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La Science au point de vue philosophique

De
574 pages

Il n’y a pas lieu de comparer M. de Humboldt avec Pline l’Ancien, mais il y a lieu de comparer leurs ouvrages. Pline, employé supérieur de l’empire romain, tantôt fonctionnaire civil, tantôt commandant militaire, comme c’était l’usage dans cet ordre de choses ; Pline, dis-je, avait le goût passionné des sciences ; mais il ne les connaissait pas, et il les traitait en homme de lettres, non en homme de métier ; pour lui, c’était matière à compilation, et, d’intervalle en intervalle, matière à quelque tirade littéraire, à quelque morceau d’éclat.

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Émile Littré
La Science au point de vue philosophique
PRÉFACE
* * *
Qu’est, selon moi, le point de vue philosophique, en parlant de la science ? et comment est-ce que je considère la science, quand j’entends la saisir dans le nœud même de son évolution ? Cette explication très-courte est la se ule préface que je veuille mettre au-devant des morceaux détachés qui suivent et qui, de la sorte, prendront cohésion et enchaînement. On remarquera que ces morceaux sont rangés de cette façon : d’abord ceux qui se rapportent à l’astronomie et à la planète la terre ; puis ceux qui se rapportent à la physique ; après la physique, arrive la chimie ; après la chimie, c’est le tour de la biologie ou théorie des êtres vivants, avec des morceaux sur la psychologie, comme dépendance de la physiologie ; le dernier rang est occupé par l’histoire et par la doctrine des sociétés, ou sociologie, d’après le néologisme dû à M. Comte, néologisme si utile qu’il est maintenant adopté par tout le monde. Cet arrangement n’est ni fortuit, ni arbitraire ; i l est réglé par un principe général de subordination. Une science est subordonnée à une au tre, quand elle n’a pu prendre naissance et se constituer sans les notions et les secours que cette autre lui fournit ; il n’y a pas de subordination plus effective. Ainsi, l’astronomie et la physique ne peuvent naître et se constituer sans la mathématique, qui ne figure pas dans ce recueil, mais qu’il faut y supposer en tête de tout ; la chimie, sans la physique ; la biologie, sans la chimie ; enfin la sociologie, sans la. biologie. Je disenfin, car la sociologie couronne tout le savoir ; il n’est pas une propriété générale, une force générale, une doctrine générale qui soit en dehors de cet. ensemble coordonné et qui n’y ait sa place. Ceux qui connaissent la philosophie, positive n’ont pas besoin que je leur développe les points fondamentaux de cette coordination. A ce ux qui ne la connaissent pas, je recommande de rechercher historiquement les motifs d’un tel arrangement ; ce sera 1 certainement, à quelque conclusion qu’ils arrivent, une étude fructueuse . Ceci posé, on reconnaît qu’il est une différence entre la philosophie d’une science et la philosophie de la science. La première, embrasse su rtout la méthode particulière à chacune ; la seconde comprend la subordination des, sciences, entre elles, la loi. de leur. développement successif dans l’histoire, et leur complexité croissante selon les échelons hiérarchiques. Ce recueil, tel qu’il est disposé, est la mise en pratique, autant que les objets traités la comportent, de la classification des sciences selon le, principe de la philosophie positive. Quelques-uns des morceaux ont été écrits avant que j’appartinsse à cette philosophie ; mais ils n’en ont pas moins trouvé place dans le co mpartiment qui, d’avance, leur était dévolu. Comme le développement successif des sciences, d’ap rès leur hiérarchie, pénètre profondément dans l’histoire générale, il est bon d ’écarter quelques anomalies apparentes dans cette série si importante, quand on veut apprécier la marche de la civilisation et l’avenir de l’humanité. Une de ces anomalies apparentes se trouve dans la formation de la chimie. Le moyen âge, bien longtemps avant la physique, eut des trav aux chimiques que l’on dénommait alchimie. Cette alchimie, toute chimérique qu’elle était dans ses principes et ses théories, ne laissa pas de faire d’heureuses trouvailles : pa r exemple l’eau-de-vie, le vitriol, le phosphore. Mais ce n’étaient, en effet, que des trouvailles qui n’apprenaient rien sur les
