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Le constructivisme

De
363 pages
" Le fait nouveau, et de conséquences incalculables pour l'avenir, est que la réflexion épistémologique surgit de plus en plus à l'intérieur même des sciences " (J. Piaget) ; en particulier des " nouvelles sciences " qui ont émergé dans nos cultures depuis un demi-siècle. Sciences de la communication et de la commande, de l'organisation et de l'information, sciences de l'éducation et de la cognition, sciences de gestion, science informatique, etc… Nouvelles sciences qui doivent être " éprouvée " épistémologiquement autant que pragmatiquement. Il devient nécessaire " de soumettre à une critique rétroactive les concepts, méthode ou principes utilisés jusque-là de manière à déterminer leur valeur épistémologique elle-même.
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Le Constructivisme Tome 2
Epistémologie de l'interdisciplinarité

Collection INGENIUM dirigéepar GeorgesLerbetet Jean-LouisLe Moigne
"... Car l'ingenium a été donné aux humains pour comprendre, c'est à dire pour faire"
Ainsi G.Vico caractérisait-il dés 1708 «la Méthode des études de notre temps», méthode ou plutôt cheminement - ces chemins que nous construisons en marchant - que restaure le vaste projet contemporain d'une Nouvelle Réforme de l'Entendement. Déployant toutes les facultés de la raison humaine, l'ingeniumcette «étrange faculté de l'esprit humain qui lui permet de conjoindre», c'est-à-dire de donner sens à ses expériences du «monde de la vie» - nous rend intelligible ces multiples interactions entre connaissance et action, entre comprendre et faire, que nous reconnaissons dans nos comportements au sein des sociétés humaines. A la résignation collective à laquelle nous invitent encore trop souvent encore des savoirs scientifiques sacralisant réductionnisme et déductivisme, «les sciences de l'ingenium» opposent la fascinante capacité de l'esprit humain à conjoindre, à comprendre et à inventer en formant projets, avec cette «obstinée rigueur» dont témoignait déjà Léonard de Vinci. La Collection INGENIUM veut contribuer à ce redéploiement contemporain des «nouvelles sciences d'ingénierie» que l'on appelait naguère sciences du génie, dans nos cultures, nos enseignements et nos pratiques, en l'enrichissant des multiples expériences de modélisation de situations complexes que praticiens et chercheurs développent dans tous les domaines, et en s'imposant pragmatiquement l'ascèse épistémique que requiert la tragique et passionnante Aventure humaine

Jean-Louis Le Moigne

Le constructivisme
Torne 2 : Epistérnologie de l'interdisciplinarité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3

75005Paris
FRANCE

1026Budapest
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Déjà parus dans la même collection Marie-José AVENIER, Ingénierie des pratiques collectives. La cordée et le quatuor. 2000 Jacques MIERMONT, Les ruses de l'esprit ou les arcanes de la complexité. 2000 Bruno TRICOIRE, La Médiation sociale: le génie du tiers. 2002 Jean-Louis LE MOIGNE, Le Constructivisme, Tl: Les enracinements. 2002

cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3471-5

Du même auteur:
1973
1974 Les Systèmes d'Information Organisations, PUF dans les

Les Systèmes de Décision dans les Organisations, PUF. Traduit en Espagnol, Techniban, Madrid, 76
La Théorie du Système Général, Théorie de la Modélisation, PUF (Rééditions complétées en 1983, 1990, 1994). Traduit en Portugais, Inst.Piaget Lisboa, 1996.

1977

1986

Sciences de l'intelligence, sciences de l'artificiel, avec H.A. Simon. Actes du Colloque de La Grande Motte, février 1984. Coordonné avec A. Demailly. Presses Universitaires de Lyon. Intelligence des Mécanismes et Mécanismes de l'Intelligence. Direction du volume collectif de la Nouvelle Encyclopédie Diderot. Ed. Fayard-Diderot.
La Modélisation des systèmes complexes. Ed. Dunod (réédition 1991,1995,1999).

1986

1990

1990

Systémique et Complexité. Coordonné avec M. Orillard. Numéro spécial de la Revue Internationale de Systémique. 1990, vol. 4, n° 2.

