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La vérité de l'opinion

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310 pages
L'auteur montre que l'opinion est le levier de la conscience que les hommes ont dû savoir objectif, des rapports aux droits humains, et surtout, la pierre angulaire de la liberté. L'opinion est, dans tous les processus affectant la vie des hommes, incontournable. Car c'est elle qui mesure l'intensité de notre rapport au monde historique. L'opinion est aujourd'hui un réel pouvoir et pèse inévitablement sur le développement de la conscience sociale.
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La vérité de l’opinion
Danny Daniel Penali
Face à une tradition philosophique qui retranche l’opinion des structures
impulsant la vérité de nos savoirs et la confine dans le cercle des expressions
idéelles et verbales à discréditer et, éventuellement, des pensées mal tournées,
l’auteur montre que l’opinion est bien au contraire le levier de la conscience
que les hommes ont du savoir objectif, des rapports aux droits humains, et
surtout, la pierre angulaire de la liberté. L’opinion est, dans tous les processus
affectant la vie des hommes, incontournable. Car c’est elle qui mesure
l’intensité de notre rapport au monde historique. Le monde démocratique
ne peut se construire qu’avec elle car bénéficiant de l’apport des nouvelles La vérité
technologies, l’opinion a acquis un statut nouveau : elle est devenue leur
vérité ponctuelle, l’expression de leur approche multiforme et socioculturelle
de la réalité. Au-delà de certaines urgences critiques, l’opinion est aujourd’hui
un réel pouvoir et pèse inévitablement sur le développement de la conscience de l’opinion
sociale et, par voie de conséquence, sur une forme implicite de faisabilité de
l’histoire. Le rôle du jugement des hommes sur l’évolution de leur propre Réflexions sur la liberté de jugerhistoire devient ici un élément moteur à partir duquel on peut comprendre le
développement des idées et leur incidence, non seulement sur les consciences,
mais sur l’action humaine de façon globale.
Danny Daniel Penali, né en 1969 à Berberati en
Centrafrique, est titulaire d’un diplôme de Philosophie.
Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Bangui,
il se conforme à la vocation de philosophe : enseigner.
Ce qui le met en position de comprendre les enjeux du
monde moderne, essentiellement fondé sur la liberté et la
communication.
ISBN : 978-2-343-04345-6
32 €
La vérité de l’opinion Danny Daniel Penali




















La vérité de l’opinion
Réflexions sur la liberté de juger


















Danny Daniel Penali





























La vérité de l’opinion
Réflexions sur la liberté de juger




























































































































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04345-6
EAN : 9782343043456
A Nelson Mandela REMERCIEMENTS
Toute ma gratitude va à l’endroit de
Monsieur Bertin Guede pour toute l’assistance
qu’il m’a offerte.
Que le Pasteur Gilson Julio Martins reçoive
ma sincère reconnaissance pour m’avoir
encouragé de toute sa force.
Que mes amitiés pour Jonas Madiki et
Mahamat Salissou retrouvent ici l’expression
de toute leur plénitude. INTRODUCTION
Il est une chose dont le caractère indéniable et incessamment
problématique pourrait éventuellement discréditer un nombre assez
important d’idées reçues ; renverser certains préjugés philosophiques dont
font encore usage les hommes de raison : c’est le statut et la valeur de
l’opinion. Depuis un certain temps en effet, l’opinion a acquis des droits au
même titre que la liberté, que ce soit au niveau des progrès réalisés par la
conscience sociale ou bien à travers les nouvelles dispositions statutaires et
juridiques instituant partout où besoin est les règles de vie démocratique.
Elle est même devenue, par une nécessité historique, l’expression la plus
directe de la liberté, sinon la manifestation la plus significative et la plus
profonde.
Nous devons aussi nous rendre compte de façon évidente qu’elle s’est
démarquée des indications typiques de la philosophie classique qui la
reléguaient au rang de contre pensée. Par ce fait même, elle nous apparaît,
par une sorte d’exigence intellectuelle et paradigmatique, comme la forme
d’expression ouverte des jugements dont dépendent toutes les relations de
pensée ; aucun domaine de la vie démocratique ne saurait se soustraire à son
activité souvent inquisitrice : que penser de ce qui se dit ? Que dire de ce qui
se fait ? Telle semble être, à première vue, sa préoccupation essentielle, celle
qui prolonge le regard des hommes sur leur propre vie sociale et sur leur
devenir immédiat.
Par-delà un processus de conscientisation, de sublimation et de
justification théorique, l’opinion que les hommes émettent aujourd’hui est
parvenue à se hisser au même niveau que les entités matérielles et
pragmatiques qui structurent le jeu des libertés et l’enjeu fondamental de la
démocratie moderne. Au plus fort des cas, elle constitue le socle de la liberté
de penser, sa condition originelle d’existence même ; et, tout en conservant
la forme la plus élémentaire de l’expression du juger qui lui est
intrinsèquement liée, qui lui est secrètement intime, elle a mûri et s’est
enrichie d’apports nouveaux ; et surtout, de considérations multiples. Que
ces considérations soient d’ordre éthique, politique, juridique ou culturel, et
tiennent compte de la configuration à la fois historique et géographique dans
laquelle elles évoluent de façon particulière, il y a un point axial qui les
maintient en équilibre de manière visible, les fait coïncider et s’entrepénétrer
pour réaliser un édifice solide, capable de résister à tout obscurcissement de
la vie de la liberté : l’opinion a acquis le statut d’un réel pouvoir ; et ce
pouvoir s’exerce sous de multiples formes et dans des structures aussi
diverses que plurielles. Il nous faut citer les médias affiliés aux nouvelles
technologies de communication et de l’information, les lois à vocation
démocratique et les impératifs juridiques des droits humains qui défendent
11
ou protègent la liberté d’expression et lui attribuent une autorité et un champ
d’influence à valeur universelle. Il nous conviendrait de le dire également :
les principes guidant les échanges communicatifs et informationnels entre les
hommes ont fait de nos opinions un vecteur reliant les consciences entre
elles, même si, par un phénomène de distanciation éthique, de particularité
immanente, de translation des valeurs, elles appartiennent à des horizons
culturels et intellectuels différents ; ou bien encore, à des cadres
géographiques différents. Par cela, l’opinion des hommes se démarque des
considérations philosophiques d’antan et décrispe ainsi certains préjugés
néfastes à son égard ; ceux notamment qui l’ont cantonnée depuis
longtemps, il faut aussi le reconnaître, dans la sphère intellectuelle
d’errance ; et, substantiellement, de pensée confuse et incertaine sous le
rapport de vérité. Il ne faisait aucun doute que pour Descartes, tout comme
Spinoza, l’opinion soit une façon pour notre esprit de faire errer nos
jugements dans les méandres de l’incertain, de l’illusoire ou bien de
l’inexactitude tout court ; et qu’elle soit l’aliment qui active les jeux
d’incertitude ou de perdition dans la recherche du vrai. Ce qui, au regard des
contextes que l’histoire offre et des considérations philosophiques de
l’époque, était partiellement exact : c’est à cause de cela que le philosophe
planait au-dessus du commun des mortels, dans les nuages célestes de la
vérité absolue en paraissant méprisant et hautain ; lui refusant même
1l’aptitude à s’élever au-dessus du sensible , marque absolue de ce qui est
nain et confusionnel dans le savoir humain. Descartes disait par exemple
dans ses Méditations que « nous jugeons bien souvent encore que nous
2n’ayons pas une connaissance bien exacte de ce dont nous jugeons » . Il
tenait les opinions erronées comme l’expression d’un juger inexact parce que
non axé sur le doute générateur du vrai savoir dont la stabilité fixe la
conscience des hommes dans la certitude de façon définitive. Mais c’était-là
une vérité de son temps. Il nous faut maintenant revoir ce type de jugement
et en vérifier la validité dans la configuration démocratique qui est la nôtre
où l’opinion, non seulement est un réel pouvoir mais, tout en étant axée sur
de vrais savoirs, est parvenue tout de même à la hauteur d’une référence qui
permet de mesurer l’intensité des libertés démocratiques, et surtout, la vérité
que se font les hommes de ce qui les environne.
