La Doctrine Classique de la Politique Étrangère

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Ce livre présente la doctrine sur les relations interétatiques en général et plus particulièrement sur la question de la politique étrangère. Les auteurs (Thucydide, Xénophon, Isocrate, Platon et Aristote) sur lesquels cette étude s'appuie ont écrit pour leurs élèves, appelés eux-mêmes à devenir soit des éducateurs soit des politiques. Cet ouvrage cherche à dégager la théorie-cadre à partir de laquelle les relations internationales et la politique étrangère peuvent être comprises, aujourd'hui comme à l'époque classique.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296355897
Nombre de pages : 238
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LA DOCTRINE CLASSIQUE DE LA POLITIQUE ETRANGERE

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu' elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pàs la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Vincent TEIXEIRA, Georges Bataille, la part de l'art. La peinture du non-savoir, 1997. Tony ANDRÉANI, Menahem ROSEN (sous la direction de), Structure, système, champ et théories du sujet, 1997. Denis COLLIN, La fin du travail et la mondialisation. Idéologie et réalité sociale, 1997. Alain DOUCHEVSKY, Médiation & singularité. Au seuil d'une ontologie avec Pascal et Kierkegaard, 1997. Joachim WILKE, Les chemins de la raison, 1997. Philippe RIVIALE, Tocqueville ou l'intranquillité, 1997. Gérald HESS, Le langage de l'intuition. Pour une épistémologie du singulier, 1997. Collectif, Services publics, solidarité et citoyenneté, 1997. Philippe SOUAL, Miklos VETO, Chemins de Descartes, 1997. Sylvie COIRAULT-NEUBURGER, Expérience esthétique et religion
naturelle, 1997. '

Agemir BAVARESCO, La théorie hégélienne de l'opinion publique, 1998. Michèle ANSART-DOURLEN, L'action politique des personnalités et l'idéologie jacobine, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6212-X

Philippe CONSTANTINEAU

LA DOCTRINE CLASSIQUE DE LA POLITIQUE ETRANGERE

(Thucydide, Xénophon, Isocrate, Platon et Aristote)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ 1997 Philippe Constantineau @ 1998 Éditions de L Harmattan pour tous les droits de reproduction et de traduction, sauf ceux de l'édition anglaise.

À mon père,
avare en paroles, généreux dans l'exemple

AVANT-PROPOS

«Ce que la plupart des gens appellent paix, ce n'est qu'un mot; en réalité, de par la nature, chaque cité ne cesse d'être engagée contre toutes les autres dans une guelTe sans déclaration.» C'est par cette citation, tirée du Livre Premier des Lois de Platon (626a) que commence une des plus pénétrantes études consacrées au phénomène de la guelTe et de l'impérialisme dans l'Antiquité!. L'auteur de cette étude, Moses 1. Finley, présente cette opinion comme étant universellement partagée par tous les Anciens: aucun ne l'aurait contredite, qu'il soit historien ou philosophe. Pour étayer cette thèse, Finley a la partie facile: il lui suffit d'évoquer la suite quasi inintelTompue des conflits qui opposèrent les cités grecques les unes aux autres ou à leurs voisins barbares ainsi que l'histoire romaine. En effet, les portes du temple de Janus n'ont été
feITnées en tout que deux fois

- et encore

brièvement

- au cours

de la

longue histoire de Rome. Et Finley fait remarquer avec à propos que les aeux peuples ont reconnu à Arès et à Mars une place de choix dans leurs panthéons respectifs, ce qui, mieux que toute compilation des conflits qui ont marqué l'Antiquité, nous indique que pour les Anciens, la guelTeétait quelque chose de naturel. C'est-à-dire que pas plus qu'il n'y aurait eu lieu de se demander: pourquoi les saisons? pourquoi le jour et la nuit?, de même il ne serait venu à l'esprit de personne de se demander: pourquoi la guelTe? Mais il n'est pas nécessaire de connaître aussi bien que l'historien Moses 1. Finley les textes des Anciens pour partager son étonnement devant le fait que ceux-ci, et en particulier les philosophes

