Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

La Grèce de personne

De
512 pages

Dans une période de remise en cause du sens, les textes, en partie inédits, qui composent ce recueil, font voir dans toute son ampleur le parcours d'une critique de la pensée grecque et d'un spécialiste du déchiffrement. Jean Bollack ne s'est pas contenté de rassembler ses articles les plus célèbres, il les a relus, commentés (parfois avec trente ans de recul), montrant comment il s'est appris à lire.


Une technique prend sa mesure et s'affine dans le travail sur les cosmologies antiques. En réfléchissant sur sa propre démarche, la philologie acquiert une distance qu'elle n'avait pas encore expérimentée. La coupure radicale entre Antiquité et modernité, toujours originaire, est toujours repensée. Jean Bollack explore ainsi l'homologie qu'entretiennent avec Empédocle, Héraclite, les atomistes ou le mythe, les cosmologies et les langues les plus brisées, d'un Frénaud, d'un Saint-John Perse, d'un Celan.


La Grèce, rendue à elle-même, ouvre aux yeux une terre inconnue, Grèce de personne.


Voir plus Voir moins
couverture

DANS LA COLLECTION
« L’ORDRE PHILOSOPHIQUE »

GIORGIO AGAMBEN, Homo sacer.

HANNAH ARENDT, Qu’est-ce que la politique ?

(textes rassemblés et commentés par Ursula Ludz).

JOHN LANGSHAW AUSTIN, Quand dire, c’est faire.

ALAIN BADIOU, Théorie du sujet ;

L’Être et l’Événement ;

Manifeste pour la philosophie ;

Conditions.

STANLEY CAVELL, Les Voix de la raison

(Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie).

BERNARD CARNOIS

La Cohérence de la doctrine kantienne de la liberté.

NOAM CHOMSKY, La Linguistique cartésienne ;

Structures syntaxiques ;

Aspects de la théorie syntaxique ;

Questions de sémantique.

COLLECTIF, Annuaire philosophique 1987-1988 ;

Annuaire philosophique 1988-1989 ;

Annuaire philosophique 1989-1990 ;

Que peut faire la philosophie de son histoire ?

(recherches réunies sous la direction de Gianni Vattimo) ;

La Sécularisation de la pensée

(recherches réunies sous la direction de Gianni Vattimo).

JEAN-TOUSSAINT DESANTI, Les Idéalités mathématiques ;

La Philosophie silencieuse.

GOTTLOB FREGE, Les Fondements de l’arithmétique ;

Écrits logiques et philosophiques.

HANS-GEORG GADAMER, Vérité et Méthode

(édition intégrale).

JEAN-JOSEPH GOUX, Les Iconoclastes.

JEAN GRANIER, Le Problème de la vérité

dans la philosophie de Nietzsche ;

Le Discours du monde.

MICHEL GUÉRIN, Le Génie du philosophe.

WILHELM VON HUMBOLDT, Introduction à l’œuvre sur le Kavi.

CHRISTIAN JAMBET, La Logique des Orientaux

(Henri Corbin et la science des formes).

SAUL A. KRIPKE, Règles et Langage privé.

GUY LARDREAU, Discours philosophique et Discours spirituel.

FRANÇOIS LARUELLE, Machines textuelles.

LÉONARD LINSKY, Le Problème de la référence.

LOUIS MARIN, Des pouvoirs de l’image ;

Sublime Poussin.

JEAN-CLAUDE MILNER, L’Œuvre claire.

ROBERT MISRAHI, Traité du bonheur :

1. Construction d’un château ;

2. Éthique, Politique et Bonheur.

MARIE-JOSÉ MONDZAIN, Image, Icône, Économie.

BERNARD PAUTRAT, Versions du soleil

(Figures et système de Nietzsche).

CHARLES S. PEIRCE, Écrits sur le signe.

JEAN-LUC PETIT, Du travail vivant au système des actions.

HILARY PUTNAM, Le Réalisme à visage humain.

BERNARD QUELQUEJEU, La Volonté dans la philosophie de Hegel.

WILLARD VAN ORMAN QUINE, Quiddités ;

La Poursuite de la vérité.

FRANÇOIS RÉCANATI, La Transparence et l’Énonciation.

JEAN-MICHEL REY, L’Enjeu des signes

(Lecture de Nietzsche).

