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La Psychologie sociale

De
445 pages

La psychologie sociale



Pour le psychosociologue, l'homme interagit avec les autres à l'intérieur de cadres sociaux et à travers un jeu de dépendances et d'influences. Comment se créent les normes sociales et comment agissent-elles ? Dans quelles limites les groupes sont-ils influençables ? La psychologie sociale se veut à la fois scientifique, parce qu'elle trouve de multiples applications dans l'organisation du travail, la communication et les techniques commerciales.



Dans cet ouvrage de synthèse, Gustave-Nicolas Fischer analyse avec une grande clarté les axes principaux de la psychologie sociale. De nombreux exemples permettent de mieux comprendre les acquis et les développements récents de cette discipline.




Gustave-Nicolas Fischer


Professeur de psychologie sociale et directeur du laboratoire de psychologie à l'université de Metz, il est notamment l'auteur de La Trace de l'autre (O. Jacob, 2005).


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Du même auteur
La Formation, quelle utopie
Questions autour d’une expérience pédagogique
avec des comités d’entreprises
Épi, 1978

Espace industriel et liberté
L’autogestion clandestine
PUF, 1980

La Psychologie de l’espace
PUF, « Que sais-je ? », 1981

Le Travail et son espace
De l’appropriation à l’aménagement
Dunod, coll. « Les pratiques de l’espace », 1983

Les Concepts fondamentaux de la psychologie sociale
Dunod/Presses de l’université de Montréal, 1987, 2005

Psychologie des espaces de travail
A. Colin, 1989

Les Domaines de la psychologie sociale
1. Le champ du social
2. Les processus du social
Dunod, 1990, 1991

La Dynamique du social
Violence, pouvoir, changement
Dunod, 1992

Psychologie sociale de l’environnement
Toulouse, Privat, 1992

Le Ressort invisible
Vivre l’extrême
Seuil, 1994

L’Évaluation des environnements de travailLa méthode diagnostique
(avec Jacqueline Vischer)
De Boeck Université, 1997

Traité de psychologie de la santé
(direction)
Dunod, 2002

Les Blessures psychiques
La force de revivre
O. Jacob, 2003

Psychologie des violences sociales
(direction)
Dunod, 2003

La Trace de l’autre
Médiation sur le lien humain
O. Jacob, 2005ISBN 978-2-02-123226-4
© Éditions du Seuil, avril 1997
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.Introduction
Le 8 janvier 1996, mourut François Mitterrand. Dès l’annonce de sa mort, de
nombreuses personnes sont allées lui rendre un dernier hommage devant l’immeuble où
il est mort et ont déposé une rose, un bouquet de fleurs, un mot ; sur des tables
recouvertes de velours violet, des registres ont été ouverts pour recueillir les hommages
anonymes ; on peut y lire par exemple : « Cher tonton… merci de la part d’un immigré,
etc. »
On pouvait voir aussi des personnes émues pleurer en silence en attendant pendant
de longues heures avant de pouvoir rendre un dernier hommage et écrire, comme cette
main anonyme : « Je vous aime, tout simplement. »
Le surlendemain, une cérémonie fut organisée sur la place de la Bastille pour toutes
celles et tous ceux qui désiraient lui « témoigner leur attachement ». Elle a rassemblé
des milliers de personnes qui, là aussi, se sont recueillies dans un ultime hommage
populaire. Sur le registre de condoléances, on pouvait encore lire : « Un vieil homme est
mort, il était ma jeunesse », « C’est la mort du père et de cela, on ne se remet jamais »,
« Vous serez élu dans l’au-delà ».
Le jour de son enterrement fut décrété journée de deuil national ; une cérémonie
religieuse célébrée à Notre-Dame de Paris, en présence d’une soixantaine de chefs d’État
et de gouvernement étrangers représentant la presque totalité des pays de l’ONU, a
rendu un « hommage solennel » à l’ancien chef de l’État ; au même moment, les
obsèques de François Mitterrand eurent lieu dans sa ville natale selon un strict
ordonnancement ; l’arrivée du fourgon mortuaire se fit sous escorte des motards de la
garde républicaine ; il passa en revue, au ralenti, un détachement inter-armées. Les
élèves de l’École des fusiliers marins étaient au garde-à-vous ; six élèves, issus
respectivement de Polytechnique, de Saint-Cyr et de l’École de l’air, portèrent le cercueil
jusqu’à son catafalque. La sonnerie aux morts s’éleva, suivie d’une minute de silence,
puis de la marche funèbre de Chopin.
Les élèves des grandes écoles passèrent le relais aux gendarmes du groupe de
sécurité et de protection rapprochée et le convoi s’engagea dans la grand-rue menant à
l’église ; enfin, le cortège funèbre s’approcha du porche de l’église ; seuls, la famille et
les proches y pénétrèrent pour la messe qui y fut célébrée.
À la fin de l’office, le cercueil de l’ancien président de la République, toujours porté
par sa garde rapprochée, fut placé dans un fourgon et le cortège se dirigea vers le
cimetière en respectant toujours un protocole strict où tout paraissait avoir été réglé
jusqu’à l’instant de sa mise en terre.

Quel rapport entre le récit de cette mort et les questions qui intéressent la
psychologie sociale ?
La mort de Mitterrand a été un événement social, national dont divers aspects
intéressent les psychologues sociaux.
On peut ainsi saisir d’emblée une dimension essentielle qui est la force du lien social
exprimé par l’attachement de milliers de personnes à un homme ; nous mesurons à quel
point s’entremêlent, au cœur du social, l’individuel et le collectif, les émotions et les
rites, les rôles sociaux et les attachements affectifs.
En même temps, nous avons pu observer comment une réalité qui touche un
homme au plus intime de lui-même, à savoir sa propre mort, devient un événement
social de par la fonction occupée et de par les caractéristiques du fonctionnement
collectif qui révèlent l’existence de processus psychologiques et sociaux, tels que
l’importance et la qualité structurante des relations existant entre les membres d’une
société et ceux qui leur servent de modèle.
Enfin, le déroulement des obsèques a montré un autre point fort des conduites
sociales : c’est le fait qu’une société, c’est de la culture, c’est-à-dire un ensemble de
valeurs partagées qui vont se manifester, comme en cette occasion, à travers des rituels,
c’est-à-dire l’expression de comportements dans des codes qui mobilisent des
significations sociales concernant le rapport à la mort.
Ainsi sommes-nous amenés à considérer à travers les phénomènes de la vie sociale
des processus qui ne sont pas toujours faciles à comprendre, mais qui sont d’une grande
importance pour chacun.
C’est précisément une des tâches de la psychologie sociale d’appréhender ces
phénomènes, de les étudier et de proposer des explications sur leur fonctionnement.
Comment vivons-nous avec les autres ? Quels comportements adoptons-nous dans
nos échanges sociaux ?
Comment expliquons-nous les événements et les attitudes des gens ?
Pourquoi nous conformons-nous aux règles et aux normes, et pourquoi nous
soumettons-nous aux ordres hiérarchiques ?
Comment percevons-nous le monde, autour de nous, les autres, en particulier
certaines catégories de personnes comme les chômeurs, les immigrés ou les
homosexuels ?
En somme, qu’est-ce qui est social dans nos comportements ?
De telles questions touchent directement nos façons de vivre ; elles sont même au
cœur de la réalité sociale ; c’est pourquoi elles sont aujourd’hui l’objet de préoccupations
et de recherches développées à l’intérieur d’un cadre scientifique appelé la psychologie
sociale.
En réalité, cette discipline n’est encore guère connue du grand public ; bien plus,
elle reste l’objet d’idées toutes faites qui mettent dans le même sac psychologues,
psychiatres, psychanalystes, psychologues sociaux, voire même sociologues, révélant
ainsi bien des malentendus sur le contenu et les applications de ces formations.
Alors, de quoi parle-t-on quand on évoque les interactions sociales, les attitudes des
gens, les idées qu’ils se font des autres ? C’est à de telles questions que ce livre voudrait
tenter de répondre.
La psychologie sociale est une discipline née au début de ce siècle ; elle s’intéresse à
divers aspects de la vie sociale et de nos relations à autrui ; aujourd’hui, elle est
reconnue comme un champ de recherche à part entière ; les études existantes restent
malheureusement encore destinées le plus souvent à des cercles restreints de chercheurs
ou à un public spécialisé.C’est pourquoi ce livre est avant tout un ouvrage de vulgarisation qui présente un
état des connaissances dans ce domaine. Cette tâche s’est avérée plus difficile que prévu,
car nous avons rencontré deux types de problèmes : d’un côté, des problèmes de choix
devant la multiplicité des orientations et des approches parfois très circonscrites à un
problème ponctuel ; d’un autre côté, des problèmes de présentation pour rendre le texte
accessible à des non-spécialistes désireux de se familiariser avec un domaine nouveau
pour eux et soucieux de mieux comprendre certains problèmes de la vie sociale ; à cet
effet, nous avons construit un texte avant tout pédagogique qui ne prétend pas couvrir
de manière exhaustive tout l’éventail de la psychologie sociale, mais fournir les
connaissances de base dans cette discipline. Cela explique le choix de ne retenir que les
orientations majeures les plus reconnues.

