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La psychanalyse interroge la phénoménologie

De
218 pages
Existe-t-il un accès à la pensée de Freud qui passe par la phénoménologie ? Dès la rencontre de Freud avec Binswanger, en 1907, ce dernier a joué le rôle de "passeur" de la psychanalyse vers une philosophie allemande de son temps. Depuis le dialogue entre psychanalyse et phénoménologie s'est interrompu. L'influence de Brentano sur la théorie de la relation d'objet sert d'introduction quant au lien épistémologique et clinique entre la phénoménologie et Freud.
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LA PSYCHANALYSE INTERROGE LA PHÉNOMÉNOLOGIE

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusi on. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-04766-2 EAN: 9782296047662

Franca MADIONI

LA PSYCHANALYSE INTERROGE LA PHÉNOMÉNOLOGIE
Recherches freudiennes à partir de Brentano

L'Hartnattan

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus Pascal HACHET, Promenades psychanalytiques~ 2007. Georges ZIMRA, Penser l 'hétérogène. Figures juives de l'altérité, 2007. Claude LORIN, Un nouveau regard sur l'anorexie. La danse comme solution possible, 2007. Jean-Paul DESCOMBEY, La psychiatrie sinistrée, 2007. Claude BRODEUR, L'inconscient collectif, 2007. Violaine DUCHEMIN, Le dénouement d'un secret de famille, 2007. Kéramat MOV ALLALI, Contribution à la clinique du rêve, 2007. Riadh BEN REJEB (sous la direction de), La dette à l'origine du symptôme, 2007. Pierre BALLANS, L'écriture blanche. Un effet du démenti pervers, 2007. Alain LEFEVRE, La blessure mélancolique kanak. Une psychanalyse de l'ombre mélancolique en Nouvelle-calédonie, 2007. Fabienne FRÉMEAUX, Comment se faire arnaquer par son psy, 2007. Pascal HACHET, Les toxicomanes et leurs secrets, 2007. Telma Corrêa da Nobrega Queiroz, Du sevrage au sujet, 2007. Thierry DUBOIS, Effondrements psychiques et cognition onirique, 2007. Jean Pierre RUMEN, Psisyphe, 2007. Pascal HACHET, Un livre blanc pour la psychanalyse, 2006. Djohar SI AHMED, Comment penser le paranormal. Psychanalyse des champs limites de la psyché, 2006.

A la mémoire de mon maître Georges Lantéri-Laura. A l'avenir de Pietro et Lorenzo

Remerciements

Ce livre est le fruit du soutien de toute de ma falnille à laquelle va un grand merci. Un remerciement spécial va à ceux qui ont eu la patience de relire ce travail: le professeur Bernard Rordoff, le docteur Aitziber Lapez de Lacalle, Mme Maud Struchen, et d'autres et nombreux amis!

Introduction

Du psychisme au sujet. Les besoins anthropologiques de la psychologie

clinique et de la psychanalyse

Une image pourrait nous introduire sur le chemin ouvert par ces recherches: l'admiration de Picasso pour Cézanne. Le rapport qui existe entre les deux peintres fait penser au croisement des regards que le psychanalyste et le phénoménologue portent sur la vie psychique et sur l'homme. La peinture de Cézanne, pour le psychanalyste curieux, peut ressembler à la phénoménologie. Cézanne, par sa manière de procéder, rappelle Husserl car son « observation» du paysage est une perpétuelle « invention» de la forme. Dans ses tableaux, la rencontre entre nature et vécu se tient à cette manière particulière de « voir », car c'est le regard qui définit l'objet et permet à un tiers, le spectateur, de se le représenter et de le sentir par le vécu du peintre. Rien de plus antinaturaliste, rien de plus antiréaliste ! Le regard de Cézanne crée la forme, brise la lumière pour s'approprier l'être au-delà de l'objet observé. Cézanne cherche à restituer le vécu de son observation. Les sens. Ils sont toutpuissants dans la création de la forme picturale. Voir. Cela s'enracine profondément dans le ressentir, il est pure émotion qui centre toute expérience vécue. Ce vécu se traduit dans « les formes du monde », dans le fait de voir avec son être profond. Picasso tomba amoureux des « formes» de Cézanne et sa peinture s'en inspira; il pourra décomposer la forme car elle devient une forme pure, c'est-à-dire épurée des données de l'expérience perceptive. Mais par ailleurs, la forme décomposée, déliée, de Picasso ne peut être pensée qu'en passant par le regard de Cézanne sur les choses. Le rapport entre phénoménologie et psychanalyse se retrouve tout entier dans cette image. Rapport à la fois de