lois mêmes de la combinaison et de la décombinaison des corps simples. Ces lois font la chimie, lui ouvrent la porte des découvertes, et n’ ont été déterminées que dans la e seconde moitié du XVIII siècle, par Lavoisier et ses contemporains. Une seconde anomalie apparente, peut-être encore pl us marquée, appartient à la biologie. Ni la chose ni le nom ne furent d’abord connus ; mais très-anciennement on en étudia des fragments : les médecins observèrent les maladies ; Aristote décrivit les animaux et leurs parties ; Théophraste composa un t raité sur les plantes ; Erasistrate, Hérophile, Galien pénétrèrent avant dans l’anatomie. Cela dura très-longtemps et sans que personne entrevît une liaison entre les parties des animaux, la botanique et les maladies. Il en existait une pourtant, et elle gisa it dans l’attribution des propriétés irréductibles de nutrition, de motilité et de sensi bilité à des éléments anatomiques irréductibles aussi. Cette attribution fut accomplie au commencement de notre siècle. On écarte ce qu’ont d’apparent ces anomalies, quand on détermine exactement ce qu’est la constitution d’une science. Il faut bien distinguer dans une science ses rudiments et sa constitution. Elle est rudimentaire quand elle n’a encore que des faits isolés ou des systèmes fictifs ; elle est constitué e quand elle a reconnu son objet et sa méthode propres. Cette constitution définitive ne s ’est faite pour chacune qu’après la science ou les sciences qui précèdent dans l’ordre hiérarchique ; c’est l’histoire qui en témoigne. A partir de ce point, chaque science entr e en son évolution. C’est dans le cours de cette évolution qu’elles deviens nent tributaires les unes des autres sans aucun égard à l’époque successive de leur constitution ; elles sont alors interdépendantes, selon l’heureuse expression de M. Herbert Spencer, qui eut le tort de vouloir substituer l’interdépendance à l’arrangement hiérarchique. Voyez, du reste, ma discussion sur cet objet dansAuguste Comté et la Philosophie positive,II, 6. Ce m’est une occasion de revenir sur un point où j’ ai insuffisamment défendu M. 2 Comte contre une objection de M. Herbert Spencer . M. Comte place l’astronomie avant la physique, et il se fonde sur ce fait que, géométriquement, l’astronomie était réellement positive depuis l’école d’Alexandrie, tandis que la physique ne l’est devenue qu’a partir des découvertes de Galilée. Son contradicteur oppos e que, géométriquement, l’astronomie n’à aucune précédence sur la physique terrestre ; que la géométrie, dès qu’elle fut constituée, s’appliqua également aux choses de la terre et aux choses du ciel ; et que l’astronomie n’était pas plus positive dans son aspect géométrique que la mesure des angles, triangles, cercles et polygones qu’on avait sur la terre. J’eus, dans le temps, 3 très-grand tort d’accepter cette objection ; elle n’est pas valable. Sans doute la mesure des angles, des triangles, des cercles, est la même sur la terre que dans le ciel ; mais, dans le ciel, cette mesure détermine les saisons, é tablit la précession des équinoxes, crée la gnomonique et procure la prévision des éclipses ; ce qui est une science. Rien de pareil sur la terre, où