Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

La Vie de l'amitié

De
205 pages

Deux enfants peuvent-ils avoir de l’amitié l’un pour l’autre ?

Voici ma réponse :

Je connais une charmante petite fille de 6 ans qui fut obligée de se séparer de sa meilleure amie.

Et comme elle tenait, avant toute chose, à imiter les grandes personnes, à peine fut-elle arrivée à son lieu de destination, elle prit un beau papier avec vignettes et commença ainsi une épître destinée à peindre l’état de son âme en même temps que les incidents mémorables de son voyage :

« Ma chère Lili, j’ai eu beaucoup de chagrin en te quittant.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Louise Barbier-Jussy

La Vie de l'amitié

A CEUX QUE J’AIME

PREFACE

Mme Barbier-Jussy a écrit sous ce titre : La Vie de l’Amitié, un livre très délicat, très fin, très sagace, où les différents genres d’amitié sont analysés avec beaucoup de netteté et de précision, où, ce à quoi on ne s’attendrait pas, de nouveaux genres d’affection amicale qui avaient passé inaperçus ou qui avaient été laissés inexplorés par les moralistes, ont été, non pas inventés, mais découverts et ont été analysés avec une extrême lucidité et fermeté de coup d’œil. C’est, par exemple, l’amitié entre femme et homme, l’amitié entre femme et prêtre, l’amitié entre femme d’un certain âge et très jeune homme, l’amitié entre vieillard et jeune fille, l’amitié qui est une transformation des affections familiales, mais qui, en s’y surajoutant, leur donne une force et aussi une douceur nouvelles. Et je supplie qu’on ne croie pas que pour avoir fait ainsi l’investigation des « petits sentiers du cœur », Mme Barbier-Jussy en ait oublié « la grande route ». Elle la connaît fort bien aussi et en renouvelle, en les voyant à sa manière, les aimables aspects. Mme Barbier-Jussy est un moraliste original qui ne décrit que ce qu’elle a vu et senti, qui ne donne rien à l’imagination, qui n’a jamais de réminiscence livresque et qui est simplement tantôt quelqu’un qui fait des confidences, tantôt un témoin. La chose est très rare, comme on sait, dans les livres de morale, comme dans les autres du reste, mais encore plus.

Emile FAGUET,
de l’Académie française.

AU LECTEUR

Lacordaire a dit :

« L’amitié est le plus parfait des sentiments de l’homme, parce qu’il en est le plus libre, le plus pur et le plus profond.

Elle sort de l’homme par un acte de suprême liberté ; et cette liberté subsiste jusqu’à la fin sans que jamais la loi de l’homme ou la loi de Dieu en consacre les résolutions ».

Et, avant et après Lacordaire, tant de plumes éloquentes ont magnifié l’amitié qu’il semble aussi audacieux qu’inutile d’apporter son grain de sable au superbe monument édifié par les maîtres les plus autorisés...

Mais peut-être, justement, par l’effet du contraste, ira-t-il quelque sympathie au modeste observateur qui, regardant autour de lui, se contentera de refléter ce qu’il a vu ; au cœur aimant qui, dans ce domaine tout de sentiment, voudra simplement faire partager à ceux qu’il aime ce qu’il a ressenti.

L’AMITIÉ ENTRE DEUX ENFANTS ENTRE DEUX ADOLESCENTS

Deux enfants peuvent-ils avoir de l’amitié l’un pour l’autre ?

Voici ma réponse :

Je connais une charmante petite fille de 6 ans qui fut obligée de se séparer de sa meilleure amie.

Et comme elle tenait, avant toute chose, à imiter les grandes personnes, à peine fut-elle arrivée à son lieu de destination, elle prit un beau papier avec vignettes et commença ainsi une épître destinée à peindre l’état de son âme en même temps que les incidents mémorables de son voyage :

« Ma chère Lili, j’ai eu beaucoup de chagrin en te quittant. Même, en wagon, j’ai pleuré, parce que tu avais pleuré. Mais heureusement, maman avait emporté des bonbons, et cela m’a consolée, etc... »

Je ne sais si cela a mis un baume sur le chagrin de Lili... mais cela nous renseigne sur le niveau que dépassent rarement les amitiés de l’âge insouciant.

Il est bien entendu que, dès leur enfance, tous nos petits ont pu aimer très vivement leurs parents, leur nourrice, leurs frères, leurs soeurs ; mais d’un genre d’affection qu’on pourrait appeler l’amour-instinct, et qui n’a aucun des caractères propres à l’amitié.

(Entre autres infériorités notoires, les affections enfantines ont celle de rarement résister à l’absence.)