Ainsi ce livre s’organise autour de trois grandes parties. La première présentera le
cadre général de cette science qu’est la psychologie sociale ; il s’agira d’abord de la situer
à l’intérieur des sciences humaines et sociales et d’indiquer quelques aspects de son
développement ; c’est une science qui fêtera bientôt son premier centenaire, c’est dire
qu’elle a traversé le siècle avec ses interrogations reprises dans ses analyses.
Nous aborderons ensuite la question de la spécificité de la psychologie sociale.
Qu’est-ce qui la distingue des autres orientations de la psychologie ? Quel est son champ
propre ? Comment aborde-t-elle la réalité sociale et quelles sont les méthodes qu’elle
utilise ?
Enfin, nous traiterons un aspect au centre des préoccupations de cette approche,
c’est celle des relations individu-société. Comment envisage-t-elle l’individu ? Qu’est-ce
que le social ? Voilà quelques-unes des questions qui feront l’objet de la première partie.

La deuxième partie sera consacrée aux grandes questions étudiées par la
psychologie sociale. Il s’agit de comprendre les principales caractéristiques de certains
phénomènes sociaux et des conduites sociales des gens insérés dans un contexte
déterminé.
Il est impossible, et ce n’est pas l’objet de ce livre de vulgarisation, de rendre
compte de la multiplicité des études effectuées. Aussi nous avons opté pour un
regroupement des principales orientations en un certain nombre de grands thèmes.
Le premier, celui des interactions sociales, est un des phénomènes de base de toute
vie sociale ; il permettra de mieux saisir comment la psychologie sociale analyse et
comprend les relations que nous vivons avec autrui ; cela aidera peut-être à porter un
regard plus critique sur ce que nous mettons souvent un peu rapidement derrière des
mots comme celui de communication, à bien des égards présentée comme « la solution »
à nos problèmes psychologiques et sociaux, alors qu’en réalité il est si difficile de
communiquer.
Le deuxième thème, celui des influences sociales, concerne un aspect de la vie
sociale dont nous n’avons pas toujours conscience et que nous avons de ce fait tendance
à oublier ; il nous révèle l’existence de forces, de pressions agissantes dans le milieu
social, dans les relations, dans les institutions ; elles imprègnent nos façons de voir et de
juger et modifient nos comportements. Nous qui avons toujours un sentiment aigu de
notre liberté et de notre indépendance, serions-nous plus soumis, plus dépendants que
nous le croyions ? La psychologie sociale apportera quelques éclairages troublants à ces
questions.Le troisième thème, celui des croyances sociales, nous introduira dans le monde
intérieur de nos idées sur autrui : il partira d’un autre constat fait par de nombreuses
recherches, à savoir que l’univers social est aussi dans notre tête, dans les sentiments
que nous éprouvons à l’égard des événements et des autres ; nous portons en nous le
monde qui nous entoure à travers l’image que nous nous en faisons. À leur tour, ces
images du monde, d’autrui, de nous-mêmes, nous servent à construire la compréhension
que nous en avons et en conséquence à interagir avec autrui à travers elles.
Le quatrième thème, complémentaire du précédent, porte sur les préjugés et
stéréotypes étudiés dans leurs relations complexes avec la discrimination sociale. Nous
vivons aujourd’hui, notamment en Europe, dans des sociétés en plein bouleversement
où resurgissent des formes de racisme, de la discrimination contre les immigrés et des
minorités ethniques. Dans ce contexte, les partis d’extrême droite cultivent des
sentiments nationalistes et exacerbent le rejet des étrangers en banalisant la
xénophobie. La psychologie sociale, en étudiant ces situations sous l’angle d’une
meilleure compréhension du fonctionnement et de la dynamique qui sous-tend les
préjugés et la discrimination, pourra à sa manière contribuer à dénoncer et à stopper la
croissance de ce phénomène.
Le cinquième thème, les groupes sociaux, est un des plus classiques en psychologie
sociale ; longtemps, beaucoup d’ouvrages l’ont traité comme l’objet essentiel de la
psychologie sociale en étudiant tous les phénomènes sociaux à travers le prisme des
études de groupe. S’il figure dans cet ouvrage, c’est non seulement pour rendre justice à
sa place au sein de la psychologie sociale, mais également pour indiquer que le groupe
désigne un premier niveau où le social apparaît à travers des lieux et des formes
organisés. En d’autres termes, il s’agit d’une configuration spécifique à l’intérieur de
laquelle le social se déploie. Nous n’analyserons ici que ce premier niveau, mais il en
existe d’autres tels que celui des organisations sociales qui, à leur manière, développent
des dynamiques propres.
Ces différents thèmes permettront ainsi de sensibiliser à la grande complexité de la
réalité sociale.