1991

Traduction de "Sciences des Systèmes, Sciences de l'Artificiel" de H.A. Simon (2° édition complétée de 1981). Ed. Dunod. Le Constructivisme, T. I :Des Fondements". T.II : Des Epistémologies Ed. ESF, 1994-1995. Epuisés. Les épistémologies constructivistes, PUF Que Sais-je?, (2°édition corrigée 1999) Intelligence Stratégique de la Complexité, codirection avec M. Orillard. Numéro spécial de la Revue Internationale de Systémique 1995, vol. 9, n° 2. Organisation intelligente et système d'information stratégique, codirection avec J.A.Bartoli. Editions Economica. l'Intelligence de la Complexité avec Edgar Morin Edition l'Harmattan traduit en portugais, editora fundaçao PEIROPOLIS, Sao Paulo Brésil Mélanges en l'Honneur du Professeur JeanLouis Le Moigne. Entre Systémique et Complexité (Direction GRASCE) Ed. PUF Le Constructivisme, Tl : les Enracinements et T.2 : Epistémologie de l'interdisciplinarité T. 3 : Un nouveau commencement. Collection Ingenium Ed L' Harmattan.

1994

1995

1995

1996

1999

1999

2002 2003

Sommaire
Propos Liminaire pour cette nouvelle édition. Introduction générale.. 9 15

1 Sur l'épistémologie des sciences de la décision, sciences de l' organisation .. ......... 33 2 Sur l'épistémologie des sciences de la décision, sciences de la cognition 87 3 Sur l'épistémologie des sciences de gestion 105

4 Sur l'épistémologie des sciences de la cognition, sciences de " l'intelligence symbolisant"... 159 5 Sur l'épistémologie des sciences de la cognition: un exercice de paradigmatologie .. 185 6 Sur l'épistémologie des sciences de la communication 217 7 Sur l'épistémologie de la science informatique, science de

la computation.. ......

...............

...

......

245

8 Sur l'épistémologie de la technologie, science des techniques, science de l'ingénierie 277

9 Sur l'épistémologie de la science de la conception, discipline enseignable

303

10 Sur l'épistémologie des sciences de l'éducation, reconstruction des connaissances 323 Bibliographie

...

...

......

......

... 335
355

Index

Propos Liminaire pour cette nouvelle édition
Epistémologie de l'interdisciplinarité
Il en va peut-être des livres comme des humains: si en naissant ils reçoivent un nom, identifiant indélébile, ils peuvent en mûrissant se donner un prénom qui précise leur spécificité ici et maintenant, sans altérer leur généricité. C'est sans doute ce qui advient à cette nouvelle édition, sept ans après, des deux tomes de ce "Constructivisme". J'ai dit pourquoi, en introduisant la nouvelle édition du Tome I, j'avais souhaité modifier le sous-titre initial, "Les Fondements" devenant "Les Enracinements". La modification que je propose pour le sous-titre de ce tome II est plus une explicitation qu'une modification: "Des épistémologies" devient "Epistémologie de l'Interdisciplinarité". Cette précision m'est inspirée par la surprise que me vaut l'habituelle inattention que les appels à l'interdisciplinarité consacrent à la légitimation des connaissances que ces recherches interdisciplinaires sont censées produire sous forme enseignable et "actionnable". Si "les nouvelles sciences sont bien des sciences" 1 , n'importe-t-il pas de pouvoir s'assurer de la légitimité des connaissances qu'elles produisent? Or les conventions épistémologiques jusqu'ici en usage depuis deux siècles pour assermenter la scientificité des "mono-disciplines" classiques, fondées sur un "objet", (présumé donné, indépendant de l'observateur), qu'elles soient celles des naturalismes, des réalismes ou des positivismes, ne permettent manifestement pas de garantir la scientificité de connaissances dont l'objet est construit par projet délibéré par un "observateur-concepteur,,2.
l Voir le chapitre 2 du tome 1, p.53

2 Je reprends ici une formule d'Edgar Morin "Le problème de l'observateurconcepteur-faut il dire du sujet ?- ...
It,

dans "La Méthode, tome 1", 1977, p. 178.

