Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

L'u-topie du féminin

De
319 pages
L'auteur remet en question la perception traditionnelle du féminin à partir d'une nouvelle grille de lecture fondée sur la notion d'u-topie, de non-lieu, inspirée par la compréhension lévinassienne du sujet comme fragilité, passivité, vulnérabilité et faiblesse. Une voix spécifiquement féminine peut-elle s'élever par-delà la neutralité du discours philosophique ?
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

L'u-topie du féminin

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Déjà parus
P. DUPOUEY et J. BRUNET (publié par), Roland Bron et, un itinéraire philosophique, 2007. Dominique CHATEAU, l'autonomie de l'esthétique. Shaftesbury, Kant, Alison, Hegel et quelques autres, 2007. Alain DELIGNE (dir.), Éric WEIL, Ficin et Plotin, 2007. Laurent DÉCHERY, Le premier regard, essai d'anatomie métaphysique, 2007. Alain MARLIAC, L'interdisciplinarité en question, 2007. Raphaël et Olivier SAINT-VINCENT, Manifeste du philosphevoyou, 2007. Magali PAILLIER, La colère selon Platon, 2007. Hugues RAB AULT, L'État entre théologie et technologie, 2007. Fernando REY PUENTE, Simone Weil et la Grèce, 2007. Sophie LACROIX, Ce que nous disent les ruines, 2007. Alain MARLIAC, L'interdisciplinarité en question, 2007. Serge BOTET, La philosophie de Nietzsche, une philosophie « en actes», 2007. Shmuel NÉGOZIO, La répétition: théorie et enjeux, 2007. Jacynthe TREMBLAY, Introduction à la philosophie de Nishida, 2007. Jacynthe TREMBLAY, Auto-éveil et temporalité. Les défis posés par la philosophie de Nishida, 2007. Jacynthe TREMBLAY, L'être-soi et l'être-ensemble. L'auto-

éveil comme méthode philosophique chez Nishida, 2007.

CHRISTEL MARQUE

L'u-topie

du féminin

Une lecture féministe d'Emmanuel Lévinas

L 'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fi ISBN: 978-2-296-04579-8 EAN : 9782296045798

Table des matières

Remerciements

Il 13 15 23 35 39 40 44 49 57 61 63 68 70 77 79

Remarque préliminaire Avant-propos Introduction Section I N L'u-topie au cœur de la réflexion lévinassienne 1- La trace, ou le non-lieu de la présence à soi du Même 2- L'élection 3- Le passé immémorial: non-lieu d'un passé insituable 4- La proximité 5- La substitution BI Le féminin: u-topie du sujet 1- Le sujet dans Totalité et Infini a- Jouissance et séparation b- Sensibilité et corporéité c- Sensibilité et visage: la rencontre d'Autrui

2- Le sujet dans Autrement qu'être ou au-delà de l'essence _ a- « L'Autre dans le Même»
b- La passivité du sujet CI Expression féminine de la subjectivité 1- Une défaillance de la subjectivité: la maternité 2- Paternité féconde et maternité sacrificielle 7

85
87 94

98 100 108

L'u-topie du féminin

Section II

127

N « Renouveler l'antique problème de l'être en tant qu'être» 1- La nausée 2- Vers une phénoménologie de l'éros 3- De la nudité honteuse à la nudité de l'Autre 4- De l'être anonyme à la transcendance d'Autrui BI Soumettre l'existence à l'existant
,

_

135

137 138 142 144 150 152 157
159 162 164 170 174 177 181 185 189 192

1- L'il y a
2- L'hypostase 3- La temporalisation 4- Autrui 5- L'éros: une modalité essentielle du rapport à Autrui 6- La fécondité

CI La relation à l'Autre 1- La solitude du sujet 2- L'événement de la mort 3- Le face-à-face avec Autrui: apparition du féminin 4- Le mystère d'Autrui-féminin 5- Première esquisse d'une phénoménologie de l'éros

6- L'événement de la fécondité, une ouverture temporelle _

197

8

Table des matières

DI La réalisation d'Autrui-féminin 1- L'extra-territorialité de la demeure a- L'accueil et le recueillement b- L'épiphanie du visage c- Le langage en question d- Vers une entente de la parole féminine 2- Au-delà du visage: l'éros a- L'éros, un événement équivoque b- De la nudité du visage à la nudité érotique c- Le féminin érotique d- Le régime du tendre e- L'intentionnalité de la caresse Ouvertures 1- Partir de l'u-topie...
2- ... pour interroger la différence.. .

201 203 206 211 216 229
237 238 247 252 256 262 277 279 285 290 297 309 317

3- .. .et s'ouvrir sur la pluralité du féminisme Bibliographie Index Index des auteurs

9

Remerciements

Je remercie tout particulièrement M. le professeur Miklos Veto pour avoir accepté de me suivre dans ces recherches, pour ses conseils et ses remarques qui ont nourri et enrichi ce travail, pour sa patience aussi et sa disponibilité à mon égard. Je remercie la personne qui partage ma vie pour son soutien affectif, son indulgence et sa compréhension. Merci de faire partie de ma vie. Je remercie mes amies les plus chères, Cath et Chris, pour leur amicale présence à mes côtés tout au long de ces années d'écriture. Puissent-elles voir en ces quelques mots le témoignage de mes sentiments à leur égard. Je remercie Agnès qui m'a fait l'amitié de relire et de corriger ces quelques pages. Je tiens également à remercier Madame Lavaud, Monsieur Tengelyi et Monsieur Vieillard-Baron, membres du jury de thèse de doctorat d'où est issu ce livre, pour leurs précieuses remarques et leurs précisions éclairées.

