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LA PHILOSOPHIE ET L'AFRICANITE: critique d'un intellectualisme fermé

De
252 pages
Quel rôle jouent les intellectuels philosophes africains dans les multiples crises africaines des temps modernes? Des efforts intellectuels se sont déployés pour corriger une image africaine négative. Exclusivement concentrés sur cette problématique les intellectuels ont presque oublié les crises internes des sociétés africaines. Comment la réflexion philosophique pourrait-elle aider l'Afrique?
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LA PHILOSOPHIE

ET L'AFRICANITE
fermé

:

critique d'un intellectualisme

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou. .. polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions
Mahamadé SA V ADOGO, Philosophie et histoire, 2003.

Roland ERNOULD, Quatre approches de la magie, 2003. Philippe MENGUE, Deleuze et la question de la démocratie, 2003. Michel ZISMAN, Voyages, Aux confins de la démocratie, mathématicien chez les politiques), 2003. Xavier VERLEY, Carnap,le symboliqueet laphilosophie, 2003.

(Un

Monu M. UWODI

LA PHILOSOPHIE

ET L'AFRICANITE fermé

:

critique d'un intellectualisme

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRffi

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4512-1

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage a vu le jour grâce au soutien inestimable de beaucoup de personnes auxquelles l'auteur veut exprimer son immense gratitude. En commerçant par les professeurs qui l'ont beaucoup aidé pendant ses études; il remercie infiniment Monsieur le professeur émérite Bernard BOURGEOIS, Madame le professeur Hélène POLITIS et tous les autres professeurs et enseignants qui ont formé son esprit critique. Leur présence tout au long de son parcours académique fut importante et très appréciée. Il aimerait remercier spécialement Madame Françoise MAQUIGNY de l'avoir aidé à corriger le manuscrit final. Il remercie quelques personnes qui lui tiennent profondément à cœur; sa très chère petite princesse Althéa Ojoma, Tameka Gavin et à tous les amis qui, d'une manière ou d'une autre, ont contribué à l'aboutissement de cet ouvrage. Il remercie chaleureusement ses parents, ainsi que ses frères et sœurs, pour leur soutien dans la vie. Et à tous, une fois encore, Il adresse un très vif MERCI!

INTRODUCTION GENERALE Ce livre est un essai qui tente de porter un regard critique sur quelques travaux déjà effectués dans le domaine de la philosophie en Afrique. Nous louons profondément les efforts considérables de tous les intellectuels africains et sympathisants de l'Afrique dans ce domaine. Nous allons en effectuer une lecture critique; bien que nous reconnaissions leurs mérites inestimables, nous pensons que, pour aller encore en avant, il nous faut encore davantage d'efforts intellectuels pour dépasser ce qui existe déjà. Dans ce livre, nous suivons une méthode critique, non pas parce que nous nous sous-estimons les riches travaux intellectuels qui ont été effectués par nos aînés, mais nous voulons reconnaître cette initiative louable et nous comptons sur eux pour faire encore mieux, et, ils en ont incontestablement la capacité. Ce livre n'est pas, non plus, une louange d'une quelconque particularité culturelle africaine. Nous pensons que la philosophie n'est pas une science de la louange culturelle, mais une science critique du savoir humain. Aussi, dès le départ, nous essayons de faire dans cette œuvre une réflexion philosophique. Dans le monde technico-scientifique moderne qui caractérise les pays occidentaux, beaucoup de personnes se demandent si le rationalisme philosophique est encore nécessaire pour comprendre la réalité quotidienne de l'homme. Cette question s'explique, principalement dans le monde occidental dominé par l'avancée considérable de la science et de la technologie, et où le rationalisme est accusé «de soutenir une pensée rétrograde». Cette accusation est fondée sur le fait que la philosophie, après avoir contribué à la naissance de la science, semble maintenant dépassée par les événements scientifiques de l'époque moderne.