filiation et de développements communs et autonomes. Saisir les entrelacs de ce rapport s'impose au chercheur et au clinicien afin de restituer à la psychanalyse les dimensions théoriques et cliniques de la subjectivité et de l'intersubjectivité. Par ailleurs, la psychologie clinique et la psychanalyse semblent souffrir de plus en plus d'une perte d'identité, après avoir été parmi les protagonistes de la révolution individualiste et «intimiste» du XXe siècle. Si Janet et Freud ont décrit, grâce au modèle de la névrose, une souffrance psychique « sans lésion anatomo-physiologique », ils ont aussi permis de faire du «psychique» l'objet d'investigations et de soins de la psychologie moderne. Or, ce modèle semble en crise face à la nouvelle tentation neurobiologique, mais aussi face à une interprétation de la pathologie mentale comme paradigme du comportement social. Cet ouvrage se propose d'être une introduction à la phénoménologie pour le clinicien psychanalyste. Il veut contribuer à une approche du sujet et de son monde en psychologie clinique et en psychanalyse. D'où l'idée d'une réflexion sur la compréhension phénoménologique de la psychanalyse. Ces recherches, à l' heure actuelle, se situent en position pionnière, ce qui m'oblige souvent à forcer sur certains concepts philosophiques afin de rester en dialogue avec les cliniciens. Je vise l'objectif ambitieux d'illustrer les rapports entre phénoménologie et psychanalyse, tant au plan théorique que clinique. Commençons par quelques questions. Qu'est-ce que la phénoménologie et quel rapport entretient-elle avec la psychologie clinique? La phénoménologie est-elle une école ou un mouvement? Et pourquoi devrait-elle revêtir un quelconque intérêt pour le clinicien, qu'il soit psychiatre, psychologue et/ou psychanalyste? Telles sont les questions auxquelles s'attache cette recherche. On peut suivre différents chemins pour y répondre. Mais je veux emprunter celui qui constitue l'option centrale de ce travail, à savoir la reconsidération de la théorie métapsychologique et de la clinique psychanalytique à partir des fondements de la subjectivité en phénoménologie. D'où une analyse qui veut apporter à la thèse freudienne de l'inconscient 12

et de la pulsion une articulation avec les thèses phénoménologiques de l'intentionnalité et de l'affect. Car cela permettrait, me semble-t-il, à la psychanalyse de ne pas se servir d'une théorie du psychisme dépourvue d'un sujet singulier, et donc de ne pas tomber dans le piège d'un inconscient conçu comme l'ombre de la conscience intentionnelle. La phénoménologie est, de mon point de vue, entendue comme la «source de la pensée freudienne» et elle vient au secours de la psychanalyse contemporaine afin de fonder une approche de la subjectivité. Il s'agit de rendre compte du sujet en même temps dans sa transcendance et dans sa singularité anthropologique. Bien que les écoles phénoménologiques se soient multipliées depuis Husserl, je vais essayer de tracer un chemin unitaire afin de rendre compte de mon idée. Une telle démarche représente un engagement envers la psychanalyse et envers la phénoménologie, à l'encontre des actuelles tendances organicistes et mécanicistes en psychologie. Certes, psychanalyse et phénoménologie ont traversé le XXe siècle, interrogeant les grands thèmes de 1'histoire des idées et influençant la pratique clinique, mais pour qu'elles puissent trouver un rôle central dans le devenir de la psychologie du XXIe siècle elles doivent, me selnble-t-il, entrelacer leur devenir et mieux comprendre leur histoire commune. Pour poser d'emblée une référence phénoménologique essentielle, je propose de m'attarder sur la question de la psychologie phénoménologique telle qu'elle est présentée par Husserl, sous la sollicitation de Heidegger, dans son article de 1927 pour l'Encyclopédie Britannique. Ce texte répond à la question: existe-t-il une psychologie phénoménologique ? La psychologie, selon Husserl, est «une branche de l'anthropologie et de la zoologie », c'est-à-dire qu'elle fait partie des sciences empiriques qui ont comme référence l'ontologie générale. Mais elles ne sont pas réductibles à l'ontologie, qu'elles contribuent à fonder. Autrement dit, il s'agit de constituer une ontologie a priori qui étudie les structures nécessaires d'un monde possible; un monde qui peut être ontiquement pensé et exploré. Ce « monde possible» avec

