LA CONVERSATION DE MONTAIGNE

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Cette étude explore la voie d'une lecture complètement neuve de Montaigne en épousant sa démarche " ondoyante " d'écriture et de pensée. La conversation de Montaigne, fascinante et légère, obéit à des règles strictes et a pour fin d'embrasser dans la recherche de la vérité le mouvement contradictoire et incessant de son esprit, là où les formes traditionnelles de l'exposé philosophique sont incapables de saisir l'objet fuyant que le penseur étudie : son être propre.
Publié le : dimanche 1 juillet 2001
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EAN13 : 9782296180673
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LA CONVERSATION

DE MONTAIGNE

Conférence et philosophie

Ouvrages du même auteur:

Georges Brassens sur les pas de François Villon Editions Arthémus, Pont-Scorff, 1998 Léo Ferré, le rêve insensé Editions du Petit Véhicule, Nantes, 2001 Les Gitans de la Mer (en collaboration avec Ingrid Peuziat) Collection Recherche Amérique Latine L'Harmattan, Paris, 2001

François- Victor RUDENT

LA CONVERSATION

DE MONTAIGNE

Conférence et philosophie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Paul DUBOUCHET, De Montesquieu le moderne à Rousseau l'ancien, 2001. Jean-Philippe TESTEFORT, Du risque de philosopher, 2001. Nadia ALLEGRI SIDI-MAAMAR, Entre philosophie et politique: Giovanni Gentile, 2001. Juan ASENSIO, Essai sur l'œuvre de George Steiner, 2001. Réflexion sur l'Enseignement de la Philosophie, Pour un avenir de l'enseignement de la philosophie, 2001. Hervé KRIEF, Les graphes existentiels, 2001. Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, 2001. Christian SALOMON, Le sourire de Fantine, 2001. Claude MEYER, Aux origines de la communication humaine, 2001. Hélène FAIVRE, Odorat et humanité en crise à I 'heure du déodorant parfumé,2001.

«Tout

le monde

a été congédié,

et

pourtant la conversation

est là. Pour raisonner,

en effet, il ne suffit pas d'avoir toute sa raison, il faut y être contraint. La pensée est à soi, mais l'inspiration vient d'ailleurs. Tu parles donc je pense. «L'entretien que nous sommes» : cette formule saisissante de Holderlin signale la part mystérieuse prise par les autres dans l'élaboration de nos réflexions les plus solitaires. Il y a débat au cœur même du quantà-soi. Nul cogito qui n'engage ou ne poursuive un dialogue. Nulle tête bien faite qui ne soit aussi une tête bien pleine d'amis exigeants ou

d'obsédants contradicteurs. »
A. Conversation Finkielkraut, L'ingratitude,

sur notre temps, Gallimard, 1999.

~L'Hannattan,2001

ISBN: 2-7475-0397-6

« Le plus fructueux

et naturel exercice de nostre J'en trouve

esprit, c'est à mon gré la conférence.

l'usage plus doux que d'aucune austre action de nostre vie, et c'est la raison pourquoi, si j' estois asture forcé de choisir, je consentirois plustost, ce crois-je, de perdre la veuë que l'ouïr ou le parler 1».

Il sera beaucoup question de «conférence» dans ces pages, beaucoup aussi du «naturel» que le goût marqué de Montaigne pour une forme imperceptible de discours paradoxe2 conduit à associer ici de façon anodine à la notion d'un « exercice» de l'esprit. Rien de moins naturel en effet que le jeu réglé des conversations - la conférence - dont le philosophe énonce avec soin les principes et définit les strictes conditions de possibilité. De cet art de l'échange verbal, le naturel est en réalité l'enjeu: l'expression de la vérité de l'être et le dévoilement de soi, le plus sincère et spontané. Qu'en la matière la «spontanéité» se révèle le fruit d'une construction rigoureuse, Montaigne se l'est expliqué dès les premiers chapitres des Essais: le mensonge, la dissimulation habillent notre « à tous les jours 3» ; tout est chez nous «pour le masque et la montre 4»,tout est mine, piperie,

Essais, 111,8, « Albert Thibaudet 2 III,S op. cil. p. 3 II,29 op. cil. p.
4

l

De l'art de conferer », Bibliothèque de la Pléiade, édition de et Maurice Rat, Paris, Gallimard, 1962, p. 900 b 853 b 683 a

1,9 op. cil. p. 38 a 7

fard, et le naturel n'a pas voix en cet opéra du paraître5. C'est d'évidence un lieu commun que cette dénonciation amusée, autant qu'irritée, de la comédie qui se joue sur la scène sociale; mais ainsi Montaigne donne à entendre pourquoi « il n'est description pareille en difficulté de la
description de soy-mesme
6

».