M. I. Finley, «La guerre et l'empire-, Sur l'histoire ancienne. La matière, la/orme et la méthode, tr. ft. J. Carlier, Paris 1987, pp. 125-153. 9

grecs, n'ont pour ainsi dire jamais réfléchi au phénomène de la guerre2, et que, par voie d'implication, toute la question des relations entre les États et les peuples n'a à peu près pas retenu leur attention. À cela Leo Strauss a donné l'explication suivante: La philosophie politique classique était reliée directement à la vie politique, parce que son sujet principal était alors le sujet d'un débat politique d'actualité qui avait pris sa source dans la vie politique d'avant la philosophie. Comme toutes les controverses politiques présupposent l'existence de la communauté politique, les auteurs classiques n'étaient pas particulièrement intéressés à la question de savoir si et pou,rquoi la communauté politique existait ou devrait exister; c'est pourquoi la question de la nature et de la raison d'être de la communauté politique n'est pas la question directrice de la philosophie politique classique. De même, remettre en question la désirabilité ou la nécessité de la survie et de l'indépendance de la communauté politique à laquelle on appartient équivaut normalement à commettre un crime de trahison; en d'autres termes, la finalité ultime de la politique étrangère ne prête pas de façon essentielle à controverse. Par conséquent, la philosophie politique classique n'est pas motivée par des questions concernant les relations extérieures de la communauté politique. Elle s'intéresse en premier lieu à la structure interne de la communauté politique, parce que cette structure interne est essentiellement le sujet d'une controverse politique telle qu'elle implique essentiellement le danger d'une guerre civile.3 Loin de nous l'idée de remettre en question ici de manière fondamentale ce fait constaté par Finley et l'explication qu'en a donnée Léo Strauss, à savoir que les Anciens ne se sont guère préoccupés de la guerre ou, plus généralement, des relations extérieures. Au contraire, celle-ci se trouve confirmée de façon éclatante par la considération de ce qui est peut-être le plus important

«Toutes nuances idéologiques llÙses à part, il était universellement admis dans l'Antiquité que la guerre était la condition naturelle de la société humaine. Après qu'Hérodote et Thucydide en eurent donné l'exemple, les historiens prirent l'habitude de s'interroger régulièrement sur les causes ou les prétextes qui déclenchèrent tel ou tel conflit armé; mais aucun historien ou philosophe ne se demanda jamais: pourquoi la guerre.» Sur l'histoire ancienne. La matière, laforme et la méthode, trad. cil., Paris 1987, p. 127-128. 3 What is political Philosophy? and Other Studies, Chicago (1959), 1988. p. 84-85. [Notre traduction]. 10

passage du corpus de la littérature grecque ancienne sur la guerre et les relations extérieures. Nous nous référons ici au passage, cité plus haut, du Livre I des Lois de Platon, où l'Athénien réfute la thèse selon laquelle la guerre constitue la fin ou la raison d'être de la Cité, ce en vue de quoi le législateur doit tout ordonner4. Ce qu'il y a de frappant dans ce passage, c'est que la question de la politique étrangère n'est abordée qu'accessoirement et indirectement, car le résultat net de la discussion de la thèse sur la finalité de la législation crétoise est de faire passer la solidarité et l'unité, bref, la paix intérieure avant la volonté de prévaloir sur les cités étrangères comme préoccupation primordiale du législateur et comme fin ultime de l'État. Et d'ailleurs plus loin (685b-c), l'Athénien n'aura aucun mal à rallier ses interlocuteurs à la thèse selon laquelle une bonne constitution, c'est-àdire une constitution qui favorise la bonne entente et la solidarité entre les citoyens, est un rempart redoutable contre l'agression étrangère et une condition essentielle pour une défense efficace, car l'ennemi pourrait tirer profit de toute désunion à l'intérieur de la cité. Pourtant, la thèse de Finley, prise au pied de la lettre, pèche évidemment par excès. Car Platon au moins, comme nous venons de le voir, s'est penché sur la question de la guerre, et ce non pas une fois, mais à deux reprises, d'abord dans la République et encore dans les Lois. On remarquera d'ailleurs que le discours tiré du Livre Premier des Lois cité par Finley et que nous avons reproduit plus haut, Platon ne le fait pas prononcer par l'Athénien que l'on suppose être son porte-parole dans le dialogue, mais par un Crétois du nom de Clinias. Celui-ci émet cette opinion pour justifier le fait que la législation crétoise a pour finalité de préparer les citoyens à faire la guerre aux autres États, afin que la Crète ait le dessus sur eux. Or, c'est précisément cette thèse qui, au Livre Premier des Lois, se trouve à faire l'objet de la dialectique aporétique de l'Athénien, de telle sorte qu'à la fin, tous conviennent que c'est d'abord en vue de la paix et de la concorde dans la Cité que les lois devraient être établies, plutôt qu'en vue de la guerre. Cette position implique la remise en cause de l'opinion selon laquelle la guerre est un phénomène naturel. Car si la guerre n'est pas un phénomène naturel, si elle n'est pas inscrite comme une fatalité au

4

625c-62ge.

