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La Force majeure

De
108 pages
La joie est, par définition, illogique et irrationnelle. La langue courante en dit là-dessus plus long qu’on ne pense lorsqu’elle parle de « joie folle » ou déclare de quelqu’un qu’il est « fou de joie ». Il n’est effectivement de joie que folle ; tout homme joyeux est à sa manière un déraisonnant.
Mais c’est justement en cela que la joie constitue la force majeure, la seule disposition d’esprit capable de concilier l’exercice de la vie avec la connaissance de la vérité. Car la vérité penche du côté de l’insignifiance et de la mort, comme l’enseignait Nietzsche et l’enseigne aujourd’hui Cioran. En l’absence de toute raison crédible de vivre, il n’y a que la joie qui tienne, précisément parce que celle-ci se passe de toute raison.
La Force majeure est paru en 1983.
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LA FORCE MAJEURE
DU MÊME AUTEUR
o LE RÉEL, TRAITÉ DE L’IDIOTIE, « Critique », 1977 (« Reprise », n 8). L’OBJET SINGULIER, « Critique », 1979. LA FORCE MAJEURE, « Critique », 1983. LE PHILOSOPHE ET LES SORTILÈGES, « Critique », 1985. LE PRINCIPE DE CRUAUTÉ, « Critique », 1988. o PRINCIPES DE SAGESSE ET DE FOLIE, « Critique », 1991 (« Reprise », n 9). EN CE TEMPS-LÀ, Notes sur Althusser, 1992. LE CHOIX DES MOTS, 1995. LE DÉMON DE LA TAUTOLOGIE,suivi deCinq petites pièces morales, « Paradoxe », 1997. LOIN DE MOI, Étude sur l’identité, 1999. LE RÉGIME DES PASSIONSet autres textes, « Paradoxe », 2001. IMPRESSIONS FUGITIVES, L’ombre, le reflet, l’écho, « Paradoxe », 2004. FANTASMAGORIES,suivi deLe réel, l’imaginaire et l’illusoire, « Paradoxe », 2006. L’ÉCOLE DU RÉEL, « Paradoxe », 2008. LA NUIT DE MAI, « Paradoxe », 2008. TROPIQUES, Cinq conférences mexicaines, « Paradoxe », 2010. L’INVISIBLE, « Paradoxe », 2012. RÉCIT D’UN NOYÉ, 2012.
Chez d’autres éditeurs LA PHILOSOPHIE TRAGIQUE, P.U.F., « Quadrige », 1960. SCHOPENHAUER, PHILOSOPHIE DE L’ABSURDE, P.U.F., « Quadrige », 1967. L’ESTHÉTIQUE DE SCHOPENHAUER, P.U.F., « Quadrige », 1969. LOGIQUE DU PIRE, P.U.F., « Quadrige », 1971, rééd. 2008. L’ANTI-NATURE, P.U.F., « Quadrige », 1973. LE RÉEL ET SON DOUBLE, Gallimard, 1976. MATIÈRE D’ART, Hommages, Éditions Le Passeur, Cecofop (Nantes), 1992. LETTRE SUR LES CHIMPANZÉS, « L’Imaginaire », Gallimard, rééd. 1999. ROUTE DE NUIT, Épisodes cliniques, Gallimard, 1999. LE RÉEL, L’IMAGINAIRE ET L’ILLUSOIRE, Éditions Distance (Biarritz), 1999. LE MONDE ET SES REMÈDES, P.U.F., « Perspectives critiques », 2000. ÉCRITS SUR SCHOPENHAUER, P.U.F., « Perspectives critiques », 2001. PROPOS SUR LE CINÉMA, P.U.F., « Perspectives critiques », 2001. UNE PASSION HOMICIDE...et autres textes : chroniques au Nouvel Observateur (1969-1970), P.U.F., 2008. ÉCRITS SATIRIQUES, 1. Précis de philosophie moderne, P.U.F., 2008. LE MONDE PERDU, Fata Morgana, 2009. PROPOS SUR LE CINÉMA, P.U.F., 2011.
Sous le pseudonyme de Roboald Marcas PRÉCIS DE PHILOSOPHIE MODERNE, Robert Laffont, 1968.