Si les développements des recherches interdisciplinaires, si unanimement revendiquées par toutes les institutions sociales depuis trente ans au moins, tardent tant à s'affirmer, n'est-ce pas parce que ces recherches ne s'exercent pas encore assez à cette critique épistémologique interne qui permettrait de les différencier sans ambiguïté des innombrables charlatanismes qui s'épanouissent à leur coté (Phrénologie, graphologie, numérologie, astrologie, etc. ...) ? L'argument certes sera valable aussi pour les disciplines classiques, présumées confortablement installées dans leur pré carré défini par la propriété quasi exclusive de leur objet et de leur méthodologie assermentée. Jean Piaget le rappelait dans une formule que j'ai mise en exergue de ce livre, comme avant lui G.Bachelard soulignant qu' "un discours sur la méthode scientifique sera toujours un discours de circonstance, il ne décrira pas une constitution définitive de l'esprit scientifique,,3. Mais les conventions épistémologiques naturalistes, réalistes et positivistes sont si prégnantes encore dans la culture des institutions d'enseignement et de recherche qu'il est difficile de convaincre leurs membres de s'exercer à la critique de ces doctrines de référence qu'ils tiennent pour quasi sacrées. Si bien que par un paradoxe plausible, ce sont les "nouvelles sciences", interdisciplinaires par construction, toutes formées et institutionnalisées dans nos académies après 1948, qui vont peu à peu prendre conscience de la légèreté épistémologique des connaissances qu'elles produisent. Elles vont commencer à s'exercer à un ré-examen public des critères de scientificité auxquels elles se référent pour légitimer et enseigner ces connaissances. De ces examens encore tâtonnants, vont émerger ou plutôt ré-émerger dans les cultures contemporaines, les conventions épistémologiques que l'on peut légitimement appeler constructivistes.

3 Dans "Le nouvel esprit scientifique" (1934), au début d'un chapitre significativement intitulé: "L'épistémologie non-cartésienne", p. 139. 10

Cette expérience de critique épistémologique interne par les nouvelles sciences va se révéler féconde, puisqu'elle suscitera une nouvelle attention aux conditions de légitimation et d'enseignabilité des "résultats" des recherches dites interdisciplinaires, quel que soit le "complexe de projet" qui les a suscitées. Ainsi se justifie le sous-titre que je propose pour cet ouvrage. J'ai envisagé un moment de retenir l'expression des "épistémologies interdisciplinantes", qui rendait compte du caractère actif de cette réflexion sur la légitimité socio-culturelle et éthique de toute recherche assumant sa propre inter -voire trans- disciplinarité. J'ai crains d'inquiéter le lecteur peu familier avec ce néologisme pourtant bien formé. Et l'opportunité de la prochaine publication d'un troisième tome du "Constructivisme", sous le sous-titre" Un Nouveau Commencement", peu après qu'ait paru, dans la même collection, l'ouvrage collectif dirigé par M. François Kourilsky, "Ingénierie de l'Interdisciplinarité, un Nouvel Esprit Scientifique", a achevé de me convaincre. "Travailler à bien penser", ("non pas croire, mais penser") aujourd'hui, c'est s'attacher à développer une exigeante critique épistémologique qui donne sens et valeur éthique aux recherches interdisciplinaires. Les œuvres contemporaines d'Herbert A Simon ou d'Edgar Morin témoignent de façon si convaincante et enthousiasmante de la faisabilité et de la fécondité de cette entreprise: engager l'aventure de la connaissance au cœur de l'étrange aventure humaine. J .L.Le Moigne, Septembre 2002

Il

" Le fait nouveau, et de conséquences incalculables pour l'avenir... "
"

Le fait nouveau, et de conséquences incalculables pour l'avenir,

est que la réflexion épistémologique surgit de plus en plus à l'intérieur même des sciences, non plus parce que tel créateur scientifique de génie, comme Descartes ou Leibniz, laisse là pour un temps ses travaux
spécialisés et s'adonne à la construction d'une philosophie,

mais parce que certaines crises ou conflits se produisent en conséquence de la marche interne des constructions déductives ou de l'interprétation des données expérimentales,

et que pour surmonter ces traditions latentes ou explicites, il devient nécessaire de soumettre à une critique rétroactive les concepts, méthodes ou principes utilisés jusque-là de manière à déterminer leur valeur épistémologique elle-même.
En de tels cas, la critique épistémologique cesse de constituer une simple réflexion sur la science: elle devient alors instrument du progrès scientifique en tant qu'organisation intérieure des
fondements. ..
"

Jean Piaget, "Nature et méthodes de l'épistémologie ", dans Logique et connaissance scientifique, Encyclopédie de la Pléiade, XXII, 1967, p. 51.

Introduction générale
" .. .L'abeille surprend, par la perfection de ses cellules de cire, I'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui fait la supériorité de l'architecte le plus médiocre sur l'abeille la plus experte, c'est qu'il construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche." (Karl Marx, Le capital, p. 728).

