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LA COMMUNAUTÉ MONÉTAIRE

De
362 pages
L'argent ferait-il le bonheur ? Nouvelle économie, fonds éthiques, investissements socialement responsables vont-ils construire une planète plus humaine et plus juste ? L'interrogation sur le pouvoir de l'argent n'a pas toujours été délaissée par l'investigation philosophique. Reprenant la tradition depuis Aristote, ce livre interroge des œuvres qui ont conçu la monnaie comme une force communautaire et consensuelle.
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LA COMMUNAUTE MONETAIRE

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douai//er, J Poulain et P. Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.
Dernières parutions

Elfie POULAIN,Franz Kafka: l'enfer du sujet ou l'injustifiabilité de l'existence, 2000. Stanislas BRETON, Philosopher sur la côte sauvage, 2000. Véronique BERGEN, L'ontologie de Gilles Deleuze, 2001. PâlI SKULASON, Le cercle du sujet dans la philosophie de Paul Ricœur, 2001. Anne-Françoise SCHMID,Henri Poincaré, les sciences et la philosophie, 2001.

Collection « La Philosophie en commun» dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Marie CUILLERAI

LA COMMUNAUTE MONETAIRE
PROLEGOMENES A UNE PHILOSOPHIE DE L'ARGENT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0325-9

INTRODUCTION L'Économie, le Politique et la mondialisation

La monnaie européenne renouvelle le langage de l'économie politique. Napoléon III rêva d'une zone franc pour l'ensemble de l'Europe, l'Union réalise une monnaie commune à quinze souverainetés nationales. L'euro est la seule espèce monétaire du XXIe siècle à identifier différentes communautés politiques à un même espace économique. Institution démocratiquement concertée et impératif économique incontestable cette monnaie symbolise la transfonnation d'une communauté économique par une décision politique d'union. L'espace monétaire européen n'a pas radicalement changé de nature par rapport à l'espace économique de la communauté européenne que définissait le défunt Système Monétaire Européen. D'autres espaces économiques unifiés lui sont comparables, comme l'Asean ou l' Alena. Mais aucune création monétaire n'est venue sanctifier la réunion de pays au sein d'institutions économiques internationales. La monnaie européenne est la seule qui rompe avec la suprématie d'une souveraineté singulière au profit d'une souveraineté multinationale. L'euro quant à lui naît dans un monde qui a changé. Bien que le projet de sa création remonte aux années soixante-dix, elle survient dans un monde plus attentif aux défauts de la réglementation économique et financière internationale. Dans ce nouveau monde, le mot krach, banalisé, ne suscite plus l'effroi et le spectre de 1929 s'est presque effacé des

mémoires. Désormais, le tenne de crise financière fait régulièrement la une des journaux généralistes de tous les pays de la planète, mais il n'annonce que lointainement et pour certains seulement, une crise sociale ou une guerre civile. Né dans une époque de relative paix mondiale et de guerre économique intensifiée, l'euro a été l'occasion de débats vigoureux, non seulement à propos des contraintes économiques que sa création a fini par symboliser, mais aussi quant à ses potentialités dans un monde qui prenait conscience de son intégration nouvelle. Depuis, l'abandon du Gold Exchange Standard, les relations monétaires internationales ont changé. L'emprise des capitaux privés sur les politiques nationales modifie les relations et les ères d'intervention des acteurs de l'économie. L'existence d'une monnaie transnationale et la mobilité des capitaux internationaux métamorphosent les communautés politiques. L'Etat-nation et la société civile où se fabrique sa richesse doivent repenser leurs accords et la légitimité des institutions qui règlent leur relation. Marx et Simmel ont pensé radicalement ces rapports. Ils ont proposé deux philosophies de l'argent qui ont toutes deux bouleversé la compréhension de l'échange dans la communauté. Marx proposait une genèse transcendantale de la valeur qui conduit à l'exploitation de l'homme par l'homme. Simmel montre que la genèse de l'exploitation capitaliste n'épuise pas le pouvoir de l'argent. Médiation des hommes aux choses, l'argent est aussi essentiel aux relations des hommes entre eux. Bien que leurs analyses divergent, elles ont en commun de permettre d'appréhender la question de la valeur monétaire actuelle sans s'enfermer dans les impasses de l'individualisme. Seul est visé par ce terme le principe méthodologique qui règne sur les sciences humaines. Or, 8

tant qu'elle demeure conçue à travers l'individualisme méthodologique familier de l'économie, la monnaie s'expose théoriquement aux paradoxes de l'autoréférentialité. Le mal serait sans gravité si, par autoréférentialité de la monnaie, il s'agissait de penser qu'un instrument a de la valeur quand il sert efficacement le but pour lequel il a été conçu. Mais, parce qu'on peut lui assigner trois fonctions, unité de compte, moyen de paiement, réseIVe de valeur, la sophistication théorique met à mal le pragmatisme de cette lapalissade. Les théoriciens hétérodoxes dans le sillage de J.-M. Keynes ont révélé la complexité de la réalité monétaire en insistant sur la dimension de réseIVe de valeur que détient tout instrument monétaire. Tant que la valeur peut être mise en réserve, tant qu'existe quelque chose, l'or, acceptable par tous en tout lieu, la définition fonctionnelle n'a rien de choquant. Mais dès lors que la valeur n'est plus substantielle, mais pas non plus nominale; dès lors qu'elle repose uniquement sur l'usage, on pressent que la question de la valeur de la monnaie va se compliquer. L'or a garanti jusqu'en 1973 le substantialisme ou l'essentialisme des théories économiques, une certaine métaphysique de la finance qui préservait l'origine de la valeur et des institutions hors de portée du jugement critique des hommes. La valeur monétaire aujourd'hui n'est pas constituée par une quantité de métal précieux. Elle est conditionnée par l'acceptation d'autrui. La valeur de la monnaie est le produit d'un accord généralisé. Certes, depuis Aristote on apprend que la monnaie est «par convention ». Les substances précieuses sont désignées d'un commun accord immémorial et universel pour seIVir d'équivalent de n'importe quel objet. Métal précieux, perles rares ont vite fait oublier leur origine et leur statut conventionnel, c'est-à-dire: la communauté 9

