//img.uscri.be/pth/e42e9915f38de8fc4e1ffb84340b778423d7bbd2
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La question de la technique

De
316 pages
La lettre de Heidegger à Jünger est d'une importance capitale pour comprendre les écrits de Heidegger après la Seconde Guerre mondiale. En effet, cette lettre se situe au coeur même de toutes ses réflexions, qu'il s'agisse de la Technique, de la Raison, du Langage ou de la Métaphysique. Elle éclaire d'une lumière particulière non seulement les écrits d'après-guerre mais aussi la question, si controversée, si polémique, de l'importance du nazisme dans sa pensée.
Voir plus Voir moins






















































































La question de la technique
L'Éthique en mouvement
Collection dirigée par Christian Hervé

La réflexion multidisciplinaire dans le domaine de la santé et de la
maladie est accueillie dans l'espace fourni par cette collection. Cet
espace d'accueil appelle les travaux dans ce domaine du laboratoire
d'éthique médicale et de santé publique de Necker de la formation
doctorale de Paris V-René Descartes et des autres laboratoires
d'éthique médicale français, canadiens et d'autres pays, notamment
européens.

Déjà parus

Teresa LOPEZ DE LA VIEJA (sous la dir. de), E-Ethique/E-
Ethics, 2011.
Yvanie CAILLE et Michel DOUCIN (sous la dir. de), Don et
transplantation d’organes au Canada, aux Etats-Unis et en
France. Réflexions éthiques et pratiques comparées, 2011.
Réflexions éthiques sur la pénurie d’organes en Europe, 2010.
Patrice QUENEAU et Bertrand BECOUR, Etre médecin à
Villiers-le-Bel, une éthique au quotidien. Hommage au Docteur
Lionel Bécour, 2010.
Grégoire MOUTEL, Médecins et patients : l’exercice de la
démocratie sanitaire, 2009.
NERHOT Patrick, La Métaphore du passage. Le concept de
temps chez saint Augustin, fondement d’une nouvelle éthique,
2008.
LE COZ P., Quelle philosophie de la famille pour la médecine
de la reproduction ?, 2006.
HERVE Ch., THOMASMA D., WEISSTUB D.(éd.), Visions
éthiques de la personne, 2001.
HERVE Ch. (ed), Les enjeux de responsabilité posés par les
nouvelles technologies en santé publique (Dossiers), 1999.
HERVE Ch. (ed), Ethique médicale ou biomédicale ?
(Cahiers), 1997.
MENORET-CALLES B., L'accès aux soins des populations
démunies. Situation et perspectives en 1996, 1997.
HERVE, Ch. (ed), Fondements d'une réflexion éthique
managériale en santé, 1996.
Patrick Nerhot






La question de la technique



A partir d’un échange épistolaire
entre Ernst Jünger et Martin Heidegger






















L’HARMATTAN
Du même auteur :
1. Law Interpretation and Reality, Essays in Epistemology,
Hermeneutics and Jurisprudence, General Editing, Kluwer
Academic Publisher, Dordrecht / Boston / London, 1990, 455 p.
2. Legal Knowledge and Analogy, Fragments of Legal
Epistemology, Hermeneutics and Linguistics, General Editing,
Kluwer Academic Publisher, Dordrecht / Boston / London, 1991,
240 p.
3. Law, Writing, Meaning; an Essay in Legal Hermeneutics,
Edinburgh Press University, 1992, 198 p
4. Diritto Storia. Cedam, Padova, 1994, 232 p.
5. L'ipotesi perduta della legge. Cedam , Padova, 1994, 254 p.
6. La vérité en histoire et le métier d'historien. Quaderni
Fiorentini.1995, 135pp.
7. La fenomenologia della filoso fia analitica del linguaggio
ordinario.Cedam, Padova, 1998, 400 p.
8. Questions phénoménologiques suivies de lectures freudiennes,
Paris, L’Harmattan, automne 2001, 4 50 p.
9. Questioni fenomenologiche seguite da letture freudiane, Cedam,
Padova, 2002, pp. 320.
10. La métaphore du passage, Le concept de temps chez Saint
Augustin L’Harmattan, Paris, 2008 pp. 370.
11. La metafora del passaggio, Il concetto di tempo in sant Agostino,
Cedam Padova 2008, pp. 332
12. Ernst Junger – Martin Heidegger: il senso del limite (o la
questione della tecnica), Cedam Padova 2008, pp. 260
13. Corso di bioetica, Cedam Padov a, 2008, pp. 180
14. Truth and judgement, general editing, Francoangeli, Milano
2008, pp. 283
15. Identità plurale, general editing, Atti del congresso nazionale di
filosofia del diritto di Torino, Edizioni Scientifiche Italiane, Bari,

2009 pp. 380
16. Introduzione alla cultura giuridica europea, in collaborazione con
Maria Borrello, Giappichelli To rino 2011, pp. 278
17. La coutume le droit muet, Ediszioni Scientifiche Italiane, à
paraître





© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96422-8
EAN : 9782296964228
Remerciements

Je veux adresser un remerciement tout particulier à Mme Claire Ribau-Bajon
pour son aide extrêmement précieuse pour la composition du manuscrit ainsi
que pour son travail de relecture.































































AVANT-PROPOS

Ce travail est tout d'abord paru en langue italienne. J'ai profité de
cette traduction en langue française pour modifier cette version, au point de
devoir préciser, suite aux modifications substantielles que j'ai introduites,
plus particulièrement sur la partie consacrée à Heidegger, que la version
italienne ne représente plus, disons, l'unique version originale. La version
française que je présente dans cette collection dirigée par le professeur
Christian Hervé n'est en effet pas la pure et simple traduction de la version
italienne qui doit même apparaître par endroits comme une simple esquisse
de la version française.




























