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La Psychologie de Th. JOUFFROY

De
288 pages
JOUFFROY (1796-1842) fut sans conteste celui qui développa au plus haut point la question psychologique au sein de l'école philosophique éclectique. Cet ouvrage est constitué de deux parties : la première donne un résumé fidèle de la psychologie de JOUFFROY présentée dans une perspective historique et la seconde contient ses plus fameux écrits sur la psychologie. L'intérêt de ces écrits est d'avoir montré la nécessité de la constitution d'une nouvelle science possédant sa propre méthode : la psychologie.
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LA PSYCHOLOGIE

DE TH. JOUFFROY

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions

LAURENT FEDI, Fétichisme, philosophie, littérature, 2002. Nora RABOTNIKOF, Ambrosio VELASCO et Carina YTURBE (sous la direction de), La ténacité de la politique, 2002. Maria IVENS, Le peuple-artiste, cet être monstrueux, 2002. Jean-François GOUBET, Fichte et la philosophie transcendantale comme science, 2002. Christine QUARFOOD, Condillac, la statue et l'enfant, 2002. Jad HATEM, Marx, philosophe de l'intersubjectivité, 2002. Eric LECERF, Le sujet du chômage, 2002. Gilles GRELET, Déclarer la gnose, 2002. Charles RAMOND(éd.), Alain Badiou Penser le multiple, 2002. Sara VASSALLO, Sartre et Lacan, 2003. Edgardo A. MANERO, L'Autre, le Même et le Bestiaire, 2003.

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4112-6

Serge NICOLAS

LA PSYCHOLOGIE

DE TH. JOUFFROY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur La mémoire humaine: Une perspective fonctionnaliste (2000). Paris:

L'Harmattan (Coll. Psychologiques) (303 pages). Histoire de la psychologie (2001). Paris: Dunod (ColI. Topos) (128

pages). (traduction italienne sous le titre Storia della psicologia, Torino, Centro Scientifico Editore, 2002, XXIV + 144 pages). Histoire de la psychologie française: Naissance d'une nouvelle science

(2002). Paris: In Press (Coll. Psycho) (360 pages). La mémoire et ses maladies selon Théodule Ribot (1881) (2002). Paris: L'Harmattan (Coll. Acteurs de la Science). (pp. VII-CXII + 169 pages) . La nlémoire (2002). Paris: Dunod (Coll. Topos) (128 pages). La psychologie de W. Wundt (1832-1920) (2003). Paris: L'Harmattan
(Coll. Encyclopédie Psychologique) (145 pages).

SOMMAIRE PREMIÈRE PARTIE RÉSUMÉ DE LA PSYCHOLOGIE DE JOUFFROY I - LA VIE ET L'ŒUVRE DE TH. JOUFFROy Il

II - DÉBUTS DE LA PSYCHOLOGIE DE JOUFFROY.. 15 La psychologie au collège Bourbon (1817-1820).. .. 15 L'enseignement interdit de 1822-1823 17 III - LA PSYCHOLOGIE EST UNE SCIENCE (1826)... 21

IV - LA PSYCHOLOGIE A LA SORBONNE (1829-30)... 27 V - DERNIERS DÉVELOPPEMENTS (1836-1838) 37 Préface à la traduction des œuvres de Reid (1836). ... 37 Distinguer la psychologie et la physiologie (1838)... 45

DEUXIÈME PARTIE L'OEUVRE DE JOUFFROY EN PSYCHOLOGIE I - LA PSYCHOLOGIE (1823) II III 55

- PRÉFACE

À L'ŒUVRE DE D. STEWART (1826)... 65 DE L'ÂME HUMAINE (1828) 123 143

- DES FACULTÉS

IV - PRÉFACE À L'ŒUVRE DE TH. REID (1836)

V - LÉGITIMITÉ DE LA DISTINCTION DE LA PHYsIoLoGIE ET DE LA PSYCHOLOGIE (1839)... 261

INTRODUCTION Le nom de Théodore Jouffroy (1796-1842) est aujourd'hui très connu des philosophes et historiens de la psychologie française. Bien que Victor Cousin (1792-1867) fut le chef incontesté de l'école éclectique française (cf. Vermeren, 1995), Jouffroy, selon le mot fameux de l'écrivain et critique littéraire Charles-Augustin Sainte-Beuve (18041869), en était le "vice-roi" émancipé. Si des divergences bien réelles, toujours discrètement exprimées, existaient entre les deux hommes (Goblot, 1997), ils appartenaient bien tous les deux au même mouvement philosophique. Un des principes de l'éclectisme était la correspondance de la méthode historique et de la méthode psychologique. Chacune de ces méthodes devait parvenir au même but: l'organisation de la science philosophique. Comme ces deux méthodes s'appuient sans cesse l'une sur l'autre, elles sont plutôt associées que rivales. Ni Cousin, ni Jouffroy n'ont varié sous ce point, mais Cousin devait se consacrer toujours davantage à des travaux historiques, tandis que la méthode psychologique, héritée de l'école écossaise, restera la préoccupation première de Jouffroy. En effet, Jouffroy fut sans conteste celui qui développera la question psychologique au sein de l'école éclectique (pour une analyse de son oeuvre philosophique: Jacques, 1845 ; Vermeren, 1997). Jouffroy fut au e début du XIX siècle, avec Maine de Biran (Voutsinas, 1975), le fondateur de la psychologie spiritualiste française comme l'attestent les histoires de la psychologie les plus récentes (cf., Nicolas, 2001, 2002 ; Nicolas et al., 2000). Marie François Pierre Gontier de Biran, dit Maine de Biran (1766-1824), utilise le mot psychologie vers 1807 dans une oeuvre encore inédite à l'époque (Mémoire sur les Perceptions Obscures) en le définissant comme une des deux sciences qui embrasse l'homme, en regard de la physiologie. La psychologie est ainsi la science intérieure des êtres intelligents et actifs, moraux et libres, fondatrice de tous les savoirs; sa méthode est l'analyse intérieure ou "réflexion". Cependant, l'œuvre fondamentale de Biran sur la psychologie, antérieure à celle de Jouffroy, restera toujours inachevée et inconnue du public avant que V. Cousin en 1834 puis en 1841, Ernest Naville en 1859 et Alexis Bertrand en 1887 commencent à faire connaître les nombreux écrits du philosophe français qui sont aujourd'hui enfin complètement réunis dans ses Oeuvres Complètes éditées depuis 1984 chez Vrin. Ainsi, Jouffroy fut au cours de

