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L'OBJET DUCHAMPIEN

De
194 pages
L'objet chez Duchamp n'est ni la chose ni la matière : c'est un concept artistique. L'objet duchampien fait disparaître la signification habituelle d'une chose quotidienne sous un nouveau titre. Sur la base de cette définition de l'objet duchampien, les auteurs développent trois hypothèses : l'objet ou le mensonge pictural, ce qui n'est pas l'objet ou la chose elle-même, et l'idée duchampien ou la chose indirecte.
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L'OBJET DUCHAMPIEN

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions
Paul DUBOUCHET, De Montesquieu le moderne à Rousseau l'ancien, 2001. Jean-Philippe TESTEFORT, Du risque de philosopher, 2001. Nadia ALLEGRI SIDI-MAAMAR, Entre philosophie et politique: Giovanni Gentile, 2001. Juan ASENSIO, Essai sur l 'œuvre de George Steiner, 2001. Réflexion sur l'Enseignement de la Philosophie, Pour un avenir de l'enseignement de la philosophie, 2001. Hervé KRIEF, Les graphes existentiels, 2001. Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, 2001. Christian SALOMON, Le sourire de Fantine, 2001. Claude MEYER, Aux origines de la communication humaine, 2001. Hélène FAIVRE, Odorat et humanité en crise à l 'heure du déodorant parfumé,2001. François-Victor RUDENT, La conversation de Montaigne, 2001. Serge BISMUTH, L'enfance de l'art ou l'agnomie de l'art moderne, 2001.

Young-Girl

JANG

L'OBJET DUCHAMPIEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budape~ HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

2001 ISBN: 2-7475-1051-4

@ L'Harmattan,

Introduction

La France a donné naissance à des génies à chaque époque. Au XVIIIe siècle, par exemple, est apparu le groupe des philosophes des Lumières; ces penseurs ont changé le monde à travers l'Encyclopédie, les développements de leur philosophie et la Révolution française. Au XIXe siècle, sont apparus les peintres impressionnistes; avec eux la France a pris la direction du mouvement de l'art, l'impressionnisme constituant le point de départ de l'art moderne. Au XXe siècle, on voit apparaître Marcel Duchamp. Pourquoi dire qu'il est un génie? Parce que l'après-Duchamp est complètement différent de l'avant; avec lui une période se termine et une autre commence. Qu'a-t-il fait? Il a ouvert la voie à l'art du XXe siècle en inventant une nouvelle sorte d'œuvre: les objets. Il a agi comme révolutionnaire en transformant des choses quotidiennes en œuvres d'art. Après Duchamp, on peut constater que l'art contemporain se développe sous son influence. Quel est donc son statut dans l'art du XXe siècle? Le témoignage d'Arman nous éclaire sur cette question:
Peintres et poètes étaient comme les chevaliers de la Table ronde. Le roi Arthur, c'était Marcel Duchamp. J'ai rencontré le roi Arthur et les principaux

chevaliers: Man Ray, Max Ernst, Dali... André Breton [...].1

Etant l'un des héritiers de Duchamp, Arman a peutêtre voulu, par ces propos, lui rendre un hommage particulier. Mais si l'on considère l'évolution de l'art contemporain depuis Duchamp, et son état actuel, le témoignage d'Arman prend tout son poids de vérité. En effet, lorsque l'on remonte à la source de l'art contemporain, on y retrouve toujours Duchamp. Toutefois, les jugements sur Duchamp sont divers. Par exemple, Philippe Sers et Jean Clair nous proposent à la fois des critiques et des louanges de Duchamp. Lors de l'exposition Marcel Duchamp en 1977 au Centre Georges Pompidou, Sers pose la question: "Faut-il vraiment vénérer Duchamp ?"2 Il admet que Duchamp a été le père de l'avant-garde, mais il trouve qu'il y a trop de respect, d'obéissance ou de terreur face à ce patriarche courtois. Sers souligne donc que l'on n'a pas fait assez de bruit autour de la fausse vocation de ce peintre. Al' opposé de cette attitude, Jean Clair3 rend hommage à Duchamp en essayant de pallier l'absence de commémorations officielles du centenaire de la naissance de l'artiste. Pour lui Duchamp est le père de toutes les avant-gardes et le parangon de toutes les audaces. Il a été le dernier artiste à croire que l'art de peindre pouvait encore, comme
1 Arman, Mémoires accumulés, entretien avec Otto Hahn, Paris, Belfond, 1992, p. 7. 2 Philippe Sers, "Faut-il vraiment vénérer Duchamp ?", dans Connaissance des arts, n° 299, 1977, p. 47- 48. 3 Jean Clair, "Hommage à Duchamp", dans Beaux Arts, n° 52, 1987, p. 42-49. 8