la géométrie ne produit que des mesures d’angles, de triangles et de cercles, sans autre aboutissement que l’arpentage, qui n’est qu’un art. L’erreur de M. Herbert Spencer est d’avoir considéré. ces mesures en elles-mêmes seulement, sans tenir compte de ce qu’elles enfantent, transportées à l’observation des corps célestes. Il est donc vrai qu’il y eut une astronomie positive b ien longtemps avant qu’il y eût une physique positive. La physique n’est devenue positive que par l’introduction de l’élément mécanique ; il a suffi à l’astronomie, pour le devenir, de l’élément géométrique. L’histoire et M. Comte ont raison. 4 Dans cette même discussion , je disais : « Chaque science supérieure (les mathématiques et l’astronomie géométrique étant mis es à part) se constitue par un résidu que laissent les sciences inférieures et qu’ elles n’expliquent pas. Là, dans ce résidu, sont les matériaux de la constitution future de la science qui vient après. Quand la
physique a épuisé les propriétés qui lui incombent, il reste les propriétés d’affinité moléculaire ; mais, avant cet épuisement, nul ne pe ut dire si l’affinité moléculaire ne dépend pas de quelque propriété physique inconnue o u mal. connue ; après l’épuisement, le doute a. disparu et la chimie surgit. Même jugement pour la biologie : la chimie achève de s’instituer, et alors apparaissent , dans leur inexplicabilité, les phénomènes vitaux ; ils sont le résidu de la chimie ; comme la chimie elle-même était le résidu de la physique ; à ce point, la biologie se constitue, et, se superpose au tronçon scientifique tel qu’il existait. ». A cela j’ajoute aujourd’hui que c’est des résidus de la biologie, c’est-à-dire de maints phénomènes qu’on n e sait comment classer dans l’anthropologie, que la sociologie commence à se fo rmer. M. Comte l’a fondée ; depuis lui, on a des idées précises sur la loi de l’histoire, la direction du progrès, la marche de la civilisation, le but de l’humanité. Ainsi les sciences, depuis les mathématiques jusqu’ à la sociologie, forment une hiérarchie où les rangs n’ont jamais été interverti s et ne peuvent pas l’être. Tout est compris là dedans : les nombres, la connaissance de s corps célestes, les propriétés physiques de la matière, les combinaisons moléculai res qu’elle affecte, la vie qui s’y développe sous la forme de substance organisée, et les phénomènes qui se passent dans les sociétés et la civilisation. Dès qu’on tient cette série dans la grandeur régulière de son ordre ascendant, on est aussitôt sur les hauts sujets du savoir humain. Ce n’est pourtant pas avec l’impression d’une orgue illeuse satisfaction que j’ai voulu laisser mon lecteur. J’ai terminé ce volume par l’exposé des hypothèses cosmogoniques relatives à l’univers, au monde, à la ferre, aux espèces vivantes. Rien n’est plus propre à faire toucher à l’esprit humain les bornes qui le renferment. Dès qu’il tente de parvenir à ce qu’exprime ce mot ambitieux de cosmogonie, il fr anchit les uns après les autres maints degrés prodigieux ; mais, quelque vaste espa ce qu’il parcoure ainsi, quelque immensité qu’il traverse, d’autres immensités s’ouv rent à perte de vue ; et il revient résigné à ignorer, mais assez fortifié par ce qu’il sait pour aspirer indéfiniment à savoir davantage.
Février 1873.
1Voyez au reste, dans ce volume, p. 424 et suivantes. re 2Auguste Comte et la Philosophie positive,édition.p. 288 et 293, 1
3 Voy.,ib.,294, comment, par une considération indirecte,  p. je conservai la série. Aujourd’hui cela ne me suffit plus, et j’aperçois ce que j’aurais dû répondre ; mais il n’est jamais trop tard de se corriger et dé défendre une doctrine aussi importante que la série des sciences.
4Auguste Comte et la Philosophie positive,p. 304.