11

coeur même de l'homme ce qui correspondrait d'ailleurs fort bien à la vision tragique de la condition humaine, puisque cela reviendrait à faire de tout homme un ennemi pour l'homme et à faire de chaque homme son propre ennemi - , alors, c'est que la guerre ne peut être qu'unfait de civilisation. La guerre serait donc apparue à un moment donné dans le développement de la polis, de l'État. Mais la démonstration de cette thèse exige la reconstruction de l'histoire de l'humanité, et ce depuis le début. Et c'est précisément une telle recontruction de l'histoire de l'humanité, de la genèse de la polis, c'està-dire de la civilisation, qui nous est proposée au Livre III des Lois de Platon. Est-ce donc en vain qu'on chercherait chez les Anciens, pour les relations extérieures, le pendant de la théorie des régimes politiques que Platon et Aristote ont développée d'une façon systématique, soit une doctrine philosophique complètement développée de la politique étrangère? À y regarder de plus près, on trouve ça et là chez les Anciens des pierres encore mal dégrossies qui pourraient servir à la construction d'une telle théorie. Ainsi y a-t-il chez Platon de tels éléments en assez grand nombre, comme, par exemple, ces recommandations pour la création d'une confédération panhellénique assortie d'une sorte de code de la guerre entre cités (Rép., 469b-471c). Aristote reprend pour l'essentiel la réflexion platonicienne sur la politique étrangère de la Cité idéale, ne la corrigeant que sur un point important. On trouve aussi chez Isocrate plusieurs plaidoyers pour une juste hégémonie susceptible de refaire l'unité des cités, alors en proie à des guerres fratricides. Il y a surtout l'oeuvre incontournable de Thucydide, en lequel les Modernes ont reconnu un des grands maîtres du réalisme politique. Enfin, il ne faudrait pas oublier Xénophon qui a laissé une oeuvre, la Cyropédie, qui se laisse interpréter comme un plan de campagne pour la conquête de l'Asie, plan que réalisera en grande partie Alexandre le Grand. Peut-on, à partir de ces éléments, reconstruire une doctrine de la politique étrangère qui constituerait le pendant de la classification classique des régimes politiques, laquelle reste à ce jour le cadre fondamental de référence pour l'étude comparative des systèmes politiques? C'est le pari que se propose de tenir la présente étude. À l'origine, ce livre ne devait consister qu'en une 12

-

monographie sur la doctrine platonicienne de la politique étrangère, écrit dans une double intention: d'une part, combler un manque flagrant dans les études platoniciennes, puisqu'il n'existe à ce jour aucune étude systématique des passages - pourtant assez nombreux et substantiels - de l'oeuvre de Platon ayant trait à la question des relations extérieures, et d'autre part, apporter une contribution originale à un débat contemporain de premier plan en science politique: celui portant sur la théorie des relations internationales. En effet, le débat contemporain, largement dominé par la querelle entre le néoréalisme et le cosmopolitisme d'inspiration kantienne, ne paraît pas admettre la possibilité d'une doctrine politique conciliant le réalisme et l'idéalisme. En faisant valoir l'idéal d'un État de taille et de puissance moyennes, qui ne serait pas «utopique», isolé du reste du monde, c'est-à-dire appelé à exister dans un monde où les rapports de forces sont déterminants, évitant délibérément, pour cette raison, tout accroissement ou diminution de sa puissance, et se tenant prêt à intervenir pour la sauvegarde de la Cité, Platon propose une théorie politique qui fait une place, somme toute, assez grande, à la question des relations extérieures. C'est à tort, en tout cas, que cet aspect de la pensée politique de Platon a été négligé jusqu'à présent. Afin que cette partie trop longtemps négligée de la pensée politique de Platon ne se trouve pas coupée de son contexte doctrinal, contexte sans lequel elle perdrait d'ailleurs tout son relief, j'ai été conduit, au cours de mes recherches, à considérer les écrits de contemporains de Platon, Xénophon, Isocrate et Aristote, qui tous peuvent être considérés, à titres divers, comme des héritiers de Socrate. Au-delà du panhellénisme auquel tous ces auteurs se sont ralliés et de l'inévitable diversité de leurs pensées politiques, marquée parfois par des oppositions explicites, c'est la complémentarité de leur réflexion sur la question de la politique étrangère qui.a surtout retenu mon attention. Alors que Platon, suivi en cela par Aristote, développe sa pensée politique à partir d'une construction de l'État idéal, de taille
,

