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L'oeuvre du philosophe Sénèque dans la culture européenne

De
392 pages
Dans les épreuves personnelles ou pendant les périodes sombres qui ont marqué l'Histoire, Sénèque restera un point de repère pour les intellectuels tourmentés de ne pouvoir modifier le cours des choses. Or, la sagesse sénéquienne enseigne à ne pas aggraver la souffrance du monde par nos propres actions. A travers les siècles, cet essai propose d'établir un panorama des auteurs influencés par l'oeuvre de Sénèque.
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L' œuvre du philosophe Sénèque dans la culture européenne

www.librairieharmattan.com Harmattanl @wanadoo.fr ~L'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-9072-0 EAN : 9782747590723

Vincent TROVATO

L'œuvre du philosophe Sénèque dans la culture européenne

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Halia

L'Harmattan

Burkina Faso

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - ROC

Via Oegli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Hé quoi? Messieurs~ mut-il s'emporter de la sorte? et n'avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé de la colère?
MOLIERE, Le bourgeois gentilhomme, Acte II, scène III.

Ou l~austère Sénèque en louant Diogène Buvait le Faleme dans l'or...
VICTOR HUGO, Chant de fête de Néron.

NOTE
Ce livre a été élaboré à partir de la thèse Sénèque et ses héritiers dans la pensée européenne, dirigée par Messieurs Lambros Couloubaritsis, professeur ordinaire de philosophie à l'Université Libre de Bruxelles et Jean-Michel Counet, chargé de cours à l'Université Catholique de Louvain et professeur ordinaire à la Faculté Ouverte des Religions de Charleroi.

ABREVIATIONS

AA : Auctores antiquissimi. AA.VV. : Autori Vari. AIV: Atti dell'Istituto Veneto di Scienze Lettere et Arti. Venise. ALine: Atti dell' Accademia Nazionale dei Lincei. ANRW : Aufstieg und Niedergang der romischen Welt. BECALine: Bollettino del Comitato per la Preparazione

dell'Edizione Nazionale dei Classici Greci e Latini Accademia Nazionale dei Lincei. CC SL : Corpus Christianorum. Séries Latines. CISAM : Centro Italiano di Studi sull' Alto Medioevo. CQ : Classical Quarterly. CS : Cultura e Scuola. ED : Enciclopedia dantesca. FR : Filologia Romanza. GSLI : Giomale Storico della Letteratura Italiana. Gymnasium: Zeitschrift rur Kultur der Antike und Humanistische Bildung. HAASE: F. Haase, L. Annaei Senecae Opera, fragments. HSCPh : Harvard Studies in Classical Philology. IMU : Italia Medioevale e Umanistica. IS : Italian Studies. Maia : Rivista di letterature classiche. MALine: Memorie dell' Accademia Nazionale dei Lincei. MGH: Monumenta Germaniae Historica. PG : Patrologie grecque. PL : Patrologie latine. PWE : Pauly- Wissowa, Paulys Realencyclopadie der Klassischen Altertumswissenschaft. QCTC: Quaderni di Cultura e di tradizione classica. Palerme. RCCM : Rivista di Cultura Classica e Medioevale. REIT : Revue des Études Italiennes.

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RFIC : Rivista di Filologia e di Istruzione Classica. RhM : Rheinisches Museum rur Philologie. RHT : Revue d'Histoire des Textes. RIS : Rassegna italiana di sociologia. Ro : Romania. SD : Studi Danteschi. SIFC : Studi Italiani di Filologia Classica. SM : Studi Medievali. SRM : Scriptores rerum Merovingicarum. SVF : Stoicorum Veterum Fragmenta. VL : Vita Latina.

INTRODUCTION

Cet ouvrage a pour ambition d'établir, depuis la mort de Sénèque jusqu'à nos jours, un panorama des auteurs influencés par sa pensée. Toutefois, de vastes périodes sont encore nimbées de mystère et de nombreux philosophes restent à découvrir. Créanciers de 1'Histoire, ils attendent sans doute qu'elle reconnaisse leur valeur philosophique. Leur's œuvres sont inédites. De patientes monographies et des études ponctuelles réaliseront lentement cette immense tâche. Il est évident que même si nous disposions de la totalité des informations concernant Sénèque et que nous possédions les écrits originaux de tous les philosophes et écrivains, quel historien de la philosophie pourrait prétendre avoir les moyens suffisants de les maîtriser pour en faire émerger toutes les facettes? Or, l' œuvre de Sénèque ne nous est pas parvenue dans son intégralité. Nous n'en avons pas non plus conservé le catalogue complet qui permettrait de mesurer l'étendue des pertes. Nous sommes donc contraints d'envisager l'héritage de Sénèque à travers les altérations et les corrections de la transmission du texte. Dans cet essai, nous entamerons certains aspects de sa vie, les jugements contradictoires portés sur sa conduite et l'influence de ses idées, voire de son style. Les indications recueillies çà et là sur les ouvrages perdus restent parfois, assez vagues et entravent l'identification des textes à l'état fragmentaires. Nous baliserons des itinéraires crédibles qui peuvent conduire à quelques destinations. Notre désir n'est pas

d'englober tous les héritiers sénéquiens - tâche extraordinaire
qui demande encore de nombreuses recherches. Nous proposons plus modestement une cartographie à partir de ce qui nous est accessible. Nous prenons appui sur ce qui a déjà été traité mais qui cache néanmoins des plis déjà 'pensés ou

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insuffisamment analysés. Ces différentes traces conduisent la philosophie de Sénèque sur des chemins inattendus ou même impensables. Ces plis, parmi d'autres possibles, que des études ont abordés ou caressés, nous avons pris la liberté de les circonscrire dans trois chapitres: De Rome à Byzance,. Du Moyen Age aux Humanistes,. De la Renaissance à l'époque contemporaine. Cette nouvelle exploration sur Sénèque ne revendique donc aucune exhaustivité, que nous considérons, par principe, comme impossible, ni une quelconque objectivité péremptoire, qui nous paraît tout aussi illusoire. Notre préoccupation s'articule davantage sur le rôle joué par Sénèque dans la pensée européenne, à travers la présence de plusieurs grandes « figures» de la scène de I'historialité. Au fil des pages, nous essayerons de démontrer que Sénèque, depuis la fondation de la philosophie. romaine, a dessiné un itinéraire philosophique et littéraire que nous poursuivons . encore aujourd'hui. Afin d'en souligner la richesse, notre voyage débute par quelques concepts fondamentaux défendus par Sénèque. En effet, il révèle que la pensée antique est variable en restant proche des structures dominantes de l'époque: le stoïcisme et le platonico-aristotélisme. Notre sage symbolise un «stoïcisme dissident» et contribue à la formation du « moyen platonisme », "synthèse historique entre le stoïcisme et le platonisme. Sénèque s'attache à la tradition stoïcienne, il en modifie sensiblement ses structures panthéistes au bénéfice d'une forme de transcendance divine, en portant l'accent sur l'unité du bien. Malgré son apparten':l~ce à l'école du Portique, il marque une sympathie à l'égard d'autres courants philosophiques, y compris l'épicurisme, et donne l'impression d'un style éclectique. Sa philosophie de l'action, encore proche du stoïcisme, est néanmoins une version médioplatonicienne et, en cela, présente up. caractère original.

