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LA CONFUSION DU BIEN ET DU MAL

De
200 pages
On a l'habitude de ne voir dans le mal que l'inspiration clairement identifiable pour faire le mal. Mais la situation de l'homme est plus complexe. Tout semble le pousser à confondre le bien et le mal. C'est parce que dans le monde tel qu'il est à un certain moment l'action morale ne peut devenir efficace qu'en devenant mauvaise que la confusion du bien et du mal ne peut se réduire que progressivement, grâce aux ruses de l'action politique et à une modification du concept de justice.
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LA CONFUSION DU BIEN ET DU MAL

Le diable imitateur

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
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Sylvie COIRAUL T-NEUBURGER

LA CONFUSION DU BIEN ET DU MAL Le diable imitateur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE"

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y ] K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u" 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur, chez le même éditeur: Dire la croyance, 1995 Expérience esthétique et religion naturelle, 1998 Eléments pour une morale civique, 1998

@ L'Harmattan, 2000

ISBN.. 2-7384-9910-4

Introduction: le bien d'un côté, le mal de l'autre?
"et cum a daemonibus eis respondetur ,,1 credunt quod Deus ipse loquatur. "Le Diable est Dieu tel que les êtres pervers le comprennent à tort. " Saint Thomas d'Aquin

Ce livre aurait pu s'intituler, si cela n'avait été un titre par trop négatif et réactif, "Contre une morale de l'ambiguïté". Vouloir faire l'expérience de l'inconfondable n'est pas sans difficulté, sans exigence d'ascèse personnelle. "Verum est index sui", dit Spinoza, "le vrai est "index" de soi", le bien aussi sans doute, ou l'Unique. Mais qui peut dire ce qu'est un "index" ?
1Plan Carpin, Ch. IJI, Société de géographie, p.266, cité p.67 de Claude Kappler, Monstres, démons et merveilles à la fin du Moyen-Age, Payot, Paris, 1980. Il s'agit de ceux qui, en Orient, parlent à leurs idoles et c'est le diable qui répond, et ils croient que c'est Dieu. C'est du moins ainsi que le géographe chrétien voit les choses.

Introduction

Qu'est-ce qu'être "index sui" pour le bien, auprès de qui celui-ci peut il se désigner lui-même sans ambiguïté possible 7 Comment sort-on d'une confusion du bien et du mal une fois qu'on y est entré 7 L'imitation a-t-elle ses failles 7 La galerie des glaces a-t-elle son miroir véridique 7 Les hommes peuvent-ils être autre chose l'un pour l'autre que des miroirs 7 Citant un mythe théogonique suméro-akkadien (2000 avo J.C.), qui dit entre autres "pour venger Apsu, Tiamat agit avec méchanceté"2, Tiamat étant la mère des dieux, Paul Ricoeur écrit dans La Symbolique du mal3 : "Le récit sauvage évoque une terrible possibilité: que l'origine des choses soit tellement par-delà le bien et le

mal qu'elle engendreà la fois le principe tardif de l'ordre -

Mardouk - et les figures attardées du monstrueux, et qu'elle doive être détruite, surmontée en tant qu'origine aveugle. [...] Le mal est le passé de l'être." Et ce n'est pas tout, car si l'on se demande comment l'on passe du mal au bien, c'est par le mal: ce mal originaire n'est vaincu que par le mal, "c'est par la Guerre et le Meurtre que l'ennemi originel [le chaos originel] est finalement vaincu."4 Aux origines, il y aurait ainsi une indistinction du divin et du diabolique. D'ailleurs en latin n'est-ce pas le même mot, "sacer", qui veut dire aussi bien sacré que maudit 75 Eschyle synthétise les diverses figures du divin diabolique

2Emma elish, n,I-3. 3Aubier, Paris, 1960, p.l69-170. 4Ibid. 5Eschyle prévoyait une réconciliation finale: Zeus devenait juste, et Prométhée donnait son accord à la divinité. 8