PAUL RICŒUR, De l’interprétation

(Essai sur Freud) ;

Le Conflit des interprétations

(Essais d’herméneutique 1) ;

La Métaphore vive ;

Temps et récit, t. I

(L’Intrigue et le Roman historique) ;

Temps et récit, t. II

(La Configuration dans le récit de fiction) ;

Temps et récit, t. III

(Le Temps raconté) ;

Du texte à l’action

(Essais d’herméneutique II) ;

Soi-même comme un autre.

RICHARD RORTY, L’Homme spéculaire ;

Conséquences du pragmatisme.

REINER SCHÜRMANN, Le Principe d’anarchie

(Heidegger et la question de l’agir).

SPINOZA, Éthique.

PETER FREDERICK STRAWSON, Les Individus ;

Études de logique et de linguistique.

GIANNI VATTIMO, La Fin de la modernité.

FRANÇOIS WAHL, Introduction au discours du tableau.

MARLÈNE ZARADER, La Dette impensée

(Heidegger et l’héritage hébraïque).

Avant-propos


La référence au miracle grec ne pourrait pas servir si elle ne s’appliquait pas à la découverte du non-su. Platon peut être l’inconnu, comme Homère, comme un poète obscur. Le sens ne s’est pas dérobé, il ne s’est pas perdu à jamais. On accède à une parole précise, qui n’a d’autre attribut que sa précision même, serait-elle parole sur l’origine ou sur le mythe. Aussi le passage par l’histoire et par la reconstruction des contextes culturels est-il obligé. Toujours une prise de position s’éclaire à la lumière d’une signification, et elle redevient aussi neuve et combative qu’elle le fut.

La science philologique culmine dans les moments d’écriture où elle saisit les ruptures, lorsque la tradition se libère d’elle-même, se transforme et s’organise. La lecture apprend à déchiffrer une matière faite de mots réassemblés qui, étant tout ce qui nous reste, est absolument autre que les discours tenus à son sujet. Ces ancrages techniques ouvrent le moderne et l’ancien, et permettent de suivre la main, quelle qu’elle soit, qui a imprimé son ordre sur la page.

Les études réunies dans ce livre retracent un itinéraire. Les plus anciennes ont cherché à démontrer l’unité de structure ; elles retrouvent les logiques internes de composition, marquées par les apprentissages initiatiques. La forme s’autonomise en s’affinant ; à la fin elle découvre sa raison d’être, une finalité du sens, inhérente au sens. C’est ainsi que l’on transcende le déchiffrement et que l’on peut interroger la forme abstraite de l’utilisation des œuvres dans l’histoire.

 

J’ai eu la chance d’être aidé. L’extrême minutie de recherches difficiles et de longues vérifications demandait la gentillesse, l’intelligence aiguë et l’endurance de Myrto Gondicas. Chantal Cabanne a mis ses forces et son talent dans la réalisation d’un projet qu’elle a contribué à faire exister.

Un certain nombre d’ouvrages, très souvent cités, seront désignés par les abréviations suivantes :

D.-K. : H. Diels, Die Fragmente der Vorsokratiker, Berlin, 1903, 1 vol. 5éd. revue par W. Kranz, 1934-1937, 3 vol. 6éd. augmentée, 1951-1952.

RE : A. Pauly, Realencyclopädie der classischen Altertumswissenschaft. Neue Bearbeitung von G. Wissowa, hrsg. von K. Ziegler, Stuttgart, 1894-1980.

L. S. J. : H.G. Liddell et R. Scott, A Greek-English Lexicon. Revised and Augmented throughout by H.S. Jones (9éd.), Oxford, 1925-1940. With a Supplement, 1968 (nouvelle éd., 1996).

 

Les publications de Jean Bollack sont en général citées sous une forme abrégée (titre suivi de la date de parution) : on retrouvera la référence complète en se reportant à la liste de ses publications en fin de volume.

Apprendre à lire


Au début, je ne savais pas distinguer les projets d’écriture du refaçonnement de la matière, ni insister suffisamment, comme je l’ai fait plus tard, sur les ruptures, larges ou infimes, qui font sens. Elles accueillent la liberté de l’acte, sans ériger en principe les virtualités de la langue, et sans réduire la précision de l’innovation ni l’espace ouvert par une distance.