La sincérité, au parler de soi, n'est pas chose facile, et n'est pas spontanée. Lorsque Hugo Friedrich évoque dans son remarquable Montaigne la «sincérité méthodique 7» du philosophe de Bordeaux, il ouvre, tout ainsi que Pascal saluant 8 », la voie d'une «l'admirable auteur de l'Art de conférer étude sur ce plus fructueux exercice de notre esprit qu'est la conversation aux yeux du plus fameux peintre du moi. Montaigne s'est donné pour unique ambition de dresser de lui-même un portrait minutieux - d'après nature. Il n'a reconnu aux Essais que la fin de le révéler «jusques au Vif9 », 10 de l'exposer « tout nud » et en ses «plus naturels plis 11». «Je n'ay que moy pour visée à mes pensées, je ne
contrerolle et estudie que moy
12 »

«Je ne vise icy qu'à descouvrir moy-mesme, qui seray à l'adventure autre demain, si nouveau . apprentzssage me cange 13 ». h

5

Montaigne cite la phrase attribuée à Pétrone, et que Shakespeare rendra

célèbre: «Mundus universus exercet histrionam » (11,10 op. cit. p. 989 b) ; dans As you like it, Jacques le Mélancolique jugera que « le monde entier est un théâtre» (Acte II, scène 7)
6

7

II,6 op. cit. p. 358 c H. Friedrich, Montaigne,

Paris, NRF Gallimard,

1968, p. 221

B. Pascal, De l'esprit géométrique et de l'Art de persuader, éd. L. Lafuma, Paris, Seuil, 1963,p.357
9 10 II 12 13

8

Lettre à M. de Foix, op. cit. p. 1368

Avis au lecteur, op. cit. p. 9 a
111,8 op. cit. p. 922 c II,6 op. cit. p. 358 c 1,26 op. cit. p. 147 a

8

Mais précisément l'entreprise apparaît bientôt moins modeste; car « qui y regarde primement, ne se trouve guère

deux fois en mesme estat

14 ».

La mise à nu de notre

personnalité ne peut être l'affaire d'une confession qui, sitôt 15», formulée, se voit toute à recommencer. Et la «faintise nourrie de pudeur ou d'orgueil, n'est pas la seule cause du défaut de sincérité que le philosophe déplore dans notre « humaine condition» : Montaigne conçoit aisément que « C'est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l'homme. Il est malaisé d'y fonder . 16 ;-r. un Jugement constant et unl.Jorme ». Nous efforcerions-nous, avec la plus grande franchise, de coucher sur la page ou de clamer au vent, « spontanément », le détail des facettes qui composent notre être, encore en tairionsnous la majeure partie. Premièrement, parce que nous sommes autres à chaque instant, que nos propos, nos opinions, nos désirs, nos sentiments sont comme un fleuve rapide et tourbillonnant, dont il faudrait pouvoir suivre « longuement et
. curleusement 17 » Ie cours et parce que « la constance
18

mesme n'est qu'un bransle plus languissant ». Ensuite, parce que toute forme de parler univoque de soi n'offre de prise qu'en surface: seuls, nous ne saurions découvrir qu'une infime part de nous-mêmes. Puisque «nos yeux ne voient rien en

derrière 19», la dimension et le regard d'autrui sont nécessaires
à la connaissance de soi. Combien plus difficiles à lire en nous seront toujours les traits de caractère, qualités et défauts, que