Cependant, il ne faut pas oublier le rôle extraordinaire que le rationalisme philosophique a joué dans le développement de la science et de la technologie. Comme Jacques Lemaire et ses collègues se le demandaient justement, dans une publication faisant suite à un colloque sur le rationalisme qui s'est tenu en 1991 à Bruxelles1 : où serait la science moderne sans le rationalisme? Nous soulignons ici que l'interrogation qui se porte sur l'importance du rationalisme philosophique dans notre monde d'aujourd'hui ne doit en aucun cas perturber notre idée du rationalisme, ou nous en faire perdre le fondement. Le rationalisme, qu'il soit philosophique ou scientifique ou économico-politique ou artistique ou religieux, demeure le chemin incontournable de la science et de la connaissance tout entière. La science moderne ne peut pas nier ce fait. Grâce au rationalisme philosophique, les pays développés réalisent aujourd'hui d'inestimables merveilles technologiques. Si l'effet du rationalisme se concrétise ainsi, il est donc très important que les pays «non encore» développés (les pays du tiers-monde, donc les pays africains qui comptent parmi les premiers d'entre eux) empruntent cette voie qui mène à la connaissance. C'est dans cette perspective que nous souhaitons comprendre le rationalisme philosophique. Aussi, dans ce livre, le rationalisme est-il considéré dans son étendue la plus large possible. Le rationalisme sous-entend ici la libre action de la raison humaine dans son activité pour comprendre l'essence des choses.

1 Dossier édité par Jacques LEMAIRE, Le rationalisme est-il en crise?, Bruxelles, Editions de l'Université de Bruxelles, collection "La pensée et les hommes", 1991.

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Dans ce livre, l'Africanité est comprise comme « un outil conceptuel qui permet d'appréhender ce qui est commun aux différentes civilisations africaines ».2 L'Africanité est donc l'essence de la' particularité culturelle africaine. Nous aimerions souligner que l'Afrique connaît, depuis toujours, des crises multiples. La question de la crise en Afrique est d'une évidence éclatante. Il ne s'agira pas, pour nous, de considérer les crises africaines dans leur multiplicité, mais plutôt dans ce qui est au fond même de toutes ces crises. La situation socio-politique de l'Afrique actuelle incite des chercheurs à orienter leurs investigations vers le fondement de ces crises. Tidiane Diakité, par exemple, a fait un bilan du développement politico-économique en Afrique; il est parvenu à la conclusion que les crises africaines trouvent les trois quarts de leur raison d'être, à l'intérieur du continent. Il explique que, quoique l'Afrique possède d'énormes richesses naturelles et humaines, elle subit une énorme crise socio-politique. Pourquoi? A la recherche d'une réponse, Diakité énumère le potentiel économique extraordinaire de l'Afrique au Sud du Sahara. Il dit, par exemple, que «l'Afrique noire représente 70 % de la production mondiale de cacao, 50% de celle d'huile de palme, 30 % de la production de café. Elle renferme 97 % des ressources mondiales de platine, 65 % de celles de cuivre »,3 et, par ailleurs:

2 Jacques MAQUET, Africanité traditionnelle et moderne, Paris, Présence Africaine, 1967, pp. 10-15, cité dans Patrick TORT et Paul DESALMAND, Sciences humaines et philosophie en Afrique: la différence culturelle, Paris, Editions Hatier, 1978, p. 19. 3 Source des chiffres: Publications de l'Institut Universitaire de Hautes Etudes de Genève, cité dans Tidiane DIAKITE, L'Afrique malade

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«l'Afrique noire recèle d'importants gisements de pétrole le long du littoral de l'Afrique de l'Ouest et de l'Afrique centrale. Le fer est présent partout dans la cuirasse latéritique. Le Katanga (ancien Zaïre) et la Zambie fournissent 22 % du cuivre mondial. L'Afrique possède d'énormes quantités de plomb, de zinc et elle est très riche en métaux d'alliage: le Gabon, l'Angola, la République sud-africaine fournissent 43 % de la production mondiale. Le Zimbabwé et l'Afrique du Sud fournissent 41 % de la production mondiale de chrome. L'Afrique noire fournit également une grande partie de l'uranium et 60 % de l'or mondial, la plus grande part des diamants, de la pierre de joaillerie ou industrielle. (00')Dans le secteur industriel également, le potentiel économique de l'Afrique est assez impressionnant».4