Introduction

en la figure de Zeus méchant. Et son Prométhée oppose à la souffrance infligée par le dieu méchant un "vouloir qui refuse"6. On sait que Luther envisageait la possibilité d'un Dieu menteur. Platon s'indigne dans La République de cette image immorale des dieux: "Nous ne permettrons pas aux jeunes, dit-il, d'entendre les mots d'Eschyle: "Dieu implante le crime chez les humains quand il veut ruiner complètement leur maison."7. Pire, quand le dieu s'absente comme chez Sophocle il n'y a même plus de réconciliation possible, ni de repentir divin. Le tragique est alors interminable. Dans le judaïsme, selon Paul Ricoeur, Dieu n'est innocenté que par une théologie qui accuse l'homme.8 Mais pourquoi avoir fait I'homme mauvais? Le mal n'est que contingent, dit l'apôtre Jacques pour disculper Dieu: "Que personne lorsqu'il est tenté ne dise: c'est Dieu qui me tente; car Dieu ne peut être tenté par aucun mal et lui-même ne tente personne. Mais chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise."9 Si Dieu inspirait le mal, cela voudrait dire que le mal inspirerait Dieu, or Dieu ne peut être tenté de mal faire. Paul Ricoeur invente alors une notion étrange, celle de "contre-imitation". C'est par "contre-imitation" de Dieu que l'homme se rend méchant. L'homme a une sorte de

6Ibid. p.209. 7379c-380a. 80p.cit P.225. Cependant, le rabbin Yossef, cité en conclusion de notre ouvrage, a été quasi unanimement condamné par la communauté ~uive, pour ses propos sur la Shoah. Evangile de Jacques, I, 13-14. 9

introduction

don mathématique qui lui fait chercher le symétrique de la figure du bien et ce symétrique se trouve être le ma1.IOOn voit à quel point la catégorie d'imitation est difficile à cerner dans tout le champ de son usage, si l'on veut bien s'atteler à cette tâche. Paul Ricoeur cependant conclut que l'homme ne sait rien de ce mal surnaturel: "Je ne sais pas ce qu'est Satan, qui est Satan, ni même si c'est quelqu'un."1I Satan est-il pourtant autre chose, logiquement, que ce que crée l'homme par sa contre-imitation? Pour Ricoeur le mal que je connais est seulement le mal que j'imagine. Mais on peut imaginer que je ne connaisse pas ce que pourtant je crée, ajouterai-je: ainsi, selon des kabbalistes, les mauvaises actions de I'homme créent des diables ténébreux qui isolent encore un peu plus les parcelles de lumière divine de la Shekhinah. Satan pour Ricoeur est un mystère d'iniquité, aussi caché par sa surnaturalité que le "deus absconditus", ce qui rend l'homme méchant digne de pitié autant que de colère, victime autant que bourreau.12 Peut-on faire une généalogie de l'idée du Diable? On peut penser qu'un panthéon d'une religion donnée peut parfois intégrer des divinités d'un peuple voisin sous une forme négative. Il se pourrait qu'une des origines de la figure du diable, dans le cas particulier du monothéisme, soit la volonté de considérer le Dieu des autres monothéismes comme un "presque-dieu", un
lOYoir P. Ricoeur, op.cit. p.242. Il Ibid. p.243. 12Yoir ibid. p.321. 10