Que, depuis Platon, Aristote ou Descartes et surtout Bachelard, on l’ait
considérée constamment comme une forme d’errance intellectuelle et on
l’ait confondue au jeu des incertitudes paradigmatiques issues d’une
pédagogie du vraisemblable, cela, il faut le reconnaître, est d’un autre siècle
et ne semble plus cadrer efficacement avec les impératifs circonstanciels
d’échange communicatif de notre monde actuel. Tout au plus, cela constitue

1 Les prisonniers de la caverne que décrit Platon dans le Livre VII de La République rendent témoignage
de ce trait distinctif entre les vérités triviales du sens commun et les idées issues de la philosophie.
L’opinion commune y est décrite comme l’expression de la vérité des ombres ou des illusions.
2 e Descartes, Méditation métaphysique, 4 Méditation, Page 308, La Pléiade.
12
un préjugé philosophique supplémentaire dont la force d’action sur les
consciences, même si elle est encore très présente et très vivace à certains
égards, n’en demeure pas moins contestable. Aujourd’hui, l’opinion est le
centre d’un processus de normativité de la liberté de penser et du droit à la
liberté d’expression ; elle est la matrice même du jeu démocratique dans nos
sociétés en situation de transition politique vers un Etat de droit intégral.
Dans les endroits du monde où elle ne s’exerce pas librement, là où elle
est offusquée par quelques pouvoirs forts, ou par quelques esprits
tendanciellement autoritaires, là où elle semble absente du jeu des échanges
communicatifs, on retrouve inévitablement les vieux démons de la tyrannie
et toutes les formes spectrales de bridage, de musellement intellectuel qui
figent parfois la pensée et les actes dans des schémas d’appréciation rigide.
Le vent de la démocratie qui en 90 a balayé l’est de l’Europe, a renversé les
traditions politiques de l’Afrique subsaharienne et fait imploser une partie du
Maghreb arabe a révélé sa force et ses effets dévastateurs ; les traditions
séculaires qui ont conditionné psychologiquement la vie et le jugement des
hommes l’ont problématisée, et l’histoire lui a redonnée une forme massive
dans la conscience des individus, un regain d’intérêt, une importance et une
valeur qu’elle n’avait autrefois que pour l’érudition – seuls les penseurs et
les hommes de science s’occupaient d’elle parce qu’elle constituait un
obstacle à l’édification de la vérité objective. Ainsi leur apparaissait la
nécessité de la déconstruire par l’action critique liée à des exigences
méthodologiques.
Et nous nous retrouvons aujourd’hui en face de deux
situations inévitables : l’une où la forme qui lui est spécifique est oblitérée
par des jeux de conceptions peu exactes ou par des dispositions d’esprit
totalement déphasées ; c’est-à-dire peu adaptées à la réalité sociale et
historique de l’ère moderne ; et l’autre où la forme massive de la conscience
démocratique, contre toute indication philosophique, lui redonne entièrement
un droit qu’elle ne possédait que de façon très restrictive ou pas du tout
autrefois : celui d’être la mesure tangible de la liberté de penser.
A travers les diverses formes d’expression démocratique que sont les
réseaux sociaux, les journaux, les associations libres, les partis politiques et
toutes les structures médiatiques définies sur les nouvelles technologies de
communication, on voit se dessiner et apparaître une nouvelle forme de
relation d’idée.
Par le simple fait de dire ce que l’on pense, et le dire aussi librement que
possible, le mettre surtout à la disposition des autres par des moyens
démocratiques, l’homme moderne s’est élevé à la hauteur d’une dignité qui
lui a toujours parue énigmatique, presque magique : la dignité de posséder
un pouvoir total sur quelque chose et de l’exercer véritablement. Notre siècle
nous a fait don de cette image, celle du libre penseur, du libre diseur, celui
qui peut dire ce qu’il pense sans avoir peur de le dire ; du moins sous tous
13
les cieux où règne le jeu démocratique et où les droits humains à vivre
librement ont une place de première importance.
La nécessité ontologique qui pousse les hommes à connaître, à s’informer
et à mettre l’information acquise à la disposition des autres, et même de tout
le monde, a permis que soit affermi le sens de l’échange communicatif et
celui de la critique et que soient, par la même occasion, dégagées des
habitudes séculaires, enracinées dans des réflexes souvent rétrogrades et
figées, de nouvelles formes de réactions beaucoup plus réfléchies, plus
ouvertes et plus libres, moins dépendantes des croyances irrationnelles ou
superstitieuses et visiblement beaucoup plus en phase avec les données
objectives des connaissances de notre siècle. Cette nécessité a également,
audelà de certaines règles de vie sociale, de plage d’attitude, de plan de
référence qui orientent et justifient certaines actions humaines, ouvert la voie
à une redéfinition du sens de l’histoire : ce que dit le Président américain ou
le Secrétaire Général des Nations Unies relativement à un problème donné
peut réorienter le cours des événements historiques, impulser une dynamique
à l’action et à la réaction, permettant ainsi de reconfigurer le jeu des rapports
entre les consciences et les nations, modifiant même fondamentalement ou
superficiellement l’évolution des situations historiques dans un sens plus
humain, ou simplement critique. De ce point de vue, l’on sait, sans aucun
doute, que la conscience de groupe ne submerge plus totalement et
absolument la individuelle comme cela a toujours été le cas dans
les cercles traditionnels où le mode de contrôle des consciences dépendait de
la masse des jugements restreints et superstitieux qui faisaient autorité sur la
façon de penser des hommes pris collectivement. Dans nos sociétés ouvertes
à la liberté démocratique, où la différenciation sociale a atteint un seuil qui
rend de plus en plus complexe le rapport à la communication, les individus
ont la possibilité matérielle d’impulser un élan nouveau à l’action sociale et
collective rien qu’à travers la médiatisation de leur point de vue ou de
certaines de leurs réactions portées par les médias. Cela était connu de
Marx : les hommes font leur histoire mais ils ne la font que dans des
conditions déterminées. Aujourd’hui, ce ne sont plus uniquement les
conditions matérielles et événementielles qui orientent le sens de l’histoire
comme l’avait exclusivement pensé Marx, ni le jeu structurel des idées et les
activités subjectives de reconfiguration des points de vue à travers les
impulsions passionnelles qui animent la raison dans l’histoire comme l’aurait
souhaité et voulu Hegel.