A toutes ces ressources naturelles s'ajoutent d'énormes ressources humaines. Selon Diakité, « la population africaine se caractérise en effet par sa jeunesse: plus de 50 % de cette population. a moins de vingt ans. Quelle somme d'énergie et d'espérance! ».5 Malgré ces ressources, l'Afrique se noie dans des crises socio-politiques et économiques. On doit alors se demander où se trouve le fondement réel des crises africaines. Pour sa part, Jacques Giri tente d'être encore plus réaliste, en constatant qu'il y a partout en Afrique «échecs des agricultures, dégradation du milieu naturel, crise du développement industriel, déclin des mines, problème de l'énergie ». Il annonce que «l'Afrique va disparaître de la carte du commerce mondial» parce qu'«elle s'est tellement endettée qu'elle est acculée à la faillite». Il se demande, comme beaucoup d'autres, où se situe le fondement de ces crises: «est-ce la faute des conditions naturelles? De
d'elle-même, Paris, EdÜions Karthala, 1986, p. 15. ( ces chjffres sont toujours d'actualités) 4 Etude de la Banque Mondiale, 1980, citée par Diakité (1986), p. 16. 5 Ibid, p. 18.

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l'environnement international? De politiques incohérentes conçues par des gouvernants incompétents? Ou la crise trouve-t-elle ses racines dans les sociétés africaines ellesmêmes ?». 6

Les recherches intellectuelles entreprises par quelques africanistes tentent jusqu'à présent de limiter cette problématique africaine à la relation Europe-Afrique. Par exemple, Waltey Rodney voit dans la civilisation occidentale la source de cette crise. Son ouvrage a bouleversé le monde noir et il a beaucoup intrigué les élites africaines. Depuis lors, tout problème africain se voit défini, d'une manière ou d'une autre, par rapport à l'Europe. L'origine de tout problème africain est automatiquement renvoyée à la relation EuropeAfrique, et surtout au colonialisme. Le politologue nigérian Okwudiba Nnoli tient même Je colonialisme pour responsable de la politique ethnocentrique au Nigeria et en Afrique en général. Quelques grandes personnalités africaines sont allées jusqu'à réclamer de l'Occident une réparation. Par exemple, un grand homme d'affaires et supposant gagnant de l'élection présidentielle du 1992 au Nigeria, Monsieur Moshod K.O. Abiola, a fait des efforts considérables grâce au soutien de Monsieur Dudley Thompson, l'ancien Ambassadeur de la Jamaïque au Nigeria, pour promouvoir cette idée de réparation; ceci a conduit l'Organisation de l'Unité Africaine (O.U.A. maintenant l'Union Africaine; U.A.) à former un Comité International de Réparation (C.I.R.).7 Ce Comité avait pour but d'amener l'Europe à prendre conscience du mal que le colonialisme (et surtout la traite des esclaves) a fait en
6 Jacques GIRl, L'Afrique en panne,. vingt-cinq ans de "Développement", Karthala, 1986, page de couverture. 7 R. MaRDI, "Africans Fight Back" in The African Guardian, 17 mai 1993, p. 3 I.