Il

Remaraue préliminaire

Afin de ne pas surcharger les notes de bas de page, les écrits d'Emmanuel Lévinas que nous serons amenées à mentionner au cours de cette étude seront cités sans être précédés du nom de leur auteur, contrairement à l'usage. Pour Totalité et Infini, nous effectuerons un double renvoi, le premier à l'édition en Livre de Poche, 1994, le second, en italique, à la première édition Martinus Nijhoff de 1961.

13

Avant-propos

à mère-grand à Y.

Avant-propos

La différence sexuelle et la notion d'u-topie du féminin - que nous nous proposons d'aborder dans le cadre de cette étude, à partir de l'œuvre d'Emmanuel Lévinas - relèvent-elles à proprement parler du champ philosophique? Constituent-elles un fil directeur qui nous permette de parcourir l'histoire de la philosophie - en portant, certes, sur cette histoire, un regard nouveau? L'enjeu de la différence sexuelle et le déploiement du féminin - entendu à la fois comme catégorie ontologique et comme ce qui qualifie la femme, comme ce qui renvoie à la féminité de la femme - oeuvrent-ilsde manière marginale au cours de l'histoire de la philosophie ou pouvons-nous en percevoir l'événement chez certains philosophes? Et, plus particulièrement ici, ces notions se dévoilent-elles dans l'écriture de Lévinas - dont l'entente du concept d'altérité a suscité cette interrogation? Si la question de la différence sexuelle semble être, en apparence seulement, absente des textes philosophiques, ontologiques et théologiques, celle-ci, néanmoins, se découvre chez nombre de philosophes, dès lors que nous adoptons une nouvelle grille de lecture de leurs œuvres. La question de la différence sexuelle est en effet essentiellement présente dans l'espace de la philosophie politique - qui aborde surtout des questions relatives à l'organisation du pouvoir et à sa traduction publique, ce qui entraîne une distribution des rôles entre les hommes et les femmes et, par conséquent, une hiérarchisation des pouvoirs au sein de la société. Ainsi, pour n'en citer que quelques-uns uns, Rousseau prône le nécessaire assujettissement de la femme à son mari - ce qui est, pour lui, la suite logique du principe fondateur de l'État moderne -, afin que le contrat social soit réellement effectif. TI souligne la nécessité de cantonner les femmes à leur rôle domestique et les enferme dans la famille afin de concilier l'individualisme du droit naturel et les valeurs sociales du vivre en commun. TI insiste alors sur le fait que « la femme et l'homme sont faits l'un pour l'autre, mais (que) leur mutuelle dépendance n'est pas égale: les hommes dépendent des femmes par leurs désirs; les femmes dépendent des hommes et par leurs désirs et par leurs besoins; nous subsisterions plutôt sans elles qu'elles sans nous. Pour qu'elles aient le nécessaire, pour qu'elles soient dans leur état, il faut que nous le leur donnions, que nous voulions le leur donner, que nous les en estimions dignes;

17

L'u-topie duféminin

elles dépendent de nos sentiments, du prix que nous mettons à leur mérite, du cas que nous faisons de leurs charmes et de leurs vertus» 1. Discours misogyne s'il en est auquel nous pourrions opposer celui de Platon qui, dans l'élaboration du modèle idéal de la cité qu'il présente dans La République, supprime toute séparation entre la sphère privée et la sphère publique. TIpropose en effet une éducation commune pour les enfants et appelle les femmes aux même charges communes que les hommes, abolissant ainsi la différence sexuelle comme principe discriminant. Néanmoins cette égalité entre les sexes proposée par Platon doit être relativisée car celle-ci n'est réalisable qu'à partir d'une discréditation du corps au profit de l'âme; l'égalité n'étant possible qu'à partir d'un oubli de «la puissance générative maternelle », alors «réduite à un épiphénomène »2. La femme, ici encore, acquiert, certes, un certain statut au sein de la société des hommes mais elle doit, pour ce faire, être amputée d'une partie de son identité.. . La question de la différence sexuelle apparaît par ailleurs de manière moins pertinente dans les autres champs de l'investigation philosophique, où elle semble surtout se rapporter aux femmes. Cette identification du sexe aux femmes « renvoie au statut du sujet pensant et philosophant dont elle éclaire la position masculine »3 et permet d'en interroger la neutralité. Une telle neutralisation du sujet philosophique concerne en effet «l'ensemble des hommes (masculins) identifiés au sujet que dérange et questionne la réalité des femmes, ces 'autres du sujet' posés en objets d'analyse» ; dès lors, « la différence, sinon la distinction, des sexes est bien opératoire mais elle doit rester dans les limites déterminées et ne pas faire retour sur le sujet pensant doté de raison: il lui faut ne pas contaminer ses énoncés »4. Par conséquent, si le sujet de la philosophie est implicitement compris

comme masculin - ou neutre -, qu'il est, partant, privé de toute
identité sexuelle déterminante, la femme, en tant qu'être sexué différent de l'homme, n'a alors guère de possibilités d'œuvrer au cœur de l'investigation philosophique. Dès lors, la question des femmes, et

1Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation, livre V, Paris, GarnierFlammarion, 1966, p 475. 2 Françoise Collin, Evelyne Pisier, Eleni Varikas, Les femmes de Platon à Derrida, Anthologie critique, Paris, Plon, 2000, p 28. 3 Ibid., P 19. 4 Ibid., P 20.
18