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ses structures ontiques peut être appréhendé par l'étude phénoménologique des modes d'attribution de sens. Voici un aspect clé qui revient au cœur de ce que j'évoquerai à propos du fondement de la pratique psychothérapeutique phénoméno-psychanalytique, celle de l'attribution de sens. « La vie subjective de la conscience, dans sa pure immanence, est donc le lieu où s'accomplissent toute donation de sens, toute position d'être, toute vérification ontologique» 1. On peut synthétiser les concepts clés de la manière suivante: a) s'il y a une démarche propre à la psychologie phénoménologique, celle-ci est une propédeutique à l'ontologie ; b) la psychologie pose la question des cas singuliers, comme on le verra aussi dans la partie clinique de cet ouvrage, elle ne permet pas une vision ontologique englobante, mais par sa singularité elle est une anthropologie; c) I'homme et son être en situation, son être-malade, permettent d'envisager une « anthropologie» pragmatique. Mais la psychologie phénoménologique selon Husserl, est une psychologie pure, strictement liée à l'opération complexe de la réduction2. La réduction phénoménologique «est fondamentale pour mettre en lumière le champ de l'expérience phénoménologico-psychologique. Elle seule rend possible une psychologie pure »3. La réduction phénoménologique trouvera une plus ample explication dans le chapitre épistémologique sur l'épochè et le transfert. Souvent on assiste, surtout dans la pratique clinique, à une assimilation hâtive de la phénoménologie à tous les phénomènes qui appartiennent au vécu subjectif. Là réside bien, me semble-t-il, le malentendu qui considère la phénoménologie comme une «description impressionniste»
1

E. Husserl, La phénoménologie, in Encyclopédie Britannique, édition française in Notes sur Heidegger, Editions de Minuit, Paris, 1993, p. 86. 2 Le terme de psychologie pure est emprunté à Kant (raison pure), il oppose l'étude des formes mentales a priori, telles que les structures du temps et de l'espace ou de la conscience, etc., à la psychologie empirique et psychophysique (Lotze, Weber et Wundt, auteurs de la deuxième moitié du XIXe siècle). 3 E. Husserl, op. cit. p. 81.