La troisième partie de cet ouvrage portera sur quelques domaines d’application
abordés essentiellement par ce qu’on appelle la psychologie sociale appliquée ; ils
représentent des démarches plus délimitées et plus opérationnelles pour traiter certains
aspects de la vie sociale ; nous nous limiterons à la présentation de quatre types de
questions qui peuvent concerner à un titre ou à un autre des praticiens, des gens de
terrain désireux de mieux appréhender les problèmes auxquels ils sont confrontés.
Le premier volet porte sur les aspects psychosociaux de la santé et de la maladie.
Les problèmes psychologiques et sociaux liés aux maladies prennent aujourd’hui une
importance de plus en plus grande ; les cancers et le sida ont donné à ce phénomène un
relief crucial ; c’est pourquoi depuis un certain nombre d’années une branche de la
psychologie appelée psychologie de la santé s’intéresse à un ensemble de questions
psychologiques liées à la maladie. Nous situerons ce nouveau domaine en insistant
notamment sur trois aspects : d’abord les facteurs de risques psychosociaux associés à
l’apparition de cancers en particulier, parmi lesquels on retiendra les relations entre
stress et cancer ; ensuite, nous examinerons la question de l’adaptation à la maladie en
observant la façon dont le malade vit sa situation à partir de plusieurs questions : quels
sont les impacts psychologiques de la maladie ? Quels processus d’adaptation sont misen œuvre ? Enfin, nous aborderons la maladie comme une situation sociale en
considérant la question du soutien social au cours de l’évolution d’une maladie grave.
Le deuxième volet se réfère à un autre domaine d’application qui est celui de
l’environnement social. La question de l’environnement occupe une place importante
dans nos sociétés industrielles ; depuis quelques décennies, les gens ont pris conscience
que l’environnement était un aspect de leur mode de vie. La sensibilité sociale qui s’est
développée autour de cette question a permis de mieux appréhender certains aspects
psychosociaux ; nous les regrouperons en trois thèmes : le premier présentera les
grandes caractéristiques psychosociales de l’environnement en insistant notamment sur
un point, à savoir que l’environnement n’est pas quelque chose qui nous est extérieur,
– nous vivons tous d a n s des environnements déterminés – ; c’est donc à travers les
interactions qui s’y déroulent que ces environnements seront étudiés ; le deuxième
aspect concerne plus précisément les diverses expressions concrètes de nos
comportements dans un espace ; ils se manifestent en particulier à travers la
personnalisation et l’appropriation de l’espace ; le troisième aspect portera sur l’impact
psychosocial de l’environnement ; autrement dit, quel type d’influences les
environnements dans lesquels nous vivons et travaillons exercent sur nous ?
Le troisième volet de cette partie sera consacré à une question centrale dans nos
sociétés, celle du travail ; en sciences humaines, cette question est étudiée depuis de
nombreuses années par une discipline spécifique, la psychologie du travail ; dans ce
chapitre, il ne s’agit pas de présenter une synthèse de ce domaine, mais de proposer une
approche plus circonscrite : le premier concerne les principales caractéristiques de
l’évolution du travail au regard des nouvelles technologies ; le deuxième s’attachera
essentiellement à deux phénomènes : l’entrée et l’intégration au travail, d’une part, et
l’arrêt ou la fin de la vie de travail, d’autre part, soit en raison du chômage ou du départ
à la retraite.
Le quatrième et dernier volet analysera les comportements du consommateur dans
une société de consommation de masse ; ce chapitre s’intéressera en particulier à ce
qu’on appelle le comportement d’achat, c’est-à-dire sur quelles bases psychologiques un
individu décide-t-il d’acquérir tel ou tel produit ? Nous montrerons quelques
caractéristiques de la psychologie du consommateur avant d’aborder la question de la
publicité, nouveau visage sophistiqué d’une vieille technique d’influence.
Ainsi prendra fin cette entrée en matière.