L’actualisation, comme telle, s’impose à la lecture avec tous les caractères d’une composition unitaire. Je me suis tenu d’abord au déchiffrement de ces réseaux, avec le souci de démontrer leur cohérence. Les objets étaient étudiés du dedans, dans leur structure propre, ils devaient d’eux-mêmes par ce biais procurer au lecteur les moyens de les comprendre. Je ne m’appliquais pas aussi passionnément que je l’ai fait depuis à découvrir leur connexion et l’intertextualité, ni à suivre les transformations que subissent les traditions, qu’elles soient littéraires, religieuses ou philosophiques, lorsque leur territoire se laisse délimiter et qu’elles n’ont pas été reconstituées artificiellement dans une perspective pédagogique ou dogmatique nouvelle.

 

 

 

J’ai eu la chance de commencer mes études supérieures à Bâle, où j’ai passé les années sombres de la guerre. J’ai survécu grâce à la circonstance qui m’a fait me trouver là. Une grande tradition universitaire s’y survivait d’une autre manière à elle-même, protégée et libre, comme dans une réserve. Bâle était restée ce que l’Allemagne avait eu de plus sérieux, de plus irréel et de plus utopique, et qu’elle avait perdu1. Le débutant peinait, sans tutorat, à suivre ces cours de philologie grecque, qui aspiraient à l’initier à toutes les éruditions et le maintenaient dans son état de débutant un bon bout de temps, car, avec les progrès, la masse s’accroissait jusqu’à paraître indigeste et inassimilable. Et pourtant cette philologie-là gardait pour moi son pouvoir d’attraction ; il l’emportait sur celui de certains discours philosophiques que j’ai entendus parfois sur la même matière. La lettre y était mise au premier plan, devant tous les faits de civilisation qui l’accompagnaient. J’y ai appris que l’établissement du texte fait problème, et, autant, celui du sens.

Les grandes figures de la philologie étaient évoquées pour leurs opinions ; chacune avait chaque fois contribué au progrès de la connaissance. Pourtant leurs débats consensuels, d’une utilité pédagogique évidente, étaient factices. Les questions fondamentales n’étaient jamais posées. On comprenait du moins que la matière était difficile, que l’état auquel la compréhension des œuvres était parvenue avait déjà fait l’objet d’un immense travail, encore inachevé, et qu’en plus de l’objet même on avait nécessairement affaire aux couches inépuisables de l’interprétation qui s’étaient déposées en lui. Le découragement n’émoussait pas la stimulation : les deux aspects étaient intimement mêlés.

Dans un cours de haute virtuosité sur l’Agamemnon d’Eschyle, il fallait, pour suivre, avoir lu, souvent en latin, les grands commentaires du XIXe et du XXe siècle parus depuis Gottfried Hermann, l’un des interlocuteurs privilégiés de la critique universitaire ; celui d’Eduard Fraenkel, émigré à Oxford, n’avait pas encore vu le jour, mais Peter Von der Mühll, qui enseignait le grec à Bâle, avait engagé de son côté des investigations d’une étendue comparable, restées inédites. L’humanisme reprenait l’objet admiré par Humboldt et Goethe, mais l’étude, non sans artifice, et en partie par ignorance et par une méprise sur les qualités de l’art, le transformait en un chantier de recherche d’une extrême complication, qui devait lui permettre de rivaliser avec les sciences naturelles et, dans la pratique, excluait tous les participants.

A l’exception de l’Iliade, dont le commentaire, le Kritisches Hypomnema, a paru en 1952, rien de l’immense travail de préparation de Von der Mühll n’a fait l’objet d’une publication et n’a dépassé l’enceinte de ses cours, si bien qu’il n’a été profitable qu’à un très petit nombre. Dans l’esprit de l’aristocratisme protestant d’un patricien bâlois, l’activité se suffisait à elle-même : on parlait pour ce petit cercle. Le grand professeur mettait son savoir en acte et en évidence, il se reniait aussi ; il restait doublement inaccessible, fort de son excellence et d’un renoncement à l’ambition publique sous toute autre forme que la pratique professorale. Les exercices d’interprétation se voulaient paradigmatiques ; il s’agissait de transmettre l’art d’une philologie historique (ou historisante), mais aussi, au-delà de la signification éthique, de faire la démonstration d’une pratique scientifique. La philologie parlait là du haut d’une chaire, avec ses ancrages séculaires, et elle se développait à l’infini, se mettant toujours à jour d’une hypothèse nouvelle, au fait d’une dernière « note critique ».