Avant-propos

celle de la différence sexuelle, ne sauraient entrer dans le champ philosophique en tant que telles. Ces questions semblent pourtant émerger de certains systèmes philosophiques - sans que pour autant ces dernières soient à proprement parler thématisées ou interrogées. Ainsi quelques points relatifs à la question de la différence sexuelle et à l'existence de la femme apparaissent en divers endroits de textes philosophiques; des points qui renvoient au mariage et à la famille, aux rapports sexuels, aux responsabilités politiques et publiques qui sont conditions d'accès à la citoyenneté, au savoir ou encore au rapport à l'esthétique. Mais, finalement, « le discours qui énonce et régit la différence des sexes se révèle comme un discours non pas universel, mais partiel et particulier» 1 et souligne «la difficulté de penser une partie de l'humanité, les femmes, comme une catégorie homogène dont les variations semblent dépendre de l'histoire et des représentations des hommes »2. Dès lors, comment entendre la femme et la différence sexuelle à partir d'un discours qui, à défaut d'être universel3, oublie une moitié de l'humanité? Comment la femme peut-elle se faire entendre si l'on recouvre d'un voile de silence les définitions qui articulent l'opposition hiérarchique des sexes? D'ailleurs, doit-on nécessairement en rester à cette opposition hiérarchique, à cette entente binaire de l'humain, pour apercevoir l'enjeu de la différence sexuelle, ainsi que la spécificité du féminin à l'œuvre dans les textes philosophiques?
1Les femmes de Platon à Derrida, Anthologie critique, Paris, Plon, 2000,p 21. 2 Marcelle Marini, «La place des femmes dans la production culturelle. L'exemple de la France », in G. Duby et M. Perrot (éd.), Histoire des femmes, t. 5, sous la dire de Françoise Thébaud, Plon, 1991, cité dans Les femmes de Platon à Derrida, Anthologie critique, p 21. 3 L'aspect universel du discours est ainsi interrogé par Françoise Collin: «il est évident que l'universalisme tel qu'il fut conçu et proclamé au départ est constitutivement un monoversalisme, où l'univers est amputé de sa moitié. La question est posée, de savoir comment l'universel formel pourrait devenir un universel concret, non seulement incluant les femmes, mais soutenu et relayé par les femmes - sans qu'il faille donner ici à ce concept de femmes un autre sens que celui qui désigne un groupe d'humains - la moitié de l'humanité - telle qu'elle fut constituée en entité par l'exclusion. L'universel qui s'est décliné dans une langue masculine prétendument abstraite, qui a été marqué par cet accent unilatéral peut-il se décliner sans passer par une autre langue, une 'novlangue' c'est-à-dire une
nouvelle pensée du politique

-

sa refondation

? » Françoise Collin, Le différend des

sexes, Nantes, Éditions pleins feux, « Lundis philosophie », 1999, p 32. 19

L'u-topie duféminin

Pour revenir à ce qui nous occupera dans cette étude, comment peut-on insérer notre interrogation de l'u-topie du féminin dans cette ligne de questionnement? Comment le féminin, comme non-lieu de l'identité et comme refus de toute réduction à soi du Même - selon la définition lévinassienne de l'altérité - peut-il être le lieu d'une interrogation spécifique? De quelle manière le féminin se dévoile-t-il

dans l'œuvre de Lévinas - généralement perçu comme étant le
penseur de l'altérité et de l'éthique? Comment, à partir de la

perception lévinassienne du féminin - que nous développerons ciaprès - pouvons-nous ouvrir notre réflexion vers une théorisation du féminin, et partant, vers une approche de la différence sexuelle qui ne serait plus réduite au jeu des hiérarchies? Un discours philosophique du féminin est-il envisageable? Un discours où le féminin serait, et l'objet et le sujet de la réflexion, sans pour autant être réduit à la neutralité d'un sujet universel. Notre étude ne se présente pas, à proprement parler, comme l'exposé d'un système philosophique - Lévinas refusant d'ailleurs l'idée même de système synonyme, pour lui, de totalité, et partant, corollaire d'un enfermement du tout autre dans le Même -, mais propose une série d'investigations où l'exploration d'un objet - ici, l'u-topie du féminin et, par extension, la question de la différence sexuelle - prend le pas sur l'affirmation d'une position philosophique. Car il n'est pas tant question, pour nous, de nous inscrire dans la lignée des études historiographiques consacrées à Lévinas, que de mettre en lumière un point de sa philosophie - qui, certes, pourrait être considéré comme minime mais qui, après exploration et interrogation, se révèle tenir une place, sinon centrale, du moins relativement importante dans l'économie générale de l'œuvre lévinassienne. Une mise en lumière particulière de la spécificité du féminin à l'œuvre dans les écrits de Lévinas qui s'entend à partir d'une grille de lecture différente, où le désir d'entendre la voix de la femme s'élever au-delà des non-dits du discours ne doit pas pour autant être confondu avec un désir de féminisation de l'œuvre. Car, nous ne chercherons pas tant ici à promouvoir une image de la femme à partir des textes de Lévinas une image qui par ailleurs, et par définition, risquerait d'être faussée que de lire, dans l'indicible de sa parole, celle de Lévinas, l'émergence d'une altérité incontournable qui, pour éveiller le Même à l'Autre que soi et pour le guider au-delà de la finitude de son existence, se découvre en sa féminine expression. 20