Il y a aussi, chez certains petits garçons, pour certaines petites filles, un goût très vif qui n’est autre que l’attraction des sexes l’un pour l’autre. Et si je ne mentionne pas la contre-partie de ce sentiment, c’est uniquement par convenance discrète.

Mais vers 8 ou 10 ans, le cœur s’éveille à l’amitié ; et il n’est pas rare de rencontrer en nos enfants, vers la douzième année, une sensibilité extrêmement développée.

A partir de cet âge, tout peut arriver dans le domaine affectif. Cela dépend des natures, des exemples, de l’éducation sentimentale, des lectures faites, des conversations entendues.

La période qui s’écoule de 12 ans à 18 est, par excellence, l’époque de l’amitié-passion  ; l’âge dépourvu d’expérience où, sans réserve et sans limites, on se livre avec tout son cœur, toute son âme et son jeune enthousiasme.

Ce n’est pas encore la fleur qui s’épanouit, pas même le bouton qui s’entr’ouvre : c’est ce bourgeon qui, gonflé de sève bouillonnante, est tout près d’éclater.

Et cette ardeur juvénile, avec ses réserves d’émotivité non encore entamées, a une violence telle qu’une première déception de cœur peut être fatale à de jeunes natures parties sans armes défensives à la conquête de la vie.

L’AMITIÉ ENTRE DEUX JEUNES FILLES

Vers la vingtième année, déjà, l’amitié peut être plus pondérée.

Si elle s’est nouée pendant l’éducation, elle est un fait existant et non plus une révélation, ni pour les intéressées ni pour leur entourage ; et elle est entrée dans une période de calme éminemment favorable à la stabilité de son équilibre.

Cette amitié choisie peut renfermer les éléments d’une affection durable. Mais, n’ayant pas encore vécu, elle ne peut posséder qu’en germe les qualités qui en feront plus tard, peut-être, une grande et belle amitié partagée.

Et quand elle croit en être à l’épanouissement, elle n’en est pas même à l’éclosion de la fleur du sentiment.

Elle ne soupçonne encore qu’une faible partie de ses devoirs et de ses privilèges.

Elle n’est pas initiée à la joie profonde de l’absolue confiance, à la douceur de chaque preuve d’affection ou donnée ou reçue, et ne peut connaître le bonheur des longues fidélités.

Mais puisque, tout cela, elle ne le connaît pas, elle ne saurait le regretter. Et, du reste, elle croit le connaître, ayant l’assurance triomphante de sa belle jeunesse.

Ainsi, dans la fraîcheur de ses impressions, elle se contente, ravie, pensant tout posséder.

Et, de fait, elle possède beaucoup puisque, à défaut de l’expérience du bonheur, elle en a la promesse, et que le printemps de la vie ne veut pas croire à la désillusion.

L’expérience, d’ailleurs, ne la lui souhaitons pas : les preuves à échanger viendront bien assez tôt — avec les épreuves.

*
**

A cet âge, l’amitié peut-elle exister d’un sexe à l’autre ? Je ne dis pas qu’elle soit impossible, mais elle est des plus rare et des plus dangereuse.

Et, quand elle a germé, d’ailleurs, les convenances permettent rarement qu’elle soit cultivée et puisse arriver à la maturité.

Souvent aussi, dans ce cas, l’affection éprouvée s’illusionne sur elle-même : elle se croit « amitié » et n’est que le déguisement d’un autre sentiment qui existe à l’état latent et, peut-être, à la première occasion, découvrira son véritable nom.

L’AMITIÉ ENTRE DEUX JEUNES GENS

A l’âge où les jeunes filles échangent des serments de tendresse éternelle, les jeunes gens, entre eux, ne s’étendent guère sur le chapitre « sentiment », et leurs rapports sont plutôt ceux d’une affectueuse camaraderie.

Cependant, étant entourés de nombreux condisciples, c’est à ce moment qu’ils pourraient le plus facilement faire choix de ceux qui deviendront les compagnons de leur vie.

Mais ce choix, évidemment, ne peut être sans appel, car il se produira, au cours de leur existence, un inévitable déchet.

Il y aura des erreurs causées par l’inexpérience de leur jugement, par des versatilités de nature rencontrées là où ils avaient espéré trouver la constance dans l’amitié.

Eux-mêmes, ceux qui se croyaient déjà des cœurs virils, seront-ils fidèles à leurs premières affections ?

Au lycée succederont les écoles, les facultés, les régiments ; aux camarades, les confrères ou les collègues, qui offriront un champ nouveau aux attractions de l’intelligence et du cœur.

Chacune des phases de l’éducation et de la jeunesse, en apportant son contingent de liaisons nouvelles, en éliminera beaucoup des précédentes. Et, de ces triages successifs, pourrait même résulter une sélection admirable si chacun d’eux était une épuration faite avec discernement. Mais cela ne se peut espérer de la jeunesse, impulsive et primesautière.