La parabole de Karl Marx rappelle peut-être à tout responsable méditant ses prochaines actions les deux contrats sociaux auxquels il peut se référer pour légitimer sa propre réflexion, dès lors qu'il (ou elle) ne sera pas seulee) concernéee) par les conséquences de son acte: assumer l'existence de quelques connaissances antérieures bien fondées et indépendantes de son comportement, à la manière de l'abeille soucieuse d'optimiser la quantité de cire requise pour stocker son miel; ou postuler que ces connaissancesfondements sont elles-mêmes construites et reconstruites en permanence par la réflexion qu'il conduit pour élaborer et justifier sa propre action, à la manière de cet architecte mythique qui modélise délibérément, et artificiellement, ses propres projets d'intervention, ses plans, sans se contraindre à les déduire de connaissances-fondements qui s'imposeraient sans appel à sa raison, et qui ainsi détermineraient son action prochaine. L'épistémologie, contrat social Contrat social disons-nous? On le souligne encore rarement, la méditation du sujet sur les connaissances-bien-fondées qui vont le conduire à déduire ou à argumenter son projet d'action, qu'il soit civique ou scientifique, familial ou professionnel, implique un choix épistémique, ou une croyance forte et présumée partagée sur la nature de cette connaissance fondatrice: lorsqu'un juge fait appel à un expert pour argumenter sa décision, qu'il s'agisse d'un graphologue, d'un informaticien, d'un fiscaliste ou d'un psychiatre, il postule que cet expert va justifier ses conclusions sur des connaissances bien fondées, stables, socialement acceptées qu'il tient lui-même pour légitimes sinon pour vraies s'il prétend

juger en vérité plutôt qu'en équité. Chacun convient volontiers qu'en pratique tout responsable d'action civique est dans la situation de ce juge: nous raisonnons nos comportements en référant nos raisonnements à des connaissances tenues pour bien fondées... et donc à un discours épistémique explicitable sinon toujours explicité. Tout au long du XIXe siècle, un tel discours épistémologique s'est développé dans les académies occidentales; de plus en plus universellement accepté, il est devenu une sorte de fondement implicite de la connaissance qu'il ne semble même plus nécessaire de rappeler tant il est considéré comme consubstantiel aux cultures scientifiques et civiques. On le rappelait dans le tome 1 du Constructivisme consacré aux fondements, rares sont les responsables capables de mentionner le texte des trois axiomes d'Aristote fondant la logique déductive ou celui des quatre préceptes de Descartes fondant le raisonnement analytique. Mais chacun postule leur existence rassurante, généralement acceptée par les académies scientifiques et par les institutions sociales, auxquelles il fait confiance. Pourtant, cette confiance dans les fondements d'une connaissance objective, ou positive, ou essentielle, commence à être à nouveau ébranlée de bien des façons dont le constat des" dégâts du progrès scientifique et technique" constitue peut-être aujourd'hui l'image la plus familière. Mais quand bien même il apparaîtrait que ce constat trop pessimiste devrait être reconsidéré, I'humiliation ressentie devant notre propre démission intellectuelle par notre inattention délibérée aux fondements de nos connaissances laissera des traces: chacun peut-il délibérément et durablement jouer à l'apprenti sorcier sous prétexte que les autres y jouent aussi et que ces comportements n'ont pas encore engendré de catastrophes insupportables? La méditation sur les fondements de la connaissance à laquelle on s'est livré dans le premier tome de cet ouvrage a sans doute été suscitée par cette réaction devant une résignation épistémologique ambiante. En tentant de mettre en valeur d'autres fondements alternatifs explicites plausibles, légitimes, socialement acceptables, que l'on peut fédérer sous la bannière du constructivisme, on se proposait d'échapper à cette 16

résignation. Non pas en substituant un nouveau discours épistémologique au précédent, un chevalier blanc du constructivisme terrassant... un chevalier noir du positivismeréalisme-naturalisme-matérialisme... et prenant sa place! Mais en méditant sur les projets et sur l'activité cognitive des acteursmodélisateurs-concepteurs que nous sommes tous, en permanence, dès lors que nous délibérons nos actions (" construire dans sa tête avant de construire dans la ruche"); tous: scientifique, enseignant, clinicien, consultant, thérapeute, gouvernant, expert, éducateur. .. En montrant la faisabilité et la plausibilité de cette méditation sur les fondements de la connaissance et de la cognition, on veut rendre légitime et crédible cet exercice de probité intellectuelle et sociale qui prend parfois la forme d'une ascèse, convenait Paul Valéry par le truchement de Monsieur Teste. La critiqzle épistémoloSiqzle, instnlment de connaissance Mais, ce faisant, on était sensible au risque de l'exercice: reformuler d'autres fondements, n'est-ce pas implicitement construire un autre socle paradigmatique qu'on tiendra pour" bien formé" et culturellement acceptable, mais aussi stable et solide et donc durable, que le paradigme précédent que l'on prétend dépassé ou stérile? Gaston Bachelard déjà nous le rappelait dans Le nouvel esprit scientifique: "Un discours sur la méthode scientifique (ou un paradigme épistémologique) sera toujours un discours de circonstance" (p. 139). Il nous fallait, dès lors, rester très attentif à cette nécessaire contingence des" fondements de la connaissance ", en prenant au sérieux le caractère morphogénétique, ou auto-éco-ré-organisateur, de ces fondements en permanente transformation; transformant la connaissance qui se construit sur eux, ils sont transformés par cette connaissance dans sa propre genèse. La culture scientifique francophone des toutes dernières années a su, mieux me semble-t-il que les cultures anglo-saxonnes, appréhender cette complexité épistémique des fondements de la connaissance qui se reconstruisent en permanence en construisant les connaissances disciplinées et enseignables que nous leur demandons. Les contributions de Jean 17