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Afrique, afin de tenter de réparer ce mal. La plupart des recherches faites jusqu'à maintenant, donnent l'impression que leur premier but était de trouver des boucs émissaires extérieurs aux crises africaines, ce qui est étonnant. Nous avons la conviction que la présente recherche nous aidera à saisir l'essence de cette problématique, et nous comprendrons, ainsi, que les crises en Afrique trouvent peutêtre leurs sources à l'intérieur même de la culture africaine; probablement, nous découvrirons qu'aucun facteur extérieur n'en est directement responsable. Beaucoup de chercheurs, surtout dans le domaine des sciences humaines, passent leur temps à creuser dans le passé africain afin de retrouver une identité originelle qui soit authentiquement africaine. Pour un grand nombre de chercheurs africanistes, la société africaine d'aujourd'hui est une déformation occasionnée par le colonialisme. Le passé africain pré-colonial recèle donc, selon eux, la véritable authenticité africaine. Sous l' œil sympathisant de l'Occident, tous les chercheurs (étudiants et professeurs) ont été encouragés à effectuer leurs recherches sur le passé africain. On espérait trouver un tondement concret à partir duquel une société africaine nouvelle pourrait être construite. Au début, les encouragements venant de l'Occident visaient à inciter les Africains à comprendre leur situation particulière, afin qu'ils parviennent à découvrir une issue possible à l'impasse sociopolitique dans laquelle se trouve ]a société africaine. Malheureusement, ce mouvement a abouti à la constitution d'un critère par lequel les intellectuels africains distinguent les Africains authentiques des Euro-Africains. Les EuroAfricains sont ceux qui ont subi une sorte de «lavage de cerveau» de la part de la civilisation européenne et qui n'arrivent pas à s'en détacher. C'est ainsi que tous les Africains ont été contraints de défendre la thèse d'une

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originalité africaine, dans n'importe quel domaine d'étude. Pour ces africanistes, la société traditionnelle africaine, si elle n'avait pas eu la malchance de connaître l'expérience coloniale, avait tout ce qu'il lui fallait pour être une société économiquement, politiquement, moralement, et même scientifiquement, développée. La philosophie en Afrique n'a pas pu échapper à ce malentendu. La plupart des philosophes professoraux, assez nombreux en Afrique aujourd'hui, pensent que la philosophie est une révélation culturelle. Ils pensent ainsi qu'une étude minutieuse de la culture africaine peut donner une philosophie authentiquement africaine. Mais la principale question est de savoir dans quel domaine nous pouvons inscrire la philosophie populaire fondée sur la croyance populaire et culturelle d'un peuple comme une étude scientifiquement philosophique? La volonté d'affirmer une rationalité culturelle originelle pousse les chercheurs africains à rejeter l'objectivité de la connaissance en tant que telle, et à ne plus voir la spécificité intellectuelle des disciplines universitaires. Il nous semble qu'un rejet se produit chaque fois qu'il y a questionnement sur l'africanité intellectuelle. Les intellectuels africains pensent qu'il faut retrouver l'Afrique authentique dans sa propre culture, afin de pouvoir proposer des solutions africaines aux problèmes africains. N'est-il pas pensable que la volonté de rejeter l'autre pour affirmer le soi, soit inversement la volonté de rejeter le soi pour affirmer l'autre? Jusqu'où peut-on rejeter l'autre pour s'affirmer soi-même? N'est-il pas vrai qu'un rejet catégorique de l'autre peut empêcher une affirmation authentique de soi? L'Afrique pense pouvoir affirmer son originalité culturelle en niant le colonialisme et le néocolonialisme. Mais ne se méconnaît-elle pas dans ce rejet catégorique de l'autre s'exprimant dans le colonialisme?

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Cette négation radicale de l'autre fut une méthode employée pour lutter contre la domination de l'impérialisme occidental et le résultat immédiat fut l'indépendance politique des pays africains. Malgré la liberté politique acquise par l'Afrique lors de l'indépendance, le continent s'enfonce de plus en plus dans un abîme de décadence socio-politique et économique. Il est donc temps de se demander s'il n'y aurait pas, pour le monde d'aujourd'hui, quelque chose à changer dans cette méthode. La liberté dont l'Afrique avait vraiment besoin était-elle essentiellement et seulement cette liberation de la politique coloniale ou était-elle quelque chose de plus? La philosophie devrait aider l'Afrique à se comprendre pour saisir l'essence de sa situation actuelle, mais, la volonté d'affirmer une originalité culturelle a malheureusement vidé la philosophie en Afrique de sa substance objective et universelle. Nous pensons fortement qu'il est temps que la philosophie en Afrique se libère de l'emprise de la considération culturelle, afin de passer cette culture, ellemême, au crible de la critique intellectuelle. Nous voulons savoir dans quelle perspective la culture africaine permet à l'intelligence humaine de s'interroger pour avoir accès à l'objectivité des phénomènes. Autrement dit, la liberté rationnelle existe-t-elle dans la culture traditionnelle africaine? Dans quelle perspective une culture fondée sur la croyance religieuse permet-elle la liberté rationnelle pouvant questionner le fondement de son être? Sans la liberté rationnelle peut-il y avoir une philosophie? La liberté que l'Afrique cherche, depuis toujours, s'inscrit-elle nécessairement dans l'affirmation de la particularité de sa culture traditionnelle ou bien s'inscrit-elle dans l'objectivité de son être en tant que tel? La liberté authentique dont l'Afrique a besoin pour son bien-être, n'est-elle pas dans la connaissance d'elle-même comme particularité par laquelle

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l'universel se dévoile? Comment peut-elle comprendre l'essence de sa particularité dans une réalité culturelle marquée par la croyance mythique? La croyance peut-elle permettre à l'homme africain d'accéder à l'universel afin de comprendre et de réaliser son être comme étant libre en soi et pour soi? Nous limiterons notre étude de l'Afrique à la partie du continent qui se situe au Sud du Sahara, c'est-à-dire l'Afrique noire. La réalité vitale que nous traitons par rapport à la crise socio-politique et intellectuelle se situe principalement dans cette partie du continent. Du fait de ses rapports continuels avec l'Occident et l'Orient depuis toujours, l'Afrique du Nord ne nous offre pas la même image que l'Afrique au Sud du Sahara. Il est évident que les mêmes phénomènes se répandent partout en Afrique, au Nord comme au Sud, et que le Nord a eu beaucoup d'influence sur le Sud. Nous continuerons de souligner que, malgré ces influences dont nous ne sous-estimons pas l'ampleur, l'Afrique au Sud du Sahara véhicule l'image des crises qui nous intéressent. Une autre justification de cette délimitation réside dans le fait que l'Afrique du Nord est très influencée par une religion monothéiste: l'Islam. Une analyse de cette culture nous détournerait du fond du problème. Par exemple, si nous cherchons à savoir si la culture traditionnelle africaine permettrait l'expression de la notion de liberté rationnelle (autrement dit: la raison trouverait-elle une libre expression dans cette culture ?), il nous faudrait connaître d'abord ce qui constitue la culture traditionnelle islamique. Cela nous entraînerait obligatoirement à l'origine de l'islamisme et impliquerait d'étudier l'histoire d'un autre pays, d'un autre continent. Ce détour n'est pas d'une nécessité absolue quant à la problématique de notre étude. Nous sommes convaincus que cette délimitation ne nous empêchera pas d'effectuer des

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analyses générales concernant l'Afrique, puisque nous faisons une étude philosophique, c'est-à-dire l'étude de l'universel. Pour bien situer la problématique de notre étude, nous allons proposer, dans un premier temps, une étude critique de la réalité culturelle et historique de l'Afrique. Ceci est indispensable pour comprendre, en premier lieu, que les crises africaines ne sont pas nées avec l'humanité africaine, mais que ces crises se sont développées avec le temps. Nous allons essayer de montrer que le fondement de ces crises africaines se trouve dans un repli sur soi de la culture africaine, repli auquel la croyance a grandement contribué. Nous verrons que ce caractère de repli sur soi a occasionné un retard dans l'évolution historique de l'Afrique. Ensuite, quel rôle les intellectuels africains ont-ils joué dans l'historicité culturelle africaine? Comment les élites africaines ont-elles compris cette problématique de la crise africaine, soit dans sa dimension sociale et politique, soit dans sa dimension purement intellectuelle? Dans un second temps, nous tenterons de saisir l'essence même des crises à la lumière de l'objectivité rationnelle. Comment la philosophie rationaliste peut-elle aider rAfrique à trouver des solutions convenables à ses nombreuses crises? La philosophie rationaliste doit faire naître l'homme en tant que tel, c'est-à-dire ayant conscience qu'il est un être fondamentalement rationnel, libre en soi et pour soi. Il faut que l'homme en Afrique soit libéré de l'emprise culturelle, de la croyance mythique et de la pensée religieuse qui ne tolèrent aucune contradiction ni opposition d'idées. C'est seulement dans l'expression de la liberté rationnelle que la philosophie trouve sa véritable essence. Comment la philosophie pourraitelle trouver son essence dans le continent africain d'aujourd'hui?

