L'utopie Logique

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EAN13 : 9782296272996
Nombre de pages : 142
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L'UTOPIE LOGIQUE

« La philosophie

en commun»

Collection dirigée par s. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient co~traintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les ~"enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage cirique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté, Le débat critique se reconnaissait être forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'Ecole de Korcula (Yougoslavie), le Collège international de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun de jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1639-X

Pierre-Jean

Labarrière

L'UTOPIE

LOGIQUE

Publié avec le concours du Centre National des Lettres

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection « La philosophie en commun»
Jean Ruffet, Kleist en prison. Jacques Poulain, L'âge pragmatique ou l'expérimentation totale. Karl-Otto Apel, Michael Benedikt, Garbis Kortian, Jacques Poulain, Richard Rorty et Reiner Wiehl, Le partage de la vérité. Critiques du Jugement philosophique. Geneviève Fraisse, Giulia Sissa, Françoise Balibar, Jacqueline Rousseau-Dujardin, Alain Badiou, Monique David-Ménard, Michel Tort, L'exercice du savoir et la différence des sexes. Armelle Auris, La ronde ou le peintre interrogé. Sous la direction de Jacques Poulain et Wolfgang Schirmacher, Penser après Heidegger. Urias Arantes, Charles Fourier ou l'art des passages.

A paraître:
Les philosophes allemands en 1933, collectif sous la direction de Wolfgang Fritz Haug. Pierre-Jean Labarrière, L'utopie logique. Ulrich Johannes Schneider, Le passé de l'Esprit. Une archéologie de l'histoire de la philosophie. Marcos Garcia de la Huerta, Critique de la raison technocratique. Jacqueline Rousseau-Dujardin, Ce qui vient à l'esprit dans la situation psychanalytique. Reyes Mate, La raison des vaincus. Jean-Louis Déotte, Le Musée, l'origine de l'esthétique.

SOMMAIRE
Ouverture. .......................................

9 15 29 49 71 81 93 105

Vers une logique utopique.

........................

La réflexion, ou Z = A + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La réflexion: le nucleus. .......................... .......... ......

Intermezzo I : Anamnèse de l'immémorial.

Intermezzo II : Heidegger, ou penser la limite.

Intermezzo III : L'espace du poème. . . . . . . . . . . . . . . . . Rapport sans rapport: Rapport sans rapport: Rapport sans rapport: l' archè et Ie télos l' auto-stant et le relatif. l'écriture et le destin. . . . . .. . . . . . . ..

119 131

7

OUVERTURE
Est-il besoin, après tant d'autres, de le dire à nouveau? Un ouvrage de philosophie, s'il a ambition, comme il se doit, d'engendrer sa propre forme, ne peut tirer justification que de l'arpentage effectif du parcours qu'il propose. En me risquant à publier, sous un titre que je porte depuis plus de quinze ans et qui me demeure néanmoins énigmatique, des propos longuement médités, je ne puis trouver meilleure introduction à leur intelligence que de les replacer dans une histoire. Je veux parler, bien sûr, de l' histoire de mes pensées. Une conviction m'a toujours animé. Pour être fidèle aux exigences du temps - ce qui est essentiel à la philosophie, qui est une façon de comprendre la figure du présent - force est de se reconnaître situé dans une tradition particulière, quitte à laisser, de cette particularité même, germer l'universalité qu'elle porte en promesse. Par contingence d' histoire, mon regard sur le monde est celui d'un Occidental nourri de cette culture née voici deux ou trois millénaires en divers foyers du monde méditerranéen. Chacun, sans doute, a sa propre lecture de cet univers complexe et sa façon d'en valoriser les racines, qui d'Athènes, qui de Jérusalem, qui de Rome, - avec leurs floraisons latines ou franques. Aucune de ces lectures ne s'impose de façon absolue; chacune a quelque chose à tirer de celles qu'elle croise d'aventure, ou dont elle perçoit le bruissement sur un chemin voisin. La mienne procède d'un mouvement incoercible: un besoin d'unité, dont l'exigence se confond, de toujours à toujours, avec ma naissance à la pensée. Je sais qu'il s'agit là d'un mot bien lourd, trop lourd peut-être pour qu'on lui accorde droit de cité au milieu d'autres plus en vogue, qui procèdent d'une mise en cause - légitime et nécessaire - de toute réduction à l'unique. Mais je plaiderai de feu que l'unité véritable n'est point l'uniformité, et que l'on n'en donne qu'une caricature commode quand on en fait l'antonyme de la différence. J'ai essayé de le dire une première fois dans un petit ouvrage qui n'a pas, 9