Note de l'auteur
Cette traduction a été voulue et réalisée avec passion par mon
épouse, Odile. Je ne pourrai jamais assez la remercier de cela, tout comme je
ne saurai jamais assez souligner la qualité du travail effectué et le talent avec
lequel elle a su surmonter tant de difficultés.






















































SOMMAIRE



Introduction 17

19 Partie I : La lettre de Ernst Jünger à Martin Heidegger :
le monde, le nihilisme, la mort

21 Chapitre I : La prophétie, son présent et l'à-venir
23 1. Le « passé » et le « présent » de la pensée du temps
28 2. Les témoins et le présent du temps
38 3. « Pensée de l'impensable » : le nihilisme
44 4. Le nihilisme et la question de la technique
46 5. Nihilisme et pathologie
50 6. Le nihilisme et le mal
53 7. La maladie de la normalité nihiliste et ses symptômes
56 8. Le présent du temps présent
58 9. L'espace ou présent du temps présent

67 Chapitre II : Le temps et la pensée métaphysique
67 1. Irrationalisme et pensée temporelle
76 2. La confusion du monde
83 3. La thèse de la technique
87 4. Le salut

Partie II : La réponse de Martin Heidegger à Ernst Jünger
89 La ruse de la métaphysique : notre destin et l'histoire

95 Chapitre I : La métaphysique
95 1. La représentation de la « ligne »
103 2. Un mystérieux intrus : la pensée du « lieu »
114 3. La métaphysique de la volonté de puissance
123 4. L’« actualité » du monde
135 5. Le langage de la vérité
143 6. La métaphysique de la présence
153 7. Le transcendant et le retour


13
Chapitre II : La technique 163
1. La métaphysique, l'humain et sa fin 164
2. Structure du raisonnement de la compréhension du dessein
métaphysique 168
3. « Essence du travail » et « forme de la domination » 173
4. Causalité et « être » : l'aube du monde 176
5. Causalité, anticipation et origine : la pensée de la circularité 182
6. La détermination et le phénomène 188
7. La pensée du retour et la pensée du même 193
8. Le « rien » comme l'absence de la présence métaphysique 197
9. Métaphysique et épistémologie 199
10. Le travail – la souffrance 201
11. L'indicible et l'impensable 204
12. L'essence de l'être 208
13. Les trois points de méthode de la pensée rationnelle 212

221 Chapitre III : Révisionnisme et métaphysique
221 1. La détermination et la question du « soi »
223 2. Le langage, la « détermination » et l'indicible
226 3. La structure universelle de l'avant-après et la question du « soi »
229 4. L'irréductible altérité de la pensée du Même
5. La « mémoire » ou l'hébraïsme-christianisme de la pensée de
229 Heidegger
235 6. La « mémoire » ou la métaphysique de la présence de l'absence
239 7. Le faux, la similitude et l'altérité
8. Le dévoilement (de la volonté de puissance) ou la présence de
245 la métaphysique
247 9. L'histoire, la détermination et le destin
250 10. Vérité et positivisme métaphysique
254 11. Le dépassement de la msique et l'au-delà du nihilisme
258 12. Le « retrait » ou l'absence (de la métaphysique) de la présence
262 13. Le dévoiler et la question métaphysique du non-su
265 14. Le non-su comme un « remémorant »
269 15. La « bonne raison » et l'indicible du principe de raison
272 16. La pensée de l'avant et l'appropriation de la métaphysique
275 17. Notre responsabilité non coupable
278 18. Le vécu humain re-présente la détermination métaphysique
280 19. Ce qui se donne et le « rien »
285 20. Le mystère, le non-su et le témoignage du vécu (de Heidegger)
288 21. L'impensable comme statut de toute vérité
14
22. L'« oubli » ou l'incompréhension « historiale » de l'essence de
la métaphysique 294
23. L'attention à l'« oubli » comme assomption de la totalité de
notre destin 298
24. L'absence et notre action 301
25. Les limites du penser libre 303























































INTRODUCTION




Ce livre est la publication de deux cours tenus au printemps 2006 et au
printemps 2007. La question qui m’intéressait était uniquement celle d’une
critique de la métaphore de la « circularité » du temps, de Heidegger, pour
lui opposer la mre judéo-chrétienne du « passage ». J’écrivais, du
1reste, en 2006, une monographie sur la « Métaphore du passage » et je
lisais, durant cette période, avec attention la lettre de Heidegger en réponse à
2celle que Jünger lui avait adressée, cinq ans plus tôt , pour l'anniversaire de
ses soixante ans. Dans cette lettre, en effet, la question du temps
(la « circularité ») est affrontée avec une rare profondeur et constitue, du
reste, la trame de la réponse pour l’anniversaire des soixante ans de Jünger,
cinq ou six ans plus tard. Cette philosophie du temps est là pour servir la
thèse de Jünger, ce qui veut dire pour élever la question de la technique à une
philosophie de l’histoire, ce que n’était sûrement pas capable de réaliser à
elle seule la lettre de Jünger.