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Stoïcien paradoxal, Sénèque succombera à de nombreuses tentations. Il avait pourtant appris de ses maîtres que si la richesse n'est pas mauvaise par elle-même, elle nous mène le plus souvent au mal. Il a du reste fréquenté les alcôves du pouvoir au pire moment. Certes, il est facile d'ironiser sur ce maître qui s'est parfois mal conduit. Mais nous pensons qu'il est plus utile de voir le combat du philosophe et de 1'homme, même quand il est vain et illusoire. Rien ne permet cependant d'affirmer que Sénèque ait vécu comme.un déchirement les appels du monde et de la philosophie. Le stoïcisme ne demande pas de se retirer du monde, il est compatible avec l'action. Le stoïcien ne doit pas mener une existence d'ermite, il doit plutôt savoir en quoi les plaisirs physiques et les biens matériels ne sont pas toujours des valeurs. Cette pratique, Sénèque la découvre au cours de ses multiples réflexions. S'il était riche, c'est sans doute qu'il devait tenir sa position sociale; il lui suffisait de ne voir là qu'une question de rang pour mener une vie tempérante. Plusieurs penseurs contemporains affirmaient qu'il n'était pas à la hauteur de la philosophie qu'il enseignait, englué plus qu'il ne croyait dans les rets du pouvoir et de l'argent. Mais la faiblesse de 1'homme ne l'empêche pas de retirer de l'action des leçons. Discourir sur les Lettres à Lucilius sans offrir au lecteur la possibilité de pénétrer au cœur de l'écriture sénéquienne n'était pas envisageable. Le style de Sénèque, brillant et concis, ne manque pas de qualités: les métaphores sont neuves et ingénieuses, les expressions correctes, les antithèses souvent pénétrantes. Comprendre son style suppose une recherche délicate, puisque cette écriture demande sans cesse une souplesse d'esprit liée à différentes circonstances. C'est pourquoi nous portons notre attention sur Quintilien, sans doute l'un des premiers grammairiens à marier critiques et éloges envers Sénèque, tout en n'hésitant pas à copier son style. Quintilien condamne sévèrement les

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travers du maniérisme contemporain. Aussi s'attaque-t-il à Sénèque, symbole du prosateur qu'il réprouve, et prône-t-ille retour au classicisme en vouant un véritable culte à Cicéron. Cependant, contrairement à notre philosophe, ce pédagogue manque singulièrement de sens historique. Il ne discerne pas suffisamment que si le style de Sénèque apparaît nouveau et inimitable, c'est parce que celui-ci a décelé les changements intervenus dans la vie politique et sociale de la Rome impériale. Quant à la portée de son jugement négatif, elle a été décisive car il semble que jamais Sénèque n'ait pu être tout à fait réhabilité. Ce qui n'était avant Quintilien que l'avis de quelques-uns va devenir après lui une opinion courante, voire o~ficielle, patronnée par l'entourage même de l'empereur, notamment par Fronton, le précepteur et l'ami de Marc-' Aurèle, le pur stoïcien qui ne citera pas une fois le nom de Sénèque. Aulu-Gelle, après Fronton, poussera la diatribe jusqu'à l'injure. Ceci n'empêche pas Sénèque de marquer le christianisme de sa présence souterraine. Intime et lointain, notre philosophe a, par le relais du christianisme, poursuivi une existence secrète, ininterrompue mais partielle. À titre d'exemple, le traité De la Clémence renforce sa persistance au cours du haut Moyen Age peu à peu christianisé. Ce traité célèbre le règne de la justice, le rétablis'sement des anciennes lois et la clémence du prince envers les gens de toutes les classes sociales. Nous verrons qu'en renouant avec ces thèmes, Agapet, diacre de Constantinople, associait non seulement Sénèque à la tradition de la royauté divine mais célébrait également Justinien comme le premier empereur à mener une politique de christi~nisation. Agapet représente un rouage important dans le mécanisme de récupération et de redécouverte des œuvres sénéquiennes. L'histoire enseigne davantage à comprendre la vie passée qu'à la cataloguer. Cherchons à découvrir les

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«énergies créatives» qui animent ces faits historiques. La seule reconstruction matérielle d'un texte ne peut pas reproduire l'essence d'une philosophie-. Il faut savoir ici préciser, là esquisser, non en raison de l'abondance des renseignements recueillis, mais en raison de leur signification profonde et de leur vraie valeur. Ainsi peut-on espérer suivre l'évolution d'une idée. L'histoire est une affaire de passion et de redécouverte permanente et toute lecture est essentiellement un processus de réinscription, voire de réécriture. Partant de telles considérations, notre chemin croise Martin de Braga. Bien qu'il soit aujourd'hui complètement oublié, l'intention morale de cet ecclésiastique porte sur la traduction et sur la transmission des œuvres de Sénèque. Ce missionnaire, fondateur du monastère de Dume, œuvrait à la conversion des Suèves et des Wisigoths dans la péninsule ibérique. Les travaux philologiques de Bickel, de Stephan Kuttner et de Barlow montrent que les écrits de Martin (De quatuor virtutibus,. De copia verborum,. Formula honestae vitae) témoignent sans conteste de l'influence sénéquienne. Dès lors, il nous paraissait essentiel de saluer l'action réalisée par cet archevêque. Le Moyen Age n'est pas une époque uniquement de transition entre l'Antiquité et les Temps Modernes; il forme une période de culture autonome. Le rapport entre l'oral et l'écrit est différent du nôtre. L'écrit est rare, y avoir accès dénote d'une valorisation sociale et sa transmission relève du savoir ou du sacré. Certes, il y a des auteurs, mais la reprise de sa réflexion spirituelle et philosophique s'effectue grâce aux rédacteurs et aux copistes anonymes. Dans cette culture encore largement orale, lire et écrire portent la marque d'un pouvoir: le lettré est séparé du peuple. Le haut Moyen Age est un creuset où se répercutent l'ancien fonds littéraire hérité de Rome et l'apport multiculturel des peuples stabilisés après les grandes migrations.