er I
COSMOS ESSAI D’UNE DESCRIPTION PHYSIQUE DU 1 MONDE PAR ALEXANDRE DE HUMBOLDT
* * *
Il n’y a pas lieu de comparer M. de Humboldt avec P line l’Ancien, mais il y a lieu de comparer leurs ouvrages. Pline, employé supérieur d e l’empire romain, tantôt fonctionnaire civil, tantôt commandant militaire, comme c’était l’usage dans cet ordre de choses ; Pline, dis-je, avait le goût passionné des sciences ; mais il ne les connaissait pas, et il les traitait en homme de lettres, non en homme de métier ; pour lui, c’était matière à compilation, et, d’intervalle en intervalle, matière à quelque tirade littéraire, à quelque morceau d’éclat. M. de Humboldt est versé d ans toutes les sciences ; il les connaît dans leur théorie et leur pratique ; il a m is la main aux choses ; il compte parmi les autorités, parmi les inventeurs ; et, quand il rassemble les matériaux, il ne compile pas, il choisit et coordonne. Pline avait été, par ses fonctions, conduit dans les diverses parties de l’empire romain, et, entre autres, dans là Germanie, qu’il avait vue d’un tout autre œil que ne fit Tacite, et, je crois, d’un œil plus clairvoyant et moins prévenu ; il commandait la flotte de Misène lors de cette fameus e éruption du Vésuve qui engloutit Stabies, Herculanum et Pompeï. Poussé par le désir généreux de secourir les riverains que menaçaient les cendres, les pierres ponces et la lave, poussé aussi par une noble curiosité d’assister à quelqu’un de ces grands phén omènes dont il avait parlé, il alla contempler de près les flammes merveilleuses que la nçait la montagne, et demeura enseveli dans le linceul qui s’étendit sur ces camp agnes florissantes. M. de Humboldt ; infatigable voyageur, n’a rien laissé qu’il n’ait visité ; il a vu tous les continents et toutes les mers ; il a traversé les steppes de l’Asie et les plaines d’Amérique ; il a monté sur les pics élevés des Andes et de l’Himalaya, observant, mesurant et rapportant une ample connaissance des accidents et des phénomènes de cette terre que nous habitons. Mais il y a lieu de comparer les ouvrages. Pline n’avait entrepris rien de moins que n’a fait M. de Humboldt lui-même, et l’Histoire naturelleécrite par le Romain est unEssai de description physique du monde.le plan des deux auteurs concourt-il jusqu’à un Aussi certain point, comme étant donné, dans des linéamen ts principaux, par la nature des choses. M. de Humboldt considère d’abord le ciel et les corps innombrables qui le peuplent ; puis, descendant sur notre globe qui flo tte, lui aussi, parmi tant d’îles flottantes, il en décrit la forme ; la densité, les propriétés essentielles, la réaction de l’intérieur sur l’extérieur, réaction qui se manife ste par les tremblements de terre et les volcans (c’est là l’objet des quatre premiers volumes) ; enfin, dans les volumes suivants, il étudiera les formations géologiques, la répartit ion de l’espace entre les mers et les terres, l’enveloppe gazeuse qui nous, entoure, la vie végétale et animale, et finalement la race humaine. Pline commence également par le ciel, les grands astres qui le décorent et les mouvements qui les animent ; du ciel il descend sur la terre pour en décrire les divisions, les mers, les fleuves, les cités et les peuples ; l’homme ensuite est le sujet ; après l’homme les animaux, après les animaux les vé gétaux, et, à ce propos, une histoire de l’agriculture qui en tire nos aliments et de la médecine qui en tire nos remèdes ; enfin les métaux et, les pierres qui gisent dans le sein de la terre, et auxquels il rattache des notions sur la peinture, sur la sculpt ure, sur les artistes, notions qu’on ne