et de puissance moyennes par rapport aux autres États, Xénophon,
quant à lui, n'hésite pas à présenter l'administration impériale comme modèle à imiter; et on trouve chez Isocrate un plaidoyer pour une direction hégémonique des relations interétatiques, dans le cadre d'une politique qui assurerait le règne du droit entre les cités grecques et la cessation de la guerre qu'elles se faisaient. C'est ainsi que, en dépit de 13

ces divergences - ou plutôt grâce à elles j'ai trouvé chez ces auteurs anciens tous les éléments d'une doctrine philosophique de la politique étrangère qui serait le pendant de la célèbre classification des régimes politiques, esquissée dans le Politique de Platon et développée de façon systématique aux Livres ill et IV de la Politique d'Aristote. Cette doctrine est présentée dans la conclusion. Mais comment présenter l'enseignement des philosophes socratiques sur la question des affaires étrangères sans traiter de l'enseignement de celui qui fut sans aucun doute, outre Socrate, leur autre maître à tous en cette matière? Considéré de nos jours comme le maître du réalisme en politique, Thucydide a laissé une oeuvre inachevée destinée à instruire les générations qui allaient suivre sur un événement tragique, la guerre du Péloponnèse, résumant de façon exemplaire toute l'histoire antérieure de l'humanité. En relatant l'événement de façon aussi fidèle que possible, Thucydide espérait qu'il ne soit pas oublié et qu'ainsi les générations suivantes puissent tirer de ce récit les leçons politiques qui s'imposeraient, tenant compte des situations qui seraient alors, à chaque fois, les leurs. D'autres historiens, venus plus tard, notamment Polybe, n'ont d'ailleurs pas hésité à tirer de telles leçons, avec la prétention d'avoir perçu une régularité dans l'histoire, en ce qui concerne notamment la succession des régimes politiques. Thucydide, quant à lui, s'est contenté de relater l'événement, confiant que chaque lecteur avisé saurait en tirer ses propres conclusions, tout en étant persuadé que des situations semblables à celles qu'il a décrites se présenteraient à nouveau, son ambition étant de léguer à la postérité un récit fiable auquel il serait possible de se référer pour «voir clair» dans l'avenir. Y aurait-il fatalement répétition ou les hommes seraient-ils assez sages pour éviter de reproduire ce que d'aucuns appelleraient les erreurs du passé? C'est ce que Thucydide s'est bien gardé de prophétiser. Mais il ne fait pas de doute qu'une connaissance aussi exacte que possible du passé, dans ce qu'il peut présenter de paradigmatique, constitue un élément essentiel de la sagesse politique. À ce titre, je suis enclin, comme beaucoup d'autres, à accorder à Thucydide le titre de maître. Quant aux auteurs grecs du siècle suivant, les Xénophon, Platon, Isocrate ou Aristote, ils ont, dans leurs oeuvres, tiré leurs propres conclusions des événements qui ont marqué l'histoire politique de la Grèce, événements dont Thucydide a offert un témoignage 14

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incontournable. Ce témoignage soulève aussi la question de savoir ce qu'il est important de transmettre aux générations futures comme savoir du passé, étant entendu qu'il n'est pas humainement possible de tout raconter par le menu, pas plus qu'il ne serait possible de tout retenir. À ce titre, l'ouvrage de Thucydide nous invite à méditer sur ce qui est le plus important. L'on présume donc qu'il s'est appliqué à recueillir l'essentiel - ou le plus important - sans négliger pour autant les détails significatifs. Mais pour le faire, il lui fallait procéder à une reconstruction crédible de toute l'histoire antérieure à l'événement qu'il se proposait de raconter, non seulement afin d'expliquer comment on en était arrivé à la guerre, mais surtout pour indiquer d'abord les motivations les plus vraies des actions des hommes, avouées ou non. Il était d'ailleurs conscient non seulement du caractère paradigmatique de l'événement, dont l'ampleur fut directement proportionnelle à la puissance de ses acteurs, mais aussi du traitement qu'il en a offert: il a banni de son compte rendu toute supposition d'une intervention divine, impossible à vérifier, pour ne retenir que la description du jeu des forces en présence, naturelles et humaines, des stratégies et des tactiques, des raisons, motivations et états d'esprit des participants à l'action, soit d'éléments universellement communicables sans lesquels l'événement, comme tous ceux du même genre qui avaient pu ou pourraient encore se produire, seraient incompréhensibles pour des personnes avisées. L'intention de rendre compte avec discernement d'un événement spécifique se double ainsi de celle d'instruire la postérité sur la façon de comprendre tout le passé de l'humanité, en partant de la supposition que la nature humaine ne changerait pas, malgré le développement de la civilisation et l'accroissement de la puissance dont les hommes peuvent disposer. C'est à ce point que le savoir historique devient un élément essentiel de la sagesse politique, laquelle s'applique au discernement du futur, car en ce qui a trait aux affaires humaines à tout le moins, qui ne connaît pas bien le passé envisage l'avenir sans discernement et s'expose à un sort tragique, tel celui qu'ont subi un grand nombre de Grecs lors de la guerre du Péloponnèse. Pour qui se soucie de son sort et de celui de ses semblables, l'oeuvre de Thucydide peut ainsi à juste titre prétendre à l'utilité la plus grande. 15