Introduction

presque-identique, d'autant plus effrayant que presque identique comme ce Juif de l'antisémite que décrit si excellemment Jankelevitch : l'antisémite ne veut pas voir dans le Juif son semblable, donc il invente l'idée du "presque semblable" comme le summum de la dangerosité. Et le Dieu des Juifs, au lieu d'être vu comme strictement semblable au Dieu des Chrétiens, parce que le même, devient le presque-semblable surnaturel, summum de la dangerosité aussi. Ce Dieu créateur des Juifs puis des Chrétiens fut explicitement identifié, dans une sorte de gnosticisme chrétien, à Satan, chez les Cathares. Par exemple, parmi les cathares italiens, les Bajolenses pensaient que Dieu avait créé les âmes, puis que Satan, au lieu de transmettre, comme c'était son travail, les louanges des âmes à Dieu (l'ange est en effet un messager, malak en hébreu, angelos en grec), se les était gardées pour lui. Alors Dieu le chassa et le remplaça par Michel. Satan fit alors disparaître une partie de l'eau qui couvrait la terre et créa Adam et Eve. Mais pendant trente ans il restèrent sans âme, jusqu'à ce que Satan arrive à débaucher deux anges pour les habiter. Ces anges, bien marris de s'être ainsi fait piéger (quelle déchéance d'être un homme!) cherchèrent au cours de I'histoire leur salut, en passant par divers corps: Enoch, Noë, Abraham, les prophètes, puis ils furent autorisés à remonter au ciel. Les autres hommes ont eu comme âmes des esprits déchus, également, qui cherchent à se racheter.13 On voit dans ce mythe que Satan est doublement créateur de l'homme, matériellement, d'une
13Voir Henri-Charles Lea, Histoire de l'Inquisition au Moyen-Age, T.l., p.112, Ed. Jérôme Millon, Paris, 1986 (Ie éd. 1887). 11

Introduction

part, et d'autre part spirituellement, par assemblage plus que par création ex nihilo, en ayant attiré des anges déchus. Philippe Faure explique que "s'il ne saurait y avoir de vrai monothéisme sans angélologie, c'est aussi parce que Dieu ne nous concerne que s'il se manifeste."14 Or, depuis la chute "ce monde est devenu opaque à la lumière divine" et donc il y a un besoin d'intermédiaires entre Dieu, isolé des hommes par cette opacité, et l'homme. Alors les anges apparaissent à la place de Dieu. D'ailleurs l'homme tel qu'il est depuis cette chute ne saurait supporter sans mourir le face à face avec Dieu, du moins jusqu'à la "libération" (geoula). Isaïe évoque notamment "l'ange de la Face" qui voile et dévoile Dieu,15 il s'agit selon la tradition de Michaël. Mais il y a eu aussi l'élaboration de la figure d'un intermédiaire qui trahit son rôle et se veut le but, l'aboutissement du message: ce Satan accapareur des louanges des hommes, alors qu'il devait les transmettre à qui de droit. D'où l'effacement progressif de cette angélologie, qui faisait la part trop belle au démon: les inquisiteurs s'attachent à démontrer par exemple que ce n'est pas l'archange Michel qui a inspiré Jeanne d'Arc, mais un démon, ou le démon. Et il en est de même pour tous les procès d'inspirés. Les mystiques, bannis par le protestantisme à une certaine époque, sont dans le catholicisme aux prises avec le diable en permanence, par exemple le Curé d'Ars16, ou plus récemment Madame
14Les anges, CERF, Paris, 1988, p.90. 15La Bible, Isaïe 63,9. 16"Au commencement j'avais peur, puis je me suis habitué: je me 12

Introduction

"R", que je suppose être Marthe Robert.I7 L'angélologie a conduit l'Eglise à voir une omniprésence du démon, et à ne plus voir le moindre message comme indubitablement attestable comme venant de Dieu. Dieu est devenu une idée lointaine, une parole irrecevable puisque ses messagers sont tous suspects. Et inversement I'homme peut-il être sûr que ses messages à lui arrivent à destination, si Satan est le détoumeur de louanges? Le protestant Flacius Illyricus avait élaboré, avant d'y renoncer, une théorie selon laquelle "l'image originelle de Dieu avait disparu complètement et sans retour au moment de la Chute, [et] elle s'était métamorphosée en une image de Satan." Le problème est là de savoir ce que devient le créateur après la création, et notamment s'il se trouve "pris" au sein de cette création. Le catholicisme est-il si loin de cette métamorphose de Dieu en diable, lorsqu'il se prend, à certains moments, d'une "sainte horreur" de la chair? "Je ne m'étonne plus", dit Jean-Jacques Olier dans son Catéchisme du chrétien pour la vie intérieure, en usage à Saint-Sulpice, "si vous dites qu'il faut haïr la chair, que l'on doit avoir horreur de soi-même et que I'homme, dans son état actuel, doit être