peut assez apprécier. Des deux parts on reconnaît des traits généraux. L’homme, dès les temps primitifs, eut toujours une certaine idée de l’univers, d’une voût e qui l’environnait de toutes parts, d’espaces d’où lui descendaient toutes sortes d’influences, de flambeaux qui, échauffant ses jours et éclairant ses nuits, roulaient sans re pos autour de la terre. Quand Pline résuma les recherches des savants grecs, cette première vue s’était déjà singulièrement agrandie ; on savait que la terre était ronde, on l’avait mesurée approximativement ; et, par delà la lune, le soleil et les planètes, on plaçait le ciel des étoiles. Mais, quand de nos jours M. de Humboldt prend la plume pour embrasser en un seul tableau l’ensemble du monde, toutes ces intuitions de l’homme primitif, toutes ces connaissances positives de l’astronomie grecque, se sont perdues comme un poin t dans l’immensité de l’espace aperçu, dans l’infinité des soleils, dans la lueur profondé des nébuleuses et des voies lactées. A qui veut se faire une idée de ce mot : progrès de la civilisation ou développement de l’humanité, mot qui occupe une si grande place dans la pensée des hommes d’aujourd’hui, et dont la réalité sérieuse et puiss ante est tantôt vainement contestée, tantôt insuffisamment comprise ; à qui, dis-je, veu t s’en faire une idée, il faut ouvrir et comparer le livre de Pline et celui de Humboldt. Dix-huit cents ans les séparent : dirai-je longue ou courte période ? je ne sais, car on ignore la durée antécédente de l’humanité et ses âges successifs ; mais, dans tous les cas, p ériode occupée par d’immenses événements politiques et sociaux : la chute de l’em pire romain et du paganisme, l’établissement du catholicisme et du régime féodal, la décadence au quatorzième siècle, l’ère des révolutions au seizième, le protestantism e, le déchirement de l’unité religieuse, le globe parcouru, et l’Europe, avec ses annexes, devenant le guide et l’arbitre du reste du inonde. Provisoirement, abstenons-nous de caract ériser cette marche des choses, bien qu’une direction s’y laisse apercevoir, et tou rnons-nous vers l’autre côté du développement général, là où la direction et le sen s du mouvement ne peuvent être contestés. Au temps de Pline, la science ne connaissait ni les distances respectives du soleil, des planètes et des satellites, ni la forme des orbites parcourues, ni la nature de la force qui les mouvait, ni leur volume, ni le rappor t des étoiles ou soleils indépendants avec notre système. Au temps de Pline, elle ne conn aissait pas la forme exacte de la terre, son aplatissement aux pôles, son renflement à l’équateur, ni la densité de cette planète, ni les conditions de calorique, d’électric ité et de magnétisme qui y sont inhérentes, ni les périodes par lesquelles elle a p assé, ni les races géologiques de végétaux et d’animaux, ni les gaz qui en composent l’atmosphère, ni le plan général de structure des êtres organisés, ni les affinités des langues et des peuples, ni l’histoire de l’humanité. Au temps de Humboldt, tout cela fait pa rtie d’une description du monde. Le progrès est grand ; et soyez sûr, vu la connexion n écessaire de toutes les choses sociales, qu’il est parallèle et équivalent dans le reste. M. de Humboldt, au commencement de son deuxième vol ume, s’est complu à rechercher comment le spectacle de la nature s’est reflété dans la pensée des hommes et dans leur imagination ouverte aux impressions po étiques. Chez les peuples anciens, ce reflet a été plus rarement senti et plus faiblem ent exprimé que chez les modernes. Schiller, cité par M. de Humboldt, a dit : « Si l’on se rappelle la belle nature qui entourait les Grecs, si l’on songe dans quelle libre intimité ils vivaient avec elle sous un ciel si pur, on doit s’étonner de rencontrer chez eux si peu de cet intérêt de cœur avec lequel, nous autres modernes, nous restons suspendus aux grandes scènes. La nature paraît avoir captivé leur intelligence plus que leur sentiment m oral. Jamais ils ne s’attachèrent à elle avec la sympathie et la douce mélancolie des modern es. » Au fond, ce jugement du