Un autre élément du témoignage de Thucydide a retenu tout particulièrement mon attention: ce sont les discours que les acteurs de ce drame ont prononcés et que Thucydide ajugé utile de restituer ou de reconstituer. Nous savons que les discours peuvent aussi bien révéler que cacher les pensées, les intentions de leurs auteurs, qu'ils peuvent convaincre ou manquer de le faire, emporter l'adhésion ou susciter de la méfiance, insuffler du respect, de la crainte, ou provoquer de la colère. Mais quelle que soit la façon dont ils sont compris, les discours constituent une partie essentielle de l'action. Même si les actes sont souvent plus éloquents que les paroles, l'on ne saurait juger les uns indépendamment des autres5. D'ailleurs, sauf lorsque la situation est telle qu'une transparence complète nuirait à l'atteinte des objectifs qu'ils se sont fixés, les acteurs exposent volontiers leur appréciation de la situation et accordent leurs paroles à leurs intentions. Ainsi peuvent-ils justifier leurs requêtes ou leurs attentes en montrant que leurs actions passées s'accordent avec leurs propos. Évidemment, ils démontrent d'autant plus d'assurance que la teneur de leur discours fait l'objet d'un consensus chez leurs compatriotes. Mais dans tous les cas, ils font valoir des arguments qu'ils croient susceptibles d'emporter l'adhésion de leurs interlocuteurs. Car sans une telle conviction, il serait bien étonnant qu'ils soient prêts à s'exposer au danger, risquer la mort pour défendre ce qu'ils croient juste; car il y va, dans tous les discours rapportés par Thucydide, de la liberté ou de la servitude, c'est-à-dire du salut de la patrie. Ainsi, le salut d'un État ne dépend pas seulement de l'ampleur, de l'état de préparation, de la discipline et du courage de ses forces armées, de l'intelligence stratégique des gouvernants et des généraux, de l'habileté tactique des officiers, mais aussi, dans une mesure non moins décisive, de la conception qu'un État se fait des relations interétatiques, conception qui oriente son action et sous-tend les propos que tiennent ses porte-parole. Et comme Thucydide prend la peine de donner la parole non seulement aux principaux protagonistes dans ce conflit, Athéniens et Lacédémoniens, mais également aux représentants des autres peuples - grands et petits - qui y furent

Lire les belles pages que Hannah Arendt consacre à ce rapport entre la parole et l'action dans Condition de ['homme moderne, tr. G. Fradier, CalmannLévy, Pé!ris 1983, p. 197 et suiv. 16