II,1 op. cit. p. 317 c II,17 op. cit. p. 630 a ; « Cette nouvelle vertu de fa intise et de dissimulation qui est à cette heure si fort en crédit, je la hay capitallement » 161,1 op. cit. p. 13 a 17II,1 op. cit. p. 320 a 18 111,2 op. cit. p. 782 b 19 111,8 op. cit. p. 908 c
15

14

9

nous sommes si prompts à noter chez les autres. Montaigne est à lui-même son seul sujet d'étude, il n'entend qu'« estre à 20 soy» en se cons!.derant sous toutes 1es coutures, d ans son 21 entier, soit « le devant et le derrière » : l'étude ne saurait être
.l'

solitaire. Pour « se donner à soy»,
«l

.

lfiaut

se prester

,22 a autruy

».

Aussi le philosophe entend-il définir le contexte formel d'un échange qui mène à soi: dans la conversation telle qu'il en décrit le commerce, s'organise en une relation étudiée à autrui et les
23 »,

l'exercice de la parole à seule fin d'« entr' advertissement» d'« entrecognoissance ». De l'aveu même de Montaigne,

questions soumises à l'étude, toutes « égallement
ne sont qu'un commerce des prétexte au débat; les en «cette hommes24 »,

fertilles

eschole

du

interlocuteurs
25

doivent

«s'attacher plus à l'advocat qu'à la cause ». Mais l'art de conférer est encore dans sa forme la réponse de l'auteur du Livre du Moi 26 au problème fondamental de l'inconstance de nos vues et de nos opinions. Car les lois de cet « exercice des âmes 27» n'ont vocation que de permettre à la conversation d'épouser l'allure hésitante, le mouvement contradictoire et incessant de la pensée. La conférence, nous le montrerons longuement, tend à embrasser l'être dans son essentielle diversité, dans sa fuite, pour le saisir parfois à l'occasion d'une
20 1,39 op. cit. p. 236 a ; « La plus grande chose du monde, c'est de sçavoir estre à soy» 21 111,8 op. cit. p. 922 c 22111,10 ; « Vous et un compaignon estes assez suffisant théâtre ['un à [' autre », I, 39 op. cit. p. 242 a 23 III,S op. cit. p. 854 b 24 1,26 op. cit. p. 153 a 25 111,8 op. cit. p. 906 b 26 R. Regosin, The Matter of My Book: Montaigne' s Essays as the Book of the Self, Berkeley, Univ. of California Press, 1977 27 111,3 op. cit. p. 802 b

10

de ces métamorphoses qui sont autant de déclarations spontanées. L'être de celui qui s'exprime sur des sujets divers, au hasard de l'échange et de l'application du jugement, mais aussi bien la réalité non moins complexe et fuyante de l'objet qui mobilise la pensée, «et le jugeant et le jugé estant en continuelle
mutation et bransle
28 ».

L'exercice

de notre esprit dans l'art des «confabulations
»

privées

29

si chères à Montaigne, soulignantet reproduisant le
d'une
30

mouvement

réalité

qui

« n'est

que

variété

et

dissemblance », s'inscrit au cœur du projet des Essais. La
conversation fait son jeu de cette multiplicité des manifestations du moi, comme des «choses », et l'encourage, quand une rhétorique que Montaigne condamne force le réel au contraire dans des catégories rigides et le corrompt.
«De l'art de conférer» opposition presque systématique éloquence cérémonieuse s'établit en effet dans une aux principes à la fois d'une dont les « préfaces,
31

et apprêtée,

définitions, partitions, étymologies » sont la négation même du naturel et de l'improvisé, et d'une forme de discours « sçavant» (scientifique ou philosophique) qui équivaut selon Montaigne à se payer de mots sans rien dire pourtant de la question traitée. Le philosophe se plaît à confondre le tout, qui n'est pas peu, sous le terme assez arrêté de « science de gueule 32». L'art des tenants de l'école cicéronienne, ainsi que des « ordonnances logiciennes et Aristotéliques 33 », est ce qu'il fuit
28

29 111,3 op. 30 111,2 op. 31 II,10 op. 32 l,51 op. 33 II,10 op.