Avant-propos

Certes, cette étude sera essentiellement orientée sur la thématique du féminin, mais sera-t-elle pour autant, une mise en contradiction du masculin ou encore synonyme d'une mise en opposition systématique du féminin et du masculin afin d'entendre, par effet de contraste, la voix du féminin comme pouvant être, elle aussi, perçue comme catégorie ontologique? Si d'aventure opposition il y avait, celle-ci ne sera pas motivée par le désir de déprécier le masculin au bénéfice du féminin, selon une logique d'inversion qui, finalement, reviendrait au même, à savoir, un renversement en miroir de la hiérarchie déjà établie, et partant, une négation de la question même de la différence sexuelle. Tout au contraire, nous chercherons ici à entendre les catégories du masculin et du féminin comme traversant chaque être humain, ce qui, partant, crée la richesse de l'humanité; une humanité qui se trouve au cœur de la réflexion lévinassienne, dont «l' œuvre vise surtout à dire le sens de l'humain dans un monde qui en proscrit l'idée» 1, dans une double fidélité à la pensée grecque et à la tradition hébraïque. De plus, nous mettrons en relief le lien qui se tisse entre le versant éthique de la philosophie de Lévinas et son entente du féminin. Car, si la femme, dans l'intériorité de la demeure, est présentée par Lévinas comme étant la condition de l'accueil et du recueillement, elle semble pourtant rester aux portes de l'éthique, bien que sa discrète présence en soit la condition de possibilité. Qui plus est, le sujet éthique, tel qu'il est approché par Lévinas, semble être caractérisé par des traits spécifiquement féminins - des traits que la tradition a depuis longtemps attribué à la femme, à savoir, la fragilité, la sensibilité, la vulnérabilité, la passivité ou encore l'hospitalité. Comment, alors, entendre ce sujet éthique, si ce n'est comme un sujet dépris de ses caractéristiques masculines et ouvert à l'Autre dans un abandon de soi et de toute maîtrise? Un sujet qui, dès lors, pourrait être entendu en sa féminine excellence? Très peu d'auteurs seront mentionnés ici pour appuyer la formulation de notre interrogation du féminin - bien que nombre d'entre eux aient enrichi et alimenté notre réflexion. Mais à terme, ce projet s'est révélé sortir du cadre d'une étude lévinassienne à proprement parler.

1 Catherine Chalier, Lévinas. L'utopie de l'hulnain, Paris, Albin Michel, «Présences du judaïsme », 1993, p 10. 21

L'u-topie duféminin

Aussi, pourquoi requérir la parole de Sartre ou de Platon en oubliant l'apport important des recherches phénoménologiques de Husserl et de Heidegger? Tout d'abord parce que Lévinas lui-même s'est progressivement détaché de ses maîtres en approfondissant des points laissés en suspend par ses derniers dans la perspective d'élaborer une pensée de l'éthique libérée de la suprématie de l'ontologie.! Ensuite parce que, dans son désir de réhabiliter le sensible au rang de philosophème afin de témoigner de l'irrémissibilité de l'enlisement dans l'être du sujet hypostasié, Lévinas a recours à des thématiques qui, jusqu'alors, n'ont guère été considérées comme des thèmes proprement philosophiques, telle la nausée, dont Sartre, dans L'Être et le Néant, propose une description précise et imagée qui nous semblait être l'écho de cette «présence révoltante de nous-mêmes à nous-mêmes », où «l'être est dans son fond un poids pour lui-même »2. De la même manière, la description

lévinassienne de la relation entre le Même et Autrui - qui n'est pas
synonyme d'une lutte entre deux libertés mais se comprend, à la fois, comme mystérieuse et asymétrique3 - fait, implicitement référence à l'approche sartrienne de l'altérité. Quant au renvoi à Platon, il est explicitement formulé par Lévinas dans la phénoménologie de l'éros qu'il développe dans la dernière section de Totalité et Infinz4 et permet d'apprécier la distance que ce dernier prend à l'égard de la philosophie platonicienne en dénonçant l'éros comme ne pouvant être une relation de réciprocité et de fusion, afin que la transcendance d'Autrui soit maintenue et que s'ouvre le temps de la fécondité.
1 Ainsi s'en explique-t-il dans la préface de Totalité et Infini: «ce livre qui se veut et se sent d'inspiration phénoménologique procède d'une longue fréquentation des textes husserliens et d'une incessante attention à Sein und Zeit », néanmoins, «ce livre conteste que la synthèse du savoir, la totalité de l'être embrassée par le moi transcendantal, la présence saisie dans la représentation et le concept et l'interrogation sur la sémantique de la forme verbale de l'être - stations inévitables
de la Raison

-

soient les instances ultimes du sensé»

; Lévinas se demandant

alors

« si à l'amour qu'est la philosophie venue des Grecs - n'était chère que la certitude des savoirs investissant l'objet ou la certitude plus grande encore de la réflexion sur ces savoirs; ou si cette sagesse aimée et attendue des philosophes n'était pas, pardelà la sagesse du connaître, la sagesse de l'amour ou la sagesse en guise d'amour. Philosophie comme amour de l'amour. Sagesse qu'enseigne le visage de l'autre homme. » Totalité et Infini, Préface à l'édition allemande, p I, II, IV. 2 De l'évasion, p 114-115. 3 Le temps et l'Autre, p 80. 4 Totalité et Infini, p 286 sq./ p 223 sq.
22