Le sens faisait l’objet d’un savoir-faire, et se découvrait au terme d’une explicitation philologique. Autour des textes, la tradition humaniste s’était progressivement muée en une tradition moins érudite que savante. L’historisme n’était pas le problème – il aurait fallu nommer, comme l’avait préconisé Nietzsche, les valeurs que l’on avait perdues –, mais la pratique de la science ; on aurait aimé la maîtriser et disposer à la fois des critères historiques et esthétiques, être capable de trancher. On tâtonnait, et l’on avançait, empiriquement et intuitivement. Les principes de l’herméneutique n’étaient ni considérés ni enseignés. La pratique allait de soi, sa raison restait à redécouvrir. L’accorder aux besoins réels de la lecture, c’était faire la science de la science, et constituer ce livre.

A vingt ans, les jongleries étourdissantes sur l’âge relatif des épisodes de l’Iliade font l’effet d’un exploit ou d’un délire. Elles procuraient somme toute un mode supplémentaire de lecture. Aristophane le critique, Aristarque, Karl Lachmann ou Erich Bethe, tous les homérisants modernes apportaient chacun un moyen d’apprécier les critères du goût, de l’attente et des préjugés. Je me rangeais tout naturellement dans le camp opposé des unitaristes, parmi ceux qui malgré tout affirment l’unité de l’épopée, contre cette science, pour résister au vertige, pour rester en mesure de jouer le jeu, mais à ma façon. On s’entraînait du moins à découvrir les problèmes, et surtout au doute et à la réfutation.

Dans les séminaires institutionnels que j’ai connus à Bâle, mais surtout dans celui de Von der Mühll, les conditions d’une recherche commune étaient réunies. La transmission des techniques du savoir s’effectuait implicitement par la discussion ; le sens des textes restait à trouver. Leur opacité était postulée, réaffirmée secondairement, en dépit de leur fortune scolaire, et s’offrait au travail d’élucidation. Nous restions parfois un quart d’heure, et souvent sans rien dire pendant des minutes entières, sur une phrase que le maître disait sérieusement ne pas comprendre ; il en exposait les difficultés, accueillait les propositions, stimulait la réflexion. Les séminaires de Paris n’avaient en commun avec cet exercice que le nom. Le non-savoir mis en commun n’y est pas souvent le point de départ d’une discussion. Certes, l’ouverture était insuffisante, on ne poussait pas jusqu’à l’analyse des préalables. Du moins, j’avais entrevu le principe du déchiffrement.

Les exercices de conjecture tenaient moins de place qu’ils n’en avaient tenu auparavant. Il était difficile d’y exceller et de disputer la palme aux maîtres qu’illustraient des acquis présentés comme certains. A Bâle, et ailleurs, l’analyse des poèmes homériques a occupé le terrain de la virtuosité. Elle paraissait moins gratuite, et plus apte à transmettre le sens de la qualité littéraire. On était certain en effet de détenir les critères de l’expertise. Dans ce domaine comme dans d’autres, on croyait pouvoir remonter aux valeurs d’une origine mythique et à une humanité supérieure ; on redécouvrait l’âge des héros, et l’on s’évertuait avant tout à le faire revivre. En effet, la « décadence » était ancienne, elle devait témoigner des ravages de l’intellect et de l’éloignement de la nature.

 

 

 