II,12 op. cit. p. 586 a
cit. p. 801 cit. p. 321 cit. p. 393 cit. p. 294 cit. p. 393 b a a a a

Il

dans la conversation. Tandis que l'art de conférer cherche à

créer les conditions d'une expression «simple et naifve

34

»,

d'un jaillissement fluide de la parole «du dedans vers le dehors », ceux-là font peser sur l'échange la «troigne trop 36». Quand « estrangier », sentant «l'huyle et la lampe Montaigne prévoit de laisser libre cours à un propos changeant et se réorientant au gré des «occasions présentes et fortuites 37 » d'une discussion vive, les orateurs qui « se tiennent si haut

impérieuse

et

magistrale

35

»

d'un

discours

la main
39

38»

vous assomment de leur doctrine, se perdent en
« à la closture dialectique de leurs

effets de verbe et s'attardent ». clauses Ineptes»

.

«Pour estre plus sçavants, ils n'en sont pas moins
40

.

Il en advient qu'ils n'ont montré d'eux-mêmes que l'étendue de leurs lectures, et que la question en débat s'est vue figée dans un raisonnement formel, élaboré d'avance, et presque indépendant des caractéristiques propres du sujet. «C'est le
soulier de Théramène, juge Montaigne, bon à tout pied
41

».

Les règles que le philosophe entreprend de forger dans l'essai sur la conférence, non seulement sont sans comparaison avec les artifices de ces maîtres de parlerie, mais font porter très loin la critique des schémas habituels de l'exposé
34 1,26 op. cil. p. 171 a 35 111,8 op. cil. p. 902 b 36 Montaigne évoque quelqu'un de sa connaissance qui « n'oserait me dire qu'il a le derrière galeux, s'il ne va sur le champ estudier en son lexicon, que c'est que galeux, et que c'est que derrière », 1,25 op. cil. p. 136 c 371,10 op. cil. p. 41 a 38 111,8 op. cil. p. 903 c 39 ibid. p. 904 b 40 ibid. p. 905 b 41111,11 op. cil. p. 1012 b

12

philosophique. Montaigne considère que faute d'un langage, et pour tout dire d'une méthode appropriés à la nature d'un objet changeant, qu'on ne saurait figer dans des catégories ni saisir au moyen de concepts trop généraux, de formules aussi ronflantes que vides, «les arguments de la philosophie vont à tous coups costoians et gauchissans la matière, et à . 42 pelne essuyans sa crouste ». Ainsi la Logique échafaude des raisonnements d'une implacable rigueur, mais sans jamais pénétrer le réel, car les . premIsses sont « avouees 43 » (d onnees.) « Ô que ces hommes superficiels prennent une route facile et plausible!44 » Engagé dans l'étude d'un sujet qui n'est certes pas le moins « ondoyant », Montaigne se heurte, selon la formule de Pascal, 45 au « défaut d'une droite méthode ». Il voit qu'un philosophe qui respecte les formes traditionnelles est comme un cordonnier qui «sçait faire de grands souliers à un petit pie~6 ». Que notre langage «est tout formé de propositions
~ ~ ~

affirmatives 47», quand la complexité du monde et la faiblesse
de notre sens appellent à tout le moins le doute problème est, tout entier, de méthode:
«llfaudroit un nouveau langage
48 ».

que le

Nous postulons que l'art de conférer se donne pour modèle à la fois de la construction des Essais et de la méthode employée dans la recherche philosophique entreprise. Une
42

111,4 op. cit. p. 812 c

43 44

II,12 op. cit. p. 522 a III,S op. cit. p. 866 c 45 Pensées, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, n° 76 p. 1103 de réf. : n° 206 ; éd. Brunschwicg : n° 62
46 47

ms

l,51 op. cit. p. 292 b II,12 op. cit. p. 508 a 48 ibid.