Introduction

Introduction

Le sujet philosophique qui se dévoile à la lecture des textes de Lévinas se révèle comme étant rebelle à toute neutralité, à partir d'une pensée de la différence, qui ne s'articule pas tant sur le mode d'une opposition dialectique ou de la symétrie, qu'elle ne s'entend sur celui d'une asymétrie irréductible au jeu du Même et de l'identification. Ouvrant un espace de transcendance, où l'Autre s'approche dans sa démesure, Lévinas donne à voir une figure inédite de l'altérité, celle du féminin, qui - essentiellement au sein de la relation érotique vient surprendre et déranger la tranquille assurance du Même dans son droit à être. Nous essaierons de démontrer que le féminin existe au sein de la pensée sous la forme d'une u-topie - un terme que nous entendrons ici exclusivement à partir de sa racine grecque, «u-topos », qui signifie non-lieu. Un non-lieu, qui n'est pas le corrélat d'une non-existence ou d'un moindre être mais qui s'entend comme absence de lieu propre au sein de l'être, parce que ne relevant pas d'un discours de l'être/sur l'être, mais d'un dire de l'autrement-qu' être. Une u-topie qui, d'une part, va de pair avec l'altérité du féminin comprise comme différence absolue, et qui, d'autre part, signale « un non-lieu provisoire, rapporté au lieu par l'espoir, ou la revendication» et qui se distingue de l'atopie, ce « refus du lieu sans espoir de lieu» l, En abordant cette idée d'u-topie du féminin, nous interrogerons la notion de non-lieu - qui n'est pas synonyme d'une négation de l'existence - et nous porterons notre attention sur un certain nomadisme de la femme, tant au sein de la pensée que dans l'entente de l'être. Notre compréhension de l'u-topie du féminin ne sera donc pas une définition de la femme comme étant un idéal jamais atteint et inaccessible, mais s'approchera plutôt d'une découverte de ce non-lieu où le féminin prend site, comme une absence de lieu propre où la femme se dirait. Cependant, lorsque nous approchons la femme sur le terrain d'un non-lieu et d'une non-spécificité, devons-nous supposer, pour la femme, un lieu qui ne se réaliserait pas à proprement parler dans le champ philosophique? Ou est-il plutôt question ici d'entendre cette utopie comme un refus, pour la femme, de ne pas se laisser circonscrire dans un thème? La thématisation se présentant comme un risque pour la femme, d'être enfermée au sein d'une définition totalisante, la
I Marc-Alain Ouaknin, Le livre brûlé, philosophie du Talmud, Paris, Éditions du Seuil, Points Sagesse, 1994, p 220. 25

L'u-topie duféminin

réduisant ainsi à n'être que l'autre - négatif - du masculin, dans
l'ignorance de son identité propre. Car cette indétermination du féminin renvoie à son altérité, à la définition même de l'altérité échappant à la logique du Même et partant, à toute tentative de

conceptualisation- telle que l'entend la philosophie classique.
Nous ré interrogerons cette perception traditionnelle du féminin systématiquement opposé au masculin - non plus dans le sens de cette opposition ancestrale, mais dans le respect de chacun, afin que la femme, en affirmant sa différence, puisse se libérer de l'emprise d'une culture qui, de tous temps, se conjugue au masculin. En approchant le féminin comme étant cette altérité irréductible à toute identification au Même, Lévinas propose un retour sur la sensibilité, qui permet d'entendre l'inédit d'une subjectivité désormais orientée vers l'Autre. Une réhabilitation du sensible tel que Lévinas l'entend, à savoir la mise au jour d'une relation avec l'Autre qui se fonde sur l'échange, compris comme contact. Toucher de la caresse. Car il est question, dans cette approche de l'Autre, à partir du sensible réhabilité au rang de philosophème, de mettre au jour une relation de proximité sans expérience préalable. En posant la sensibilité comme étant ce socle originel de la relation de l'homme avec l'altérité du monde, et avec l'altérité d'Autrui, Lévinas retrouve l'homme dans son humanité, loin de toute conception idéaliste du sujet. Par la sensibilité, il fait entrer la philosophie dans une ère nouvelle: celle de l'attention accordée à l'autre homme, dans l'oubli désiré du primat de l'être. En abordant ainsi la subjectivité à partir de la sensibilité, Lévinas défait l'ordre de la phénoménalité, de l'essence et du Dit. S'ouvre alors un régime du retard, du retrait, qui établit une relation hétéronome entre le Même et l'Autre, privilégiant la démesure de la proximité à la mesure de la subsomption de l'un par l'autre. C'est donc s.urce terrain de la sensibilité, entendue comme vulnérabilité absolue, que le féminin se rencontrera, au détour de la demeure, lieu privilégié où se découvre la subjectivité comme refus de l'instantanéité de la vie qui, dans son immédiateté, porte en son sein les germes d'une inquiétude pour l'avenir. La sensibilité, comprise comme vulnérabilité, exposition à l'Autre et dont la compréhension s'articule à partir de la jouissance, signe un mode d'être particulier de la subjectivité: celui de la séparation. Si le moi est défini par Lévinas comme bonheur, présence chez soi, il n'est pas sans demeure, ce lieu fondamental où s'opère la séparation d'avec 26

Introduction

l'élémental et où apparaît, pour la première fois, le visage dans la douceur du visage féminin.
Ce thème de la séparation

-

élaboré dans Totalité et Infini

-

qui se

joue sur fond d'une sensibilité ultra-passive, à partir de la jouissance de soi d'un sujet constitué, est mis en corrélation par Lévinas avec la thématique de la demeure à l'intérieur de laquelle le recueillement et
l'habitation