Je n’entendais pas nécessairement publier ces cours, je les présentais
simplement à mes étudiants et à mes assistants. Mais le cours que j’ai tenu et
publié au printemps 2008, sur la bioéthique m’a poussé à les publier. J'ai été
saisi, en effet, de constater que cette thèse de la technique était devenue le
centre de bien des réflexions en bioéthique ; plus merveilleux encore, elle a
été reprise par des forces politiques de gauche (modérées comme extrêmes),
1 Patrick Nerhot, La Métaphore du Passage, L'Harmattan, 2008.
2
Ernst Jünger, Passage de la ligne, Christian Bourgois Editeur, 1997 pour la traduction
française de la lettre de Jünger.
Ernst Jünger-Martin Heidegger Oltre la linea, Adelphi Piccola Biblioteca 233 pour la
traduction italienne des deux textes.
Martin Heidegger, Questions I, Contribution à la question de l'être, NRF Gallimard, 1968
pour la traduction française de la réponse de Heidegger.
Note du traducteur: Pour le livre présenté devant un public italien, l'auteur s'est appuyé sur
la traduction italienne des textes de Ernst Jünger et Martin Heidegger, publiés ensemble dans
un seul volume en Italie. Cela a généré des difficultés particulières pour la traduction puisque,
m'adressant à un public français, j'ai dû m'appuyer sur les traductions françaises de ces deux
textes ; traductions qui peuvent parfois diverger de celles italiennes. Ainsi, lorsque c'est le cas,
je fais évidemment prévaloir les versions italiennes puisque l'auteur s'est appuyé sur ces
versions, reportant celles-ci en français. Je signale ces différences, lorsqu'elles se présentent,
dans les notes, en indiquant les deux références.

17

mais aussi par des courants religieux qui se retrouvent ainsi leurs alliés
contre le monstre de la techno-science ainsi que par les courants
technophobes. J’ai pour cela considéré opportun de rappeler d’où venait
cette thèse, pourquoi elle était née et quelle en était la finalité.

Ce travail, par conséquent, n’entendait nullement, en son principe,
participer au débat sur le fait de savoir si Heidegger était ou pas nazi, s'il
s'était singulièrement compromis ou seulement un peu. Mais cette étude
3montre que Heidegger a su élever le médiocre travail de Jünger à une thèse
(reprise par tellement et sans même la comprendre) qui effaçait tout
simplement le nazisme qui venait s'insérer, se diluer, alors, dans la « question
de la technique ». La « question de la technique » s’impose, en effet, comme
la thèse qui absout le nazisme, au sens où ce dernier n'en serait qu'une
manifestation historique spécifique ; cette thèse permet, en d'autres termes, à
une pensée révisionniste d'avancer masquée. Ceci est incontestable.
Formalisée avec tellement d’intelligence par Heidegger, la « question de la
technique » aura trompé tout son monde. C’est la raison pour laquelle j’ai
décidé de publier ces cours.

Turin – Haïfa, Été 2008
















3 La Pléiade vient de décider de publier les œuvres de Jünger. Telle décision peut surprendre.
Que Jünger ait été un sociologue de talent, bien que ce soit discutable, est une chose mais
après avoir écrit la lettre que je commente ici, il est permis de s'interroger sur l'opportunité
d'un tel honneur.









PREMIÈRE PARTIE :

LA LETTRE DE ERNST JÜNGER À MARTIN
HEIDEGGER :

LE MONDE, LE NIHILISME, LA MORT
































































Chapitre I : La prophétie, son présent et l'à-venir



Jünger, dans cette lettre de joyeux anniversaire adressée au tout premier
philosophe allemand, apparaît comme cet homme qui s’est trompé, comme
celui qui n’a pas compris et à qui, soudainement, le vrai visage de la vérité se
montre. Pourtant, cette vérité, qui maintenant se dévoile, avait été énoncée
sans que personne ne lui accorde l’attention qu’elle méritait. Cette
énonciation était une véritable annonciation qu’il ne serait plus possible
aujourd’hui (un « aujourd’hui » du temps de la lettre) d’ignorer. Nietzsche
était ce prophète qui nous avait dit le sens du monde, qui était devenu
manifeste et que plus personne ne pouvait ignorer. L’annonciation
nietzschéenne était aussi celle d’un dépassement mais, déjà, nous devons
noter que cette pensée d’un sens qui prend la forme d’un temps est
particulièrement complexe. Le dépassement nietzschéen aurait consisté tout
d’abord, en effet, en l’élaboration d’un constat, celui d’un temps présent
« nihiliste » qui, ensuite, nécessairement, devrait, devait, être dépassé. Mais
ce récit d’un dépassement, c’est aussi la structure de la pensée de Jünger : un
avant – ou passé qui correspond à ce temps présent de celui qui annonce, qui
prophétise – nous dit cet après ou ce temps présent d’aujourd’hui. En effet,
ce « Nietzsche »-là est suscité en tant qu’avant par cet après qui constitue la
pensée de Jünger et la première et plus grave erreur de méthode serait de
croire qu’il s’agit là, tout naturellement, d’une pensée qui est telle parce
qu’elle recompose le langage du temps. Ainsi que je le montrerai plus avant,
le « temps » est tout à fait étranger à cette structure de la pensée. Encore
faut-il, pour cela, introduire correctement la question abstraite du temps, ce
4que nous ferons, même si rapidement .