13

analyse

rigoureuse

préside

à l'allure

si «vagabonde

49», à

l'ordre insolite et tant décrié du « seul livre au monde de son espèce 50» ; et ce vagabondage du philosophe en ses Essais,

cette démarche de hasard trop souvent jugée «négligente », 51 répondent eux-mêmes aux principes « de sain entendement » d'un exercice rigoureux - et fructueux. Montaigne a défini son projet sans détours, si l'on peut dire, en déclarant s'être assigné la tâche de «prendre son ordinaire entretien de lui à lui-même52». Et n'a cessé d'attirer l'attention sur un «parler
simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche «Je parle au papier comme au premier rencontre
54 ».
53 ».

que je

L'essai 111,8, «De l'art de conférer », se donne pour l'équivalent d'un «discours de la méthode» des Essais. Il opère un constant glissement de l'oral à l'écrit et dessine un « art poétique» de l'écrivain Montaigne. Mais surtout il expose une démarche de pensée fondée sur une réelle théorie de la connaissance. Montaigne y poursuit en effet une réflexion sur la vérité, fuyante et changeante, qui traverse l'ensemble des Essais. Ainsi dans « De trois commerces» : « Qui n'aime la chasse qu'en la prise, il ne luy
appartient pas de se mesler à nostre eschole
55 ».

La formulation peut sembler déroutante, mais voici ce qu'elle signifie: la « vérité» sur tout sujet proposé à l'étude est d'une importance très relative; toujours différente « selon le costé où

on la couche
49 50 51

56

»,

elle est ce «pot à deux anses qu'on peut

op. cit. p. 358 c
II,8 Op. cit. p. 364 c 111,8 Op. cit. p. 904 b

52 53

54 111,1 op. cit. p. 767 b 55 111,5 op. cit. p. 859 b 56 II,1 op. cit. 316 a

1,39 Op.cit. p. 235 a 1,26 op. cit. p. 171 a

14

saisir à gauche et à dextre 57 » évoqué dans l'Apologie. Vaines
sont les doctrines qui prétendent trancher en faveur de quelque opinion, et habiller la vérité d'un caractère définitif. En revanche, la « chasse» est d'une importance essentielle: «Nous ne sommes pas excusables de la conduire mal et impertinemment. De faillir à la prise, c'est autre chose. Car nous sommes nais à quester la vérité,. il appartient de la posséder à une plus . 58 gran d e pUissance ».
Montaigne se défie, non sans raison, du « tintamarre de tant de

qui assènent chacune une vérité péremptoire sur des questions qui sont hors de notre portée 60. Mais son scepticisme ménage un accès plus subtil à une vérité « toute nôtre»: dans l'exercice de l'esprit conduit 61» sur les sujets les plus divers et anodins, se « ordonéement trouve à notre main la possibilité de co-naître. Nous verrons de quelle nature est cette vérité naissant du cheminement vers les choses qui fait le prix des conférences de Montaigne - qui déclare: «Le monde n'est qu'une eschole d'inquisition. Ce n'est pas à qui mettra dedans, mais à qui fa ira les plus belles courses 62 ».
cervelles philosophiques
»,

59

57

II,12 op. cit. p. 566 b ; « Quelle vérité que ces montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà? », ibid., p. 503 c
58

111,8 op. cit. p. 906 b

59 60

II,12 op. cit. p. 496 a « Les hommes, aux faits qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en

chercher la raison qu'à en chercher la vérité: ils laissent là les choses, et s'amusent à traiter des causes », III, Il, op. cit. p. 1003 b 61 «Le prix de l'âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonéement », 111,2 op. cit. p. 787 b 62 111,8 op. cit. p. 906 b 15

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16

On jugera peut-être audacieuse la démarche de cette étude, qui propose, quatre siècles après la publication des Essais, une nouvelle clé pour la lecture de l'ouvrage. Notons qu'un des plus grands connaisseurs de Montaigne, Pierre Villey, écrit dans sa présentation du chapitre 111,8que «en même temps qu'un «art de conférer », Montaigne nous donne encore un art de conduire 63 " sa pensee». D'autres, qu'on verra cités dans ces pages, ont établi de même un lien direct entre la conférence et la «manière» de Montaigne, mais c'est à l'occasion d'articles ou dans le cadre de démonstrations prenant une autre direction, ou encore s'attachant à la seule étude du style. Il est vrai, comme le note Hugo Friedrich, que « l'étude du style est indispensable à la pleine intelligence des Essais 64». Aussi consacrons-nous une part importante de ce travail à montrer la façon dont Montaigne transpose à la dimension de 65 l'écrit, et « seul dans le sein des muses », les principes d'un exercice oral fondé sur un échange entre deux interlocuteurs. On verra comment s'organise formellement la conversation des Essais, dans l'association de diverses voix à l'écriture; et en quoi le genre élaboré par cet écrivain novateur peut être défini comme forme écrite de la conversation de soi à soi. Mais Hugo Friedrich souligne encore que si le philosophe est le premier auteur qui appelle son livre Essais,