culturelle et politique qui fonde la légitimité de la monnate. Dans une~première partie, nous nous attachons à repérer la structure communautaire sous-j acente aux rapports interindividuels médiatisés par la monnaie. On souligne les apories d'une conception individualiste de la coopération, qu'elle soit communautaire ou sociale, fondée sur un ego intéressé et conflictuel. L'approche communicationnelle de l'institution monétaire ne peut se contenter de la traditionnelle analogie entre monnaie et signe linguistique. Au-delà du signe se jouent des rapports de signification et de domination dans des relations intersubjectives. Le consensus aujourd'hui est à la fois principe créateur et forme, critère et fondement de la valeur. La deuxième partie est une confrontation avec les concepts fondamentaux de l'économie monétaire: valeur, travail, utilité, richesse. L'épaisseur sociale de la monnaie est sans cesse dissimulée derrière une substantification de la valeur qu'elle soit conçue selon la tradition subjective ou objective, selon Ricardo ou selon Marx. La troisième est comme un commentaire des travaux qui tout en reconnaissant l'ambivalence sociale de la monnaie rabattent sa puissance sur des institutions communautaires « archaïques» comme le don ou la dette. Les communautés traditionnelles qui ont placé la dette et le don au principe des relations interpersonnelles sont-elles le seul avenir à opposer à la monétarisation des relations sociales1 ?
1 Ce livre est issu d'un travail universitaire dirigé par J. Poulain et soutenu devant un jury composé de ce dernier, N. d'Almeida, C. Baltz, André Orléan et Patrice VelTI1eren.Il doit beaucoup à ma participation aux séminaires « Souveraineté, légitimité de la monnaie» au titre de « chargée de transcription» et au séminaire « Métaphy sique de la finance» que l'un et l'autre dirigeaient dans le 10

La mondialisation-globalisation, occupe un débat d'idées sur l'avenir de la civilisation dont se dégagent trois positions2: les pessimistes pour qui la monnaie unique renforcera «l'horreur économique» et relève fatalement des «pièges de la globalisation» ; ceux qui considèrent que la mondialisation est nécessairement «heureuse» puisqu'elle est inscrite dans la logique du «réel» économique. Enfin, ceux qui considèrent que dans l'évolution globale de l'économie internationale, la naissance de la monnaie unique illustre paradoxalement un certain retour de la politique dans la sphère économique. La controverse concerne la capacité des institutions politiques et économiques à conduire un processus dont certains estiment qu'il ne peut mener qu'au nihilisme et à la violence. Mais, la croissance n'assure-telle pas une situation globalement préférable aux maux que son absence engendrerait nécessairement? Cette rhétorique du «moins pire» donne le ton de la pensée dominante qui entame le XXIe siècle. Au sortir de la seconde guerre mondiale, la dénonciation dramatique des impasses où avait conduit une Raison érigée en idéal politique assombrissait quelque peu l'espoir de la reconstruction européenne. Mais, refoulée
cadre d'un programme de recherche initié par la Caisse des Dépôts et Consignations. 2 Nous n'indiquons ici que les publications auxquelles nous avons eu recours: Boyer R. (éd.), Mondialisation, au-delà des mythes, Paris, La découverte, 1997. Fukuyama F., The End of History and the Last Man, New York Routledge, 1992 ~ Trust, The Social Virtues and the Creation of Prosperity, New York, Routledge, 1999. Giraud J-N., Les nouvelles inégalités du monde, Paris, Gallimard Poche, 1995 Reich R., L'Economie mondialisée, Paris, Dunod, 1993 Martin H.-P., Schumann, H. Le piège de la mondialisation, Solin, Acte sud, 1997. Il

par les Trente glorieuses, il ne resta bientôt de la critique et de la virulence des fondateurs de l'Ecole de Francfort qu'une sorte de retraite vigilante devant le progrès inéluctable de la technologie. Adorno et Horkheimer3 avaient isolé dans la puissance de la Raison, le potentiel autodestructeur qui conduit l'anéantissement spirituel et biologique de la civilisation du Logos. TIs considéraient que sa nature morbide relève d'une dialectique, et ils déterminaient les moments où la raison s'est transformée en pure puissance de calcul. Le désenchantement du monde diagnostiqué par M. Weber rattache le destin de cette rationalité instrumentale à l'expansion du capitalisme, et la philosophie du XXe siècle, n'offrit que peu d'espoir de souhaiter une rédemption de la raison. L'Etat-providence, a perdu sa capacité formelle d'assujettir les pratiques sociales par son pouvoir d'énoncer le Droit et de faire la Loi. L'Etat-nation n'apparaît plus comme un pouvoir de régulation économique efficace, la souveraineté politique qu'il représentait s'affaiblit. La disparition progressive de l'Etat keynésien a donné lieu à une contamination réciproque des logiques respectives de l'économique et du politique. Historiquement, la création d'organes de représentations des travailleurs et la création de droits encadrant le travail ont uni citoyenneté et travail dans l'accès à l'existence politique. Mais si la logique démocratique consiste toujours davantage à rendre l'Etat transparent à la société civile, on ne peut ignorer la recomposition des instances politiques du pouvoir. L'introduction d'un niveau transnational de prise de décision inaugure un changement d'échelle, mais surtout une imbrication plus perceptible des pouvoirs économiques et politiques.
3 Adorno Gallimard, T. W., Horkheimer 1983. M., La Dialectique de la raison, Paris,