Les jugements que les hommes portent sur leurs propres actions sont
constitutifs d’abord de la possibilité d’une nouvelle forme de faisabilité de
l’histoire, plus diffuse ; et ensuite, ils recadrent les déterminations du jeu et
les orientations de l’action historique. Une position discursivement émise, un
avis ou un jugement intensément pulsionnel peuvent définir et catalyser
toute la masse d’adhésion à des valeurs. Un régime de perception peut
recalibrer toute une série de stratégies, tout un modèle théorique dans le
14
schéma des réalisations de l’action humaine qui possède une portée
strictement historique. Les jugements que portent les hommes envers leur
propre existentialité peuvent également infléchir les forces et les croyances
implacables et donner ainsi au jeu du juger une nouvelle impulsion plus
dynamique, plus évolutive.
En somme, l’opinion offre au monde une nouvelle possibilité de se juger
à travers les jugements que les uns et les autres émettent et se portent
mutuellement. Mais il faut cependant se garder de voir, de façon factuelle,
dans la relation qui existe entre l’opinion des hommes et le cours de
l’histoire, l’avènement d’un nouvel historicisme ou d’une nouvelle théorie
de l’histoire. Certes, le sens de l’histoire a obnubilé les philosophes et tous
leurs héritiers, les a saisis comme une passion divine, les a ébranlés comme
un séisme psychologique, mais il faut se rendre à l’évidence : l’histoire n’est
plus strictement linéaire ni prévisible, ni déterminable à partir des forces
occultes et suprasensibles issues des mythologies archaïques que drainent les
religions traditionnelles comme beaucoup d’entre eux l’avaient pensé. Elle
n’est pas non plus le lieu où fatalité et volonté surnaturelle se mêlent pour
apeurer les hommes en leur brandissant le spectre de leur impuissance
conaturelle en face d’un destin implacable écrit en lettre de pierre. L’histoire
est devenue le sens que les hommes donnent à leur vérité, à leurs opinions
particulières et à la réalisation de leur liberté dans l’action qui en résulte.
Elle s’active et rebondit au gré des idées, aux détours des événements parfois
non programmés, tantôt accidentels, souvent fortuits, parfois nécessaires ou
tout simplement voulus essentiellement par quelques esprits forts ou par
quelques volontés fermes, hardies dans la signature en lettre héroïque de
toute une page mémorable de l’existentialité. L’histoire se retrouve ainsi
forcément prise en étau entre le jeu des passions qu’enveloppent les
jugements humains et les impératifs matériels du changement et du progrès,
même si, par certains de ses aspects négatifs, elle nous apparaît
continuellement sous la forme d’un désastre et d’une dégradation absolue de
la vie, d’un effondrement de tous les repères traditionnels ; et, en même
temps, comme le cheminement vers la paix perpétuelle tant espérée par la
conscience philosophique, arraisonnée par l’inquiétude que cause
l’ébranlement des valeurs humaines dans le cercle temporel et dans le champ
spatial où volonté et impuissance dans l’action nous minent dans la ruine de
nos rêves infantiles.
Tout change ! On n’en saurait nier l’évidence ; mais dans des directions
multiples, imprévisibles à souhait. Il serait surtout naïf de croire que le tracé
défini par la conscience européenne soit le seul à être emprunté par
l’histoire. Nul doute également que le schéma américain d’une évolution
historique mondiale soit le meilleur : les diffractions sont là pour justifier le
caractère multidirectionnel de l’histoire. Les crises économiques brutales et
imprévisibles, malgré une maîtrise des perspectives économiques et des
15
marchés, l’éclatement des guerres malgré les dispositions prises par les
Nations Unies pour un monde plus humain, plus pacifique et plus habitable ;
les insurrections, les révolutions démocratiques à des « moments
inattendus » de l’histoire des peuples, et les crises militaro-politiques dans le
monde par exemple nous donnent à penser, constituent matière à réflexion. Il
y a inévitablement une crise dans la maîtrise des jugements, une
fragmentation de la volonté de maintenir constante une opinion. Et, de toute
évidence, existent aussi des dysfonctionnements dans la vision globale des
choses, une diversification de perception aussi, et une fracture induite dans la
préservation systématique de certaines valeurs érigées en référence par la
conscience des hommes. On ne voit plus les choses de la même manière ; de
même, on n’accorde plus la même valeur aux mêmes choses. Le jeu des
intérêts et la volonté de non reconnaissance des valeurs de l’autre ont tout
autant de poids dans les jugements humains et ont une incidence notoire et
indéfectible sur la vie des peuples ; peut-être même plus que les nouvelles
inventions de l’aéronautique par exemple. Il ne faut plus se tromper : les
hommes tiennent beaucoup plus à leurs propres opinions qu’à d’autres
valeurs, parce qu’elles décalquent leurs pensées les plus intimes, décrivent
en l’exprimant leur assurance ou leur désarroi dans le seul fait de se
positionner dans un monde fissuré, empêtré dans les conflits de repères ; si,
en toute sincérité, les opinions ne sont pas simplement le rejeton de leur
éducation ou les manifestations résiduelles de leur culture originelle. Ils les
défendent parfois avec la même ardeur comme s’ils défendaient avec amour
et au prix de grands sacrifices une patrie en péril. Ce n’est pas qu’ils soient
assujettis à leurs opinions comme à un dieu ; ils y croient parce que le monde
actuel leur donne l’assurance dans ce qu’ils pensent, parce qu’ils le pensent
justement avec les matériaux que leur offre leur siècle. Ils sont donc en
mesure de juger ce que font les autres, et se juger également à travers le
regard des autres, à travers la pensée qu’expriment les autres ; et surtout, à
travers les valeurs auxquelles les autres croient.
En traitant de la question de l’opinion, il nous est arrivé de faire un
constat tout au long de nos recherches. Elle constitue le socle de notre vie
affective et sociale ; ou, tout au plus, elle en est l’expression la plus limpide
sans que soient altérés nos différents sentiments envers les choses de façon
fondamentale : on peut changer d’opinion sans pourtant changer de
sentiment parce que la première dépend de beaucoup de facteurs externes
alors que le second est lié à des dispositions internes que l’on peut maintenir
3cachées . Dans un monde moderne très ouvert à la communication, ou,
disons le plus nettement, défini sur la communication et l’information,
l’opinion occupe une place de première importance dans le jeu des exigences
démocratiques. Elle règle le jeu des informations, alimente le regard des

3 On peut critiquer la technologie et adorer voyager en avion et en première classe. On peut critiquer la
science et recourir allègrement aux inventions dernier-cri de celle-ci.
