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La philosophie de Platon

De
378 pages
Le Tome 2 de La Philosophie de Platon se propose de rendre compte des contextes biographiques et littéraires de la rédaction des dialogues de Platon, de la récitation poétique et du caractère protreptique de l'écriture platonicienne, de l'anamnèse dans son rapport à la structure des idées et du pouvoir des mathématiques, de la rhétorique sophistique, de la dialectique et du logos, de problèmes relatifs à l'éthique et à la politique, du statut de la causalité et de la cosmologie dans le Timée, tout en procédant à l'analyse de certaines lectures contemporaines de l'oeuvre platonicienne.
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LA PHILOSOPHIE DE PLATON

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8264-7 EAN: 9782747582643

Sous la direction de

Michel F A TT AL

LA PHILOSOPHIE DE PLATON
Tome 2

L'Harmattan 5- 7, rue de l' École- Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan KonyvesboIt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Marina GRZINIC, Une fiction reconstruite, 2005. Arno MÜNsTER, Sartre et la praxis, 2005. Dominique LÉVY-EISENBERG, La pensée des moyens, 2005. Joseph JUSZEZAK, Invitation à la philosophie, 2005. Franck ROBERT, Phénoménologie et ontologie. Merleau-Ponty lecteur de Husserl et Heidegger, 2005. G. BERTRAM, S BLANK, C. LAUD OU et D. LAUER, Intersubjectivité et pratique, 2005. Hugo Francisco BAUZA, Voix et visions, 2005. ème siècle, 2005. E. HERVIEU, L 'Intimisme du XVIII Guy-Félix DUPORTAIL, Intentionnalité et trauma. Levinas et Lacan,2005. Laurent BIBARD, La Sagesse et le féminin, 2005. Marie-Noëlle AGNIAU, La philosophie à l'épreuve du quotidien,2005. Jean C. BAUDET, Mathématique et vérité. Une philosophie du nombre, 2005. Olivier ABITEBOUL, Fragments d'un discours philosophique, 2005. Paul DUBOUCHET, Philosophie et doctrine du droit chez Kant, Fichte et Hegel, 2005. Pierre V. ZIMA, L'indifférence romanesque, 2005. Marc DURAND, Agôn dans les tragédies d'Eschyle, 2005. Odette BARBERO, Le thème de l'enfance dans la philosophie de Descartes, 2005.

Présentation par Michel Fattal*

Le Tome 2 de La Philosophie de Platon fait suite au Tome 1 panl aux éditions L'Harmattan en novembre 2001. Le premier volume, qui a rassemblé les études de quat.orze spécialistes français et étrangers de la pensée platonicienne, s'est proposé d'aborder chez Platon les thèlnes ou les rapport.s parfois inédits et fondamentaux de l'écriture,

de la lecture et de l'oralité, de la poésie et de la philosophie 1, de l'art
et de l'imitation2, du plaisir et de la science3, du 10gos et de la dialectique4, de la philosophie et de la politiqueS, de la théorie de la

* Université de Grenoble II. 1. Voir les contdbutions de D. Bouvier (Univ. de Lausanne, Suisse) : Ulysse et le personnage du lecteur dans la République: réflexions sur l'importance du mythe d'Er pour la théorie de la ,nimêsis ; de M. Erler (Univ. de Würzburg, Allemagne) : Entendre le vrai et passer à côté de la vérité. La poétique implicite de Platon; et d'A. Villani (Lycée Masséna, Univ. de Nice) : Le fuseau et le peson. Note sur la colonne lumineuse de République 616 b. 2. R. MuUer (lJniv. de Nantes) : La musique et l'imitation; P. Rodrigo (lJniv. de Bourgogne) : Platon et l'art austère de la distanciation. 3. J. Frère (Univ. de Strasbourg) : Le plaisir platonique. De Démocrite à Platon; J.L. Périllié (Univ. de Montpellier) : Platon et la section d'or. 4.lv1. Fattal (Univ. de Grenoble) : Vérité et fausseté de l' onoma et du logos dans le Cratyle de Platon; J.B. Gourinat (CNRS, Paris): La dialectique des hypothèses contraires dans le Parménide de Platon. 5. M. Vegetti (Univ. de Pavie, Italie) : Le règne philosophique; J.F. Mattéi (lUF, Univ. de Nice) : Platon et Karl Popper: l'idée de démocratie.

PRESENTATION

Forme et de l'Idée de Bien6, sans pour autant oublier de rendre compte des principes herméneutiques qui régissent toute lecture historique ou analytique du platonisme7. Le présent volume, qui rassemble les contributions de quinze autres spécialistes de la philosophie de Platon, prolonge certains de ces thèmes et en envisage de nouveaux afin de permettre au lecteur de se faire une idée de plus en plus précise et plus complète de la pensée platonicienne. Un tel ouvrage a pour ambition de rendre compte des contextes biographiques et littéraires de la rédaction des dialogues de Platon8, de la récitation poétique et du caractère protreptique de l'écriture platoniciennne9, de l'anamnèse dans son rapport à la

structure des idées et du pouvoir des mathématiques10, de la rhétorique
sophistique, de la dialectique et du logosl1, de problèmes relatifs à l'éthique et à la politique12, du stat.ut de la causalité et de la

6. N.L. Cordera (lJniv. de Rennes) : L'interprétation antisthénienne de la notion platonicienne de « fonne» (eidos, idea) ; Th. A. Szlezâk (Univ. de Tübingen, Allemagne) : L'Idée du Bien en tant qu'archê dans la République de Platon. 7. Y. Lafrance (Univ. d'Ottawa, Canada) : Lecture historique ou lecture analytique de Platon? 8. D. Samb (Univ. de Dakar, Sénégal) : La vie et l' œuvre de Platon: les premiers dialogues; L. Rossetti (Univ. de Pérouse, Italie): Logoi Sokratikoi. Le contexte littéraire dans lequel Platon a écrit. 9. M. Migliori (Univ. de Macerata, Italie) : Comlnent Platon écrit-il? Exernples d'une écriture à caractère «protreptique},> ; G. Naddaf (York University, Canada) : Ecriture et récitation poétique dans Les Lois de Platon. 10. S. Scolnicov (Dniv. de Jérusalem, Israël) : Anamnèse et structure des idées dans le Théétète et dans le Parménide; E. Cattanei (IIniv. de Cagliari, Italie) : lIn nouveau pouvoir pour les mathématiques. Quelques remarques sur le cursus d'études du Livre VII de La République. 11. G. Casertano (Univ. de Naples, Italie): Définition, dialectique et logos; L. Palumbo (Univ. de Naples, Italie) : Rhétorique sophistique et dialectique philosophique dans le Gorgias de Platon; Graciela E. Marcos de Pinotti (lJniv. de Buenos Aires, Argentine) : Platon, son « père Parménide» et l' héritage sophistique. 12. E. C. Halper (lJniv. of Georgia, USA): Peut-on enseigner la vertu?; C. loubaud (Palis) : Loi et morale dans le Livre X des Lois; ChI'. J. Rowe (Univ. of Durham, Grande-Bretagne) : Mettre Socrate à mort. La position de Platon sur la démocratie dans les derniers dialogues.

8

PRESENTATION

cosmologie dans le Tilnée13, tout en procédant à l'analyse de certaines lectures contemporaines de l' ceuvre platonicienne 14. L'édition de ces deux volumes composés d'une trentaine d'articles a été possible grâce aux relations scientifiques et amicales que j' entretiens avec mes collègues de la Société Platonicienne lntenlationale à laquelle j'appartiens depuis sa fondation en 1989 à Bevagna, près de Perugia, en Italie. Il s'agissait ainsi de donner la parole au maximum de sensibilités intellectuelles et d'élargir le champ du dialogue philosophique au suj et de l' œu vre platonicienne en mettant notamment l'accent sur le caractère résolument international des contributions. Je voudrais clore cette présentation en remerciant non seulement les différents collaborateurs du volume, mais en exprimant aussi ma gratitude à Luc Brisson (CNRS, Paris), Jean-Michel Buée (IUFM et Univ. de Grenoble), Gabriella Jalnbon (Univ. de Savoie), Michaël Lindsey (USA), Dimitri El Murr (Univ. de Paris I), Alessandra Rivazio (Italie) qui ont pris la peine de traduire à partir de l'italien et de l'anglais huit des quinze textes du collectif. Je remercie également Marie-Hélène et Jean-Michel Buée pour leur relecture minutieuse du manuscrit, et Catherine Joubaud pour la mise en forme définitive du volume.

13. C. Viano (CNR5, Paris) : La cosmologie du Timée et l'alchimie gréco-alexandrine. Appropriations et incompatibilités; C. Natali (IJniv. de Venise. Italie) : Les causes du Tintée et la théorie des quatre causes. 14. M. Fattal (Univ. de Grenoble) : Lectures platoniciennes. A propos d'un ouvrage récent de Marie-Dominique Richard.

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Première partie

Contextes biographiques et littéraires de la rédaction des dialogues

La vie et l' œuvre de Platon: les premiers dialogues par Djibril Samb*

La vie de Platon Diogène Laërce (III, 2) fait naître Platon la 88e olympiade!, plus précisément le 7 du mois de Thargéliôn2, jour anniversaire de la naissance d'Apollon à Delphes, ce qui correspond au 7 mai 428. S'il est Dlort la première année de la loge olympiade3, c'est-à-dire en 347, il aurait vécu quatre-vingt et un ans. En fait, on admet généralement, aujourd'hui, que Platon est né en 428/427 et qu'il est nlort en 347. À sa naissance, un ou deux ans après la mort de Périclès (429), il fut appelé Aristoclès, du nom de son grand-père paternel. Il fut

...\. une

* Université de Dakar (Sénégal).

exception près, toutes les traductions des citations grecques de Platon sont

dues à l'auteur. 1. L'année grecque, qui était lunaire et comportait 354 jours, - mais à partir de Périclès, pour rétablir la correspondance avec le temps de révolution de la lune, on ajoutait un mois intercalaire de 30 jours dit Poséidéôn deu"tième -, se cOlllptait de deux manières: soit par le nom d'un magistrat ou d'un prêtre éponyme, soit par le numéro des olympiades (quadriennum à partir de 776). Dans ce dernier cas, la conversion d'une date se fait d'abord en multipliant par 4 le nombre d'olympiades, ensuite en ajoutant le nombre d'années écoulées depuis la dernière olympiade, enfin en retranchant le total ainsi obtenu de 776 ou 775 suivant le printemps ou l'hiver. 2. Mois de mai comptant 30 jours. À Athènes, r année débutait le n10is d' Ilécatomboïôn de 30 jours (= juillet). Les rnois étaient seulelnent de 29 ou de 30 jours, comme dans tout calendrier lunaire. 3. Soit 776 - {107 x 4 + 1 { = 347.