grand poëte allemand est plus vrai à la superficie qu’au fond, et tout à l’heure je le restreindrai comme il doit être restreint. M. de Hu mboldt ajoute : « L’émotion pour les beautés de la nature, que les Grecs ne cherchaient pas à produire sous une forme littéraire, se rencontre plus rarement encore chez les Romains. » Toutefois, elle ne fut pas tout à fait absente, demeurant en germe, en rudiment, en ébauche, jusqu’aux temps voulus pour sa pleine efflorescence ; elle ne fut p as tout à fait absente ; et M. de Humboldt rapporte le beau passage où Platon représentant des hommes tenus toute leur vie dans une caverne obscure et amenés sans transition au jour, décrit leur admiration : « A la vue de la terre, de la mer et de la voûte du ciel, quand ils reconnaîtraient l’étendue des nuages et la force des vents, quand ils admireraient la beauté du soleil, la grandeur et les torrents de lumière, quand enfin ils considé reraient, aussitôt que la nuit venue aurait entouré la terre de ténèbres, le ciel étoilé , les variations de la lune, le lever et le coucher des astres accomplissant leur course immuable de toute éternité, sans doute ils s’écrieraient : « Oui, il y a des dieux, et ces grandes choses sont leur ouvrage. » A cela, et même à côté dé Platon, j’ajouterai quelques mots de Pline, lui qui comparait gracieusement à des yeux les étoiles scintillantes (tot stellarum collucentium illos oculos), quelques mots qui montrent que les merveilles de la lune variable avaient captivé son regard et son esprit : « Le plus admirable de tous est l’astre qui est le plus familier aux habitants de la terre, celui que la nature a créé pour remédier aux ténèbres, la lune. Elle à mis à la torture, par sa révolution compliquée, l’esprit de ceux qui la c ontemplaient et qui s’indignaient d’ignorer le plus l’astre le plus voisin. Croissant toujours ou décroissant, tantôt recourbée en arc, tantôt divisée par moitié, tantôt arrondie en orbe lumineux ; pleine de taches, puis brillant d’un éclat subit ; immense dans la plénitu de dé son disque, et tout à coup disparaissant ; tantôt veillant toute la nuit, tantôt paresseuse et aidant, pendant une partie de la journée, la lumière du soleil ; s’éclipsant, et cependant visible dans l’éclipsé ; puis invisible à la fin du mois, sans toutefois être écl ipsée. Ce n’est pas tout : tantôt elle s’abaisse, et tantôt elle s’élève, sans uniformité même en cela ; car parfois elle touche au ciel, parfois aux montagnes, parfois au haut dans le nord, parfois au bas dans le midi. Le premier qui reconnut ces différents mouvements fut Endymion, et aussi dit-on qu’il en fut épris. » Enfin, et pour achever ceci qui touche à la poésie, que M. de Humboldt a cherché, et que je suis loin de vouloir éviter, il n’a pas manqué de rappeler le vif et tendre sentiment de la nature qui inspire les compositions de Virgil e, les couleurs harmonieuses de ses tableaux, qui révèlent combien il la comprenait, et le calme infini qu’il a su jeter dans le repos de la nier et le silence de la nuit. Mais je ne voudrais pas non plus que dans cette revue fût oublié le père de la poésie grecque, qui, à mon gré, a surpassé tous ses rivaux à exprimer cette impression et ce ravissement que c ause l’aspect profond de la voûte éthérée : « Les astres splendides brillent au ciel autour de la lune lumineuse, l’air est sans un souffle, au loin se montrent les collines, les penchants escarpés et les vallons ; l’éther infini s’ouvre dans sa magnificence ; toute s les étoiles se montrent, et le berger s’est réjoui dans son coeur(Iliade, IX). » Homère a été plus d’une fois ce berger qui, assis au penchant des vallées et perdu dans l’ombre de la nuit tranquille, a senti vibrer son âme à l’unisson de la silencieuse immensité. Mais ce ne sont là, à vrai dire, que des essais. Cet ordre d’émotions et de poésie, dans son plein, a été réservé à l’esprit des âges modernes, qui est parvenu sur des hauteurs où l’antiquité n’atteignit jamais.
Esprit de l’homme, un jour sur ces cimes glacées, Loin d’un monde oublié quel souffle t’emporta ?
Tu fus jusqu’au sommet chassé par tes pensées ; Quel charmé ou quelle horreur à la fin t’arrêta ?
