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La société amoureuse

De
226 pages
L'éthique amoureuse et sexuelle à laquelle est liée la société occidentale est une éthique fortement répressive qui a son chef de file dans le pouvoir ecclésiastique. La proposition la plus hautement libératoire en ce domaine, est contenue dans une œuvre de Fourier, Ce "nouveau monde amoureux", qui fut publiée seulement en 1967 et a rejoint une certaine résonance dans les années de la "révolution sexuelle" et du féminisme. Ce livre naît d'une méditation sur l'œuvre de Fourier dans l'ambiance du processus moderne de libération, et prône avec force le dépassement de l'éthique répressive.
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LA SOCIÉTÉ AMOUREUSE

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régÎ1nes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion teclmologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une fOrInede vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions COlTIlne l'École de I<.orcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Jürgen BRANKEL, Kant et la faculté de juger, 2004. Myriam BIENENSTOCK et André TOSEL (sous la dir.), La raison pratique au ~ siècle: trajets et figures, 2004. Christine AMIECH, Les Phéniciennes d'Euripide. Commentaire et traduction, 2004. Hubert VINCENT (sous la dir.), Citoyen du monde :enjeux, responsabilités, concepts, 2004

Arrigo COLOMBO

LA SOCIÉTÉ AMOUREUSE
Notes sur Fourier pour une révision de l'éthique amoureuse et sexuelle
Traduction de Marie-Josèphe Beauchard

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALlE

(QL'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6330-8 EAN:9782747563307

En recherchant autour du projet que l'humanité est en train d'élaborer et de réaliser, projet utopique, utopie « historique» et concrète: société de justice société fraternelle société amoureuse

Chapitre premier La proposition et la vicissitude historique

1. La proposition

d'une société amoureuse

Le Nouveau monde amoureux est le titre d'une œuvre de Fourier, le plus significatif peut-être, le plus vaste et le plus riche de tous les maîtres de l'utopie littéraire et philosophique, le plus engagé dans le projet de construction d'une société « bonne », «juste» (mais « harmonique» est le mot qu'il préfère), projet poursuivi tout au long de sa vie, de sa recherche. La communauté philosophique et intellectuelle n'a jamais compris Fourier dans sa grandeur, dans la force de son apport, l'a toujours sous-évalué, relégué au second plan, alors qu'elle a exalté à l'extrême Hegel et créé la triade idéaliste: Fichte, Schelling, Hegel. Le troisième est certes ingénieux, mais son l'apport à la recherche humaine est médiocre, gâté à la racine par cette artificielle « dialectique» qui prétend reconstruire la réalité tout entière et gâte toute sa pensée la plus mûre. Il a détruit la réalité en la dissolvant dans l'Idée, asservi la société à l'État éthique, porté la pensée européenne au nihilisme, inspiré le totalitarisme. L'apport de Fourier à l'humanité, à la compréhension et à la solution de ses problèmes présente un tout autre relief: la réévaluation des passions, l'idée et la poussée vers un travail correspondant à l'être humain, un travail passionné, attrayant, d'où aussi une communauté de travail autogérée qui, déjà avant Marx, et mieux que lui, élimine l'exploitation, la réévaluation de la femme dans sa dignité et dans sa condition sociale, l'expansion de l'amour, la construction d'une société harmonique, l'unité et l'harmonie sociale comme tension suprême de l'engagement et de l'action humaine.