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PREMIERE PARTIE

ETUDE CRITIQUE DE LA REALITE HISTORIQUE ET CULTURELLE AFRICAINE

INTRODUCTION Les découvertes archéologiques nous ont appris que l'Afrique est probablement le berceau de l'humanité. Même si la vérité de cette affirmation est encore contestée, nous continuerons de la soutenir jusqu'à preuve du contraire. Le propos central de cette étude ne nous conduira pas à entrer très profondément dans cette contestation, néanmoins, il nous suffit de mentionner ce qui a été mis en exergue par R. Oliver et J.D. Fage concernant cette contestation qui se trouve formulée chez les théologiens et quelques paléontologues. Ils soulignent que les théologiens n'admettent, comme origine de l'homme, que l'idée d'une création divine et les paléontologues n'ont eux que très récemment les preuves de cette affirmation. En effet, ce fut après les découvertes de squelettes et d'outils par R.A. Dart (le premier en 1924) dans la grotte de Taung (Lesotho, Afrique australe), et après celles faites par L. Leakey dans la fameuse gorge d'Oldowai en Tanzanie, qu'on obtint des informations sur le plus vieux squelette de l'homme. Il est intéressant de souligner en passant que d'autres squelettes encore plus vieux viennent d'être découverts dans des sites archéologiques au Tchad et en Afrique du Sud. A l'époque de la préhistoire, dont l'équivalent se trouvait en Occident ou ailleurs, différentes civilisations se sont succédées sur le continent africain. La question est donc la suivante: pourquoi les vestiges culturels de ces civilisations n'ont-ils pas pu résister au temps? Dans cette partie de notre travail, nous allons examiner au plus près la situation historique de l'Afrique et d'étudier comment cette situation l'a aidée à former sa personnalité culturelle.

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PREMIER CHAPITRE : LE RENVERSEMENT DE LA SITUATION SOCIO-HISTORIQUE AFRICAINE, POURQUOI? A) L'AFRIQUE FACE A SON HISTOIRE Roland Oliver et J.D. Fage nous montrent qu'à l'époque de la préhistoire, le continent africain n'était pas humainement arriéré comme on nous le fait croire la plupart du temps. Ils soulignent en effet que, quand l'Europe est entrée pour la première fois en contact avec l'Afrique, elle a trouvé un peuple organisé en société. En revanche, quand les Européens ont eu leurs premiers contacts avec les Indiens d'Amérique et les Australiens presque à la même époque, ils étaient encore des chasseurs et des ramasseurs de fruits, et ils utilisaient des outils en pierre comparables à ceux de l'époque paléolithique, époque que les Européens et les Africains avaient dépassée entre six et neuf mille ans auparavant. Pour R. Oliver et J.D. Fage,
"Les plus avancés des Indiens d'Amérique du seizième siècle étaient des cultivateurs du nouvel âge de pierre, utilisant des pierres polies qui caractérisent le début de l'époque néolithique. Ils étaient encore très peu à apprendre l'usage d'outils en métal. Beaucoup d'entre eux étaient encore chasseurs-ramasseurs mésolithiques. Les Africains de la même époque, à très peu d'exceptions près, étaient des cultivateurs équipés avec des outils en fer". 8

8 Roland OLIVER et J.D. FAGE, A short History of Africa, London, Penguin Books, 1988, p. 1. (traduit de l'anglais par l'auteur)