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Cette dualité anime la logique politique elle-même et conduit le lieu du politique à se déplacer, voire à être progressivement absorbé par l'économique. Les formes traditionnelles de régulation, de solidarité et d'intégration sociales se dissolvent dans le capitalisme. E. Durkheim a dressé ce constat quelques années après la première édition de La division du travail social 4et lui-même suggère dans un mélange d'espoir et circonspection que l'évolution modifiera la forme d'où la modernité procède: la Nation comme communauté politique de citoyens. C'est ainsi que les débats sur le "retour" du politique se sont accompagnés de forums sur la "moralisation des marchés financiers", sur les liens entre la morale, la politique et l'argent. D'un même mouvement, l'argent et la technique ont été considérés comme les deux piliers d'une modernité désertée par l'idée que les inventions techniques servaient naturellement l'émancipation de l'humanité vers la vie heureuse et l'argent, de mesure globale de cet état. Deux changements majeurs sont intervenus: la globalisation des entreprises et la mondialisation des opérations financières. La révolution de l'informatique a fait sauter les repères ancestraux de l'action et de la décision qu'ont toujours été l'espace et le temps. Le temps continu de cotations boursières à l'échelle planétaire, l'espace mondial des réseaux d'investissement des multinationales, leur croissante intégration soumettent les Etats à une concurrence entre eux, sommés d'offrir le territoire le plus attractif aux investisseurs internationaux pour maintenir leur souveraineté intérieure. Par le mécanisme de l'endettement comme par celui de la circulation des capitaux, les sociétés de pays différents se trouvent dépendantes les unes des autres. Ces phénomènes
4 Durkheim E., De la division du travail social, Préface à la seconde édition, Paris, P.U.F, Quadrige, 1994.
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n'ont certes rien de nouveau, c'est davantage l'ampleur qu'ils prennent au sein de sociétés civiles et l'écho qui leur est fait auprès des opinions publiques plus réceptives qui justifient qu'on s'interroge à nouveau frais sur le rôle de l'argent. La monnaie ne fait-elle pas pénétrer, au sein de la théorie pure des mécanismes économiques l'impureté qu'a toujours représenté, pour l'économie, la présence du social et du politique? Les difficultés de la fabrication des euros, pièces et billets l'attestent. Quelle forme prendront-ils, quelles figures y apposer? Quid des emblèmes de la souveraineté nationale, du patrimoine intellectuel et social qui rappellent à chacun qu'entre ses mains passe tous les jours la « substance de la Nation»? Avec l'euro, les symboliques et les prérogatives souveraines seront dissociées. Sur une face, la souveraineté nationale, sur l'autre la prérogative monétaire. L'euro, monnaie unique, se décline en onze souverainetés nationales. Par tradition, la monnaie symbolise une communauté territoriale et la souveraineté d'un État qui définit ses règles d'émission et de fonctionnement. Elle est unité de compte, réserve de valeur et le moyen de paiement accepté par les membres d'une même communauté d'échange qui agissent selon des règles, des usages et des coutumes reconnues et partagées. Lubrifiant universel des échanges, elle représente aussi pour une nation l'enjeu de sa souveraineté politique. On a pu le voir dans l'empressement à pouvoir battre monnaie des républiques nées de l'ex-Union Soviétique, ou au cours de la réunification, dans la réticence vis-à-vis du mark d'une partie des Allemands de l'Ouest. Qu'entend-on par communauté monétaire? On trouve, sous la plume de certains économistes hétérodoxes, l'idée que la monnaie doit se penser en référence à la 14

communauté. D'un point de vue théorique, ces auteurs considèrent que le rapport marchand médiatisé par la monnaie excède le cadre individualiste de la pensée économique et requiert une approche holiste. Elle seule considère l'ensemble des agents économiques comme une référence autonome introduite au titre de variable implicite de tout calcul individuel. La communauté des agents, sorte d'entité abstraite construite pour la modélisation des rapports monétaires, se confond-elle au plan concret avec la société même? Pour G. Simmel, un échange au moyen d'argent suppose qu'il existe entre les échangistes une éthique fournissant un code tacitement partagé sur lequel s'adosse le calcul rationnel auquel les agents économiques se livrent individuellement. Ces individus, « maximisateurs » d'utilité, « calculateurs rationnels et égoïstes », ne sauraient se passer d'une sociabilité et d'une compréhension d'autrui indispensable pour entrer dans une relation marchande. « La majorité des économistes contemporains s'accorde pour penser le fondement de la monnaie dans l'acceptation généralisée dont elle jouit en tant que moyen d'échange au sein d'une même collectivité »5. Cette acceptation généralisée est considérée comme le produit de phénomènes collectifs, de représentations, d'habitudes et d'expériences qui forment le terreau de la sociabilité. Une telle définition nominale de la monnaie ne poserait aucun problème si la définition réelle ne venait soulever quelques interrogations. Car, si l'on regarde plusieurs manuels d'économie, on s'aperçoit que les théoriciens n'ont pas réussi à s'entendre sur ce qui fait le fondement de la valeur de la monnaie. Depuis l'abandon de la référence du dollar à l'étalon or en 1971, la question de la création
5 Orléan A., « L'origine de la monnaie », Revue du Mauss, n° 14, 4e trim. 1991, pp. 126-152. 15

monétaire se pose autrement. Suffit-il de décréter "Que l'argent soit,,6 pour que la richesse soit réelle? Qui le décrétera? L'argent est-il cet attribut de la souveraineté politique, convention modifiable au gré des commandements des centres d'émission autorisés que sont les Banques centrales? Ou faut-il le considérer comme un instrument sur lequel l'Etat inscrit son sceau sans décider seul d'une valeur indépendante de son vouloir? L'argent n'est-il pas généré avant tout par les besoins de l'économie et donc essentiellement relatif au volume des échanges et à la quantité de biens et de richesses produite par la Nation? La monnaie est-elle l'expression des rapports marchands de l'économie réelle (rapport entre les ressources naturelles et technologiques et les préférences des consommateurs)? Peut-on envisager une autonomie de la monnaie? Est-elle exogène à la sphère économique ou lui est-elle endogène, créée par les besoins internes du réseau des échanges? Tels sont les termes économiques d'une question actuelle -quels sont les rapports entre économie réelle et finance- qui engagent la définition du territoire politique, de ses frontières symboliques et géographiques, de ses prérogatives, l'espace de ses finalités et de ses pratiques. Avec la disparition de la convertibilité or, le dernier soutien visible quoique peut-être trompeur de la monnaie s'est, en effet, volatilisé. Sur quoi repose le crédit dont jouit la monnaie? Sa valeur ne dépend pas d'une quantité de métal précieux, mais de son pouvoir d'achat, i.e. du mouvement des prix; or ceux-ci sont exprimés en quantité de monnaies. Cette circularité révèle la difficulté d'une définition simple de la monnaie. Si la valeur de la monnaie n'est pas pensée comme résultant d'une qualité

6 Rachline F., Que l'argent soit I, Paris Calman-Lévy,

1993.