16
hommes de cette teinture neuve qui donne la force à l’esprit de se
positionner sur l’échiquier social. Avec elle se redresse la vie de la
réaction dans la pure liberté de dire : les hommes agissent raisonnablement
ou passionnément en tenant compte de l’opinion de leur société, de celle de
leurs contemporains même si parfois, ils les ignorent ou les méconnaissent
par inattention, par mépris même. En somme, ils ne peuvent plus faire
comme si tout allait de soi et sont tenus de faire avec ce que pensent ou
disent les autres. Il n’est d’homme qui soit totalement fermé à ce qui se passe
autour de lui ou qui n’ait de jugement à porter sur ce qui se déroule autour de
lui. Les indifférents se retrouvent peut être partout. Cela est évident. Mais ils
ne sont que face à des problèmes déterminés, qui ne les
concernent que peu. Leur sensibilité se trouve toutefois engagée sur des
questions qui les touchent directement. En cela, personne n’est en dehors du
jeu des opinions. Les afflictions, tout comme les joies, font penser les
hommes dans des orientations différentes, multiples, les font agir, et surtout,
les poussent à juger leurs propres actions. Si tel n’était le cas, personne ne
regarderait le journal télévisé ou ne commenterait l’exécution d’un
condamné à mort dans l’Etat le plus démocratique de la planète. Certes, les
hommes obéissent à leur sensibilité ; mais il nous faut savoir que certaines
de ces sensibilités leur sont produites et même imposées par la société dans
laquelle ils vivent, par leur propre contemporanéité, ou encore par la
tradition qui a fécondé et sédimenté leur éducation et la culture du juger qui
s’y est liée de façon nécessaire.
Que l’on sache également que la vitesse avec laquelle les événements
s’enchevêtrent les uns dans les autres, se supplantent les uns les autres au
travers des données informationnelles médiatisées donne un vertige à notre
conscience du juger. Personne ne pourrait s’empêcher de questionner le
monde et de chercher à savoir ce qui s’y passe réellement ; car le fait qu’il
offre des images multiformes, parfois acceptables, tantôt difficiles à
supporter non seulement nous interpelle mais nous inquiète. C’est pourtant
au-delà des images et de tout symbole qu’il faudrait chercher toute
vérité comme le pensaient certains philosophes idéalistes, irrités par les
apparences trompeuses qui instabilisaient le sens rationnel des jugements
humains. Et, en règle générale, si l’on veut se détacher de ces illusions dans
le jugement, il faut admettre que la vérité, comme nous l’a appris le
Stagirite, se trouve dans la proposition, dans ce que disent les hommes de
l’image qui leur apparaît, dans l’expression langagière. Et, pour montrer ce
que représente une image, il ne nous suffit pas de dire ce qu’on en pense, ce
qu’elle nous fait ressentir. Il nous faut surtout dire ce qu’elle représente
réellement et de façon convenable. Et le dire comme il convient suppose un
détachement de notre pensée des formes affabulatrices de ces images que
notre sensibilité d’homme nous impose et procéder à un rattachement de
notre raison aux structures profondément immuables des choses qui nous
17
apparaissent. Cette exigence combien lointaine est aussi la nôtre, dans un
monde où images et informations nous arrachent à notre repos réflexif. Il
faut se positionner sur la scène sociale par l’opinion pour exister.
Que, pour cela, on doive pour tout ce qui se fait et se dit avoir un avis,
exprimer une opinion, introduit cette nécessité qui donne à notre époque le
nom du siècle du pouvoir de l’opinion. Il nous est donc absolument
nécessaire de nous situer dans cette mouvance et nous exprimer sur des
sujets qui nous engagent ou qui n’engagent que les autres, directement ou
indirectement. Dans les limites de notre problématique donc, il nous faudrait
également asseoir le fait suivant : l’un des principaux vecteurs qui favorisent
la diffusion des idées est l’information dans son efficience médiatique ; que
l’on pourrait aussi considérer à tort ou à raison comme étant formellement un
savoir. Si information et savoir forment un couple invariable de la réalité
médiatique, c’est parce que notre sens de vérité est constamment mis à rude
épreuve par cette réalité souvent fluctuante bien que couplée. Mais il nous
faut surtout penser qu’elle n’est par essence qu’une construction
fondamentalement techno-idéelle, un agencement de faits verbalisés, ou tout
simplement l’expression des sentiments portés par tout un système langagier.
Et il nous faut également penser que l’information, prise indépendamment de
ce à quoi elle renvoie, est peu ou pas du tout enracinée dans la vérité. Les
hommes qui la diffusent ou la propagent se la transmettent à la manière d’un
flambeau. Il a suffi par exemple qu’une remarque faite par quelqu’un suscite
une adhésion, pour qu’elle se popularise et accède à la dignité de savoir de
manière illégitime. Les expressions populaires ont toutes des origines de ce
genre. L’expression de la pensée abstraite, elle, ne pouvant se prêter à ce
phénomène trivial de popularisation spontanée et de banalisation
intempestive, reste généralement dans un cercle restreint : celui des hommes
érudits. Et de cette façon, on doit convenir que l’information est la porte de
tout savoir, elle nous fait savoir sans nous tenir dans la vérité de façon
systématique et absolue. Il nous est ainsi possible de délimiter ce qui relève
de l’information de ce qui tient de l’opinion sans aller loin, pourvu que notre
conscience nous y dispose intégralement.
Il nous faut par conséquent réviser notre jugement philosophique envers
l’opinion ; et, naturellement, nous faire à l’idée que le contexte d’intégration
informationnelle et communicationnelle que nous connaissons maintenant et
qui, par une nécessité historique, nous lie à notre propre contemporanéité a
engendré une forme nouvelle de dialogue presque inclusif au travers duquel
les interlocuteurs ne sont plus tenus d’être ensemble et se connaître
éventuellement pour se parler, mais par la force magique des technologies,
se disent les choses à distance. Cette magie de la communication que nous
offrent les techniques de notre siècle a modifié et même ébranlé bien des
façons de voir et de penser. Il nous faut alors adapter notre regard à cette
nouvelle donne.
18
L’opinion, quoi que l’on en dise, est devenue un boulevard sur lequel
circule la subjectivité universelle dans sa diversité et où se règlent le jeu et
les enjeux de la liberté. Elle s’est transmuée ni plus ni moins en mode d’être
de la liberté dans son expression la plus rigoureuse et dans sa forme la plus
massive, la plus diversifiée. On doit pouvoir s’accorder là-dessus. La vie
d’une nation, sa dynamique évolutive et tout ce qui lui forge un caractère et
une particularité existentielle et historique propre dépendent de la dynamique
communicationnelle qui irradie tous les types de relation en vigueur en son
sein ; et, de la même façon, lui définit une directivité dans tous les processus
qui affectent le jugement humain et les diverses façons de penser. Et notre
regard est devenu reconnaissant envers ce siècle qui nous a offert la voie
royale pour connaître, dans le jeu des jugements libres et les conflits de
valeurs, toute la splendeur de la liberté de penser dans l’expression des
sensations multiples.
Aussi, ce livre nous donne à penser plus qu’il ne nous fait savoir. Son
objet étant à la portée du regard de tous, chacun y pourra trouver ce qui
correspond à sa vision propre de la chose et y réfléchir autant qu’il pourra.
Notre monde étant structurellement sous la conduite de l’information
médiatisée, nos engagements intellectuels, même empêtrée dans un
académisme routinier, ne sauraient par conséquent s’en défaire de manière
aisée sans qu’une conscience de la vérité ne leur en rappelle la nécessité et
l’urgence.