Cette absence d'attention pour Fourier est due en partie au fait qu'il était étranger au courant dominant la pensée moderne européenne, c'est-à-dire au rationalisme et à sa destructrice exaltation de la raison. C'est à cet autre courant des « ingénieurs sociaux» qu'il appartenait, un courant très fort dans le XIXème siècle français (Saint-Simon, Fourier, Cabet, Proudhon en sont les principaux exposants), qui cependant succombera sous le marxisme, sa pénétrante analyse de la société et de l'histoire, son agressivité intellectuelle et politique, bien que possédant un projet plus éclairé. Marx refusait .tout projet, mais avec son plan de rupture révolutionnaire, d' «interventions despotiques », de «centralisation» de l'économie, de la culture, de l'entière activité sociale dans les mains de l'État, il menait précisément au «socialisme d'État », au nouveau despotisme, à la désastreuse histoire et enfin à la ruine d'un grand projet et d'un grand mouvement de libération, ruine dans laquelle nous vivons incertains, en ces années et décennies. L'absence d'attention à Fourier est peut-être aussi due à sa tendance à l'extrême, à la composante imaginative et « visionnaire » de son esprit et de son écriture, dont je parlerai bientôt: ce qui ne devrait pas tellement étonner les hommes de pensée, habitués à bien d'autres inventions fantaisistes. C'est pourquoi mon discours souhaite aussi rappeler l'attention sur Fourier: le reproposer dans la grandeur complexe et contestée de ses intuitions, de son projet pour l'humanité. Il veut être aussi un hommage au maître. Le Nouveau monde amoureux, plus qu'une œuvre achevée, est le résultat de certains passages de ses œuvres, et surtout d'un ensemble de manuscrits que l'auteur a rédigés mais jamais réordonnés et parachevés, et encore moins publiés. Il en fut certainement dissuadé par crainte d'une société encore immature à ses idées, et qui l'aurait donc refusé, par peur du scandale; peur qui affleure souvent çà et là (mais voir en particulier la Lettre à J. Muiron, du Il mai 1819, in Ch. PeUarin, 8

Fourier, 5èmeéd., Paris, 1871, p. 255). Ses disciples, retenus par une crainte encore plus forte, furent portés à occulter son œuvre. C'est ainsi que les manuscrits virent le jour seulement en 1967, un siècle et demi après leur rédaction (à Paris, aux éditions Anthropos, par les soins de Simone Debout). Une aventure typique. Et cependant, au-delà d'une œuvre il s'agit d'un monde, d'une société nouvelle où l'amour a un rôle nouveau et très fort. Un monde qui n'existe pas seulement dans ces manuscrits mais est présent depuis le début, et certes déjà dans le premier livre de Fourier, La théorie des quatre mouvements, de 1808, dans certains détails significatifs aussi; dans les manuscrits qui le préparèrent; et déjà, en germe, dans les deux premières ébauches de son système, l'article « Harmonie universelle» et la « Lettre au Grand-Juge », respectivement du 3 et du 25 décembre 1803: toutes les deux anticipent singulièrement sur ce qui sera ensuite développé et construit (la première in Bulletin de Lyon, 3/12/1803, Œuvres Complètes, X, I, 52-53; pour la deuxième, Paris, 1874). En 1803, Fourier avait un peu plus de trente ans, étant né à Besançon en 1772; à vingt-sept ans, en 1799, il avait fait sa grande «découverte », l'attraction passionnelle (et universelle) dont il parlera toujours, et à l'élaboration de laquelle il s'était intensément dédié (cf. I, 11-12, 319 ; X, I, 17). Durant ces années il concevait donc son audacieux projet amoureux. Le principe qui l'inspire est l'amour libéral, c'est-à-dire ouvert à toute sorte de rapport, singulier, pluriel, hétéro et homosexuel, maniaque, orgiaque (on voit ici déjà à quel point l'expansion est portée à 1' extrême), exception faite pour les enfants et les adolescents, pour lesquels amour et sexualité sont sévèrement occultés jusqu'à quinze ans. Une société donc fondée sur un réseau de rapports amoureux conçus comme nécessaires à sa liberté de société non répressive; à l'expansion spontanée mais harmonieuse des passions dont l'amour est le sommet; nécessaires à son intégration et à son unification, à la construction d'un esprit et d'un lien d'unité 9

profonde, de coopération et de cohésion de ses membres; « harmonie» profonde; esprit de solidarité dans lequel la société pourra affronter ses problèmes de façon adéquate, construire le bien-être, le bonheur; l'amour étant le rapport le plus profondément, le plus intensément unitaire. Un amour qui soit libéral, c'est-à-dire non exclusif: ni possessif ou jaloux; non égoïste. Où le mariage et la famille consistent en un réseau de rapports amoureux, affectifs, amicaux, rapports de coopération passionnément intenses; dans un lien de communauté; à partir duquel se développe une solidarité fraternelle universelle, un amour concret universel. Où pour la première fois l'amour« sexuel» - comme je l'appellerai désormais, entendant ainsi l'amour entre les sexes et où intervient le sexe, cette composante physique, unie à la composante passionnelle et spirituelle - pour la première fois est considéré comme facteur de cohésion non seulement individuelle (entre deux individus, le couple) mais sociale, d'une façon accomplie, pour la société entière; le facteur le plus grand, pour Fourier; arraché à la clôture du milieu individuel et privé où il s'était précédemment maintenu; et par la suite aussi, dans l'individualisme moderne prévalent, l'individualisme bourgeois, dans la compréhension chrétienne et catholique de l'éthique amoureuse et sexuelle, celle de toujours; d'aujourd'hui encore. Mis à part le fait que cet amour depuis peu avait été compris dans son unité composite et sa globalité de corps-psyché-esprit, d'Aphrodite céleste et Aphrodite vulgaire (l'expression platonicienne qui le disjoignait, qui en brisait l'harmonieux ensemble); l'amour compris dans toute sa valeur, une valeur très haute pour l'homme, compris dans sa grandeur ardente et impétueuse, et considéré même comme moment d'absolu: par les Romantiques: ainsi dans la Lucinde de Friedrich Schlegel et dans les Vertraute Briefe de Schleiermacher, qui sont de 1799 et 1800. Fourier les rejoignait sans les connaître (et cette méconnaissance lui fut nuisible), tout en parcourant son propre chemin. En lui aussi l'amour s'exaltait dans un sens divin (on le verra, ~ 10

9.2); et pourtant il les transcendait tout de suite en le projetant dans sa nouvelle fonction sociale. Ainsi redessinait-il les deux modèles de société que l'utopie avait toujours poursuivis dans son projet; modèles qui pour lui se caractérisent respectivement comme égoïste et libéral (ce dernier mot pris, ici, dans son sens originaire et non dans celui qui a prévalu dans l'histoire), comme répressif et spontané, fragmentaire et unitaire, le mariage et la famille étant les institutions typiques du premier de ces modèles sociaux. Modèles qui s'étaient distingués avant tout dans l'utopie historique des mouvements de peuple - les « mouvements religieux de salut» et les « mouvements révolutionnaires modernes », dont on reparlera bientôt - comme société injuste et société de justice; l'une étant la réalité ou topos ou lieu social de toujours, l'homme depuis toujours immergé dans la société injuste, dans son tissu de mal; l'autre, l' outopia-eutopia, la société bonne, juste, prospère qui n'est pas encore, mais vers laquelle l'humanité est tendue. Modèles que l'utopie littéraire avait repris en distinctions et variations multiples. En particulier, le modèle du rapport sexuel diffus et de la suppression de la famille s'était d'une certaine manière introduit avec Platon. D'une certaine manière seulement, car il n'impliquait que les gardiens et gouvernants de la cité, une petite élite minoritaire. Et parce qu'il ne concernait pas vraiment l'amour, mais le rapport procréateur, et donc la famille et le soin des enfants; lesquels, joints à la possession et comme forme de possession, auraient détourné les gardiens de la cité de leur tâche. D'où la communauté des femmes (expression certes impropre, objectivante, exécrable) et les enfants en commun; et les normes précises et sévères concernant la procréation et l'eugénique pour le bien de la cité. D'où aussi un réseau et une communauté d'affections, le rapport diffus père-fils et le rapport fraternel dans le cercle des Il

gardiens, dans l'élite de gouvernement; quelque chose comme une grande famille. La forme élitaire sera bientôt dépassée, et déjà dans l'utopie stoïque de lambule; elle sera étendue à la société tout entière, étant éliminée la discrimination, si forte chez Platon. Puis chez les autres auteurs du même courant, le long des temps modernes; ainsi dans Les mondes d'Anton Francesco Doni, dans la Cité du soleil de Campanella, dans l' Histoire des Galligènes de Tiphaigne de la Roche, chez Deschamps, dans le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot; les plus significatifs, peut être, avant Fourier. Et cependant chez tous ces auteurs, comme je le disais déjà à propos de Platon, il ne s'agit pas de rapport amoureux proprement dit, mais de rapport sexuel et procréateur. L'amour est même expressément exclu: chez Doni par exemple, ou chez Campanella: «Si un homme tombe amoureux d'une femme, il leur est permis de se parler, de faire des vers, des plaisanteries, des décorations de fleurs et de plantes. [...] Mais le plus souvent il n'y a entre eux que de l'amour d'amitié, et non d'ardente concupiscence »; il y a aussi un coït « par plaisir» ou « pour servir à la nécessité », mais seulement avec des femmes stériles ou enceintes, ou de peu de valeur. Parce que l'amour « vous fait entrer en bizarrerie» et apporte avec lui la douleur et provoque tant de maux (voir Campanella, éd. Tornitore, Milano, 1998, pp. 50, 42 ; A.F. Doni, Utopisti italiani del Cinquecento, éd. Curcio, Roma, 1944, pp. 75-76). L'amour sexuel - dans sa plénitude de soma, psyché, esprit - pour autant qu'il ait été chanté par les lyriques grecs, par Catulle, célébré par d'autres auteurs (autre chose fut l' « amour courtois », vague engouement pour une figure idéale), n'était pas encore entré dans la conscience occidentale, ainsi qu'on l'a déjà noté. Pas plus que ce réseau ouvert et étendu de rapports amoureux qui concerne la société entière, l'humanité tout entière, que Fourier développe dans toute son étendue. C'est pourquoi ce double filon qui court tout au long de l'utopie littéraire, et dont on parle habituellement: l'un qui 12

dissout la famille par la communion des femmes et des enfants, l'autre qui la conserve et même l'exalte; dont les prototypes sont peut-être Platon et Thomas More; ce double filon, même en cherchant bien, ne contient pas le modèle alternatif de l'amour diffus, de la société amoureuse, comme on le pense habituellement. Ce modèle se constitue seulement chez Fourier, il s'y accomplit; alors que dans Platon il s'était seulement posé, en forme inchoative, avortant en lui et après lui à cause d'une société radicalement patriarcale et androcentrique, où la femme, objet de possession et de domination, de mépris, être inférieur, ne pouvait être envisagée en termes d'amour, où cet amour ne pouvait pas exister. L'amour, tel qu'il a été compris plus tard, à partir des romantiques; dans sa plénitude de soma-psyché-esprit, physicité-passionspiritualité; dans son authentique et pleine réalité de rencontre, de fusion et d'assimilation, d'unité et totalité; d'intemporalité, tension vers l'éternel, moment d'absolu. L'amour comme prérogative de la personne et en même temps comme son intégration de personne «partagée en deux» et sexuée. La compréhension de l'amour se réalise chez Fourier seulement en partie, comme on le verra, mais le modèle alternatif dont on a parlé s'y compose dans sa forme la plus élevée, la plus avancée, dans une forme qui ne peut pas s'étendre davantage.

2. Un discours inhabituel

C'est l' « écart absolu » (cf. I, 3-5), le principe qui inspire l'œuvre de Fourier tout entière, qui informe sa façon de penser. Refuser tout préjugé, toute «science incertaine », pousser l'hypothèse et le projet au-delà de toute limite, en suivant sa cohérence interne, en faisant abstraction de tout ressentiment prévisible, de toute réaction de l'opinion, comme de la science et de la morale en vigueur; par un dis13

cours qui se déroule selon cette cohérence. Un discours parfois ironique, moqueur, caustique, lorsqu'il s'agit d'attaquer les préjugés et l'idéologie; sûr de lui dans la construction de son monde. Que celui-ci soit inconvenant et scandaleux à l'encontre des préjugés et de la morale courante, est une chose qui ne le touche pas, sinon marginalement. Ce point assume un relief particulier dans certains des caractères de son écriture. Celle-ci aime le détail et l' illustration par des exemples, la forme parfois descriptive ou narrative; et pas seulement dans le domaine de la vie amoureuse, mais dans tous les domaines; qu'il s'agisse du commerce, de la culture ou de la nutrition. Il aime l'analyse, la vivisection analytique; l'énumération des raisons, des facteurs, des cas; il aime le calcul et la classification. Il tend à l'insistance obsessive; il tend à forcer toute limite et toute mesure, à nous submerger par la démesure. C'est un point sur lequel je reviendrai plusieurs fois, que je discuterai en particulier à propos de certaines propositions sur la vie amoureuse des personnes âgées. Mais il est toujours question de 1'« écart absolu» comme forme d'esprit et forme d'écriture. Il devient pour beaucoup un motif de scandale ou d'incompréhension. Certains le traitent d'écrivain libertin; mais ils se trompent, parce que Fourier établit une construction éthique définie et solide; et je le démontre. Il suit un principe de spontanéité, mais qui doit se développer en termes harmoniques, en un lien d'harmonie, pour l'individu comme pour la société. D'autres le traitent d'obsédé sexuel, ayant traduit son obsession dans ce monde, dans cette reconstruction minutieuse et disproportionnée. On le traite de frustré, qui n'ayant pu réaliser dans la vie ses imaginations et ses tensions érotiques, l'a fait dans le rêve et le délire de l'écriture; sa vie modeste de rond-de-cuir, de célibataire, sans grandes et exaltantes aventures, ni grandes amours, sans expérience de la famille, sans ce fameux tourment de l'amour conjugal et de l'amour libre. Sa laideur, son aspect souffreteux, son peu de moyens: « Je n'ai pas eu même à vingt-cinq 14

ans de quoi fixer l'attention d'une femme» (<<Mémoire au neveu Rubat», in E. Lehouck, Vie de Charles Fourier, Paris, 1978, p. 162). On pense que ce monde tout entier n'est qu'une projection compensatrice, en positif ou en négatif: de son monde privé. On le compare à Sade, en ce sens que comme la vision de l'un s'est exaspérée dans la claustration et l'horreur d'un long et injuste emprisonnement, ainsi la vision de l'autre s'est, par l'imagination, démesurément amplifiée durant sa retraite de cinq ans, de 1816 à 1821, dans la petite région du Bugey, au petit village de Talissieu, puis dans la petite ville de Belley (non loin de Chambéry); retraite tourmentée par l'insuccès de sa première œuvre, les ennuis avec ses nièces aimées et détestées, et avec la famille de sa sœur. Retraite dédiée à la composition de ce qui aurait dû être son grand œuvre; d'où sont sortis les deux (puis quatre) tomes de la Théorie de l'unité universelle; ainsi que les cahiers restés manuscrits du Nouveau monde amoureux. Il y a dans tout cela une tentative d'explication de la pensée et de l'écriture d'un auteur par des motifs personnels et existentiels. Motifs que je ne dirai pas inconsistants et qui ont certainement contribué à la construction de ce monde et de ce style singuliers; qui cependant sont partiaux, et faux lorsqu'ils prétendent l'expliquer complètement. En oubliant le versant culturel, qui appartient à la personne mais d'abord et encore plus à l'humanité et à son histoire; et dans ce versant le moment créatif et constructif, les grandes intuitions et leur cohérente composition en un tout. En oubliant la tradition utopique et chez elle le modèle d'une communauté des femmes et des enfants, d'une communauté des affections; à laquelle se rattache la société amoureuse de Fourier dans sa vision particulière, la plus haute et la plus étendue, dans son discours et dans son écriture caractéristiques. Je parlais de calcul, d'énumération et de classification; calcul au sens large, car d'un calcul au sens étroit Fourier parle souvent comme d'une base sûre des chiffres qu'il rapporte, sans cependant en fournir aucun (cf. VI, 340). Mais 15

l'entière construction de son monde et toute son écriture procèdent par classifications. Celles des passions, des caractères, des séries sont typiques (I, 80-81, 293 et ss.; VI, 340-342). Si, par exemple, on parcourt sa première œuvre, la Théorie des quatre mouvements, on se trouve immédiatement devant une succession continuelle de classifications: des 4 mouvements bien sûr, aux 3 principes divins, aux 32 périodes de l'histoire humaine, aux 16 espèces d'homme créées par Dieu, aux 12 passions radicales avec leur.« arbre» touffu, aux 8 inconvénients de la famille « incohérente» etc. (I, 30-32, 52, 76 et ss., 111). Ce procédé classificateur se juxtapose, ou mieux se compose, mais en même temps contraste avec son discours imagé, fantaisiste, imprévisible, débordant. Même dans un concept clé comme celui de « mécanique des passions » (ou de «mécanisme passionnel », «sociétaire », «de l' attraction ») on sent ce contraste. En indiquer les matrices ne peut l'être que de façon hypothétique: l'une se rattache peut-être au comptable que fut Fourier, à la pratique de ce commerce tant méprisée et pourtant constamment acceptée; l'autre à la nature la plus profonde de son esprit. Qui s'aventure parfois dans des itinéraires où la raison se perd. C'est vrai. Et dont il résulte un autre attribut très diffus, celui du visionnaire, du fou: d'un esprit qui dans la démesure tend à perdre le contact avec la réalité, à se perdre et à s'égarer dans l'irréel, dans le non-sens. Comme et surtout dans sa conception cosmologique et cosmogonique, les créations nouvelles, les copulations et les générations des astres, l'apparition d'une « couronne boréale» et les transformations du climat et de la salinité des mers qui en résultent, de nouveaux minéraux, de nouvelles espèces vivantes etc. Dans l'assurance lucide, la tranquille certitude des assertions d'un esprit qui procède, inexorable, le long de son chemin. Le visionnaire, le fou. L'imagination trépasse dans la vision, elle s'y dilate, s'y exalte, s'y exile. L' « écart absolu» comme attitude mentale semble comporter une tension qui, dans l'évasion des limites, va parfois au-delà de la raison 16

elle-même, et se perd sans s'en rendre compte dans la déraison et l'affirme comme raison suprêmement créative, comme science. Ce qui comporte un vertige de l'esprit. Cet attribut ne doit cependant pas être généralisé; il doit être au cas par cas vérifié Ge pense que Roland Barthes, dans son essai intitulé Sade, Fourier, Loyola, Paris, 1971, abuse du mot « délire»). En particulier le nouveau monde amoureux conserve intacte sa cohérence; qu'on devra cependant rattacher à une tension excessive et obsessive toujours présente.

3. La vicissitude

historique

de la société amoureuse

3.1. Modèle amoureux

et modèle utopique

Fourier n'est pas un auteur libertin; il a même renversé et anéanti le libertinisme moderne; et je le démontre (~ 8.2). Ce n'est pas un auteur transgressit: ou qui élimine la transgression et la faute; par contre il redéfinit la norme, pour un comportement amoureux nouveau, alternatif; il a redéfini la transgression et la faute en cette matière. Dans mon discours j'insiste sur son fondamental esprit éthique, afin de battre en brèche les incompréhensions et les querelles inutiles. Par contre se pose le problème de savoir si ce modèle amoureux alternatif fait vraiment partie intégrante de l'utopie, c'est-à-dire du projet d'une société de justice, d'une société fraternelle que l'histoire poursuit et est en train de réaliser. L'utopie historique (<< concrète », selon le mot d'Ernst Bloch), qui comprend aussi l'utopie littéraire mais la transcende: le sens de l'utopie qui émerge de la recherche la plus récente, celle que j'ai enfin recueillie et développée dans mon livre L 'utopia. Rifondazione di un 'idea e di una storia (Bari, 1997). Opérant au long du chemin suivi auparavant par Mannheim, puis par Bloch: Idéologie et utopie et Le principe espérance, les deux œuvres décisives, en 1929 et en 1953-59. Au-delà de l'utopie littéraire dans l'utopie historique; non 17

avant tout le fait littéraire et philosophique, mais avant tout l'événement historique; une strate plus profonde, où justement se développent l'événement et le processus. D'abord l'intuition de Mannheim sur l'utopie comme facteur de l 'histoire, le facteur créatif-subversif, d'innovation, de création innovatrice et donc subversive; l'intuition qui place l'utopie dans l'histoire et dans sa dynamique; après avoir été toujours considérée comme un projet philosophique ou littéraire, un produit de l'imaginaire; celle que visait en particulier l'accusation de Marx et du marxisme, mais qui est encore l'expérience et la conviction de la plupart des savants. Puis l'œuvre de Bloch, sa monumentale mais énorme, pléthorique accumulation de matériaux culturels; que parcourt néanmoins la grande idée de l'utopie comme projetprocessus de I 'histoire; après avoir été processus de la nature, dans sa vision matérialiste et panique. Processus de la « matière » à travers la mystérieuse force intime de celle-ci; où se construit la nature, se construit l'humanité, qui avance pour sortir de l'aliénation et de la contradiction, rejoindre l'unité du sujet et de l'objet, nature et homme, individu et société; jusqu'à celle qu'il invoque sous le nom de «démocratie réelle ». Bloch a échoué dans sa reconstruction du processus, conduite en termes de matérialisme historique et dialectique, termes aprioristiques, imposés à l'histoire; et aussi obsolètes. Le processus devait au contraire être reconstruit en termes authentiquement historiques, avec la découverte des mouvements de peuple, les «mouvements religieux de salut », les «mouvements révolutionnaires modernes»; la séquence messianisme juif, annonce évangélique, millénarisme, hérésie médiévale et moderne, révolutions modernes: les quatre grandes révolutions, l'anglaise du Long Parlement, la française de 1789, la russe de 1917, la Contestation des années 1960-70. Où le projet utopique s'élabore dans le messianisme juif comme projet d'une société de justice, se proclame comme prophétie pour l'humanité; dans l'annonce évangélique il est repris, et en même temps dépassé, dans la 18

société fraternelle. Il devient ainsi une acquisition fondamentale de l'histoire, dans le dynamisme constitutif de l'histoire même, qui se fait toujours, se projette toujours à nouveau. Repris ensuite par l'hérésie médiévale et moderne, à travers le puritanisme anglais, qui transpose dans le milieu politique ce qui avait été depuis toujours un projet religieux, il passe alors dans les mouvements révolutionnaires modernes. À partir de la Révolution anglaise se développe la phase constructive, la construction d'une société de justice. Partant des grands principes éthiques acquis par la conscience moderne, le principe de l'homme (déjà dans l'humanisme du XVème siècle), la dignité et le droit de la personne humaine; le principe de liberté, d'égalité, de souveraineté populaire; le principe de raison et d'intériorité, le principe de solidarité. Sanctionnés par les chartes des peuples, à commencer par le Pacte du peuple anglais en 1647, par la Déclaration d'indépendance américaine en 1776, par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen en 1789. Elle démarre avec le modèle démocratique qui s'impose alors, pour se développer ensuite dans le temps, mais seulement sous la forme indirecte et parlementaire. Elle avance avec la Révolution française, avec le renforcement de ce modèle, la suppression définitive du modèle monarchique et aristocratique qui avait dominé et opprimé l'histoire humaine toute entière; avec l'abolition de l'esclavage; en même temps qu'était initiée l'abolition de la peine de mort. Ensuite avec la lutte et la montée de la classe ouvrière, qui en un peu plus d'un siècle transforme la condition populaire de pénurie, ignorance (analphabétisme) et oppression de toujours, en lui donnant une dignité nouvelle: dignité dans le travail et le revenu, dans l'instruction et la culture, la sécurité sociale, le bien-être. À laquelle la Révolution russe donne, certes, une grande impulsion, malgré son aliénation et son oblitération, aliénée qu'elle était depuis le début par le parti et le pouvoir du parti, la dictature du parti sur le prolétariat. 19

Avec la Première Guerre mondiale tombent les empires continentaux (celui des Habsbourg, de la Prusse, de la Russie, l'Empire ottoman; l'Empire chinois était déjà tombé en 1912, le japonais tombera en 1945); avec la Seconde s'écroulent les empires coloniaux et s'affirme le principe d'autodétermination des peuples. Avec la Contestation des années 1960-70, s'affirme le droit de l'enfant à l'égard du père, du jeune à l'égard de l'adulte, de la femme à l'égard de l'hom-me; du « différent» (homosexuel, handicapé, malade mental), des « autres» races et ethnies, des minorités. Avec la crise du pétrole en 1973 s'éclairent la conscience écologique, le respect et la récupération de l'ambiance, le respect de l'animal, frère mineur de l'homme, le refus de la prétention insensée de dominer la nature. Avec la perestroïka, et la chute des deux blocs opposés et armés, se renforce puissamment la volonté de paix, commence la destruction des armements, la réduction des armées permanentes, et se profile la création d'une force internationale de paix. Ce sont donc l'histoire de l'utopie (un essai, bien sûr), le projet d'une société de justice, d'une société fraternelle, de son processus, de sa construction; tandis que le projet même se développe continuellement. Trois mille ans d'histoire humaine, trois cents ans d'histoire; mouvements, vicissitudes, événements. Une réinterprétation hautement positive de l 'histoire humaine; à opposer au pessimisme, au scepticisme, au sens de la catastrophe qui se répand en notre temps, envahit la classe intellectuelle après que la raison moderne, le présomptueux et obsessif sujet moderne, a à la fois consommé son exaltation et la destruction de ce qui était différent de luimême; il s'est ainsi autodétruit et a fini dans le néant. D'où cette intellectualité sceptique, nihiliste qui à travers les mass media envahit et corrompt le monde actuel. Mouvements, vicissitudes, chartes des peuples, à opposer aux écrits destructeurs des philosophes d'aujourd'hui, aux écrits aliénants de nombreux philosophes de toujours. Restant vrai cependant que le processus constructif est bien loin d'être achevé, et que 20

d'énormes problèmes déchirent encore l'humanité; et que ce processus est différent chez les divers continents et peuples, plus ou moins avancés, voire terriblement arriérés. Il est en marche cependant, et justement à notre époque, celle où nous avons la chance de vivre. C'est le fondement de notre espérance (bien plus solide que celle de Bloch, d'où nous vient cependant cette catégorie précieuse), d'une confiante quasicertitude qui réconforte notre esprit, nous donne la force, nous porte à l'engagement, à l'action.