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intrinsèque de la monnaie au sens de la tradition métalliste, mais repose sur « l'acceptation généralisée dont elle jouit en tant que moyen d'échange au sein d'une collectivité », comment rendre compte de cette acceptation? Chacun utilise la monnaie sans se préoccuper de son origine, chacun ne se sert de la monnaie que parce que les autres l'acceptent aussi. Mais, où trouvent-on la certitude de cette acceptation généralisée? Cette question est d'autant moins évidente que la théorie économique envisage l'activité économique dans le cadre de l'organisation sociale du marché. Elle n'y conçoit, par définition, qu'un individu privé de toute détermination sociale particulière, un individu libre, autonome poursuivant des fins qui lui sont propres. Or, dans l'acceptation de la monnaie, cette exigence individualiste suppose en même temps d'être universellement présumée pour pouvoir être réalisée. Cependant le fondement objectif du consensus monétaire ne disparaît-il pas en même temps que son référent métallique? On se trouverait donc face à une universalité subjectivement éprouvée ou simplement présumée. On reconnaîtra là les adjectifs choisis par Kant pour définir la sorte d'universalité spéciale qui hante nos affirmations sur le beau et le sublime. Kant a pensé la question du goût et du beau sur le plan de l'intersubjectivité dans la Critique de la faculté de juger. Parce que la beauté n'est pas un attribut objectif de l'objet, mais n'est pas non plus l'expression d'une sensibilité singulière, elle prend place dans un jugement qui exige l'accord d'autrui, un certain «sens commun» esthétique7. La valeur esthétique se ressent comme une valeur universalisable parce qu'elle exprime une exigence d'accord intersubj ectif.

7 Kant E., Critique de la Faculté de Juger, Paris, Vrin, 1979, p. 194.

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L'inteITogation sur la valeur de la monnaie peut-elle s'enrichir de ce rapprochement avec la valeur esthétique, telle que Kant la met en place dans un processus de communication? C'est ce que nous suggérons en soutenant que les conditions de possibilité de la monnaie sont étroitement liées à une pensée de l'intersubjectivité d'autant plus paradoxale à l'intérieur de la théorie économique, qu'elle repose sur des prémisses individualistes. Sous quelle catégorie penser « un consensus monétaire », un « sens commun financier» ? L'hypothèse soutenue ici consiste à balancer la réalité monétaire du côté d'une philosophie de la communication. Une telle compréhension de la dimension cognitive et sociale de la monnaie n'est pas nouvelle8, elle vise seulement à approfondir la dimension pragmatique de cette perspective. Il s'agit de regarder les concepts économiques d'un point de vue philosophique. Si on s'accorde à dire avec J. Habermas qu'un consensus est le produit d'une communauté de communication sousj acente à tout type d'accord; sur quel consensus fonder une communauté monétaire? Habermas distingue deux types d'activité rationnelle: l'activité orientée par le succès qui désigne la rationalité instrumentale et la rationalité stratégique, et l'activité orientée par l'intercompréhension. Dans L'Agir communicationnel, il désigne cette activité orientée par l'intercompréhension comme une compétence communicationnelle dont il fait le fondement de toute coopération et de toute coordination
8 Cette perspective témoigne toujours d'une démarche interdisciplinaire tant de la part d'économistes avec Marx ou Keynes ou plus récemment l'Économie des conventions, que de sociologues avec G. Simmel, de philosophes ou d'essayistes avec G. Bataille, A. Gide, P. Klossovski ou J.-J. Goux. 18

imputable à la rationalité, qu'elle soit instrumentale ou stratégique. À ses yeux, la rationalité de l'usage d'un système de signes repose sur la rationalité, nécessairement dialogique, commune à tous langages. Comme compétence communicationnelle, elle est susceptible de produire du consensus. Ce consensus est la marque d'une raison qui ne peut jamais être ni seulement instrumentale ni folle. La raison est le principe de l'universel; elle anime le langage dialogique qui est toujours porteur d'une valeur, l'universel même, sans laquelle aucun consensus ne serait possible. De tels principes proposent assurément une pensée de la communauté qui rompt avec la représentation sociale des mécanismes communautaires et de leurs réflexes communautaristes dans une époque moderne caractérisée par l'individualisme et la rationalité. L'accomplissement de l'humanité de l'homme s'est progressivement imposé comme un objectif universel commun à toutes les entreprises de civilisation. Mais le point de vue cosmopolitique qui permettait à Kant d'espérer dans la réalisation prochaine d'une République mondiale et d'un régime de droit entre les Etats, peut sembler passablement éloigné de la mondialisation des modes de vie consuméristes que parviennent à universaliser les technologies de l'information et de la communication et les déréglementations de l'économie de marché qui les accompagnent. La mondialisation est-elle synonyme d'une universalisation de l'accès égal aux biens et aux droits? Est-elle synonyme d'émancipation et de civilisation mondiale? Les guerres ethniques qui se multiplient aux frontières de l'Europe, la paupérisation croissante des classes moyennes des pays riches, les fanatismes religieux, raciaux, ou nationalistes qui déstabilisent la paix civile des sociétés industrielles avancées ne le confirment certainement pas. Se donnent 19