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Tout était à créer et il n'est pas étonnant que pour amorcer les études, les clercs aient immédiatement songé à utiliser les livres et les textes anciens que le hasard des dévastations avait épargnés. Avec le legs du passé émerge la philosophie de Sénèque et sa transmission est unie aux efforts accomplis, en des temps difficiles, par un Boèce, un Cassiodore ou un Isidore de Séville. De nombreux manuscrits renferment des sentences tirées de ses œuvres; sentences recopiées tout simplement, semble-t-il, parce qu'on les trouvait belles et que ces extraits exemptaient le plus souvent de la lecture directe de ses œuvres. Du reste, il faut le reconnaître, aucun écrivain plus que Sénèque ne se prêtait à ce travail de découpage. L'abondance de -ses ouvrages et le décousu de leur composition invitaient peu à la lecture attentive et à la méditation prolongée. On a lu Sénèque beaucoup moins souvent qu'on ne l'a cité et 'les florilèges ont contribué pour une bonne part à sa popularité. C'est ce qui suppose qu'à côté de ses œuvres authentiques, toute une littérature d'extraits plus ou moins apocryphes s'est conservée de génération en génération depuis une époque très ancienne. À partir du IXèmesiècle, la philosophie fixe sa place entre les arts libéraux et la théologie. La «renaissance» carolingienne (760-880) correspond à une réelle volonté de la politique impériale de restauration du latin et surtout de son enseignement. On distingue habituellement deux générations. La première, autour de Charlemagne, entre 780 et 814, récupère modestement mais efficacement quelques textes de Sénèque. Les lettrés qui se retrouvent au palais ne sont pas des Francs. On y remarque trois Italiens: les grammairiens Pierre de Pise et Paulin d'Aquilée, et l'historien Paul Diacre. Mais la contribution à la diffusion des écrits de Sénèque revient surtout à l' Anglo-Saxon Alcuin, qui administre l'enseignement et rédige des manuels clairs et précis tout en laissant une vaste correspondance. Bien plus, Alcuin définit la philosophie: recherche des réalités,

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connaissance des choses divines et humaines, pour autant qu'il soit possible à l'homme de les atteindre. La seconde génération (814-860) gravite autour de Louis le Pieux et de ses fils. Par contre, la transmission des traités sénéquiens s'organise uniquement par des Francs: Raban Maur, ancien élève d'Alcuin, et Servat Loup, abbé de Ferrières. La majeure partie de la littérature carolingienne est chrétienne mais elle manifeste un goût prononcé pour les lettres antiques. C'est peut-être chez Servat Loup qu'apparaît le plus clairement l'impact de Sénèque sur cette nouvelle culture qui, tout en ayant la nostalgie du passé, intègre les apports nouveaux et disparates des peuples européens. L'époque carolingienne envisageait de réactiver les traces de I'héritage romain; toutefois, elle cheminera vers l'âge féodal. Le Xème siècle constitue une période assez sombre, marquée par la désagrégation de l' œuvre carolingienne, due sans doute, d'une part, à la naissance d'une féodalité où tout est morcelé et, d'autre part, aux invasions des Normands, des Sarrasins et des Hongrois. Au milieu d'une production intellectuelle assez pauvre, nous retiendrons la princesse et moniale Hrotsvitha, auteure de pièces de théâtre d'inspiration sénéquienne; Gunzo de Novare, Walter de Spire, Egbert de Liège. .. En 987, quand Hugues Capet accède au trône de France, la société, qui ne peut- plus s'appuyer sur un pouvoir central, est devenue féodale. Tandis que la chevalerie se stabilise au XIème siècle, la lutte pour la paix est. au-x antipodes de l'écriture littéraire. Dans une Chrétienté qui prend corps grâce aussi à sa prise de conscience commune face à l'Islam, les foyers de culture sont les écoles épiscopales et monastiques. Le début du XIèmesiècle renoue avec la tradition. Les auteurs carolingiens reprennent l'étude des classiques de la littérature et de la logique. Au cours de notre recherche, nous rencontrons Gerbert d'Aurillac, grand collectionneur de manuscrits sénéquiens. Gerbert est un excellent témoin du

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désir de culture des contemporains de l'an Mille qui cultive la mémoire pour sauvegarder l'avenir. Le renouveau de la pensée de Sénèque est lié à l'essor des écoles claustrales ou cathédrales. C'est dans ce cadre que ses textes influenceront, au XIIèmesiècle, les chanceliers de l'École de Chartres et les penseurs Victorins. Nous épinglons au passage le plus brillant dialecticien de son temps, Pierre Abélard, un maître parisien, Alain de Lille, surnommé doctor universalis, et Guillaume de Saint-Thierry, proche du courant cistercien. Des traductions latines de l'arabe ou du grec rendent brusquement accessibles aux hommes d'étude de l'Occident, dont la presque totalité ne lisait d'autre langue savante que le latin, les principaux penseurs de la philosophie et de la science grecque, ainsi que les grandes productions de la philosophie arabe et juive. Il ne faut pas s'étonner que, parmi les scolastiques du XIIIème siècle, les mieux avisés leur ont accordé plus de crédit. C'est le cas pour Roger Bacon, Thomas d'Aquin et Siger de Brabant. Dans ce contexte de redécouverte d'anciens textes, le choix de Dante, le plus littéraire des théologiens de l'époque, s'inscrit librement dans l'héritage sénéquien et contribue essentiellement au retour des Lettres classiques en Italie. Le Sénèque « moral» de Dante a soulevé beaucoup de questions par rapport au Sénèque « tragique ». Comme nous l'observerons, cette séparation pour ainsi dire incorrecte de Sénèque en deux auteurs était attribuée au début de l'humanisme et n'a rien à voir avec Dante. L'hypothèse avancée par Ettore Paratore, à savoir que Dante ne connaissait pas les tragédies du philosophe, nous semblait limitée, car les humanistes Lovato Lovati, Albertino Mussato et l'historien Nicolas Treveth commentèrent ses œuvres dramatiques. Par conséquent, Dante ne pouvait pas les ignorer. D'ailleurs, les recherches de Laura Bocciolini Palagi confirment qu'une ~onfusion s'était opérée entre le père de Sénèque et son fils.

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La Divine Comédie n'est pas seulement un édifice poétique médiéval, c'est un poème de l'immanence au regard du destin du monde et des chances de 1'homme dans cette vie. Envisagée de ce point de vue, les chemins de Sénèque et de Dante ne pouvaient que se croiser. Le portrait que Dante esquisse de Sénèque est le témoignage que le poète a hérité de la tradition précédente. Au-delà de cet examen, nous pointerons également les connexions entre l' œuvre de Sénèque et les écrits du poète. Mis à part les opuscules . apocryphes, la. pensée du philosophe se reflète largement dans l'univers dantesque. La lecture sénéquienne réalisée par Dante est très complexe. En effet, le médiéviste Gianfranco Contini explique que Dante n'imite pas Sénèque mais l'exalte dans une situation ontologique. Par sa cùriosité toujours en éveil et sa capacité à découvrir de nouvelles sources d'inspiration, Pétrarque est un des précurseurs du Quattrocento. Il a étudié les œuvres de Sénèque, d'après les passages marquants des Annales de Tacite que connaissait aussi Boccace, d'après Suétone... Il . s'est forgé une opinion sur le philosophe. Malheureusement, les textes laissés par Pétrarque ne laissent supposer aucune forme de critique envers Sénèque. Il a bien discuté avec Boccace la question de l'identité des deux Sénèque mais ne songe pas à séparer le père du fils, au point d'attribuer à celui-ci la prodigieuse mémoire de celui-là. Pétrarque meurt en 1374; à cette date, les œuvres de Sénèque sillonnaient déjà les grandes cités italiennes et l'on ne comptait déjà plus ses lecteurs. Sénèque possède un champ d'action si varié qu'il séduira facilement l'esprit des Académiciens romains moins sensibles à la culture des écoles parisiennes. Mouvement

historique, force

socioculturelle

-

certains parleraient

aujourd'hui d'idéologie -, l'humanisme de la Renaissance n'exprime pas .une philosophie déterminée. Comme le mot « humanisme» le laisse entendre, c'est un modèle de perfection humaine - d'ordre éthique chez les moralistes, les