entraînés, il nous présente ainsi, dans toute leur diversité, l'ensemble des perspectives sous lesquelles ses contemporains ont pu voir la guerre et, de façon plus générale, les relations interétatiques. Il ne serait donc nullement étonnant que cette variété des perspectives se reflète dans les positions qu'adopteront les penseurs au siècle suivant sur la question de la politique étrangère. Le présent ouvrage présente donc l'enseignement des auteurs classiques sur les relations interétatiques en général et plus particulièrement sur la question de la politique étrangère. Chaque chapitre peut être lu indépendamment des autres. L'unité et la cohésion de l'ensemble n'apparaîtra que dans la conclusion qui propose une reconstructipn globale de la doctrine classique; le caractère distinctif de l'enseignement des différents auteurs y disparaît au profit de leur complémentarité. Ces différentes doctrines ainsi fondues ensemble apparaissent alors comme autant de contributions à une doctrine unifiée et cohérente de la politique étrangère. Quant au terme classique, il marque d'abord l'appartenance à une période bien circonscrite de l'histoire de la civilisation occidentale. Mais à ce terme se rattache aussi la prétention pour une pensée de valoir non seulement pour l'époque qui a vu son éclosion, mais aussi, à l'instar du livre de Thucydide, pour les générations futures. Les auteurs en question sont tous des éducateurs: ils écrivent pour leurs élèves, appelés eux-mêmes à devenir soit des éducateurs soit des politiques, ces derniers pouvant eux-mêmes, en tant que législateurs, être perçus comme les éducateurs du peuple. Cette prétention à une validité qui traverse le temps et les cultures singulières repose, comme nous l'avons déjà vu, sur la supposition d'une Nature et, à l'intérieur de celle-ci, d'une nature humaine qui ne changent pas, malgré l'accroissement de la puissance que permettent les innovations techniques. Car sans cette supposition, le projet
éducatif dans son ensemble

et de sagesse politique - serait vain. Ainsi notre intention, dans le présent ouvrage, est de dégager la théorie-cadre à partir de laquelle les relations internationales et la politique étrangère peuvent être comprises, aujourd'hui comme à l'époque classique. L'auteur voudrait exprimer ici sa reconnaissance envers les personnes suivantes qui l'ont soutenu activement à un moment ou 17

- et

avec lui les idées mêmes

de science

l'autre de la rédaction du présent ouvrage: Vianney Décarie, Garbis Kortian, Claude Piché, Claude Thérien, Marc Imbeault, Geneviève Gasser, Harold Klépak, et tout spécialement Claire-Marie Clozel et Louise La Rue qui en ont partiellement assuré la révision. Nous remercions en outre les éditeurs de la revue Études internationales de nous avoir permis d'inclure l'essai intitulé <<Isocrate et la juste hégémonie» (paru dans le vol. XXIV, Québec 1993, pp. 385-392) comme chapitre dans la nem-partie du présent ouvrage.

18

PREMIÈRE PARTIE

THUCYDIDE: LA GUERRE, LA NATURE HUMAINE ET L'HISTOIRE

De l'histoire de la guerre du Péloponnèse, qui se confond

pratiquement avec l'histoire politique de la Grèce ancienne à cette
époque, Thucydide reste pour l'historiographie moderne le témoin privilégié. Mais, comme tous les commentateurs l'ont remarqué, Thucydide ne s'est pas contenté d'être un simple chroniqueur des événements, colligeant et rapportant les faits: il a cherché à présenter, le plus souvent par le biais de discours reconstitués, les motivations, les prévisions des hommes politiques; il a aussi jugé utile de décrire les états d'âme des populations et des individus concernés par les événements; et il s'est permis, à chaque grand tournant, une brève évaluation de la situation oil de l'action des hommes politiques. En outre, comme on l'a aussi souligné, Thucydide a proposé de la guerre du Péloponnèse une lecture qui minimise les rivalités ethniques, les luttes de classe et les enjeux économiques au profit des enjeux politiques et stratégiques (luttes pour l'indépendance, le pouvoir, la suprématie), auxquels des intérêts économiques sont certes associés, mais qui ne seraient pas, autant que ceux-ci, déterminants. Enfin, il faut ajouter qu'au-delà de toutes ces considérations, il semble bien que ce soit la dimension humaine, tragique, de la guerre qui ait le plus retenu l'attention de l'historien, ce qui, du reste, n'enlève rien à la profondeur de son analyse politique. Conformément à leur détermination, les études classiques traitent d'ordinaire l'Histoire de la guerre du Péloponnèse comme un témoignage historique dont il s'agit d'évaluer la véridicité ou comme une oeuvre littéraire dont il s'agit de comprendre la composition. À quel autre titre Thucydide pourrait-il encore être lu de nos jours? Si nous posons avec une naïveté feinte une telle question, c'est parce qu'un important débat a pris forme au cours des dernières décennies, 21