-

qui accomplissent

la séparation

-

sont rendus possibles

par la douceur du visage féminin. Ce passage par l'intimité de la demeure apparaît nécessaire à une compréhension de cet Autre particulier qu'est le féminin et dont le mode d'être ne se décline pas sur fond d'une absolue extériorité mais se dévoile à partir d'un lieu où seule la douceur féminine exprime cet autre de l'être recherché par Lévinas. Ce dernier étant soucieux de dépasser le langage de l'être vers un au-delà de l'ontologie afin de traduire l'altérité d'Autrui, non plus en termes d'essence - ce qui suppose encore une communauté d'existence entre le Même et l'Autre - mais dans un vocable qui dirait l'irréductibilité d'une altérité débordant l'essence de l'être. Qui plus est, ce détour par l'intériorité permet, d'une part, de comprendre la signification lévinassienne de l'extra-territorialité de la demeure et, d'autre part, de confirmer l'extériorité d'Autrui car le moi, constitué par la séparation et la jouissance, fondé en elles, n'a pas son centre en lui-même, mais bien dans l'extériorité la plus extérieure, qu'il ne peut ramener à sa propre intériorité: celle d'Autrui. Ainsi, l'extériorité d'Autrui se perçoit (paradoxalement) dans l'intériorité de la demeure où l'Autre qui accueille signale sa présence sur fond d'une absence incommensurable au temps de la présence à soi du Même. Cette extériorité d'Autrui offre au Même la possibilité de se découvrir pour-l'Autre. Nous assistons alors à une inversion du pour-soi en pour-Autrui révélé par la présence du féminin au sein de la demeure.
Car, l'événement

-

l'avènement

-

du féminin s'aborde

à partir de la

demeure, que Lévinas présente comme un «non-lieu» : un lieu nonappropriable, un lieu ouvert à l'Autre. Un lieu à entendre comme l'utopos de l'accueil où, précise Lévinas, «l'accueil hospitalier par excellence qui décrit le champ de l'intimité, est la Femme» 1. Existerait-t-il alors un rapport entre les notions de non-lieu (utopos) et d'accueil?

1 Totalité et Infini, p 166 I p 129.

27

L'u-topie du féminin

Si l'u-topie peut se comprendre comme une interruption de l'essence, créant un vide dans les interstices de l'être, ouvert par le désintéressement, nous est-il permis d'entendre l'accueil comme la possibilité même d'interrompre le privilège accordé à la question ontologique en supposant que le féminin, comme Autre réfractaire à la totalité du concept, signale une remise en cause de l'interrogation sur le propre, sur l'identité à soi du Même? Cet accueil, cette hospitalité de la demeure, que la figure du féminin engage en tant qu'altérité irréductible, sont, pour Lévinas, une manière de rompre avec le règne de la représentation, le féminin signalant l'énigme d'un sens «qui dérange le phénomène, mais tout disposé à se retirer comme un étranger indésirable» 1. Mais cette utopie du féminin, se réalise aussi dans son oeuvre de maternité ou dans sa disponibilité pour l'Autre -, dans la modalité même de son être au monde (parce que s'effaçant de la scène du monde), comme une présence discrète qui confine à l'absence. Tout en recherchant une définition inédite de la subjectivité, Lévinas interroge donc une philosophie qui s'emploie «à réduire au Même tout ce qui s'oppose à elle comme autre »2, et souhaite ainsi réhabiliter une pensée de l'hétéronomie - où la présence an-archique de l'Autre, irréductible à toute mesure, permet de penser un au-delà du phénomène et de l'être - contre la philosophie du Même où l'identification signe la négation de l'altérité. Cette différence insurmontable, cette hétéronomie radicale entre le Même et l'Autre, s'approchent à partir d'une subjectivité en rupture d'essence, qui peut
- dès lors s'ouvrir à la présence de l'Autre - lequel se révèle comme

« l'événement de la rupture la plus radicale des catégories mêmes du moi »3. Cette première manifestation de l'altérité que Le Temps et ['Autre recherche à partir d'une «altérité contenu »4, est rencontrée par Lévinas en sa féminine excellence Une révélation de l' Autrefemme, présente au cœur des écrits lévinassiens, dont l'altérité ne s'aborde pas, à proprement parler, à partir d'une réflexion sur la différence des sexes, mais s'approche comme mystère, abysses insondables, qu'aucune pensée fondée sur la conscience intentionnelle ne saurait saisir; le mystère de cette altérité venant briser le définitif du moi.
1 En découvrant ['existence avec Husser[ et Heidegger, 2 Ibid., P 166. Lévinas souligne. 3 Ibid., P 144. 4 Le Temps et ['Autre, p 14. 28 p 213.

Introduction

Se révélant comme une extériorité absolument radicale, Autruiféminin ne saurait donc s'inscrire nulle part ailleurs que dans une rupture d'avec tout lieu, tout espace sur lequel la conscience intentionnelle aurait une quelconque maîtrise. Quelle serait alors la place réservée à celle qui ne s'assiste pas dans une parole, à celle qui s'efface de la scène du monde, à celle qui ne s'exprime que par le refus de toute expression, préférant le silence à un logos qui en oublie jusqu'à son nom de femme? La place de cette femme ne serait-elle pas justement à trouver sur les rives de l'u-topie - entendue ici comme non-lieu, comme l'insituable d'une présence qu'il convient d'approcher dans sa radicale différence? Nous interrogerons tout d'abord le problème de l'u-topie à partir et dans les écrits d'Emmanuel Lévinas, où certains thèmes qu'il met au jour de la pensée laissent entrevoir la possibilité d'un non-lieu qui dirait, autrement, l'inédit d'une parole soustraite à la domination de l'ontologie traditionnelle. Une u-topie du logos qui annonce une nouvelle entente du sujet où la revendication d'une identité, d'une origine et d'un lieu propres - dans le refus de l'étranger et de l'Autrecède le pas à une destitution, une déconstruction du sujet qui, avec Lévinas, s'approche alors comme faiblesse, vulnérabilité et sensibilité. Cette pensée du sujet, nous le verrons, subira une évolution dans l'œuvre de Lévinas: le «sujet masculin» de Totalité et Infini qui s'éveille à la présence de l'Autre -la femme - à partir de la séparation - de l'hypostase - et de la jouissance, se transforme en « subjectivité maternelle» dans Autrement qu'être ou au-delà de l'essence. Une subjectivité qui, désormais, se construit à partir de l'Autre, dans l'oubli de tout égo-centrisme, dans le refus de tout dualisme être/nonêtre. Cette évolution de la pensée du sujet nous permettra d'apercevoir la subjectivité à travers le prisme de la féminité comme signalant l'utopie d'un sujet dénuclée. À savoir, une subjectivité qui se défait de tout lieu propre à une définition/identification du sujet relativement à un langage qui serait encore prisonnier de l'opposition être/non-être, dans l'oubli -le rejet - de l'Autre. Une subjectivité, donc, réinvestie par le féminin, qui ne signifie pas nécessairement que le sujet soit une femme mais qui met plutôt en relief la sensibilité présente au cœur même de tout sujet. Le féminin apparaissant alors comme l'espace où se joue la philosophie de Lévinas - afin d'entendre l'inédit d'une subjectivité dépourvue de toute emprise sur le monde et sur l'Autre.