la première moitié du XIX siècle considéré par ses contemporains comme le seul grand psychologue de l'école spiritualiste française. Cependant, sa psychologie nous est aujourd'hui peu familière en regard de celle de Maine de Biran. Le seul ouvrage publié de son vivant qu'on connaisse encore de lui, intitulé Mélanges Philosophiques (1833), a été édité à de très nombreuses reprises jusqu'à ces dernières années (chez Slatkine en 1979 et chez Fayard en 1997). On trouve dans ce livre une partie psychologique, d'une centaine de pages environ, comprenant cinq chapitres répertoriant des textes publiés dans divers recueils quelques années auparavant: I. De la science psychologique (1823) ; II. De l'amour de soi (1823) ; III. De l'amitié (1823) ; IV. Du sommeil (1827) ; V. Des facultés de l'âme (1828). Si ces textes marquent une époque (pour une critique: cf. Leroux, 1839), il existe d'autres écrits de Jouffroy sur la psychologie, moins connus aujourd'hui et d'accès assez difficile, dont l'importance a été soulignée par ses contemporains et dont on cite encore les sources aujourd'hui en psychologie et en philosophie. Ce sont ces anciens écrits que nous voulons ici présenter au public dans une perspective historique de façon à les faire apprécier à leur juste valeur. L'ouvrage que nous proposons est ainsi constitué en deux parties: la première donne un résumé de la psychologie de Jouffroy présentée dans une perspective historique et la seconde contient les plus fameux écrits de Jouffroy sur la psychologie.

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PREMIÈRE PARTIE RESUMÉ DE LA PSYCHOLOGIE DE JOUFFROY

I - LA VIE ET L'OEUVRE DE JOUFFROY Théodore-Simon Jouffroy est né le 06 juillet 1796 au village des Pontets, dans la partie la plus haute des montagnes du Jura (pour une biographie: Caro, 1865 ; Damiron, s.d. ; Lair, 1901 ; Mignet, 1853 ; OlléLaprune, 1899 ; Pommier, 1930 ; Poux, 1924 ; Tissot, 1875). Ce village, situé non loin de la source du Doubs, et auquel on n'arrivait alors que par des sentiers étroits et sinueux, était habité depuis des temps fort reculés par sa famille, qui y menait une existence patriarcale. Son père, AlexisJoseph Jouffroy, était à la fois agriculteur et percepteur de la commune. Mis en pension à Nozeroi en 1805, il fut envoyé de 1807 à 1811 au collège de Lons-le-Saunier où l'un de ses oncles était professeur. Il alla achever ses études classiques à Dijon. Examiné en 1813 par l'inspecteur général de l'Université, il fut admis à l'École Normale à Paris à l'âge de 17 ans. L'École Normale de l'Empire rassemblait alors les élèves les plus distingués des divers lycées. Au cours de ses études Jouffroy choisit de se consacrer à la philosophie sous l'impulsion de deux hommes qui enseignaient alors à la Sorbonne: Pierre Laromiguière (1756-1837) et Royer-Collard (1763-1845). Un jeune disciple de ces deux maîtres, à peine plus âgé que ses élèves, avait transporté à son tour cet enseignement à l'École Normale. Cette conférence de philosophie (1815-1822) avait été attribuée à Victor Cousin et Jouffroy la suivit avec une extrême avidité et aussi avec un peu de désappointement, à cause du cercle étroit dans lequel le jeune maître était forcé de s'enfermer. Jouffroy fut même élève répétiteur en 1815. Après avoir soutenu ses thèses de doctorat (1816), il fut nommé à partir de l'année suivante (1817-1822) chargé de conférences pour la philosophie à l'École Normale, et fit en même temps un cours au collège Bourbon. Il traitait dans ces établissements de la psychologie, de la morale et des méthodes. A la fin de l'année 1820, l'enseignement de la philosophie dans les collèges devant recevoir des modifications qui lui déplaisaient, il quitta sa chaire au collège Bourbon et ne se réserva que l'enseignement de l'École Normale. Mais en 1822, l'École Normale fut fermée pour des raisons politiques. Jouffroy alla grossir l'armée de l'opposition libérale et écrivit dans les journaux. Comme il ne pouvait plus professer en public, il ouvrit chez lui des cours particuliers. Cet enseignement ne fut ni sans éclat, ni surtout sans effet. Jouffroy exposa pour la première fois ses doctrines philosophiques en présence de quelques auditeurs choisis. Sur la

psychologie, il nous reste de cette période surtout l'article sur ce thème qu'il a écrit pour l'Encyclopédie moderne en 1823 et qu'il republiera quelques années plus tard dans le seul ouvrage paru de son vivant "Mélanges philosophiques" (Jouffroy, 1833). Collaborateur du journal "Le Globe" (Vermeren, 1995) où il avait déjà publié son fameux article intitulé "Comment les dogmes finissent", il fit paraître l'année suivante, en 1826, la traduction française des "Esquisses de philosophie morale" de Dugald Stewart, avec une préface sur la distinction des faits de conscience et des faits sensibles qui restera comme un des monuments de la science psychologique qu'il voulait développer. La publication en 1826 de cette traduction fut précédée d'une longue préface où Jouffroy définit la psychologie comme la science de l'âme et qui deviendra un texte de référence de ce qu'on nomme alors la méthode psychologique. Cette préface n'a pas été rééditée depuis la troisième et dernière édition de l'ouvrage qui date de 1841 (2e édition, 1833). Par la suite, il entreprit, de plus, la traduction des Oeuvres complètes de Thomas Reid, long travail auquel il associa son élève Adolphe Garnier (1801-1864), et dont le premier volume parut en 1828 et le dernier en 1836. On lui doit d'ailleurs une préface (Jouffroy, 1836) aux oeuvres de Reid, jamais republiée depuis, qui complète celle qu'il avait donnée dix ans auparavant pour l'ouvrage de Dugald Stewart. La même année (1828) Jouffroy fut réintégré à l'École Normale qui venait d'être rétablie sous le nom d'École Préparatoire, et parut l'année suivante Ganvier 1829) à la Faculté des lettres comme suppléant de Millon, professeur d'Histoire de la philosophie ancienne. Il s'intéressait cependant plus à la philosophie qu'à son histoire. Il choisit ainsi dans l'Antiquité le dialogue de Platon qui a pour titre le Premier Alcibiade, et qui montre l'utilité de la connaissance de soi-même. Ce dialogue lui servit de prétexte pour traiter de la psychologie et des facultés de l'âme. Les années 1830 furent riches en événements. Après la révolution de 1830, il fut nommé professeur adjoint de la chaire d'histoire de la philosophie moderne (1830-1837), dont le titulaire était RoyerCollard (1763-1845). C'est dans ce cadre qu'il donna son cours de morale (1830-1833) puis de droit naturel (1833-1835) (cf., Jouffroy, 1834-1842) qui contient la dernière forme de sa philosophie non seulement sur la morale, mais sur la psychologie et la théodicée tant sont pour lui étroits les liens qui unissent toutes les parties de la philosophie. Il fut élu député libéral de 1831 à 1841 et refusa le ministère de l'instruction publique à 12