débat qui est conduit en marge du domaine des études classiques, soit dans le domaine de la science politique, plus précisément dans celui de la théorie des relations internationales. Et l'oeuvre de Thucydide se trouve au coeur de ce débat. En effet, depuis que Hobbes, dans la dédicace préfaçant sa célèbre traduction, a recommandé la lecture de Thucydide comme la meilleure introduction à l'art de conduire les affaires de l'Étae, l'historien athénien n'a toujours pas cessé d'être présenté, avec Machiavel et Hobbes lui-même, comme un des grands maîtres du réalisme politique. Cette lecture était également partagée par les historiens spécialistes de la période classique ainsi que par les philologues, et ce jusqu'au début de notre siècle. Ainsi, on trouve encore cette interprétation dans l'ouvrage de J. B. Bury sur les historiens grecs2. On peut également citer le témoignage de F. M. Cornford, tiré de l'avant-propos de son livre, publié la même année et intitulé Thucydides Mythistoricus: «It [l'Histoire] was originally planned as a textbook of strategy and politics in the form of a journal; and it is commonly taken to be actually nothing more»3. Rien ne permet toutefois d'étayer cette supposition. Cornford a du reste cherché à la miner en tentant de montrer que Thucydide, malgré sa volonté affirmée de s'en tenir au récit des faits avérés, construit à partir des témoignages les plus fiables qu'il a pu recueillir, et malgré son aversion manifeste pour les mythes et pour le merveilleux poétique, aurait néanmoins succombé aux préjugés de son époque et de la classe sociale à laquelle il appartenait en tant qu'Athénien. Plus spécifiquement, il aurait partagé avec les grands

Thucydides' History of the Peloponnesian War: .1 could recommend the author unto you, not impertinently, for that he had in his veins the blood of kings; but 1 choose rather to recommend him for his writings, as having in them profitable instruction for noblemen, and such as may come to have the managing of great and weighty actions. For 1 may confidently say, that nothwithstanding the excellent both examples and precepts ofheroic virtue you have at home, this book will confer not a little to your institution; especially when you come to the years to frame your life by your own observation» (The Complete Hobbes Translation, éd. par D. Grene, Chicago & Londres 1989, p. xx.).
2 The Ancient Greek Historians, Londres 1908, p. vii. 1908, p. 242 et suiv.

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tragiques, ses contemporains, Eschyle et Euripide surtout, leur vision tragique de la nature humaine, ce qui aurait plus ou moins consciemment orienté sa reconstruction de l'histoire de la guerre du Péloponnèse. Mais une telle interprétation ne fait que trahir le sentiment de supériorité de la modernité vis-à-vis ce qui est ancien: l'historiographie moderne s'étant affranchie de l'emprise de tous les mythes et préjugés, elle ne peut traiter dès lors les ouvrages anciens, même des ouvrages d'histoire, que comme des curiosités historiques parmi tant d'autres. Or, le préjugé de Thucydide aurait été la sousestimation systématique des considérations économiques au profit de questions politiques ou stratégiques qu'intéressent seulement la classe politique - les patriciens - dans chaque cité. Par contre, il faut noter, à compter des années '30, un mouvement de révision de ce jugement comptant d'éminents philologues de langue allemande, lesquels ont vu en Thucydide l'un des plus grands penseurs politiques de tous les temps. On peut citer sous ce rappport les noms de W. Jaeger4, O. Regenbogen5 et de W. Nestle6. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la science politique a connu l'essor que l'on sait aux États-Unis et dans les autres pays d'Occident. Mais dans le domaine de la théorie des relations internationales, c'est sans conteste le néoréalisme qui a été le courant dominant, dont les représentants les plus éminents ont été H. Morgenthau7, K. Waltz8 et R. Gilpin. Tous se sont référés à l'oeuvre de Thucydide comme source privilégiée d'inspiration. Ainsi, Robert Gilpin surtout, dans son livre War and Change in World Politics9, se

Paideia, t. I, Berlin 1934 (trad. angl., 4è écl., Londres 1954, 382-411) «Thukydides ais politischer Denker», Das humanistisehe t. IIII, Heidelberg 1933,2-25. «Thukydides ais politischer Gymnasium,

Erzieher», U & F (1934), 157sq.

Voir surtout Scientific Man vs. Power Politics, Chicago 1946, 1974; Politics Among Nations, 5" éd. rev., New York 1978. Voir surtout Man, the State and War. A Theoretical Analysis, New York & Londres 1954,2" éd. 1959; Theory of International Politics, Reading MA 1979. Cambridge 1981. 23

