LA THEORIE HEGELIENNE DU MOUVEMENT A IENA (1803-1806)

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Les trois projets de système d'Iéna comptent parmi les textes les plus ardus que nous ait laissés Hegel. Ils sont le terrain de la découverte progressive de la méthode dialectique. L'ouvrage traite de la partie la plus développée dans ces trois manuscrits : la philosophie de la nature. Loin de se contenter d'une critique des sciences de son temps, Hegel nous engage dans la voie d'une théorie explicative du mouvement.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296394094
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LA THEORIE HEGELIENNE DU MOUVEMENT AlENA
( 1803-1806)

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

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MichelROUX, Géographie

1999 ISBN: 2-7384-8165-5

@ L'Harmattan,

Nicolas Février

LA THEORIE HEGELIENNE DU MOUVEMENT AlENA
(1803-1806)

L'Harmattan 5-7. rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Introduction

à mon ami Dominique

Verpoorten

L'état actuel de la recherche, malgré la complexité et la finesse de son approche historique, cantonne la philosophie de la nature de Hegel dans le rôle de second ordre d'illustration problématique d'un projet spéculatif. «Parent pauvre» du hegelianisme, la philosophie de la nature le demeure au regard d'autres textes qui eux sont l'objet de la recherche la plus essentielle de toutes: celle qui porte sur la naissance, et donc sur la nature, de la dialectique hegelienne. Les textes de la période de Francfort, les textes portant sur la logique et la métaphysique de l'époque d'Iéna, la science de la logique de l'Encyclopédie sont l'objet d'études qui visent toutes à cerner la question centrale de la méthode dialectique. TIexiste un a priori concernant la philosophie hegelienne de la nature qui peut expliquer ce fait. TIconsiste à voir en elle une «dialectique appliquée ». En quel sens? La question de la méthode dialectique trouve sa solution dans l'étude de la logique, bref par une description de plus en plus affinée de l'ontologie hegelienne. Par contre, la question du sens de la philosophie de la nature n'est pas avant tout celle du sens ou de la nature de la méthode dialectique. TIy a plus urgent: la question de son rapport problématique à la science de son temps. La philosophie de la nature devient le banc d'essai où la dialectique se confronte à un mode de rationalité qui la précède de deux siècles et qui lui a survécu: la positivité scientifique. Loin de nous l'idée selon laquelle la question de la pertinence du rapport de la philosophie

aux sciences de la nature tel que l'élabore Hegel serait une question secondaire! Mais toute question orientée vers la confrontation de la méthode dialectique à la rationalité scientifique présuppose en fait la problématique centrale de la nature même de cette méthode; l'interrogation première qui concerne la philosophie de la nature porte dès lors sur la méthode dialectique. Au regard de cette problématique les trois projets de système élaborés par Hegel à Iénal entre 1803 et 1806 méritent toute notre attention. C'est en effet à cette époque que naît la dialectique comme méthode de connaissance rationnelle de l'absolu. Il est remarquable que cette volonté de penser la négativité du fini au sein même de la vie de l'absolu coïncide avec le développement d'une philosophie de la nature. La genèse de la méthode dialectique et l'élaboration d'une physique spéculative (ou qualitative) sont, selon nous, corrélatives. C'est ce que veut montrer cette étude consacrée à la théorie du mouvement exposée dans les projets de système d'Iéna. Le commentaire que nous proposons se concentre sur les premières pages de la philosophie de la nature développée dans ces différents manuscrits. Nous y rencontrerons une doctrine du système solaire, une mécanique et, pour ce qui est du manuscrit de 1804-05, une introduction générale à la philosophie de la nature, riches en enseignements sur la conception hegelienne de l'absolu à cette époque et sur la notion de dialectique qui en découle. De plus, ces textes nous éclaireront sur le rôle octroyé aux sciences empiriques dans le programme d'une connaissance rationnelle de l'absolu. Ce commentaire des projets de système ne procède pas d'une préoccupation strictement historique relative à la période d'Iéna. En effet, toute interprétation de la philosophie de la nature de l'Encyclopédie des sciences philosophiques (1830) ne
Das System der spekulativen Philosophie (1803-04), Logik. Metaphysik, Naturphilosophie (1804-1805) et Naturphilosophie und Philosophie des Geistes (1805-1806). 1