plusieurs reprises. A la mort de François Thurot (1768-1832), qui était chargé de la chaire de littérature et de philosophie grecques, Jouffroy fut élu au Collège de France à une chaire de philosophie grecque et latine (1832). Le 13 août 1833 il se marie à Paris avec Marie Mourcet avec qui il aura deux enfants, Charles et Maria. La même année, il fit paraître ses Mélanges philosophiques (Jouffroy, 1833) qu'il a lui-même préparés à l'occasion de son élection à l'Académie des Sciences Morales et Politiques (1833), récemment rétablie, qui l'accueilla dans la section de morale. Pendant que d'un côté il professait le droit naturel à la Sorbonne, de l'autre, il donnait au Collège de France, comme introduction à l'histoire de la philosophie ancienne, une suite de leçons, qu'on pourrait comprendre sous le titre de philosophie de l'histoire. Tant de travaux et une maladie chronique à laquelle il devait succomber quelques années plus tard, eurent raison de ses forces en 1836. Il dut chercher un peu de repos en Italie, à Pise, où il passa sept à huit mois. A peine eut-il recouvré un peu de forces, qu'il composa sa fameuse Préface de la traduction des oeuvres de Reid (1836). A la mort de Laromiguière, Jouffroy fut choisi comme son successeur (arrêté du 28 novo 1837) à la chaire de philosophie dont il fut le titulaire de 1837 à 1842. A cette nouvelle, il donna sa démission de la chaire de philosophie grecque et latine (30 nov. 1837) qu'il détenait au Collège de France depuis 1832. Mais il n'occupa que bien peu de temps ce nouveau poste. Dès la fin de l'année 1838, il fut obligé de se faire remplacer, et ce fut Adolphe Garnier (1801-1864), son disciple et son er futur successeur, qu'il choisit pour suppléant. Il est mort le 1 mars 1842 à Paris. Jean-Philibert Damiron (1794-1862) fera publier plusieurs de ses écrits antérieurs et même des inédits, dont les nouveaux mélanges philosophiques (Jouffroy, 1842) qui contient son fameux texte sur la légitimité de la distinction de la philosophie et de la physiologie.

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II DÉBUTS DE LA PSYCHOLOGIE DE JOUFFROY La psychologie au Collège Bourbon (1817-1820) On connaît bien les premiers développement de la psychologie de Jouffroy grâce à Adolphe Garnier (1875), qui fut son élève. L'objet de la philosophie, dit Jouffroy au début de son enseignement au Collège Bourbon à Paris dans les années 1817 à 1820 (Garnier, 1875, p. 823), est la science de l'homme. Cette science doit embrasser la vie actuelle, la vie antérieure et la vie future; dans la vie actuelle, l'âme peut s'envisager sous trois aspects: 10. Comme agissant; 2°. Comme éprouvant des actions; 30. En elle-même, indépendamment des actions qu'elle accomplit ou qu'elle éprouve. La psychologie contient donc trois choses: l'étude de la productivité du moi, l'étude de sa réceptivité et l'étude du moi en luimême. En ce qui concerne l'étude de la productivité du moi, tous les actes qu'il produit sont des actes intellectuels; ces actes pouvant être spontanés ou volontaires. Ainsi, Jouffroy, à l'exemple de Maine de Biran et de Cousin, plaça d'abord la sensibilité hors du moi; mais il laissa dans le moi l'intelligence spontanée ou involontaire; il jugea que la volonté seule ne peut produire une connaissance; qu'il doit y avoir aussi dans l'âme une faculté intelligente, pouvant recevoir le secours de la volonté, mais pouvant aussi se passer d'elle: car notre volonté s'applique uniquement à nos propres actes, et, par conséquent, à des actes que le moi a d'abord accomplis involontairement. La volonté paraît et disparaît dans l'intelligence; mais l'intelligence persiste, tantôt à l'état volontaire, tantôt à l'état spontané: l'intelligence fut donc pour Jouffroy la nature de l'action de l'âme; la volonté fut le mode de cette action. L'intelligence est la seule production permanente de l'âme, et la volonté n'est plus qu'un mode de cette productivité. Ni la sensibilité, ni la vérité morale ne sont le moi; le moi les connaît l'une et l'autre: la première par l'observation, la seconde par la raison. Jouffroy établit en effet comme Royer-Collard et Cousin deux facultés de connaître, l'observation et la raison: l'observation donne les connaissances relatives et contingentes; la raison, les connaissances absolues et nécessaires. L'observation s'applique au monde interne et au monde externe, et se divise en conscience, perception et mémoire. L'observation est l'occasion du développement de la raison: telle est la