Ce livre atteindra donc son but et aura son utilité s’il permet au lecteur d’avoir une
meilleure compréhension de la vie sociale et de lui-même en tant qu’être social habité
par les mécanismes qui seront abordés ici.PREMIÈRE PARTIE
QU’EST-CE QUE LA PSYCHOLOGIE SOCIALE ?Dans cette partie, nous nous proposerons de mieux connaître ce domaine et de nous
familiariser avec son approche. À cet effet, nous présenterons d’abord un aperçu
historique pour montrer comment la psychologie sociale s’est progressivement
constituée ; nous définirons ensuite ses grandes caractéristiques en dégageant le cadre
théorique autour duquel elle s’est construite ainsi que les principales méthodes utilisées.
Enfin, nous traiterons une question centrale qui est celle de la relation individu/société,
c’est-à-dire comment s’articulent la dimension individuelle et la dimension collective
dans les conduites sociales.I
L’homme social dans les sciences sociales
L’homme est un animal social ; cette nouvelle vision est apparue avec l’émergence
e
des sciences sociales au cours du XIX siècle où les transformations économiques,
industrielles et sociales ont remis en question une explication des phénomènes sociaux
basée sur un ordre divin ou naturel. Un nouveau savoir s’élabore sur le social comme
réalité extérieure à nous, mais aussi comme réalité intérieure en nous. C’est de ce point
de vue que nous pouvons parler de l’homme social. Quelles sont les principales
caractéristiques qui se dégagent des conceptions de base de la sociologie (Comte,
Durkheim, Marx et Weber) comparées à celles de la psychologie sociale naissante
(Tarde, Le Bon, Freud) ?
Auguste Comte, qui est considéré comme l’inventeur du terme de sociologie selon
Gurvitch, présente l’homme social à l’intérieur d’un cadre qui est essentiellement celui
du groupe ; en effet, la vie en groupe constitue selon lui la base de la réalité sociale en
ce sens où l’existence sociale de chacun se trouve enracinée dans un certain nombre
d’institutions où la famille occupe une place essentielle. De la sorte, l’homme social est,
dans la conception de Comte, placé dans une société qui se compose de familles et non
d’individus ; la société est donc une « véritable machine organisée » régie par les mêmes
lois que celles de la nature ; les phénomènes sociaux doivent donc être analysés selon
ces lois qui ont montré une évolution dynamique de la société correspondant à trois
états distincts dans l’histoire : l’état théologique, l’état métaphysique et l’état positif de la
société. Cette loi des trois états découle d’une analyse sur l’évolution de la nature
humaine.
L’existence sociale de l’homme est donc déterminée par les caractéristiques de
chaque état de la société au cours de l’histoire, c’est-à-dire par la relation étroite entre
l’état mental d’une société et ses cadres institutionnels ainsi que son fonctionnement
social ; dans l’état positif, l’homme social se définit par deux aspects : comme un être de
raison immergé dans l’histoire de l’humanité, mais aussi comme un être de croyance.
Dire qu’il est un être positif signifie donc qu’il ne peut rester passif face aux
transformations de la société.
Dans la perspective développée par Durkheim, la place de l’homme social se réfère à
une nouvelle compréhension de la société ; ce ne sont pas les individus pris isolément
qui sont le fondement de la société ; celle-ci a une existence propre qui préexiste à celle
des individus. Selon Durkheim, ce que le sociologue rencontre d’abord, c’est la société
et, à l’intérieur d’elle, des institutions dont le fonctionnement ne dépend pas des seuls
comportements individuels ; chaque société est traversée et structurée par deuxphénomènes essentiels : la conscience collective et la division du travail étroitement
liées, mais dont l’importance change au cours de l’histoire ; alors que, dans les sociétés
traditionnelles, existait une conscience collective forte et une division du travail faible,
dans les sociétés industrielles, on a une conscience collective faible et une division du
travail forte.
Toute société peut, selon Durkheim, se définir comme un être psychique et moral,
composé de croyances et de représentations qui créent la vie collective ; cette réalité
collective se reproduit à travers des relations sociales.
C’est à l’intérieur de ce cadre que l’on peut saisir la conception de l’homme social ;
celui-ci est défini comme un être pris dans le réseau des relations sociales marquées par
la contrainte ; chacun entre ainsi dans un système de règles et de normes qu’il va
respecter, sinon il sera soumis à des sanctions ; ces relations sociales sont également
marquées par la solidarité entre les membres d’une société ; c’est là une dimension
importante de la pérennité du lien social.
L’étude de l’homme social et de la société se fait à travers l’analyse du fait social,
c’est-à-dire des manières d’agir, de penser et de sentir qui existent en dehors des
consciences individuelles (Durkheim, 1895).
Durkheim veut analyser le fait social comme une donnée irréductible au
comportement individuel ; en d’autres termes, il considère les faits sociaux débarrassés
de tous leurs aspects individuels. Selon lui, il existe un critère objectif permettant
d’identifier un fait social, c’est la contrainte. La contrainte, ce sont des manières d’être,
des comportements qui s’imposent à nous et qui nous exposent à des sanctions si nous
les transgressons. Le fait social est aussi caractérisé comme un fait exemplaire ; cela
signifie que les comportements adoptés par les individus le sont parce qu’ils sont plus
désirables que d’autres ; ainsi les valeurs existant dans une société influencent nos actes.
Dans ce sens, elles représentent un fait social, car il est la résultante de tendances,
d’aspirations des individus et d’une société.
Par ailleurs, Durkheim veut étudier les faits sociaux « comme des choses » et les
observer « du dehors », car la réalité sociale n’est pas connaissable par la pure
introspection ; il faut donc d’abord se débarrasser des prénotions, c’est-à-dire des idées
toutes faites que chacun trouve en lui-même ; ensuite, les observer du dehors,
c’est-àdire adopter une objectivité qui permette de saisir le fait social en évitant de faire
intervenir le point de vue du chercheur ; de surcroît, vu sous cet angle, il a une
existence indépendante. En mettant l’accent sur une compréhension de la réalité sociale
comme une chose, Durkheim ne rejette pas pour autant les faits de conscience au rang
des épiphénomènes ; il montre en effet dans un article paru en 1898 sur les
représentations individuelles et les représentations collectives que les individus en tant
que membres d’une société partagent un certain nombre d’idées, de croyances et que par
conséquent « tout ce qui est social consiste en représentations ».
Son étude sur le suicide (1897) dégage une autre donnée, à savoir que les suicides
s’expliquent pour une part par des éléments de structure sociale ; il a observé ainsi que
les célibataires se suicidaient plus souvent que les gens mariés, par exemple ; de telles
données mettent en évidence le fait qu’un geste aussi individuel que le suicide peut être
lié à la désintégration sociale, à l’absence de support institutionnel, c’est-à-dire à la
défaillance d’éléments sociaux considérés comme structurants pour l’individu.
La démarche de Durkheim, qui visait, dans une large mesure, à expliquer les faits
sociaux par des facteurs autres que psychologiques et individuels, a permis de mettrel’accent sur les deux pôles autour desquels se construisait la psychologie sociale
naissante : le pôle sociologique, d’une part, et le pôle psychologique, d’autre part.
Pour Marx, l’homme social ne peut être compris qu’à partir des rapports sociaux qui
le déterminent dans une structure donnée ; or les rapports sociaux sont les rapports de
production dont l’ensemble représente la structure d’une société ; à ces divers rapports
sociaux correspondent des formes de conscience sociale, ce qui permet à Marx
d’affirmer : « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est au
contraire leur être social qui détermine leur conscience ».
Les hommes sont donc fondamentalement pris et déterminés par des rapports
sociaux en tant que rapports de production ; dans ce cadre, l’homme est contraint par
son travail à fournir ses forces productives, mais il se trouve aliéné : l’homme social est
fondamentalement un homme aliéné dans le sens où il est dépossédé de lui-même et où
la conscience qu’il a de ce qu’il est se définit comme une fausse conscience, c’est-à-dire
une conscience brouillée par le fait que la signification de sa condition objective lui
échappe.
De par son insertion dans des rapports déterminés, nécessaires et indépendants de
sa volonté, l’homme social produit son existence sociale à partir de la détermination de
sa place sociale. Celle-ci est prise dans une dynamique sociale qui révèle le caractère