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peut faire l'économie d'une étude consacrée aux projets de système. La philosophie de la nature que nous livrent les projets de système se construit autour d'une tentative d'intégration des sciences positives dans la spéculation. Cette question du rapport des sciences empiriques au discours philosophique apparaît explicitement dans l'introduction à la philosophie de la nature de l'Encyclopédie comme l'axe autour duquel s'élabore le discours spéculatif sur la nature: «la naissance et formation de la science philosophique (philosophischen Wissenschaft) a la physique empirique pour présupposition et condition »2. Les sciences empiriques forment le passage obligé pour la spéculation dans la mesure où elles élaborent un contenu d'expérience auquel celle-ci doit se rapporter. Hegel leur octroie ainsi un statut de médiation entre le monde des phénomènes et la philosophie3. Mais ce rapport de la philosophie aux théories scientifiques est complexe. La philosophie ne se contente pas d'une reprise pure et simple
G. W. F. HEGEL, Enzyklopéidie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse (1830), hrsg. v. f. Nicolin u. O. Poggeler, Meiner, Hamburg, 1991 (= Enz.), p. 200; G. W. F. HEGEL, Encyclopédie des sciences philosophiques. La
philosophie de la nature, t. 1, trad. A. Véra, Ladrange, Paris, 1863

2

(= E. S. P.,

P. N.), ~ 246, rem., p. 187, trad. modifiée. 3 Les sciences empiriques prennent part à l'élaboration du contenu consistant auquel se rapporte la spéculation: «le rapport de la science spéculative aux autres sciences est dans cette mesure seulement celui-ci, à savoir que celle-là ne vient pas à laisser de côté le contenu empirique de ces dernières mais le reconnaît et en fait usage, qu'elle reconnaît de même ce que ces sciences ont d'universel, les lois, les genres, etc., et les utilise pour son propre contenu» (G. W. F. HEGEL, Encyclopédie des sciences philosophiques. La science de la logique, trad. B. Bourgeois, Vrin, Paris, 1970 (= E. S. P., S. L.), ~ 9, rem., p. 173). Comme le montre cet autre texte tiré des propos introductifs à l'Encyclopédie, la science moderne trouve sa place entre le vaste empire de la pluralité phénoménale et la spéculation. Ses observations ainsi que certains de ses concepts constituent la matière à partir de laquelle se forme la philosophie de la nature. Cette conception du rapport de la philosophie aux sciences empiriques explique l'intérêt de Hegel pour la recherche scientifique. Pour une vue d'ensemble sur les questions scientifiques abordées tout au long de l'oeuvre de Hegel on consultera W. BONSIEPEN, «Hege1s Raum-Zeit-Lehre », in HegelStudien, 1985, pp. 8-78, pp. 8-16. 7

des concepts et des résultats que lui livrent les sciences de la nature: «dans ces catégories, elle en introduit et en fait valoir

d'autres »4. Cette reconnaissance par la spéculation du rôle des
sciences empiriques dans la construction d'une philosophie de la nature ne signifie pas la nécessité pour la philosophie de se soumettre sans réserve au discours scientifique. La philosophie de la nature ne juxtapose pas ses propres concepts à ceux que lui offre la science. La philosophie se doit de critiquer les théories scientifiques incompatibles avec le point de vue spéculatif. Les catégories qu'introduit la spéculation dans le discours sur la nature constituent le fondement conceptuel d'une prise de position dans des questions d'ordre scientifique. La complexité du rapport de la philosophie de la nature de l'Encyclopédie à la culture scientifique moderne s'illustre avec force dans le domaine de l'astronomie et de la mécanique5. L'enthousiasme de Hegel pour l'oeuvre de Kepler et son acharnement contre la théorie newtonienne révèlent le caractère diffus (peut-être même l'inexistence!) d'une frontière qui séparerait le discours philosophique de l'intervention dans des questions d'ordre scientifique6. Non seulement Hegel reconnaît la
4

5

E. S. P., S. L, ~ 9, rem., p. 173. La mécanique hegelienne a sur ce point retenu l'attention des commentateurs.

Nous renvoyons le lecteur aux études de D. DUBARLE (<<La critique de la
mécanique newtonienne dans la philosophie de Hegel », in Actes du troisième congrès international de l'association internationale pour l'étude de la philosophie de Hegel, LilIe, 1968), de M.-J. PETRY (<< Hegels Naturphilosophie. Die Notwendigkeit einer Neubewertung», in Zeitschrift für philosophische Forschung, 1981, p. 614-627), et de K.-N. IHMIG (Hegels Deutung der Gravitation, Athenaum, Frankfurt a. M., 1989). 6 Nous nous écartons ici de l'opinion de L.-G. RICHTER selon laquelle la philosophie hegeIienne de la nature se comprendrait comme une justification spéculative, une «fondation» (Hegels begreifende Naturbetrachtung als Versohnung der Spekulation mit der Erfahrung, Konnighausen I Neumann, Würzburg, 1985, p. 79) de la science moderne. Ce n'est pas la science même qui serait pour Hegel problématique mais bien plutôt l'absence de fondement spéculatif des théories scientifiques. Ce point de vue est égaiement soutenu par B. FALKENBURG (Die Form der Materie, Athenaum, Frankfurt am Main, 8

validité de la loi de la chute libre et des lois de Kepler (décrivant le mouvement planétaire), mais de plus il tente de rendre compte de ces lois purement cinématiques, de ces lois où n'apparaît pas la causalité physique, par une explication de type qualitatif. Cette irruption du discours spéculatif dans le domaine de la science rend selon nous problématique une interprétation de la philosophie hegelienne de la nature dans la ligne des Premiers principes métaphysiques de la science de la nature de Kant8 ou dans le sens d'un projet de réconciliation de la métaphysique et de la science des modernes comme le concevait Leibniz. Nous discernerons dans la philosophie de la nature d'Iéna le projet d'une physique spéculative, c'est-à-dire d'une théorie explicative des phénomènes observés. Tel est, selon nous, le cadre à l'intérieur duquel s'élabore la méthode dialectique dans son rapport conflictuel avec les sciences de la nature. Dans ce chapitre introductif, nous exposerons le projet d'une connaissance de l'absolu tel que l'envisage Hegel dans la Différence (1801). Pour notre auteur, la possibilité d'une philosophie systématique repose sur la compréhension du rapport de la réflexion et de la spéculation, de la capacité différenciante
1987, p. 219, p. 223) qui tend à démarquer les propos de Hegel d'un traitement de questions scientifiques pour en souligner la portée strictement philosophique. 7 Hegel interprète le phénomène de la chute libre comme « la première négation de l'existence extérieure de la matière» (E. S. P., P. N., ~ 267, p. 261). De plus, dans la remarque du ~ 267, il nous livre une démonstration de son expression
quantitative [x (t)

temps. «C'est à Kepler, nous dit Hegel, que l'on doit l'immuable découverte des lois du mouvements libre et absolu» (E. S. P., P. N., ~ 270, p. 283). Comme celle de la chute libre, les démonstrations spéculatives reposent sur les concepts d'espace et de temps: «la preuve rationnelle des déterminations quantitatives du mouvement libre peut seulement se trouver dans les déterminations conceptuelles de l'espace et du temps, de ces deux moments dont le rapport intrinsèque est le mouvement» (Enz., p. 227; E. S. P., P. N., ~ 270, rem., p. 289, traduction modifiée). Hegel nous livre ces preuves a priori des trois lois découvertes empiriquement par Kepler dans la remarque du ~ 270. 8 Cf. B. FALKENBURG. Die Form der Materie. 9

= c t2]

à partir des concepts

spéculatifs

de l'espace

et du

de notre entendement fini à la connaissance rationnelle de l'absolu. La solution apportée à ce problème est tributaire d'une conception précise de la structure de l'absolu. Dans l'évolution de cette conception au cours de la période d'Iéna, le premier projet de système - Das System der Spekulativen Philosophie (1803-04) - occupe une place centrale. En effet, une mutation profonde s'opère chez Hegel à partir de 1803. Les premiers écrits philosophiques d'Iéna, élaborés dans le cadre d'une étroite collaboration avec Schelling, gravitent autour de ce qui constitue également pour celui-ci, à cette époque, la donnée fondamentale de sa réflexion: la distinctionet le rapport entre essence et forme. « Forme» est ici à entendre comme phénomène ou manifestation de l'essence absolue. Le .sens de la distinction essence I forme est que la différence finie, comme forme, ne constitue qu'une manifestation particulière de l'essence absolue universelle. Cette distinction entre le monde des phénomènes et l'en-soi de l'essence comme identité absolue est au coeur de la réflexion de Schelling: «l'intérieur de l'absolu» n'est pensable que comme «identité pure et non troublée »9. Une telle conception de l'absolu s'exprime dans la loi de l'identité «A=A» qui est «la loi suprême de l'être de la raison »10. Cette loi constitue «le fondement de toute démonstration »1\ ou l'unique principe sur lequel puisse s'appuyer la philosophie dans la mesure où elle vise un savoir inconditionné. Se pose alors la question du statut de l'opposition ou de la différence au sein de cette connaissance. En

9

F. W. J. SCHELLING, Femere Darstellungen aus dem System der Philosophie. 1802, in Schellings Werke. Münchner Jubiliiumsdrück. Erster Ergiinzungsband. Zur Naturphilosophie 1792-1803, hrsg. M. Schroter, Beck'schen Verlagsbuchhandlung, München, 1972, p. 426. 10 F. W. 1. SCHELUNG, Darstellung meines Systems der Philosophie. 1081, in Schellings Werke. Münchner Jubiliiumsdrück. Dritter Hauptband. Schriften zur Identitiitsphilosophie 1801-1806, hrsg. M. Schroter, Beck'schen Verlagsbuchhandlung, München, 1977, p. 12. Il Ibid., p. 13. 10

effet, «rien ne se trouve hors de la raison »12,«A=A» constitue la loi de l'être de tout étant. Or, ce qu'exprime cette loi suprême de la raison est bien l'identité absolue en laquelle aucune opposition n'est concevablel3. Tout ce qui est «est en soi un »14, l'identité absolue elIe-même1s. Ainsi, cette ontologie schelIingienne conçoit-elle l'essence absolue comme la totalité absolue qui rassemble en elle tout ce qui existe mais conclut à l' «exclusion absolue de toute différence hors de l'essence absolue »16. La philosophie est alors la conscience d'une distinction fondamentale entre un monde apparaissant (erscheinende Welt) et le monde réel (reale WeltF. La singularité de toute chose, ce qui l'oppose en sa différence aux autres étants, n'est qu'apparence. Le monde, en tant que multiplicité d'étants singuliers, n'est que pure forme. Si la question de l'unité de l'infini et du fini est essentielle aux yeux de Hegel et de SchelIing1S,cette conception de la forme de la manifestation de l'absolu, comme devant être
« fondamentalement

distinguée »19

de

l'essence

une

et

universelle, est apparue insuffisante aux yeux de Hegel pour l'élaboration de ce rapport du fini et de l'infini. Au regard de cette ontologie de l'essence et de la forme, une profonde mutation s'amorce ainsi dans le premier projet de système. L'absolu n'est plus ici décrit comme unité substantielle indifférente mais comme esprit, comme pure égalité à soi de la
12 Ibid., p. Il. 13 Ibid., p. 17. 14 Ibid., p. IS. IS Ibid., p. 18. 16 Femere Darstellungen, p. 427. 17 Ibid., p. 440. IS Kl. DÛSING, «Spekulation und Reflexion. Zur Zusammenarbeit Schellings und Hege1s in lena », in Hegel-Studien, Bd. 5 (1969), pp. 95-128, p. 119. 19 G. W. F. HEGEL, Différence des systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling, in G. W. F. Hegel. Premières Publications, trad. M. Méry, Vrin, Paris, (= Diff.) p. 184.

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sphère métaphysique qui s'oppose comme l'autre de soi-même dans la nature pour revenir à soi comme substance réelle. L'esprit n'est véritablement esprit que dans la mesure où il s'affranchit totalement de ce qu'il est immédiatement pour se poser comme le terme de son agir. Le premier projet de système peut être caractérisé comme projet d'un système de l'esprit, d'un système dont la structure et l'enchaînement des différentes parties sont commandés par la logique propre du développement de l'esprit. Dans le fragment 16, Hegel nous rappelle que l'esprit se constitue dans un premier temps comme substance absolue. «La première partie de la philosophie construisait l'esprit comme Idée »20.Dans la première partie de ce projet de système, il s'agissait d'une construction de l'esprit en laquelle il parvenait «à l'absolue égalité à soi-même, à la substance absolue qui, dans le devenir, par l'activité contre la passivité, dans l'opposition infinie, est tout aussi bien qu'elle devient» 21. En un second moment, nous dit
Hegel,
«

cette Idée se scindait (fiel auseinander)

absolument

dans

la philosophie de la nature, l'être absolu, l'éther, se séparait de son devenir ou de l'infinité» 22.Dans la philosophie de la nature, l'égalité à soi de la substance absolue se sépare ainsi du processus métaphysique de sa constitution. TIest à ce titre devenu éther. Cette catégorie constitue la jonction entre l'Idée et la nature. Nous reviendrons sur la description de l'éther. Signalons dès à présent qu'en lui «l'être-un de l'infinité et de l'être est l'intérieur, le caché ». Cette unité «se met en évidence (sich heraushebt) dans l'organique (00') et est réelle (00') dans la philosophie de l'esprit »23. La philosophie de l'esprit décrit ce retour à soi de l'esprit à partir de ce moment de scission. Hegel décrit le terme de ce retour, la conscience en son absoluité
20 G. W. F. HEGEL, Gesammelte Werke Band 6: Jenaer Systementwürfe I. Das System der Spekulativen Philosophie, hrsg. von KI. Düsing u. H. Kimmerle, Meiner, Hamburg, 1975 (= G. W. 6), p. 268.
21

Ibid.
Ibid. Ibid.

22 23

12

accomplie, comme «l'esprit absolu d'un peuple, (...) l'élément absolument universel, l'éther, la substance absolue, simple, vivante, unique »24. Dans le cadre de cette métaphysique de l'esprit, il faut souligner le changement de statut de la différence ou de l'opposition qui constitue l'étant en sa finitude. Alors que l'ontologie de l'essence et de la forme ne peut concevoir qu'une différence quantitative25 (une différence formelle, qui n'affecte pas l'absolu en son identité essentielle), le monisme de l'esprit que présente ce premier projet de système intègre la différence dans la constitution l'absolu elle-même. La différence fait maintenant partie intrinsèque de son auto-constitution. La différence est devenue un moment essentiel de l'absolu ou différence qualitative. TI y a une nature qui se déploie et se constitue à travers la multiplicité des phénomènes naturels et qui préside à leur organisation. La nature ne consiste plus en une forme de la différence et de la particularité extérieure à l'unité substantielle qu'elle manifeste, mais est au contraire incorporée dans le processus d'auto-réalisation de l'absolu comme esprit conscient. Nous nous efforcerons de dégager au sein des premières pages de la philosophie de la nature de ce premier projet de système le statut qualitatif conféré à la différence. Le second projet de système (1804/05) constitue l'avènement et la mise en oeuvre systématique de cette conception de la différence comme différence qualitative. Le négatif est au coeur de l'absolu comme ce à travers quoi il fait retour à soi. L'analyse de la Logique et de la Métaphysique nous révèle la conséquence capitale de ce point de vue dialectique: pour Hegel, le fini étant intrinsèquement négation de soi forme lui-même le passage entre sa finitude et l'absolu. Le fini en passant dans sa négation ne se sépare pas de soi mais revient à
24 Ibid., p. 315. 25 Il s'agit d' « une différence qui n'est pas posée selon l'essence (...), [d'] une différence qui se rapporte seulement à la multiplicité de la forme, et que l'on peut ainsi appeler differentia formalis» (F. W. J. SCHELLING, Darstellung meines Systems, p. 23).

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soi, se réfléchit dans soi et se pose comme ce qu'il est en vérité: unité de soi-même et de son autre. Telle est la négation du fini, la dialectique intrinsèque à sa détermination qualitative. TI s'agit d'une négation posée par cela même qui se nie en elle. La négation de la détermination qualitative de l'étant fini correspond en fait « à la réalisation de son concept dans laquelle il reste ce qu'il est »26. Ce second projet de système procède ainsi d'une tout autre conception de la négation que celle présente dans la logique de 1801-0227. A cette époque, Hegel ne disposait pas d'une théorie de la négation déterminée conduisant à un résultat positif et constituant ainsi un savoir de l'absolu. Dans le manuscrit de 1804-05, la dialectique qui anime le fini ne conduit pas à la stricte négation. Si le déploiement de l'absolu résulte bien de la négation du fini dans son opposition, la négation étant strictement immanente à celui-ci, alors le fini est en elle et dans son résultat (l'absolu) essentiellement conservé. Comme le dit

G. W. F. HEGEL, Gesammelte Werke. Bd. 7: Jenaer Systementwürfe Il, hrsg. von R.-P. Horstmann, Meiner, Hamburg, 1971 (= G. W. 7), p. 17. 27 Nous ne possédons que partiellement cette logique de 1801/02. Il s'agit des fragments /ntroductio in philosophiam (G. W. F. HEGEL, Gesammelte Werke Band 5: Schriften und Entwürfe /799-/808, hrsg. v. M. Baum u. K.-R. Meist, Hamburg, Meiner, 1998 (= G. W. 5), pp. 259-265) et Logica et metaphysica (ibid., pp. 269-275). La logique y est conçue comme présentation systématique des catégories de l'entendement qui conduit à leur dépassement dans la connaissance spéculative, dans «la science de l'Idée elle-même» (ibid., p. 263). Cette introduction à la métaphysique de l'Idée constitue la «spéculation négative» (ibid., p. 274) ou le « côté anéantissant (vemichtende) de la raison» (ibid.). La logique consiste d'une part, en la reconnaissance des déterminations finies de la réflexion comme éléments nécessaires à la constitution de la science de l'absolu, et d'autre part, en la négation de leur autonomie comme principe de pensée: «dans la connaissance rationnelle ou philosophie, nous dit Hegel, on trouve la matière de cette connaissance finie, ses formes sont posées comme formes finies, mais en même temps est aussi anéantie leur finitude» (ibid., p. 271). Cette logique procède ainsi d'une dialectique qui demeure négative, dont le résultat est seulement sceptique. Pour une présentation de cette logique de 1801/02 cf. KI. DÜSING, Schellings und Hegels erste absolute Metaphysik, Dinter, Kôln, 1988. 14