référant à la thèse que l'on trouve dans le rer Livre de l'Histoire, soutient que la nature humaine et donc la nature des relations entre États n'ont pas changé et vraisemblablement ne changeraient pas. Gilpin y reprend l'analyse thucydidienne de l'histoire politique de la Grèce ancienne qui en est le corollaire pour rendre compte de toute l'évolution des relations internationales depuis la guerre du Péloponnèse. Enfm, d'autres auteurs, plus modestement, ont proposé une analyse des relations «internationales» dans le monde grec du V. siècle avol-C. en se fondant expressément sur l'oeuvre de Thucydide, jugeant que les critiques, toujours partielles, n'avaient pas ébranlé la validité de l'ensemble de l'ouvrage et voyant en celui-ci un modèle de lucidité et de rationalité politiqueslO. Dans les études récentes sur Thucydide, encore fort nombreuses, deux types de préoccupation ressortent. Il y a d'abord les auteurs qui ont voulu aller à contre-courant de la réception traditionnelle de Thucydide comme penseur politique en distinguant nettement son propos de celui des hommes politiques athéniens, pour souligner à la fois la lucidité de l'historien et l'humanité de l'écrivain. Mentionnons, parmi ces auteurs, les noms de l de Romillyl1, H.-P. Stahl'2 et Robert W. Connorl3. L'autre type de préoccupation motivant de nombreuses études récentes consacrées à Thucydide, toutes parues aux États-Unis, s'inscrit dans la voie ouverte par Leo Strauss avec son livre La Cité et ['homme. En effet, les auteurs de ces études sont tous des disciples de Strauss ou des élèves de ceux-ci. Il s'agit de C. Brue1P4,M. Cogan'5,
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Signalons panni ces études surtout celle, désonnais célèbre de 1. de Romilly, Thucydide et l'impérialisme athénien (IR éd., Paris 1947,2' éd. 1951), et celle, moins connue, mais très fine et qui mériterait d'être relue, de P. J. Fliess, Thucydides and the Politics of Bipolarity (Louisiana 1966).
Il

Voir surtoutHistoireet raisonchez Thucydide,Paris 1956,ainsi que
Thukydides. Die Stellung des Menschen im geschichtlichen ProzejJ,
Thucydides, Princeton 1984.

La construction de la vérité chez Thucydide, Paris 1990. \2 Munich 1966.
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«Thucydides' View of Athenian Imperialism.., American Political Science Review 68 (1974), 11-17, et «Thucydides and Perikles.., St-John's Review 32 24

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D. Bolotinl6, S. Forde 17,M. Palmer 18et C. Orwin 19.Ces études tendent toutes à considérer Thucydide, à l'instar de Hobbes, comme un grand penseur politique, mais dont la pensée serait beaucoup plus subtile que ne donnerait à le croire la lecture traditionnelle. Cette pensée ne saurait en tout cas se réduire au réalisme ni même le cautionner. Au contraire, à en croire tous ces interprètes qui s'inspirent de la lecture straussienne, Thucydide fournit des arguments de poids pour la réfutation du réalisme ancien aussi bien que moderne ou contemporain, jugé simplificateur, voire réducteur, lequel est le reflet, sur le plan théorique, de l'aveuglement tragique dont les hommes sont victimes et qui se manifeste à chaque grande guerre.
Ayant brossé à grands traits le tableau de la littérature consacrée à Thucydide au XX. siècle, je vais maintenant indiquer les points qui me semblent les plus pertinents et importants dans ce débat autour de Thucydide et, du même coup, la division de cette étude sur L'histoire de la guerre du Péloponnèse, par laquelle je souhaite faire une contribution à ce débat. En effet, d'après nous, la question du prétendu réalisme de Thucydide en tant que conception de la nature

(1981),24"29.
15 The Human Thing: the Speeches and the Principles ofThucydides' History, Chicago 1981, et .Mytilene, Plataea and Corcyra: Ideology and Policy in Thucydides», Phoenix 35 (1981), 1-21. «Thucydides»,in History of Political Philosophy, éd. par L. Strauss & J. Cropsey, 3è éd., Chicago 1987,6-32. The Ambition to Rule: Alcibiades and the Politics of Imperialism, Ithaca NY 1989; «The Varietues ofRealism: Thucydides and Machiavelli», Journal of Politics 54, 372-393; «International Realism and the Science of Politics: Thucydides, Machiavelli, and Neorealism», International Studies Quaterly 39 (1995),141-160. Love of Glory and the Common Good. Aspects of the Political Thought ofThucydides, LanhamMD 1992. The Humanity of Thucydides, Princeton 1994. À cette liste non exhaustive d'études consacrées à Thucydide dans la perspective d'une discussion du néoréalisme il faut ajouter celle de L. M. Johnson, Thucydides, Hobbes and the Interpretation ofRealism, DeKaIb IL 1993. 25 19 18 17
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