DJIBRIL SAMB

surnommé TIÂa'"rcov, Diogène 1.,aërce4, en raison soit de son débit dit oratoire, soit de son front large5, soit de sa taille6. Il convient de rester circonspect devant ces traditions mal établies. Platon naquit à Athènes ou à Égine, où son père a pu être envoyé comme colon, avant d'en être chassé par les Spartiates. Son père, Ariston, fils d'Aristoclès, passait

pour un descendant du roi Codros7, ce qui le rattacherait à Poséidon mais c'est là le dOlnaine de la légende, élaborée à des fins eulogiques. Périctionè, sa mère, descendrait de Dropidès, un proches du législateur Solon, par Critias II (ca 600), l.,éaidès (ca 560), (~ritias III (ca 520) et Glaucon (489)9. Malgré certaines incertitudes, et notamment celle relative à l'existence d'un Critias III entre Critias II et Critias IV, la famille maternelle de Platon paraît relativement mieux connue que la lignée paternelle. Platon avait une sœur, Potoné1o, et deux frères aIllés, Adimantell et Glaucon12, tous germains. À la mort de son mari Ariston13,
4. III, 4.
5. 6. donné 7. ITNXTOc; désigne la largeur. Selon une autre version, rapportée par le lutteur argyen ."riston. Delnier roi légendaire d'Athènes. par Diogène Laërce, ce sobriquet lui aurait été

8. Oixs:roç = parent, proche ou allié de Solon. Il n'était sûrement pas le frère de celui-ci comme le prétend D.L., car le Timée (20 e), qui lnentionne le lien de parenté, ne parle pas du tout de « frère».

9. Luc Brisson, Platon, Timée

-

Critias, traduction inédite, introduction et notes,

Paris, 1992, p. 328. 10. Elle n'est mentionnée dans aucun dialogue. Elle est la mère de Speusippe qui fut le successeur de Platon à la tête de l'Académie. 11. Il est mentionné plusieurs fois dans les dialogues: Apol., 34 aI; Rép., I, 327 cI, 328 al, Rép., II, 362 d 2, 367 e 7, 368 d 8, 369b 4, 370 a 5, 370 c 7, 371 e 9, 376 d 6, 378 b1, e7, 381c4, Rép., III, 388d2, 392c9, 394e1, 395b3, 397d6, Rép., IV, 419a1, 422 b6, 423d8, 424c7~ 425b 10, Rép., V, 449b2, 449c6, Rép., VI, 487b 1, 489a3, 491 e 1, 496 a Il, 500 b 8, Rép., VIII, 544 b 2, 548 d 8, 549 b 5, e 2, 552 c 6, Rép., IX 574 b 12 ; Prot., 315e4 et dans le Parm., 126a2. 12. Rép., I, 327 al, 327 b 8, c 2, c 13, 328 b 2, 337 d 9, 338 a 3, 367 e 6, 368 a 2, 338 a 4, 347a7, 347e5, IL 357a2, 361 d4, 362dl, 362e4, 363a4, el, 367b6, 367e6, 368 a2, 368c4, 372c2, 372d6, 373e2, 375b9, 376d4, III, 398c7, 401 d5, 410b10, 412 a9, 414a5, 416b9, 417b9, IV, 427d8, 432b7, d2, 435c9, 441 d5, 443c4, V,473d 6, 474d3, 450a3, b6, 451 b2, 475d l, VI, 484a l, 506d2, 509c 1, VII, 517a8, 520a 6, 521d3, 540c5, VIII, 543a1, 545d5, 548d8, IX, 576bl0, 579d5, 586b5, 590a3, 591 as, X, 59ge 5, 600c2, 606e l, 608b4, 60ge 1,611 dl, 611 d7, 612b 7,615 a 5, 618 b 7, 621 b 8 ; Phdo., 108 d 4,6 ; Symp., 172 c 3 ; Pann., 126 a 2; Ion, 530 d 1.

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LA VIE ET L'ŒUVRE

DE PLATON

Périctionè14 fut épousée en secondes noces par son oncle Pyrilampe15. De ce lnariage, qui eut lieu peu après la naissance de Platon, naquit

Antiphon16, frère utérin de Platon. Channide 17 est le frère de Périctionè, tandis que Critias18est son cousin - ce dernier fut un
membre influent du gouvernement des Trente, qui s'installa à Athènes après le terrible désastre de la guerre du Péloponnèse, en 404. La guerre du Péloponnèse À la naissance de Platon, la guerre du Péloponnèse était engagée depuis deux à trois ans. Elle opposa, de 431 à. 404, l'empire maritime d'Athènes et la Ligue péloponnésienne en lutte pour l'hégémonie. Son ampleur fut telle qu'elle s'étendit aux États macédonien, thrace et perse. Dès lors que l'État athénien et Sparte tentaient chacun d'établir son hégémonie et. sur la mer et sur la Grèce continentale, en soutenant l'un et l'autre des Ét.ats aux régimes opposés, le conflit était inévitable. Mais l'un des motifs fondamentaux de cette longue guerre fut la volonté athénienne d'asseoir son influence cOlnmerciale sur une partie substantielle de la péninsule balkanique, et. not1lmment sur les cités de la Côte Ouest, sises sur la route d'Italie et. de Sicile. f\ cette entreprise athénienne s'opposèrent avec la plus grande dét.ermination Corinthe et Mégare, deux cités membres de la Ligue péloponnésienne. En envoyant sa flot.te (435) soutenir Corcyre en lutt.e contre les Corint.hiens pour le contrôle d'une riche ville de l'Adriatique, Épidame, Athènes donna le premier prét.ext.e à l'accentuation des hostilités. Les événements furent précipit.és par la tentative d'entraîner

13. Il n'est mentionné. que dans la Rép., quatre fois en Rép., l, 327 a 1, II, 368 a 4, IV, 427 d 1, IX, 580b9. 14. Son norn ne figure pas dans les dialogues. 15. Charm., 158a2 (qui le décrit comme l'oncle de Charmide) ; Corg., 481 d5, 513 b6 ; Pann. 126b4. 16. Pann., 126b7, 9, 127al-2, 127a7, 136e5. 17. Outre le dialogue, dont il est le personnage éponyme (Chann., 154 b 1, b 7, 155 b1, 156b3, d3, 157c6, dl, 158b4, c5, d7, 159b7, 160b3, d5, 161c3, 162b2, 162c 2,5,6, 175d6, 176a6, c6, 176b5), il est mentionné dans le Prot., 315a 1 et le Symp., 222 b 1. 18. Il est l'un des personnages de Channide. Il est mentionné aussi dans le Protagoras (316 a 5, 336 d 6, 337 a 2).

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DJIBRIL SAMB

la ville de Potidée, traditionnellement. fidèle à. Corint.he, dans la confédération maritime, puis par la révolte des Potidéates, encouragés par leurs alliés. Cette révolte fit tache d'huile en Chalcidique, obligeant Athènes à déployer, sur terre et sur mer, d'importantes forces. l-,orsque l'Ecclesia athénienne décida, en 432, d'interdire toute activité conunerciale aux Mégariens, alors en alliance avec Corinthe, dans l'espace portuaire de la Confédération, portant ainsi un tort irrérnédiable aux intérêts mégariques, la guerre ne pouvait plus être longt.emps différée. Elle éclata en 431 et devait se poursuivre, avec de multiples péripéties, jusqu'à la capitulation d'Athènes, en 404. Les conditions de la paix furent part.iculièrement. humiliantes19 pour l'État athénien qui devait non seulement détruire les Longs Murs et les fortifications du Pirée, livrer l'essentiel de sa f1otte, rappeler les exilés, mais encore se plier en tout à la volonté des Lacédémoniens. La tentation d'une carrière politique Platon avait alors vingt-trois ans et vécut tous ces événernents douloureux pour la conscience grecque éclairée, durant son enfance, son adolescence et. une partie de sa jeunesse. Il s'en explique dans un long passage autobiographique de la L,ettre VII, dont l'authenticité paraît largement acceptée aujourd'hui. Comme tout jeune Grec bien né, Platon nourrit. dans sa jeunesse l'ambition de se lancer dans une carrière politique. Au lendernain du renversement du régime démocratique, frappé d'impuissance et d'anomie, s'installa, pour huit mois, le gouvernement oligarchique des Trente20, parmi lesquels on comptait Critias, cousin de sa mère - tandis que son oncle (~harmide flIt l'un des dix commissaires chargés de l'administration du Pirée. Au regard de sa jeunesse et de son inexpérience politique, Platon pensa tout d'abord que ce nouveau gouvernement, malgré ses tares, allait s'engager dans la voie de la justice. Ce fut tout le contraire, car les Trente conduisirent une dictature brutale faite de répressions sanguinaires et aveugles21, qui fit vit.e regretter l'ancien régime dérnocratique. Ils s'attaquèrent à Socrate qu'ils tentèrent, vainement,
19. Voir Xénophon, Helléniques, II, II,20. 20. Sur la liste des Trente, cf. Xénophon, ibid., II, III, 2. 21. Xénophon, Helléniques, II, III, 12.