29

L'u-topie duféminin

Mais, cette subjectivité au féminin, cette « subjectivité maternelle» qu'Autrement qu'être ou au-delà de l'essence découvre comme ouverture possible vers un dépassement de l'être, s'origine, nous semble-t-il, dans une première approche de l'Autre sous les traits du visage féminin. Cette rencontre d'Autrui-féminin a lieu, dans Totalité et Infini, sur le plan de la demeure et de l'éros - où la fécondité s'aperçoit comme ouverture au temps d'un Autre à venir, l'enfant, révélant la paternité du sujet masculin dans l'oubli (désiré?) de la maternité. Mais si la maternité semble être omise dans les pages de

Totalité et Infini - où se remarque l'absence de toute relation entre la
mère et l'enfant, où seuls les rapports du père à son fils sont signalés elle devient l'un des thèmes centraux d'Autrement qu'être ou au-delà de l'essence; la maternité servant alors de métaphore à Lévinas pour dire l'inédit d'une subjectivité qui, dans cette œuvre, laisse entrevoir ses failles et ses faiblesses. Défaillances du sujet «viril» qu'une définition féminine de la subjectivité permet de découvrir. . . En second lieu, nous montrerons que cette approche de la subjectivité en sa féminine expression, comme vulnérabilité, sensibilité, faiblesse et passivité, n'est pas sans poser quelques problèmes. TI semble en effet difficile de parler du féminin dans un langage qui l'a ignoré jusqu'alors, de dire ou de définir ce qui échappe à la thématisation et au concept sans pour autant se mettre en marge du discours philosophique. A moins que, justement, l'entente d'une subjectivité se déclinant au féminin contre un logos de maîtrise et de pouvoir, ne nécessite que nous nous situions précisément sur ces marges mêmes afin d'écouter la voix du féminin qui, dans l'œuvre de Lévinas, s'élève par-delà les oppositions et les contradictions du langage de l'être. Pour autant, il n'est pas question ici de rompre avec le discours philosophique ou de s'éloigner de la sphère de l'entendement, mais plutôt d'inquiéter l'hégémonie de la logique formelle en la destituant de ses prérogatives à partir de cet excès de l'expression que représente Autrui en sa radicale altérité; à partir de ce que la raison efface, en privilégiant ce qui, précisément la dérange, à savoir cet Autre irréductible à toute identification. Mais si cet Autre échappe à la thématisation et se réfugie dans l'indicible d'une parole impuissante à le circonscrire, comment parvenir à en parler sans pour autant le trahir? Est-il possible de penser cet Autre sans le Même, hors de toute logique d'opposition? Comment Lévinas parvient-il à révéler la présence de cet Autre qui, en 30

Introduction

sa féminine expression, se comprend comme une absence, s'approche dans le retrait et dans le silence? De quelle manière la figure du féminin se dessine-t-elle en filigrane de l'œuvre lévinassienne sans se laisser prendre au jell du thème et du concept? Si, comme le précise Lévinas, la description phénoménologique, «qui, par définition ne saurait quitter la lumière, c'est-à-dire l'homme seul enfermé dans sa solitude, l'angoisse et la mort-fin, quelles que soient les analyses de la relation avec Autrui qu'elle apporte» 1 ne suffit pas à dire cet excès de présence de l'Autre qui, au féminin, se décline en termes d'absence et de retrait hors de la lumière; si, en tant que phénoménologie, cette dernière « reste dans le monde de la lumière, monde du moi seul qui n'a pas autrui en tant qu'autrui, pour qui autrui est un autre moi, un alter ego connu par la sympathie, c'est-à-dire par le retour à soimême »2, comment Lévinas comprend-il le rôle du féminin? Comment aborde-t-il sa présence et comment définit-il son mode d'être si particulier à partir d'une philosophie qui sera alors «détachée de la solitude de la lumière, et, par conséquent de la phénoménologie à proprement parler »3 ? Comment parvenir à ne plus confondre le geste de la philosophie avec une pratique d'effacement de ce qui résiste à l'unité et à l'identification? Lévinas engage le Dire de la philosophie vers un Dire autrement afin de dédire la préséance du Même pour énoncer, en un vocable dépris de maîtrise et de pouvoir, l'altérité inédite d'Autrui. Cette énonciation s'élabore progressivement dans ses écrits et passe par diverses étapes jusqu'à s'entendre, dans Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, comme langage éthique, où le Même, finalement, se comprendra comme «Autre-dans-Ie-Même », dans une ouverture intégrale à un Autre qui, en plus de le libérer de son enchaînement hypostatique à l'être, lui ouvre les portes d'un temps fécond. La présence d'Autrui se dessine ainsi progressivement dans l'œuvre de Lévinas, qui cherche à définir une forme d'altérité permettant au Même de rompre avec la neutralité de l'être et d'échapper à cette rivure à soi, à l'irrémissibilité d'être lui-même.
Cette première forme d'altérité, après l'altérité de la mort

- qui

engage

le sujet dans une relation avec le mystère et qui marque la fin de sa

1 De l'existence 2 Ibidem. 3 Ibidem.

à l'existant,

p 145.