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productivité du moi; elle comprend tous les actes de l'intelligence, soit volontaires, soit involontaires. Pour ce qui concerne l'étude de la réceptivité du moi, Jouffroy considère que la sensibilité, qui appartient tout entière au corps, est l'une de ces influences, la vérité morale est l'autre. Ni la sensibilité, ni la vérité morale ne sont le moi. Le moi les connaît l'une et l'autre: la première par l'observation, la seconde par la raison. Le moi, en tant qu'il en prend connaissance, est productif ou actif; il ne devient passif ou réceptif qu'au moment où il se détermine sous l'influence de la sensibilité ou de la vérité morale. La sensibilité partage donc avec l'intelligence le privilège de déterminer l'âme à l'action. De tous les phénomènes sensibles, le désir est le seul qui agisse sur le moi, c'est-à-dire qui le détermine. En regard des phénomènes sensibles, qu'il reléguait tous dans le corps, Jouffroy plaçait les phénomènes intellectuels. Ces derniers étaient des connaissances des vérités contingentes et relatives, et des vérités nécessaires et absolues. Les premières de ces connaissances ne peuvent porter l'âme à l'action que si elles ont excité dans le corps un désir, et, dans ce cas, ce n'est pas le phénomène intellectuel qui agit sur l'âme, c'est le phénomène sensible. Les objets des connaissances absolues sont le vrai, le beau et le bien moral. Le vrai et le beau peuvent être des objets de désir, et ils n'agissent sur l'âme que par le désir; mais le bien moral est marqué d'un caractère d'obligation qui commande l'action. C'est l'intelligence qui découvre ce caractère, et qui, par cette découverte, détermine l'action de l'âme; c'est donc, en ce cas, un phénomène intellectuel qui agit sur l'âme et non plus un phénomène sensible. Ce phénomène intellectuel, Jouffroy l'a appelé motif d'action, par opposition au désir, qu'il nommait le mobile. L'influence de ces deux principes composait toute la sphère de la réceptivité du moi. Pour étudier le moi en lui-même, il fallait écarter tout ce qu'il y a dans le moi de variable, c'est-à-dire les actes intellectuels soit volontaires, soit involontaires. Il ne reste alors que l'intelligence et la volonté en puissance, la simplicité et l'identité. Le moi étant une force intelligente, libre, simple et identique, peut-il être la même chose que la matière? Cette question psychologique se résout par la cosmologie. On ne peut distinguer dans l'homme l'âme d'avec le corps, qu'en distinguant, dans ce monde, la force d'avec la matière. Si la force est la même chose que la matière, chaque partie de la matière est une force libre: or, comment toutes ces forces libres se sont-elles entendues pour composer l'harmonie 16

de ce monde? Si la force est en dehors de la matière, il est facile de concevoir que la première fasse concourir toutes les parties matérielles à l'exécution du plan qu'elle a conçu. La force est distincte de la matière; l'âme est donc distincte du corps. L'enseignement interdit de 1822-1823 Lorsque les vicissitudes de l'histoire politique entraînèrent la suspension du cours de Victor Cousin (1820) et la fermeture de l'école normale (1822) où il était chargé de conférences, Jouffroy ne put demeurer sans auditoire et ouvrit dès le mois de novembre 1822 un cours de philosophie dans son propre appartement (Sainte-Beuve, 1833). C'est à cette période qu'il écrit un plan de psychologie dans lequel, après la détermination du but de cette science, est tracée rapidement l'esquisse des trois premiers chapitres dont elle devait se composer. Si le projet n'a pas vu le jour sous la forme d'un ouvrage, c'est dans un article de cette époque et dans ses cours particuliers qu'il va développer cette matière. A l'époque où est composé son premier véritable écrit sur la psychologie qui présentait l'objet, la certitude, le point de départ et la circonscription de cette nouvelle science qu'il appelait de ses voeux, Jouffroy continuait en effet à enseigner en dépit des interdits officiels. Cet article dont on trouvera un extrait ci-après fut publié en 1823 dans l'Encyclopédie Moderne puis republié dans l'ouvrage des "Mélanges Philosophiques" (Jouffroy, 1833) qui rassemblait ses premiers écrits. "I - Obiet de la Psvchologie. Au-dedans de nous et dans les profondeurs de notre être, un principe se développe continuellement, qui va saisir hors de nous les réalités que le monde contient, et en conçoit des notions plus ou moins complètes, plus ou moins distinctes. Ce principe ne s'arrête pas à la superficie des choses, à ces phénomènes, à ces attributs visibles qui nous les manifestent immédiatement,. il pénètre plus avant, et s'introduit dans un monde caché que notre oeil ne voit point, que notre main ne saurait toucher. Au-delà des phénomènes, il conçoit des causes ,. entre les faits, des dépendances,. sous les attributs, des existences réelles,. et par-delà encore, une cause source de toutes les causes, des lois règles de tout rapport, une existence centre commun de toutes les existences, un espace qui contient tout, une durée où tout se produit et s'écoule. Il embrasse ainsi le visible et l'invisible, l'apparent et le caché, 17

et élève dans son sein une image du monde qui est la connaissance humaine. Or, toutes les fois que ce principe se développe, un phénomène singulier se produit en lui. En atteignant les réalités extérieures, il a conscience de lui-même qui les atteint,. en les trouvant, il se trouve. Saisissant à la fois deux choses, l'une qui connaît, l'autre qui est connue ,. se reconnaissant dans la première, et ne se reconnaissant point dans la seconde, le principe intelligent exprime cette différence et cette dualité, en disant moi et non-moi.. Dès lors, il se pose au centre de cet univers qu'il embrasse et qui le contient, et il s'en distingue nettement. Dès lors aussi, au centre de toutes les sciences possibles, apparaît et se distingue une science spéciale, qui est celle du principe intelligent, ou la psychologie. Cette science est identique à celle du moi,. car qui dit moi? le principe intelligent,. et ce qu'il appelle moi. c'est nécessairement lui. Elle est également identique à la science de l'homme,. car, qu'est-ce que l'homme, sinon ce que chacun de nous appelle moi? et qui dit moi. sinon le principe intelligent? et qui peut-il appeler moi. sinon lui-même? Le moi, l'homme, le /2.rincive intelli~ent. sont donc des dénominations différentes d'une même chose,. la science de l'une de ces choses est donc la science des deux autres,. la psychologie, qui est la science du principe intelligent, est donc par cela même la science du moi ou de l'homme. On aurait tort d'en conclure que la psychologie est la science de ce composé de matière et de forces diverses, que le même nom d'homme sert à distinguer des autres êtres organisés. Il y a dans ce composé deux choses distinctes: l'homme vroprement dit, et l'animal. La physiologie étudie l'animal,. la psychologie, l'homme, c'est-à-dire le principe dans lequel chacun de nous sent distinctement que sa personnalité est concentrée, et qui est le principe intelligent. C'est là le moi. ou l'homme véritable, et c'est en ce sens seulement que la psychologie est la science de l'homme. II - De la nature et de la certitude de la science vsvcholoflique. Ce qui est l'objet de la science psychologique, c'est le principe intelligent,. ce qui en est l'instrument, c'est ce même principe. Il y a donc cela de spécial dans la psychologie, que son instrument et son objet sont identiques. C'est ce qui n'arrive que dans cette seule science. Dans toutes les autres, l'instrument, qui est le principe intelligent, est distinct de l'objet même auquel il s'applique. 18

De cette singularité en résulte une autre,. c'est que la connaissance ne s'obtient pas en psychologie de la même manière que dans les autres sciences. L'intelligence ne peut s'observer comme elle observe les choses qui ne sont pas elle,. elle a le spectacle de celles-ci, elle les voit, elle les contemple,. mais elle ne peut avoir le spectacle d'elle-même,. elle en a le sentiment ou la conscience. La psychologie est fille de la réflexion, comme les autres sciences le sont de l'attention. Les notions que la conscience nous donne nous inspirent une parfaite confiance. La certitude de la science du moi est donc appuyée sur les mêmes bases que la certitude de toute science possible. III - Du ooint de déoart de la osvcholo~ie. - Puisque le moi se sent continuellement, il a continuellement une connaissance plus ou moins distincte de lui-même. Puisqu'il se distingue continuellement de ce qui n'est pas lui, il sait à chaque instant plus ou moins distinctement ce qu'il est. Ainsi la science du moi est commencée dans la conscience de chaque homme. Conscience obscure du moi, voilà le point du départ de la psychologie,. connaissance claire du moi, voilà la psychologie ellemême: entre le point du départ et le but, il n'y a qu'une différence de forme. La psychologie n'est autre chose que la conscience de nous-mêmes transformée,. c'est le sentiment du moi, commun à tous les hommes, rendu clair d'obscur qu'il était. Le moyen ou l'instrument de transformation, c'est la réflexion, et la réflexion n'est autre chose que l'intelligence humaine librement repliée sur son principe. IV - Circonscription de la osvchologie. - Nous ne pouvons découvrir tout d'un coup toutes les notions particulières contenues obscurément dans la conscience totale que nous avons de notre moi. Dans ce cas, comme dans tous les cas semblables, le phénomène de l'éclaircissement ne s'opère que peu à peu. D'abord, les notions principales renfermées dans la notion complexe apparaissent et se distinguent,. ensuite, dans le sein de chacune d'elles nous distinguons des notions moins étendues qui se résolvent elles-mêmes peu à peu dans des notions plus élémentaires, jusqu'à ce qu'enfin, de subdivision en subdivision, la décomposition atteigne les éléments." Il Y avait néanmoins dans la psychologie alors adoptée par Jouffroy des parties qui lui paraissaient douteuses. Le point théorique sur lequel portait son principal doute était la question de la sensibilité. Était19

elle véritablement hors du moi? C'est dans la philosophie écossaise de Dugald Stewart et de Thomas Reid qu'il va trouver sa nouvelle inspiration. C'est ainsi qu'il replacera la sensibilité dans l'âme. Il joignit à la sensibilité, qu'il regardait comme la capacité de jouir et de souffrir, des principes d'action que les philosophes écossais avaient analysés et auxquels ils avaient donné les noms d'instincts, d'appétits, de désirs et d'affections. Jouffroy appela ces principes les penchants ou les tendances primitives de la nature humaine. Il découvrit aussi dans les instincts décrits par Reid une faculté que la philosophie n'attribuait plus à l'âme depuis Descartes: la faculté motrice par laquelle l'âme met le corps en mouvement, et que la philosophie ancienne avait considérée comme le caractère par lequel l'âme se distingue d'abord du corps. Ces innovations ne furent pas les seules que Jouffroy introduisit dans sa doctrine; il dut encore à l'étude de la philosophie écossaise de placer au nombre de nos facultés irréductibles la puissance qui nous fait produire les signes du langage naturel à laquelle il donna le nom de faculté expressive. Enfin la volonté pouvant s'appliquer à la faculté motrice comme à l'intelligence, et même lutter contre les penchants primitifs ou en favoriser le développement, cessa d'être considérée par Jouffroy comme un mode de l'action intellectuelle et fut envisagée comme une faculté spéciale qui vient faciliter ou gêner l'exercice de nos autres facultés. La classification des facultés évolua au cours des années. C'est ainsi que dans son premier tableau officiel des facultés de l'âme établi dans un article publié dans l'Encyclopédie Moderne de 1828 (tome 12), on trouve: 10. La faculté personnelle (liberté et volonté) ; 20. La faculté locomotrice; 30. La sensibilité et; 4°. Les facultés intellectuelles. Dans son tableau final donné dans son cours de 1837 à la faculté des lettres de Paris (cf. Garnier, 1875, p. 824) on trouve: 1°. Les penchants primitifs au nombre de trois; l'amour du pouvoir ou ambition, le désir de la connaissance ou la curiosité, l'amour de nos semblables ou la sympathie; 2°. La sensibilité ou la capacité de jouir du développement des tendances primitives et de souffrir de la gêne que leur apportent les obstacles extérieurs; 30. L'intelligence, comprenant d'une part les facultés d'observation, la conscience, la perception des sens extérieurs et la mémoire, facultés qui donnent les connaissances contingentes, de l'autre la raison, qui fournit les connaissances néces-saires ; 4°. La faculté expressive; 5°. La faculté motrice ou locomotrice; 6°. La volonté.

20

III

- LA PSYCHOLOGIE

EST UNE SCIENCE

Jouffroy s'attacha très tôt à présenter la philosophie écossaise où il avait puisé nombre d'idées. On lui doit d'abord la publication de la traduction des "Esquisses de philosophie morale" de Dugald Stewart (Jouffroy, 1826). Le plan du cours de l'illustre philosophe écossais daté de 1793 fut traduit d'après la quatrième édition anglaise de 1818 agrémenté d'une préface jamais rééditée depuis mais dont l'importance du contenu a marqué toute une génération de philosophes et de psychologues. Dans cette longue introduction à la traduction de l'ouvrage Stewart (Jouffroy, 1826), Jouffroy exposera la méthode psychologique et s'attachera à justifier la possibilité d'appliquer la méthode expérimentale à l'observation des faits internes. Dans cette préface, il développera en particulier un long parallèle entre la science des faits extérieurs et celle des faits intérieurs, auxquelles s'appliquent les méthodes d'observation et d'expérimentation. Selon Damiron (1826, p. 402), "cette préface mérite attention car c'est, à notre avis, un plaidoyer sans réplique en faveur des sciences morales, qu'elle réhabilite victorieusement". En effet, il y a dans sa préface autre chose qu'un avant-propos de traducteur, il y a la préface d'une nouvelle science: la psychologie. Jouffroy y traite les quatre questions suivantes: 10. Des phénomènes intérieurs et de la possibilité de constater leurs lois; 2°. De la transmission et de la démonstration des notions de conscience; 3°. Du sentiment des physiologistes sur les faits de conscience; 4°. Du principe des faits de conscience. Parmi ces questions, les deux plus importantes sont sans nul doute la première et la dernière. Il est des faits qu'aucun sens ne nous atteste: ce sont les passions, les pensées, et les volontés. Que ces faits soient ou non les résultats d'un principe matériel, toujours est-il que nous les percevons tout autrement que les phénomènes du monde extérieur: ceux-ci c'est à l'aide des sens extérieurs que nous les connaissons; les autres ne nous sont connus par aucun de ces organes et cependant nous en avons l'idée certaine, nous les sentons, et nous sommes sûrs de ne pas nous tromper en les sentant; il y a même quelquefois dans cette conviction un degré de certitude qui ne se trouve pas toujours dans la croyance aux objets extérieurs. Comment avons-nous la perception et la foi de cette sorte de faits? C'est par l'intermédiaire d'un sens tout différent des sens extérieurs, qui agit sans organe et s'exerce par lui-même, espèce de sens intime, de

vue immédiate, de pure intelligence, qui veille constamment en nous pour nous apprendre ce qui s'y passe. Cette intelligence est la conscience. La conscience est donc à notre état moral, à ce monde intérieur, ce que les sens à appareils organiques sont au monde extérieur: ce qu'ils font sur leurs objets, elle le fait sur les siens; elle est capable des mêmes opérations: elle peut, tout comme eux, purement percevoir, regarder, comparer, généraliser, raisonner, se souvenir, imaginer; il ne lui manque rien pour la science, elle en a la pleine faculté. Si donc elle ne sait pas, si elle ne s'élève pas à la théorie, si elle ne trouve pas les lois et l'explication positive des faits dont elle est témoin, ce n'est pas dû à un défaut de nature ou à une impuissance originelle. La science lui est possible; mais elle lui est difficile. Il faudra avant tout vaincre soit l'instinct soit l'habitude qui entraînent incessamment leur esprit vers les objets extérieurs, et le distraient des faits révélés à la conscience. Cela demande une vivacité de réflexion, une manière de voir à nu, une pénétration de sens, dont peu d'esprits sont capables. Pour faire la science de l'homme, il faudra donc observer, mais observer autrement que les peintres de moeurs. Ce ne sera plus aux détails et aux individualités qu'on devra s'attacher, mais aux masses et aux faits généraux: "En effet, il ne suffit pas de savoir observer, il faut encore avoir le courage de ne voir dans les faits constatés que ce qui y est, de n'en tirer que les inductions qui en sortent rigoureusement ,. il ne faut pas avoir en tête une foule de questions qu'on ait hâte de résoudre, et qu'on désire résoudre d'une certaine manière,. il ne faut pas, pour satisfaire son impatience et justifier son opinion, extorquer aux faits, à force de subtilité et d'imagination, les solutions que l'on veut, et qu'ils ne rendent pas: il faut être assez sage pour comprendre que le meilleur moyen de résoudre des questions de faits d'une manière solide est d'oublier ces questions dans l'observation des faits, afin de pouvoir constater ceux-ci d'une manière impartiale et complète". Voilà à quelles conditions pourra se faire la science des faits de l'âme. Si jamais elle est composée dans cet esprit et d'après ces principes, elle soutiendra sans peine le parallèle avec les théories physiques les plus exactes et les mieux applicables. La dernière question que Jouffroy a abordée est relative au principe des faits de conscience. Après avoir démontré la réalité des faits de conscience, et la possibilité d'en constater les lois, il resterait sans doute à chercher d'où ils viennent, à quel principe ils se rapportent, et si ce principe est spirituel ou matériel. Quel qu'en soit le résultat, cela 22

n'ajouterait rien à l'évidence de la proposition de Jouffroy selon laquelle il y a des faits d'une nature particulière dont nous pouvons faire la science au moyen du sens interne, tout aussi certainement que nous pouvons faire celle des faits physiques au moyen des sens externes. Après la démonstration qu'il avait donnée de la vérité et de la certitude en matière de psychologie, il ne pouvait rester dans les esprits que deux préjugés contraires, l'un se tirant du peu d'accord qui existe en cette matière entre les métaphysiciens et les physiologistes; l'autre s'appuyant sur l'assertion, trop légèrement admise, qu'on ne peut étudier l'intelligence, ou, plus généralement, les faits de conscience que comme résultant de l'organisation. Ce sont ces deux préjugés que Jouffroy s'est attaché à combattre en finissant. Quant au premier, il a fait voir que, si les physiologistes et les métaphysiciens ne s'entendent pas, c'est sur un point placé hors du champ de l'observation et livré jusqu'à présent à des explications hypothétiques. S'ils ne croient pas de la même manière à la nature du moi, que les uns regardent comme matériel et les autres comme spirituel, tous cependant le reconnaissent, en proclament l'unité, en avouent les facultés. La réponse à l'assertion n'est pas moins péremptoire. "1°. Attribuer à un appareil organique quelconque la vertu de produire certains phénomènes, c'est lui attribuer une faculté que nous ne découvrons pas en lui et que nous ne saurions y découvrir. Nous voyons bien, par l'expérience, qu'il y a une dépendance entre l'appareil organique et la production du phénomène,' mais comme cette dépendance existerait également si cet appareil, au lieu d'être le principe de cette production, n'en était que l'instrument, il est impossible d'assigner une raison de préférer la première supposition à la seconde (..) 2°. L'observation ne découvre dans le cerveau comme dans tout organe qu'un amas de particules matérielles, arrangées d'une certaine manière. Comment cet amas de particules est-il capable de produire quelque chose? C'est ce que les physiologistes ne comprennent pas du tout: le mot or~ane, employé pour désigner la cause de certains phénomènes, ne laisse donc pas dans l'esprit une idée plus nette que le mot âme (..) 3°. Il nous est facile de concevoir l'hypothèse d'une force servie par des organes. Tandis que nous ne concevons pas du tout comment des parties matérielles, qui n'ont pas par elles-mêmes la propriété de penser, peuvent constituer par leur réunion seule et le mode de leur arrangement des forces pensantes. Hypothèse pour hypothèse,
celle de la distinction de la cause et de l'organe est donc plus intelligible.

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4°. Comme il est démontré que les organes des sens et les nerfs sont indispensables à la perception et à la sensation, et ne sont cependant que des instruments qui ne sentent pas et ne connaissent pas, (..) il nous est facile de concevoir par analogie que le cerveau, tout indispensable qu'il soit à la sensation et à la perception, n'est lui-même qu'un autre instrument, une autre condition de la production de ces phénomènes (..) Dans cette application, l'hypothèse de la distinction a donc encore sur l'autre une supériorité de clarté particulièrement remarquable." Il est un argument encore plus contestable que les autres, c'est celui où Jouffroy, raisonnant d'après le fait qu'aucun désordre accidentel ou artificiel du cerveau ne parvient jamais à supprimer en nous la volonté, en tire la conclusion que le cerveau n'est pas le principe de la volonté, puisque s'il l'était, il serait étonnant qu'aucune maladie, qu'aucune opération ne produisit sur lui l'effet de l'empêcher de vouloir. En fin de compte, il n'en est pas moins vrai, selon Jouffroy, que les faits s'expliquent en général beaucoup mieux d'après le système des métaphysiciens que d'après celui des physiologistes. Adepte d'une philosophie de la conscience fondée sur l'observation interne, il va développer l'idée selon laquelle il est maintenant nécessaire de fonder une nouvelle science, la psychologie, centrée sur l'analyse des faits de conscience. "Les phénomènes de conscience sont d'une nature à part, et ne ressemblent nullement aux autres phénomènes de l'humaine organisation. Insaisissables à l'observation sensible et perçus d'une autre manière, ils doivent devenir l'objet d'une science spéciale, qui formera une des divisions de la science de l'homme. Cette science des faits de conscience, distincte de la physiologie par son instrument et son objet, doit porter un nom qui exprime et constate cette différence. Celui d'idéologie est trop étroit ,. car il ne désigne que la science d'une partie des faits internes. Celui de Dsvcholo~ie. consacré par l'usage, nous parait préférable, car il désigne les faits dont la science s'occupe, par leur caractère le plus populaire, qui est d'être attribués à l'âme" (Jouffroy, 1826, pp. cxxxvi-cxxxvii). Bien que soutenu par ses amis (cf. Damiron, 1826), l'annonce de cette création allait heurter les adversaires de l'éclectisme: les catholiques et les physiologistes. Le philosophe catholique, le Baron d'Eckstein (1826, p. 539 et p. 541), réagit vivement à cette annonce en soulignant que "la science, telle que M Jouffroy l'a conçue, nous parait être la nonscience par excellence

(...)

Les écossais

et M Jouffroy,

leur habile

interprète, veulent remplacer l'antique science de la philosophie par un 24

savoir auquel ils donnent, on ne sait sur quel fondement et en vertu de quel droit, le titre de psychologie. On prend l'esprit humain, comme d'autres s'emparent de la nature. Sans nulle idée préalable du génie de l'homme, on veut l'observer, de même que les physiciens observent la matière,. et l'on donne pour des faits et pour les fruits de l'expérience les résultats de ces prétendues observations". Pour le physiologiste Broussais (1828), le spiritualisme est une opposition à la science et le caractère pseudo-expérimental de la psychologie de Jouffroy le confirme pleinement. C'est en mai 1828 que Broussais va investir le champ philosophique en publiant contre Cousin, Jouffroy et ses disciples un traité "De l'irritation et de la folie". Comme le souligne Braunstein (1986), il s'agit de la première critique du point de vue "physiologique" de la psychologie de son temps représentée par Jouffroy. Le dialogue entre Jouffroy et Broussais se poursuivra à travers des publications et des articles. Si l'ouvrage de Broussais est une réponse à la préface de Jouffroy aux Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewart (1826), Jouffroy répliquera par une série d'articles parus dans le Globe en 1828-1829 traitant du spiritualisme et du matérialisme. En rendant compte aux lecteurs du "Journal de Paris" du traité de Broussais (1828), Auguste Comte (1798-1857) jugera trop timide les critiques de Broussais sur la prétendue méthode psychologique d'observation intérieure des philosophes et métaphysiciens de son temps. Lorsqu'il classe les sciences fondamentales, dans sa fameuse série des "Cours de philosophie positive" publiée entre 1830 et 1842, Comte n'accordera aucune place à la psychologie. Comme un des derniers philosophes éclectique français, Paul Janet (1892, p. 418 ; 1897, I, p. 136), l'a parfaitement souligné, "l'adversaire la plus intraitable, le plus intransigeant de la psychologie à la Jouffroy, a été Auguste Comte" qui a été un des artisans les plus fameux de la disparition de la méthode d'introspection. Comte va développer dans son "Cours" (Comte, 1830-1842) deux objections essentielles à la méthode psychologique. Premièrement, il est impossible de s'observer soi-même. Il déclare même dans la première leçon du "Cours" publié en 1830 que cette prétendue méthode psychologique est nulle et contradictoire dans son principe, stérile dans ses résultats, anarchique dans ses prétentions. Deuxièmement, la psychologie ne peut être réduite à l'étude de l'homme adulte sain et doit être étendue à l'animal. En répétant avec insistance de telles déclarations, Comte devait se douter qu'il avançait là une opinion scandaleuse qu'il savait avoir déjà 25

été émise par Gall et Broussais mais aussi par les philosophes de l'école traditionaliste (de Bonald, Lamennais) qui regardaient comme chimérique toute tentative pour fonder une philosophie sur la psychologie. Pour connaître les lois de la pensée, il faut, selon Comte, étudier structurale ment le cerveau en continuant le travail de Gall (étude des fonctions mentales au point de vue statique) mais aussi observer le fonctionnement de l'esprit humain en instituant une nouvelle discipline: la sociologie (étude des fonctions mentales au point de vue dynamique).