3.2. Le modèle amoureux de l'antique âge chrétien à l'âge moderne Le problème est donc de savoir si le modèle amoureux est partie intégrante de l'utopie historique, de son projet; si la société amoureuse est partie intégrante de la société de justice, de la société fraternelle. En réalité sa présence est hors de doute et j'en ai déjà parlé comme d'un courant semisouterrain (parce que combattu, inacceptable pour la rigide morale sexuelle d'une Église et d'une société intolérantes, persuadées de son indiscutable vérité), courant qui parcourt l'entière histoire de l'Occident chrétien. Le courant de la libre sexualité, du libre amour; dont j'ai tracé un cadre rapide
dans L 'utopia. Rifondazione di un 'idea e di una storia, cit.,

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22.2 ; et que je reprends ici. Qui se rattache d'ailleurs à une perspective (souvent eschatologique et millénariste) d'assimilation à Dieu dans laquelle le péché n'est plus possible, l'homme se porte seulement vers le bien, tout ce qu'il fait est bien de toute façon; en particulier disparaît la loi qui enchaîne la liberté finie et faillible, qui enchaîne dans le mariage l'amour humain à un partenaire et à.un seul, alors que la capacité d'amour de l'homme est illimitée. Tout d'abord dans la gnose chrétienne des premiers siècles, dans le vaste écheveau de ses courants; où cependant la loi qui enchaîne les rapports sexuels, comme toute autre ac21

tion humaine vient à manquer parce que son auteur ne serait pas Dieu mais le démiurge ou les puissances angéliques qui ont organisé ce monde matériel où l'âme est prisonnière; c'est pourquoi cette loi doit être enfreinte. Ainsi la chair, qui appartient à ce monde matériel, est inférieure et méprisable, et ses actions, comme ses plaisirs, ne touchent pas l'esprit. Ces principes rentrent néanmoins dans la perspective générale énoncée, parce que l'esprit découvre cette condition et se libère de tout lien à travers la vision et l'adhésion au vrai Dieu, la délivrance du divin qui est en lui, la gnose justement. Il en est de même chez les messaliens, les «orants» (mot araméen), qui à partir du IVème siècle parcourent le Moyen Âge jusqu'au XIème siècle; en Mésopotamie, Syrie, Asie Mineure. Où la présence de l'Esprit rejointe intérieurement, présence intensément ressentie, sensuellement vécue, porte à l'apàtheia entendue comme union avec le divin, comme divinisation, qui transcende la loi et le péché, et rend donc l'homme insensible à la passion, aux vicissitudes de la chair; lesquelles sont ainsi sereinement vécues, dans le sommeil, la nourriture, la sexualité. Peut-être aussi dans le discuté filon « adamique » qui depuis l'âge de la gnose et à travers la patristique, semble s'étendre jusqu'à l'âge moderne, réapparaissant à plusieurs reprises; en particulier dans la révolte taborite (en 1421; le récit et les vingt articles de leur foi chez Laurent de Brezova, Historia hussitica, trade aIl., Graz, 1988, n. 111). Où la nudité exprime l'antique pureté édénique rachetée par le Christ et désormais inaccessible à la passion. Filon présent, selon Norman Cohn, dans certains personnages de la contestation ecclésiastique après l'an Mil; où cependant il n'est pas facile de distinguer la vérit~ de la calomnie sexuelle, très répandue dans les écrits antihérétiques (cf. The Pursuit of the Millennium, Londres, 1957). Il réapparaît enfin, selon Hefele, dans l'empire d'Autriche sous Joseph II en 1781; puis en 1848, spécialement dans le district de Chrudim en Bohême; dans les deux cas à la suite d'une proclamation de liberté religieuse; et 22