31

L'u-topie duféminin

virilité et de son héroïsme1 - s'accomplira dans le féminin - une « catégorie» qui, pour Lévinas, « ne rentre pas dans l'opposition êtrenéant, ni dans la notion d'existant» car elle est, précise-t-il, «un événement dans l'exister différente de l'hypostase par laquelle surgit un existant» 2. Comment alors le féminin, comme altérité-contenu, comme différence par excellence, trace-t-il son chemin dans l'œuvre de Lévinas ? Par quelles étapes Lévinas passe-t-il pour laisser s'élever la voix du féminin dans ses écrits? De quelle manière ce chemin féminin qui se dévoile à l'arrière plan traverse-t-illes textes de Lévinas afin de briser l'isolement du Même et interrompre le cycle de l'essence? Comment le féminin - qui n'est pourtant pas un thème majeur de la philosophie de Lévinas - nous permet-il, en suivant son émergence au fil des textes lévinassiens, d'entendre l'altérité d'Autrui comme ce qui vient définitivement fracturer la clôture du Même sur lui-même en l'ouvrant sur un avenir incommensurable au temps de la présence à soi? Afin d'appréhender l'expérience hétéronome du «passage au temps de l'Autre »3, où le Même est pour un temps qui serait sans lui, pour un temps après son temps, Lévinas cherche à penser «la rencontre du temps d'une Autre »4 - Autrui en sa féminine expression - sans pour autant avoir recours à la mesure du Même, afin de mettre en échec un langage qui, jusqu'alors, s'en tient à une simple inversion de ses critères pour témoigner de l'exceptionnelle présence du féminin. Mais cette nécessité d'employer d'autres vocables pour parler de l'épiphanie du féminin - tel que le découvre explicitement Totalité et Infini au cœur de la relation érotique et dans l'intériorité de

la demeure - s'enracine dans des textes antérieurs où la figure du
féminin, pas à pas, s'élabore. Une patiente mise en œuvre du féminin qui se dévoile principalement à partir de deux thèmes récurrents, l'éros et la fécondité qui, à la fois, donnent à entendre l'expression du féminin dans l'œuvre lévinassienne et permettent d'accéder à une
1 «Ma maîtrise, ma virilité, mon héroïsme de sujet ne peut être virilité ni héroïsme par rapport à la mort. Il y a dans la souffrance au sein de laquelle nous avons saisi ce
voisinage de la mort - et encore sur le plan du phénomène

-

ce retournement

de

l'activité du sujet en passivité. »Le Temps et l'Autre, p 59. 2 Ibid., P 80-81. 3 Humanisme de l'autre homme, p 45. 4 Catherine Chalier, Figures duféminin, Lecture d'Emmanuel Lévinas, Paris, La nuit surveillée, 1982, p 23. 32

Introduction

compréhension inédite de la subjectivité qui intègre la question de la différence sexuelle et rend possible une analyse de la relation particulière qui se noue entre le Même et Autrui-féminin. Des textes antérieurs à Totalité et Infini où, certes, l'apparition du féminin n'est pas immédiatement perceptible mais dont l'étude offre néanmoins la perspective d'une approche du féminin dans l'économie générale de l' œuvre lévinassienne. Sans pour autant nous livrer à une «féminisation» systématique des écrits de Lévinas et tenter d'entendre le féminin là où il n'apparaît pas, nous essaierons néanmoins d'approcher ses textes en suivant ce fil directeur de la présence du féminin dans une compréhension générale de la démarche lévinassienne qui, en partant de la présence étouffante de l'être anonyme et du besoin d'évasion que le sujet hypostasié ressent, guide son lecteur/sa lectrice vers une reconnaissance de l'Autre, vers la recherche d'une altérité susceptible de mettre un terme à l'isolement solitaire du Même. Notre analyse des textes de Lévinas sera volontairement chronologique: elle partira de l'interrogation lévinassienne de l'être impersonnel dans De l'évasion, pour atteindre la réalisation d' Autruiféminin telle qu'elle est découverte par la phénoménologie de l'éros développée dans Totalité et Infini. Mais pour accéder à cette révélation du féminin dans Totalité et Infini, comme étant la condition
de l'extra-territorialité de la demeure - à partir de l'accueil et du recueillement - et comme signalant une ouverture sur l'avenir - à

partir de la fécondité et de la relation érotique -, nous devrons auparavant nous arrêter sur un autre texte de Lévinas, Le Temps et l'Autre, où la figure du féminin apparaît explicitement comme étant la «qualité même de la différence»; une «altérité-contenu» 1 qui ne peut néanmoins être approchée qu'après une détermination de la subjectivité par delà l'être impersonnel. Une détermination qui est par ailleurs approchée par Lévinas dans De l'existence à l'existant, où il prolonge son questionnement de l'être anonyme entrepris dans De l'évasion et s'interroge sur la naissance d'une subjectivité libre de tout enlisement dans l'être - en dépit des structures ontologiques où elle commence. Une subjectivité qui émerge sur fond de l'uniforme unité de l'être et qui se comprend, à partir du développement de la problématique de l'être dans sa nudité la plus stricte, comme une rupture de cette uniformité, et donc comme différence.
1

Le Telnps et l'Autre, p 14. 33