à mes yeux, perdu de son actualité; je l'avais appelé L'Unité plurielle, en un temps où ce qualificatif n'avait point encore la notoriété qu'il a acquise depuis (1). Son premier chapitre, « La réitération de l'identique (ou les caricatures de l'unité) » voulait prendre distance, d'entrée de jeu, face aux pensées du même qui manquent à s'établir à partir d'une prise en compte des différences irréductibles que propose l'histoire. Que si donc les chemins du discours sont ceux qui procèdent de l'intelligence - tentée sans cesse à nouveaux frais de ces « altérités signifiantes », on peut penser que cela tire le concept d'unité hors des eaux d'un ontologisme immédiat pour le situer décidément sur le terrain d'une logique. Une traduction assez exacte en serait peut-être donnée si l'on parlait du devoir de cohérence qui soutient, en tout état de cause, l'effort du philosophe; c'est dire assez que l'unité, terme opératoire s'il en fut, se donne à connaître avant tout comme l'index du fonctionnement d'un discours qui vise à honorer sans réserve la « pluriellité » du monde en instruisant une relation entre les différences par là reconnues et posées ultimement comme différences. C'est pourquoi la dénonciation des dualismes à laquelle je me reconnais contraint - qu'il s'agisse des dualismes ontologiques, mais aussi, et la. chose est plus délicate, des dualismes épistémologiques - ne saurait être comprise comme une complaisance à l'égard du monisme, de quelque ordre qu'il soit. L'espoir qui me soutient est qu'il serait possible de refuser cette alternative trop simple entre dualisme et monisme qui a scandé jusqu'à l'ennui l'histoire de notre tradition occidentale. Je n'ignore certes pas que les « troisièmes voies» sont souvent tenues pour de pitoyables échappatoires. Aussi bien n'estce point de cela qu'il s'agira en l'occurrence, mais de la prise au sérieux de cette contradiction vivante qui fait que la réalité, c'est vrai, n'est ni ceci ni cela, mais aussi qu'elle est à la fois et ceci et cela. Car dualisme et monisme - il ne faudrait écrire le premier de ces termes qu'au pluriel - ne sont coupables que de pratiquer un « arrêt sur image », en figeant une affirmation qui ne s'entend en fait que de son identité spéculative avec son autre. Comment faire, en somme, pour que les dimensions de J'unité et des différences, non seulement ne souffrent pas cette violence qui viendrait du choix prioritaire de l'une ou des autres, mais soient comprises, c'est-à-dire tenues-ensemble,
(1) Collection Présence et Pensée, Aubier-Montaigne 10 1975.

dans leur dernière efficience? L'énoncé formel qu'il convient alors d'illustrer pourrait être le suivant: la seule unité qui vaille est celle qui trouve origine dans certaine relation structurelle entre les termes différents en tant même que différents, et par ailleurs les seules différences qui soient constitutives d'un discours de sens sont celles qui sont instituées telles par le langage qui en connaît; or le langage relève toujours d'une quête de cohérence. Autre forme de ces axiomes: en régime humain, les différences ne sont jamais simplement données comme telles, mais elles sont instituées en tant que différences par leur mise en relation. Une tâche est à la charge de qui s'attache à élucider pareille économie: montrer que l'altérité la plus pure est présupposée par ce type de logique, et que celle-ci ne vit que de sa prise en compte. C'est ce que je me suis efforcé de montrer dans un second ouvrage qui venait en complément de L'Unité plurielle. Son titre: Le Discours de l'Altérité. Une logique de l'exPérience (2). Je ne rappellerai pas ici les moments de l'analyse - Constitution du discours, Liberté en procès - qui structurent cette réflexion; ils ont pour fin de mettre en lumière la
« singularité de la philosophie », dans son rapport à la pluriel-

