) des choses inexistantes découpées dans l'inexistant. Puisque le logos ne connaît pas le mouvement et le multiple, la glossa est tenue d'inventer des sëmata, termes dès lors sans rapport avec le réel existant, et d'abord de dissocier sans raison deux corps, l'un de lumière, l'autre de nuit, symboles de la division. Pour comprendre que Parménide ne se rend pas coupable de contradiction, il est utile de se reporter au commentaire d' Aristoclès de Messine, de tendance aristotélicienne, cité par Eusèbe de Césarée (Préparation évangélique XIV 17) sous ce titre significatif: Contre Xénophane et Parménide, qui réfutent les sensations. Aristoclès affirme que, selon Xénophane, Parménide, Zénon, Mélissos, plus tard Stilpon et les mégariques, to on hen einai kai to heteron më einai, l'existant un est stable et le reste (heteron) est instable. Hen constitue avec to on le premier groupe sujet, to heteron le second, pour dire que hen, un, s'oppose à heteron, autre. Si l'on faisait de hen l'attribut du sujet to on, on prendrait alors le premier einai pour un simple verbe copulatif, ce qui briserait le parallèle établi avec le second einai qui est existentiel. Aristoclès ajoute: mëde gennasthai fi mëde phtheiresthai mëde kineisthai to parapan. Comprenons ti comme adverbe signifiant dans un certain sens, pour traduire ainsi: <selon les mêmes auteurs, le reste> dans un certain sens n'entre absolument pas en devenir ni n'en sort ni n'est mouvementé. Ti adverbial atténue le propos en B : A. il est vrai que le reste est instable (selon le logos) ; B. mais il est vrai aussi que, dans un certain sens, le reste n'entre absolument pas non plus en devenir ni ne le quitte ni n'est mouvementé (malgré les apparences, malgré la glossa) : ti sert à séparer la première négation më, dans më einai qui est la proposition de base, des trois mëde plus provocateurs reproduisant 8,38 b-41 du Poème. Car A reprend seulement la Voie de vérité, tandis que B récuse la Voie de l'erreur qui combine avec l'existant des apparences multiples.

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(5) On constate d'abord qu' Aristoclès se sert du lexique d'Aristote : heteron au lieu de to më on, « ce qui est autre» au lieu de « ce qui est instable» ; gennasthai et peiresthai au lieu de gignesthai et ollusthai, kineisthai au lieu de pelein que Parménide choisit très judicieusement. Ces nouveautés brouillent le sens du Poème. Kineisthai ne restitue pas le sens de mouvement régulier, mouvement sidéral, que propose pelein. Kineisthai parle d'un mouvement subi, imposé par quelque loi de la nature; pelein signifie une assimilation de l'instable au stable. On est là dans deux systèmes sans commune mesure, et l'on peut dire qu'Aristote a rendu Parménide incompréhensible. Gennasthai, ici encore, est un fait naturel entrant dans un processus de production de ce qui va exister momentanément, comme peirasthai entre dans un processus de destruction de ce qui existe momentanément, tandis que gignesthai, chez Parménide comme chez les platoniciens, signifie un concept: celui du passage intemporel du plan de la stabilité au plan de l'instabilité, ou, au temps parfait du verbe chez Platon, celui de la stabilité de l'instable, et qu' ollusthai illustre le concept inverse. L'aristotélicien suit Aristote en observant les changements naturels, d'où il s'ensuit que « le reste» ne pourrait, dans l'esprit de Parménide, entrer dans le domaine de l'inexistant. Or Parménide, qui ne distingue pas le changement du mouvement, affirme seulement que le stable ne peut franchir la frontière qui le sépare de l'instable. Quant au reste, justement, cet heteron qui remplace l'inexistant, il inquiète, car il montre qu'Aristoclès, au second siècle avant notre ère, perd déjà de vue que l'inexistant est ce qui semble évoluer dans l'apparent mouvement, et ce glissement de sens du verbe einai est déjà perceptible chez Aristote, qui ne parvient plus à entendre l'existant autrement qu'instable. La faute en est imputable au verbe lui-même, que Parménide comprend comme une seule notion indissociée d'existant et de stable, alors qu'Aristote y distingue les deux abstractions d'existence et de stabilité. Il fallait, pour cette distinction qui est une analyse, que le procédé d'abstraction philosophique fût inventé, mais dès lors la pensée unitaire des Eléates ne pouvait plus trouver de justification dans un système analytique. Analyse de 8,39-40 8,39-40 est le départ d'une aporie. Pant' onom' estai H' einai te kai oukhi, tout cela ce seront des mots: exister, ne pas exister. Estai à l'évidence est pris ici au sens modal archaïque, avec une teinte d'éventuel: ce ne sont que des mots si l'on se donne la peine de comprendre. Ces deux vers serviront aux philosophes ultérieurs pour disloquer, selon leur logique déductive, la base du raisonnement parménidien, la réduction à l'absurde de 2,3-5, opposition du stable et de l'instable. Réexaminons les diverses affirmations contenues sans démonstration de 8,27 à 8,41. 8,27 réitère la formule fondamentale du fragment 2 : l'existant est stable, il n'entre pas en devenir ni ne quitte le devenir. Mais, selon 8,40 a, l'inexistant non plus n'entre pas en devenir ni ne le quitte, car exister et non-exister ne sont que des mots et le devenir est une illusion puisqu'il n'est pas pensable. Ici, exister et non-exister sont pris au sens de la glossa, non du logos. Il semble bien qu'exister concerne la seconde Voie: le contradictoire « exister en devenir».