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pédagogues et les philosophes; d'ordre esthétique chez les artistes; d'ordre social chez les juristes et les politiques. C'est à ce multiple modèle que tendent la méditation et l'action d'hommes tels que Lorenzo Valla, Pietro Pomponazzi, Leon Battista Alberti, Pietro Bembo, Giordano Bruno, etc... Ce modèle humain n'est pas le produit d'une intuition solitaire; il se réfère essentiellement à la littérature gréco-latine des Anciens. Les humanistes puisent leur inspiration dans tous les domaines où s'applique leur esprit. Pour désigner cet effort de résurrection, qui va de la traduction pure et simple (du grec en latin) à l'imitation, à l'adaptation, au commentaire et aux transpositions de toutes sortes, nous évoquerons le souvenir de Bartolomeo Platina, figure de proue de l'humanisme romain. Par ses choix philosophiques, cet académicien est proche de la pensée de Sénèque: plaisir des âmes, dignité de la retraite et primauté de la philosophie par rapport aux autres disciplines. Inculpé

dans une conjuration, Platina - contrairement à Sénèque - ne
se suicidera pas mais connaîtra l'incarcération. C'est en prison qu'il rédige un traité d'« éducation humaine» dont l'objectif principal soutenait la défense de la culture antique. Pour mener à bien son combat, cet humaniste a tiré ses sources des Lettres à Lucilius. La diffusion du livre imprimé incitait les dramaturges à rechercher le suffrage des lettrés en cultivant les beautés littéraires. Les tragédies de Sénèque seront proposées comme telles à la réflexion sur les fins et les moyens de l'art. Nousporterons ainsi notre attention sur les reproductions du Thyeste et d'Octavie dans la péninsule italienne et sur les emprunts de Corneille et de Racine en ce qui concerne Médée et Phèdre. La piste du théâtre sénéquien nous conduit ensuite en Angleterre et en Allemagne. L'extraordinaire succès des Troyennes ouvre les portes à une multitude de traductions anglaises circulant à travers les textes originaux, les imitations italo-françaises et l'univers shakespearien. Les

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drames historiques de Shakespeare, qui dominent de si .haut tous ceux de ses contemporains, s'inspirent de la tradition sénéquienne. Cette production couvre une vaste période s'étendant du roi Jean (début du Xlllème siècle) à Henri VIII, fondateur de l'Angleterre moderne. La composition des pièces ne suit pas le déroulement des faits historiques mais on peut dégager une idée d'ensemble de la vision de 1'histoire
,

anglaise offerte par Shakespeare, à défaut d'une doctrine
politique authentique. L'humanisme, trop tôt arrêté dans sa course par le débat religieux, n'a pas eu le temps d'instaurer en Allemagne une grande littérature en langue nationale rivalisant avec celle des Anciens. Combler ce retard semble être l'ambition qui marque la naissance de la littérature baroque dans l'un de ses aspects' essentiels. En même temps qu'il s'appuie sur une forte tradition néo-Iatine, dont les orientations stylistiques se sont peu à peu éloignées des canons classiques, le baroque se détermine par rapport aux modèles des pays voisins qui ont déjà nationalisé l'héritage antique et progressé sur les voies de la modernité: l'Italie, la France, l'Angleterre. Sous l'impulsion de Melanchthon, de Crocus et d'Optiz, les traductions, adaptations et imitations des tragédies de Sénèque domineront une création abondante dont l'originalité s'affirmera rapidement. Dès le début de 1'humanisme, Sénèque est mieux connu. Les textes sont plus pombreux et sont étudiés avec des méthodes de plus en plus rigoureuses. Ils sont diffusés non seulement en latin mais aussi dans des traductions en langues vulgaires. L'héritage philosophique de Sénèque s'est rapidement propagé chez des personnalités éminentes des Lettres: Érasme, Calvin, Juste Lipse. Pénétré des écrits de Lorenzo Valla, Érasme contribua à répandre la philosophie de Sénèque. Il rêvait d'une humanité plus conforme à la nature et à un idéal de vie modelé sur les Anciens. Sa morale ne forme pas un système d'idées ; elle est l'apologie d'une sagesse pratique, organisée autour d'un ensemble de

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.

maxImes et d'exemples empruntés particulièrement à Sénèqùe. Calvin, de naturel timide, de santé fragile, porté avant tout vers l'étude et la tranquillité, a été poussé par des événements politiques où il voyait la main de Dieu à entreprendre une tâche de conducteur d'hommes et de défenseur d'idées. En 1531, la mort de son père le libéra de ses études de droit, entreprises par obéissance. Il se tourna alors vers les lettres. L'humanisme d'Érasme le sollicitait plus que le réformisme de Luther. Son premier et unique essai dans cette voie a été le commentaire De la Clémence, où il s'est efforcé de déchiffrer les arguments de Sénèque. Par contre, le De constantia de Juste Lipse témoignait de l'aspect philologique de son auteur. Professeur à Louvain, à Iéna, à Leyde, éditeur de Sénèque, Lipse était d'abord un philologue. Il n'abordait Sénèque que par le détour de la philologie. Le titre et le sujet du De constantia pouvaient laisser entendre qu'il s'agissait d'un exposé de la doctrine morale de Sénèque et notamm,ent du stoïcisme impérial. Or il n'en est rien: c'est précisément sur ce thème éthique que la logique de la doctrine dans son ensemble venait se greffer. D'emblée, les humanistes dans leur ferveur n'ont pas compris dans quelles conditions s'accomplissaient les recherches et sous quelle forme on publiait le résultat. Le Sénèque de Juste Lipse n'est plus' entièrement satisfaisant, car la façon dont est exposé le fruit de son long travail ne nous permet pas toujours de retrouver les matériaux originels et de contrôler leur emploi. Ces réserves faites, nous ne pouvons plus que louer et admirer~ En effet, la vulgate a été constituée avec un soin prudent. Plus d'apocryphes (Érasme les classait à part) et plus de confusion possible avec les œuvres du père de Sénèque. Chaque texte a été minutieusement étudié, commenté et replacé dans une hypothétique chronologie. Dans le vaste domaine de l'antiquité latine, la science de Juste Lipse est universelle et équilibrée.