19 CHAPITRE I
PRÉLIMINAIRES SUR LA SITUATION
INFORMATIONNELLE GÉNÉRALE
Les actes réflexifs
Les pensées que les hommes ont de nos jours ou ont pu avoir autrefois, si
nous les prenons au sens où elles sont constituées strictement par un
ensemble d’idées, de jugements, de réflexions, de représentations et même
d’imaginations, se réduisent objectivement à une simple formalisation par le
verbe (l’acte discursif) et à une matérialisation (par les signes et les
symboles) des données souvent brutes issues de la sensibilité. En grande
partie, il nous faut penser qu’elles expriment les diverses simulations
subjectives qui traversent la conscience humaine, l’alimentent et font que ces
données brutes, une fois aux prises avec la pensée réflexive et reconstruites
par elle, nous apparaissent sous la forme très perceptible de représentation.
Que cette représentation soit subjective, c’est-à-dire mentale, imaginaire ou
symbolique, cela relève d’une dimension spirituelle et intellectuelle de
l’appréciation à travers laquelle les idées émises rencontrent le vécu concret
des personnes, font corps avec et l’expriment dans une relation souvent
fondamentalement problématique ; relation somme toute de dualité,
4d’objectité , de contradiction et de confrontation avec le réel pensable. Que
cette dimension soit épistémique ou simplement cognitive, qu’elle relève de
la sphère éthique ou métaphysique, c’est à la philosophie de la réflexion de
la déterminer de façon exacte afin de l’intégrer dans un ensemble systémique
assez cohérent pour que sa valeur herméneutique nous apparaisse plus
explicite.
Ce qui parait essentiel à nos yeux, c’est que chaque type de
représentation, quelles que soient ses origines, son mode d’action et son
appartenance à une région du savoir, est constitué d’un agrégat de particules
élémentaires très caractéristiques de la culture d’ensemble qui les intègre
systématiquement dans la définition des lignes d’échange communicationnel
en vigueur.
On appellerait volontiers la particule élémentaire qui contient et véhicule
chaque élément d’information dans sa masse minimale une idée-image.
Autrement dit, une forme intellectuelle identique à un cliché (s’il nous faut
4 Concept essentiellement heideggérien qui exprime ce qui fait que l’objet soit une chose et ne s’en
démarque pas dans la conscience des hommes. Le fait de situer ce qui est dit dans la dimension propre
aux choses fait correspondre l’opinion à un objet de constat ou d’observation objective. Ainsi la
conscience dans l’objectité est chosiste.
21
utiliser un terme usuel de la photographie). L’idée-image est symbolique,
5strictement théorique, graphique dans certains cas , et se présenterait avant
tout comme l’élément basique, le fragment atomique et le support constitutif
de tout savoir actif dans chaque configuration culturelle et historique quel
que soit son rapport à la morphographie de la pensée humaine. Elle permet
ainsi de déterminer, par voie de conséquence, les actes réflexifs et les
diverses représentations qui fondent nos référents les plus usuels (pratiques
ou théoriques), c’est-à-dire le système absolu de nos repères intellectuels,
ceux qui orientent nos analyses, fondent nos jugements et activent tous les
modes d’expression de notre vision particulière ou globale des choses.
Ces représentations qui forment et structurent nos pensées à la base et
même au sommet, si l’on s’en tient au programme théorique défini par
Locke, ont leur source première dans la sensation. Et, dans la stricte mesure
où ce sont toutes les activités liées à la sensibilité et à l’empirie de manière
probante qui en constituent le fondement, ou plus exactement la source
originelle qui les alimente et les sédimente, elles peuvent prendre également
l’appellation de conception ou de connaissance car elles transmettent, par
voie de transfert d’information en forme de signes et de symboles (et parfois
par un processus d’agencement d’images qui s’expriment efficacement à
travers le langage) un ou plusieurs savoirs. On dit couramment : « ma
6conception » pour désigner significativement « ma pensée » ou « mon point
de vue ».
La connaissance des choses que possèdent les hommes, de ce point de
vue uniquement, est un ensemble d’informations ou d’éléments
d’information qui, substantiellement, expriment des relations intelligibles et
7tangibles entre des faits et des idées, entre des idées et des images, ou
encore, des mots et des choses, des symboles et des valeurs. Ces relations
peuvent être une pure construction réflexive, produit intégral de
l’intelligence humaine ; ou tout simplement les dérivés d’un ensemble
d’expériences réalisées ; ou bien encore, des observations de faits concrets
décrits résiduellement dans et par le langage humain. Ainsi, même nos
facultés d’imaginer et de penser dérivent toutes d’une superstructuration de
la réalité concrète par suite de l’activité intense de notre intelligence. Cela
signifie que le réel, le vécu, transposé à un niveau élevé de l’échelle
cognitive dans laquelle ne préfigurent absolument plus que des

5 Surtout dans la représentation artistique.
6 Un livre du philosophe et logicien Bertrand Russel est ainsi titré.
7 Le mot « fait » ici ne doit pas introduire une confusion sémantique. Le fait désigne un ensemble de
phénomènes perceptibles, soit par les sens, soit intellectuellement par la fonction de l’entendement. Les
idées peuvent être des faits au sens où on leur prête la fonction d’objet de connaissance, de matériel
cognitif. De la même façon, le fait désigne le réel concret en tant qu’il s’offre à la perception et à
l’entendement. Le fait est donc, usuellement, ce qui s’offre à l’observation, à la perception ou à ment, et constitue une réalité totale et empirique dans beaucoup de cas. Ce qui lui donne parfois
un statut scientifique dans le concept de faits-polémiques développé par Bachelard dans son ouvrage La
formation de l’esprit scientifique (1938).
22
représentations ou des images issues des diverses sensations (que les mots
dont nous faisons usage essaient de restituer avec plus ou moins de fidélité),
constitue le fond de la pensée humaine même si, au regard de certaines
descriptions concrètes, le réel n’apparaît que sous la lumière des faits. Les
faits, qu’ils soient concrets ou idéels, même dans leur expression la plus
simple comme par exemple un arbre dont les feuilles bruissent par un souffle
de vent, sont des réalités qui s’imposent à l’observation, à la perception et à
l’intellection. Ils sont le médium d’où s’érige un certain jeu cogitatif de
combinaison de mots et d’images. Le médium, le « milieu » où les images se
forment et prennent tout leur sens dans les mots qui les expriment, n’est pas
étranger à la réalité concrète qui environne nos pensées et tous les processus
cogitatifs qui y sont liés. Il fait partie d’une structure à la fois matérielle et
spirituelle qui offre tant à la connaissance commune qu’individuelle des
points de repère visibles, dont le caractère concret et spécifique varie en
fonction de l’entendement des hommes et des dispositions intellectuelles qui
les déterminent à comprendre les choses : c’est en cela qu’il constitue un
assez vaste champ dans lequel se profilent nos idées et s’estampent nos
jugements.
Il existe donc aussi, en plus des faits purement matériels, des faits
essentiellement idéels que Marx appelait à son époque les concrets de
pensée, dont le rôle est de modeler l’univers de la représentation et celui de
la connaissance en les faisant correspondre, par le jeu subtil d’une
combinaison adéquate entre réalité et pensée, à la sensibilité des hommes et
à l’ensemble des images communes, desquelles dépendent les jugements
humains. C’est ici qu’image et concept se rencontrent, s’unifient et
configurent la vie de la connaissance, en la dynamisant par un processus
d’interaction que la philosophie de la réflexion appelle développement
catégoriel ; car chaque élément-clé de la pensée y est considéré comme une
catégorie. Les catégories, comme on le sait, servent d’index de classification
intellectuelle des faits et sont réparties en deux groupes : les catégories
matérielles et les catégories mentales ou idéelles. Le premier groupe définit
la sphère du concret et le second celle de la pensée abstraite qu’il nous faut
cependant intégrer dans l’ultime catégorie des faits qui les renferme toutes,
en prenant soin toutefois de distinguer fait et phénomène.