autrefois, assumer la totalité des connaissances et des aspirations de son temps. Jean Clair espère donc qu'en 2068, pour le centième anniversaire de la mort de Duchamp, il se trouvera quelques historiens de l'art pour reconnaître son œuvre et son esprit. Qu'ils le critiquent ou l'admirent, il est évident que les artistes contemporains ne cessent de parler de Duchamp. C'est qu'il tient de manière exemplaire la position de l'artiste moderne, et qu'à travers ses œuvres il est possible d'approcher, de toucher ce qui est le propre de l'art contemporain. Une autre raison de la présence de Duchamp est que, développant les conséquences extrêmes qu'impliquait la remise en question des buts et des moyens de l'art, il a mis en évidence le rôle de la négativité pour le nouveau et les possibilités offertes par le concept de l'objet. Pour moi, les œuvres principales de Duchamp sont ses objets. Le mot « objet» est synonyme de «chose» dans le langage courant, mais chez Duchamp l'objet n'est plus l'équivalent de la chose. Un objet duchampien fait disparaître la signification habituelle d'une chose quotidienne sous une nouvelle appellation, le titre de l'objet. L'objet est donc un concept artistique. Si Duchamp est un artiste de l'objet, qu'est-ce qui fait les objets? Gilles Deleuze écrit:
En art, et en peinture comme en musique, il ne s'agit pas de reproduire ou d'inventer des formes, mais de capter des forces. C'est même par là qu'aucun art n'est figuratif. La célèbre formule de Klee « non pas rendre le visible, mais rendre visible» ne signifie pas autre chose. La tâche de la peinture est définie comme la 9

tentative pas.4

de rendre visible des forces qUI ne le sont

La tâche de la peinture est de rendre visibles des forces qui ne le sont pas, et le propre de la peinture est de voir et de faire voir ce qui ne se laisse pas voir de la chose et de la réalité. C'est avec cette idée que peut se saisir le travail sur l'objet: partir du quotidien pour le faire voir autrement. Appeler un urinoir « urinoir », c'est logique. Quand Duchamp nomme un urinoir Fontaine, il fait un de ses étranges tableaux qui caractérisent son activité antiartistique, son action contre l'art traditionnel. Son œuvre est étrange parce qu'elle n'est pas traditionnelle et qu'elle transgresse la quotidienneté, mais, avec ses objets, Duchamp sait faire voir ce qui ne se laisse pas voir de soimême. De ce point de vue, il rompt la tradition à travers l'objet, tout en la prolongeant, en poursuivant le mouvement de la peinture qui crée sans cesse du nouveau. Quand Duchamp appelle un urinoir Fontaine, ce n'est pas normal, puisqu'un urinoir n'est pas une fontaine, et qu'il n'y a là aucune fontaine visible. En nommant un urinoir Fontaine, Duchamp fait disparaître la vision habituelle que nous avons de l'urinoir: comme le dit Deleuze, il rend alors visibles des forces qui ne le sont pas d'emblée, en faisant opérer son concept de l'objet. Avec ses objets, Duchamp transgresse la limite épistémologique des choses quotidiennes et de la réalité
4 Gilles Deleuze, Francis Bacon, logique de la sensation, tome I, Paris, La Différence, 1981, p. 39. 10