Sous le pseudonyme de Roger Crémant LES MATINÉES STRUCTURALISTES, suivies d’unDiscours sur l’écrithure, Robert Laffont, 1969.
En collaboration avec Michel Polac FRANCHISE POSTALE, P.U.F., 2003.
COLLECTION « CRITIQUE »
CLÉMENT ROSSET
LA FORCE MAJEURE
LES ÉDITIONS DE MINUIT
r1983 by LESÉDITIONS DEMIN UIT www.leseditionsdeminuit.fr
la force majeure
Les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes. HÉSIODE,Les Travaux et les Jours.
Une des marques les plus assurées de la joie est, pour user d’un qualificatif aux résonances fâcheuses à bien des égards, son caractère totalitaire. Le régime de la joie est celui du tout ou rien : il n’est de joie que totale ou nulle (et j’ajouterai, anticipant sur la suite de mon pro-pos, qu’il n’est de joie qu’à la fois totale et de certaine façon nulle). L’homme joyeux se réjouit certes de ceci ou de cela en particulier ; mais à l’interroger davantage on découvre vite qu’il se réjouit aussi de tel autre ceci et de tel autre cela, et encore de telle et telle autre chose, et ainsi de suite à l’infini. Sa réjouissance n’est pas par-ticulière mais générale : il est « joyeux de toutes les joies »,omnibus laetitiis laetum,comme le dit un amou-reux comblé dans une pièce du dramaturge latin Trabéa, partiellement citée par Cicéron. Parole pénétrante, en-core qu’on ignore tout du contexte dans lequel elle se situait. Ce que suggère une telle parole peut à peu près s’énoncer ainsi : il y a dans la joie un mécanisme appro-bateur qui tend à déborder l’objet particulier qui l’a suscitée pour affecter indifféremment tout objet et abou-tir à une affirmation du caractère jubilatoire de l’exis-tence en général. La joie apparaît ainsi comme une sorte
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de quitus aveugle accordé à tout et à n’importe quoi, comme une approbation inconditionnelle de toute forme d’existence présente, passée ou à venir. Conséquence curieuse de ce totalitarisme : l’homme véritablement joyeux se reconnaît paradoxalement à ceci qu’il est incapable de préciser de quoi il est joyeux, de fournir le motif propre de sa satisfaction. Car il aurait sur ce point beaucoup trop de choses à dire en général, tout en ne trouvant rien à alléguer en particulier. Beau-coup trop à dire : quand il aura vanté le mérite des différents vins de France – et une vie entière ne suffi-rait déjà pas à compléter ce court chapitre –, celui des paysages grecs ou italiens, celui du matin et celui du soir, il lui restera encore tout à dire du charme de l’exis-tence ; tout ou presque : disons l’infini moins une ou deux unités. Mais aussi pas assez à dire : car sa joie ne peut se recommander d’aucun fait précis, d’une part en raison du principe qui interdit à une louange générale de s’appuyer sur un seul fait, d’autre part pour cette simple raison qu’il n’est de toute façon aucun objet dont elle puisse se recommander, celui-ci cédant invariable-ment à l’effet corrosif de l’analyse et de la réflexion. Il n’est aucun bien du monde qu’un examen lucide ne fasse apparaître en définitive comme dérisoire et indigne d’attention, ne serait-ce qu’en considération de sa cons-titution fragile, je veux dire de sa position à la fois éphé-mère et minuscule dans l’infinité du temps et de l’espace. L’étrange est que cependant la joie demeure, quoique suspendue à rien et privée de toute assise. C’est même là le privilège extraordinaire de la joie que cette aptitude à persévérer alors que sa cause est entendue et condam-née, cet art quasi féminin de ne se rendre à aucune raison, d’ignorer allégrement l’adversité la plus manifeste comme les contradictions les plus flagrantes : car la joie a ceci de commun avec la féminité qu’elle reste indiffé-rente à toute objection. Une faculté de persistance in-compréhensible permet à la joie de survivre à sa propre