antagoniste des différentes positions et des rapports sociaux en général à travers
l’appartenance de chacun à des classes sociales ; cette dynamique s’exprime notamment
à travers la lutte des classes.
L’analyse de Marx présente un homme social pris à l’intérieur d’une conception de
la société définie comme processus, c’est-à-dire un ensemble de rapports sociaux
antagonistes.
À côté de la sociologie qui se construit comme un savoir sur la société, s’élabore à la
e e
fin du XIX et au début du XX siècle, un autre type d’explication qui cherche à
comprendre les relations existant entre l’individuel et le collectif et qui part plus
précisément de la question : pourquoi un individu pris dans une situation collective telle
que la foule change-t-il de comportement ? C’est ainsi que Tarde va étudier l’homme
social (1903) ; il part d’une approche psychologique pour expliquer les phénomènes
sociaux. Pour lui, le psychologique, ce sont les processus mentaux individuels qui se
caractérisent par leur similitude, car ils sont le résultat des répétitions dues aux
habitudes produites par l’imitation.
Ainsi, pour Tarde, il existe deux phénomènes psychologiques fondamentaux :
l’invention qui est le processus créateur des idées et des activités nouvelles et l’imitation
qui les diffuse. L’imitation est, selon lui, un facteur déterminant dans l’explication des
phénomènes sociaux ; elle devient même à ses yeux un facteur explicatif de la vie sociale
en tant que telle. Tarde distingue plusieurs formes d’imitation : l’imitation tradition qui
se transmet d’une génération à une autre ; l’imitation mode et l’imitation coutume. Ces
diverses formes ont en commun une même modalité d’expression : les individus imitent
ceux qui ont à leurs yeux du pouvoir, du prestige, un statut supérieur, c’est-à-dire qui
leur servent de modèle ; c’est donc l’imitation qui permet d’étudier les rapports de
l’homme avec ses semblables ; c’est elle qui, aux yeux de Tarde, constitue le véritable
objet de ce qu’il appelle la psychologie « intermentale ». En la fondant sur l’imitation, il
entreprend de redéfinir la sociologie elle-même comme une science non plus orientée
vers l’explication des faits objectifs, mais fondée sur des phénomènes de la vie sociale àtravers les rapports qu’entretiennent des personnes entre elles et qui, selon lui, sont
toujours marqués par une imitation de l’une par l’autre.
En France, on peut dire que c’est avec les travaux de Tarde que la psychologie
sociale est née ; pour lui, il s’agit d’une psychologie intermentale ayant pour objet
l’étude des rapports de l’homme avec ses semblables, c’est-à-dire avec des êtres qui ont
des croyances et des aspirations semblables aux siennes.
Le Bon (1895) apporte une autre contribution à cette psychologie sociale
naissante ; il s’intéresse à une situation collective particulière qui est celle de la foule,
mais il ne s’y intéresse pas en tant que telle ; il cherche surtout à connaître les
comportements de l’homme dans un tel contexte et à saisir si l’homme pense, sent et
agit alors différemment d’un individu pris isolément. Il aborde la foule comme une
réalité collective, mais composée d’un ensemble de comportements individuels ; il
observe deux modifications importantes concernant la psychologie individuelle :
d’abord, le seul fait d’un rassemblement lui confère des caractéristiques qui sont
irréductibles à l’addition des caractéristiques des comportements individuels ; en
d’autres termes, dans une foule, les individus se comportent différemment que lorsqu’on
les prend individuellement. D’où le fait que le simple rassemblement d’individus
provoque une réalité nouvelle qu’il appelle une « âme collective » et qui s’exprime
suivant des lois propres : tout d’abord, la prédominance de phénomènes de sympathie
qui créent des comportements et des états d’âme tendant à développer des positions
unanimistes sur les buts et des modes d’expressions identiques ; d’où deuxième
phénomène : propagation de sentiments, d’émotions, d’états d’âme entre les membres
d’une foule. Ce phénomène se manifeste par une sorte de contagion mentale qui tend à
le démultiplier et à l’amplifier ; selon Le Bon, les foules sont des situations où
s’expriment et se propagent des émotions collectives ; troisième phénomène : la
tendance à la simplification dans les modes de raisonnement et la prédominance des
facteurs instinctifs et affectifs dans les modes d’expression ; sur ce point, on peut
observer que les foules s’expriment de façon privilégiée à travers des slogans ; enfin, les
traits du comportement de l’homme en foule se caractérisent par la dépersonnalisation
entraînant la perte du sentiment de responsabilité et la prédominance de réactions
impulsives ; absorbé dans la masse, l’individu perd son sens critique ; ainsi le
comportement de l’homme se trouve largement modifié par son insertion dans une foule
définie comme une réalité chaotique, désordonnée et imprévisible. Un dernier aspect de
la foule est, selon Le Bon, lié à l’existence de meneurs qui sont considérés comme des
déclencheurs et des catalyseurs des phénomènes collectifs dans la mesure notamment
où ils exercent une fascination sur chacun.
En s’intéressant essentiellement aux aspects psychologiques modifiés par une
situation sociale, Le Bon apporte une explication psychologique à des phénomènes
collectifs, relativement indépendants des caractéristiques individuelles de chacun.
Les travaux de Tarde et de Le Bon fournissent un éclairage des situations collectives
en expliquant les phénomènes sociaux par l’existence de facteurs psychologiques.
Dans les années où Le Bon publiait son ouvrage sur la psychologie des foules,
sortait en Allemagne un ouvrage de Wundt sur la psychologie des peuples. Wundt est
surtout connu comme le fondateur de la psychologie expérimentale ; afin de mieux
comprendre son apport, il convient de le situer dans la conception de la psychologie
qu’il a développée. Wundt la définit comme la science de l’expérience immédiate,
c’està-dire celle qui « examine le contenu total de l’expérience dans ses relations avec le
sujet ». L’expérience est donc le seul moyen de connaissance ; à travers elle, nous nevoyons pas les choses en elles-mêmes, mais seulement les apparences ou les
phénomènes ; donc la psychologie porte non pas sur les choses, mais sur les
phénomènes psychiques. Wundt distingue deux grandes catégories de phénomènes
psychiques : ceux qui ne se produisent pas de façon uniforme, qui ne se répètent jamais
de la même manière et qu’il importe de soumettre à l’expérimentation. La deuxième
catégorie, ce sont des phénomènes psychiques uniformes, c’est-à-dire qui se présentent
de manière très régulière ; c’est à eux que l’on peut appliquer la méthode d’observation ;
or c’est précisément dans la catégorie des phénomènes psychiques uniformes que Wundt
situe les manifestations sociales du psychisme humain qui s’expriment en particulier
dans la psychologie des peuples. Par conséquent, pour Wundt, la psychologie
scientifique comporte deux branches essentielles : la psychologie expérimentale et la
psychologie des peuples ; cette dernière porte sur la description et l’explication de la
formation des langues, des mythes et des mœurs, etc., c’est-à-dire la formation des
fonctions psychiques supérieures. La notion même de psychologie des peuples est
e
antérieure à Wundt ; elle a pris naissance en Allemagne, au milieu du XIX siècle ; dans
cette conception, la notion de peuple correspond à une « entité supra-individuelle » qui,
elle-même, est reliée à une « âme supra-individuelle ». Le peuple constitue ainsi un
« esprit de totalité » (Allgeist) qui s’exprime dans l’art, la religion, la langue, les mythes,
les coutumes, etc. ; la psychologie des peuples se définit ainsi comme la connaissance de
la nature psychologique de l’esprit national et son but est de dégager les lois régissant
les activités psychologiques du peuple.
Wundt s’appuie donc sur cette conception, mais va abandonner le concept d’ Allgeist
pour définir la psychologie des peuples sur de nouvelles bases : dégager des lois et des
principes généraux pour expliquer les phénomènes sociaux que sont la langue, les
mythes, les coutumes.
L’intérêt essentiel de la conception de Wundt a été de montrer que la psychologie
est confrontée à des phénomènes qui prennent leur source non pas dans l’activité
psychique individuelle, mais dans l’esprit d’un peuple ou d’une nation ; à la différence
des apports de Tarde et de Le Bon, celui de Wundt montre comment, à l’intérieur même
du développement de la psychologie, les phénomènes sociaux ont été abordés comme
des manifestations « sociales » du psychisme humain.
Enfin, les débuts de la psychologie sociale en Europe doivent être mis en relation
avec le point de vue que la psychanalyse a porté sur le fonctionnement du social. À ce
sujet, retenons deux aspects essentiels de Freud : une interprétation psychanalytique des
phénomènes sociaux en considérant la vie des peuples primitifs à travers les notions de