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LA VIE ET L'ŒUVRE

DE PLATON

d'associer à. l'une de leurs entreprises criminelles. Socrate rapporte lui-même cet épisode dans l'Apologie, 32 c 4-6 :
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LaÂalJ,tvoc;-A£ovTa 1"0v LaÂajll V10V,ï va âno8avo122 [« Lorsque l'oligarchie s'installa, les Trente m'envoyèrent chercher, moi le cinquième, pour la Tholos, et [nous] donnèrent l'ordre d'aller quérir, à Salamine, Léon de Salamine, afin qu'on le mît à mort. »]

Socrate refusa d'exécuter cet ordre inique. Cet incident et d'autres pratiques odieuses détournèrent Platon de la dictature des 'Trente, qui ne tarda pas à être renversée. Le rétablissement de la démocratie raviva, «mollement» (Lettre VII, 325 a), le désir de Platon de se « mêler des affaires publiques et de l'administration de la cité ». Mais, quoique le régime démocratique usât « d'une grande modération », les excès peuvent difficilement être évités par temps de révolution et de troubles. C'est ainsi que, dit Platon, «par une fatalité nouvelle, des gens puissants23 traduisent devant les tribunaux ce mêlne Socrate» (Lettre VII, 325 b), accusé, selon le texte de l'Apologie (24 b 9-cl), « de corrompre les jeunes gens» (TOÙÇ véouç 8tacpG81.QovTa),«de TE ne pas croire aux dieux auxquels croit la cité », «et de leur substituer des divinités nouvelles ». Socrate fut condaID11é à boire la ciguë au terme d'un procès dont Platon et Xénophon24 nous ont laissé une relation plus ou moins fidèle.

22. ThéraInène, l'un des Trente, en désaccord avec Critias, évoque cet épisode en présentant Léon de Salamine comme un homme de mérite et de bonne réputation: Helléniques, II, III, 39. 23. En réalité., parmi les trois accusateurs de Socrate, Anyton, Mélétos et Lycon, seul le premier fut très influent à la fin du ve. et au début du IVcs. Théramène, dont il fut tout d'abord l'allié, le rnentionne parmi les hommes politiques de premier plan: I-Ielléniques, II, III, 42, 44 ; cf. Isocrate, Contre Callinlaque, 23. Il fut stratège en 409 et passait pour avoir corrompu ses juges lors du procès qui lui fut intenté pour avoir perdu Pylos (Aristote, Constitution d'Athènes, XXVII, 5 et Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XIII, 64, 8). Il acquit quelque renom pour avoir participé au renverseInent des Trente et au rétablissement de la démocratie, en 404, après iEgos-Potanl0s. Quant aux deux autres, en dehors de mentions marginales (comn1eMélétos dans les Laboureurs d'Aristophane), ils sont passableInent inconnus. 24. Outre l'Apologie de Platon, voir le texte de l'accusation chez D.L. (II, 22) et Xénophon, Apologie, 10, Mémorables, I, 1.

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DJIBRIL SAMB

Les voyages

de Platon

C'est sans doute après la mort de Socrate25 qu'il entreprit ses premiers voyages qui le conduisirent, d'après Diogène IJaërce (II, 6) citant Hermodore, successivement à Mégare, à Cyrène, en Italie et en Égypte. IJe séjour à Cyrène n'est pas mentionné par Cicéron26,mais cette cité, comme le rappelle W.K.C. Guthrie27, comportait une forte colonie grecque au IVe s. Il n'est pas exclu que Platon y ait séjourné. Le voyage en Égypte, toujours discuté28, est encore insuffisarmnent établi. En tout cas, il n'en est pas question dans l'Index Herculanensis29. Si l'on observe bien, sur une carte, le parcours de ces premiers voyages selon l'ordre proposé par Diogène l.Jaërce, on ne peut manquer d'être étonné que, parvenu jusqu'en Cyrène, non loin du pays des Pharaons, Platon retournât d'abord vers l'Italie, aux antipodes, avant de se rendre en Égypte. En revanche, les séjours d'abord à Mégare30, puis en Italie du Sud31, sont plus logiques, tandis que la Lettre VII (326 b) évoque plutôt «pour la prernière fois» les voyages en Italie et en Sicile, que l'on peut placer en 388 ou 387. Mais, puisque Platon avait déjà quarante ans à cette époque (Lettre
25. Première année de la 95e olympiade (D.L., II, 44), soit 399. 26. Rép., 1,10,16 et Defin., V, 29,87. 27. A History of Greek Philosophy. Plato: The Man and his Dialogues (Earlier Period), Cambridge, 19875, IV, p.1S. 28. L. Brisson, «L'Égypte de Platon », Les Études philosophiques, 2-3 (1987), pp. 153-168 ; D. Samb, «Loci Aegyptii in Platonis operibus », Filosofia Oggi, XI-3 (1988), pp. 437-463. 29. S. Melder (ed.), AcademicorUl1'l Philosoph()rum Index Herculanensis, Berlin, 1902 (réimpr. 1958), XXXVI- 135 p. 30. Il faut bien admettre, comn1e le souligne W.K.C. Guthrie, op. cil., p. 14, n. 2, que les deux versions que donne D.L. seJublent passablement incohérentes: 1) après la mort de Socrate, il s'attache à Cratyle, disciple d'Héraclite, et d'Hermogène, disciple de Parménide; 2) citant Hermodore, il déclare qu'à l'âge de vingt-huit ans, il se rendit à t\1égare en compagnie de quelques socratiques, auprès d'Euclide. On reste perplexe. 31. Où vivaient les pythagoriciens Philolaos et Eurylos. Le nom de Philolaos ne revient que deux fois dans le Phédon, 61 d 7 et 61 e 7. Dans le premier passage, Socrate s'étonne que Cébès ne fût pas instruit auprès de Philolaos sur les sujets concernant la philosophie et la mort; dans le second, Cébès avoue seulement avoir entendu Philolaos en parler sans que, en apparence, il se fût agi d'un enseignement approfondi qu'il aurait reçu. Sur le second, les dialogues sont silencieux.

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LA VIE ET L'ŒUVRE

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VII, 324 d-e), on peut difficilement admettre que ce fût là son premier voyage. Faut-il alors récuser en doute Diogène Laërce en ce qui concerne le premier voyage en Italie, placé immédiatelnent après la mort de Socrate, c'est-à-dire entre une période qui irait de juillet 399 à la fin de 396, puisque Platon participa à la campagne de Corinthe en 395 ? Dans ce cas, le prelnier voyage de Platon n'aurait concerné assez probablement que Mégare, et peut-être Cyrène32,moins sûrement l'Égypte33, le trajet Mégare-Cyrène-Égypte étant toutefois géographiquement cohérent. En tout cas, seuls trois voyages à Syracuse peuvent attester des témoignages concordants: ceux de 388387, 367-366 et 361-360. Son premier voyage en Sicile se termina lnal. Il s'y rendit soit pour observer l'île et les volcans34, soit à l'appel de Denys35, le tyran de l'île. Celui-ci était pourtant peu disposé aux discours philosophiques qu'il tenait pour propos de vieillards. D'après la version rapportée par
32. Patrie du géomètre Théodore, cité 54 fois dans le Théét., (143 b 8, 143 dI, 144 d 9, 145a3, 145 b 7, 145c2, c7, 146a6, 146b8, 146c7, 147d3, 148b4, b8, 148c9, 155d1, 161a7, b8, d2, 162bl, 8, 162e 6-8, 163a5, 164e5, 165a4, 168c3, 169 b5, 170c6, 172b8, 173b4, 174a4, 174b6, 175d7. 176a5, 179cl, 179d9, 180b4, d8, 181 b4, 183a9, b7, c8, dl0, 185e4, I87dI0, I92d3, I93al, I93a3, -bI0, 208aI, 209b7, 210d3), 2 fois dans Le Sophiste (216a5, 217b 1) et 3 fois dans Le Politique (257 a 2, 257 a 6, 257 c 2). Le socratique Aristippe aussi était de Cyrène: il n'est mentionné qu'une fois dans le Phédon (59 c 3) parmi les étrangers présents lors des derniers instants de Socrate. Ce sont donc deux personnages que Platon connaissait suffisamment pour séjourner à Cyrène, centre philosophique et intellectuel alors très actif. 33. Le fait que l'Index Herculanensis ne mentionne pas le voyage de Platon en Égypte (simple argument a silentio) ne présente aucun caractère dirimant dè.s lors que des sources anciennes, généralement assez crédibles, rapportent l'information (outre D.L. et Cicéron, Strabon, Géogr., XVII, 29). Sur les raisons de ne pas suivre aveuglément l'Inde llerculan., voir W.K.C. Guthrie. op. cit., p. 16, n. 1. Comme le dit L. Robin (Platon, Paris, 1935, p. 5), «un tel voyage pour un Athénien n'avait rien d'une aventure». Il ne peut cependant être posé comme une certitude. 34. Il s'agirait de l'Etna. 35. Si le premier voyage s'est déroulé ca 388-387, alors il s'agirait bien de Denys

l'Ancien,

1110rt seulement

en 367. D.L. dit qu'il fut irrité «par Denys, fils

d'Helmocrate ». Il s'agit donc de Denys l'Ancien (= Denys I). Selon la Lettre VII (324 d-e), Platon avait 40 ans lorsqu'il se rendit pour la première fois à Syracuse, soit en 388-387. Denys l'Ancien était toujours au pouvoir et si son fils, Denys le Jeune, est né en 397, il n'avait alors que onze ou dix ans. En comparant les versions de D.L. et de la Lettre VII, on constate que le dossier est passablement confus.

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Diogène l.laërce, menacé de mort par le tyran, il fut sauvé de justesse par l'intervention de Dion et d'Aristomène. Denys le fit rernettre à l'ambassadeur spartiate Pollis «pour le faire vendre COlnme esclave »36. Racheté et libéré par Annicéris de Cyrène, il retourna à Athènes. Quoi qu'il en soit, ce voyage lui fit une impression négative en raison «de la mode italiote et syracusaine », abandonnée à la recherche effrénée des plaisirs et de toutes sort.es de luxure. Des États ainsi organisés, conclut-il de ce premier voyage, «ne cessent jamais de passer par toutes les formes de gouvernement, tyrannie, oligarchie, démocratie, et ceux qui y détiennent le pouvoir ne souffrent même d'entendre le nom d'un gouvernement fondé sur la justice et l'égalité» (Lettre VII, 326 d). Rentré à Athènes, Platon créa l'Académie37, probablement en 387. Il avait alors quarante ans et avait beaucoup mûri, son premier séjour aux côtés de Denys lui ayant ouvert les yeux sur la cOlnplexité de la tâche de toute réforme morale et politique de la cité. En tout cas, une vingtaine d'années plus tard, il retourna à Syracuse, répondant cette fois à une invitation de Denys le Jemle38, qui venait de succcéder à son père, mort en 367. Ce deuxième voyage daterait de la même année. Né vers 39739, Denys le Jeune n'avait alors que trente ans et Dion, luimême brillant disciple de Platon, espérait que Denys pourrait être converti à la vie vertueuse. Platon, que lajeunesse et l'inconstance de Denys ne rassuraient guère, se décida à tenter l'aventure pour ne pas rater une si rare occasion, qui ne se répéterait peut-être jamais. Et la tentation de mettre en œuvre une brillante théorie, exprimée dans .La République40, était bien trop forte, sans parler de la crainte de décevoir les espoirs de Dion (Lettre VII, 328 c-d), d'ailleurs exposé à de
36. La plupart des critiques restent sceptiques sur cette anecdote. 37. C'est ce que suggère D.L. (III, 7). Si on l'en croit, l'Académie fut achetée par Annicéris avec 1'argent envoyé par Dion pour le rembourser de la somme ayant servi au rachat de Platon. Si l' histoire paraît peu plausible, en revanche, on peut en retenir l'idée de l'achat du terrain au retour du premier voyage de Platon à Syracuse. En ce qui concerne l'Acadénlie, se référer à la substantielle notice du Dictionnaire des Philosophes antiques, Paris~ 1989~ I, pp. 693-789. 38. Voir la notice de Luc Brisson dans Dictionnaire des Philosophes antiques, Paris, 1994, II, pp. 726-727. 39. Luc Brisson, op. cit., p. 726. 40. Rép., V, 473 d-e.

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nombreux dangers. En somlne, Platon partit pour sauver l'honneur de la philosophie. Il trouva une cour gagnée par les dissensions et son ami en butte aux calomnies des courtisans. Bientôt, Dion, accusé de conspiration, fut exilé, tandis que Platon était resté en cour, à son corps défendant, Denys usant de toutes sortes de stratagèmes pour différer son retour. Il y demeura un temps presque en «résidence surveillée », selon le mot de I~uc Brisson. Diogène IJaërce rapporte que Platon ne fut finalernent sauvé que grâce à une intervention d'Archytas de Tarente41 (mais en réalité, Denys, devant partir en expédition militaire en Italie, dut libérer Platon en lui faisant prolnettre de revenir). Le troisième voyage de Platon, qui eut lieu en 361, avait pour but de réconcilier Denys et Dion. Âgé de soixante-six ans, et quoique fort de son expérience syracusaine, Platon ne réussit pas sa mission. Le mode de vie qu'il proposait à Denys, l'invite constante à la vertu, ne trouvèrent pas d'écho suffisant chez ce prince, écarté des affaires publiques dans sa jeunesse, et qui «n'avait reçu ni l'éducation, ni les leçons convenables à son rang» (Lettre VII, 332 d). Sur le chemin du retour, il s'arrêta à ()lympie, où se tenait alors la lose olympiade42 et y rencontra Dion. Quel qu'ait pu être l'objet de leurs entretiens, Dion décida en 357, avec une faible flotte, de débarquer à Syracuse, où il s'empara du pouvoir. Mais son rnanque de modération et de clairvoyance le perdit. Il fut assassiné par un de ses proches, Callippe43, en juin 354. Telle fut la fin tragique de celui dont Platon rêvait de faire le philosophe-roi, à défaut d'avoir pu transformer Denys le Jeune en roi-philosophe. Ce fut certainenlent une épreuve contribuant à assombrir les dernières années du Maître, qui continua cependant sa double carrière de pédagogue et d'écrivain, conclue par la rédaction (inachevée) des [1Jis, destinées à rectifier ce que La République pouvait présenter de trop idéal. À sa mort,
41. Voir le texte de la lettre présumée d'Archytas dans D.L. (III, 22). Son nom apparaît dans les Lettres VII, IX, XII et XIII. La Lettre VII (338 c-d) note le rôle d'intermédiation joué par Platon entre Archytas et Denys, et lorsqu'il eut des difficultés, il n' hésita pas à s'adresser à Archytas (3S0 a). 42. La lose olympiade eut lieu en 360. 43. Les informations et la bibliographie fondalucntales sur ce personnage sont rassemblées par L. Brisson et R. Goulet dans Dictionnaire des Philosophes antiques, II, pp. 177-179.

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survenue la Ire année de la loge olympiade (347), Platon laissait un fils, Adimante, honlonyme de son frère, deux terres et quelques biens. Son neveu Speusippe44, le fils de Potoné, lui succéda à la tête de l'Académie.

Influences subies par Platon I--Jesnf1uences et les sources qui ont contribué à la formation de la i pensée de Platon sont multiples et diverses, mais nous n'en évoquerons ici que quelques-unes, les plus Ünportantes ou les plus visibles.
Influences d'Héraclite

Dans la Métaphysique (I, 6, 987 a 32 sq.), Aristote déclare que: «Dès sa jeunesse, Platon, étant devenu d'abord ami de Cratyle45 et familier avec les opinions d'Héraclite, selon lesquelles toutes les choses sensibles sont dans le flux perpétuel et ne peuvent être l'objet de science, demeura. par la suite fidèle à cette doctrine». Cratyle était certainement de beaucoup le cadet de Socrate. Selon Serge Mouraviey46, qui a étudié cette question de façon approfondie, il a dû naître vers 450 (alors que Socrate est né en 469) et serait mort entre 380-370. Ce qui peut être à la rigueur contestable47 dans le télTIoignage d'Aristote, c'est non pas l'existence de cette influence elle-même, mais son antériorité sur celle de Socrate. Actant principal du dialogue éponyme, Cratyle, qui soutenait la théorie de la rectitude naturelle des noms, aurait surtout relayé la doctrine, elle aussi présumée héraclitéenne, du flux perpétuel, apparemment bien connue de Platon. L'intérêt du
44. D.L. IV, 1. 45. Sur ce personnage. voir 1. Stenzel, « Kratylos »~ in Paulys Real Encyclopiidie der classischen Altertumswissenschaft (= RE), XI (2), 1922, col. 1660-1662 ; G. S. Kirk, « The problem of Cratylus », Alnerican Journal of Philology, 72, 1951 et D. J. Allan, «The problelll of Cratylus », American Journal of Philology, 75 (1954), pp.271-287. 46.De dix-neuf ans le cadet de Socrate, s'il est né vers 450 (S. Mouraviev, Dictionnaire des Philosophes antiques, II, p. 505). 47. Toutefois, le témoignage d' .Aristote sur l'antériorité de cette influence ne saurait être contestée sans de sélieuses objections, que personne n'a encore présentées.

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personnage et des doctrines qu'il relayait fut suffisant pour que Platon écrivît le Craty le. Quant à Héraclite, ses opinions furent trè.s tôt familières à Platon qui les évoque déjà dans l'I-lippias Majeur (289 a 2-4) par la voix de Socrate se faisant le porte-parole du questionneur anonyme: «tu méconnais, l'ami, la justesse de ce mot d'Héraclite, que le plus beau des singes est laid en cOlnparaison de l'espèce humaine ». IJe (/"raty'le (402 a 4-5) n 'hésite pas à ranger les propos d'Héraclite parrni les naj"aL [...] crocpd ÀÉyrov1'a, à l'instar de ceux d'Homère. Dans le Théétète, 152 d-e, Socrate expose en des termes suggestifs la doctrine du flux et du mouvement, partagée par Protagoras, Empédocle et Héraclite. En 160 d, la définition de la science COmIne sensation est rattachée à cette doctrine selon laquelle «tout se meut comme un fleuve », dont les illustres tenants seraient Homère et Héraclite. Le Sophiste (242 d-e), dans sa revue des théories antiques de l'être, note l'évolutioIl, parmi les héraclitéens récents, de la rigueur de la doctrine originelle qui voit l'accord au cœur du désaccord. À J'occasion du développernent du Banquet sur le désir d'immortalité, Socrate montre, dans une inspiration quasi héraclitéenne, comment la nature lTIortelle elle-rnême cherche à se perpétuer, selon son écoIlomie propre, et à
s'imlnortaliser (1, eVll1"~ cpucru; ~l11'st, xa1'à TO 8uvaTov,
cieL

Te

él:vat

xat à8âva1'oç, Le Banquet, 207 d 1). Influence des Pythagoriciens Une autre influence, sans doute très forte Inais difficile à mesurer, est celle de Pythagore et des pythagoriciens. Aristote (Métaph., I, 6, 987 a 29 sq.), tout en reconnaissant le caractère propre de la doctrine platonicienne, note cependant qu'elle est ~< en accord le plus souvent. avec celle des pythagoriciens ». Peut-être porté par son élan, il en arrive à ne voir dans la théorie platonicienne de la participation des idées qu'une réplique verbale de la théorie pythagoricienne de l'in1itation des nombres. Il est difficile d'identifier précisément par quels canaux Platon a été en contact avec les doctrines pythagoriciennes. Ses relations avec le mathématicien Archytas de Tarente sont attestées. D'ailleurs celui-ci intervient pour obtenir auprès de Denys le Jeune la libération de Platon lors de son deuxièlne (ap. D.L,.) ou troisième voyage à Syracuse. Le pythagorisrne d'i\rchytas, que ne

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mentionnent ni Platon ni Aristote, a toutefois plus souvent été postulé qu'il n'a été réellement établi sur des bases parfaitement incontestllbles. Il reste que, COlnme l'a montré Guthrie48, platonisme et pythagorisme demeurent inséparables. Plusieurs thèmes les relient: la place des lnat.hématiques, la métempsychose49, la structure de l' ân1e du monde (Timée), etc. Naturellement, bien d'autres sources philosophiques et intellectuelles contribuent à donner aux dialogues platoniciens cette densité et cette richesse incomparables. l/on doit mentionner l'Éléate Pannénide, qui a dOImé son nom à l'un des textes majeurs de la philosophie occidentale. Mais Platon connaît aussi certainement de première main et, à l'occasion, discute les doctrines des grands présocratiques5o. Nombre de sophistes, célèbres ou moins connus, sont présents dans les dialogues, nlais leurs doctrines sont souvent présentées dans un contexte polémique. L,a pensée de Platon n'en est pas Inoins intimemen t influencée par le courant sophistique. Influence de Socrate Les doctrines développées par ses prédécesseurs sont, pour Platon, autant de «sources d'inspirations »51, qu'il transforme et transpose sui vant les nécessités de la construction de sa propre pensée philosophique. Si le lecteur averti peut reconnaître chaque partie empruntée et mesurer la dette, il voit bien que l'ensemble est un édifice bien original, dans lequel transparaissent le génie propre, l'inventivité et l'intelligence de l'architecte. C'est ainsi qu'il réconcilie l'opposition entre, d'une part, le mobilisme du sensible qui ne va pas sans un certain pessimisme, que l'on peut rattacher à Héraclite, quelle que soit la voie supposée de transmission -, et, d'autre part, la puissante majesté de l'immutabilité de l'Être, prônée par les parménidiens. Mais cette réconciliation s'effectue par et dans

48. ~4 History of Greek Period), op.cit., pp. 35-38.

Philosophy.

Plato:

The Man

and his Dialogues

(Earlier

49. Il serait plus juste de parler de métensomatose. 50. Voir principalement, Le Sophiste, 241 d-251 a. 51. V. Goldschmidt, Essai sur le « Cratyle ». Contribution à l'histoire de la pensée de Platon, « Bibliothèque de l'École des Hautes Études », 279 (1940)~ p. 3.

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une vaste transposition, un dépassement créateur et intelligent, s'appuyant sur la ligne directrice de l'effort socratique de stabilisation du logos, à. la fois en disqualifiant la vanité de l'opinion elTante et en recherchant de solides bases définitionnelles aux concepts, même les plus ordinaires. Socrate marqua durableInent la formation et l'orientation intellectuelle de Platon. Au moment de sa rencontre (407) avec le maître, alors âgé de soixante-deux ans, Platon n'avait que vingt ans52. Mais il est probable que l'influence ait commencé plus tôt, car AdiInante et Glaucon, ses deux frères aînés53, étaient déjà dans le cercle socratique. Adinmnte est présent au procès (Apologie, 33e). Socrate, qui aimait à pratiquer les palestres, connaissait les vÉOt et savait les reconnaître, comme il le fait de Charmide dans le dialogue éponyme. Il est donc probable qu'il ait reconnu, très tôt, Platon, dont le physique ne passait pas inaperçu, au point que, selon une tradition que rapporte Diogène Laërce, son maître de gymnastique lui aurait donné le sobriquet Platon. De toute façon, Inême seulement huit années (407-399) de fréquentation assidue de Socrate suffiraient à expliquer une influence déterminante. À la différence des physiciens comme Thalès, Anaxagore, ~\naxiInandre ou Anaximène, Socrate, délaissant les spéculations sur la physique - qui le tentèrent dans sa jeunesse54 -, oriente sa pensée vers l'identification des vraies valeurs morales. En somme, selon l'Apologie (20 d 7), il recherchait verbatim l'tacoç àv8Qcorct YJ V crocpia. Il ne s'agit pas seulement de dire de belles choses, mais aussi d'avoir la science de ce qu'on dit. Le constat est le même pour les principales catégories d'intellectuels et d'hommes publics (prophètes,

52. Mais s'il avait c.onnu auparavant Cratyle et s'il avait été son disciple, comme le dit .r\ristote, il était loin d'être vierge de toute influence philosophique. 53. L'Apologie (34 a 1) cite Adimante, classé panni les hommes mûrs (34 b 2-3), tandis que le livre II de La République (368 a) suggère que les deux frères de Platon auraient pris part. à la bataille de Mégare. Ce second aspect ne saurait être reçu C0111me un témoignage sans soulever aussitôt de graves objections historiques, car s'il s'agit de la bataille qui eut lieu en 424, il paraît Ünpossible que les frères de Platon y eussent participé sans avoir eu au rnoins 21 et 19 ans (car les jeunes .Athéniens tenaient garnison à 19 ans après une année de formation militaire). lIne telle différence d'âge entre Platon et ses frères est difficile à admettre. 54. Le Phédon (96 b 8) mentionne l'intérêt du jeune SocTate pour la (pl>(jl~mç lO'roQlav.

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devins, poètes et hommes politiques) : ils disent «beaucoup de belles choses» (noÀÀà xat xaÀa, 22c3) «mais ils n'ont pas la science de ce qu'ils disent» ({cracn.v8È oû8Èv mv À£yot)crt, 22 c3). Cette recherche conduit Socrate à s'intéresser à la définition des vertus cardinales (le Beau, le Pieux, le Courage, l'Amitié, etc.), dont on trouve un écho, profondéInent Inodifié parce que sans doute articulé à d'autres influences, dans les premiers dialogues de Platon.

Les dialogues de Platon Parmi les quarante-deux (42) dialogues qui nous sont parvenus sous le nom de Platon, on compte vingt-six (26) dialogues dont l'authenticité ne fait actuellement l'objet d'aucune discussion sérieuse: Apologie de Socrate, Banquet, Charmide, Cratyle, Critias, Criton, Euthydème, Euthyphron, Gorgias, Hippias Mineur, Ion, ILlchès, Lois, IJysis, Ménexène, Ménon, Parménide, Phédon, Phèdre, Philèbe, Politique, Protagoras, République, Sophiste, 771éétète et Timée. Deux (02) dialogues, dont l'authenticité est admise par nombre de savants de preInier plan, restent en discussion: Alcibiade Premier55 et Hippias Majeur56. Six (06) dialogues sont très sérieusement. suspects: Épinomis, llipparque, Rivaux, Théagès, Clitophon et Minos, tandis que huit (08) sont certainement apocryphes: Du Juste, De la
55. L'authenticité de ce dialogue, dont personne ne conteste pourtant le caractère rigoureusernent platonicien, divise encore les savants. F. Schleiermacher, W. Jaeger et E. De Strycker la rejettent, tandis que P. FriedHinder, E. des Places, et P. Courcelle l'admettent. Pour une analyse détaillée du débat sur l'authenticité, voir D. Samb, « Plaidoyer pour l'authenticité de l'Alcibiade Premier », Annales de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, 16 (1986)~ pp. 5-27 ; et pour le commentaire systématique, voir D. Samb, Éthique et techniques dans IlAlcibiade Premier, Paris (EPHE, Ve Sect.), 1983, 340 p.~et la dernière édition de ce dialogue par Ch. Marboeuf et J. F. Pradeau (Paris, 1999). 56. Compte rendu des discussions sur l'authenticité de ce dialogue, contestée pour la première fois par E. Horneffer (De Hippias maiore qui fertur Platonis, Gottingen, 1895), suivi de U. von Wilamowitz-Moellendorf (Platon, Berlin, 1920, II), dans D. Samb, Les Premiers Dialogues de Platon. Structure dialectique et ligne doctrinale, Dakar, 1997, pp. 36-37, n. 87. Mais peut-on contester sérieusement l'autorité d'Aristote qui cite ou fait allusion à l' Hippias Majeur en plusieurs endroits (Top., I, 5, 101 b 5-6 ; V, 5,135 a 13 ; VI, 7, 146 a 21-23) ?

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Vertu, Défnodocos, Sisyphe, Éryxias, Âtiochos, Amatores et Alcibiade Second. À cet ensenlble de dialogues suspects ou apocryphes, il faut ajouter un recueil de cent quatre-vingt quatre (184) définitions, assez hétéroclites, dont certaines trahissent parfois une source aristotélicienne ou stoïcienne. loi'ensemble est incontestablement apocryphe. Il existe aussi un corpus de trente et une (31) épigrarmnes attribuées à Platon, que l'on trouve dans l'Anthologie de Méléagre. Elles sont rejetées par presque tous les platonisants contemporains, même si rien n'interdit de penser que quelques-unes d'entre elles pourraient fort bien être authentiques. Enfin, parmi les treize (13) lettres57attribuées à Platon, c'est la Lettre VII - et dans une moindre mesure la Lettre VIII -, qui suscite le moins de suspicions58.
Les premiers dialogues

On entendra ici par premiers dialogues, stricto sensu, un ensemble de textes écrits par Platon de ca 399 à ca 388-387, date présumée de la fondation de r Académie. Ces dialogues sont au nombre de dix (10) : Apologie, Prenzier Alcibiade, Charmide, Criton, Euthyphron,Hippias Majeur, llippias Mineur, Ion, Lachès, Lysis. À l'exception de l'Apologie59, ces dialogues forment une unité dans la mesure où ils présentent au moins trois traits communs: 1. ils cherchent à définir une vert.u par la Inéthode question° réponse, Socrate menant l'enquête; 2° la structure de la question de départ est toujours la même: qu'est-ce que?

57. R. S. Bluck, Plato's bpistles. A translation with critical essays and notes, Ne\v York et Indianapolis, 1962; J. Harward, The Platonic Epistles. lntroduction, translation and notes, Carnbridge, 1932 [repro 1976]. 58. W.K.C. Guthrie (A Elistory of Greek Philosophy. The later Plato and the Acade11'lY,V, p. 401) s'est amusé à dresser une liste des partisans et des adversaires de l'authenticité des Lettres. Les Lettres VII et VIn emportent largement les suffrages (Lettre VII : 36 pour et 14 contre; Lettre VIII : 22 pour et 3 contre). Évidemment cette statistique a pour seul intérêt d'indiquer le sentirnent général de la communauté platonisante sur les Lettres. 59. Cf. G. Vlastos, Socrate: lronie socratique et philosophie morale, Paris, 1994, pp. 341-344 et D. Samb, Les Premiers Dialogues de Platon. Structure dialectique et ligne doctrin.ale, Dakar. 1997, pp. 89-95.

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3° ils semblent échouer à formuler une réponse ferme et définitive. C'est pourquoi La République I, qui présente les mêmes caractéristiques, doit être classée parmi les premiers dialogues de Platon, sans qu'il y ait lieu de mettre en cause l'unité de démarche et de cornposition de l'enselnble du dialogue éponyme. Les Anciens décrivaient les premiers dialogues comme «aporétiques »60 (parce qu'ils ne débouchent sur aucune réponse obvie), ou « élenchtiques » (parce qu'ils semblent seulement réfutatifs).
Ordre chronologique des premiers dialogues

Peut-on établir un ordre chronologique interne dans le groupe des premiers dialogues? I.Je Protagoras, le Gorgias et le Ménon doivent être placés vers la limite inférieure (ca 388-387). Le Protagoras et le Gorgias critiquent assez sévèrement la brachylogie61 à laquelle Socrate soumet habituellement ses interlo cuteurs 62. Protagoras (Prot., 335 a5-8) conteste le principe même de se soumettre à la règle brachylogique, pourtant âprement soutenue par Socrate. Cette contestation entraîne une véritable crise dans le dialogue qui voit, en de longs passages, le renversement des rôles habituels, Protagoras menant l'enquête - sur des vers de Simonide63, il est vrai. Déjà, en 334 e, Protagoras lui-même avait introduit un critère de convenance, appelé à jouer un rôle central dans la philosophie de Platon, mais exprimé ici par un terme absolument non technique (hosa), répété trois fois en trois lignes (334 e 1-3). Quant à Gorgias, il présente à Socrate tIDe objection de taille contre la brachylogie: Etat v Jlév, cOI:cOxQaTeç, ËYlat TroyânoxQtcH:royâyayxmal 8tà JlaxQiOY TOÙC;j"oyouç notëtaeal [« Il existe, Socrate, certaines réponses qui nécessitent que l'on fasse de longs développements »] (Gorgias, 449 b 9-10). Plus loin, Socrate fera lui-même l'épreuve de la solidité de la position de Gorgias, car il

60. L'Apologie relate le procès de Socrate, mais celui-ci recourt à sa méthode habituelle de l'interrogation. 61. D. Samb, «Brachylogie et macrologie dans les dialogues de Platon », Revue philosophique de la France et de l'Étranger, 3 (1985), pp. 257-266.

62. Hip. Min., 365d5,
Prot., 336 a4-b1 ; Gorgias, 63. Prot., 339 a-340 e.

373a2-5;
465 e3-7.

Alcibiade, 106b 1-4,7-8

; Euthyphron,

14b 8-9;

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s'accusera d'inconséquence pour avoir parlé longuement, tout en reconnaissant que c'était nécessaire pour se faire entendre (464 b 3465 el). Ainsi, le Protagoras et le Gorgias, en commençant de tracer les limites de la brachylogie, posée sans doute par Socrate comme principe de discussion lié intrinsèquement à la dialectique, révèlent par là un indice majeur de leur caractère tardif parmi le groupe des premiers dialogues lata sensu. Or l'on sait combien sévèrement I~e Politique (285 d sq.) dressera la critique de la brachylogie comme de la macrologie indûment attachées (par Socrate ?) à la substance de la dialectique. Quant au Ménon, il introduit trois dimensions nouvelles: la doctrine de la connaissance par la réminiscence, l'usage explicite d'un raisonnernent par hypothèse inspiré directement de la Géornétrie, l'assimilation de l'opinion vraie et de la science sur le plan de l'efficience pratique. I~e Protagoras, le Gorgias et le Ménon sont donc des dialogues que l'on peut dire transitionnels en raison de la rupture très nette qu'ils marquent sur le double plan de la dialectique et de la doctrine par rapport au groupe des dix premiers dialogues stricto sensu. En dehors de leur position mitigée, voire critique, sur la brachylogie, les deux premiers restent assez traditionnels. [C'est pourquoi nous les avons placés vers 388-387 et, en tout cas, ils ne devraient guère être postérieurs à l'année 385.] Quant au Ménon, du fait des problèrnes nouveaux qu'il aborde, il pourrait être situé entre 385 et 380. j-\ujourd 'hui, il n'est guère possible d'aller plus loin. Notre étude portera principalement sur la famille des premiers dialogues ainsi identifiée, c'est-à-dire sur les dix dialogues auxquels s'ajoute le livre 1 de La République, mais quelques-uns seulement seron t retenus ici à titre d'illustration.

Le précepte unificateur

(PU) dans les premiers dialogues

Selon les interprètes traditionnels, les dialogues dit.s socratiques seraient exclusivement consacrés à la recherche de définitions et n'auraient pas de véritable portée philosophique. Il existait même une sorte de division intellectuelle du travail entre les spécialistes de la littérature grecque, éditeurs des premiers dialogues, et les historiens de la philosophie, éditeurs des dialogues dits de maturité et de vieillesse.

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Cette période est largement révolue depuis que les platonisants se sont intéressés de plus près à l'interprétation des premiers dialogues au début des années 1980 et ont entrepris de les éditer64. Aujourd'hui, il ne fait plus de doute que les premiers dialogues constituent d'abord un corpus philosophique qu'il convient d'étudier comme tel. l/idée, naguère courante, qu'ils traduiraient les vues socratiques, transcrites avec plus ou n10ins d'originalité mais avec une remarquable intelligence et un ilrunense talent littéraire, est aujourd'hui quasiment abandonnée. Sans doute une partie de ce qu'a pu ou dû être l'enseignement socratique n'y est-elle pas absente65, mais on admet que l'interprétation personnelle que Platon donne de cet enseignement, mêlée à sa propre expérience philosophique et à ses préoccupations propres, fait de ce corpus philosophique une entité originale, que l'on ne peut confondre avec les vues du Socrate historique. Au demeurant, l'on doit rappeler que, au dire d'Aristote66, avant de rencontrer Socrate, Platon avait déjà sa propre expérience philosophique née du double enseignelnent de Cratyle et, par conséquent, des Héraclitéens, et des Pythagoriciens. Il n'a donc pas rencontré Socrate, vierge de toute culture philosophique. Si importante qu'ait pu être l'influence de Socrate67, il convient, dans une saine méthode, de ne pas en faire la source exclusive, unique, des premiers dialogues, ni de réduire leur portée à la seule intention de traduire celle-ci. Que Platon ait voulu rendre hommage à Socrate en en faisant le principal personnage des premiers dialogues ne saurait, si peu que ce soit, être sérieusement contesté. Que Socrat.e y mène l'enquête, parfois à sa manière et avec

64. Signalons dans la collection «GF » de Flammarion: Apologie et Criton (Luc Brisson, 1997), Lachès et Euthyphron (Louis-André Dorion, 1997), Gorgias (Monique Canto, 1987), Ion (M. Canto, 1989), Ménon (Monique Canto-Sperber. 1991). En France, ces éditions constituent un immense progrès et préparent un renouvellement profond des Études platoniciennes, semblable à celui que nous connaissons dans le monde anglo-saxon. 65. Lire le très stimulant «Socrate contre Socrate chez Platon >.>, pp. 69-116 (dans G. Vlastos, Socrate. Ironie et philosophie 1norale, Paris, 1994). 66. Métaph., I, 6, 987 a 29 sq. 67. Sur cette question, le travaille plus complet (basé sur plus de 2000 références) delueure celui de V. de Maghalaes- Vilhena, Le Problème de Socrate. Le Socrate historique et le Socrate de Platon, Paris, 1952. On consultera également W. K. C. Guthrie, Socrates and Plato, Brisbane, 1958.

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ses propres préjugés sur la dialectique, c'est là un fait constant. Mais on ne peut en conclure que les dialogues ne seraient que le reflet de son enseignement68. L'examen attentif des dialogues révèle que c'est une erreur de considérer Socrate comme le porte-parole exclusif de Platon. Bien des fois, on peut estimer que Platon, sous le couvert d'un interlocuteur, présente plus ou moins des objections à Socrate et, à l'occasion, prend ses distances69. Au cœur même des premiers dialogues, on décèle une tension ouverte, certes, entre Socrate, l'interrogateur en titre, et l'interrogé, mais aussi une sorte de tension larvée entre Platon luimême et Socrate. Soit la question essentielle de la brachylogie. Socrate devait certainement penser que l'interlocuteur doit, dans tous les cas, répondre brièvement et que c'était là une condition capitale pour que l'entretien se déroule bien. À ses yeux, la dialectique, comme procédé de recherche et de discussion, se réduit, pour l'interlocuteur, à cette forte exigence brachylogique. En plusieurs endroits des dialogues, il dénonce l'inefficacité des longs discours (Hippias Mineur, 373 a 2-5), ou bien les récuse comme n'étant pas de sa manière (Alcibiade, 106 b 2 : où yàQ ÈOTl TOlOUTOVà 8flov), s'il T n'allègue pas son manque de mémoire pour rejeter la macrologie (Prot., 334 c8-d 1). Cependant, dès le Protagoras, assez timidement mais clairement, puis dans le Gorgias70, plus fermement, ses interlocuteurs n'acceptent plus d'être enfermés dans l'exigence brachylogique et développent des arguments sérieux tendant à montrer que la longueur ou la brièveté doivent être appropriées à la question, être convenables. Or cette notion de convenance, d'abord exprimée de façon non technique, sera appelée 1tQÉ1tOVdans le Pol., 286 d 5-e371, tandis que le Théétète (172 d), qui retrouve la démarche des premiers
68. Plus radicalement que G. Vlastos (Socrate. Ironie et philosophie morale, op. cit., pp. 70-72), il faut admettre que même le Socrate du premier groupe de dialogues, correspondant aux premiers dialogues stricto sensu, ne représente pas uniformément une philosophie. La tension est déjà au cœur même de ces dialogues et il faut l'y chercher. 69. D. Samb, «Brachylogie et macrologie dans les dialogues de Platon », Revue philosophique de la France et de l'Étranger, 3 (1985), p. 265. 70. 449 b 9-c 3. s'applique bien aux discours et permet 71. La J.LB't"Qll't"txi] l'excès (U1tBQO:Ô1Ç) u le défaut (S£hPBroC;): Pol., 283 c-d. o d'en apprécier justement

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dialogues, proclame fiè.rement que longueur et briè.veté importent peu dè.s lors que l'on atteint le vrai. Voilà. pourquoi nous allons aborder72 les premiers dialogues en les considérant non plus cornme socratiques, mais comme platoniciens, Socrate étant certes le personnage central, et même la figure respectée du maître, mais non le porte-parole exclusif de Platon - lequel entreprend la construction de sa propre pensée, dont il peut remanier les bases, mais à laquelle il restera fidè.le toute sa vie. Quelles que soient les démarches particulières mises en œuvre dans les premiers dialogues, elles s'articulent toujours autour de l'Appel du Précepte Unificateur73 (APU) et de l'Exigence du Précepte Unificateur (EPU), qui définissent deux étapes bien délimitées, mais dialectiquement liées, puisque la réussite de l'un conditionne celle de l'autre. C'est ce que les pages qui suivent s'efforceront de Inontrer. L'Appel du Précepte unificateur (APU) La recherche des définitions s'inscrit dans une enquête plus vaste cOlnportant un aspect pédagogique ou propédeutique et un aspect proprement philosophique. L' r\ppel du Précepte unificateur a une fonction pédagogique de premier plan, car son objet spécitïque est de porter l'interlocuteur à inscrire la réponse à la question qui lui est posée dans une structure d~finitionnelle ou forme définitionnelle. À cette étape, le problè.me de la vérité de la réponse est prématuré. Il s'agit simplement d'amener l'interlocuteur à comprendre et à mettre en œuvre une rationalité minimale et, par conséquent, à entendre, au double sens de ce mot, la question du Précepte unificateur: qu'est-ce que? La pratique des dialogues révè.le que la réponse à cette question n'est pas si simple qu'on le croirait spontanément. Dè.s lors, se profile Majeur, 286 d 1-2). Elle peut être entendue comme « qu'est-ce qui est beau. ? », interprétation que propose Hippias (287 d 5: 1"1 80''"rt xaÀ6v;), et n'appeler qu'une réponse de fait comme naQ8Évoç xaÀ~
72. Sur la n1éthode employée ici, voir D. San1b, Les Premiers Dialogues de Platon..., op. cil., «Introduction ». 73. Sur cette notion, cf. V. Goldchmidt, Les Dialogues de Platon. Structure et méthode dialectique, Paris, 1947.

une double arnbiguïté : soit la question: '"rt 80''"rt 1"0 xaÀ6v; (llippias

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xaÀ6v. Certes, une belle vierge est bel1e, mais est-ce bien la réponse attendue, même si l'on n'entend bien que ce que l'on attend vraiment. Au contraire, la question peut signifier « qu'est-ce que Lie Beau? » et appeler un précepte unificateur du Beau. Ainsi, sous un mêlne libellé, se profilent deux questions, mondaine (portant sur les objets beaux) et philosophique (portant sur l'essence du Beau). Dès lors, la tâche du philosophe se dessine clairement.: discriminer les deux questions et les hiérarchiser, après avoir dissipé toute ambiguïté, pour que la question philosophique seule soit entendue. Mais dans l'accomplissement de cette tâche, plusieurs obstacles se dressent devant l'audition de l'Appel du Précepte unificat.eur, car l'environnement. est fait. d'images, d'opinions et de pseudo- valeurs, qui se manifest.ent dès l'appel du Précept.e unificat.eur. Hippias Majeur74 I/apparition du thème central (~t È<J~t'TOxaÀov; 286 d 1-2) de ce dialogue ne résulte pas du hasard, mais procède d'une savante préparat.ion, tous les autres sujet.s sur lesquels Hippias aurait pu déployer sa polymathie étant, en somme, interdits d'enseignement à I~acédémone75. Même si la quest.ion paraît parfaitelnent. dérisoire (L~txQàv ~ÉV~Ol[...] xat oooEvàç açlov, roç ETtOÇ Elnstv, 286 e5-6) au sophiste, et. malgré l'important détour par lequel Socrate essaie de lui faire noter la différence entre Tt Ê;<J~txaÀ6v; et Tt 8<JTt TO xaÀôv; (287 d 5-6), il répond à côté. Car si l'énoncé naQ8ÉvoçxaÀ~ xaÀ6v (287 e 4) (<< qui est beau c'est une belle fille vierge ») correspond ce bien à. la question du premier type, il n'est sûrement pas correct pour le second type76. Il est vrai que le sophiste ne perçoit pas la différence entre les deux questions: xat ~t otacpÉQEt~oG~~ÊXEt Ol); (287 d 7), V s' étonne- t-il. La seconde réponse énoncée (~à xaÀo V oooÈv aÀÀo ~

74. Voir, en dernier lieu, 1. A. Duvoisin, «The rhetoric of authenticity in Plato's Hippias Major », Arethusa, 29 (1996), pp. 363-388, et pour une revue critique des thèses sur l'authenticité de l 'Hip. Maj., cf. D. Salub, Les Pretniers Dialogues de Platon. op. cit., pp. 36-37, n. 87 ; pp. 37-38, n. 89 et p. 41, n. 107. 75. Hip. Maj., 284 b. 76. Chez G. Vlastos, c'est la question «Qu'est-ce que le F? ~),op. cil., p. 84 et passim.

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XQua6ç, 289 e 3) est exactement. de la mêIne veine, c'est-à-dire tIDe simple image à laquelle on peut opposer d'autres images rivales comme cheval, lyre, lnarmite, etc. Certes, le sophiste proteste contre la candidature d'images concurrentes comme la marmite, jugée indigne de figurer dans un tel entretien, mais comlnent ne pas reconnaître que ce genre d'objets aussi possède une espèce de beauté (288 e 4-9), car nroç yàQ av cpat~8VxaÀov ÔV~.~ xaÀov érvat.; (288 e 1-2). On reconnaît là un mode de réfutation classique du Socrate des premiers dialogues. Il consiste, devant une image quelconque qui prétend se constituer en entité définitionnelle exclusive, à exhiber des images rivales prétendant. au mê1ne titre. C'est l'argument des rivaux ou argunlent des prétendants, dont la fonction est, en brandissant des images conCUITent.esà la même prétention, de les discréditer toutes. Mais parce que le sophiste ne voit pas le discrédit où l' élenchus socratique a fait tomber toutes les images post.ulant.es, c'est à la prétention même de l'image qu'il faut s'attaquer en tant qu'elle est imposture. C'est l'argufflent de l'ifflposteur qui s'en charge en met.tant en évidence le caractère contradictoire de l' irnage qui peut être belle ou laide selon le rapport où on l'envisage (289 a-b). Ainsi, par exemple, la belle marmite est-elle laide comparée à une belle jeune fille, tout comme celle-ci est laide cOInparée à un dieu. Dans ces conditions, il n' y a aucune ligne de discrimination possible entre le beau et le laid, deux réalités norlnalement aux antipodes, mais qui prennent ici le profil évanescent de rnirages sans substance réelle. Peu à peu, les essais détïnitionnels du sophiste transforment le beau en quelque chose d'insaisissable, sans identité propre et, donc, de non identifiable, comme si Socrate eût demandé '!t Êcr'!t xaÀo v '!8 xat atcrXQ6v;(289c9-d 1). Or il s'agit bien de définir l'aù'!o '!à xaÀ6v, épç xat '!aÀÀa nav'!a xocr~Et'!al xat xaÀà cpaîv8'!at (289 d 2-3). I--,'objet visé est une forIne lliliverselle, capable de transmettre celle-ci à tout étant, de sort.e qu'il puisse être dit «beau» : '81t8taà v nQocrY8Vll'!at
Êxëivo '!à 8taOÇ, '!ou'!' é{ vat naQ8svoç [...]

~ À6Qa;

(289 d 3-5) (ou

quoi que ce soit d'autre dè.s lors qu'il est paré [xocr~cl'!at] de 1'8'iaoç du Beau). De fil en aiguille, Hippias finira bien par lâcher un essai définitionnel trè.s prolnetteur: «ce qui convient. à chaque chose est ce qui la rend belle» (290 d 5-6). Pour la première fois, le dialogue opère un glissement qui rend possible, en droit, l'ébranlement du monde vertigineux des images, si son infléchissement se fait dans le bon sens.

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Mais Socrate TI'exploite pas immédiatement ce que cet essai définitionnel peut comporter d'essentiel, car il a besoin de conduire Hippias à rompre plus radicalement avec les images pour mieux entendre l'Appel du Précepte unificateur. Il convient de noter que l'on n'enregistre pas l'audition de l'APU, comme c'est le cas ailleurs. L,achès77 l.,ysimaque78, Mélésias79, leurs deux enfants, Arist.ide80 et Thucydides1, Nicias82 et Lachès83, ainsi que Socrate, viennent d'assister à une démonstration hoplomachique, peut-être dans l'une des célèbres palestres athéniennes. Ce n'est pas hasard s'ils ont choisi pour invités Nicias et l"achès - deux hommes d'expérience -, car leur préoccupation première est d'ordre pédagogique84. Ils se soucient de r éducation de leurs enfants et souhaitent. pour eux tIDe formation meilleure que celle qu'ils ont eux-mêmes reçue. La question de départ, formulée par l"ysimaque (ILlCh., 181 c 8-9) se présente ainsi: «I.'étude de la technique du combat armé est-elle, oui ou non, utile pour les jeunes gens? » C'est une question d'opportunité, donc d'ordre prat.ique, qui est ainsi posée. Socrate, tout en étant disposé à apporter sa part de

77. Sur la bibliographie du Lachès, voir D. Samb, Les Premiers Dialogues de Platon..., op. cit., p. 52, n. 175 et p. 59, n. 227. 78. Cf. Démosthène, Contre Leptine, 115. 79. lJn des quatre cents députés envoyés à Lacédémone: Thucydide, liist. de la Guerre du Péloponnèse, VIII, 86. 80. Brillant homme politique et général athénien. Il fut respectivement stratège (490) et archonte. 81. H.omme politique athénien, rival malheureux de Périclès (Plutarque, Périclès, VI, 8, II). Il fut frappé d'ostracisme en 443 ; il ne doit pas être confondu avec 1'historien du mêlne nonl. 82. D'après Xénophon, Banquet, III, 5, il fit apprendre par cœur l'Iliade et l'Odyssée à son fils Nicératos. Selon Thucydide (III, 115, 2 et 6), en Inême telnps que Lachès, il fut à l'origine de la paix de Nicias (421). Aristote (Constitution d'A.thènes, XXVIII, 5) le présente comlne un homme d'État éminent, qui fut mis à mort par les Syracusains dans des conditions tragiques, que rapporte Thucydide (VII, 86) : « Nicias et Démosthène furent égorgés [H'] ». 83. Conternporain de Nicias, nlort en même temps que Nicostratos, lors de la bataille de Mantinée en 418 : Thucydide, V, 74 (en parallèle avec V, 61). 84. Lachès, 179 b.

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conseils, croit devoir faire droit d'abord, comIne il est naturel, à l'expérience de Nicias et de Lachès, deux généraux illustres. L'un plaide pour l'utilité de l'hoplomachie, tandis que le second la juge inutile. Opposition ne peut être plus nette. Comment les départager? LysiInaque, en bon «démocrate» qui ne voit d'autre loi que celle de la majorité, invite Socrate à apporter son suffrage à l'une des thèses, l'un des partis en présence. (~ependant la valeur d'un jugement dépend non du nombre des juges, mais de leur science85, d'où la nécessité de s'interroger sur les titres les autorisant à discourir sur un sujet aussi grave que celui de savoir si les enfants seront bons ou mauvais86. Ainsi, dès qu'il prend la direction des discussions - rôle naturel du dialecticien -, il restructure la question en la posant clairernent en termes axiologiques et, de ce fait, la situe sur son propre plan. L'échec de la polémique Nicias-Lachès traduit d'abord une absence de méthode. ()r donc, en bonne méthode, il faut s'entendre, dès le départ, sur l'objet même de la délibération: aü flOt 80X81 8~ 1tEQtou ~ouÀEu6f..lEea[« Il ne àQxfjç 1Îf..ltVOflOÀoyfjcr8at no{ E(j'Ll.V c 'Lt me semble pas que, dès le départ, nous nous soyons mis d'accord sur ce qu'est l'objet dont nous délibérons »] (185 b 9-11). En second lieu, dans toute discussion ordonnée, il convient de distinguer entre ce qui n'en est que l'occasion - l'objet apparent -, et ce qui en est l'objet véritable - la fin8? Par exemple, lorsqu'on discute d'un rernède ophtalmologique, celui-ci n'est que l'occasion -l'objet apparent de la discussion -, tandis que les yeux en constituent l'objet réel - la fin. Progressivement, Socrate, invité à conduire le débat à sa guise, réorganise selon l'ordre des priorités le chemin que doit ernprunter l'enquête qui procédera, dès lors, par questions et réponses, c' est-àdire dialectiquement. Or la question primordiale est celle qui s'occupe de l'objet lui-même, la vertu, dont la présence dans l'âme des jeunes gens peut la rendre meilleure. Mais la vertu, dans sa totalité, étant un sujet fort difficile, la progression pédagogique et psychagogique commande de s'attaquer en premier lieu à l'une de ses parties pour tester la fiabilité du savoir qui propose de s'investir dans l'enquête:
àÀÀà f..l8QOUÇ 'L1VOÇ 1tÉQt 1tQro'LOV ï8cof..lEV Et ixavéOç EXOflEV 1tQoÇ 'LO

85. Alcibiade, 106 c-d et passitn. 86. Lachès, 185 a5-6. 87. Lachès, 185 d 5-7.

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EtbÉvat [« Mais examinons d'abord l'une de ses parties, [pour vérifier] si nous en savons suffisamment»] (190 c 9-10). On conviendra, même si ce n'est qu'une opinion, que la partie de la vertu se rapportant à la dérnonstration qui vient d'être observée est le courage (âvbQ£ta). I-Ia question se présente sous sa forme classique: '!i Êcr'!tv âvoQ£la; (190 e 3). Lachès, le denlier à avoir discouru, est le premier interrogé. Comme Hippias88, comme Euthyphron89 ou COlnme Ménon90, la première réaction du brave général athénien est de dire que la question n'est pas difficile, avant de proposer une prelnière réponse: «Si quelqu'un consent à rester dans le rang et à repousser l'ennemi, et qu'il ne prend pas la fuite, celui-là, sache-le bien, est courageux» (190 e5-6). Ce n'est pas là une définition ni même, con1ffie le croit Kohàk91, une « [...] efnpirical de.finition». I-Iachèsse contente de citer un exemple de courage et de l'ériger en norme, mais il répond à une autre question, comme le note Socrate: TO crÈ ânoxQivacr8at '!OU'!O 0 btaVOOOJ1,£VOç r,Q6J1,llv(190 e 8-9). En effet, ce serait plutôt une réponse à la question: (ri Êcr't"t avoQ£toç;). t,a v méprise porte sur le sens même de la question. Socrate en assume la responsabilité, non par «pure politesse de sa part »92, mais d'abord parce qu'il s'agit de la position de la question et non de la réponse, ensuite parce qu'il n'a pas procédé, COlnme avec Hippias93 ou Euthyphron 94, à l' explici tation préliminaire de l'Appel du Précepte unificateur. Le courage se manifeste dans des domaines divers et en des circonstances multiples et variées. Certes, il peut exister chez les hoplites aussi bien que chez les cavaliers et, au-delà, chez tout combattant. Mais, bien entendu, le courage n'est pas un concept spécifiquement militaire. Son domaine de compréhension s'étend à la maladie, à la pauvreté, à la vie politique, aux maux, aux craintes, aux passions et aux plaisirs, puisque ce sont là autant de circonstances où
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88. Hippias Majeur, 286 e 5-6. 89. Euthyphron, 4 e 9-5 a2. 90. Ménon. 71 e 1. 91. Erazim V. Kohàk, «The road of \visdom : lessons on Education frOIl1 Plato' s Laches »~ Classical Journal, 56 (1960), p. 128. 92. A. Croiset, Platon, Œuvres conzplètes, II, p. 107, n. 1. . 93. Hippias Majeur, 287 c1- el. 94. Euthyphron, 5 c 4-d 5.

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peut se révéler le courage (OU la lâcheté). En toutes ces occasions, lutter de pied ferme ou reculer - deux attitudes apparerrunent contradictoires - peuvent. être l'expression du courage95. L,a question de Socrate porte sur la nature du courage, sur ce qui, dans la diversité de ses manifestations (1"lGVEVTCaCJt 1"OUTOtÇ), reste identique (Tau'!6v ECJTtV).Pour aller vite, Socrate donne un exemple de Précepte unificateur réussi sur la vitesse, qui se lnanifeste dans des activit.és aussi diverses que la course, le jeu de cithare, la parole, la lecture, l'exercice physique ou intellectuel. I.Javitesse peut être définie comme lafacuIté d'accomplir beaucoup d'actes en peu de tenlps, quelle que soit la sphère d'activité considérée (192 b 1-2). l~achès, dont l'esprit s'est enfin éclairé, est invité à bâtir sa réponse sur ce modèle. Ménon96 D'où vient la vertu? Telle est la question initiale que pose Ménon. En restructurant l'enquête pour la centrer sur la quest.ion essentielle, Socrate retrouve du coup son rôle naturel d'examinateur, et redistribue les rôles. À la question Ti âQE'!~Vetvat; (71 d 5), Ménon répond par une énumération fastidieuse qui engendre un bourdonnement insolite et. assourdissant d'images: vertus de l'holmne, vertus de la femme, vertus des hommes libres, vertus des esclaves, vertus des enfants, vertus des vieillards, etc., sans parler de celles qui suivent les actions, l'âge, les individus, etc. La métaphore de Socrate est édifiante: c'est là. un essaim de vertus. I.J'image de l'abeille, fïlée dans la métaphore, est prise cormne modèle d'exemplification du Précepte unificateur. Si l'on cherche à définir l'abeille (JlEÂt1"Tl1), c'est-à-dire ce qu'est son essence (72 b 1), on ne répondra certes pas que les abeilles, réparties en diverses variétés et en plusieurs individus au sein d'une même variété, connaissent une infinité de différences relatives à leur taille, à leur couleur, etc. Considérée en tant que t.elle, en son essence, l'abeille ne se définit ni par la beauté, ni par la taille, ni par la couleur. D'une abeille à l'autre, abstraction faite des accidents que sont la taille ou la
95. Lachès, 191 e 4-7. 96. Voir principalement, R. Brague, Le restant. Supplénlent aux commentaires du !\1énon de Platon, Paris, 1978, et Monique Canto-Sperber (éd.), Les paradoxes de la connaissance. Essais sur le Ménon de Platon. Paris. 1991.

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couleur, il Y a identité. C'est ainsi que l'on peut atteindre son éiôoç et, par conséquent, sa définition, car toute définition vise à identifier l'éiôoç. S'agissant des vertus, il n'en est pas autrement: si diverses qu'elles paraissent, elles possèdent un ét:ôoç qui les définit comme vertus. C'est vers cet st8oc;' qu'il faut diriger le regard (â1to~ÀÉt!->avTa), pour que la réponse soit en adéquation avec la question et que ]' essence de la vertu soit déterminée (Tà v &noxQt v6~.svov TcQ f;QroT~craVTtf:xëivo ôllÀrocrat (5 TOYXaVStoucra &Q8T11, 72 c 8-dl). I..I'enseignement du Précepte unificateur est poursuivi sur des exemples comme la santé, la taille, la force, pour aboutir à un second essai définitionnel fort décevant: aQxstv [...] TroV âv8Qronrov (73 c 9), car il restreint la vertu à une seule catégorie d'hommes (scil. ceux qui savent commander) et au champ politique. Lorsque Socrate tente de rectifier l'essai définitionnel en y apposant la Justice pour lui donner une certaine universalité, Ménon assimile Justice et Vertu, alors que le rapport Justice/Vertu est analogue à celui qu'entretiennent les diverses espèces de figures avec l'entité générique Figure. Les premières ne sont que des déterminations de la seconde. Par exemple, la rotondité est un mode de la figure. La pluralité et la diversité des figures se résorbent dans l'unité de leur genre nominal ou réel: rectangle, triangle, sphère, etc., sont autant de figures. Leur unité nominale est la marque de leur appartenance au genre Figure. S'il y a unité nominale de choses multiples (figures/Figure, couleurs/Couleur), c'est qu'il existe un clôoç qui la fonde. De même que la sphéricité n'exprime pas la Figure en général, mais une certaine figure, une figure particulière, un (jxfi~a 1"t, de même, à. côté de la Couleur en général, il y a des couleurs particulières, des XQro~a'ta : par exemple, le blanc ('to À8UXOV) un est XQro~.a Il existe divers crxfi~a1"a et divers XQro~a1"a. ucun crXl1J.l.a 1"t. A 1"tni aucun XQro~aTt ne peuvent revendiquer l'exclusivité des HonIS génériques crxfî~a et XQro~a.Des crxfî~a1"a ou des XQro~aTapeuvent même être contraires97 entre eux sans cesser pour autant de se réclamer, chacun avec une égale légitimité, des genres nominaux crxf1~a et XQ&5~a. n d'autres termes, si l'on admet que le genre E nominal, crXll~a ou XQro~.a, puisse se prédiquer des crx'~~aTa Tt ou des

97. Ménon..

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