Les faits, d’une manière générale, qu’ils soient matériels, idéels,
spirituels, symboliques ou concrets, ou aient tout simplement la forme d’un
discours cohérent comportant un sens (Logos), sont donc les éléments
catalyseurs de toute connaissance car ils sont les seuls à susciter et à
alimenter la réflexion, à fixer le regard cogitatif de l’homme et à
conditionner les diverses réactions et tous les mouvements de ses pensées, à
délimiter le champ dans lequel se meuvent les opinions. On leur impute ainsi
toute l’organisation de nos idées sous la forme essentielle de savoir. Or le
monde humain, et plus particulièrement celui de la connaissance, est plus
23
facilement subjugué par les idées concernant les faits que par les faits
euxmêmes (l’inverse aussi est valable à un certain point de vue). Cela nous
paraît évident lorsque, à l’intérieur de certains processus d’intellection du
réel, comme par exemple lorsque l’on décrit un objet, analyse un problème
ou fait le récit d’une histoire ou d’un événement qui s’est déroulé, les
interlocuteurs ne sont nullement tenus d’être des témoins directs des
événements dont ils prennent connaissance et qu’on leur restitue souvent par
les discours ou les récits, afin de les faire accéder à leur saisie. Ils y accèdent
donc indirectement, mais par une médiation, en réalisant leur propre
combinaison intellectuelle à travers les mots et les images des choses
relatées, les concepts et les diverses représentations qui les catalysent ; ils y
accèdent en se servant intuitivement des catégories qui leur appartiennent en
propre pour se représenter le contenu de ce qui est dit. Spinoza parlait à ce
propos de connaissance par ouï-dire qui, semble-t-il, est sensiblement
comparable à la forme de transfert de l’information que Platon, de son côté,
présentait déjà sous le nom de doxa, abstraction faite de la place publique
(agora) où se tenaient les assemblées où les opinions étaient exprimées de
façon massive, confusionnelle, tantôt conflictuelle et généralement en proie à
la passion : les hommes qui s’exprimaient en cet endroit ne s’embarrassaient
pas d’y introduire leur propre représentation et les émotions qui les
animaient, basculant ainsi l’univers du discours dans une dimension où
fusionnaient délire et passion, raison et folie. L’opinion donc était une
antichambre de la philosophia. Elle lui servait aussi de catapulte pour ses
progrès.
Si, dans certaines circonstances historiques et matérielles déterminées, les
idées font impression sur la sensibilité des hommes et originent ainsi
certaines de leurs attitudes sociales, c’est parce que, plus que les faits réels,
les idées élaborées sur la base desdits faits réels, érigées à partir de la vision
immédiate que l’on en a (on peut y ajouter les images parfois confuses que
nous avons des choses) accompagnent notre propre perception de la réalité,
fondant ainsi les différentes valeurs du savoir humain et conditionnant
également par-là nos jugements envers les choses : nous pensons parfois
avant de voir ; et il ne fait aucun doute que nous pensons à travers des
prismes et des quadrillages déjà posés par nos premiers savoirs. En d’autres
termes, certaines conceptions dépendent entièrement d’idées préfiguratives.
Les images mentales jouent ainsi un rôle exclusif, souvent décisif dans
l’expression de nos avis. On nous prétextera peut-être que l’inverse est aussi
vrai, que seuls les faits réels font impression sur la sensibilité des êtres plus
que les idées comme l’empirisme ou le sensualisme l’a soutenu ; par
exemple, une éclipse solaire, un animal étrange par ses mœurs, un
phénomène nouveau, etc. Mais, en termes de valeur d’influence, les idées
que les hommes possèdent préalablement et qu’ils développent
substantiellement offrent un avantage que n’ont pas toujours les faits réels ;
car une réalité peut être inconnue ou inexistante, mais une idée ou un mot
24
peut la faire exister par le jeu subtil de l’imagination associée à une
matérialisation au niveau de l’expression langagière ; c’est ce qui nous a
d’ailleurs donné nos mythes et nos superstitions ; ou nos croyances aux
forces irrationnelles. En d’autres termes, à travers un processus d’intellection
du réel par l’action conjuguée de signes et de symboles, d’idées, d’images et
de concepts, le savoir prend la forme qui convient à nos représentations et
accède ainsi à une dimension empirique et tangible de l’existence. C’est dire
que les idées, les images et les concepts que nous possédons sont
l’expression unique et souvent superficielle à travers laquelle la transmission
de nos savoirs se réalise sous la forme d’information. En outre, aucun fait
observable ne peut ni s’exprimer, ni être connu sans l’aide d’une idée ou
d’un concept qui, de façon notoire, se matérialise dans les mots.
Or le mot est le décalque - exact ou approximatif - de l’idée ou de la
représentation subjective d’une chose. Ce qui nous conduit à affirmer que la
connaissance est, non pas seulement un simple exposé théorique de faits
perceptibles ou observables, mais l’ensemble de toute la réalité pensée,
constituée d’informations relatives aux choses matérielles que l’on pourrait
exprimer par le verbe ou par un langage symbolique, compréhensible,
approprié et susceptible d’être transmis ou modifié en fonction des
circonstances et des enjeux du moment, ou bien, en fonction de nouvelles
donnes. La connaissance est donc par définition un ensemble d’informations
relatives à un sujet.
La définition de la connaissance ci-dessus mentionnée correspond - ou
répond - à une préoccupation qui nous paraît très actuelle : celle qui consiste
à répertorier les données informationnelles en vigueur dans un champ
réflexif et à les regrouper suivant un axe et un repère qui permettent de
définir des règles de classification intelligibles et bien déterminées en vue
de leur diffusion et de leur élargissement à des secteurs cognitifs requis
(histoire, religion, science, politique morale ou philosophie). Evidemment,
les exigences technologiques et surtout informatiques nous ouvrent un
champ dans lequel le traitement de la connaissance se fait sous la forme non
moins fragmentaire d’analyse d’éléments d’information : savoir, c’est être
informé au plus haut point.
Concrètement, le savoir au sens humain du terme, est un agencement de
données informationnelles élémentaires (« idée-image ») qui, une fois mises
en association et en relation avec d’autres éléments (concrets ou idéels),
offrent la possibilité de véhiculer une connaissance, c’est-à-dire un ensemble
de signes comportant un sens compréhensible pour l’entendement humain et
permettant de communiquer des simulations subjectives ou « idée-image ».
Chaque niveau de connaissance correspond ainsi au degré de complexité et
de richesse des éléments qui le constituent. De là, on pourrait parler de
savoir général, technique ou spécialisé, en veillant toutefois d’en définir le
champ d’influence et les modules d’expression. Cependant, les éléments
25
d’information, à cause de leur multipolarité, de leur hétérogénéité, de leur
fragmentation et parfois de leur disparité ou de leur dispersion, ou encore de
leur dissémination dans le temps et l’espace, ou dans des secteurs cognitifs
requis ne peuvent déterminer en soi ni de la véracité, ni de la fausseté de ce
qu’ils expriment, c’est-à-dire du statut ontologique de l’élément de base de
toute connaissance.