lité intérieure et extérieure dont elle se trouve marquée; ce qui pose une exigence de type logique, celle qui consiste à transformer les différences excluantes en altérités de relation; avec ambition de montrer que cet acte intellectuel est précisément celui qui permet de corn-prendre les oppositions données comme

des figures de la contradiction, - autant dire de cette « économie » qui pousse au maximum de leur signification l'unité
et les différences, dans leur double présupposition réflexive. Saisir ces propos dans leur cohérence fondamentale demande que l'on conjoigne la rigueur du discours et la force de l'expérience. Car la question qu'ils posent, celle de l'altérité, appelle, comme il se doit, l'épreuve d'une démaîtrise, - puisqu'aussi bien l'on est convié à reconnaître que le sens propre procède de la prise en compte d'un autre irréductible. C'est dire qu'au centre de ce procès s'impose le « passage» - nullement transitoire, mais structurel - par une négation redoublée qui inscrit une rupture au cœur même du périple de médiation. Ce qui, pour le moins, relativise l'opposition excluante souvent instaurée entre une «logique de la médiation» et ce que l'on appelle parfois, d'une expression paradoxale qui peut être pleine
(2) Collection Philosophie d'aujourd'hui, PUF 1982. Il

de sens, une « logique de l'interruption» .

(3).Loin

d'être on

ne sait quelle machine visant à réduire l'autre au même, la
médiation ne vit en effet que de cette «rupture instauratrice» (4), de cette dés-appropriation essentielle que dit l'effondrement fondateur inscrit au centre de tout processus d'intelligibilité. C'est à ce cœur des choses, dans son inexistence même, que j'entends consacrer la réflexion qui suit. Il ne peut s'atteindre qu'à l'oblique, dans un discours indirect qui procède de la déconstruction des énoncés premiers, mais s'arrête par nécessité au seuil de cet abîme, lieu ultime et instance créatrice, aussi inéluctable qu'inexigible, condition de tout discours, en sa recherche de cohérence. C'est aussi pourquoi je parle ici d'utopie. Sans entrer encore, en cette simple Ouverture, dans l'intelligence plus précise de ce terme, je justifierai de façon encore générale sa pertinence en insistant, bien sûr, sur son étymologie : il s'agit d'un « lieu » qui est en réalité un « non -lieu », - un lieu logique, par conséquent, c'est-à-dire qui ne se dit mation, d'une production de sens; mais d'un sens qui ne s'entend que dans l'absence de son propre contenu (5).
(3) La compatibilité entre ces deux dimensions de ce qui est à mes yeux un unique procès intelligible a été au centre d'un colloque traitant, sous sa forme plurielle, de la question des « altérités ». Textes repris dans un petit livre intitulé précisément Altérités. Jacques Dem'da et Pie.rreJean Labam'ère, avec des études de Francis Guibal et de Stanislas Breton. Editions Osiris 1986 (particulièrement les pages 79-81 et 87-88). (4) ]' emprunte cette belle expression à Michel de Certeau, qui l'a proposée dans un contexte autre, mais avec une acception proche de celle que je lui reconnais ici. (5) « Qui peut se flatter de "saisir" la source? Comment parler de sa "logique" ? La source, comme source, est jaillissement pur. Elle ne peut être connue que dans ce qui d'elle procède, tout en demeurant transcendante à ce qu'elle pose ainsi dans l'être. Rien n'était, et voici qu'apparaît quelquechose. Où et d'où cela apparaît-il? De nulle part, du "sans lieu" de l'ori, gine, de ce point nul dont la seule logique est justement d'être" apparition' . Pris en défaut, en manque de son matériau commun, l'imaginaire pose alors et présuppose une réalité substantielle dont l'écoulement serait raison de ce qui vient à l'être. Mais la source, comme source, est une "non-substance". Elle ne précède point ce qu'elle engendre, et elle disparaît dans l'instant de cet engendrement; pur mouvement de poser, elle ne dit ce qu'elle est que dans cet acte même. - Pour autant, la source n'est point de réalité transitoire. Cesse-t-elle d'exister que le monde s'éteint, et c'est le mouvement même de son immanentisation qui dit sa transcendance ». Pierre-Jean Labarrière, Dieu hors de Dieu, in Qu'est-ce que Dieu? Publications des Facultés Universitaires Saint-Louis, Bruxelles 1985, pp. 473-474. 12