plutôt à voir un écartèlement des niveaux d'organisation collective et une dissociation croissante entre l'espace économique de la production et du travail et l'espace de la représentation et de l'activité politique des citoyens. Cette dérive rend toujours plus difficile d'orienter vers une plus grande justice des objectifs économiques décidés par des organes obéissant à des logiques concurrentielles. Le rôle de la monnaie dans les politiques économiques en est un des enjeux les plus visibles. La monnaie européenne a suscité les résistances de ceux qu'on a appelés les« souverainistes ». La souveraineté représentante de la communauté politique qui appose le sceau de sa loi aux moyens de paiement en vigueur définit aussi leur volume d'émission et leur taux d'intérêt ne doit pas, à leurs yeux, être affaiblie par un échelon supérieur du pouvoir décisionnaire. A contrario, la défense de l'Union a commencé par invoquer les mêmes arguments d'une résistance nationale à l'hégémonisme culturel que peut seule assurer la puissance économique. La sémantique est riche d'enseignement à cet égard puisque le traité de Maastricht a baptisé la Communauté économique européenne du nouveau nom d'Union. Quel profond changement s'est-il joué dans la disparition d'un adjectif et d'un mode d'organisation dont il précisait la finalité? La communauté supranationale précédente semblait confiner le degré de transnationalité acceptable par les opinions publiques nationales au seul plan de l'intendance économique. L'Europe rêvée par Jean Monet n'avait-elle pas commencé son existence dans la discrétion d'une Communauté économique du charbon et de l'acier. En appelant l'Union, le traité de Maastricht a amorcé un changement qualitatif dans les rapports des Etats aux organes communautaires. L'Union semble vouée à un avenir fédéral car bien que le mot n'ait pas été 20

retenu, il semble à ses adversaires tout entier exprimé dans la réalité du principe de subsidiarité9. Aujourd'hui, des prérogatives souveraines sont attribuées à l'Union en matière de justice, de défense et de monnaie. L'enchevêtrement de ces principes de légitimation et de ces logiques économiques et politiques modifie les principes d'analyse d'une réalité sociale de plus en plus complexe. Ce qu'on appelle crise de confiance et qui semble s'étendre à toutes les institutions de la modernité est là pour en témoigner.

9 Europe, de la Communauté

à l'Union, Pouvoirs, n° 69, Paris, Seuil, 1994.

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PREMIERE PARTIE Convention et communauté

CHAPITRE PREMIER Une monnaie communautaire

L'économie doit résoudre un problème relativement simple. Des individus désirent un nombre défini de biens. Les biens sont dans les mains des uns et des autres et les uns et les autres veulent que ces biens changent de main. Comment chacun trouvera-t-il ce qu'il cherche? Ainsi posé ce problème trouve une réponse formellement très complexe, mais lumineuse dans son principe: le marché. Le nombre défini de biens disponibles, l'offre trouvera acquéreur et s'ajustera à la demande s'il existe d'abord un mécanisme rendant les biens comparables: c'est le prix, et par conséquent la monnaie en quoi le prix s'exprime; ensuite, si le mécanisme de détennination des prix fonctionne bien, c'est-à-dire s'il pennet l'ajustement de l'offre à la demande de sorte que la transaction rende les agents satisfaits de leurs échanges. Le prix résulte de la confrontation de l'offre et de la demande pour un même bien. Le marché est alors constitué comme un lieu où les prix se fonnent au moyen de la mise en rapport concurrentiel de l'offre et de la demande. L'équilibre général représente le moment où l'offre et la demande sont en équilibre, i.e. où chaque demande est satisfaite par une offre; la situation d'équilibre fonnule la possibilité optimale pour chacun de trouver ce qu'il cherche au meilleur prix. La théorie de l'équilibre général mise au point par L. Walras au milieu du XIXe a été parachevée par la découverte d'outils mathématiques plus performants et par

une attention plus grande portée aux mécanismes réels sur des marchés existants, autre que la bourse qui en reste le référent majeur. L'équilibre que formalise cette théorie est le moment où l'offre et la demande sont en parfaite congruence, c'est-à-dire le moment où toutes les demandes sont satisfaites. Mais l'équation qui symbolise l'équilibre par le signe de l'égalité ne dit mot sur la manière dont elle se produit, ni comment elle demeure stable. La question de la stabilité est une des exigences mathématiques que la postérité de L. Walras a cherché à régler, sans y parvenir tout à fait. Par ailleurs, l'organisation des transactions sur le marché a semblé trop schématique. Le marché est bien organisé quand il trouve facilement son équilibre, il est mal organisé ou inefficace si, à sa fermeture, des agents, soit demandeurs soit vendeurs, n'ont pas trouvé satisfaction. Dans ce cas-là, la théorie déduit qu'à l'ouverture du marché suivant, le prix de la marchandise échangée sur le marché aura nécessairement soit baissé soit augmenté. Aucun obstacle ne semble se glisser dans le fonctionnement de la machine; sauf que les marchés sont rarement des marchés à un seul bien. C'est donc plus le troc que le marché qui est ainsi formalisé par un modèle qui suppose que tous les biens offerts par l'offre coïncident exactement à toutes les demandes. Mais cela paraît proprement irréalisable. C'est même pour cette raison que l'on aurait précisément inventé un équivalent général de tous les biens... Or, la monnaie est absente du modèle de l'équilibre général. Comment, sans elle, concevoir que l'offre et la demande se stabilisent sur le marché? On ne peut procéder plus avant, sans noter que la monnaie est exclue de ce fonctionnement. Sur le marché envisagé par la théorie, un bien est défini par la demande qu'on en 26

fait, laquelle est formalisée par un chiffre positif: son prix. Cette demande est fonction de ce que les économistes appellent les préférences des individus ou encore de l'utilité du bien. Selon cette définition, la monnaie ne peut être comparée à un bien: elle n'est pas consommée, elle n'est pas recherchée pour elle-même. Si l'équilibre est réalisé sur le marché, le prix de la monnaie est une absurdité. Puisque chaque offre a satisfait chaque demande, il est inutile d'avoir entre ses mains un équivalent général. C'est la négation de la fonction de réserve de valeur qui est supposée par ce modèle. La critique interne du modèle de l'équilibre général a également soulevé le problème de l'information selon deux voies distinctes: d'une part, l'information est le plus souvent inégalement répartie selon les agents, ce qui fausse l'équité spontanée du prix, censée être obtenue par le jeu de la mise en concurrence des offres et des demandes. D'autre part, l'information nécessaire à la transaction peut supporter un coût rédhibitoire. Le problème de la dissymétrie et de l'incomplétude de l'information a concentré les principaux points de modification du modèle sur la théorie du choix rationnel et forcé de concevoir un agent doté d'une rationalité plus limitée que ce que l'abstraction formelle ne supposait. On s'est ainsi focalisé sur le cadre institutionnel qui entoure les principes rationnels de la décision et du choix des agents économiques, mais sans privilégier l'environnement institutionnel normatif. Elle se démarque ainsi du courant de la nouvelle économie des institutions qui, sous l'institution-cadre restreint son analyse aux formes concrètes de contrat que la légalité reconnaît 10.
10 La microéconomie a cherché à comprendre les mécanismes de coordination des échanges basés sur la notion de contrat tels qu'elle régit non plus les marchés, mais vaut également pour les entreprises. Le marché et
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La recherche hétérodoxe développée en France par le courant de l'Économie des Conventions11 a centré ses analyses sur le rôle des institutions dans l'économie de marché. Ce courant de pensée proche de l'école de la Régulation cherche à en englober les phénomènes institutionnels dans la microanalyse des comportements des agents économiques et déborde ainsi le cadre du renouvellement de la théorie orthodoxe classique de l'équilibre général. L'Economie des Conventions ouvre une véritable brèche dans l'édifice théorique en dénonçant une théorie d'équilibre sans monnaie et en exhibant les paradoxes auxquels conduit une approche instrumentale de l'institution. Elle porte son analyse sur la microéconomie et ouvre la recherche à une démarche pluridisciplinaire qui permet de mêler logiques marchandes, industrielles, cIviques, cognitives, comportementales etc. Le dialogue au sein de l'Ecole tente de trouver les points de passage, hors de la crispation doctrinaire, entre l'individualisme méthodologique
l'organisation hiérarchisée sont entrés en concurrence. O. Williams chef de file de la Nouvelle Economie Institutionnelle (N.E.I), a pu montrer que les coûts de transaction forment un seuil au delà duquel le marché n'est pas la solution optimale pour satisfaire l'intérêt des agents économiques. L'organisation, l'entreprise devint la boîte qu'il faut ouvrir pour repérer son mécanisme de répartition maximisatrice des biens. L'organisation collective devient un élément d'analyse progressivement et parallèlement intégré aux principes individualistes de la théorie orthodoxe. La New Economics Institution introduit la notion d'institution dans ses recherches en gardant un cadre méthodologique individualiste et instrumental de la réflexion économique. Elle vise à déterminer le bénéfice que les institutions peuvent représenter dans l'optimisation des transactions. Les institutions que ce courant envisage sont volontairement ramenées aux seules institutions contractuellement établies. Loin de rompre avec le classicisme économique, l'évolution de la discipline a amélioré l'efficacité descriptive du modèle, et affiné la compréhension des mécanismes globaux de la coordination économique. Il Orléan A. (dir.), Analyse économique des conventions, Paris, P.D.F. 1995. 28

dominant et sa critique par les représentations holistes. Il en résulte que plusieurs acceptions différentes de la convention sont mises en jeu dans les textes de ces auteurs12 Avec L. Boltanski et L. Thévenot, par exemple, la convention est conçue dans une acception très large et historiciste comme la forme actuelle que prend la régulation d'un système social déterminé par sa complexité, depuis l'entreprise à la société globale. De la justification considère la convention comme une forme de coordination des actions qui contraint les individus par des règles très objectivées et structurées au point de pouvoir décrire l'organisation de "mondes communs" et de cités correspondantes. Le terme est entièrement déterminé par sa connotation politique. Les cités sont définies comme des lieux d'objectivation des différentes formes de contraintes sociales qui vont de la coutume non codifiée à la loi écrite. Les conventions sont ainsi au principe d'ordres, cités ou mondes, qui acceptent la dissemblance entre les hommes et cultivent leur commune humanité, leur commune dignité etc. L'Antiquité privilégiait la structure parachevée de la Cité autarcique, idéal du bien comme bien commun, l'âge classique cherchait dans l'égalité des individus la justification de la Loi, l'âge postmoderne confie à la Convention négociée l'adoption de normes communes. Dans la mesure où la communauté est considérée par les « modernes» comme une exigence pour n'importe quel individu, qu'il soit bien ou mal loti en son sein, la Convention est justifiée comme la forme postmoderne que prend la contrainte de soumission à cette eXIgence. Les travaux sur la monnaie prennent en compte la difficulté de penser une contrainte dans le cadre d'une
12 Notamment, R. Bayer, J. Cartelier, O. Favereau, P. Lewis, E. Salais, L. Boltanski et L. Thévenot, De la Justification, Paris, Gallimard, 1992, p. 147. 29