totem et de tabou, d’une part, et une analyse de deux institutions : l’Église et l’armée, à
partir de l’étude des liens libidinaux qui traversent ces institutions, d’autre part.
Dans l’étude de la vie des peuples primitifs, Freud montre comment le tabou
correspond à un ensemble d’interdictions et de prohibitions qui sont considérées comme
fondamentales dans le fonctionnement social car elles sont à la base du devoir et de la
conscience morale (1912-1913) ; l’élément central du tabou réside dans l’interdiction de
toucher certaines personnes ou certains objets ; cet interdit concerne tant le contact
physique que la relation sociale. Face au tabou, les individus expriment des conduites
ambivalentes dans la mesure où ils désirent à la fois transgresser l’acte défendu et
développent une crainte face à lui ; selon Freud, les tabous masquent des désirs
refoulés, donc devenus inconscients ; ainsi le tabou du chef serait l’expression d’un désir
refoulé d’avoir les mêmes privilèges que lui, c’est-à-dire de prendre sa place.Quant au totem, il s’agit « d’un objet ou d’un être vivant, généralement un animal,
considéré souvent comme un ancêtre commun et qui sert de symbole pour l’unité du
clan » (Piéron, 1979). Dans les sociétés primitives, tous les membres d’un clan dit
« totémique », c’est-à-dire dans lequel les fils ont tué le père, un certain animal fut choisi
comme totem en lieu et place du père, et il fut interdit de lui faire du mal ou de le tuer.
Selon Freud, le totémisme marque dans les sociétés primitives le début d’un nouvel
ordre social, d’une nouvelle loi morale et d’une nouvelle religion à travers les deux
aspects essentiels du totémisme que sont l’interdiction de tuer l’animal sacré et la loi de
l’exogamie.
À partir de l’étude du totémisme, Freud considère la vie sociale comme un système
de répression des pulsions qui se transmet entre les générations en raison « de traces
mnésiques qui subsistent dans notre hérédité archaïque ». Et de ce fait, ajoute-t-il,
« nous pouvons traiter les peuples de la même manière que l’individu névrosé » (1937).
Ainsi pour lui, la réalité collective est le résultat de processus psychiques qui, subis par
les individus, de façon contraignante, les orientent dans la société.
Dans une autre analyse portant sur le fonctionnement de deux « foules hautement
organisées, durables et artificielles, l’Église et l’armée », Freud apporte un autre
éclairage sur le fonctionnement social (1921).
Il considère d’abord que tout fonctionnement des organisations repose sur une
illusion fondamentale, à savoir que ses membres pensent que le chef les aime d’un
amour égal ; le chef en tant qu’objet d’amour est en réalité essentiellement une figure
idéalisée ; les membres lui prêtent donc toutes les qualités qu’ils aimeraient lui trouver
et s’y identifient ; le chef est ainsi la figure de l’idéal du moi.
Une autre caractéristique concerne les types de relations existant entre les
membres ; ceux-ci développent entre eux des liens affectifs d’égalité et de solidarité,
mais ces liens sont les dérivés d’un amour qui est désexualisé. Autrement dit, dans les
institutions, les relations entre membres exigent une sublimation des pulsions sexuelles.
Un dernier aspect du fonctionnement de ces foules, c’est que les relations existantes
sont fondamentalement ambiguës et ambivalentes, faites d’amour et de haine ; si le chef
est objet d’amour, il est en même temps objet de sentiments plus ou moins hostiles
refoulés dans l’inconscient.
À travers son étude sur les structures organisées, Freud apporte un éclairage sur le
fonctionnement social en l’expliquant par des processus psychiques inconscients, tels
que l’identification ; il présente ainsi une compréhension de la vie collective à partir de
l’importance de ces mécanismes.
L’orientation des travaux que nous venons de présenter montre les conditions dans
lesquelles se sont exprimées les premières formes d’un savoir psychosocial ; celui-ci ne
constitue pas encore un domaine clairement délimité, mais une manière d’appréhender
certains aspects de la vie collective qui accorde tantôt une importance aux éléments
psychologiques, tantôt aux éléments sociologiques pour l’explication des phénomènes
sociaux.
Sur ces bases, nous pouvons dégager quelques aspects généraux de l’approche
psychosociale concernant sa compréhension de l’homme social.
C’est d’abord et fondamentalement une analyse de l’homme dans sa réalité d’être
social et une étude des phénomènes et des conduites humaines en tant qu’elles sont
organisées socialement dans leur expression même. Par conséquent, le social n’est pas
un ajout par rapport au psychique et le psychique n’est pas en dehors du social.
Pour comprendre l’approche psychosociale, il importe donc de se démarquer d’unevision dichotomique où existeraient d’un côté l’individu et de l’autre la société comme
deux entités séparées, mais reliées entre elles par un lien purement extérieur et formel ;
dans ce cas, la fonction de la psychologie sociale consisterait à concilier les deux termes
antagonistes que seraient le psychologique et le collectif ; la psychologie sociale se
définit comme une manière de penser et d’appréhender l’humain et le social comme un
ensemble habité simultanément par des processus psychologiques et sociaux ; dans ce
sens, le social est structuré par des processus psychiques ; en même temps, l’individu est
considéré dans sa réalité d’être social où la dimension sociale n’est pas un quelconque
rajout qui servirait de décor au psychologique. La psychologie sociale appréhende
l’homme comme un individu social dans sa nature même d’être humain, en tant qu’il est
à la fois produit par les relations dans lesquelles est inscrite sa vie et producteur de sa
propre réalité à travers elle.
C’est autour de l’idée de relation sociale que s’organise l’approche psychosociale ;
mais pour la psychologie sociale, la notion de relation a un contenu qui doit être précisé.
La relation ne correspond pas au processus qui consiste à joindre deux bouts ou pôles
bien distincts pour les nouer d’une manière ou d’une autre. Au contraire, la réalité
sociale est définie comme un nœud de relations où le psychologue social observe la
coexistence permanente du psychique et du collectif. En d’autres termes, la psychologie
sociale définit le social comme une réalité relationnelle dans sa nature même et ses
modes d’expression ; la vie familiale, la vie de travail, etc., sont des réalités sociales avec
leurs règles, leurs modes d’organisation, mais dont les interactions, la façon de
travailler, les mécanismes hiérarchiques révèlent leurs caractéristiques sociales en tant
que processus de production de certaines formes particulières de relations.
L’idée de relation en psychologie sociale ne doit pas non plus être réduite à la
notion commune qui est celle de la relation interpersonnelle ; ce terme induit deux biais
importants : on considère dans ce sens l’idée de relation comme le fait d’avoir des
relations avec autrui plutôt qu’être en relation avec lui ; ensuite, cela induit une vision
des relations sociales comme une juxtaposition de relations interpersonnelles. Dans la
perspective psychosociale, au contraire, l’idée de relation est une dimension même des
processus sociaux ; ainsi l’influence sociale, par exemple, en tant que phénomène social
est un processus relationnel dans la mesure où il s’exerce à travers des formes
particulières que sont les pressions, les normes, etc.
En conséquence, la psychologie sociale est une approche intégratrice de la réalité
sociale en considérant la relation entre la dimension individuelle et la dimension
collective comme un nœud indissociable ; mais de ce fait, elle met en lumière la nature
profonde de cette relation en tant que relation conflictuelle ; Moscovici (1984) a défini
de ce point de vue la psychologie sociale comme « une science du conflit entre l’individu
et la société ». Cette dimension du conflit désigne le fait que les phénomènes sociaux ont
des fonctionnements spécifiques qui ne peuvent être réellement compris si on les réduit
soit à des explications en termes de facteurs individuels ou de personnalité, soit en
termes de structure abstraite indépendante de ces derniers. Ainsi l’approche
psychosociale réside dans cet éclairage particulier porté sur le social en tant que nœud
relationnel entre l’individuel et le collectif, de sorte que l’individu d’un côté exprimera
dans ses conduites les plus individuelles le monde social qui l’a construit et qui l’habite
en permanence et que la société, de l’autre, sera toujours confrontée aux conduites
réactives des individus.
Mais en même temps, la nature du social réside dans cette coexistence et cette
irréductibilité de l’individuel au collectif et du collectif à l’individuel, c’est-à-dire dans leconflit qui les structure, mettant ainsi l’accent sur une dimension essentielle de la réalité
humaine et sociale.