tourne vers Dieu, je fais le signe de la croix, j'adresse quelques paroles de mépris au démon... du reste j'ai remarqué que le bruit est plus fort et les attaques du démon plus multipliées lorsqu'il doit venir le lendemain un grand pécheur". Cité p.46 de Le diable, du Chanoine Gérard Moreau, éd. Résiac, ]995. 17La passion de Madame "R" - une mystique assiégée par le démon, Plon, Paris, 1993. Celui qui est "possédé" par le démon est celui qui ne lui résiste pas, celui qui est "assiége'" par le démon est celui qui lui résiste, dans la théologie chrétienne. 13

Introduction

maudit... En vérité, il n'y a aucune sorte de maux et de malheurs qui ne doivent tomber sur lui à cause de sa chair." On peut être d'accord avec LealS pour penser que "avec de pareilles doctrines, c'est vraiment disputer sur les mots que de se demander s'il faut appeler Dieu ou Satan le Créateur d'un être aussi abominable que l'homme, comme couronnement de la création. A coup sûr, ce ne peut être un Dieu bien faisant, le Principe du Bien." Certes, Descartes, qui conçoit Dieu comme créateur des vérités éternelles, dit que si Dieu avait voulu que ce soit I'honorer que le haïr, la haine occuperait aujourd'hui exactement la place de l'amour dans notre esprit. Mais ici, aimer ce Dieu saint-sulpicien qu'on devrait en bonne logique haïr de nous avoir faits si affreux, qu'on devrait haïr comme Dieu mal-faisant, c'est un sentiment qui paraît pervers, à force d'être inconditionnel. Et l'on doit s'attendre à ce que Satan soit le seul être aimable aux yeux d'esprits soucieux du bien, car il apparaît comme celui qui a I'héroïsme de haïr Dieu ouvertement, malgré les rétorsions éternelles, puisqu'il s'expose à être haï de Dieu lui-même. Aussi y a-t-il eu au cours de l'histoire des cultes de Satan comme celui qui était seul éminemment bon, puisqu'il avait eu le courage de se révolter contre un dieu mauvais et tout puissant, malgré la perspective d'éternelles et abominables représailles. Alors, Dieu et le diable sont-ils des figures interchangeables? Est-ce à eux qu'il faut se fier pour savoir où est le bien et où est le mal? Où chercher un fondement de la morale et éviter tous ces jeux de miroirs?

180p. cil. p.115.

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Dans la plupart des théories sur le diable, un effort de clarté et de distinction fait que celui-ci n'est pas plus inquiétant que l'homme, guère plus méchant que lui et souvent plus docile par rapport à un Dieu central. Dans la tradition judéo-chrétienne, Dieu permet le mal mais ne le veut pas, et le diable invente le mal; quant à l'homme, il fait proliférer les démons par ses mauvaises actions. Les choses sont donc claires, même dans l'ordre du surnaturel: le bien d'un côté, le mal de l'autre. Mais en fait, certains ont des doutes: et si l'on pouvait s'y tromper? Et si l'on risquait de prendre le mal pour le bien (et le bien pour le mal) ? Or, une certaine tradition chrétienne, de plus en plus prépondérante parmi ceux qui croient encore au diable, élabore une figure du diable beaucoup plus inquiétante: celle du diable imitateur: ce diable imite tellement bien Dieu qu'il peut être pris pour luil9. Et le mal peut nous apparaître comme le bien, le maudit comme le sacré, quels que soient notre savoir ou notre intelligence, viciés à la base. Par exemple "le diable peut, en bouleversant les perceptions et les humeurs internes, travailler à bouleverser l'acte et la puissance sensitive, nutritive, appétitive ou autre corporelle, par le moyen d'un agent physique quelconque au dire du bienheureux Thomas"2o. Bien sûr, on peut essayer de se rassurer en disant que le diable ne peut pas réussir à imiter Dieu, et qu'un