théorie contractuelle de la coordination sociale. La convention est abordée au niveau des représentations sous un angle «cognitif», c'est-à-dire dans son pouvoir de favoriser une adhésion individuelle à des représentations collectives qui s'autonomisent, et sont en constante rétroaction avec les comportements. Comme le dit M. Douglas « une convention est institutionnalisée quant à la question de savoir pourquoi on agit ainsi, et même si la première réponse est formulée en termes de convenance mutuelle, l'on peut répondre in fine en se référant aux mouvements des planètes dans le ciel ou au comportement naturel des plantes, des animaux ou des hommes». 13Les institutions sont définies de manière assez souple pour que l'on puisse subsumer sous cette catégorie ce qui précisément relève davantage des conventions cognitives ou comportementales. Le terme est retenu pour son ambivalence, désignant soit une forme instituée et légale de la norme, soit une « convenance mutuelle », le genre de règles sociales tacites qui permettent d'identifier le conformisme et le non conventionnel. L'entreprise intellectuelle pluridisciplinaire qu'unifie ce terme, substitue donc à la rigidité du contrat la fluidité de la convention. Bien des auteurs appartenant à d'autres courants ont également vocation à s'intéresser aux phénomènes de régulation économique. La flexibilité par exemple, représente une alternative libérale à la régulation du marché. La richesse de l'Ecole des conventions animée par la tradition keynésienne consiste, entre autres choses, dans le fait que la convention dont elle s'occupe reste théoriquement non contradictoire avec l'idéal d'autorégulation qui anime la conception libérale de l'économie de marché. Par définition, le contrat se donne

13 Douglas M., Ainsi pensent les institution, Paris, Uscher, 1989, p.42.

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comme le résultat d'un processus rationnel et conscient. La convention peut certes, relever comme le contrat de l'accord commun de plusieurs libre arbitres, mais elle laisse place à une dimension de l'action collective engagée qui ne présume en rien de son origine et n'est donc pas nécessairement adossée à une conception rigide de l'autonomie des formes sociales. La convention telle que la pense ce courant répond assez précisément à la définition de la convention proposée par F. Tônnies comme «forme de la volonté sociale commune» 14. C'est précisément la forme sociale de la volonté qui demeure le fond problématique de l'opacité conventionnelle. Le terme convention indique en outre, une certaine autonomie de l'institution conventionnelle vis-à-vis de la rationalité délibérative individuelle. Cette rationalité délibérative est depuis A. Smith l'axiome de base de la réflexion économique, mais appliquée à une pensée de l'institution, elle provoque rapidement un cercle logique. La tautologie à laquelle se heurte une pensée individualiste ou instrumentale de l'institution peut se résumer au problème de la poule et de l'œuf. L'institution pensée comme résultat d'un contrat passé entre deux arbitres décidant librement de se soumettre à la convention qu'ils édictent ensemble ne peut pas contenir la force d'obligation qu'elle est censée pourtant représenter. Passer un contrat librement ne peut pas équivaloir à s'assurer de la nécessité de le respecter. Pour que deux individus soient liés par l'institution issue du contrat, il faut qu'ils la respectent, ce qui n'est qu'une autre manière de dire que l'institution existe. Pour qu'une institution soit, il faut qu'elle ait une force contraignante. Mais pour que deux individus libres soient contraints par cela même

14 Tonnies F., Communauté

et société, Paris, Retz, 1977, p. 91.

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qu'ils ont édicté à cette fin, il faut que quelque chose les y oblige. Avant leur décision ou en dehors d'elle, doit résider une puissance, une nécessité, une force qui assure le respect, non seulement de l'institution qu'ils créent librement, mais qui assure en outre le respect de l'engagement même de respecter l'institution; sans quoi cette institution n'est qu'une lettre morte. Il faut donc supposer la règle du respect avant l'institution que pourtant cette dernière devait sanctionner. Comme le dit v. Descombes dans Les institutions du sens15 c'est l'autorité qu'elle exerce sur les individus qui dote l'institution d'une résistance "objective" irréductible au fait que deux individus ont partagé l'intention de la créer. D'où vient cette force de l'institution? Dans une vision instrumentale de l'institution, la notion d'intérêt suffit à assurer la fiabilité du contrat. Comme E. Durkheim le remarquait: adosser une institution à une origine contractuelle, c'est la soumettre à la durée de vie de l'intérêt suscité. Or rien n'est plus labile que l'intérêt. Le contrat contient en lui-même la virtualité de sa rupture. Elle est inscrite dans l'arbitre même de l'intéressé qui l'a promue, dans ce que l'on peut entendre par sa souveraineté. Une telle hypothèque, réalisable à tout moment, ne peut pas déboucher sur l'amplitude statique, la densité d'être qui inscrit l'institution véritable dans la durée. Si la monnaie est d'essence institutionnelle, si l'institution contractuelle détient une légitimité acquise de par l'autonomie originaire des contractants; elle doit pouvoir rester soumise à cette hypothèque. Après la disparition de l'étalon or, penser que la monnaie est une création conventionnelle ne devrait pas poser de difficulté. Mais
15 Descombes v., Les institutions du sens, Paris, Editions de Minuit, 1996, pp.267-299. 32

précisément l'absence de toute conversion possible de la monnaie en autre chose que de la monnaie ou autres instruments financiers donne le vertige. L'or comme symbole de la richesse et de la valeur de la monnaie rendait espèces et richesses synonymes. Sans l'or, la monnaie n'est plus adossée à un principe de rareté, sa quantité ne dépend plus d'un principe transcendant la volonté des hommes. La création monétaire n'évoque plus les mystères de l'alchimie, les secrets des grands 16 est aux mains de trésoriers. Sa «création ex nihilo» l'homme et des institutions qu'il construit. La monnaie se montre alors sous un jour inhabituel: comme une convention d'informations, un consensus intersubjectif, un « construit» de consensus aussi fort qu'il sait faire oublier son origine et sa teneur, aussi faible qu'un jugement qui ne s'arrime pas à la vérité, mais repose sur l'avis d'autrui. Cette approche de l'institution monétaire force alors à rompre avec le traditionnel clivage individualisme/holisme qui scinde les recherches en sciences humainesl7. Le principe holiste fait de l'institution et la convention des mécanismes qui suspendent la raison critique individuelle. TI conçoit une adhésion sans rien de commun avec un calcul raisonné, ramené soit à des traditions, soit à des forces sociales «échappant au contrôle des individus qui en sont les dépositaires» 18.Il Y a une puissance sociale irréductible à l'agrégation ou à la somme des calculs individuels. Tel est l'axiome de ce qu'en sciences sociales, on appelle une approche holiste des phénomènes collectifs. La société
16 Rachline F., op. cit. 17 Pour l'historique de l'opposition, on peut se aussi à Dumont L., Essais sur l'individualisme, Paris, Seuil, 1983, ou Gauchet M., Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard, 1985. 18 Boudon R, «L'individualisme méthodologique en sociologie », Commentaires Vol 7, n026, Paris, été 1984, p. 268 33

doit être considérée comme un tout, et « il y a plus dans le tout que la simple somme des parties ». Ce tout s'autonomise par rapport aux volontés et aux finalités individuelles et impose ses propres finalités aux parties, aux individus qui le composent. Inversement, l'autonomie des phénomènes collectifs est niée par l'individualisme méthodologique dès lors qu'il se présente comme un seuil d'irréductible opacité. Cette approche holiste a particulièrement été fructueuse pour analyser la manière dont les sociétés traditionnelles appréhendaient l'ordre collectif. Les fondations mythiques de ces ordres échappent aux individus qui s'y soumettent parce que l'institution sociale repose sur une coupure absolue entre les temps fondateurs de l'origine et les activités humaines présentes. L'approche holiste a semblé intéressante pour penser la monnaie dans la mesure où elle permet de considérer la monnaie comme une réalité d'essence collective et donne des concepts pour éclairer les mécanismes de cette adhésion généralisée qui conditionne la fonctionnalité des moyens monétaires, en la rapportant à autre chose que la somme de calculs rationnels individuels19. Éric Weil appelle communauté un groupe fondé sur la famille et l'héritage de représentations collectives qui forment un patrimoine culturel et une vision du monde. Cette communauté, qu'il qualifie de traditionnelle ou d'historique, est le lieu de la construction de l'identité de l'homme; le lieu où il trouve ses racines et les bases de sa compréhension du monde; le lieu où chacun peut trouver des réponses personnelles à la question du sens de son existence et de l'expérience toujours « privée» de la mort. La communauté est le lieu de vie et de pensée où l'homme
19 Orléan A., « La monnaie et les paradoxes french review, vol. 15,3., pp. 271-295.
34 de l'individualisme », Stand/ord

trouve un sens à sa vie. Par opposition, E. Weil conçoit la société à la manière de la société civile hégélienne. Dans les Principes de la philosophie du droit20,Hegel distingue trois principes structurants de la vie de l'homme: la moralité, le droit et la vie éthique. Le moment de la moralité correspond à l'existence au sein de la communauté traditionnelle dont le noyau est la famille. Le moment du droit abstrait correspond à l'existence comme personne juridique. L'individu se reconnaît comme sujet du droit, membre de la société civile conçue comme le cadre dans lequel chaque homme déploie son activité et explore concrètement sa liberté. Le« sens» de l'existence en société ne fait pas l'objet d'une recherche singulière, car il est immanent à la notion même de société. Le sens de la société se trouve dans le principe qui lui donne son existence: la liberté du sujet détermine la finalité de l'existence sociale. Cette liberté conquise dans la société consiste pour l'individu dans le pouvoir de se donner à lui-même sa loi, c'est-à-dire de se donner le moyen, conforme à sa raison, de se libérer des deux puissances auxquelles tout homme va se heurter: l'extériorité d'Autrui, l'altérité de la Nature. S'émanciper de la Nature et des humains qui règnent par la force de la Nature est le but que poursuit la société organisée. Le moteur qui y conduit: la division sociale du travail; le moyen d'en assurer le bon fonctionnement: le contrat social. Le principe de la liberté: la raison critique, éclairée. Universalisable et rationnelle, l'autonomie est le principe et la fin de toute existence sociale. La synthèse de la philosophie critique d'E. Kant et du système hégélien qu'il opère, conduit E. Weil à penser le rapport communauté/société sur le rapport tradition/modernité
20 Hegel F., Principes de la philosophie du droit, Paris, Vrin, 1982.

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dans le droit-fil de l'Aufklârung. E. Weil définit la communauté historique comme lieu de sens existentiel privé, contingent et hérité pour l'opposer à la modernité de la société, résultat de la double rationalité de l'histoire et de l'homme dans l'Histoire, érigée ainsi au rang d'un universel. La communauté historique doit être comprise comme un idéaltype. Elle exprime la transformation en communautés laïques et rationnelles des communautés traditionnellement inspirées des dogmes religieux. Les individus appartiennent à une société rationnelle profane ou désenchantée selon le mot de Max Weber, entièrement vouée au travail et à la transformation de l'homme et de la nature. C'est dans la communauté historique, indépendamment des formes organisationnelles et des principes religieux, professionnels, culturels ou autres qui les distinguent, que les individus s'appréhendent euxmêmes comme des personnes. Seul compte ici le lien de la conviction par lequel un sens à sa vie est trouvé et partagé21. Hegel considérait un troisième moment: l'existence sous le principe de la vie éthique. Dans la vie éthique, l'individu se ressaisit dans toutes ses dimensions: personne concrète et sujet singulier du droit dans un pays et une histoire déterminés. Ce dernier moment fait de 1'homme, non pas seulement le membre d'une famille,
21 Aujourd'hui, le débat anglosaxon qui oppose communautariens et libertariens repose sur la même compréhension bipolaire de la société. Le "communautarisme" né dans les sociétés multiraciales où la ségrégation est, ou fût, forte, s'est assimilé à la défense des particularismes culturels sous la forme d'une confession religieuse, d'une origine ethnique, d'une langue régionale. Face au pouvoir de la communauté, de la tradition et de l'héritage, la société, offerte au concours d'arbitres libres, incarnation de la raison universelle et gouvernée par elle. Cf. Taylor C., «Quiproquos et malentendus: le débat communautaires-libéraux », in Lieux et transformations de la philosophie, Saint-Denis, P.U.V, 1992, pp. 170-202. 36