J’ai pris d’emblée et systématiquement le parti des poètes et de tous les écrivains, en optant pour la lettre, pour l’expression forte et pour le trait insolite, dont j’acceptais qu’ils ne fussent pas évidents, et peut-être me suis-je même réjoui que la lettre fût difficile pour résoudre des énigmes non déchiffrées. Au cours des ans, le mystère lui-même se présentera comme une forme, l’énigme deviendra moins énigmatique. J’ai appris que les écritures cryptées suivaient un principe clair et s’ouvraient donc à une initiation. Un transfert de la poésie contemporaine, qui tenait une grande place dans ma vie, à la philologie me conduisait vers les auteurs antiques. Moins accessibles, protégés par une armure de technicité, ils devaient apporter, une fois extraits de leur gangue, des satisfactions plus grandes. Il fallait passer par des obstacles – mais ils accroissaient et faisaient durer le plaisir de l’éclaircissement, que je goûtais avec moins d’entraves chez les écrivains du jour. On sait le rôle que jouaient les revues de poésie pendant les années de guerre. Avant cela, j’avais été, comme tout le monde à cette époque, imprégné par Rilke. Son Rodin avait été pour moi une entrée dans la littérature, un « premier livre », lu à quatorze ans peut-être, différent des autres ; j’ai lu ensuite tout ce que j’ai pu trouver de lui, et plusieurs fois, avant d’arriver au bout de ce rite de passage des années 30, et de découvrir qu’il existait d’autres auteurs moins accessibles, qui écrivaient autrement, et dont la modernité avait d’autres exigences (la rencontre de Wilhelm Stein, historien de l’art à Berne, m’avait apporté dans ces mêmes années la technique du regard, qu’il savait magistralement appliquer des heures durant à la peinture pour la lire). Je dois surtout à Albert Béguin, plus tard directeur de la revue Esprit, qui occupait à Bâle pendant ces années la chaire de littérature française, de m’avoir introduit dans le monde des lettres contemporaines, qu’il connaissait parfaitement, et savait faire aimer : non seulement Bernanos, l’un des astres qui le guidaient, mais André Breton et tous les surréalistes, un Crevel, un Desnos, et les livres qui venaient de paraître, un André Frénaud ou un Pierre Emmanuel.

Persuadé par ce double apprentissage que la correction et le remaniement des textes ne s’appliquait qu’à ce que l’on n’admettait ou ne comprenait pas, je me suis placé du côté de la tradition, mais en un tout autre sens que les défenseurs des valeurs humanistes. J’y voyais son versant obscur, une matière à moitié inconnue, qu’il fallait faire exister. Le détour par l’érudition paraissait inévitable ; il fallait se rallier à la science, non plus seulement pour être en état de savoir faire soi-même, mais pour apprécier ses défaillances. La tradition devait être défendue contre sa célébration.

 

 

 

Un séminaire sur Empédocle m’a initié aux méthodes de la lecture complexe, analytique et inventive, des textes fragmentaires, et m’a insufflé sans doute le désir de tenter la reconstitution d’une totalité perdue, mais il m’a ouvert plus encore les mondes secrets de la tradition indirecte, qui nous a transmis ces bribes. Je découvrais que les savoirs, comme la compréhension, avaient une histoire, et cette préoccupation ne me quitterait plus. Comprendre le contexte d’une citation, déceler les traces d’une traduction, séparer les lectures et différencier les points de vue, utiliser les résumés doxographiques où se condensent les épisodes, c’était déjà conduire à l’analyse systématique de la constitution des connaissances, poser les premiers jalons d’une historiographie intellectuelle. Un de mes premiers projets de mémoire portait sur les origines de la doxographie chez Platon et avant lui. L’étude de la médiation serait plus tard instaurée dans ses droits.

Il est sûr que cet intérêt a d’abord fortifié pour moi la cohérence des ensembles. De longues discussions nous conduisaient, Kostas Axelos et moi, à confronter les points de vue, à esquisser des totalités précaires. J’accordais mon travail, dans l’air du temps, aux spéculations ontologiques qu’inspiraient les philosophes présocratiques et dont je fus forcément tributaire, de près ou de loin, mais plus directement encore au contrepoids de l’analyse formelle qu’appelaient les effets de morcellement d’une érudition positiviste effrénée. Sans défendre vraiment une intention ou une prise de position historique, le souci de la composition revalorisait du moins un objet qui avait perdu ses contours.

Un carrefour se situe là, et une bifurcation, qui me paraissent décisifs. Une somme diffuse et vertigineuse de connaissances s’était amassée sur les œuvres, requise certes, mais sous une autre forme, comme un préalable pour leur compréhension. La tentation de l’immédiateté était grande. On croyait pouvoir se passer du savoir et accéder à une proximité par d’autres voies plus économes. Les lecteurs, dans ce cas le plus fréquent, quelle que fût la qualité de leur intérêt, se saisissaient d’un objet constitué ailleurs, comme préformé, par une science incontrôlable et répudiée, si bien qu’ils n’étaient plus en mesure de dépasser ni même de reconnaître leur dépendance. Souvent, on interprétait un pur artefact. Des conclusions en étaient tirées, et répandues, qui ne laissaient plus aucun champ à l’information.

 

 

 

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin