LA TÂCHE CIVILISATRICE DE LA PSYCHANALYSE SELON FREUD

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Cet ouvrage propose une nouvelle lecture du Malaise dans la culture de Freud en soulevant une question peu abordée jusqu’ici. Pourquoi Freud n’y a-t-il pas avancé de modèle de société qui tendrait au bonheur individuel de l’homme ? Selon l’auteur, Freud n’aurait jamais réussi à s’affranchir du doute sceptique. Or ce scepticisme épistémologique bride sa théorisation sur la question de l’animalité, question qui intervient dans toute considération sur le politique. Dès lors, Freud ne nous dit rien d’éventuelles propositions politiques pratiques. Voilà peut-être l’ultime limite de la tâche civilisatrice de la psychanalyse.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296301436
Nombre de pages : 242
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LA TACHE CIVILISATRICE DE LA PSYCHANALYSE SELON FREUD Le Malaise dans la culture à l'épreuve de !'anÏ1nalité

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou. .. polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Serge BISMUTH, Manet et Mallarmé: vers un art improbable, 2002. Milija BELIC, Apologie du rythme. Le rythme plastique: prolégomènes à un méta-art, 2002. Christine GALA VERNA, Philosophie de l'art et pragmatique. L'exemple de l'art africain, 2002. Jean-Marie PAUL,Le système et le rêve,2002. Maria PROTOPAPAS-MARNELI, La rhétorique des stoïciens, 2002. Michel POITEVIN, Georges Dumézil, un naturel comparatiste, 2002. Hubert HANNOUN, Propos philosophiques sur l'éducation, 2002. Xavier BARD, Pour une lecture critique de la transcendance de l'ego, 2002. Xavier BARD, Du plaisir, de la douleur et de quelques autres, 2002. Pascal JEROME, Le vrai et lefaux : essai d'ontologie topologique, 2002. Michaël HAYAT, Psychanalyse et biologie, 2002. Michaël HAYAT, Dynamique des formes et représentation: pour une biopsychologie de la pensée, 2002. Michaël HAYAT, Représentation et anti-représentation des beaux-arts à l'art contemporain, 2002. Pierre V. ZIMA, La Négation esthétique, 2002. Laurent CHERLONNEIX, Nietzsche: santé et maladie, l'art, 2002. Laurent CHERLONNEIX, Philosophie médicale de Nietzsche: la connaissance, la nature, 2002. Frédéric VALERAN, L 'homme et la théorie économique, Etude d'une solitude radicale, 2002.

Said CHEBILI

LA TACHE CIVILISATRICE DE LA PSYCHANALYSE SELON FREUD Le Malaise dans la ct/ltltre à l'épreuve de !'anilnalité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MEME AUTEUR

Figures de l 'anirnalité dans l 'œuvre de Michel Foucault L 'Hannatlan 1999

@L'Harmattan,2002 ISBN: 2-7475-3171-6

"Le traitelnent de l'animalité COlnme de tout ce qui se trouve soumis par une opération hiérarchique a toujours révélé dans J'histoire de la métaphysique « humaniste et phallogocentriste» la
résistance obscurantiste. Son intérêt est évidemment capital
U.

Denida (Jacques), « Le facteur de vérité », La Carte postale de Socrate à Freud et au-delà, Aubier, 1980, p.502, note 20

Renlerciements à Françoise Annengaud, Jean-François Braunstein, Christian David, François Duchemin, PietTe Moulai, Marie-Thérèse Neyraut-Sutterman, Rodolphe Olcese, Franck Richez, Maryline Rouge

A Patricia et Clara

INTRODUCTION

Pour nous, introduire ce livre revient à élaborer une problématique. Problématiser astreint l'auteur à un effort créatif si l'on en croit Gaston Bachelard qui, dans La Formation de l'esprit scientifique, compare les vertus respectives de l'opinion et de l'esprit scientifique pour souligner que celui... i "nous interdit c d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas fonnuler clairement. Avant tout il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'euxmêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique Hl. En d'autres tennes, nous questionnerons Freud à propos de la tâche civilisatrice de la psychanalyse. Toutefois il convient tout d'abord de savoir si celleci peut prétendre à une quelconque légitimité chez Freud. Ce dernier s~exprime sans équivoque sur le but qu'il assigne à la psychanalyse, au-delà de son aspect thérapeutique. En effet, l'action civilisatrice tient à la défmition même de la psychanalyse en ce sens qu; elle s'autorise à " transférer ses présuppositions et ses résultats à

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Bachelard G., La Formation de l'esprit scientifique, 1938, Vrin, 1993, p.14

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d'autres domaines de ce qui advient dans l'âme et l'esprit; la voie qui mène au loin, à l'intérêt universel, lui est ouverte .,2. Cette afflffilation freudienne ne va pas de soi. Si l'efficacité de la psychanalyse sur le plan clinique est indéniable et reconnue par tous, son influence sur la culture n'est pas évidente, a priori, ou alors en tant que pétition de principe. Cette remarque soulève des débats d'une complexité redoutable, que l'on ramènera en première approximation au comment du passage d'une action analytique efficace dans la relation duelle à un effet dans les phénomènes de civilisation. De quelle façon comprendre un éventuel effet thérapeutique au niveau des groupes et des peuples? La difficulté de ce déplacement nous oblige à chercher les arguments freudiens sur la façon de franchir le pas qui sépare l'individuel du culturel. Schématiquement, nous voyons facilement que la théorie fteudienne de la culture consiste à appliquer les concepts psychanalytiques à l'art, la religion et à la civilisation. Cette manière de procéder s'apparente...t-elle uniquement à de la psychanalyse appliquée? Nous ne le pensons pas, car Freud se veut le porteur d'Wl projet plus ambitieux, énoncé sans ambiguïté dans ses Leçons d'introduction à la psychanalyse: " La vie animique de l'individu humain nous livre, lors de l'investigation psychanalytique, les éclaircissements nous permettant de résoudre ou du moins de placer sous leur vrai jour - bien des énigmes dans la vie des masses humaines ,,3. Notre projet dans cet ouvrage ambitionne de procéder à une nouvelle lecture du Malaise dans la culture, et d'en donner une interprétation différente des précédentes. Nous nous situons d'une pmi, dans une perspective autre que celle classiquement appelée pessimiste et d'autre part, que celle soutenue par les freudomarxistes et notamment Herbert Marcuse. En effet, une certaine glose condamne cet ouvrage majeur de Freud avec l'argmnent qu'il exprime seulement la vision obérée par la douleur d'un vieillard cacochyme. Un deuxième point de vue, proche du lieu commun,
2 Freud S., Autoprésentation, 1924, OC.P, XVII, PUF, 1992, p.94 3 Freud S., Leçons d'introduction à la psychanalyse, 1915-1917, OC.P, XIV, PUF, 2000, p.174

Il
reproche à Freud d'avoir sous-estimé le poids de l'aliénation sociale, qui à elle seule confmerait l'homme dans le malheur. Notre propos adoptera une perspective totalement autre par rapport à ces idées, obsolètes datées historiquement. Nous allons poursuivre la réflexion dans le sillage de notre ouvrage antérieur, Figures de l'animalité dans l 'œuvre de Michel Foucault. Dans le travail de ce dernier nous avons mis en évidence la possibilité de lire ses ouvrages majeurs à la lumière du concept d'animalité, utilisé à titre de figure. Nous soumettrons le Malaise dans la culture à une analyse identique; où il apparaît que la question fondamentale à poser à Freud, à propos de ce texte, sera celle de l'oubli de l'animalité. Rendons tout de suite justice à Freud car, jusqu'à une date très récente, une telle problématique manquait cruellement dans les réflexions des psychanalystes. Comment saisir la signification de cet oubli, dès lors que" la propension à oublier ce qui est désagréable me semble tout à fait générale; l'aptitude à le faire est, quant à elle, diversement développée selon les ,,5 personnes ainsi que le pointe Freud? L'oubli de l'animalité chez Freud est une donnée essentielle dont il faut comprendre le sens. Pour cela, on peut avancer en première approximation que, absorbé dans la mise en place de la théorie psychanalytique, il n'a pas eu le loisir de développer plus avant ce thème. Cette explication ne nous satisfait pas. Nous pensons plutôt que Freud, influencé par le darwinisme dominant reconnaissait une filiation entre I'homme et l~animal, mais pour situer ce dernier en tant que repère inférieur. En d'autres tennes, il s'agit de se reconnaître une origine animale pour dans le même mouvement s'en déprendre aussitôt. Méconnaître, voire refouler cette idée de l'animalité, empêchait Freud de proposer, à l'issue de son analyse, un modèle de société capable de donner un certain bonheur à I'homme. Ainsi, la psychanalyse accomplira une tâche civilisatrice uniquement lorsqu'elle reconnaîtra et intègrera la problématique de l'anitnalité. Or elle a été oubliée? D'où le sentiment qui la refoule, tire-t-il son
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Chebili S., Figures de l'animalité dans l"œuvre de Michel Foucault,

L'Harmattan, 1999 5 Freud S., La Psychopathologie de la vie quotidienne, 1901, Gallimard, 1997, p.247

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origine? D'abord, la négation de l'animalité vient de son questionnement insupportable des origines humaines. Elle renvoie ensuite à nos limites avec le non-humain. Pour le dire en tennes foucaldiens, l'animalité constitue une expérience limite dans le sens où elle entraîne un sentiment de dé..subjectivation de l'individu. L'humanité doit.elle nécessairement conespondre au renoncement de notre composante animale? Non, la prise en compte de cette dernière permet de saisir le statut de I'homnie et de l'aider à vivre en harmonie avec son prochain. Ainsi, la méconnaissance de l'animalité va instaurer une butée, une borne, contre laquelle se heurtera l'action civilisatrice de la psychanalyse. A ce point de notre propos, un doute nous assaille. Cette réflexion nouvelle, cette critique de Freud apporte-t-elle une lecture pertinente du Malaise dans la culture? Ne risque-t-on pas de tomber sous le coup du reproche fait par Wittgenstein à Freud, de n'avoir qu'une originalité de terrain à l'inverse de Breuer qui aurait eu une originalité de semence6 ? En effet, l'opinion la plus répandue assimile l'animalité au ça et ainsi il sufftrait de réduire le ça, pour régler une fois pour toutes le sort de cette animalité confondue avec le pulsionnel. Or, l'animalité ne se laisse pas enfenner dans un carcan aussi étroit, ce qui nous amènera à évoquer les débats et les enjeux que soulève cette question. Certains optent pour une coupure stricte entre l'animal et l'humain tandis que d'autres préfèrent défendre l'idée d'une continuité entre les deux. L'alternative entre la première hypothèse, que l'on peut appeler discontinuiste, et la seconde, continuiste, ne paraît aucunement heuristique car elle enfenne la réflexion dans un faux débat Bien que complexes et nuancées, ses argumentations trahissent un oubli de l'animalité. Qui dit tâche civilisatrice de la psychanalyse se doit d'affronter les pièges que recèlent les buts de l'analyse individuelle. Propos d'une importance capitale au moins pour deux raisons. La première, tient au risque que la psychanalyse ne cautionne un rôle normatif et qu'elle.même, à son insu, ne soit déviée de son objectif: pour être instaurée comme norme. Certains l'avancent comme Michel Foucault, mais rien dans les écrits de Freud ne vient
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Wittgenstein

L., Remarques

mêlées., 1939...1940, T.E.R., 1984, p.52

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corroborer une telle assertion. La deuxième raison, renvoie aux utilisations abusives de la psychanalyse. A cet égard, les deux exemples qui viennent spontanément à l'esprit concernent les Etats... Unis et l'ex-URSS. Pour les premiers, la psychanalyse, sous fonne d'Ego psychology, devenait Wle psychologie de l'adaptation, tandis que pour les seconds, l'Etat instrumentalisait la psychanalyse au point d'en faire une redoutable machinerie qui contribuait à interner les contre-révolutionnaires. Aussi paradigmatiques qu'ils soient, ces deux cas de figure ne sauraient faire oublier la situation à Cuba et en Amérique Latine, notamment en Argentine~ Ensuite, nous passerons de l'individuel au collectif en focalisant notre attention sur l'anthropologie psychanalytique après avoir cerné le concept de culture dans deux dimensions principales; historique, qui sera forcément brève, et freudienne. Dès lors, nous serons mieux préparés pour aborder les œuvres de Freud, dont la thématique spécifique s'attache à ce point de vue. Une telle démarche débute nécessairement par Totem et tabou, où Freud pose les fondements de la culture moderne qui trouve sa racine dans le meurtre du père de la horde primitive. Cet ouvrage se rattache directement au thème de l'animalité. Elle se termine par Le Malaise dans la culture, ouvrage sur lequel on aurait pu penser que tout ou presque avait été déjà dit. Toutefois, au vu de la littérature psychanalytique récente, nous sommes encouragés dans notre relecture de ce texte, et pensons que la prise en compte de l'animalité peut contribuer à vivifier le débat. En ce sens notre tentative possèdera-t-elle une originalité de semence, à l'origine, souhaitons-le, de travaux futurs s'étayant sur cette base. La méconnaissance de l'animalité chez Freud nous conduit à préciser ses liens avec le scepticisme. Le scepticisme colore avec netteté tout le Malaise et l'on peut se demander si cela n'a pas empêché Freud de réélaborer une théorie nouvelle de la société. Soulignons d emblée la relation dialectique entre l'animalité et le scepticislue dont il faudra départager l'influence de l'un et de l'autre sur la tâche civilisatrice de la psychanalyse. Le plan de notre ouvrage se comprendra maintenant facilement Dans une première partie la caractérisation de l'individuel retiendra notre attention. Le meilleur angle d'étude passera par
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l'abord de l'inconscient. Véritable fil rouge de toute l'œuvre fteudienne, il nous retiendra seulement, en ce qu'en lui s;inscrivent les processus culturels, comme cela ne fait aucun doute avec l'élaboration de la deuxième topique. Cela ouvre une action civilisatrice de la psychanalyse dans la mesure où le travail analytique fait subir à la psyché des remaniements propres à favoriser cette action. D'un autre côté, l'abord de l'inconscient débouche sur la problématique de l'animalité du père, concept qui a pennis la réinterprétation de l'identité de ce dernier. Dans la deuxième partie on s'attardera à l~étude de Psychologie des masses et analyse du moi, dans lequel Freud analyse les grandes institutions, l'Eglise, l'Etat, l'Armée, pour en chercher le facteur de cohésion. Ce dernier consiste dans le double attachement libidinal d'une part des individus entre eux, et d'autre part des individus au leader. Freud, dès lors de souligner l'importance de l'amour dans le processus civilisateur. Nous pensons que l'amour d'autrui ne peut se concevoir sans la considération de notre animalité, condition effective de son action civilisatrice. Le moi et le ça, théorisation nouvelle de ce que l'on a nommé le "tournant des années 1920 ", nous fait sortir de l'aspect individuel inhérent à la première topique, pour nous plonger dans le domaine du collectif par le ça, héritage phylogénétique, et par le sur-moi, représentant psychique de tous les interdits édictés par la société et la famille. L'Avenir d'une illusion se consacre essentiellement à la religion en prenant appui sur un discours en rapport à la culture. Cette dernière est défmie par le fait que I'homme s'est élevé au-dessus de la condition animale et comporte deux exigences: elle comprend les connaissances et le savoir*faire que les hommes ont acquis pour dominer les forces hostiles de la nature, et toute la législation qui existe pour régler les rapports humains ainsi que la répartition des richesses. Dans une troisième partie, nous verrons Freud, dans la suite de l'Avenir d'une illusion, développer l'idée de la répression des désirs de l'homme et l'investissement de la religion par ce dernier au titre de compensation de ses frustrations. Nous constatons que la référence à l~animal ne réapparaît pas par la suite. Comment interpréter cela? En tant qu'oubli? refoulement? Nous aborderons

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cette question en détail. L 'Homme Moise et la religion monothéiste approfondit à bien des égards les thèses de Totem et tabou. En effet au meurtre du père de ce dernier texte répond le meurtre du fils du premier. Cet événement, venu renforcer le précédent, conditionne f'entrée dans la culture et le progrès de l'esprit. Notons que chez Freud le progrès, la connaissance, s'appuient toujours sur des événements d'intensité dramatique. Le plus important, à ce propos, réside dans le fait que" lorsqu'un jour ils mirent à mort leur grand homme, ils ne ftrent que répéter un forfait qui, dans des temps primitifs, s'était dirigé contre le roi di~ comme le prescrivait la loi, et qui, ainsi que nous le savons, remontait à un modèle encore plus ancien ,,7. Ce forfait ancien sera bien sûr le meurtre du père. La culpabilité née de cet acte, grâce à I'héritage des caractères archaïques, a pu franchir le fossé des générations jusqu'au meurtre du fils (Moise), qui en le réactivant, l'aide à se propager jusqu'à nos jours, pour donner naissance au sentiment de culpabilité. Freud approfondit ces vues dans Le Malaise dans la culture où il montre qu'instaurer un contrat social entre les hommes, élaboré sur les bases du sentiment de culpabilité né du meurtre du père, se révèle fallacieux. Freud se place donc à l'opposé de l'homme rationnel du modèle kantien. Dans la dernière partie de notre ouvrage nous discuterons en détailles points forts du Malaise dans la culture. Freud y compète ses vues sur la civilisation et la culture pour y annuler la dissimilitude qu'il prônait jadis entre elles. Pour lui, la civilisation sera acquise par la mise à distance des conditions animales de la vie. Dès lors, ce qu'il avait conçu comme modèle ajusté entre l'enfant et l'animal devient irrémédiablement perdu à l'âge adulte. Pourquoi ce fatalisme? Nous pensons que le scepticisme obère quelque peu les conceptions de Freud. Toutefois il faut reconnaître la bipolarité de ce concept. Positif: lorsque aidé par le doute il remet en cause, par exemple, le préjugé conscencialiste de son temps. Négatif: cependant, lorsqu'il bouche l'horizon des perspectives du Ma/aise dans la culture. n nous semble que le scepticisme fteudien
7 Freud p.208 5':7L 'Homme Moïse et la religion monothéiste, 1939, Gallimard, 1986,

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empêche l'élaboration d~un modèle de société propre à assurer un certain bonheur à I'homme. fi a aussi bloqué Freud dans la reprise en considération de la problématique de l'animalité pour comprendre la relation de l'homme à lui-lnême. Appréhender cette œuvre majeure de cette façon, dynamise sa lecture par l'abandon d'une vision essentiellement centrée sur le sur-moi et la pulsion de mort, même si ces deux notions conservent toute leur importance.

I

L' ACTION PSYCHANALYTIQUE L'INDIVIDU SINGULIER

AU

NIVEAU

DE

1- L'inconscient, interface entre l'individuel et le collectif où l'on voit que l'animalité ne se réduit pas à du pulsionnel

Séparer l'individuel du culturel relève d'une démarche étrangère à la pensée de Freud, puisque pour lui ces deux aspects ne peuvent être disjoints. Seul le point de vue de l'observateur les clive. Pour la commodité de l'exposé nous agirons de même, avec l'objectif: dans ce chapitre, de décrire ce qui concerne l'inconscient.

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Procéder dans le détail obligerait à revisiter tout le corpus freudien, gageure dans laquelle nous ne nous lancerons pas. En effet notre entreprise, beaucoup moins ambitieuse, s'attachera d'une part à souligner la connexion, au niveau de l'inconscient, entre l'individu et la culture et d'autre part à mettre en évidence le caractère réducteur de l'assimilation de l'animalité au pulsionnel et au ça~ Poser ce problème ainsi revient à se saisir d'une interrogation essentielle sur le statut de l'humain. Soulignons d'emblée que la découverte freudienne de l'inconscient brise la longue tradition de l'identité des contenus du conscient et de l'inconscient, admise jusque-là par les philosophes. Il s'autorise cependant d'une démarche typiquement kantienne pour justifier l'inconscient. "De même que Kant nous a avertis de ne pas négliger le conditionnement subjectif de notre perception et de ne pas tenir notre perception pour identique au perçu inconnaissable, de même la psychanalyse exhorte à ne pas mettre la perception de conscience à la place du processus psychique inconscient, lequel est son objet Tout comme le physique, le psychique n'a pas besoin non plus d'être en réalité comme il nous apparaît" 1. Pour Freud, ces deux topo; revêtent des significations, des modalités de fonctionnement totalement différentes. Les lois du processus primaire régissent l'inconscient tandis que celles du processus secondaire qualifient le conscient. La correspondance avec Wilhelm Fliess laisse apercevoir, très tôt, dès 1896, la préoccupation de Freud à ce sujet, et l'on remarque que déjà il saisit de manière très juste et précise cette question, ainsi que nous le lisons dans les lignes suivantes: "L'inconscient est un second enregistrement ou une seconde transcription, aménagé suivant les autres associations peut-être suivant des rapports de causalité. Les traces de l~inconscient correspondraient peut-être à des souvenirs conceptionnels et seraient aussi inaccessibles au conscient ,,2. La principale idée de Freud résidera dans l'inaccessibilité des souvenirs refoulés. Comment prétend-il connaître l'inconscient?
.-

1 Freud S.~ fi L'Inconscient ft~ 1915, Métapsychologie, OC.P, XIII, PUF, 1988, fo21l Freud S., Lettre n052 du 6 décembre 1896 à Wilhelm Fliess, La naissance de la psychanalyse, PtJF, Paris, 1969,p.155

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à la connaissance de l'inconscient ,,3. Dans L 1nterprétation des rêves il décrit la première topique où entrent en ligne de compte les systèmes, conscient, préconscient, inconscient, qui fonctionnent de manière dynamique. Les mécanismes du rêve, qualifiés de processus primaires (condensation, déplacement, symbolisme), servent de modèles explicatifs pour d'autres actes inconscients comme les lapsus et les actes manqués. Chez Freud ce qui est inconscient, pour devenir conscient, doit vaincre une résistance qui s'oppose à ce retour du refoulé. D'une phrase Freud dit l'essentiel sur le fonctionnement de l'inconscient: " Absence de contradiction, processus primaire (mobilité des investissements), atemporalité et remplacement de la réalité extérieure par la réalité psychique ..4. Il convient maintenant de s'intetToger sur le contenu fteudien de l'inconscient, où l'on peut alors repérer deux parties dans son œuvre. La première s'articulera autour de l'article" L'Inconscient" pivot de sa Métapsychologie. L'inconscient contient du refoulé. " Un acte psychique passe en général par deux phases d'état, entre lesquelles est intercalée une sorte d'examen (censure). Dans la première phase, il est inconscient et appartient au système les; si, lors de l'examen, il est écarté par la censure, le passage à la seconde phase lui est refusé; il est dit alors «refoulé» et doit ,,5. A cela s'ajoute de l'infantile, nécessairement rester inconscient non pas toutes les expériences vécues dans l'enfance, mais celles non utilisées par l'enfant Au refoulé, à l'infantile, Freud associe des fantaisies qu'il décrit très précisément: "L'observation du commerce amoureux des parents est une pièce rarement absente du trésor des fantaisies inconscientes que l'on peut retrouver par l'analyse chez tous les névrosés, vraisemblablement chez tous les enfants des hommes. Ces formations de la fantaisie, celle de l'observation du commerce sexué parental, celle de la séduction, de ,,6. Si la castration et d'autres, je les appelle fantaisies originaires
3 Freud S., " De la psychanalyse ", 1909, OC.P, X~ PUF, 1993, p.30 4 Freud S., " L'Inconscient fi,Métapsychologie., op., cit., p.226 5 Ibid., p..212

Par ff l'interprétation de rêve (qui) est en réalité la Via regia menant

6 Freud S., " Communication d'un cas de paranoïa contredisant la théorie psychanalytique ", 1915 ; OC.P, XIII, PUP, 1988, p.314

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nous poursuivons l'inventaire des contenus de l'inconscient, nous rencontrons un élément qui nous renvoie à la culture de l'individu ou plus exactement à ce qui fait son inscriptio~ en tant qu'homme dans la culture. "Nous ne méconnaissons certes pas que le noyau du moi (le ç~ comme je l~ai nommé plus tard) auquel appartient 1'« héritage archaïque» de l'âme humaine, est inconscient, mais de plus nous mettons à part le «refoulé inconscient », lequel est provenu d'une part de cet héritage n7. La deuxième topique, élaborée par Freud, pennet justement ce tien avec le collectif: comme nous le voyons ici, par la présence de l~héritage archaïque dans l'inconscient. L'importance de cette conception retiendra surtout notre attention dans l'abord de l 'Homme Moise et la religion monothéiste, notamment quand il sera question de phylogénèse, D'un autre côté, la tradition et les interdits édictés par les parents se transmettent par l'intennédiaire du surmoi. " C'est ainsi que le sur-moi de l'enfant ne s~édifie pas à vrai dire sur le modèle des parents, mais sur celui du sur-moi parental ; il se remplit du même contenu, il devient porteur de la tradition, de tous les jugements de valeur à l'épreuve du temps ~ui par cette voie se sont perpétués de génération en génération" . La deuxième topique fera surgir des lignes de fracture dans la postérité du freudisme. En effet certains à l'instar des théoriciens du mouvement de l'Ego psychology américaine, réifieront l'analyse au point de ne voir dans son action qu'une manière de fortifier le moi, alors que Freud croyait à la nature inconsciente d'une grande partie de ce dernier. Nous discuterons de ces polémiques dans notre chapitre sur la psychanalyse aux USA. Nous avons évoqué précédemment les contenus de l'inconscient. fi importe de préciser que leur dénominateur commun consiste en représentations de la pulsion. Pour en comprendre la signification nous devons aborder la théorie des pulsions de Freud. Dans Les trois essais sur la théorie sexuelle, publié en 1905 et revu régulièrement jusqu~en 1924, Freud définit avec soin les
Freud S., Psychologie des masses et analyse du moi, 1921, OC.P, XVI, PUF; 1991, p.IO, note I 8 Freud S., Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse, 1932, OC.P, XIX, PUF, 1995, p.150
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caractères de la pulsion, au nombre de trois. "Si nous appelons objet sexuel la personne dont émane l'attTaction sexuelle et but sexuel l'acte auquel pousse la pulsion, l'expérience (. ..) nous démontre qu'il existe~ par rapport à ces deux pôles: objet et but sexuels, de nombreuses déviations ,,9. Les pulsions sexuelles, difficilement éducables, agissent autant sous la domination du principe de plaisir que selon les lois du processus primaire, expression directe de l'inconscient. Elles prennent d'abord appui sur la fonction alimentaire. En effet, " au début, la satisfaction de la zone érogène était sans doute associée à la satisfaction du besoin alimentaire. L'activité sexuelle s'étaye tout d'abord sur une des fonctions servant à la conservation de la vie et ne s'en affranchit que plus tard ,,10. Par la suite, au cours du développement de 1'homme, la pulsion renonce à la phase préliminaire pour passer par un stade anal, puis par un stade phallique au cours duquel le primat du génital s~instaurera. Reprécisons les caractéristiques de la pulsion. Elle possède une source, constituée soit d'un organe ou d'une partie du corps représentée dans le psychisme. Soulignons que toute partie du corps, sous la fonne de zone érogène, jouit de la possibilité de générer une pulsion. L'objet de la pulsion, non prédétenniné, réside dans ce par quoi elle atteint son but. Enfm la satisfaction, la recherche du plaisir et l'évitement du déplaisir fonneront les traits principaux du but pulsionnel. Dans" Pulsions et destins de pulsions", Freud ajoute une quatrième distinction de la pulsion, la poussée, après qu'il eut reconnu sa source, son objet et son but. "Par poussée d'une pulsion, on entend le facteur moteur de celle-ci, la somme de force ou la mesure d'exigence de travail qu'elle représente. Le caractère de poussant est une propriété générale des pulsions et même l'essence de celles-ci" Il . Freud, loin de se satisfaire d'une simple description, déjà en elle-même très élaborée de par sa prise en compte du point de vue métapsychologique, s'efforce de suivre quatre destins pulsionnels:

9Freud S.:t Trois essais sur la théorie sexuelle~ 1905~ Gallimar~ 10Ibid, p.l 05 11 Freud S., " Pulsions et destins de pulsions 1t,Métapsychologie~

1987~ p.38 op. cit., p.167

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le renversement de la pulsion dans son contraire, le retournement sur la personne propre, le refoulement et la sublimation. Cette dernière retiendra particulièrement notre attention et nous la détaillerons à propos du Malaise dans la culture dont elle forme une donnée essentielle. Aux alentours de 1910~ Freud crée un premier dualisme pulsionnel avec une dichotomie entre les pulsions d'auto-conservation et les pulsions sexuelles. Les premières ou pulsions du moi, assurent la continuité de la vie, ou l'ensemble des besoins liés aux fonctions corporelles de la vie de l'individu. "Ce qui a une significativité toute particulière (...) c'est l'indéniable opposition entre les puIsions qui sont au service de la sexualité, de l'obtention du plaisir sexuel, et les autres, qui ont pour but l' autoconservation de l'individu, les pulsions du moi. Nous pouvons, selon les paroles du poète, classer en « faim » ou « amour» toutes les pulsions organiques à l'œuvre dans notre âme ,,12. Cette théorisation freudienne trouve naturellement sa place au sein des systèmes, Préconscient, Conscient, Inconscient, armatures, comme nous l'avons déjà noté, de la première topique. Après d'âpres discussions avec Jung, qui n'étaient pas loin de le faire pencher vers un monisme pulsionnel, ainsi que I ~ atteste son écrit, "Pour introduire le Narcissisme tf, ce premier dualisme révèlera sa faiblesse sur le plan théorique. En effet, la prise en compte du narcissisme met en évidence l'insuffisance conceptuelle du partage entre une libido du moi et une libido d'objet, dans la mesure où existe un narcissisme primaire dans lequel chaque pulsion se satisfait auto-érotiquement sur le corps propre. Dans un deuxième temps, le retournement de la libido d'objet sur le moi fonnera le narcissisme secondaire. Dès l'instant où le moi est lié à l'objet et qu'en fin de compte aimer l'objet revient à s'aimer soimême, il convient, dès lors, de s'interroger sur les places respectives de la libido du moi et de la libido d'objet, si parfaitement délimitées, dans la première théorie des pulsions. En d'autres tennes, il ne fait aucun doute qu'à partir du moment où le moi se prend lui-même comme objet d'amour, la
i2 Freud S., It Trouble de vision psychogène dans la conception psychanalytique
1910, OC.P, X, PUF, 1993, p.182
It,

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différenciation entre pulsions d'auto-conservation et pulsions sexuelles perdra tout caractère d'évidence apodictique. Un argument d'ordre économique confirmera la caducité de cette première opposition. "Une tendance générale de notre appareil animique, que l'on peut ramener au principe économique de l'épargne de dépense, semble se manifester dans l'opiniâtreté avec laquelle on s'accroche aux sources de plaisir disponibles et dans la difficulté avec laquelle on renonce à celles-ci. Avec l'instauration du principe de réalité fut séparée par clivage une sorte d'activité de pensée qui demeura libre à l'égard de l'examen de réalité et ,,13. Quand la quantité soumise seulement au principe de plaisir d'excitation libidinale augmente simultanément à l'existence de l'objet et à la décharge pulsionnelle, le principe de plaisir continuera à régner. Autrement dit, si une des deux conditions précédentes manque, le plaisir se transfonne en déplaisir~ Ainsi l'appareil psychique fonctionne selon le principe de constance et possède la tendance à maintenir à un niveau aussi bas que possible la quantité d'excitation contenue en son sein. Dès lors, les pulsions tendent à la réduction de leur quantum d'énergie. Encore faut-il savoir jusqu'à quel niveau les pulsions se déchargent-elles? Freud répond que le degré zéro de leur réserve énergétique doit fonner la limite à atteindre. Cet état correspond~il à du plaisir ou à du déplaisir, à la vie ou à la mort ? Pour tenter de le comprendre, Freud avance d'abord à titre d'hypothèse de réflexion, puis de certitude, le concept de pulsion de mort. Freud résume bien l'évolution de sa pensée dans le passage

suivant

ft

L'opposition entre pulsions du moi et pulsions sexuelles

se transfonnait en l'opposition entre pulsions du moi et pulsions d'objet, les unes et les autres de nature libidinale. Mais à la place de la première opposition en apparut une nouvelle, entre les pulsions libidinales (pulsions du moi et d~objet) et d'autres pulsions dont il faut poser l'existence dans le moi et qu'il faut peut-être reconnaître dans les pulsions de destruction ..14.Freud spécule sur l'opposition
1911, oc.P, XI, PUF, 1998~ p.16 14 Freud S., Au-delà du principe p.335, note 1

13 Freud S., Formulation sur les deux principes de l'advenir psychique "
de plaisir, 1919-1920,

"~

1910-

OC.P, XV, PUF, 1996,

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entre l'Eros et les pulsions de mort. La pulsion sexuelle elle-même contient une composante sadique, qualifiée de sadisme.originaire. A ce dernier, est allouée la capacité de faire retour dans le moi sous fonne de masochisme. Dès lors, dans le moi se manifestent des pulsions liées à la destruction et au sadisme. Ces dernières identiques aux pulsions de mort jouent un rôle majeur dans le Malaise dans la culture. En effet, explicitons maintenant la connexion établie par Freud entre la pulsion de mort et le sur-moi. Pour cel~ nous nous attacherons à suivre la genèse de cette instance, telle qu~elle se présente dans la trente et unième des conférences de la Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse. La clinique du délire d'observation comporte, pour le patient, la sensation étrange d'être l'objet d'une surveillance de la part d'autrui, d'être guidé dans ses actes et de voir ses pensées imposées et commentées. Utilisant la célèbre métaphore du cristal qui se brise selon des lignes de fractures précises, Freud comprend le nonnaI à partir du pathologique et infère chez la personne nonnale une instance d'épiement, dénommée sur-moi, structure autonome, avec ses propres objectifs indépendants de ceux du moi. Dans l'accès mélancolique, le sur-moi, d'une sévérité extrême, insulte, terrorise, châtie le moi, alors qu'à d'autres moments cette intransigeance fait défaut, à tel point que le moi se livre à une ivresse maniaque. fi faut dès lors remarquer que " c'est une expérience très remarquable que de voir cette moralité qui, à ce qu'on prétend, nous fut conférée par Dieu et fut si profondément implantée en nous, comme un phénomène périodique. Car après un certain nombre de mois, tout ce fatras. moral a disparu, la critique du sur-moi se tait, le moi est réhabilité et jouit de nouveau de tous les droits de l'homme jusqu'au prochain accès ,,15. Freud annule toute qualité transcendantale du sur-moi, et nous recommande de veiller à ne pas se méprendre sur l'origine interne du sur-moi, qui n'existe pas dès l'aube de la vie, mais prend naissance avec l'autorité parentale, processus scandé par deux
15 Freud S., Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse, op. cit., p.l44

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