19Le diable est "singe de Dieu", dit, je crois, Bernanos. 20Mallens, cité p.179 de Monstres, démons et merveilles. P.180 il est dit que "Satan lui-même se transforme, prenant la figure et la ressemblance de diverses personnes". 15

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oeil attentif, spirituel ou biologique, doit percevoir la supercherie. Mais justement, qu'est-ce qui nous empêche de penser que, à côté de l'imitation ratée, il puisse y avoir l'imitation réussie? Pourquoi le diable, puissance surnaturelle, n'aurait-il pas le pouvoir d'imiter Dieu tellement parfaitement qu'un simple humain n'aurait aucun moyen de faire la différence entre rencontre de Dieu et rencontre du diable, sauf intervention divine? Et une créature du diable pourrait aussi obtenir du diable le pouvoir d'imiter assez parfaitement la sainteté pour que nul n'ait les moyens de contester cette prétendue sainteté. La tradition chrétienne, jésuite en particulier, ajoute que s'il s'attache à tenter un homme d'une grande sainteté, le diable fera des efforts particuliers pour présenter ses tentations comme des idées d'une particulière sainteté. C'est pour cela, dit par exemple Thomas Green21,qu'on prie particulièrement pour le Pape. Si les chrétiens se rassurent en affirmant que le Christ a déjà vaincu le diable, rien n'empêche le philosophe de réfléchir sur l'inquiétante théorie - le pouvoir d'imitation parfaite du bien par le mal - sans se donner de dogme rassurant, en termes de secours de Dieu ou d'un ange gardien. On peut donc s'interroger sur l'idée d'un mal radical, aux conséquences pires que le mal comme absence de bien, et qui se présenterait comme une imitation du bien aux effets maléfiques. La théorie chrétienne du diable imitateur interpelle tout homme, athée ou non, qui échappe aux dogmes
21Art et pratique du discernement spirituel, DescIée de Brouwer, Paris, 1991.

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rassurants de telle ou telle religion. "La plus grande ruse du diable, dit Baudelaire, c'est de faire croire qu'il n'existe pas". "L'influence de l'esprit malin, dit le Pape Jean-Paul II, peut se cacher, d'une manière plus profonde et efficace: se faire ignorer correspond à son intérêt. L'habileté de Satan dans le monde est celle de porter les hommes à nier son existence au nom du rationalisme et de tout autre système de pensée."22 Il est peut-être de peu de risque pour fonder notre action morale de décider si Dieu existe ou non. Mais il est beaucoup plus risqué pour notre auto-évaluation et pour l'évaluation des autres, et du bien ou du mal moral, d'admettre la possibilité de l'existence d'un diable, imitateur parfait et en même temps antithèse absolue, comme prince du mal, d'un Dieu bon. L'homme a-t-il les moyens de distinguer le suprême mal moral et le suprême bien moral, dans l'intention, dans l'action, et enfin dans les résultats puis les conséquences? Et si l'on dit que par définition - définition du pouvoir du diable - l'homme n'a pas ce pouvoir de discernement, cela a-t-il des conséquences dans l'action ordinaire et quotidienne? Dans son texte "Foi chrétienne et démonologie", du 26 juin 1975, la Congrégation pour la Doctrine de la foi écrit ceci sur la liberté humaine: "Sur les pécheurs, le diable n'exerce qu'une influence morale, mesurée du reste à l'accueil que chacun consent à son inspiration: c'est librement qu'ils exécutent ses "désirs" et font "son oeuvre". En ce sens et dans cette mesure seulement il est
22 Audience du 1" août 1986, Osservatore romano, éd. française 1986,
n033, cité p.306 de René Laurentin, Fayard, Paris, 1995. Le démon, mythe ou réalité?