26

Hegel: «le fini est lui-même absolu »28.Dans notre commentaire des premières pages de la Naturphilosophie, nous verrons à l'oeuvre cette dialectique du fini comme méthode de la connaissance de l'esprit absolu dans son être-autre. Si, avec le second projet de système, sont acquis deux points fondamentaux de la pensée de Hegel, à savoir le principe de l'absolu comme esprit ou sujet et la dialectique comme méthode de connaissance rationnelle de celui-ci, l'hegelianisme n'est pas encore présent en sa forme accomplie et définitive. D'autres éléments essentiels appartiennent encore à son avenir. Le troisième projet de système (1805-1806) introduit pour la première fois le concept de finalité comme élément central dans la constitution du système29. Notre commentaire de la mécanique de ce projet de système nous permettra d'évaluer le rapport entre
28 G. W. 7, p. 16. Il est clair que, dans ces conditions, l'absolu ne peut plus être considéré comme ce qui se produit suite à l'effondrement du fini. La spéculation ne succède plus simplement à la logique comme à un discours introductif, préphilosophique, visant à mettre à l'écart les catégories de la réflexion. L'absolu est maintenant d'emblée présent dans le fini. La logique ne déploie plus une dialectique négative mais le caractère positif de la métaphysique (ou de la philosophie proprement dite) est déjà le fait des contenus logiques euxmêmes. Le développement de la métaphysique est soumis à un processus dialectique en lequel chaque moment passe dans l'opposé qui tout à la fois le supprime et le réalise. Sur cette problématique de l'évolution du rapport de la logique à la métaphysique de 1801-02 à 1804-05 on consultera, outre G. GERARD, Critique et dialectique. L'itinéraire de Hegel à Iéna (/80/-/805), Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 1982, pp. 317-340, M. BAUM, «Zur Methode der Logik und Metaphysik beim Jenaer Hegel », in Hegel-Studien (Bd. 20), Bouvier, Bonn, 1980, pp. 119-138. 29 Le caractère téléologique du processus d'enchaînement des formes naturelles dans la Naturphilosophie du troisième projet de système fut pour la première fois souligné par K. NADLER: «la seconde Realphilosophie peut être caractérisée en ce que la pensée de l'ipséisation (Verselbstung) de la nature et par là de l'identification de son développement avec le mouvement conceptuel ressort avec force» (<< Entwicklung des Naturbriffs in Hegels Philosophie », Die in Zeitschrift für deutsche Geisteswissenschaft, I (1938), pp. 129-142, p. 136). Le développement de l'esprit dans son être-autre serait ainsi ordonné à la réalisation de l'esprit comme Soi. 15

la philosophie et les sciences empiriques tel que le conçoit Hegel en 1805. De plus, une comparaison avec les textes correspondants du premier et du second projet de système nous permettra d'estimer l'importance du concept de fin dans la constitution de ces derniers. La philosophie de la nature est la seule partie commune aux trois projets de système. Nous ne sommes pas en possession d'une logique et d'une métaphysique se rapportant au premier et au troisième manuscrit. Pour ceux-ci nous ne pouvons donc pas nous appuyer sur des propos généraux concernant la méthode dialectique. Peut-on d'ailleurs parler d'une méthode dialectique à l'oeuvre dans la philosophie de la nature dès le manuscrit de 1803/04? Dans quelle mesure peut-on parler d'un rapport essentiel entre téléologie et dialectique? Le troisième manuscrit (1805/06) suffit-il pour conclure à l'existence d'un tel rapport? C'est en rapprochant les textes concernant le système solaire et les phénomènes mécaniques que nous tenterons de répondre à ces questions. De manière à introduire cette problématique de la genèse de la méthode dialectique attelons-nous au projet spéculatif tel que le conçoit Hegel dès son arrivée à Iéna. A cette époque, notre auteur n'est pas encore en possession de la méthode dialectique.

La naissance de la spéculation. Différence des systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling
C'est dans l'article sur la Différence que Hegel pose pour la première fois l'ambition d'un savoir systématique et rationnel de l'absolu: la philosophie devient spéculation. Ce texte nous permettra de dégager, au sein de l'exposition de ce programme, le problème du rapport de la philosophie aux sciences empiriques. A l'époque de Francfort, Hegel comprend l'unité absolue ontologiquement comme être et comme vie, et théologiquement 16

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