Il faut donc, pour déterminer de la fausseté ou de la véracité d’une
information, faire appel à des règles strictes de vérification ou logique du
jugement. Et c’est à la philosophie de la réflexion de l’établir.
Ces règles de vérification ou d’appréciation, relevant aussi bien de la
sphère langagière que de la pratique méthodologique, se situent aussi bien
dans des formes logiques d’expression que dans une activité concrète
contrôlée par des principes expérimentaux ou méthodiques universels liés à
la rationalité : ce sont ces principes-là qui actualisent les données
informationnelles sous la forme acceptable de connaissance vraie ou fausse.
En d’autres termes, ce sont ces principes qui permettent d’évaluer le degré
de conformation de l’information donnée relativement à un fait réel (existant
en acte) ou construit (produit par la pensée ou existant virtuellement).
Aristote avait appelé cette règle la logique ; et Platon, la dialectique. Nous,
nous l’appelons la mécanique communicationnelle.
Toutes les trois, ces règles traitent du réel tel qu’il apparaît dans le
discours humain, sous la forme de données informationnelles, de
propositions, et, parfois, de sentiments ou d’affection discursivement
exprimés. En fait, le réel ne se traduit en langage qu’au-delà d’une certaine
perception et au seuil d’un certain niveau d’appréhension et d’aperception
qui, une fois restitué dans une forme accessible à l’entendement, établit un
lien vectoriel entre ce qui est vu et ce qui est senti, et entre ce qui est pensé et
ce qui est dit. On réalise pour ainsi dire une jonction entre ce qui est vécu et
ce qui est relaté, entre ce qui est senti et ce qui est exprimé ; et s’ouvre par
voie de conséquence le passage à l’élaboration des opinions ou à leur
consolidation dans le champ de la connaissance commune qui leur prête la
subjectivité qui est la leur.
Dans une certaine mesure, le façonnement du jugement individuel ou
collectif envers les choses s’y trouve rattaché de façon évidente. Qu’importe
alors le cadre temporel ou spatial d’où prennent naissance ces savoirs
communs ainsi que la forme à travers laquelle ils sont traduits et transposés
(morale, religion, science, philosophie, etc.). On les adopte et on les intègre
dans un système de pensée ; on les inclut dans un cercle culturel en en
faisant un élément synchronisé de la vie affective et intellectuelle ; ce qui a
une forte incidence inévitable sur le vécu quotidien ou sur le jugement que
l’on émet.
La connaissance humaine, relevant essentiellement de la pensée et
dépendant du langage, c’est-à-dire de l’idée et de son mode de transmission -
ou véhicule de concrétisation -, c’est au travers de ces deux sphères que se
26
saisit son mode d’être dans son effectivité : toute tradition du juger est alors
le résultat de leur consolidation (dans un développement réciproque), de leur
agencement factuel et de leur cristallisation dans la conscience individuelle ;
et, par extension, dans les réflexes collectifs et les réflexions communes. La
situation informationnelle dans chaque environnement culturel est donc en
soi historique et sociologique avant d’être psychologique (la plupart des
idées que nous avons et usons se sont formées avant nous et nous les
utilisons telles que trouvées, parce que nous sommes en grande partie
façonnés par elles). C’est pour cette raison que la situation d’information
appartient aussi bien au passé qu’à l’avenir car elle dépend de l’utilisation
qu’on peut en faire dans le cas présent ou à venir, en fonction bien
évidemment de la validité de chaque information située dans son contexte de
sens, d’espace ou de temps.
L’extension de certaines informations se fait selon des modalités propres
aux registres locaux de transmission et de transfert par des mots et des
images ; et cela, en tenant compte de la sphère culturelle et de la situation
d’appartenance de l’information, c’est-à-dire, les structures qui façonnent
son surgissement et les options de sa transférabilité, lesquelles déterminent
aussi son mode d’extension ou de généralisation en partant d’un point
originel précis : l’individu ou le collectif énonciateur d’idées ou de savoirs.
Il est alors sûr de concevoir les avis qui se forment autour des informations
que nous recevons comme une expression collatérale de leur existence
8propre . C’est ce qu’il faut appeler la situation d’appartenance de
l’information, car elle inclut une opinion dans les circonférences d’une
tradition du penser et du dire. Il ne faut donc pas s’étonner que les hommes
ne possèdent pas les mêmes grilles de lecture, ni les mêmes dispositions à
quadriller leur jugement dans un sens univoque.
La situation d’appartenance de l’information se définit comme un cercle
qui inclut à la fois le culturel, le géographique (le spatial) et l’historique (le
temporel) dans lesquels le savoir (ou l’ensemble des informations qui en
constituent la base et le contenu) est porté à la conscience de soi sous la
forme d’un acquis cognitif auquel on se réfère régulièrement dans l’acte de
juger nos attitudes ; et, par un bond intellectuel et réflexif, de nous orienter
vers la mesure de nos propres pensées ; car il est de la nature de la réflexion
de juger et de se juger. Elle revient toujours sur elle-même pour s’auto
examiner. Par cela même, elle juge nos pensées : celles qui sont ouvertement
exprimées, et même celles qui, semble-t-il, ont fait leur preuve.
Le mouvement par lequel se diffuse une idée ou un savoir n’emprunte pas
les mêmes paliers ni les mêmes voies sous tous les cieux : il varie en
fonction de la technique de diffusion, de son importance, et surtout, des
dispositions physiques et psychiques de l’entendement humain. Il serait donc
8 Les avis sont toujours en soi favorables ou défavorables.
27
erroné de croire que les hommes peuvent épouser les mêmes valeurs si l’on
n’a pas préalablement fait preuve de pédagogie envers eux. Sur ce point, les
individus appartenant à des cultures différentes, ayant subi l’influence d’un
environnement particulier, s’ils sont mis ensembles, ne jugent pas de la
même façon un événement ou une idée, ni n’apprécient les mêmes valeurs.
Les vecteurs intellectuels qui déterminent la forme et la valeur de
l’appréciation a priori étant d’une grande variété, il est toujours impérieux
de trouver un lieu commun où s’exprime et converge la pensée des hommes.
Le concept d’universalité est a priori le lieu où peuvent se recentrer les
jugements afin que leur soit donnée une forme générale acceptable,
extensible à toutes les cultures du juger, en tenant compte bien sûr de leur
particularité si l’on ne s’active pas à les exacerber ou en les déconstruisant
méthodiquement. Un exemple visible est courant : l’idée des droits de
l’homme comporte théoriquement ce fondement universel parce que les
hommes ont en principe plus à gagner en l’appliquant et en lui accordant une
attention particulière. Chacun retrouve en elle les dispositions morales et
psychologiques d’une dignité anthropologique qui lui donne accès à cette
humanité qu’il a en partage avec tous les autres hommes. Mais, malgré les
distinctions que les comportements spécifiques des hommes font apparaître,
les droits humains sont liés à des valeurs qui leur assurent ce fondement
digne de ce que les dieux aiment : la justice. Il n’est d’ailleurs point besoin
de le rappeler : l’idée même de justice est divine ; et c’est en fonction d’elle
que les droits humains ont trouvé leur sens et accèdent par voie de
conséquence à une plénitude à la fois éthique et axiologique. Toutefois, les
droits humains ne se présentent pas formellement de façon identique ni
homogène partout, parce que les hommes n’en ont pas la même perception ni
la même représentation au-delà des formes universelles de traduction que
sont les lois et les réglementations en vigueur. C’est même pour cette raison
que les lois sur l’immigration en Europe sont mal perçues et difficilement
acceptables par les africains chez qui l’hospitalité est un droit pour l’étranger
et un devoir pour l’hôte ; et que le devoir de solidarité s’inscrit
inéluctablement dans la ligne normale, presque anthropogène des relations
interhumaines : l’étranger doit être traité avec plus d’égard dans la contrée
où il habite ou traverse que le propre fils du pays. Il nous est autorisé de dire
que la notion de valeur reste la pomme de discorde entre les hommes si ces
derniers n’acceptent pas réciproquement ce qui la constitue chez les uns et
les autres ou s’ils tentent de la minimiser chez les autres dans ce qu’ils
considèrent comme telle. C’est ainsi qu’apparaissent les conflits dans les
rapports intimes des peuples.