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Introduction

"leur père". Car entre Satan et la conscience personnelle demeure toujours la distance spirituelle qui sépare son "mensonge" de l'acquiescement que nous pouvons lui donner ou lui refuser, de même qu'entre le Christ et nous existe toujours l'intervalle que met "la vérité" qu'il révèle et propose, et que nous avons à accueillir par la foi."23 Mais à quoi sert la liberté humaine ainsi évoquée si pour I'homme le Diable se confond avec Dieu, et le mal avec le bien? Cela change-t-il quelque chose pour notre capacité de discernement de réfléchir sur la possibilité de l'idée d'un diable imitateur? Les deux premières parties, "faiblesse de la volonté" et "duplicité des sentiments", sont destinées à faire éprouver, et prouver, par des sondages variés dans le réel, qui s'appuient sur divers genres de textes, cette confusion dont nous parlons, et en même temps à faire éprouver au lecteur l'exigence, qu'il porte en lui, de séparation. La troisième partie, "Unité, duplicité, substitution", s'efforce d'aller le plus loin possible dans la théorisation de l'imitation, afin de chercher l'inconfondable. La quatrième partie, "Inefficacité du bien ?", se veut optimiste quant à une évolution du réel plus favorable à nos bonnes intentions.

23cité p.24 de Satan et lesforees du mal, textes choisis par les moines de l'Abbaye de Solesmes, Fayard, Paris, 1992.

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I Les faiblesses de la volonté

La volonté d'imiter glisse de la bonne intention à la simple vanité. Mais sans vanité, qui fera des efforts pour agir et se surpasser? Ce qui fait la difficulté de l'exercice de la volonté comme volonté d'être et non de paraître, c'est qu'au moment où je veux être ce que je ne suis pas encore, je vis mon effort comme une action accomplie contre mon gré, et c'est seulement ensuite, lors du succès, que je peux me sentir fier de ma volonté. Cette impression sans doute inévitable d'aliénation dans le passage de la pensée à l'acte, tout particulièrement l'acte de modification de soi, peut rendre au début difficilement différenciables l'effort pour imiter afin d'être et l'effort pour imiter afin de paraître.) L'imitation ne vise-t-elle pas chez beaucoup à masquer notre ignorance du futur? La volonté libre qui fait que nous ne pouvons prévoir ce que seront nos propres actes dans le futur, nous cherchons à la juguler en assignant à notre action un modèle. Nous substituons au véritable mystère du futur dans un monde où la liberté peut avoir une efficacité, un mystère plaqué sur un modèle réduit à de l'imitable, à du fini. Car où pourrait se présenter le modèle qui permettrait à l'imitation d'être enfin recréation ? "Crânes tondus, considérez tous les
IVoir William James, "The Concept of the Will", in The Principles of Psychology, New York, Dover Publications, 1891.

Les faiblesses

de la volonté

patriarches et tous les bavards tels que moi comme des imposteurs puisqu'ils vous parlent de ce qu'ils ne peuvent ni vous montrer, ni vous donner."2 Pour que l'imitation soit une voie d'accès possible à la sagesse ou à la sainteté, il faudrait que le modèle que nous cherchons soit montrable ; or il ne l'est pas, et il nous faut chercher tout seuls, si bien que nous ne savons jamais si viendra véritablement un jour où quelque chose comme une imitation s'imposera légitimement comme comportement adéquat. Au lieu de cela, la recherche prend tout notre temps afin de voir enfin la "réalité fulgurante".3 Dieu n'ayant pu vouloir créer le mal, le diable pour Saint Augustin n'a pas une mauvaise nature, mais un bon naturel, c'est sa volonté qui, librement, est mauvaise. Bien sûr, on pourrait n'envisager que la volonté de faire le mal, voire de faire le mal pour le mal. Mais ce qui nous intéresse ici, c'est la volonté d'imiter, quand, loin d'être bonne volonté, elle est mauvaise volonté et glisse de la bonne intention à la simple vanité. L'inimitable vertu et l'imitation de hasard Nous pourrions tout d'abord montrer que la plupart négligent la volonté au profit d'une simple illusion de résolution: ce que nous prenons pour de la volonté dans nos "actes" n'est bien souvent que l'effet des passions et du hasard. La Rochefoucauld nous pousserait même, à tort sans doute, à croire que la vraie volonté n'existe pas.
2propos du vieux Tcheng, Les deux océans, Paris, ]992, p.22. 3Ibid.

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