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Par contre, les essais signés par Vivès, Du Vair et Quevedo pour christianiser le stoïcisme s'appuient sur un certain nombre de thèmes récurrents: les rapports entre Saint-Paul et Sénèque, le rapprochement des ouvrages stoïciens et du livre de Job ou de l'Ecclésiaste, et bien d'autres encore. Chez certains, cette position peut d'ailleurs donner lieu à des syncrétismes: Quevedo défend aussi Épicure (mais Sénèque avait donné l'exemple). Citons enfin le principal auteur qui a su admirablement interpréter Sénèque: Montaigne. Certaines observations poussent à chercher plus profondément la nature du rapport entre Montaigne et le philosophe romain. À titre d'exemple, le chapitre intitulé De la solitude est un thème permettant à Montaigne de puiser largement dans ses sources. Presque toutes les lettres des premiers livres de la correspondance avec Lucilius présentent comme sujet particulier celui de la « retraite ». Sans entrer dans des détails particuliers, rappelons combien le thème de la retraite a représenté une partie considérable dans la vie quotidienne et artistique de Sénèque. Sa philosophie est traduite dans un style dépouillé et savoureux, évitant le fatras rhétorique. La langue des Essais ne dédaigne ni l'archaïsme, ni le terme dialectal, ni le mot nouveau. Elle rejette l'ambition scolastique qui use du mot comme d'un accoutrement. Il faut cependant constater qu'au fur et à mesure que l'on progresse dans le XVIIème siècle, les références au néostoïcisme disparaissent. On assiste au développement de doctrines plus puissantes: Descartes, Pascal, Hobbes, Spinoza et Leibniz. L'"essor de la nouvelle physique implique un renouvellement rapide des conceptions de la méthode et de la causalité. Le regard jeté sur l'individu avait lui aussi évolué. Cependant, le parcours de Sénèque ne s'arrêtait pas là : il devenait une référence, que l'on cite, que l'on utilise et que l'on combattait. La popularité de Sénèque s'est prolongée par l'importante traduction" de Malherbe. Celui-ci, sans doute

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influencé par Du Vair, avait traduit et commenté le début des Questions naturelles, une grande partie du Dè clementia et la plupart des Lettres à Lucilius. Bien mieux, il s'inspirait de Sénèque dans ses œuvres poétiques! Par ailleurs, l'imitation du style sénéquien par Pascal contribuait à la formation de la prose classique française. Estil besoin de rappeler que, dans un autre domaine, Corneille est entièrement chargé de Sénèque et que le sujet de Cinna (1640) est tiré duDe clementia? Corneille substitue à la violence débridée et aux déguisements tragi-comiques u~e conception tragique du drame, où les héros ne parviennent à leur pleine expression que moyennant le renoncement à tout ce qui paraissait devoir assurer leur bonheur. Ce néostoïcisme sereinement vécu par un Rodrigue ou un Polyeucte, habité religieusement par les héros de Mariamne ou de La Mort de Sénèque (1644) chez Tristan L'Hermite, teinté de néoplatonisme dans l'œuvre de Jean de Rotrou, constituait l'armature morale de la tragédie française à l'époque de Louis XIII. Il a fallu que Corneille donne Œdipe (1659) et que Racine débute avec La Thébaïde - (1664) pour que soit frayée la voie royale de la tragédie sénéquienne. La Font.aine a de son côté contribué à répandre dans le public français la connaissance de Sénèque en publiant, après l'avoir remaniée, la traduction des Lettres à Lucilius (1681). Grâce à cet ouvrage, La Fontaine avait en outre paraphrasé, en vers français, quatre-vingt-trois passages de poètes latins cités par Sénèque. Les Jésuites, du moins en certains endroits, se sont arrêtés à un compromis. En effet, l'un deux, l'Allemand J.B. Schellemberg, a fait paraître en 1637, sous forme de florilège, un petit Seneca christianus dans lequel rien ne pouvait offusquer les âmes bien pensantes. Cette époque était dominée par des œuvres reprenant sans se lasser le thème du bonheur impossible. Dès la mort de Racine, une dernière et fatale révolution avait bouleversé le

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théâtre tragique. Ses successeurs, Crébillon et La Motte, encouragés par les théories de Fontenelle, voire de Fénelon, ont favorisé dans leurs œuvres le retour philosophique de Sénèque chez un Voltaire ou un Diderot.
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Annonçant déjà le XVlllèmesiècle, les transfotmations

sociales et morales se reflètent dans les productions littéraires des derniers écrivains classiques. À une époque où s'épanouit la bourgeoisie d'affaires, la décadence morale, sociale et artistique explose. Rien n'est plus à la mode que la critique; même les vérités religieuses sont attaquées. Malebranche et Bossuet reprennent Sénèque. Spinoza est à la mode. Cette évolution explique, par exemple, le succès des Maximes de La Rochefoucauld et des Caractères de La Bruyère. L' œuvre de La Bruyère n'est pas seulement moraliste; elle est surtout stylistique. L'auteur saisit Sénèque dans le détail extérieur, l'attitude, le geste qui révèle le caractère. Le style travaillé, étincelant et précis abonde en traits imprévus, spirituels et piquants. Ailleurs, Newton ouvre le Siècle des Lumières. Ce n'est plus le passage de la comète, augmentant le mystère et la crainte du ciel, qui va frapper de stupeur une foule terrorisée et croyante, mais son absence, trajectoire prévue et calculée, qui va faire vaciller les trônes et les autels. Cependant, si opposé qu'il soit au XVllème siècle par ses tendances générales, le XVlllème siècle, antidespotique et antichréti en, ne l' en. conti~ue pas moins en un certain sens. Ainsi, l'admiration pour les écrivains du sièclë de Louis XIV concourt à renforcer l'engouement pour l'Antiquité. Les philosophes revendiquant au nom de la raison le droit de s'ériger en juge universel sont entrés en guerre contre toute autorité traditionnelle et injustifiée. Interprètes de la philosophie de Sénèque, ils bâtissent des systèmes dont la Révolution de 1789 sera la conclusion politique. Bayle, John Locke et Shaftesbury ouvrent la porte à Sénèque et édifient de nouveaux concepts. De fait, peu d'écrivains au XVlllème siècle sont inspirés par son style et

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ses idées mais ils marquent une profonde sympathie pour ce philosophe. Sa morale ferme et exprimée en sentence continuait à émouvoir en raison de sa valeur permanente. Une autre période durant laquelle l'autorité de la royauté disparaît est presque entièrement soulignée par l'activité littéraire des philosophes, réunis dans une même attitude agressive à l'égard du régime. Voltaire souligne par sa prodigieuse vitalité littéraire tout le XVIIIèmesiècle. Mais c'est dans les salons philosophiques fréquentés par d'Alembert, Helvétius, Diderot, Holbach et Rousseau que les écrits de Sénèque chemineront vers le triomphe de l'esprit philosophique. Ainsi, les écrivains devenus hommes d'action prennent une place de plus en plus grande dans la société. Rousseau aimait Sénèque. L'auteur du Contrat social a emprunté au philosophe romain tellement d'idées que l'on a été jusqu'à prétendre qu'il l'avait plagié. Cette accusation ne résiste pas à un examen sérieux des textes. Il s'agit surtout des idées délimitées sur l'éducation par Rousseau introduites dans l'Émile. Il n'en reste pas moins vrai que Rousseau, sans Sénèque, n'aurait pas été exactement ce qu'il a été; cette constatation suffit à souligner l'influence persistante du philosophe romain. Au XVIIIème siècle, le défenseur de Sénèque est évidemment Diderot. Invité par Naigeon à écrire une Vie de Sénèque, Diderot s'est emparé de son sujet avec ferveur et enthousiasme. - II avance - sàn point de- Vue: prouver que Sénèque doit être considéré comme « le précepteur du genre humain ». Ses exagérations ont pu rencontrer un écho chez les théoriciens de l'époque révolutionnaire. . . Le développement des sciences, le besoin de curiosité générée dans toutes les disciplines donnent naissance à des genres nouveaux ou renouvelés (1'histoire, la critique littéraire et religieuse) et modifient le caractère de certains autres, comme le roman et le genre dramatique. Il se produit, pendant tout le XIXème siècle, une évolution continue, correspondant à des changements politiques et à des