habituelle. De là, pouvons-nous saisir la nature du changement essentiel que Duchamp a provoqué dans le monde de l'art? Un texte d'Alain Jouffroy éclaire remarquablement ce point:
Sans Duchamp, la peinture expressionniste abstraite, le tachisme et autres formes « rétiniennes» d'expression plastique n'auraient pas subi la crise très grave qui en a soudain paralysé l'action; sans Duchamp, ni le Pop, ni le « nouveau réalisme» ni les « machines optiques» de l'art cinétique, ni les autres machines présentées comme sculptures n'auraient pu bénéficier du prestige assez rapide qui fut le leur. Sans Duchamp, les contradictions subsistant entre l'intention présidant à l'élaboration d'une œuvre d'avant-garde, et les conditions de sa consommation, de sa distribution et de sa « récupération» n'auraient pas été éclairées aussi fortement. Sans Duchamp enfin, les artistes, qui n'ont que trop souvent tendance à confondre un certain savoir- faire artisanal avec l'intelligence et la découverte intellectuelle, continueraient sans doute de dormir dans l'illusion de leur extrême importance sur le
plan social.
5

D'après Jouffroy, Duchamp a marqué un tournant dans l'art au XXe siècle. De nos jours, dans toutes les écoles artistiques, on trouve des artistes qui imitent Duchamp de diverses manières, d'autres qui le prolongent, d'autres encore qui tendent à le dépasser. Le XXe siècle qui commence avec Duchamp, finit aussi avec lui.

5 Alain Jouffroy, Le monde est un tableau, Nîmes, Ed. Jacqueline Chambon, 1998, p. 74. Il

Qui est Marcel Duchamp? Il est né à Blainville près de Rouen en 1887, et mort à Neuilly en 1968. Fils d'un notaire, frère du peintre Jacques Villon, du sculpteur Raymond Duchamp-Villon et de la peintre Suzanne Duchamp. En 1904, il fréquente l'Académie Julien. En 1905, il échoue au concours d'entrée à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. Après un apprentissage à l'Imprimerie de la Vicomté à Rouen, il reçoit le diplôme d'ouvrier d'art; c'est le seul diplôme que Duchamp ait obtenu de sa vie. Jusqu'à la réalisation de Roue de Bicyclette, il fait des paysages et des portraits influencés par le néo-impressionnisme, les Nabis et le cubisme. La toile Nu descendant un escalier, qui scandalise, qui dépasse la compréhension du public, date de 1911 ; elle est suivie, en 1912, d'une série d'œuvres capitales, consacrées à l'expression du mouvement, à travers lesquelles Duchamp assimile l'influence du futurisme. Après Tu m " il arrête définitivement de peindre, et se veut alors artiste de l'objet. C'est le déplacement artistique de l'art à l'anti-art. Le Duchamp que j'apprécie est celui qui invente le ready-made en 1913. Depuis Roue de Bicyclette, il a développé une sorte de négativité esthétique contre l'art habituel, proposant de manière polémique et scandaleuse au public des objets tout faits, ready-made, sortis de leur contexte et présentés comme œuvres d'art. Fontaine, un urinoir renversé, est refusée aux Indépendants, et provoque un scandale retentissant. Mais c'est surtout Pharmacie, une œuvre monumentale, qui présente le concept de l'objet. Ensuite, Duchamp s'intéresse à des recherches et à des expériences optiques comme Rotative plaque verre. Après une période d'inactivité - durant laquelle il se consacre, notamment, au jeu d'échecs et, à partir de 1942, 12

intervient comme conseiller artistique auprès de collectionneurs et de musées américains -, il se met à réaliser des objets manufacturés et miniaturisés qu'il reproduit en série comme la Boîte en valise. Sa dernière grande œuvre Etant donnés est réalisée entre 1946 et 1966 à New York. Mais l'opus majeur de Duchamp est La mariée mise à nu par ses célibataires, même, dite aussi le Grand Verre. L'œuvre est diversement interprétée au moyen de l'ésotérisme, de la religion, du symbolisme et de la psychanalyse, aussi bien que de considérations sur la quatrième dimension et sur l'abstraction diagrammatique. Malgré tous ces travaux d'élucidation, le Grand Verre reste aujourd'hui encore une œuvre mystérieuse. L'esthétique radicale de Duchamp lui a valu un immense prestige et nombre de ses trouvailles ont été exploitées par le pop art, le nouveau réalisme et le groupe Fluxus. Par ailleurs, presque toute son œuvre est réunie, grâce à son admirateur Arensberg, au Musée de Philadelphie, construit en 1950. Ce livre est une étude de l'objet duchampien. Il traite de deux sortes de questions: les unes portent sur Duchamp, les autres sur l'objet. Pourquoi nous intéresser à Duchamp? Parce qu'il a marqué un tournant dans l'histoire de l'art en créant et conceptualisant l'objet. En tant que "dadaïste"6, il a
6 Alain Jouffroy écrit: "Au moment où je suis venu chez Marcel Duchamp, le 8 décembre 1961, à New York, pour avoir mon second
entretien avec lui

[...] il crut

soudain se rappeller de qui il s'agissait,

mais ajouta aussitôt: « Ah bon, ce vieux dadaiste n'est pas m 0 r t ? })" (Marcel Duchamp, Paris, Centre Georges Pompidou / Dumerchez, 1997, p.7-9). Comme le montre ce propos, Duchamp 13

complètement bouleversé l'art moderne et grandement déterminé la direction du développement de l'art au XXe siècle. Duchamp est de toute évidence la source de l'art contemporain. Bien qu'il soit pour nous un homme du passé, c'est à travers lui que l'on peut comprendre l'art d'aujourd'hui. De plus, depuis la présentation de Roue de Bicyclette, presque un siècle est passé, et il est indéniable que Duchamp est plus lisible et intelligible aujourd'hui qu'en 1913. Pourquoi nous interroger sur l'objet duchampien? Parce que face à l'urinoir que Duchamp présente sous le titre de Fontaine, on ne jouit que du scandale qui s'est fait en son temps autour de cette œuvre, et on n'essaie malheureusement pas de comprendre le concept de l'objet que l'artiste propose avec elle. Car l'objet n'est plus simplement une chose ou de la matière, c'est un concept artistique qui ouvre un nouvel horizon dans le monde de l'art. Le concept de l'objet révèle la société contemporaine, le fétichisme, la richesse matérielle, la matérialité et la morale du capitalisme à travers les choses quotidiennes. Grâce à Duchamp et à son concept de l'objet, des choses banales deviennent des sujets en art. Certes, l'objet ne permet pas de comprendre toutes les formes d'art, mais on peut dire qu'il est une clé majeure de l'art d'aujourd'hui. Au fil du temps, de nombreuses études portant sur l'objet chez Duchamp ont été réalisées. Malgré leur diversité, je me propose à mon tour d'ouvrir une réflexion sur l'objet duchampien, car c'est un objet vivant, qui se

s'est considéré jusqu'au bout comme un dadaïste; non sans raisons, puisqu'il a gardé un esprit d'avant-garde - mettant en œuvre la négativité pour le nouveau - jusqu'à la fin de sa vie. 14

prête continuellement à de nouvelles interprétations. Mon but est d'en faire une lecture selon une approche esthétique. Par une nouvelle interprétation de l'objet, je voudrais approfondir l'étude de l'art et de la pensée de Duchamp. Ce livre se compose de quatre parties: I. L'objet ou le mensonge pictural. II. Ce qui n'est pas l'objet ou la chose elle-même. III. Le développement de l'objet duchampien. IV. L'idée de l'objet duchampien ou la chose indirecte. Pour commencer je vais faire trois hypothèses sur l'objet ou le mensonge pictural, ce qui n'est pas l'objet ou la chose elle-même, et l'idée de l'objet duchampien ou la chose indirecte. J'approcherai l'objet duchampien en suivant deux voies: celle de l'esthétique et celle de la méthode, pour montrer que Duchamp profite du mensonge, au sens de Platon, qui ne se réalise que dans l'art, et qu'il présente méthodiquement la chose quotidienne comme chose indirecte. L'exploration de l'esthétique et de la méthode de Duchamp aboutira à la conclusion que l'objet duchampien est mensonge pictural et chose indirecte. Ainsi il deviendra possible de répondre à une question que les critiques d'art se posent depuis longtemps: l'objet duchampien est-il une œuvre d'art ?

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I. L'objet ou le mensonge pictural

A Paris, il y a un service administratif très intéressant: c'est le «Bureau des objets trouvés». Si quelqu'un perd quelque chose dans la rue, et que quelqu'un d'autre l'apporte à ce bureau, ce dernier envoie un avis de réception au propriétaire de l'objet. Ainsi, le mot « objet» participe à notre vie quotidienne. Si on trouve une petite chose assez jolie, on s'écrie "oh, quel objet !" ou "c'est un objet très très joli !". Le mot «objet» appartient au langage courant, mais pour les artistes c'est aussi un terme conceptuel. Dans l'art contemporain, la notion d'objet est une clé indispensable. Comme elle nous vient de Marcel Duchamp, nous ne devons pas seulement nous demander: "qu'est-ce que l'objet ?", mais encore et surtout: "qu'estce que l'objet chez Marcel Duchamp ?"

