La philosophie à l'épreuve du quotidien

De
Publié par

Cet ensemble de billets philosophiques a vu le jour durant l'été 2002 à l'occasion d'une émission radiophonique intitulée L'oeuf à la coque, sur le réseau RCF (radios chrétiennes de France). Il s'agissait en 5 minutes d'antenne environ, de trouver avec l'aide de la philosophie des concepts pour mettre en perspective une expérience quotidienne qui souvent nous échappe. Ces chroniques ont ensuite été rassemblées, selon leur ordre chronologique, en un petit recueil qui permet au lecteur de s'aventurer ici et là au gré de ses propres questions.
Publié le : mardi 1 mars 2005
Lecture(s) : 198
Tags :
EAN13 : 9782296391970
Nombre de pages : 106
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA PHILOSOPHIE À L'ÉPREUVE DU QUOTIDIEN

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8060-1 EAN: 9782747580601

Marie-Noëlle AGNIAU

LA PHILOSOPHIE À L'ÉPREUVE DU QUOTIDIEN

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Jean C. BAUDET, Mathématique et vérité. Une philosophie du nombre, 2005. Olivier ABITEBOUL, Fragments d'un discours philosophique, 2005. Paul DUBOUCHET, Philosophie et doctrine du droit chez Kant, Fichte et Hegel, 2005. Pierre V. ZIMA, L'indifférence romanesque, 2005. Marc DURAND, Agôn dans les tragédies d'Eschyle, 2005. Odette BARBERO, Le thème de l'enfance dans la philosophie de Descartes, 2005. Alain PANERO, Introduction aux Ennéades. L'ontologie subversive de Plotin, 2005. Hans COY A, Art et politique: les aléas d'un projet esthétique, 2005. Alain TIRZI, Génie et criticisme, 2005. Vincent TROVATO, L'enfant philosophe. Essai philopédagogique, 2004. Jacques DUCOL, La philosophie matérialiste de Paul Valéry. Essai, 2004. Bernard ILUNGA KA YOMBO, Paul Ricœur. De l'attestation du soi, 2004. Julien DUGNOILLE, Le désir d'anonymat chez Blanchot, Nietzsche et Rilke, 2004. Olivier ANSART, Lajustification des théories politiques, 2004.

Créer l'occasion du but

La dernière

telle quelle, l'indignation

fois, dans un café quelconque, j'entends suivante. « Untel n'a pas su créer
»

l'occasion du but.

A l'époque

nous étions en pleine coupe

du monde de football. Untel est un joueur parmi d'autres. Je n'ai pas retenu son nom. Cette simple phrase pourtant a quelque chose d'extraordinaire. Je me proposais de voir en
qUOI. Savoir créer l'occasion du but.

Je prends mon meilleur dictionnaire, le Lalande, à « occasion» et je lis: « circonstance qui provoque, permet ou

facilite la production d'un effet par une cause. »
Un dictionnaire courant m'indique simplement et

justement: « conjoncture favorable qui vient à propos. »
Occasio, en latin, c'est le temps propice. Par ailleurs, je n'oublie pas que le terrain de jeu de cette définition est un terrain de football, avec des règles propres dans un espace et un temps déterminés. Or un joueur quelconque n'aurait pas su créer l'occasion du but. Savoir créer l'occasion du but. Le joueur, je le suppose, en était capable. Il pouvait créer physiquement et mentalement l'occasion du but. Physiquement parce que le corps est une puissance. Mentalement parce que le corps a reconnu les

8 règles du jeu. Le joueur joue. Or son drame à lui, joueur quelconque, c'est de n'avoir pas SU, et ce malgré toutes ses capacités. POUVOIR et ne pas SAVOIR. Il n'a pas su saisir le moment opportun. Les Grecs appellent cette finesse de l'action le kairos ou moment favorable. Il s'agit donc de créer sa chance, d'aller à sa rencontre, de susciter le ballon et le jeu tout entier. Autant dire, saisir dans une réalité donnée, spatio-temporelle et donc relative (telle passe de tel joueur dans telle configuration adverse), le moment, toujours en relation à un lieu ou plutôt un ici, à même de provoquer, initier et faire surgir (inaugurer) toute une série de conséquences favorables au but. De quelle science relève cet acte du saisir? Ce choix qui n'est pourtant pas un choix intellectuel mais bel et bien toujours en acte? Quel est ce savoir-faire du joueur? C'est la question épineuse du «comment?» Or, il semblerait que cette science toute expérimentale relève de la catégorie du réel et du possible. Le joueur de football connaît les règles du jeu: à lui dans le cadre d'une équipe de footballeurs de mener à bien l'objectif Marquer un but, le plus possible, dans le camp adverse. Tous les moyens en principe ne sont pas bons. La fin ne justifie pas les moyens. Par principe. Je le rappelle. Or comment mener à bien cet objectif? En jouant. Comment jouer? En créant précisément et avec application (le football comme tout jeu est un jeu sérieux) les conditions adéquates à la réalisation de cet objectif Le joueur doit rendre le but possible. Or, le but possible n'est pas le but réalisé. De l'un à l'autre, il y a l'occasion du but. Loccasion comme cause. Le but comme effet. Mais cette occasion n'est pas créée ex nihilo. Elle n'est pas simplement créée mais aussi reçue. Le joueur doit alors et sans cesse (telle est sa vertu de joueur de football) se débrouiller avec ce qui se produit. Sans cesse actif et passif:

9
acteur et sujet, attentif au jeu qui se déroule sous ses yeux ou plutôt sous ses pieds! En cela le joueur rejoue sans cesse à partir du jeu lui-même. La stratégie est complètement mobile et créatrice, active et réactive. Il n'y a pas d'acquis. Le joueur reçoit le ballon et le jeu lui-même. Situation donnée qu'il doit faire sienne. À son tour, le joueur doit créer l'événement et produire quelque chose, quelque chose qui arrive: la suite et la poursuite du jeu, toujours à penser en devenir. Et si possible, si les conditions le permettent, marquer un but. C'est le joueur qui invente le jeu lui-même. Or cette savante alchimie se joue à plusieurs dans une réalité contradictoire. Marquer un but contre le camp adverse. Il faut donc conjuguer à plusieurs ces conditions favorables en étant capables ensemble de les instaurer. Bref conjuguer à plusieurs et toujours contre, une multiplicité de causes créatrices et d'occasions de but. C'est là rendre le jeu possible, l'éthique même du sport. Car qui refuse de se plier aux règles de jeu communes refuse en même temps la possibilité du jeu. Le joueur n'est jamais seul. Conjuguer des temps et des contre-temps, l'imprévisible et le prévisible, savoir conjuguer le Ici et le Maintenant, voilà l'essence du jeu. Cela n'est pas toujours le cas. Une défaite nous l'apprend souvent. On ne choisit pas toujours le meilleur angle d'attaque. Et le choix du moment opportun n'est pas faveur d'un dieu. . . L'art du joueur est donc: savoir préparer sa chance, savoir s'arranger de l'indétermination du jeu et de sa liberté, faire être l'événement. Transformer une cause occasionnelle en une cause créatrice. Ainsi tel réseau de circonstances ne pouvait que produire un tel effet. But! Bien sûr c'est sans compter l'irréductible réalité des choses qui à la manière stoïcienne, ne dépendent pas de nous. Car en un sens le jeu lui-même échappe au

10 joueur. Autonomie du jeu, la chance n'est plus une heureuse fatalité mais le devenir d'une rencontre ou configuration. Rencontre de cette passe avec cette tête bien rapide, une fois pour toutes, à propos. Citons pour finir le poète René Char, « va vers ton risque, impose ta chance. À te voir, ils
»

.

s'habitueront.

Le corps paradoxal
Ceci est l'arbre du poumon.

Sylvia Plath

L autre jour, je fais l'expérience de la douleur allongée sur mon lit d'hôpital. Cette douleur n'est pas mesurable. Elle ne concerne que moi. Je sais pourtant, tel est sans doute le grand et lucide privilège de la conscience, qu'un autre que moi peut un jour ou l'autre avoir éprouvé ou éprouver cette même douleur. A sa manière. Donc la douleur est bel et bien un phénomène subjectif et relatif mais absolument partageable et signe d'une communauté humaine. Si l'on excepte bien sûr la douleur animale. Donc je suis couchée dans cette chambre vide et bleue. Je suis seule et consciente, malgré la douleur. Comment puisje encore penser et concentrer mon attention? Je me sais être-là. On m'a posé un cathéter. J'appréhende cette douleur comme quelque chose qui arrive de l'extérieur et qui reste néanmoins mon expérience, expérience intime et singulière. Je fais l'expérience de mon corps. Mon corps devient un objet sensible. Autrement dit, dans et par sa douleur, je prends conscience de mon corps et de sa bonne santé possible mais inactuelle. Prendre conscience du corps. Je passe d'un corps que je possède à un corps que je suis. Je suis ce corps immobilisé. Je

12 coïncide avec lui. Tout à l'heure, je marchais presque sans conscience de ce corps. Je l'étais de manière anonyme. Il se perdait dans l'usage. Je l'avais simplement à ma disposition. Utile et efficace, j'obtenais mécaniquement ou presque ce que je voulais de lui. Dans les limites de son pouvoir, mon corps répondait toujours à l'appel. Courir, marcher, parler, boire, penser... Mais là dans cette chambre, le corps me rappelle aussi à ce qu'il est comme principe de résistance. Quel drôle d'objet! Mon corps me devient étranger à même sa douleur et introduit entre moi et moi une distance radicale. Quelle est cette distance quand je suis moi-même cette souffrance? J'ai mal ici. C'est une douleur pourtant qui m'enveloppe tout entière. Mon corps perd ainsi sa qualité d'objet neutre et indifférencié. Qualité de la bonne santé et d'une espèce de conscience instinctive du corps. À la place, mon corps m'est présent négativement: j'ai mal. Cette douleur introduit une différence interne. Les parties se séparent du tout. J'ai mal ici. Le corps n'est donc plus cette totalité organique dont j'ai le sentiment mais un tout où les parties ne jouent plus ce jeu bienheureux de l'harmonie. Quelque chose en moi se distingue et se particularise: ma douleur. Or si j'adhère à ma douleur, je sais pourtant que mon corps ne se réduit pas à ce ici qui souffre. Que dire alors de la totalité d'un corps souffrant? Et comment assumer cette douleur, respirer avec elle? Avant tout, reconnaître que c'est la douleur d'un corps qui est le mien. Faire de la douleur une expérience commune. Mais parfois cette expérience vécue se vit au seuil du langage et de la pensée. Douleur à peine articulable, elle est encore nous-mêmes. Les mots peuvent faire défaut. La douleur dans sa toute présence peut tout prendre et tout réduire à elle. Plus de conscience. Plus de subjectivité. Nul témoignage n'est possible que de dire: je ne peux rien dire tant il y a. La réalité du langage échoue à recouvrir la réalité de la douleur.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.