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modifications successives dans l'état des esprits. La littérature de la Révolution et de l'Empire appartient à une période de transition: la grande tourmente qui a bouleversé la société a laissé intacte les formules d'une littérature vieillie; elles continueront d'être respectées et suivies jusqu'en 1820. C'est dans le mouvement littéraire né vers cette date et désigné sous le nom de Romantisme que Sénèque trouvera son expression chez Lessing, Schiller, Goethe et Nietzsche. Au cours du XIXèmesiècle, de nombreux éditeurs ont publié, sur Sénèque une énorme quantité d'ouvrages, mais il est rare que ces travaux aient été considérés par le public. La philologie, comme d'autres sciences, présente parfois une production confidentielle. Quant à l'étude de la philosophie, elle a pris une direction qui la détourne des éclectiques latins. Certes, Sénèque a gardé de fidèles lecteurs mais, de génération en génération, le nombre des émules diminue... Pratiquement, il n'est plus connu que par les traductions, les historiens ou les essais écrits dans un style agréable et solidement concis pour contribuer à asseoir une opinion parmi les lettrés. Les œuvres produites par les auteurs modernes sur base des ouvrages de Sénèque sont si riches et si diversifiées que toute tentative de les cerner provoque sans aucun doute des lacunes et des contresens. De plus, nos sources ne peuvent pas être indéfiniment complétées et nous devons toujours prévoir des découvertes. Par' conséquent, l'investigation menée sur la période contemporaine met en évidence des penseurs, des écrivains et des artistes qui ont marqué le XXèmesiècle. Tenter de rassembler les héritiers de Sénèque n'est sûrement pas une tâche simple, mais elle vaut la peine d'être entreprise.

Chapitre I

DE ROME A BYZANCE

1. Les différents visages de Sénèque Sénèque a laissé un grand nombre d'ouvrages dont quelques-uns seulement nous sont parvenus. Il ne reste que peu de fragments poétiques ét d'épigrammes, lesquels lui ont peut-être été faussement attribués. Des doutes subsistent aussi quant à l'authenticité de neuf tragédies qui s'inspirent des dramaturges grecs et dont certaines, comme Phèdre, ont à leur tour inspiré notre théâtre classique. De ses traités scientifiques, nous ne connaissons que les sept livres de physique auxquels il travaillait vers la fin de sa vie et qui ont pour titre Questions naturelles. En général, les théories de Sénèque n'offrent plus - on le conçoit - qu'un intérêt historique. Toutefois, il faut reconnaître que l'auteur avait ajouté, aux connaissances puisées dans ses lectures, de nombreuses observations personnelles, et certaines de ses hypothèses, bien qu'abandonnées par la science moderne, semblent quelquefois ingénieuses. Ce n'est d'ailleurs pas un traité purement technique et, en divers endroits, on retrouve, à côté du savant, le psychologue et le moraliste. Il est particulièrement regrettable que nous ne connaissions à peu près rien de l'ouvrage intitulé Philosophia moralis auquel il se consacrait pendant ses derniers mois. Mais nous ont été heureusement conservés, outre trois Consolations, neuf traités qui jalonnent sa carrière philosophique. Viennent enfin s'y ajouter les Lettres à Lucilius, son œuvre la plus intime, la plus vivante, la plus facilement accessible.

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Les traités de Sénèque ont été beaucoup étudiés mais aussi beaucoup décriés. Une réputation de désordre dans leur composition s'est perpétuée jusqu'à aujourd'hui - réputation en grande partie injuste à nos yeux1 et que corrige une stricte attention au texte et à ses articulations. Il est toutefois indéniable que le carcan d'une construction rigoureuse n'est pas son fait et c'est pourquoi, on le sent si à l'aise dans le libre cours que permet le genre de la lettre. Sénèque souffre aussi, auprès des philosophes modernes, d'une autre réputation, plus imméritée encore. On le considère volontiers " comme,un moralist.e mondain, un vulgarisateur plutôt qu'un véritable philosophe, le colporteur d'un stoïcisme éclectique, affaibli et non dépourvu de contradictions. Ici encore, il s'agit d'une idée reçue, et la critique actuelle va, sur le plan doctrinal, dans le sens d'une réhabilitation2. Sénèque, en réalité, a toujours été strictement fidèle à cette philosophie stoïcienne à laquelle il a voué son œuvre et sa vie. Non seulement, il s'est fait, pour le monde romain, le parfait interprète des grands maîtres grecs mais il s'est montré capable de repenser l'ensemble du système et de le défendre contre les doctrines adverses, se plaçant ainsi, sans déviation ni compromission, dans la prestigieuse lignée de Chrysippe et de Posidonius. Les Lettres à Lucilius sont, au fil de la vie courant, le prolongement et l'application du contenu des traités. De tous les ouvrages de Sénèque, le recueil des Lettres à Lucilius .est certainement le plus attachant, celui qui nous révèle le mieux la souplesse de son esprit et le véritable caractère de sa prédication morale. Là, apparaît surtout le «directeur de conscience », moins soucieux d'exposer dogmatiquement les principes d'un système que de gouverner une âme et de la conduire peu à peu, par une série d'étapes, à la perfection intérieure. Le but étant nettement fixé, ce qui
1 Janine FILLION, Le De ira de Sénèque et la philosophie stoïcienne des passions, Editions Klincksieck, Paris, 1984.
2 Ibid., p. 283.