Nous pensons que l'homme, avec son savoir-faire, n'est pas un accident de la nature sur le continent africain. Cela signifie que l'homme n'est pas un hasard historique en Afrique. Si la découverte extraordinaire de la connaissance humaine nous apprend que l'histoire de l'homme, en tant que telle, a commencé en Afrique, cela veut dire que l'Afrique est un continent à ne pas négliger. Notre intérêt, pour le moment, est de savoir comment la situation historique de l'Afrique s'est renversée. Comme l'ont souligné R. Oliver et J.D. Fage, pendant des millions d'années, l'homme a cherché à évoluer de l'époque paléolithique à l'époque néolithique en passant par l'époque mésolithique. Pendant ces périodes, il a fabriqué et il a utilisé des outils (acheuléens). Dans cette industrie de fabrication des outils, l'Afrique était en avance. R. Oliver et J.D. Fage confirment ceci en soulignant que:
« Les techniques successives empJoyées pour la fabrication des haches à main ont été nommées, selon la 'perversité' des archéologues, d'après les deux villages français de Chelles et Saint Acheul, où s'établissaient les 'sites-types'. Mais l'Europe n'était pas le centre de ces industries. La séquence chelléenne-acheuléenne était régulière en Europe, en Asie et en Afrique, et il y a très peu de doute que le centre de son développement était en Afrique. Il y a plus de haches à main trouvées en Afrique que dans n'importe quel autre endroit, et les dates de l'Afrique de l'Est sont de loin les plus avancées dans le temps ».9

Quelles sont donc les causes qui ont fait chuter l'Afrique dans cette science de la fabrication? Qu'est-ce qui a freiné l'Afrique dans ce processus de développement? Nous pensons qu'il est intéressant de connaître le niveau du savoirfaire africain à l'époque pré-coloniale pour bien comprendre la problématique de la crise actuelle du développement socioéconomique et politique du continent africain.
9 Ibid., p. 4.

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a) La richesse du savoir-faire

de }'Afrique préhistorique

Comme nous l'avons déjà souligné, l'archéologie a permis de découvrir l'extraordinaire richesse de la culture du savoir-faire africain. Décrivant les techniques et les civilisations de l'Afrique noire, Hubert Deschamps observe que:
« C'est dans la région de la brousse sèche soudanaise, et en particulier dans le 'delta central nigérien' (au Nord du lac Debo, Nord-Ouest du Mali actuel), que semble s'être formée la première civilisation agricole de l'Afrique noire, peut-être contemporaine de celle de l'Egypte. Elle paraît s'être développée de manière autonome, par la 'domestication' de plantes sauvages locales. Les principales espèces sont le fonio, le mil, le sorgho, diverses espèces de haricots et de fèves, le riz africain (Oryza glaberrima), le vouandzou (arachide africaine), la courge, le melon d'eau, le tamarinier, le karité, le néré, le cotonnier, le sésame. L'autonomie de cette agriculture est marquée par ses techniques: brûlis de brousse, houe, machette. Ni la charrue, ni la roue n'ont traversé le Sahara ».10

Dans le même contexte, Pierre Alexandre nous apprend que
« Après la révolution néolithique, une nouvelle innovation technique vient compléter la maîtrise des Noirs sur leur environnement: c'est l'invention de la métallurgie du fer, qui permet, notamment, des défrichements plus efficaces, et donc, tout à la fois, une agriculture plus productive et une pénétration plus facile de la forêt; qui assure aussi, à ses détenteurs, une supériorité d'armement écrasante sur ceux qui en sont démunis: c'est la condamnation finale des sociétés de chasseurs-collecteurs demeurés à l'âge de pierre. (...) Le fer, venu d'Asie Mineure, remplace le bronze dans la métallurgie égyptienne au Vlème siècle avoJ.-C. Remontant le Nil, il atteint la Nubie cent ans plus tard. A partir du IVème siècle avoJ.-C., le royaume nubien de Méroé devient un important centre métallurgique, au 10 Hubert DESCHAMPS, L 'Afrique Noire Précoloniale, Paris, P.U.F., colI. "Que sais-je?", N° 241,1962, pp. 31-32. 23