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IV - LA PSYCHOLOGIE A LA SORBONNE (1829-1830) Jouffroy reprend ses cours à la Faculté des lettres le dernier vendredi du mois de janvier 1829. Le journal "Le Globe" du 28 janvier annonça victorieusement l'ouverture du cours de Jouffroy à la chaire d'histoire de la philosophie ancienne où il est suppléant de Millon. Montant en chaire, il s'exprime en ces termes (Le Globe du 28 janvier, tome 7, n08, p. 60) : "Ce n'est pas sans une vive émotion que je me trouve dans cette chaire, en présence de ce vaste auditoire auquel ni mes yeux ni ma parole ne sont accoutumés. Je crains, messieurs, de vous paraître bien peu digne et de la tâche que cette chaire m'impose et de la confiance du vénérable et savant professeur qui m'a chargé de le remplacer auprès de vous. Mais ce que je crains surtout, messieurs, ce sont vos habitudes. Trois hommes dont je m'honore de partager les principes et les intentions, et que je puis avec une égale vérité appeler mes maitres et mes amis, vous ont accoutumés à une supériorité que vous pourriez être tentés d'imposer comme une obligation à celui qui vient s'asseoir à leur place. Ne m'exposez point, messieurs, à une comparaison si périlleuse. Prenez-moi pour ce que je suis, pour un homme qui, après avoir consacré sa vie à l'étude de la philosophie, vient vous entretenir de ce qu'il croit savoir, et qui sera heureux s'il peut le faire avec clarté. La clarté, messieurs, voilà tout ce que je vous promets et tout ce que vous devez attendre de mon enseignement. S'il sy rencontre autre chose, ce ne sera pas à moi mais à lafortune que vous le devrez.". Le contenu de cette leçon d'ouverture nous est surtout connu grâce à Damiron qui la publia dans l'oeuvre posthume de Jouffroy "Nouveaux mélanges philosophiques" (Jouffroy, 1842, pp. 349-362) et grâce au compte-rendu, semble-t-il écrit par Adolphe Garnier, paru dans la revue "Le Lycée. Journal Général de l'Instruction" de l'année 1829. Après quelques mots de salutation, Jouffroy entra en matière en montrant que l'histoire d'une science est l'histoire des vérités et des erreurs successivement émises sur l'objet de cette science. Aborder l'histoire d'une science présuppose donc que la science est faite: car comment juger ce qui est vérité et ce qui est erreur, si la vérité n'est pas reconnue? Si l'on applique ces réflexions à l'histoire de la philosophie, on trouvera qu'elle est l'histoire des vérités et des erreurs émises à l'aide du temps sur l'objet de la philosophie. Or, cette science n'est pas faite puisque si l'on prend les problèmes qu'agite la philosophie; il n'en est pas un seul sur

lequel on ne trouvera quatre ou cinq solutions différentes. Dans l'état actuel de la philosophie, en l'absence d'une science qui fût consentie par tous, à défaut de principes uns et d'une vérité incontestée, il est difficile, impossible même, de faire une histoire de la philosophie. Jouffroy envisagera alors de faire une histoire de la philosophie tout en cherchant à résoudre les nombreuses questions qui font l'objet de la philosophie. Il décidera d'employer les opinions passées, surtout celles avancées par les philosophes de l'Antiquité, pour fonder la science philosophique, puisqu'il ne peut se servir de la science pour juger les opinions. Il fera donc à la fois de la philosophie et de l'histoire de la philosophie. D'où il a conclu qu'avant tout il faut s'occuper de la science, et s'efforcer de l'élever à la hauteur des théories exactes. Mais sur quel point de la philosophie va-t-il porter d'abord le flambeau de l'histoire? Une des grandes difficultés de la science philosophique, c'est la vaste étendue de son objet. La logique, ou la connaissance du vrai et du faux; l'esthétique, ou la connaissance du beau et du laid; la morale, ou la connaissance du bien et du mal; la politique, la religion naturelle, etc. ; voilà quelques titres des subdivisions de la philosophie. Non seulement cet objet est immense, il est encore vague, indéterminé, peu circonscrit. Or, puisque, dans tous ces sujets, l'homme est toujours le fond commun, l'homme, sa nature, et ses facultés, voilà d'abord ce qu'il y a à voir. C'est ce qu'en atteste la conscience, la première étude à faire est par conséquent psychologique; la psychologie, telle est donc la science-mère en philosophie. Ainsi, au milieu de tous ces problèmes si nombreux et si confus, s'il en était un dont la solution dût précéder celle de tous les autres, de telle sorte que tout autre problème supposât celui-là résolu, c'est le problème psychologique. Que se passe-t-il en nous quand nous connaissons soit le bien ou le mal, soit le vrai ou le faux, soit le beau ou le laid, soit tout autre objet de connaissance? Est-ce une émotion, une sensation, un jugement? La mémoire est-elle mêlée à tous ces actes de l'esprit? L'intelligence est-elle libre de connaître ou de ne pas connaître le beau, le vrai, le bien, la matière, etc. ? Crée-t-elle toutes ces notions, ou les reçoit-elle ? Voilà quelques-unes des questions psychologiques. Elles comprennent tous les faits qu'on rapporte à un principe appelé âme, esprit, intelligence; la description de ces faits est la psychologie. Il est maintenant facile de voir que la psychologie doit précéder tous les autres problèmes philosophiques. Il en donnera trois exemples. Pour la morale, ou la science du juste et de l'injuste, du bien et du mal, il est nécessaire avant de 28