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mise à mort, de continuer à parader comme si de rien n’était ; un peu à la façon de ces vers qui, bien que cou-pés en deux et en quatre, n’en continuent pas moins à se remuer et à progresser vers leur but aveugle, ou encore de ce mandarin merveilleux, mis en musique par Béla Bartók, qu’aucun coup de poignard ne réussit à achever. Cette insistance de la joie révèle une dispropor-tion, radicale et caractéristique, entre toute réjouissance profonde et l’objet particulier qui en est l’occasion, ou plus exactementle prétexte. La joie constitue ainsi tou-jours une sorte d’« en plus », soit un effet supplémen-taire et disproportionné à sa cause propre qui vient mul-tiplier par l’infini telle ou telle satisfaction relative à un motif déterminé ; et c’est cet en plus que l’homme joyeux est précisément incapable d’expliquer et même d’expri-mer. Car la joie est une hypothèse inexprimable, au même titre et pour les mêmes raisons que l’hypothèse de l’Un telle que la dissèque Platon dans leParménide: force étant à la fois de tout en dire, ce qui est impossible (et contradictoire dans le cas de l’Un), et de ne rien en dire, ce qui aboutit à situer la joie en marge sinon au rebut de toute chose existante et dicible (tout comme l’Un se trouve mis à l’écart de l’être, selon la première hypothèse duParménide). Perdue entre le trop et le trop peu à dire, l’approbation de la vie demeure à jamais indicible ; toute tentative visant à l’exprimer se dissout nécessairement dans un balbutiement plus ou moins inaudible et inintelligible. On remarquera immédiatement – et c’est là la pre-mière des trois objections auxquelles je voudrais répon-dre avant d’aller plus avant – que cette sorte de « vague à l’âme » de la joie, ainsi définie, correspond terme à terme à ce qui en est l’exact contraire : le vague à l’âme romantique, qui incline à la mélancolie et à la tristesse. Il ne suffirait pas de protester ici qu’il s’agit de deux dispositions d’esprit différentes et diamétralement oppo-sées. Car la ressemblance formelle est si évidente qu’elle
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force l’attention : tout comme l’homme joyeux est inca-pable de dire le motif de sa joie et la nature de ce qui le comble, le mélancolique ne sait préciser le motif de sa tristesse ni la nature de ce qui lui manque, – sauf à répéter avec Baudelaire que sa mélancolie est sans fond et que ce qui lui manque ne figure pas au registre des choses existantes. Mais, si le monde dans son ensemble est aussi indescriptible que l’ensemble des choses situées hors du monde,anywhere out of the world, comme dit Baudelaire, il ne s’en différencie pas moins par un carac-tère majeur, qui est naturellement sonexistence. D’où la différence fondamentale entre le vague romantique et le vague joyeux : le premier échoue à décrire ce qui n’est pas, le second à faire le tour de ce qui est. En d’autres termes, la joie a toujours maille à partir avec le réel ; tandis que la tristesse se débat sans cesse, et c’est là son malheur propre, avec l’irréel. Montherlant illustre assez bien cette vérité première lorsqu’il écrit, dansPitié pour les femmes: « Voyez-vous, il n’y a qu’une façon d’aimer les femmes, c’est d’amour. (...) Tout le reste, amitié, estime, sympathie intellectuelle, sans amour est un fan-tôme, et un fantôme cruel, car ce sont les fantômes qui sont cruels : avec les réalités on peut toujours s’arran-ger. » Seconde objection : telle qu’on la considère habituelle-ment, la joie ne consiste pas en une réjouissance dénuée de motif et fonctionnant en quelque sorte « à vide », mais bien en la satisfaction d’une attente précise, en l’obten-tion d’un objet convoité et défini. Comment pourrait-on être content de rien, joyeux d’aucune chose ? Remar-quons cependant qu’un tel cas, si rare et extraordinaire qu’il puisse paraître, est loin d’être sans exemples : il y a des accès de joie indépendants de toute cause, des bouffées d’euphorie parfaitement incompatibles avec la pensée consciente lorsque celle-ci ne trouve à déchiffrer dans son horoscope personnel que motifs de tristesse et de découragement. « Respirer seulement, c’était une
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