point que les archéologues l'ont qualifié de «Birmingham africain». Il y a sans doute eu une certaine diffusion de la technique métallurgique à partir de Méroé vers le sud et peut-être vers l'ouest, mais on ignore son importance et son extension géographique exactes. On ne saurait, notamment, affmner qu'elle ait atteint l'Afrique occidentale directement. Beaucoup d'auteurs pensent que la métallurgie ouest-africaine serait plutôt venue d'Afrique du Nord, via l'actuelle Mauritanie. D'autres soutiennent l'hypothèse d'une invention autonome sur place, c'est-à-dire sur le plateau nigérian, dans l'actuelle province de Joss, où, à partir de 1931, des fouilles ont mis au jour les traces d'une civilisation qu'on a appelée 'civilisation de Nok', du nom du village où furent faites les premières découvertes. Cette civilisation a laissé des traces sur une aire de quelque 500 kilomètres sur 300, axée sur la vallée de la Bénoué. Elle est caractérisée par une poterie et une sculpture de terre cuite extrêmement savantes et fort originales. Les datations au radiocarbone (carbone 14) indiquent qu'elle a fleuri entre 900 avo et 200 apr. J.-C., le fer y faisant son apparition au cours du IIIème siècle avoJ.-C. sans avoir été précédé par un âge de bronze, alors que la région est pourtant riche en étain. A partir de Nok (plus précisément, pour les archéologues, du site de Taruga) la technique se répand vers le sud, puis vers le sud-est, en suivant la lisière de la forêt dense vers l'est puis le sud-ouest et enfin l'ouest, atteignant les Grands Lacs vers le début de l'ère chrétienne, et le sud de la forêt vers le Vème siècle, un courant de diffusion secondaire suivant la côte de l'Atlantique ».1I

Ces hypothèses historiques sont enrichissantes certes, mais ces sont des événements du passé qu'il faut assimiler, après une réflexion profonde, avec l'objective de tirer des leçons qui nous permettront d'améliorer notre situation dans le monde d'aujourd'hui. Toutefois, il est intéressant de savoir, comme R. Oliver et J.D. Fage l'ont souligné, qu'à l'époque «préhistorique» ( au moins tout au long du paléolithique ou de « l'âge de pierre» ), loin d'être arriérée, l'Afrique était même en avance.12
Il Pierre ALEXANDRE, Les Africains, Paris, Editions de Lidis, 1981, pp. 32-34. 12 R. OLIVER et J.D. FAGE, op. cil., p. 2. (traduit par l'auteur) 24

Pour quelques intellectuels africains, la découverte de ces grandes périodes de la civilisation africaine devient le moteur permettant de défendre l'hypothèse d'une réactualisation du.passé africain. Selon eux, la gloire du passé africain pourrait encore servir de base pour bâtir une nouvelle société africaine. De grands penseurs africains comme Ajayi, Okere, Sogolo, et d'autres encore, soutiennent cette hypothèse. Pendant que les intellectuels africains passent leur temps à débattre sur le passé africain, le présent plonge l'Afrique dans un abîme de décadence socio-politique, économique et morale. Nous sommes quelquefois portés à nous demander si les intellectuels africains comprennent l'historicité africaine comme progressive et non pas comme régressive. Voyant le temps passé et l'énergie dépensée par les intellectuels africains à chercher dans le passé les justifications de l'humanité rationnelle africaine, nous pouvons affirmer que l'historicité africaine est, pour beaucoup d'africanistes, plutôt régressive. Une telle pensée, qui, apparemment, ferme les yeux sur le présent et éventuellement le futur, ne va-t-elle pas à l'encontre des projets progressistes qui conduisent au développement? Pourquoi les Africains s'intéressent-ils principalement aux phénomènes du passé? John S. Mbiti nous aide à comprendre cela quand il affirme que, dans l'Afrique traditionnelle, le concept du temps est tel que le passé constitue la majeure partie de la pensée des Africains. Dans l'Afrique traditionnelle le temps se compose des événements qui se sont déjà produits, de ceux qui se produisent et de ceux qui sont déjà programmés pour être produits dans un avenir proche. Mbiti affirme que
«selon les concepts traditionnels, le temps est un phénomène à deux dimensions: un long passé et un présent. Il n'a pratiquement pas de futur. Le concept linéaire du temps dans la pensée européenne, avec un passé 25