Après avoir dégagé quelques caractéristiques de l’approche psychosociale, nous
pouvons maintenant en donner une définition plus formelle :
La psychologie sociale est la science qui étudie les conduites humaines et les
phénomènes sociaux comme des processus relationnels à l’intérieur desquels le
psychologique et le collectif sont indissociables ; de façon plus précise, elle considère
chaque individu dans sa réalité d’être social et elle analyse ses conduites en tant qu’elles
s’expriment à travers des formes diverses de relations déterminées par des niveaux de
fonctionnement dont l’influence, la représentation et la communication sont les plus
marquantes.
Une telle définition met l’accent sur les points suivants :
– La psychologie sociale analyse d’abord les conduites sociales comme des
phénomènes relationnels ; en d’autres termes, ce que rencontre d’abord le psychologue
social, c’est une forme essentielle de relations qui se définit par l’influence sociale ;
influence que nous exerçons quotidiennement les uns sur les autres, pressions diverses
qui, à leur tour, nous déterminent et auxquelles nous nous conformons la plupart du
temps, mais auxquelles nous pouvons aussi résister.
– La psychologie sociale étudie aussi les relations sociales en tant qu’elles sont
organisées par des constructions cognitives qui s’expriment en termes de croyances, de
stéréotypes, de préjugés ; ces diverses formes de représentations que nous nous faisons
d’autrui, de la réalité, des situations, façonnent notre relation au milieu dans lequel nous
vivons et constituent également des schèmes à partir desquels nous agissons.
– La psychologie sociale aborde enfin les relations sociales à travers l’étude des
différents mécanismes de communication ; en effet, la communication est un processus
d’échanges de diverses formes d’informations et de messages entre individus, entre
individus et groupes ou entre groupes ; là encore, une communication ne peut être
réduite au simple échange interpersonnel ; toute communication est sociale, dans le
sens où elle véhicule plus ou moins fortement de l’influence, d’une part, et où elle
s’exprime à travers des mécanismes tels que les médias, d’autre part, montrant ainsi
comment le fait de communiquer est déterminé par plusieurs facteurs psychosociaux.
À travers cette définition, nous observons que la psychologie sociale se distingue des
autres sciences humaines qui étudient également l’individu et la société. Elle se
distingue d’abord de la sociologie qui exclut a priori l’étude de l’individu et prend
comme objet d’analyse des ensembles sociaux structurés tels que les institutions, les
mouvements sociaux, etc. ; elle se différencie également de la psychologie qui, elle,
s’intéresse aux processus psychiques intérieurs : émotions, attitudes, réactions, qui sont
considérés comme centraux et par rapport auxquels le contexte social apparaît comme
secondaire.
Ces distinctions ont un intérêt quand on se place d’un point de vue formel pour
effectuer un découpage net entre ces champs disciplinaires ; en réalité, la psychologie
sociale est ancrée dans ses deux disciplines voisines que sont la psychologie et la
sociologie. S’il existe des distinctions formelles, on ne peut établir de séparation nette
entre elles, tout simplement parce que les frontières entre elles ne sont pas clairement
établies. C’est pourquoi c’est moins la délimitation d’un champ réservé à la psychologie
sociale dont il est question que de la mise en perspective d’une façon d’analyser l’êtrehumain comme un être qui, dans sa réalité la plus profonde, est un être social et de
comprendre ses comportements sociaux.
L’intérêt de l’approche psychosociale réside donc dans le fait qu’elle met l’accent sur
une compréhension du psychologique et du social à travers un certain nombre de
mécanismes considérés comme des processus relationnels. À travers ce regard posé sur
l’homme dans sa réalité sociale, la psychologie sociale représente un domaine d’études
qui développe un type de savoir sur l’homme et la vie sociale qui est différent des autres
sciences.II
Le champ de la psychologie sociale
Aujourd’hui, la psychologie sociale est une discipline reconnue avec ses
caractéristiques propres, avec sa place et son approche spécifiques. Nous essaierons d’en
cerner les principaux aspects ; après un aperçu historique, nous présenterons les
principaux modèles théoriques autour desquels elle s’organise comme démarche
scientifique ; enfin, nous décrirons les grandes méthodes auxquelles elle a recours.
1. Le développement historique
e
La psychologie sociale est une discipline récente née avec le XX siècle ; elle s’inscrit
dans une histoire des sciences humaines et sociales qui s’est élaborée à travers une
e
compréhension de l’homme social et ceci essentiellement à partir du XIX siècle.
La psychologie sociale s’est formée à partir de la problématique concernant la
nature et les types de relations existant entre individu et société ; elle s’est constituée en
savoir spécifique dans une double démarche cherchant à appréhender les phénomènes
sociaux à partir des conduites individuelles et en situant les comportements à l’intérieur
du cadre social dans lequel ils s’expriment. Voici quelques étapes de ce développement.
Le développement de la psychologie sociale s’est fait essentiellement aux États-Unis.
C’est à la fin du siècle dernier, en 1897, que l’on situe une des premières études à
orientation psychosociale. Elle fut réalisée par Triplett qui s’était intéressé à l’influence
de la présence d’autrui sur le comportement d’une personne et plus particulièrement sur
sa performance. La question posée était de savoir si diverses tâches étaient réalisées
avec une efficacité plus grande en présence ou en l’absence d’autrui. Dans un premier
temps, il examina la liste de records officiels de coureurs cyclistes ayant parcouru 40
kilomètres dans l’une des conditions suivantes : course contre la montre, course avec un
entraîneur et course en compétition avec d’autres. Il constata que la vitesse atteinte par
les coureurs était de 25 % plus élevée lorsque ceux-ci couraient en présence d’une autre
personne. À partir de ce résultat d’observation, Triplett élabora sa théorie de la
dynamogénie, selon laquelle la présence d’autrui peut servir de facilitation et peut
améliorer en conséquence la performance. C’est pour vérifier cette théorie que Triplett
réalisa une série de recherches portant sur d’autres tâches ; ces recherches effectuées en
laboratoire sont habituellement considérées comme la première expérimentation en
psychologie sociale. Au cours d’une de ces recherches, Triplett demanda à des enfantsde dix à douze ans de remonter des moulinets de canne à pêche, en les priant
d’effectuer cette tâche dans diverses conditions, parfois seuls, parfois à plusieurs. Les
résultats montrèrent que, en présence d’autrui, la moitié des enfants dépassa le niveau
de vitesse atteint lorsqu’ils travaillaient seuls. Cette première expérimentation dégagea
le fait que la relation à autrui influence la performance individuelle en créant un effet de
facilitation sociale.
Si cette première expérience marque le début de la psychologie sociale
expérimentale, on considère habituellement la publication de deux ouvrages, l’un
intitulé Introduction to Social Psychology du psychologue Mac Dougall, l’autre Social
Psychology du sociologue Ross, tous deux publiés en 1908, comme la date officielle de la
naissance de la psychologie sociale en tant que nouvelle discipline présentée à travers un
corpus d’enseignement. Il est symptomatique que ces deux ouvrages, qui présentent le
premier cours systématique d’une seule et même discipline, aient été publiés l’un par un
psychologue et l’autre par un sociologue, la même année. Parmi ces deux ouvrages, c’est
surtout celui de Mac Dougall qui a retenu l’attention, notamment par les critiques qui lui
ont été faites sur sa conception du comportement social. Tout d’abord, Mac Dougall a
voulu faire une introduction psychologique à la sociologie en montrant comment les
faits sociaux se fondent sur la psychologie car, selon lui, la psychologie est trop négligée
dans les sciences sociales. Sa conception de la psychologie sociale repose sur l’idée de
base que ce sont les instincts qui sont la cause du comportement social. Pour lui, tout
comportement est orienté vers un but par une force qu’il appelle la « hormê », mot grec
qui signifie aspiration, désir, impulsion ; c’est cette force motrice de caractère instinctif
qui a une importance particulière dans sa conception et qui explique le comportement
social. Autrement dit, tous les comportements sociaux sont fondamentalement instinctifs
et c’est sur eux que repose toute la vie sociale. C’est donc dans les instincts qu’il faut
chercher l’explication des comportements, c’est également à eux qu’il faut recourir si l’on
veut les modifier. Dans son ouvrage, Mac Dougall présente un répertoire des instincts de
chaque individu qui résultent d’une certaine prédisposition psychophysique ; les
émotions en sont les principales expressions. Ainsi, à chaque instinct correspond un type
d’émotion donné. Mac Dougall identifie plusieurs types d’instincts et d’émotions liés
entre eux :
– l’instinct de lutte va de pair avec les émotions de colère et de peur ;
– l’instinct de fuite avec le sentiment de conservation de soi ;
– l’instinct de reproduction avec la jalousie ;
– l’instinct de construction avec la créativité ;
– l’instinct d’acquisition avec le sentiment de propriété ;
– l’instinct grégaire avec le sentiment d’appartenance.
Non seulement les comportements, mais également toutes les institutions sociales
fonctionnent sur la base des instincts. Mac Dougall propose une conception de la
psychologie sociale qui propose la théorie des instincts comme la force motrice et
explicative du comportement social.
La théorie de Mac Dougall suscita des critiques ; celles-ci affirment que ce ne sont
pas les instincts, mais les habitudes et donc le comportement individuel en relation avec
le milieu physique et social qui constituent les éléments d’une psychologie sociale
nouvelle.