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des paysages mentaux. D'où le fait qu'elle a été confinée essentiellement au domaine de la description psychopathologique. Il serait bien réducteur d'imaginer que sa contribution se limite à l'étude de la psychopathologie, car dans ce cas «la psychopathologie jouerait à l'endroit de la psychiatrie [et de la psychologie] clinique le même rôle que la physiologie générale à l'égard de la médecine »4. La phénoménologie perdrait alors sa valeur heuristique pour la clinique. Je veux rappeler, avec Lantéri-Laura, que ce mot de phénoménologie n'est guère facile à manier puisqu'il n'est « attribué que par commodité à la philosophie de Husserl des Idées I et étendu par la suite, et non sans réserves, à des auteurs comme K. Jaspers, M. Scheler, N. Hartmann, M. Heidegger, enfin M. Merleau-Ponty et J.-P. Sartre. Bien qu'à l'heure actuelle il couvre un vaste domaine de la recherche philosophique, il faut reconnaître que « pour un grand nombre de praticiens [...] le terme de phénoménologie continuait et continue à se prendre dans l'acception que lui avait donnée K. Jaspers dès 1913 [...], à savoir les aspects subjectifs de la clinique psychiatrique, tels qu'ils peuvent sembler accessibles à l'Einfühlung5 » 6. Par ailleurs, pour la plupart des cliniciens, le mot de phénoménologie possède une acception psychopathologique et se réfère, dans le sens commun, à la description des phénomènes empiriques observés. Souvent il indique pour ces cliniciens l'absence d'un modèle étiologique et métapsychologique de référence. Dans cette perspective, il coïncide souvent avec la vision psychopathologique et clinique du manuel du «Mental Statistical Disorders (DSM) », c'est-àdire une description objective « sans modèles de référence» et « sans une pensée clinique». Il Y aurait donc bien lieu de s'interroger sur le déni des cliniciens concernant les modes de penser du phénoménologue.
G. Lantéri-Laura, Préface, in E. Minkowski, Traité de psychopathologie, Les Empêcheurs de penser en rond, Paris, 1999, p. 12. 5 Einfülung est un mot intraduisible en français, il indique l'idée de « se mettre à la place de » pour ressentir ce que l'autre vit. 6 G. Lantéri- Laura, Ibid. , p. 20. 15
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Je partage entièrement la préoccupation de Blankenburg, qui met en garde contre le risque de réduire la contribution de la phénoménologie à celle d'une anatomie de la pathologie mentale. Néanmoins, la phénolnénologie doit être considérée en tant que réalité méthodologique complexe, dans ses fondements et dans ses développements concrets 7.La psychothérapie en serait, par conséquent, un des prolongements. Cependant, cette philosophie de la conscience transcendantale ne peut pas fournir des postulats pratiques ou techniques sans démentir sa nature métaphysique: ce serait là une conclusion hâtive. D'où l'importance de souligner, d'une part les limites et les malentendus de l'opération consistant à transposer une philosophie dans un ensemble de postulats pratiques au service de la technique; d'autre part l'impossibilité épistémologique de procéder de cette façon. Sommes-nous alors bel et bien dans une impasse? Dans un certain sens, c'est le cas et c'est à ce niveau que se place le défi de ce travail. Je crois qu'il est indispensable de reconnaître à la psychologie phénoménologique un statut à part entière; bien que celui-ci soit déterminé par la recherche philosophique, il n'en est pas cependant une simple interprétation. Or, comme je l'ai rappelé, la phénoménologie s'est vu attribuer aisément une place dans la psychopathologie descriptive et dans la nosographie psychiatrique, mais elle est restée en dehors d'une réflexion sur la psychothérapie et sur la psychanalyse plus en général. L'objectif de cet ouvrage est donc de contribuer à décrire la position phénoménologique du psychanalyste. Pour ce faire, je propose d'identifier quelquesuns des postulats philosophiques qui sont impliqués par l'épistémologie en clinique. Car depuis Binswanger, le champ de la psychothérapie d'orientation phénoménologique demeure, au plan théorique et surtout clinique, peu exploré et, des années durant, la prédominance des modèles psychanalytique et cognitif a laissé dans l'ombre cette approche.
E. Borgna, Corne se finisse il monda. Il sensa dell 'esperienza schizofrenica, Feltrinelli, Milano, 1995, p. 43 (ma traduction).
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Il faut s'interroger sur les démarches cliniques qui peuvent se définir comme phénoménologiques et sur les sources théoriques auxquelles elles se réfèrent. La réflexion sur la psychothérapie porte à intégrer dans la perspective phénoménologique plusieurs niveaux. En premier, l'ontologie du sujet et sa dialectique constitutive dans la sphère de l'intersubjectivité; deuxièmement, la compréhension de la réduction phénoménologique comme pré-espace de l'espace de transfert; troisièmement la posture phénoménologique comIne raison critique8 d'une pratique psychanalytique. Dans cette perspective, la méthode clinique apparaît un hybride par sa double source philosophique et psychanalytique. Nous voilà donc au milieu d'un passage plein des difficultés. Certes, il s'agit de savoir quels sont «les critères d'inclusion et d'exclusion dont nous disposons pour dire que telle démarche relève ou non de la phénoménologie »9. Pour le psychanalyste, définir une posture phénoménologique demeure un défi pour laisser surgir dans chaque procédure psychanalytique une subjectivité avec toute sa singularité, détruisant les préjugés métapsychologiques. L'essentiel de la démarche phénoménologique consiste à considérer une existence donnée, dans son unicité, comme une «forme en relief sur un fond co-constitutionnel» qui est le monde. La phénoménologie représente une approche de l'Erlebnis (vécu) et donc de l' être-au-monde, dans la spécificité d'y-être. Mais ce n'est pas là une attitude qui appartient uniquement à la phénoménologie dans sa référence binswangerienne, car elle possède un dénominateur commun avec la pensée de Freud qui, dans l'Interprétation du rêve, rappelle que «le rêve est une expérience vécue et donc psychologique ». Phénoménologie et psychanalyse font de l' Erlebnis la question centrale de la psychologie. Mais les vécus sont à
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Pour cette expression, il faut rappeler un travail exemplaire de

A.Tatossian, Pratique psychiatrique et phénoménologie, in Phénoménologie, psychiatrie et psychanalyse, sous la direction de P. Fédida, Echos-Centurion, Paris, 1986, pp. 123-131.
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G. Lantéri-Laura, préface, in F. Madioni, Le temps et la psychose,

I'Harmattan, Paris, 1998, p. 11.