En somme, on doit convenir que chaque situation d’appartenance de
l’information est liée à l’environnement intellectuel et culturel plus qu’à tout
autre élément matériel, comme on le voit souvent : les habitudes alimentaires
ou culturelles ne peuvent se modifier brutalement aux seuls contacts avec
des éléments matériels nouveaux. Il faut toujours réaliser une concordance
28
entre les deux univers si l’on ne veut pas engager un processus critique de
rejet. Ce n’est pas parce que l’usage de la fourchette est convenu qu’il faut
abandonner nécessairement de manger le couscous avec les doigts. De même
on peut manger à table le bon vieux fonio sans en dénaturer la valeur.
On ne peut transmettre une idée ou l’imposer que selon des normes qui
sont dépendantes de ces deux éléments intégrés que sont le culturel
contingent et le nécessaire universel. Là où ils sont mis de côté, le risque
d’échec ou celui de ne pas être compris est plus important car l’opinion qui
n’est pas préparée à recevoir ce qui lui est nouveau ou lui est contraire ne le
reçoit jamais positivement d’emblée quand il s’agit d’élément culturel brutal.
Par conséquent, si l’on conçoit que les journaux et la radio ne sont pas
valables comme véhicule d’information dans certains environnements
culturels alors que le bouche à oreille fonctionne plus efficacement, c’est
parce que les dispositions de l’esprit et la culture d’ensemble y jouent aussi
un rôle efficient.
Le questionnement des hommes
On ne peut interroger toute la structure sociale et psychique du juger sans
que soit prise en compte la sphère historique ou macroculturelle qui la
détermine et la fait se démarquer de certains enjeux philosophiques relatifs à
la situation informationnelle d’ensemble ou au champ cognitif global. Par
exemple, on peut se demander pourquoi et comment dans un environnement
social et culturel les hommes pensent et raisonnent de telle façon plutôt que
d’une autre sans remettre en cause leur essence véritable ou bien leur dénier
ce qui fait d’eux des êtres de raison et de potentiels raisonneurs. Mais en
même temps, on ne peut pas non plus ignorer que cette essence qui leur est
commune n’est pas statique et qu’elle s’invente de façon continuelle au
contact de la vie qui l’alimente, c’est-à-dire de l’environnement qui la
détermine à être comme elle est. Il faut aussi penser qu’elle peut déchoir et,
en même temps, se réinventer après chaque effondrement. C’est toujours un
exercice exaltant qui permet de cibler les enjeux des différentes formes de
savoir par lesquels se définit l’architecture de la pensée du genre humain. De
cette façon aussi, se structurent les idées que chaque savoir éventuellement
comporte, véhicule ou fait étendre. Il nous est donc possible d’entrer dans un
champ qui implique une activité cruciale par une voie strictement
philosophique qui, semble-t-il, a porté des fruits : le questionnement.
Depuis Socrate, il n’est d’activité qui dynamise la réflexion des hommes
plus que le questionnement. A ce jeu de questionnement est rattachée toute
une culture de la demande ou de l’interrogation. Et il nous est alléchant de
retrouver dans la culture grecque les fondements originellement
philosophiques de cette activité exaltante que nous appelons questionnement.
Ce n’est pas un accident historique ni un événement fortuit si, chez Platon et
29
Socrate par exemple, la demande et la réponse (qui l’accompagne, lui sert de
pendant dans la démarche méthodique, l’accomplissant même) apparaissent
comme la marque évidente d’un impératif historique et logique de définition
des règles intellectuelles de la formation des pensées vraies et la
manifestation efficace de la réformation des idées fausses tout en se
présentant, sous un faisceau de rayons intellectuels salvateurs, comme la
machinerie qui supporte toute la construction de la pensée rationnelle. Les
hommes se demandent toujours, et c’est naturel de leur part, dès qu’il
apparaît chez eux, dans leur perception immédiate des choses, dans leur
horizon réflexif, une opacité, un brouillard que ne perce pas aisément leur
intelligence. Est donc lié à la demande ou au questionnement qu’ils
expriment tout un ensemble de forces psychiques et sensorielles qui
orientent la curiosité et le besoin de connaissance, ainsi qu’une volonté de se
situer consciemment dans un monde moins étranger, plus familier, plus
compréhensible et plus acceptable. Tous les événements qui sont difficiles à
expliquer posent toujours un problème pour la conscience des hommes et
finissent de tout temps par les enfermer dans une anxiété parfois récurrente.
La nature n’est hostile à l’homme que si sa propre ignorance lui bloque la
compréhension des phénomènes qui l’environnent et lui fait perdre
l’assurance en soi qui lui sert de lit d’apaisement. L’invention des dieux et la
confiance en des pratiques magiques de tout genre trouvent ici leur origine à
la fois sociale et historique, sinon séculaire : l’ignorance engendre des
croyances et des sentiments de toute sorte et ce sont ces croyances qui
orientent les jugements des hommes et accouchent parfois des monstres dont
on se défait difficilement.
Notre siècle connaît pourtant une situation bien différente de celle des
époques antérieures et de celle des premiers âges. Il possède une masse très
importante de savoirs rationalisés qui, par une intense activité relationnelle et
communicationnelle, sont mis à la disposition des hommes par des moyens
techniques efficients. Et il est incontestable que ces savoirs les dispensent de
penser naïvement. Mais cela ne met pas ce siècle à l’abri de l’inquiétude.
Notre conscience, tout en ayant cette assurance dans la masse des savoirs
techniques et scientifiques, se trouvent toujours, à un moment critique, en
face des problèmes-limites dont la puissance déstabilise la confiance en soi.
Les questions que l’on se pose apparaissent alors comme la manifestation de
cette vitalité inhérente à l’essence des hommes : celle de tendre vers de
nouvelles certitudes, gage d’une assurance ontologique en face de la vie, et
surtout, d’une circonspection dans l’émission de nos opinons. Elles situent
aussi la conscience des hommes dans une position parfois trouble, tantôt
inquiétante : celle de s’abîmer dans et par le savoir que leur offre leur
monde, leur époque. Et, à travers cette submersion par le néant d’un abîme
souvent artificiel (que constitue la masse importante des savoirs que l’on ne
pourrait plus ni contenir ni maîtriser intégralement) de rechercher une
remontée vers les hauteurs salutaires de l’assurance intérieure qui brise les
30