L’élaboration de ces premières conceptions de la psychologie sociale dans le
contexte européen, d’un côté, et nord-américain, de l’autre, permet de dégager lesprincipaux aspects de cette discipline naissante à cette période ; d’abord, ces études ont
dégagé et formulé un nouveau type de problématique qui est celui des relations entre
l’individu et la société ; mais ni l’approche psychologique ni l’approche sociologique, en
tant que telles, ne sont en mesure d’apporter des réponses valables puisque l’individu,
d’un côté, et la société, de l’autre, sont considérés comme des entités relativement closes
et indépendantes l’une de l’autre. Il faut noter aussi que les premiers travaux ne sont pas
basés sur des résultats de recherches expérimentales, mais puisent encore leurs racines
dans des constructions philosophiques et des démarches spéculatives sur les
phénomènes psychosociaux.
Pourtant, cette première phase débouche sur une délimitation progressive du
domaine de la psychologie sociale et sa reconnaissance comme discipline autonome.
L’étape suivante se définira comme la construction proprement dite de la
psychologie sociale comme discipline scientifique.
C’est aux États-Unis, entre les années 20 et 40, que la psychologie sociale s’est
constituée comme discipline scientifique autonome, en utilisant la méthode
expérimentale pour se développer. Il s’agit de la période véritablement fondatrice de
cette discipline ; c’est également un des moments les plus féconds où l’on peut saisir les
grandes orientations qui vont être développées ultérieurement.
Pour saisir les grandes lignes qui se dessinent à cette époque et qui sont les plus
marquantes pour le développement ultérieur de la psychologie sociale, nous retiendrons
trois thèmes particulièrement importants : la notion d’attitude, la formation des normes
sociales et la dynamique des groupes. Nous ne ferons pas une analyse détaillée de ces
concepts que nous reprendrons ultérieurement, mais nous montrerons seulement ici les
conditions de leur émergence et leur intérêt dans la constitution de la psychologie
sociale.
LA NOTION D’ATTITUDE
La notion d’attitude est apparue en psychologie sociale à partir de 1918 à travers
une étude de Thomas et Znaniecki qui, partant d’un échange de correspondance entre
immigrants polonais venus aux États-Unis et leur famille restée en Pologne, ont montré
le changement d’attitude de ces immigrants à la fois vis-à-vis de leur famille et de leur
pays d’origine et vis-à-vis des États-Unis. À partir de cette étude, la notion d’attitude va
être introduite en psychologie sociale et occupera longtemps une place centrale. Ce
concept désigne la disposition d’un individu à l’égard de la réalité environnante. Allport
(1935) reprend l’étude de ce concept en le définissant comme « une disposition mentale
et nerveuse organisée par l’expérience et qui exerce une influence directrice ou
dynamique sur les réactions de l’individu envers tous les objets et toutes les situations
qui s’y rapportent ». On le voit, dit-il, la place de la notion d’attitude en psychologie
sociale est centrée essentiellement sur l’individu pour montrer comment une
organisation « mentale et nerveuse » peut déterminer la manière dont l’individu réagit
par rapport au milieu physique et social. L’utilisation de ce concept va rapidement
s’opérationnaliser par le développement de méthodes destinées à mesurer les attitudes.
C’est ainsi qu’en 1932 apparaissent avec Thurstone les premières échelles d’attitudes
utilisées pour mesurer l’opinion de 266 étudiants de Chicago relativement à la gravité
de plusieurs délits. Ces échelles étaient des méthodes pour mesurer les attitudespositives ou négatives par rapport à des situations extrêmement diverses et déterminer
leur intensité.
Les études sur les attitudes vont dégager à cette époque un autre concept qui lui est
associé, celui d’opinion. L’attitude est reliée à l’opinion en ce sens que l’état d’esprit qui
la définit va, chez un sujet, trouver un de ses modes d’expression, d’abord dans l’opinion
qu’il se fait sur une réalité donnée et ensuite dans la manière de se comporter par
rapport à elle en fonction de cette opinion ; l’opinion est ainsi une expression de
l’attitude en tant qu’elle révèle les dispositions mentales sur lesquelles elle s’appuie.
Le concept d’attitude est devenu une des notions importantes et les plus familières
en psychologie sociale de sorte que celle-ci a pu être considérée longtemps comme une
étude scientifique des attitudes.
LA FORMATION DES NORMES SOCIALES
La première étude expérimentale sur la formation des normes sociale a été
effectuée par Sherif (1936). L’émergence de ce concept va changer la perspective
suivant laquelle la psychologie sociale aborde les phénomènes sociaux ; en mettant en
évidence le fait que les situations et les jugements que les individus se font de la réalité
donnent lieu à la création de normes individuelles et de normes de groupe, ce type de
recherche déplace l’objet même de la psychologie sociale, de l’étude de l’individu, sur
celle des interactions et des situations sociales qui déterminent le jugement et le
comportement ; parmi ces facteurs, celui de norme sociale montre qu’en situation de
groupe notamment, se constituent des schèmes de référence qui orientent les sentiments
et les jugements des individus ; ainsi l’effet observé est un effet de normalisation qui
influence le comportement. Les normes sont des effets de l’interaction sociale et
désignent les pressions existant dans un groupe et qui vont peser non seulement sur le
comportement, mais sur la signification que les individus accordent à une situation
donnée. Avec la notion de norme sociale, l’accent est mis sur tout le poids des influences
qui déterminent le jugement et le comportement individuel. Nous ferons plus loin une
présentation plus détaillée de ce concept.
L’ÉTUDE DES GROUPES
C’est à travers l’étude des petits groupes que la démarche de la psychologie sociale
va s’affirmer de manière nouvelle comme une science spécifique du social. En effet, le
groupe est un lieu social privilégié où les individus expérimentent leurs relations avec
autrui ; de plus, les groupes sont des unités sociales qui se prêtent facilement à la
recherche expérimentale et permettent donc l’étude des différentes variables qui
agissent sur le comportement. Le groupe est ainsi devenu un des domaines de recherche
les plus importants en psychologie sociale.
C’est Lewin qui a introduit l’idée de dynamique de groupe en psychologie sociale,
mais de manière plus large, il peut être considéré comme l’un des fondateurs de la
psychologie sociale, et il convient d’abord de préciser quelques grandes lignes de sa
pensée avant d’exposer sa conception sur les groupes. Lewin est l’un des tout premiers à
proposer une théorie générale du comportement social en considérant les conduites
individuelles ou sociales et l’environnement dans lequel elles se déroulent comme unsystème interdépendant (1951). À l’intérieur de ce système, l’individu se construit un
espace de vie qui est fonction de la relation qu’il établit avec son environnement ; c’est
le monde tel qu’il le perçoit ; Lewin le définit comme un champ topologique. Sa théorie
du champ repose sur l’ensemble des faits qui existent psychologiquement pour une
personne et qui résultent de ce système d’interdépendance entre la personne et
l’environnement ; la modification d’un des éléments du champ psychologique a des
répercussions sur l’ensemble de la situation et par conséquent, si l’on veut modifier un
des éléments de ce système, il faut agir sur la situation globale.
À l’intérieur de ce système d’interdépendance qui détermine les relations entre la
personne et son environnement, Lewin, un des premiers, a également apporté un
éclairage tout à fait nouveau sur le fait que le comportement humain dépend de la façon
dont les individus intègrent les informations sur l’environnement, les situations dans
lesquelles ils se trouvent ; autrement dit, selon lui, le comportement est déterminé par la
manière dont l’individu se représente le milieu extérieur et la signification qu’il a pour
lui.
C’est à partir de ce cadre général que l’on peut situer l’apport de Lewin sur le
fonctionnement des groupes sociaux ; ceux-ci constituent des ensembles structurés,
régis par des forces en jeu qui permettent de rendre compte de leur fonctionnement et
de leur transformation. L’étude de la dynamique des groupes va porter sur des groupes
restreints placés dans des conditions permettant de modifier certains aspects de la
situation pour en étudier les effets ; une étude portant sur le comportement agressif de
quatre groupes de cinq enfants de dix ans, groupes animés par un maître suivant des
règles destinées à créer trois climats distincts – autoritaire, démocratique et
laisserfaire – a permis de montrer les effets produits par ces différents types de climats sur le
fonctionnement des groupes et leur moral. Mais pour Lewin, le groupe est également un
laboratoire social permettant d’élaborer de nouvelles conduites de sorte que celles-ci
puissent exercer leur rôle d’agent de changement dans la société. La théorie lewinienne
du comportement social et des groupes a donné à la psychologie sociale une nouvelle
impulsion qui fait du groupe un nouvel objet d’étude de cette discipline.
C’est à partir des années 50 que débute une troisième période qui donne lieu à la
psychologie sociale moderne. Celle-ci comporte plusieurs étapes que nous allons
présenter suivant le type de phénomène étudié.
L’INFLUENCE SOCIALE ET LA CONFORMITÉ
À partir des années 50, c’est tout d’abord le thème de l’influence sociale qu’il faut
souligner avec les travaux d’Asch (1951) qui vont porter particulièrement sur les
pressions exercées par un groupe sur le jugement des sujets et son effet, désigné sous le
terme de conformité sociale. À travers les études expérimentales qu’il a réalisées et qui
seront présentées en détail plus loin, Asch a montré que les sujets, soumis à l’opinion
d’un groupe de pression, par exemple, modifiaient leur jugement individuel et avaient
tendance à se conformer à l’opinion de la majorité. Ce type de recherche a mis l’accent
sur l’importance de l’influence dans les phénomènes sociaux ainsi que son effet
principal, la conformité ; on a pu observer du même coup la faible résistance des
individus aux pressions sociales qui s’exercent sur eux et leur tendance à adhérer aux
opinions de la majorité. La question de l’influence sociale sera abordée par de nombreuxchercheurs dans des perspectives très différentes dont celle de Milgram sur la
soumission à l’autorité est la plus connue (1974).