Des causes morales ne seront pas les mobiles déterminants de ces filtrages nombreux, plutôt amenés par les événements extérieurs : séparations inévitables, directions variées imposées, par leurs diverses carrières, à tous ces jeunes gens.

Cependant, si des sympathies ressenties dans l’adolescence se retrouvent aussi vives après des années d’intervalle, cette épreuve d’essai pourra compter parmi celles que demande l’amitié pour être affermie et jettera les premiers jalons d’un attachement solide.

Il se noue plus de liaisons sérieuses pendant l’éducation qu’il ne peut s’en former plus tard dans le monde, dont les conversations futiles, creuses, hachées, et l’ambiance éminemment frivole ne permettent aux jeunes gens de se juger que très superficiellement.

Du reste, quand ils échangeront quelques paroles, au bal, dans l’embrasure d’une porte, leurs plus grands efforts d’intelligence se borneront probablement à quelques épigrammes sur les jeunes filles qu’ils ne préfèrent pas.

Et, quant à celles qu’ils préfèrent, c’est auprès d’elles, dans un flirt en règle, qu’ils dépenseront ce qu’ils prennent pour de l’esprit et ce qu’elles, pauvres petites, prendront peut-être pour du cœur.

Parmi tant d’inconsistance et de banalité, on peut donc considérer comme presque nul l’apport des milieux mondains aux sentiments affectifs entre jeunes gens du même sexe.

Mais si des affections profondes prennent rarement naissance dans le monde, celles qui existent déjà peuvent, du moins, subsister malgré le monde.

Il est même réconfortant de voir, dans des jeunes gens de 18 à 25 ans, les sentiments élevés, qu’éveille et entretient une forte affection, résister aux entraînements conjurés contre leurs plus nobles facultés. Et tout, alors, peut faire espérer que, sortie victorieuse des épreuves subies au début de la vie, une affection ainsi confirmée deviendra et demeurera la véritable amitié

L’AMITIÉ ENTRE DEUX HOMMES D’AGE MUR

L’affection de deux hommes avancés dans l’existence, si elle ne possède pas le charme séduisant de celles auxquelles est mêlée la jeunesse ou l’élément féminin, offre, en revanche, un exemple d’autant plus précieux qu’il est donné plus rarement1 :

L’exemple d’un sentiment qui, ayant traversé maint orage, résisté à beaucoup d’assauts et de vicissitudes, ayant soutenu les âmes dans bien des défaillances, a survécu aux illusions comme aux déceptions de l’existence et se retrouve, aux jours de l’âge mûr, éprouvé, affermi et élevé, par cela même a une haute puissance2.

C’est en parlant de deux hommes unis par cette forte affection que Lacordaire a dit : a Ils voient mieux l’unité de leurs sentiments au choc qui aurait pu l’ébranler. Comme deux rochers suspendus au bord des mêmes vagues et leur opposant une résistance qui ne fléchit jamais, ainsi regardent-ils le flot des années attaquer en vain l’immuable correspondance de leurs cœurs ».

Et cette amitié, quand elle existe, est un spectacle d’une énergique et mâle beauté.

L’AMITIÉ ENTRE FEMME ET HOMME

Sur ce sujet controversé depuis que femmes et hommes savent écrire, il est de fort bon ton de paraître sceptique.

Et, pourtant, elle a bien quelque valeur, il me semble, l’opinion de ceux qui ont des raisons majeures pour savoir que l’amitié entre homme et femme existe en toute réalité !

Eh bien ! non ; leur opinion est traitée comme quantité négligeable, et après en avoir écouté les arguments par condescendante politesse, on continue bel et bien à soutenir que cette amitié-là est une pure illusion.

Montaigne, avec un parti pris tout masculin, en fait très simplement retomber la responsabilité sur la femme, « dont l’Ame, dit-il, ne semble assez ferme pour soutenir restreinte d’un nœud si pressé et si durable ».

Et d’abord (quelque audacieux que cela puisse paraître), je crois être, en cela, plus documentée que Montaigne lui-même, et pouvoir affirmer, en connaissance de cause, que certaines femmes possèdent, au point de vue affectif, une profondeur et une solidité que ne possèdent pas tous les hommes. (Je ne crois pas dépasser, dans mon langage, les limites de la modération.)

Cette raison que donne Montaigne, ne pouvant être généralisée, n’ajoute donc à son argument aucune force persuasive.

Ne remarquez-vous pas, d’ailleurs, que cette négation de l’amitié possible entre un homme et une femme n’est jamais venue que du côté masculin ?

Pourquoi ?

Le motif, en l’espèce, me paraît assez simple.