que de son efficience; un « lieu-source », celui d'une transfor-

Ce paradoxe posé, analysé autant que faire se peut selon la pluralité des facettes qui permettent de surprendre son éclat, restera à produire, en son temps, une réflexion portant sur l'efflorescence des formes qui procèdent de ce « point nul ». Philosophie, poésie, mystique auraient ainsi partie liée, et c'est de leur conjonction que se dessine la figure d'un monde où présence et absence seraient spéculativement co-extensives et échangeraient leur contenu ou leur non-contenu. Ainsi serait retrouvé le point d'aboutissement (et d'« ouverture») des deux essais précédemment évoqués: le troisième chapitre de l'Unité plurielle, intitulé «Du devoir d'être superficiel (ou l'émergence de l'unité) » (6), et la conclusion du Discours de l'altérité, consacrée pour partie aux diversesacceptionsdu concept de « jeu» (7). Je n'ai jamais caché que cet effort philosophique trouve à s'alimenter dans une rumination continue des textes de Hegel. Un nom propre aussi compromettant que le vocable d'unité! Le soupçon de « logocentrisme » et celui de foi aveugle dans l' omni-intelligibilité du monde sont à la base des préventions que suscite cette pensée. Les travaux que Gwendoline Jarczyk et moi-même, depuis plus de vingt ans, avons menés sur cette philosophie - ils appellent continuité - ont tendu à montrer que cette prévention relevait pour une bonne part d'un quiproquo historique. Mais il s'agit là d'une question qui ne touche qu'à certaine équité interprétative. Aussi n'ai-je aucun mal à le confesser: je fais souvent miennes les critiques qui se font jour ainsi, sauf à suggérer, exégèse à l'appui, qu'une entreprise de remise en question est chose complexe, qu'elle demande bien des détours, et qu'elle ne peut se conclure une fois pour toutes. Pour notre part, nous optons sciemment en faveur d'une interprétation qui valorise des éléments autrement positifs et féconds présents dans cette pensée. Hegel a mainte fois affirmé

qu'une philosophie était « fille de son temps », circonscritepar
lui dans ses possibilités expressives, et qu'elle appelait une libre retraduction dans d'autres contextes de culture. Ce qui soutient le courage de l'exégète, ce qui constitue son ascèse, c'est la volonté qui l'habite d'honorer sans réticence ce que le dernier Hegel appelait la « plasticité» de sa pensée, autrement dit sa faculté d'adaptation et d'invention (8). Il a été écrit que nous
(6) pp. 117-169. (7) pp. 352-355. (8) « La présentation d'aucun objet ne serait en et pour soi capable d'être plastique tout à fait strictement et de façon totalement immanente que celle 13

proposions l'image d'un Hegel « modeste» : il le fut en effet; mais ne faut-il pas une force peu ordinaire - celle-là même que l'on peut pressentir à méditer ses dires - pour atteindre à cette «modestie », peut-être l'autre nom d'une liberté ambitieuse?

du développement du penser dans sa nécessité» - Préface à la seconde édition de la Logique, signée par Hegel le 7 novembre 1831, quatre jours avant sa mort: Logik, G. W.21 18/4. - Le paragraphe qui s'ouvre là s'enchante de ce terme, puisqu'il réclame tour à tour, de la part de l'auteur, un « exposé plastique », de la part du lecteur un « sens plastique de l'acte d'accueillir et d'entendre », en somme « des jeunes gens et des hommes plastiques» qui sachent se plier au nécessaire renoncement à leurs réflexions et pensées propres. 14

VERS UNE LOGIQUE UTOPIQUE
Les historiens de la tradition utopique ont de beaux jours devant eux. Tout ou presque reste à faire si l'on considère la prolifération des tendances et des œuvres qui, de l'antiquité à nos jours, jalonnent la route serpentine que dessinèrent, sur des cartes imaginaires, les chevaliers de l'ailleurs. Le travail à effectuer ser.ait rien moins qu'ennuyeux. A côté des ouvrages faussement légers qui, sous le voile de la fiction, ont pour ressort réel une critique acerbe de la réalité sociale et politique, il y a place pour l'imaginaire poétique ou religieux: Cartes du Tendre pour les amants de l'amour, Pays de Cocagne ou Eldorados, Millénarismes annonciateurs du « troisième âge» de l'esprit, Cathédrale de verre de saint Brendan... Eloge de la Folie, Voyage en Icarie, Abbaye de Thélème, toutes les Cités du Soleil et de la Lune, et les multiples Atlantides qui, de Platon à Francis Bacon, à travers inventions verbales et ce que l'on a bellement appelé une « prestidigitation philologique », ont tenté de ren-