1. Qu'est-ce que l'objet?
Parler de l'objet, c'est à la fois simple et compliqué, car le mot lui-même est simultanément un élément du langage courant et un terme que les artistes utilisent de différentes manières. Par exemple, pour certains artistes,

l'objet c'est le matériau, tandis que pour Duchamp, c'est un concept artistique. En outre, chaque école picturale fait un usage spécifique du terme « objet »1, selon les procédés qu'elle emploie. Peut-on malgré tout définir l'objet? Si dans le langage courant «objet» est un nom commun, dans celui de Duchamp c'est un terme ludique: son concept de l'objet ne saurait tenir dans une catégorie grammaticale. Dans le langage courant, un objet est une chose matérielle inanimée et de petites dimensions. Le mot « objet» est synonyme des mots « chose» et « matière ». Il est actuellement utilisé pour désigner une chose d'assez petite taille, à fonction décorative dans l'agencement d'un intérieur. En tant que concept artistique l'objet ne correspond ni à la chose ni à la matière; chez Duchamp, il résulte de la disparition de la signification habituelle d'une chose quotidienne sous une nouvelle appellation constituant le titre de l'œuvre. Pour ouvrir les yeux sur l'objet, il faut d'abord cerner le mot« objet ». Une définition pratique nous est fournie par l'étymologie: du latin objectum, "chose qui est placée devant"2. Jean-Clarence Lambert dit alors qu'il s'agit de « l'objet en proie aux cinq sens: toucher, voir, écouter, goûter et sentir ». Max-Henri de Larminat présente deux genres d'objets: le premier est la chose réelle, ce qui existe dans la réalité; le deuxième représente "l'analogie et le
1 Dans L'aventure de l'art au XX siècle (Paris, Chêne / Hachette, 1988, p.683), Jean-Louis Ferrier présente l'objet cubiste, l'objet futuriste, l'objet dada, l'objet surréaliste et l'objet pop. Il suit ainsi, à travers différentes écoles picturales, le parcours et les métamorphoses de l'objet. 2 Jean-Clarence Lambert, "Le parti pris des objets", dans Opus international, n° 10-11, avril 1969, p. 72. 18

symbole"3 d'une chose. Si le premier objet dont parle Larminat est l'équivalent de la chose, le deuxième est tout autre: c'est le concept artistique que l'on peut voir chez Duchamp. A travers l'emploi du mot « objet », se manifestent deux facultés cognitives. Premièrement, l'objet est l'équivalent de la chose et de la matière pour le sens commun. Deuxièmement, l'objet en tant que concept artistique fait disparaître la signification habituelle d'une chose sous une nouvelle appellation. Ces deux significations différentes de l'objet peuvent donner lieu à des confusions; il doit donc être clair que c'est de l'objet en tant que concept artistique, et de nul autre, qu'il ici est question. Depuis quand le terme « objet» est-il utilisé en art ? Comment a-t-il été introduit? "Tout a commencé avec les collages cubistes"4, écrit Pierre Restany. Lorsque Georges Braque et Pablo Picasso se mirent à inclure dans leur peinture des éléments allogènes directement empruntés au réel, ils entendaient enrichir l'image picturale d'un certain nombre de plan naturels supplémentaires. Le collage est intervenu à l'origine comme un élément de structure dans le contexte de fragmentation de l'image cubiste. Il est impossible de comprendre tout l'art moderne avec le concept de l'objet, car l'art de l'objet n'est pas à lui seul la totalité de l'art moderne. Mais il est possible de
3 Max-Henri de Larminat, Objets en dérive, Paris, Centre Georges Pompidou / Dessain et ToIra, 1984, p. 41- 48. 4 Pierre Cabanne et Pierre Restany, L'avant-garde au x,ye siècle, Paris, Ed. André Balland, 1969, p. 373. 19