C’est donc dans un espace, celui d’un « temps », que s’élabore la pensée
de Jünger, qui est absolument convaincu, par ailleurs, qu’il s’agit, pour
penser la question du sens et du vrai, de penser ce que j’appellerai la
temporalité du temps. Ainsi donc, du nihilisme nous irions vers son
dépassement. Mais déjà les questions se posent. S’agissant d’un processus
cognitif dont le principe serait le temps, il nous faut nous demander si ce
nihilisme est un présent, un passé, un passé-présent ? S’il est un présent, il
nous faut nous demander s'il est possible et, si oui, comment se pense le
4 Pour un développement de cette question première de la pensée abstraite, Patrick Nerhot, La
Métaphore du passage, op. cit.
21

temps d’un dépassement, comment se pense le temps d’un dépassement d’un
temps présent. Mais ce temps-ci est une pensée d’un temps impensable
puisque la possibilité même de penser un dépassement implique que le
présent du temps soit comme absent à lui-même, un présent non-présent,
donc. S'il est un passé, par définition, il est dépassé, la question de son
dépassement ne se pose plus. S’il est un passé-présent, il est passé en tant
que toujours présent et dans ce cas nous retrouvons l’objection que nous
venons de faire sur le dépassement d’un « temps présent ». Pourtant ce ne
sont pas ces questions qui guident la pensée de Jünger ; celui-ci, en effet, se
fixe sur le seul « dépassement » et, ce faisant, il n’affronte pas (il ne la
soupçonne même pas) la question qui, ici, se pose, à savoir la question de la
pensée abstraite du « temps ». Nous serions dans un processus « historique »,
ce qui signifie au sein d’une structure avant-après temporelle dont le sens est
une « évolution » ; la question serait alors celle relative à l’« évolution »,
exclusivement. Nous allons y revenir tout au long de cette lecture ; je veux
simplement indiquer maintenant, très brièvement et pour annoncer les
raisonnements à venir, les questions abstraites que ce mode commun, très
commun et très banal, pose. Enfin, cet espace, espace de temps, que Jünger
dit vouloir affronter, est un espace dont les phénomènes signifiants seraient
le « vécu », l’« action », L’«immense douleur ».

Cet espace, donc, serait la pensée d’un espace-temps, c’est-à-dire d’une
évolution, d’un » processus ». Pour me répéter, ce mode de raisonnement est
banal, quotidien à chacun de nous, et je montrerai en quoi il est absurde.
S’agissant donc d’un « processus », nous devons aussi en déduire que cet
espace n’est pas la manifestation d’un monde clos, d’un monde fini et dont,
précisément, le « temps » de cet espace témoignerait. Dit ainsi, tout pourra
sembler banal ; pourtant comment peut-on penser un temps qui succède à un
temps lorsque qui énonce est, de par son énonciation même, une traduction
du temps ? Si la substance de ce qui serait un « temps » est nihiliste alors, et
suite à ce que je viens de dire, nous pouvons nous demander ce que penser
de façon nihiliste veut dire véritablement. Il me faut procéder ici lentement.
Au fond, nous touchons déjà le paradoxe d’une pensée sur le temps
lorsqu’elle se déclare temporalité : au moment même où elle le dit, elle le
nie. Ainsi, Jünger écrit-il que ce temps nihiliste est considéré comme « stade
5d’un processus spirituel qui le dépasse » : ainsi que je viens de le dire, donc,
quelque chose serait hors du temps mais se manifesterait dans, par, le temps.
Ce qui n’est pas nécessairement un mauvais raisonnement, encore faut-il
5 Ernst Jünger, Passage de la ligne, op. cit. p. 34.
22

savoir définir ces notions. Le raisonnement de Jünger consiste à « décrire »
cette temporalité, c’est-à-dire ces manifestations dans le temps d’une
existentialité, si l’on veut, dont la cause première, pourtant, n’est pas de
l’ordre de cette temporalité. Évidemment, la question massive ici qui se pose
immédiatement est celle qui consiste à se demander comment fait-on pour
connaître, par la seule existentialité toute historique, un sens dont la raison
première est étrangère à cette existentialité ?

Au principe même de ce qui serait la « description » du sens, je veux dire
un « temps présent », domine une phénoménologie positiviste : le regard voit
dans l’immédiateté d'une présence à soi les choses à voir qui montrent le
sens. C’est ainsi que le « déclin », ainsi que ce qui en témoigne, s’imposerait
massivement : L’«immense douleur » envahit toutes les existences ; l’esprit
n’est plus à même d’exercer le bon jugement, « vue à laquelle... l'esprit ne
6peut s'élever » . Pourquoi donc ? Parce que la temporalité du temps, la
scansion temporelle, serait devenue complètement impensable pour qui
essaie de penser ce qu’est le sens : « En deçà, au-delà des catastrophes, le
regard peut bien chercher l'avenir et scruter les voies qui mènent jusqu'à lui –
7mais dans son maelström c'est le présent qui fait loi » . Toutes les confusions
que révèle la réflexion de Jünger dans cette lettre de joyeux anniversaire sont
déjà exprimées. Il s’agirait, en effet, de penser un après – le dépassement –
qui se déclinerait comme un futur, une temporalité du temps, donc, pour
connaître l’essence du présent. Mais il s’agirait également de comprendre
que du présent nous ne pouvons nous échapper, aucune projection
temporelle ne serait possible. Enfin, ce n’est qu’après, ce qui signifie le
présent d’un passé, que nous serions parvenus à comprendre la prophétie, le
futur, c’est-à-dire cet aujourd’hui (présent). Ce sont de ces inconséquences et
incohérences théoriques dont j’entends parler et ce, pour comprendre et
expliquer les raisonnements de Jünger.