dre plausible la vérité des mondes « à l'envers ».
Au centre de ces galaxies chatoyantes, honneur soit rendu au créateur du mot, Thomas More, homme de pensée, diplomate, et de surcroît canonisé, qui paya de sa vie une fidélité sans faille à ses options politiques et religieuses. C'est en latin qu'il composa, en 1515-1516, l'ouvrage fameux qui, traduit en anglais en 1551, connut si prodigieuse prospérité: De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia. A l'orée de la Renaissance, Thomas More inaugurait ainsi, en lui attribuant son nom propre, ce que l'on a appelé la seconde vague des Utopistes, - car il est remarquable que ce type de littérature s'exprime de façon concentrée en des époques de mutation accélérée qui provoque à l'invention de figures inédites: Antiquité gréco-romaine, de Platon à Ovide en passant par Aristophane - Renaissance et époque des Lumières - notre époque la plus proche, enfin, qui conjugue la création de nouvelles réalités fictionnelles et une réflexion au second degré sur ces littératures del' imaginaire. 15

Impossible d'enfermer toutes ces époques et toutes ces œuvres dans une même économie discursive. De l'utopie, l'on peut certes donner une définition formelle et générique; mais il faut aussi et avant tout confesser l'extrême diversité de ces sortes de jeux, ce qui contraint à décliner au pluriel ce terme polymorphe. Quoi de commun, à prendre les choses immédiatement, entre Dante et Joachim de Flore, Erasme et Charles Fourier, Campanella et Saint-Simon, Hobbes et Voltaire, Rabelais et Etienne Gabet (l'inventeur d'Icarie), Samuel Gott et Fénelon, pour n'évoquer, presque au hasard, que quelques-uns de ceux qui illustrèrent ce genre littéraire? Le rêve, par définition, ne connaît pas de contraintes. Sérieux, tendre ou bouffon, il use de toutes les possibilités d'une langue pour provoquer à un décentrement essentiel. Là d'ailleurs est le seul trait qui justifie que l'on use d'un même mot pour désigner ces tentatives diverses: les deux parties du « roman» de Thomas More, exemplaires en leur articulation paradigmatique, montrent assez que la visée première est toujours une critique sans merci des compromissions et des vilenies du présent, illustrée en seconde instance par l'évocation imaginaire d'un « ailleurs» dans lequel ces parts négatives auraient cédé le pas à une organisation idéale des rapports individuels et collectifs. Cette mise en accusation du présent par désertion de l'insoutenable qu'il véhicule peut prendre deux formes, l'une spatiale et l'autre temporelle; l'u-topie proprement dite, et ce que l'on pourrait appeler une u-chronie. Deux formes qui ont en commun de provoquer à l'habitation imaginaire d'un ailleurs, qu'il s'agisse d'un autre lieu ou d'un autre temps. L'Atlantide ou l'île « Utopie », l'Eldorado ou l'Icarie, le Ciel de tant de religions ou l'Abbaye de Thélème sont des lieux de nostalgie dont la fonction, de nature cathartique, se définit au minimum par le fait qu'ils induisent à une purification du regard, contraint de se désengager de la séduction ou de l'accablement provoqués par l'immédiat; même si cela n'est pas thématisé comme tel, il s'agit en effet de prendre distance vis-à-vis de conditions de l'existence que l'on tient pour insoutenables et peut-être irréformables. D'où l'évocation d'un lieu protégé et d'accès malaisé - une île, une cité sous-marine, une terre indécise, des horizons fantomatiques, un pays de nulle part entouré de hautes montagnes, que l'on n'atteint d'aventure qu'en escaladant des parois abruptes ou en franchissant de terrifiants rapides. Là, à l'abri des convoitises, vivent des peuples heureux, ignorants de nos ruptures, en harmonie avec une nature proli16

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