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l'origine d'une aspiration existentielle que la psychanalyse a parfois perdu de vue derrière l'observation de l'appareil psychique et de ses caractéristiques. Rappelons alors les mots de Binswanger, d'où émerge un malaise face à une clinique qui trop souvent oublie le fait d'être une anthropologie. «La direction de recherche analytico-existentielle en psychiatrie est issue, écrivait-il, de l'insatisfaction concernant les projets de compréhension scientifique de la psychiatrie. .. Or, ce à quoi la psychiatrie et la psychothérapie ont affaire en tant que science, c'est, comme on le sait, l'homme, non pas, en premier lieu, I'homme psychiquement malade, mais I'homme» 10. L'ontologie de l'être sujet s'incarne dans un projet d'anthropologie clinique. Projet qui ne peut qu'être le canevas de référence de la psychanalyse si elle veut échapper au risque d'une désincarnation qui fait de 1'homme-en-situation un appareil psychique générique fonctionnant. La ré-humanisation du projet psychanalytique semble recentrer la psychanalyse à sa source première et essentielle. Une tentative de la ramener vers l'anthropologie clinique est celle empruntée par Binswanger dans les années quarante et cinquante lorsque, sous l'influence de Heidegger et de Freud, il élabore la Daseinsanalyse. La notion de Dasein répondait, dans sa pensée, au besoin de comprendre les structures aussi de l'inconscient dans une dimension plus ample de l'homme dans le monde. En quoi consistent le champ et la méthode qui peuvent se référer à la Daseinsanalyse ? Il faut souligner que Binswanger a cherché à définir une psychothérapie dont nous ignorons le « faire pratique », car ses cas cliniques indiquent souvent une fine analyse psychologique et pathologique, mais ne répondent en rien à l'exigence d'une « technique» proprement dite, si ce n'est par sa référence à la psychanalyse elle-mêlne. De plus, à l'époque, on ne pouvait pas avoir une idée de la psychothérapie telle qu'à I'heure actuelle nous l'entendons en raison des développements de la psychologie et de la pratique psychanalytique.
L. Binswanger, Analyse existentielle et psychothérapie, in Analyse existentielle et psychanalyse freudienne. Discours, parcours et Freud, Tel Gallimard, Paris, 1970, p. 115. 18
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D'où la question fondamentale qui peut s'ensuivre: la psychothérapie d'inspiration phénoménologique peut-elle exister sans la psychanalyse et sa technique? De notre point de vue, la réponse à cette question ne peut qu'être négative. Mais elle se double de la question suivante: la psychanalyse a-t-elle besoin de la phénoménologie? Certes, notre réponse ne peut qu'être affirmative, car sans une théorie du sujet, sans une approche de "1'homme-en-situation", la théorie de l'inconscient ne peut que marcher sur une seule patte. L'inconscient et sa formation dans les couches de l'affect ou, pour le dire avec Husserl, dans les couches de Phantasiall, risquent d'être un personnage secret qui agit à l'insu du sujet plutôt qu'une composante de la vie du sujet. C'est pourquoi je crois que la recherche sur les interactions entre phénoménologie et psychanalyse reste essentielle. L'objectif de ce travail, je le rappelle, est d'esquisser des fondements pour construire une « posture phénoménologique » pour le psychanalyste. Je vais donc conduire ces recherches aux interfaces entre philosophie phénoménologique et clinique analytique. Le mot clé de mon approche est: subjectivité. La démarche que je suis dans cet ouvrage consiste à analyser tout d'abord les fondements en philosophie phénoménologique, pour ensuite m'interroger sur la méthodologie clinique. Ce dernier aspect est appréhendé tant par une analyse des catégories épistémologiques que par des exemples cliniques. Il s'ensuit que le travail est organisé en trois parties. Une première partie articule la question des rapport psychanalyse et phénoménologie se mouvant depuis la relation historique Freud-Binswanger. J'interroge ensuite les structures philosophiques, pour enfin penser la psychologie clinique comme une anthropologie au sein d'une ontologie générale. D'où la possibilité d'esquisser une épistémologie de ces mêmes fondements et de suivre leur devenir dans l'application clinique. Bien que le choix entre les aspects proprement philosophiques et ceux épistémologiques puisse paraître par moments arbitraire, je crois que cet artifice est utile afin de
E. Husserl, Phantasia, conscience d'image, souvenir, Jérôme Millon, call. « Krisis », Grenoble, 2002. 19
Il

tracer un itinéraire dans l'univers complexe de la phénoménologie, cela aussi pour les cliniciens qui ne sont guère familiarisés avec son langage.

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Première

partie

Prélude historique

Un pour Un
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