1. Le « passé » et le « présent » de la pensée du temps

La question consisterait, donc, à savoir répondre au défi que pose
l’espace-temps nihiliste, c’est-à-dire à savoir si un tel espace est dépassé.
Mais, devons-nous nous demander : le « dépassement » est-il le futur d’un
temps qui serait présent mais alors aussi passé dans sa relation future sinon
6
Ernst Jünger, op. cit. p. 34.
7 Ernst Jünger, op. cit. p. 34.
23

en quoi serait-il un « dépassement » ou plutôt le dépassement ne serait-il pas
le temps présent d’un futur ? Dans cet espace-temps qui retiendrait le sens de
notre monde, le nihilisme, où situer ce temps : le « dépassement » ? En tous
cas, une chose est sûre, ce que n’a jamais compris Jünger, comme tant
d’autres, est que le dépassement est une pensée du « nous », de
l’« aujourd’hui ». Ce n’est pas une question sur « le temps », une question de
temps. Ce qu’il faut comprendre, c’est que cet « aujourd’hui » jüngerien, en
effet, est tout à la fois cet après d’un avant, Nietzsche et la prophétie, et cet
avant d’un après, le dépassement. C’est ainsi que le raisonnement devient de
plus en plus singulier, je veux dire contradictoire et confus. Il s’agirait
d’énoncer le sens à partir d’une compréhension d’une temporalité du temps,
hors du temps, d’une part, d’une temporalité qui, du temps, n’aurait que le
nom, d’autre part, puisque le « présent » traduit tout à la fois un avant et un
après temporels.

Ce qu’il faut comprendre, je m’en expliquerai plus longuement par la
8suite, c’est que la structure universelle du penser, la pensée avant-après , ne
traduit pas une temporalité et lorsqu'elle s’y essaie alors c’est le
raisonnement qui n’exprime plus une rationalité. Le propos pourra
surprendre mais il en va pourtant ainsi. Cette structure universelle du
penser, avant-après, ne traduit jamais ce qu'est le sens par une temporalité
puisque cette structure n’est, en effet, que l’unique témoignage d’un
indicible « nous », d’un indicible « aujourd’hui », d’une indicible
« communauté », je veux dire la forme par laquelle se pense l’indicible et
s'ouvre la question métaphysique. La structure universelle avant-après est
l’expression d’une pensée rationnelle pour autant qu'elle est la pensée d’un
indicible, d'une métaphysique. Le « temps présent » est bien, en effet, la
9pensée du mystère , la pensée d’une société qui pense le sens du monde à
partir de la métaphysique de la présence de l'absence. Le « temps présent »,
pour le dire en deux mots, témoigne du mystère du « présent », du
mystérieux « temps présent ». L’«aujourd’hui » ne peut se traduire comme
une temporalité du temps qui consisterait, en ce cas, en l’énoncé d’une
totalité grâce à laquelle opérerait une phénoménologie, ce que nous montre
L’«aujourd'hui ». C’est la raison pour laquelle, du reste, nous trouvons tant
d’explications pour notre « temps présent ». Il n’y a là aucun relativisme,
8 Patrick Nerhot, Voir La métaphore du passage, op. cit. Je fais, en effet, de cet avant-après
une structure universelle du penser.
9 La “pensée du mystère” ne renvoie pas à n'importe quoi mais, au contraire, elle renvoie à
une représentation du non-su.
24

seulement la question métaphysique de notre mode de penser, la structure
universelle avant après, encore aujourd’hui, incomprise.

C’est ainsi, du reste, que nous devons analyser les propos de Jünger
lorsqu’il habille soit d’optimisme soit de pessimisme son temps présent,
lorsqu’il dit s’interroger sur la vérité du monde. Certains signes pourraient
porter à croire que la situation n’est pas mauvaise mais d’autres porteraient à
penser le contraire. Il y aurait une sorte de confusion du temps présent, des
manifestations contradictoires pour témoigner du sens vrai du présent. Le
plus curieux dans tout cela est que le « présent » est un temps dont personne
ne doute, un temps que chacun considère comme ce qui ne porte pas au
doute, qui s’atteste dans l’essence même de cette vérité d'évidence qui le
constituerait. Pourtant, de tels raisonnements s'élaborent ce que, encore une
fois, bien peu comprennent, nullement parce qu’une phénoménologie de type
« positiviste » les autorise, les permet, les justifie. Ces raisonnements, alors
même qu'ils résultent d'une structure avant-après qui n'est pas celle d'un
temps, représentent le sens comme ce qui « est » dans ce qui serait l'évidence
d'une présence. Nous savons, pourtant, qu'une pensée ne résulte jamais de la
pure et simple réception de ce dont elle dit, alors, témoigner, ce n’est que par
ce particulier regard (que l’on pose) sur les objets que l’on dit « observer »,
que les objets se perçoivent. Le « temps présent », ce qui « est », en termes
métaphysiques, reporte nécessairement à l’évocation d’un ce-qui-n’est-pas,
10je veux dire à une pensée métaphysique de la présence de l’absence :
l’avant d’un après ou l’après d’un avant, dès lors qu’il énonce ce que le
présent veut dire, suscite ce qui n’est pas pour témoigner de ce qui est.
L'erreur est de penser que cette question se formalise par la temporalité.

Alors, évidemment, si nous ne comprenons pas la question métaphysique,
la présence de l’absence pour me répéter, les évidences de la vérité du
monde, entendues comme phénomènes de la présence, pourront évoquer
beaucoup de choses et leur contraire. De là il n’y aura plus qu’un pas pour
professer, gravement, qu’il n’y a pas de vérité et que tout est « relatif »,
« point de vue ». Cette confusion théorique et cette incompréhension de la
métaphysique sont, d’abord et avant tout, la conséquence d’une pensée qui
ne sait saisir la rationalité de tout raisonnement, je veux dire la structure
universelle du penser avant-après. Si je prends n'importe laquelle des
manifestations qui se produit autour de moi, « présentement », et ce, pour la
ramener à un commun dénominateur qui serait le principe explicatif de tout
10 Je reviendrai encore et plus précisément sur cette question première de méthode.
25

le reste, il y a de fortes chances pour que je finisse par dire que tout n'est que
confusion et que tout n'est que point de vue. C’est ce que fait Jünger quand il
évoque et dénonce certains phénomènes sociaux ; ces évocations témoignent
du mode de pensée qui les suscite. Il est facile de jouer avec ces « faits » que
seraient ces « évènements » qui manifesteraient en soi le sens du monde.
C’est ainsi, du reste, que Jünger n’est guère disert à l’égard de la thèse
optimiste alors que la thèse pessimiste s’impose comme son principal
argument et cela parce qu’elle témoignerait de la vérité du temps présent du
monde.

La thèse pessimiste se montre sous une coloration particulière. Il ne
s’agirait pas seulement, en effet, d’un état psychologique général,
« l’immense douleur », mais d’une situation globale, objective, celle d’un
temps présent entendu comme cet espace dans lequel prédomineraient les
valeurs spirituelles négatives. Cet espace de temps, notre présent (présent de
11Jünger), serait un « défaitisme » qui traduirait, tout à la fois, une absence et
de valeurs et d’une force intérieure. Il faut, bien sûr, noter l’accent guerrier
du mot « défaitiste » et c’est bien, du reste, le langage de la guerre qui
12prédomine : « la cruauté de l'ennemi », « la perversité de ses méthodes » .
Cet espace de temps, la « prophétie », annoncerait la vérité du nihilisme.
C’est, en effet, nous dit Jünger, ce nihilisme qui prépare l’homme à la
défaite, à la peur, à l’horreur. La prophétie se réalise : cette « rumeur
13nihiliste » est le moyen le plus efficace dans les mains du tyran pour
exercer sa tyrannie. La société proclame sa « toute puissance par rapport à
14 15l’individu » et ce, pour le nier (« le peuple est tout, tu n’es rien ») ; les
États se menacent : » on voudrait faire croire à l’adversaire qu’on est en
16mesure d'organiser la destruction universelle » . Cette thèse pessimiste est
une thèse guerrière, donc, et ce qui impressionne le plus, sans doute, c’est la
référence tant implicite qu’explicite à certains moments de la Seconde
Guerre mondiale ; par exemple, « la propagande qui précéda l'envoi des
bombes volantes sur l’Angleterre : on eût dit l'obscure prophétie d'une
17catastrophe cosmique » .

11 Op. cit. p. 38
12
Op. cit. p. 38
13
Op. cit. p. 39
14
Op. cit. p. 39
15 Op. cit. p. 39
16
Op. cit. p. 40
17 Op. cit. p. 40
26


Ainsi, et bien que nous ne soyons qu’au tout début de la lecture de ce
texte, déjà une certaine perplexité pointe, perplexité relative à ce « présent »
du temps présent de Jünger. Précisément parce que prenant pour exemple le
bombardement de Londres, ce temps de la guerre, et alors même que cette
lettre de Jünger suit de plusieurs années ces évènements, il serait plus correct
de parler, de la part de Jünger, de temps passé plutôt que de « temps
présent » et peu importe que ce passé ne soit pas si lointain. Il faut donc
comprendre, dans la lecture de ce passage du texte, que le temps « présent »
est le rapport à un passé, mais alors il faudrait dire que le « défaitisme »
reporte aussi à une victoire ; la bataille de Londres a, en fait, été gagnée par
les Anglais et perdue par les Allemands. Le « défaitisme », pour le dire
diversement, est également le temps de la gloire, selon le versant où l’on se
place et si l'on parle bien du temps de la guerre. Nous retrouvons ainsi notre
interrogation introductive. Qu’est-ce donc que ce « présent » d’un temps
présent ? Ce tyran, cette tyrannie qu’évoque Jünger, dans quels mondes
vivent-ils, sont-ils « présents » ? Les États qui menacent (notons, en passant,
le pluriel qui n’est en rien obligé) et qui reposent sur la propagande,
traduisent-ils une vérité hors du temps (du genre, il y a toujours eu des
tyrans, des tyrannies et de la propagande) ou ne correspondent-ils pas plutôt
à une vérité toute particulière et tout juste passée lorsque Jünger écrit sa
lettre ? Pour le dire différemment, la réflexion de Jünger se développe-t-elle
à partir d'une représentation toute a-temporelle, « abstraite », d’un mode de
gouverner où l’individu est, par essence, nié, spolié, anéanti ? S’agirait-il
d’une histoire humaine, en quelque sorte, de tous les temps et dont
l’évocation, lorsqu’elle est produite par Jünger, est présente, d’une présence
a-temporelle ? Cette hypothèse est évidemment à rejeter et seule la première
est à retenir. Mais, donc, ces considérations sur le présent du temps, présent
de Jünger, correspondent, quoi qu’il en soit, au passé et peu importe, encore
une fois, qu’il s’agisse d’un très proche passé. Il reste, pourtant, que ce
« passé » est ambigü en tant que passé parce qu’il énonce une vérité
présente. Tout le raisonnement se déroule, en effet, en s’appuyant sur ce
passé proche que fut la guerre mais pour énoncer un seul présent du temps :
c’est cela qui provoque moins l'opacité, en ce que le propos est clair, que
l’inconfort intellectuel de la lecture de la lettre. La pensée est confuse en ce
qu’elle n’est ni l’expression d’un avant temporel ni l’expression d’un après
temporel, mais l’expression d’une authentique confusion des genres. Nous
devrons comprendre le pourquoi de cette confusion.

27
Quoi qu’il en soit, à cette « supériorité matérielle et idéologique », à cette
« guerre psychologique » qui écrase l’individu (l’individu se laisse prendre à
18l'envoûtement de la tension nihiliste et lui succombe) , la seule réaction ne
peut être que celle, toute intérieure, de résistance, lieu de la seule et
authentique vérité : « car c'est en l'individu que siège le vrai tribunal de ce
19monde » . En d’autres termes, la justice se reconnaît d'elle-même (tout
comme le juste se reconnaît de lui-même) en tant que lieu de la conscience
individuelle qui détient le principe de jugement et qui organise, contre
l’injustice, la résistance. Là encore, un sentiment d’inconfort domine, qui
résulte de cette confusion entre un passé et un présent et où le présent se vêt
d’habits qui ressemblent à s’y méprendre à ceux du passé. En effet, Jünger
parle-t-il du temps de la guerre ou de son temps présent ? Domine dans le
propos une fastidieuse confusion comme si le passé et le présent ne parlaient
que « d’une seule voix », comme si le présent avait fusionné avec le passé.
Que ce sentiment intérieur soit, par ailleurs, le « vrai tribunal » exclut
évidemment qu’il puisse y en avoir d’autres, chacun l’aura compris et, en
particulier, ce tribunal qui a pu se proclamer universel, tribunal des droits de
l’humanité, le tribunal de Nuremberg. Jünger proclame une « résistance »…
Que tout cela est ambigü !


2. Les témoins et le présent du temps

Je viens de le dire, toutes ces références à la réalité auxquelles procède
Jünger, par exemple l’individu anéanti, la terreur de l’Etat, la propagande
comme arme de destruction de l’individualité, ne sont pas des
« phénomènes » sociaux absolument évidents lorsque l’auteur nous dit
qualifier son temps présent. L’impression qui domine, à partir de ces
références, est qu’il s’agit d’un proche passé plus que d’un « présent
actuel », encore une fois. Prenons cet autre exemple qu’est celui du
« défaitisme ». Peut-on dire que le sentiment qui domine le monde, au début
des années cinquante du siècle passé, soit un « défaitisme » ? Bien sûr que
non. Il n’est certes pas impossible que certains pays soient anéantis par le
poids non tellement d’une défaite mais d’une dévastation mais ce sentiment,
ressenti par certains, s’accompagne du sentiment inverse de gloire que
pourront ressentir d’autres pays du monde occidental. Le « défaitisme » ne
peut qualifier à lui seul l’état du monde. Il est alors permis de se demander
18
Op. cit. p. 41.
19 Op. cit. p. 41.
28

ce que signifie une telle « présentification », je veux dire une telle attestation
du sens par ce qui serait la description d’une immédiateté du temps,
le présent du temps présent, le « défaitisme ». L’énoncé « défaitisme » est-il
le témoignage d’une temporalité du temps ou n’exerce-t-il pas plutôt une
fonction narrative, celle d’un témoignage de qui s’élève au rang de témoin ?
En d’autres termes, le défaitisme n’invite-t-il pas à penser le concept de
témoignage à partir d’une réflexion sur celui qui énonce plutôt qu'à partir de
ce que serait l’objet de celui qui énonce ? Jünger est-il l’objet ou le sujet
« défaitiste » ? Le langage est-il témoin ou témoignage ? Je reviendrai
longuement sur ce point.
Mais laissons avancer le raisonnement, se dérouler le discours qui
procède comme le récit d’une observation immédiate et directe qui
constituerait le présent du temps. Il s’agit du récit d’un temps qui élève le
sens à la compréhension de l’histoire ; ce récit est tout à la fois le témoin qui
raconte et le témoignage probant d’une vérité du temps, le présent. Mais, là
aussi, à peine avons-nous parlé du présent du temps que ce présent au temps
s’estompe et pour déjà montrer le présent d’un temps futur. Le témoignage
20est un « diagnostic» : «...il faut entrevoir dans le nihilisme la présence d'un
grand destin, une force originelle, à l'influence de laquelle nul ne peut se
21soustraire» . Le futur entr'aperçu nous ramène, en effet, à une
herméneutique du présent du temps présent. Jünger parle ainsi : « le
caractère envahissant du nihilisme explique que le contact de l’absolu soit
devenu impossible, sauf dans le sacrifice ». Je laisse de côté le début de la
phrase qui maintient ce sentiment d’inconfort intellectuel dont je parlais
précédemment, je me contente de relever comment ce futur correspond à un
présent du temps présent. Ce temps futur et ce temps présent, en effet, se
confondent tout comme le temps passé se confond avec le temps présent,
ainsi que je l’ai dit, puisque le nihilisme domine : « il n’y a pas de saints
22ici » , « la pensée suprême, autour de laquelle tout s'ordonnerait, est
absente…». Ne poussons pas, là non plus, trop le commentaire « l’homme,
23sous sa forme princière, n'est plus là » . Ce qu’il faut déjà dénoncer de ce
texte, alors même que nous ne sommes qu’au début de sa lecture, c’est que
cette confusion structurale du récit qui, méthodologiquement, ne distingue
pas, encore une fois, le passé du présent ou le présent du futur, construit le
sens sur une figure de la totalité ; ceci ne peut que provoquer un profond
malaise de la part du lecteur puisque nous ne savons plus, dès lors, quel est
20
Op. cit. p. 43.
21 Op. cit. p. 43.
22
Op. cit. p. 43.
23 Op. cit. p. 43.
29

le problème à résoudre, quelle est la question non encore pensée, l’inconnu,
pour le dire en un mot, auquel le raisonnement, précisément, tenterait de
donner une réponse. Par exemple, qu’il n’y ait plus de « pensée suprême
autour de laquelle tout s'ordonnerait » n’est sans doute pas un problème
abstrait que Jünger saurait construire, en particulier si nous nous référons
aux trente années qui précèdent cette lettre. Qu’il manque « l’homme sous sa
forme princière » est, tout pareillement, une formule vide qui ne porte à rien.
Ces « manques », c’est cela le plus important, ne témoignent d’aucune
absence, ils se veulent des attestations positives du sens, je veux dire de ce
par quoi, nous retrouvons ainsi la question métaphysique, une pensée est
telle. Le mode de raisonner de Jünger, mode de penser des plus courants,
s'élabore par projection d'une totalité, c'est-à-dire un (sens) absolu auquel
aucune manifestation (de la présence) du temps présent n’échappe. C’est
toute la société, sa compréhension entière, qui s’inscrit dans ces manques
qui, paradoxalement, sont des totalités, c’est-à-dire des présences
temporelles totales, L’« à soi » du sens. Pour citer Jünger encore une fois :
« c’est l’art tout entier » qui est « imperfection », manque donc.

Ces manques, ainsi que je viens de le dire, ne nous portent nullement à la
question métaphysique c’est-à-dire à la pensée de la présence de l’absence ;
ces manques sont, tout au contraire, la traduction d’une plénitude, d’un sens
qui est tel comme expression de la totalité. C’est ce qui provoque la
confusion des temps et telle que je l’ai mise en évidence : « Notre vie morale
est réduite à se réfugier, soit dans un passé, soit dans un monde encore
24invisible, en gestation » . Passé et futur sont liés, ils sont dépassement du
temps présent soit sous la forme d’un passé (qui fut supérieur) soit sous la
forme d’un futur (qui le sera). L’absurde de ces raisonnements est
évidemment que si nous ne savons dire le dépassement de ce présent du
temps, nous ne manifestons plus, par la pensée, le « temps présent » mais
quelque chose à partir duquel ce « présent » est construit. En d’autres termes
si, véritablement, penser le nihilisme consiste tout pareillement à penser, je
veux dire savoir énoncer, son dépassement, alors qu’est-ce qui est vraiment
nihiliste ? Qu’est-ce donc que ce présent du temps présent ? De surcroît, il
s’agit d’un « dépassement » sur le plan moral.
Mais ce sentiment de malaise que nous ressentions déjà dès les toutes
premières lignes de la lettre de Jünger, est toujours le sentiment qui domine,
arrivé à ce point de la lecture. Le raisonnement de Jünger est confus et cette
24 Op. cit. p. 44.
30

confusion opère sur la structure même de la rationalité du raisonnement.
Alors que le passé montre, encore, en quoi il est supérieur au présent et que
le futur, déjà, indique son dépassement, le présent quant à lui serait par
25essence confus, confusion qui envahirait le champ juridique , « ses
langages ». Parce qu’il n’y a pas un présent moral au temps présent, le droit
se perd dans ses langages. Il ne nous est pas dit ce qui se perd exactement
mais nous pouvons tout de même le déduire de ce qui a été dit : nous
sommes privés de la capacité de juger. Nous sommes dans l’incapacité de
penser la cause de ce temps présent, le présent du temps ; nous sommes des
aveugles : nous savons le passé, nous devinons déjà le futur mais nous ne
savons le présent du temps. Le « manque », ce-qui-est par ce-qui-n'est-pas,
j'y reviendrai, ne se pose pas comme cette question, telle que Jünger la pose,
je veux dire la question de la métaphysique de la présence de l’absence ;
avec Jünger, le « manque » est la traduction tout à la fois d’une réalité
individuelle, intime même, et d’une réalité historique objective. Le
« manque » signifie ce temps dont le présent nous échappe mais le
« présent » seulement ; un « soi » impossible donc qui s’est perdu, objectif et
subjectif, mais dont pourtant la totalité, L’«à-soi », est dicible, d’une part et
d’un « soi », d'autre part, qui n’est en rien perdu quand il dit le passé ou le
futur. Le raisonnement est paradoxal et irrationnel, j’y reviendrai.

Il s’agit bien, en effet, d’un raisonnement qui compose sur et à partir
d’une totalité ; il se veut la pensée d’un entre-deux par le penser de la limite
(passé et futur), entre-deux d'un monde qui fut bon et un monde qui sera
meilleur. Rien n’est de l’ordre de l’inconnu par cette représentation du sens,
pas plus du reste que le présent lui-même qui s’énonce pleinement comme
26« reflet de la dévaluation des valeurs suprêmes » . Evidemment, la question
de méthode que l’on se pose est celle de savoir ce qui s’est « perdu », ce qui
« manque » puisque nous sommes à même d’énoncer ce « perdu » comme ce
« manque ». C’est ce que je ne cesse de mettre en exergue depuis le début de
ma lecture. Qu’est-ce donc que ce « présent » du temps de Jünger ? Nous
avons déjà su mettre en doute cette temporalité sur laquelle Jünger pense
s’appuyer puisque le présent, le futur et le passé se confondent. Si ce n’est
pas une temporalité qu'est-ce que cela peut-il alors être ? C’est sur ce point
que se situe chez Jünger le sens de l’évocation de Nietzsche : ce dernier est
le prophète, sa prophétie se révèle – s’est révélée – juste. Le nihilisme est
une « normalité », ce qui signifie qu’il est « actuel ». Ainsi, et en pleine
25
Op. cit. p. 44.
26 Op. cit. p. 44.
31