Ce qui l’entraîna, ô Lamartine, sur les cimes glacé es et lui fit sentir et exprimer d’une façon nouvelle les mystérieuses beautés de la nature, ce fut, bien que cela doive paraître étrange à beaucoup, ce fut la science, ou, en d’autres termes, le vaste agrandissement de la connaissance du monde, agrandissement dont M. de Humboldt nous retrace le magnifique tableau. J’ai déjà touché ailleurs, en passant, ce sujet, et ici encore je ne puis le toucher qu’en passant. Tant que les dimensions du monde et les forcés qui l’animent furent ignorées, les sentiments inspirés par les scènes naturelles se manifestaient sous une forme qui est pour nous devenue une lettre morte et une simple et froide allégorie, mais qui, dans les temps primitifs, était la riche et sincère manifestation des impressions intérieures. Tout fut imprégné de vie ; ce qui plai sait dans la terre, dans les ondes, au sein des airs et au fond des espaces célestes, ce n ’étaient pas les horizons infinis où l’âme se perd comme la vue, les silences profonds, les immensités, le besoin de se pencher sur les abîmes de la montagne comme sur ceux de la pensée ; c’était de mettre dans cette infinité un peuple de divinités, d’anime r ces silences par des visions ou charmantes ou terribles, et d’apercevoir, dans chaq ue accident de la montagne sourcilleuse, du bois ténébreux, de la mer tumultue use, un dieu avec qui l’homme entretenait un échange de sentiments. Mais ces créa tions de l’imagination primitive s’évanouirent devant les recherches de l’esprit scientifique, qui, sans parti pris contre rien de ce qui avait été supposé, trouva tout autre chos e dans les phénomènes naturels. Et non-seulement elles s’évanouirent, mais le monde, q ui semblait quelque berceau fait pour l’homme enfant et pour de petites mains, s’entr’ouvrit aux yeux stupéfaits dans sa grandeur réelle, qui est sans fond et sans limite. Le sentiment qui s’était attaché à la nature pour la peupler ne s’éteignit pas, mais se transforma, et il s’y attacha dès lors pour en recevoir de sublimes impressions et d’ineffables-frémissements. C’est ainsi que M. de Humboldt chercherait vainement dans l’antiquité ce qui n’y est pas ; c’est ainsi qu’il faut corriger le dire de Schiller ; c’est ainsi que s’ex plique la froideur mortelle dont nous glacent ces conceptions antiques toutes les fois qu’on a essayé de les faire rentrer dans le domaine de la poésie moderne, où elles n’ont plus de racine ; c’est ainsi que s’explique l’influence réelle et puissante de l’évolution générale des sociétés sur révolution de l’art. Les types anciens restent dans leur beauté merveill euse, mais relative ; des types nouveaux s’élèvent qui nous touchent et nous ravissent ; et de la sorte, dans le trajet du temps, s’inscrivent sur quelques grands monuments toujours admirés les aspirations de l’humanité vers l’idéal. Quem cosmonGrœci,Pline, dit nomine ornamenti appellaverunt, eum nos a perfecta absolutaque elegantia, mundum.langues ont parfois de bien grands bonheurs Les d’expression. Peut-on trouver appellation qui, mieu x que ces mots decosmosde et monde,qui signifient ordre, parure, ornement, témoigne de l’impression ressentie par les Hellènes et les Latins à la vue de ce vaste ensembl e qui se meut avec une régularité suprême, et qui, la nuit, déploie son manteau d’éto iles ? Dans nos langues dérivées, le sens primitif est perdu, et le monde, quelle que soit l’idée fondamentale que les anciens Latins y aient attachée, n’est plus que l’ensemble total des choses de l’univers. Maintenant, le progrès de nos connaissances oblige à distinguer lemonde del’univers. Ces deux mots sont et resteront synonymes dans le langage vulgaire ; dans le langage scientifique, ils ne doivent plus l’être. Ils corre spondent, en effet, à deux notions qu’il importe de séparer, et qu’on a confondues naturelle ment tant que les travaux astronomiques n’avaient pas fait de suffisantes excursions dans les espaces stellaires. L emondebeaucoup plus petit que est l’univers,pour mieux dire, il n’en est qu’une ou,
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