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De même, selon 8,40 b, l'inexistant n'existe ni stable ni instable, et, selon 8,41, il n'est ni mouvant ni changeant. On ne saurait mieux dire qu'existant et inexistant sont la même chose. Seuls les Hébreux ont pareillement osé affirmer que YHWH l'existant et 1 adam l'inexistant ne font qu'un. On est en droit de voir ici une amorce implicite, et sans doute inconsciente, de la théorie des formes ou idées: le mouvement est instable, mais l'idée du mouvement est stable, fût-elle illusoire. Car, attendu que l'affirmation de 8,39-40 supprime l'opposition d'exister et de non-exister qui ne sont que des mots, seul le réel, concret hors du temps, se reflète dans la pensée, dans le logos, et il n'a pas de répondant dans le langage, la glossa. Inadéquation du langage et de la pensée, que le logos ultérieur souhaitera réunir. Au sens parménidien, l'inexistant existe en ce qu'il est la face illusoire du réel existant (l'instable résulte par l'intermédiaire du langage d'une représentation fautive du stable, car distinguer exister de non-exister n'est qu'une affaire de mots, fautive au sens où la pensée ne peut en rendre compte), mais il n'existe pas en tant qu'inexistant, puisque l'inexistant, selon le langage, s'oppose à l'existant. Mais l'interprétation inverse a été découverte et développée par les sophistes, notamment Gorgias: l'inexistant existe en tant qu'inexistant (il est stable dans son instabilité) et n'existe pas en tant qu'existant, selon un autre regard porté sur l'opposition « stable i- instable ». Une erreur existe comme une vérité, et, même rejetée, garde son statut d'erreur existante et immuable. Protagoras exploite l'aporie jusqu'à confondre erreur et vérité en niant l'une et l'autre. Les sophistes sont donc conduits à imaginer les premières abstractions de la philosophie: ils dissocient l'idée d'existence et l'idée de stabilité. Siun animal imaginaire n'existe pas et pourtant existe en permanence dans l'imaginaire, c'est que la forme ou idée de cet animal existe. La séparation de l'existant et du stable sera la base sur laquelle s'appuie Aristote. Les atomistes extraient de cette découverte leur hypothèse première: le mouvement, hasard absolu, existe en tant qu'absolu. D'un double postulat, particule indivisible et absence d'un ordre durable, ils induisent leur conception de l'univers. La particule indivisible est le corollaire du mouvement absolu, car, si la fixité n'est pas dans le tout, il faut bien qu'elle soit dans l'élément. Les platoniciens grecs finissent leur course millénaire en avouant qu'au bout du compte l'existant est un et inaccessible à la pensée logique, par défaut d'analyse, alors que Parménide affirmait l'existant un identique à la pensée et l'inexistant inaccessible au logos. Il faudrait convenir que la méthode parménidienne non déductive est prélogique par rapport à la logique aristotélicienne, mais qu'elle propose une thèse qui, replacée dans sa propre logique, est irréfutable. On retrouvera sans peine ce constat dans le domaine hébraïque, celui de la Bible. Comment expliquer selon la logique moderne ce passage obligé de l'un à l'autre,

inexistant ~ existant, existant ~ inexistant,qui est le contenude la premièreVoie, puisque
dans la seconde les deux contraires sont confondus sans passage obligé? On en a une image par le continu. L'existant est le continu. Le continu n'est pas mesurable, parce que, pour le mesurer, je devrais le diviser, lui l'indivisible, par deux points distincts dont je mesure la distance en divisant à son tour cette distance en un nombre indéterminé de sections que je

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