63 64

Les Essais de Montaigne, éd. Villey-Saulnier, Paris, PUF, 1965, p. 921 op. cil. p. 382
latine peinte aux murs de la « librerie » de

65

dans la première inscription Montaigne

17

«contrairement à ceux qui reprendront ce titre par la suite, il n 'y associe pas une catégorie
littéraire, mais une notion de méthode
66 ».

C'est pourquoi tout notre propos est de parvenir ensuite à montrer qu'au-delà d'un art de s'exprimer librement à l'écrit,

sur le schéma des « confabulations privées », le chapitre sur la
conversation présente le modèle d'une méthode de philosopher appliquée à l'essai du moi. Ce sera comprendre pourquoi « les traicts de ma peinture ne fourvoient poinct,

quoy qu'ils se changent et se diversifient 67 ». Comprendre que Montaigne a beau se contredire, filer d'une question à l'autre et se montrer bien incapable d'y répondre, qu'il a beau se moquer de la «closture dialectique» de ses propos et se jouer ainsi des lecteurs attachés à un ordre tout rhétorique et scolastique, «la vérité, (il) ne la contredy poinct68 » . Nous voulons établir, à l'échelle des Essais, la cohérence de la démarche d'un philosophe qu'on a réduit trop vite à la dimension d'un brillant commentateur de la pensée des autres69. La nonchalance et les «franches allures» de Montaigne sont à nos yeux la grande force de ce penseur considérable: «Nostre âme ne bransle qu'à crédit, liée et contrainte à l'appétit des fantasies d' autruy, serve et captivée sous l' authorité de leur leçon. On nous
66

67

op. cit. p. 353 111,2 op. cit. p. 782 b

68

ibid. ; «La philosophie de l'expérience veut relater ce qui est donné, tel

qu'il est donné, dans un langage approprié. Mais quiconque tentera d'exécuter ce programme devra le faire, lui aussi, dans les formes. Ce n'est pas lui qui décidera de ces formes, ce sont bien plutôt ces formes qui décideront de ce qu'il peut exprimer », V. Descombes, Grammaire d'objets en tous genres, Paris, 1983, p. 104
69 «

Commesi une allure de légèreté,obtenuegrâce à un grand art et quelque

supériorité intellectuelle, devait nécessairement comporter une égale légèreté de fond! », H. Friedrich, op. cit. p. 8 18

a tant assubjectis aux cordes que nous n'avons
plus de franches allures
70

».

Montaigne nous enseigne à faire l'essai de nos propres capacités de rélexion, dans l'exercice d'un jugement personnel71. Son art est celui d'« estre à soy», et la sagesse de sa « leçon» «est en vérité, en liberté, en essence, toute;
naturelle, toute72 ».

D'accord enfin avec l'avis de Jean Starobinski qui souligne que puisque « tout mouvement nous descouvre » (l,50), « qui veut découvrir Montaigne doit écouter son
conseil et suivre son mouvement
73»,

nous suivrons en guise de conclusion le philosophe dans la construction d'une métaphore, filée tout au long des Essais, de sa démarche de pensée: c'est celle de la « course », du voyage, image la plus «parlante» de l'exercice de l'esprit dans les conversations fructueuses entre amis. «Mon âme produict ordinairement ses plus profondes resveries à cheval, où sont mes plus . 74 Iarges entretzens ».

70

1,26 op. cit. p. 150 b

71

«Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement

vuide », 1,25 op. cit. p. 135 a; «J'aime mieux forger mon âme que la meubler », 111,3 op. cit. p. 797 c 72 111,5 op. cit. p. 866 c 73 Montaigne en mouvement, Paris, NRF Gallimard, 1982, p. 267 74 111,5 op. cit. p. 854 b

19

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