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préoccupe le plus Sénèque, ce sont les moyens d'y parvenir. Pour diriger I'homme, il importe de bien le connaître, de savoir quelles sont les forces qui le poussent ou l'attirent, à quelles tentations il est exposé et aussi quelles ressources offrent sa nature intime. En d'autres termes, le moraliste doit être doublé d'un psychologue aigu, capable de voir juste et de voir loin. Or, aucun philosophe n'a, plus que 'Sénèque, associé et fondu ces deux qualités. Tout en sermonnant ces concitoyens, il observe et analyse la société. Et ce n'est pas

seulement l'âme humaine en général qu'il étudie avec un soin
méticuleux, c'est aussi la complexion particulière, les tendances de celui qu'il veut gagner à la philosophie. Sans doute, les maximes universelles, dont tout le monde peut faire son profit, abondent dans ses livres, mais il y joint des consultations individuelles. Il a des recettes pour les cas spéciaux: il sait comment on doit s'y prendre pour guérir telle ou telle maladie morale. Et si presque tous ses traités sont adressés à des personnages ciblés, ce n'est pas par simple gracieuseté de l'auteur, qui veut attacher à son œuvre le nom d'un parent ou d'un ami, mais par préméditation et parce que l'ouvrage contient des exhortations rigoureusement adaptées à l'état d'âme du destinataire. Sénèque est donc, dans le meilleur sens du 'terme, un casuiste et l'on a pu, avec beaucoup de justesse le comparer à ces directeurs de conscience du christianisme, si experts dans l'art de sonder les plaies secrètes du cœur et d'appliquer à chacune d'elles le baume le plus convenable et le plus efficace3. Plus jeune que notre philosophe, Lucilius, gouverneur de la Sicile, avait jusque-là suivi la doctrine épicurienne lorsque Sénèque entreprend de le gagner au stoïcisme. Loin de commencer par une réfutation en règle du système d'Épicure, il s'attache, au contraire, à dégager ce qui, dans cette philosophie, peut s'accommoder à son propre
3 Constant MARTHA, Les Moralistes sous l'empire romain, philosophes et poètes, Editions Hachette, Paris, 1894, cf. le chapitre intituié : La Morale pratique dans les lettres de Sénèque.

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enseignement, de façon que la transitiQn devienne pour ainsi dire insensible. Aussi bien Sénèque déclare à tout instant que les étiquettes importent peu: l'essentiel est de discerner les préceptes réellement salutaires, de les réunir et d'y conformer sa VIe. Quant à l'idéal proposé par Sénèque, il s'agit avant tout de s'appartenir à soi-même, de se délivrer des vaines préoccupations qui égarent et tourmentent les esprits vulgaires. Sénèque ne demande pas que le philosophe cherche à se, singulariser par sa tenue extérieure: il peut, il doit vivre comme tout le monde mais, en se conformant aux usages, il sera cependant très différent de la foule. Les honneurs, les richesses ne le captiveront pas: il se sentira toujours prêt à les abandonner. Sénèque s'imposera même des privations volontaires pour bien se démontrer qu'il est capable de tout supporter et que, dès lors, la fortune n'a pas prise sur lui. Mais son principal soin sera d'envisager la mort sans trouble puisqu'elle est inévitable: d'ailleurs, elle n'a rien en soi qui doit épouvanter la raison et, dans certains cas, c'est un grand avantage de pouvoir, par le suicide, échapper aux maux dont on est menacé. Ce que Sénèque propose dans ses lettres est une morale du bon sens, facilement accessible, très souvent inspirée par quelques faits de la vie quotidienne. Son langage se réfère au stoïcisme mais d'une intensité inférieure à celui d'un traité, et a fortiori, très éloigné de cette cuistrerie scolastique qu'il lui arrive de ridiculiser en la parodiant. Ainsi, dans la Lettre 113 répondant à Lucilius qui a relancé le débat sur la corporalité, il déroule à plaisir les conséquences d'un faux principe: de proche en proche, l'âme, les vertus, les vices, les pensées sont des corps; une infinité d'animaux grouillent en nous; la promenade est un animal et, qui plus est, un animal de forme ronde! Notre malicieux philosophe fait durer son amusement jusqu'à en éclater de rire. La complexité de la figure de Sénèque s'appuie constamment sur le double lien de I'hérédité philosophique et

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de l'expérience autobiographique, de la réflexion sur la société et de l'existence dans le. monde, greffé sur l'écart entre langage et vie4. Palindrome, donc: tel apparaît Sénèque dans ses réflexions théoriques et dans ses choix personnels. La nature nous crée tout à la fois pour deux fins, la contemplation et l'action, déclare Sénèque5. Ce principe théorique de la double finalité - qui remonte à Aristote

(Protreptique)6 et que le stoïcisme fait sien - est repris et
traduit par Sénèque dans une variante éthique, grâce à l'entrelacement vertu/acte7 et, surtout, en combinant otium et negotium dans sa version politique. Dans De la Tranquillité de l'âme écrit vers 58 après J-C, Sénèque analyse avec réalisme les conditions et les possibilités de l'engagement politique du philosophe, mettant en séquence et en alternative les caractéristiques et les opportunités. Au préalable, accepter les propres aptitudes personnelles à la politique et à l' étude8 ; placer l'engagement politique au premier plan9 selon. l'enseignement du philosophe stoïcien Athénodore10; exceptionnellement, assumer la retraite11; en cas d'empêchements particuliers, alterner vie privée et vie politique12 ; enfin, dans les moments difficiles pour la politique, réserver plus de temps à la retraite et à l'étude13. Cependant, concluait Sénèque, jamais la
4 Eduard NORDEN, La prosa d'arte antica dal IV secolo a.C. all'età della 'Rinqscenza, Editions Salerno, .Rome, 1986, vol. I, p. 317. 5 De Otio 4,2. Toutes nos références sénéquiennes renvoient à la collection des Universités de France, publiée sous le patronage de l'Association Guillaume Budé (Editions Les Belles Lettres). 6 ARISTOTE, Aristote/is opera, in Librorom deperditorom Fragmenta, sous la dir. de O. Gigon, Berlin, 1987, vol. III, frag. 10c. 7 De Otio 6,2. 8 De la Tranquillité de l'âme, 6,4. 9 Ibid., 3,1. 10 On peut hésiter, pour identifier ce philosophe, entre deux stoïciens dont l'un, disciple de Posidonius, fut le maître et l'ami d'Auguste, et l'autre fut l'ami de Caton. La première hypothèse est généralement acceptée. Il De la Tranquillité de l'âme, 4,1.
12 Ibid., 13 Ibid., 4,8. 5,5.

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situation n'est bouchée au point qu'il ny ait plus de place . pour une actzon mora Ie 14 . Quelques années plus tard, vers 62 après J-C, Sénèque ne sera plus aussi conciliant et aussi problématique. Il écrira un dialogue, le De Otio, pour exalter inconditionnellement le détachement de la politique et l'utilité de la vie de loisir15 (otium). Avec les affaires (negotium), on jouit de la res publica minor, c'est-à-dire uniquement de la cité

administrative et, avec l' otium, de la res publica maior, donc
du monde supérieur où sont unis les hommes et les dieuxl6. L' otium présente une action supérieure au negotium, dont il récupère les prérogatives de l' agere (agir). En d'autres termes, le contenu de la vertu17 et de la viel8. Le discere se livre sans réserve à la contemplation de la vérité, cherche une règle de vie et la pratique loin du monde19 ; le docere (De Otio 2,2) est déterminé comme « se tourner vers les autres pour les activités de l'esprit ». Discere et docere apparaissent convergents et harmonisés, surtout dans la Lettre 6,4. En effet, au terme de sa carrière le vieux Sénèque se charge de la tension doctrinale vers « les autres », paradoxalement en concomitance avec son éloignement (secessus) de la politique. Hantise déclarée dans la Lettre 8,320et dans les Questions naturelles 3,1. Cette duplicité sénéquienne du disciple et, du magistère n'est pas uniquement confinée dans le domaine du sens, avec la caractérisation des moments particuliers et des sujets pertinents, mais également ouverte sur le mot, avec l'introduction massive du langage technique (militaire,
14 Ibid., 4,8. 15 De Otio, 1,1. 16 Ibid., 4,1.

17 CICERON, De la République, Bréguet, Paris, 1980, 1,2
18 19

Editions Les Belles Lettres, traduit par E.

20

De Otio, 1,4. Ibid., 2,1.

C'est dans le De Vita Beata (chapitre 17) que Sénèque fait lui-même la critique de sa vie dans un réquisitoire imaginaire.

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agricole, politique, juridique, religieux, médical, commercial) et avec l'attribution des nouvelles significations aux paroles communes. Le miracle linguistique de Sénèque consiste dans la réélaboration d'une manière originale d'un matériel non original21. Conscient de rompre avec la tradition romaine qui estimait I'homme comme citoyen, en particulier avec la philosophie stoïcienne (devenue I'idéologie dominante), Sénèque aboutit, grâce au De Otio et aux Lettres à Lucilius, à une solution qu'on pourrait qualifier d'épicurienne parce que « vivre à l'écart» était l'impératif catégorique du Jardin22. En effet, Sérénus, le disciple-interlocuteur du dialogue, ne retient pas l'accusation de désertion23. Tandis que chez Cicéron, negotium ne signifie plus opérer dans les filets de la res publica mais agir dans les allées du pouvoir. Déjà, l'historien Salluste, au cours de la période de

crise politiqu"eet morale de la république, déclarait avec un
pessimisme résigné que l'État profitait plus de son otium d'historien que du negotium des politiciens24. Auparavant Platon, dans un passage mémorable de La République (496 av. J-C), avait dressé une série de circonstances et de motivations qui justifiaient 1'« abstention» du philosophe à la politique. À cette occasion, le philosophe grec déclarait: tant que la puissance politique et la philosophie ne se rencontreront pas dans le même sujet, il n y aura de cesse aux maux des cités et à ceux du genre humain25. Platon résout ce problème par l'association "philosophie et politique en indiquant qu'elle est possible si le philosophe prend le
21Concetto MARCHESI, Seneca, Editions Principato, Messine, 1944, p. 218. 22 Épicure (341-270) est le fondateur du « Jardin» où il vivait, à Athènes, entouré de ses disciples, dans une sorte de communauté. 24Mes loisirs apporteront à la république plus d'avantages qùe l'action politique des autres, in Crispus SALLUSTE, La Guerre de Jugurtha, traduit par F. Richard, Editions Gamier, Paris, 1933, 4,4. 25 PLATON, La République, Editions Les Belles Lettres, coll. « Budé », Paris, 1996,473 d-e et 520 c.
23 De Otio, 1,4.

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pouvoir ou si le gouvernant devient philosophe. La conclusion du De Otio, centrée sur la légitimité et le loisir du sage26, se termine en effet d'une façon drastique avec l'affirmation de la nécessité et l'universalité de l' otium27. À cette parabole conceptuelle était sous-entendue une urgence personnelle dramatique. Tacite28 nous informe que dans les années où il rédigeait le De Otio, Sénèque perdait toute marge de manœuvre et de liberté politique et, ne pouvant plus être un acteur ni ne voulant être un témoin passif, il implorait la grâce de l' otium29 et la permission de quitter. la scène publique. Comblé de privilèges, haï des adversaires, vieux et incapable d'assumer les charges les plus légères, il justifiait de cette manière ses droits pour l'avenir. Comme on le sait, la mise à la retraite ne lui fut pas concédée car Néron souhaitait que tous les sujets demeurent sur scène et jouent un rôle dans ses projets politiques. Cette requête ne parut pas innocente mais fut attisée par le même soupçon qui frappa Thraseas Paetus30, dont l'absence prolongée au Sénat signifiait ouvrir les hostilités31. À partir de ce jour, Sénèque modifia ses habitudes en espaçant ses apparitions dans la cité. Comme insinue malicieusement Tacite, il était retenu au lit par une santé chancelante ou par les études philosophiques32. *
26

27Ibid., 8,3. Pour de plus amples détails, lire les observations de Ivano DIONIGI, Lucio Anneo Seneca. De Olio, Editions Paideia, Brescia, 1983. 28 TACITE, Annales, Editions Les Belles Lettres, traduit par J. Hellegouarc'h, Paris, 1996, 14, 52-56.

De Olio,

8,1.

29 Ibid., 14,54. 30 Sénateur romain (né à Padoue - mort en 66 ape J-C). Stoïcien notoire, ami de Démétrios le Cynique, il n'avait pas hésité à condamner l'apologie faite par Sénèque du meurtre d'Agrippine et à susciter des verdicts indépendants. Néron le fit condamner par le Sénat; Thraseas se fit ouvrir les veines en présence de
. Démétrios. 31 TACITE, Annales, 16,22.

32

Ibid.,

14,56.

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La doctrine du stoïcisme antique distinguait rigoureusement les «hommes dans la sagesse» et les « idiots », excluant des transitions entre les premiers et les seconds. Parallèlement, elle théorisait le dualisme entre « vertu» et « vice» sans admettre aucune concession pour le perfectionnement mora133. Le stoïcisme de Panaitios34 cheminant avec le moyen platonisme d'Antiochus d'Ascalon abandonne cette conception manichéenne et introduit le principe de « progrès» : 1'homme est perfectible intellectuellement et moralement. .D'un stade .d'ignorance et de misère spirituelle, il peut parvenir à la sagesse et à l'excellence morale35. Telle est également la pensée de Sénèque. Il distingue nettement le sage de l'aspirant à la sagesse36, analyse les diverses étapes de ceux qui sont en route vers la connaissance37 et considère le Sapiens (1'homme sage) comme une figure à comparer au phénix38. Cette échelle hiérarchique des extrêmes (les idiots et les sages), caractérisée par les personnes intègres et attirées par la sagesse, permet à Sénèque de se défendre de l'accusation d'incohérence entre les principes déclarés et les choix de vie pratiqués. Comme nous le verrons, la distance qui sépare ces deux extrêmes est comblée par les concepts de volonté et de bien. Nous savons grâce aux témoignages de Tacite39 et de Dion Cassius40 que, parmi les.multiples accusations portées à
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M. POHLENZ, Storia di un movimento spirituale, La Nuova Italia, Firenze,

1967, vol. II, p. 311. 34 M. Van STRAA TEN, Panetius, sa vie, ses études, sa doctrine, Editions H.J. Paris, Amsterdam, 1996. 35 Cf. Alberto GRILLI, II problema della vita contemplativa nel mondo grecoromano, Fratelli Bocca Editori, Milan, 1953, p. 112 et suivantes. 36 Lettre 65,18. 37 Ibid., 75,8. 38 Ibid., 42,1. 39 TACITE, Annales 13,42. 40 DION CASSIUS, Histoire romaine 61,3.