Piaget forgeant L'épistémologie génétique (1967-1970) dans les années soixante, et d'Edgar Morin, forgeant par La méthode (1977, 1980, 1986, 1992, 1995, 2001) le Paradigme de la complexité, nous livrent l'appareil conceptuel qui nous permet de concevoir les fondements non plus par un socle immuable, mais par un vortex, organisation active à la fois" médiate et immédiate". Changement de regard qui ne sera sans doute intelligible que dans l'exercice même de production des connaissances sur les fondements de la cognition, acte de production des connaissances: va-et-vient interminable entre empirie et épistémé, entre praxis et poïesis, entre logos et sémios, entre le territoire et la carte qui devient le territoire, entre l'action et la réflexion. Exercice dont on peut narrer les pratiques antérieures (les sillages éphémères), mais qui ne peut être reproduit tel quel régulièrement: chacun, en s'y livrant, se produit sa propre organisation qui, à nouveau, suscitera d'autres pratiques. C'est à de telles narrations épistémologiques qu'est consacré ce tome 2 du Constructivisme. Puisque, par construction, on ne pouvait ni ne voulait plus montrer un discours épistémologique fini, ou fermé, à la manière d'un code juridique énumérant les normes du jugement (objectivité, vérité, noncontradiction...), comme pouvait le faire le Discours sur l'esprit positif d'Auguste Comte au siècle dernier, ou les traités d'épistémologie académique contemporains (au demeurant peu nombreux), il fallait montrer aussi empiriquement que possible des exercices de construction-reconstruction de fondements de quelques disciplines. Jean Piaget nous montrait le chemin en invitant les disciplines scientifiques à construire elles-mêmes, par leur mouvement propre de production de "connaissances en construction continuelle" (1970, p. 10), leur propre épistémologie, autrement dit leur propre" étude de la constitution des connaissances valables" (1967, p.6) qu'elles engendrent pour pouvoir légitimement les enseigner:

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"La critique épistémologique cesse de constituer une simple réflexion sur la science, elle devient alors instrument du progrès scientifique en tant qu'organisation intérieure des fondements, et surtout en tant qu'élaborée par ceux-là mêmes qui utiliseront ces fondements, et qui savent donc de quoi ils ont besoin, au lieu de les recevoir du dehors à titre de présents généreux, mais peu utilisables et parfois encombrants. " (1967, p. 51.)

La. réor{Jdnisa.tion des fondements pa.r la. critiqzle épistémoloBiqzle des disciplines Exercices de démonstration que tout enseignant se doit sans doute de re-formuler dès lors qu'il a mission d'enseigner quelques disciplines scientifiques, par probité à l'égard de ses auditoires; devoir sans doute plus impérieux lorsqu'il expose les connaissances que produisent de jeunes disciplines, inexpérimentées encore dans la critique épistémique de leurs propres fondements. Ce qui est le cas aujourd'hui de la plupart des sciences de l'ingénierie et des sciences de l'homme et de la société, qui n'apparaissent dans les institutions scientifiques que depuis 1950 environ. "Nouvelles sciences ", sans riches traditions épistémologiques reconnues, côtoyant dangereusement bien des "futures pseudo-sciences" (phrénologie, graphologie et autres charlatanismes) mais que les sociétés contemporaines sollicitent avec une insistance qui irrite les disciplines traditionnelles; lesquelles tentent souvent encore de considérer ces nouvelles sciences comme d'ancillaires techniques d'application, sans voir qu'elles renient ainsi leurs propres exigences épistémiques d'objectivité! Me trouvant, depuis 1970, en situation d'avoir à enseigner certaines de ces nouvelles sciences (science informatique, science de gestion, science de la décision, science de la communication, intelligence artificielle, science de la cognition...) relevant à la fois des sciences de l'homme et de la société et des sciences de l'ingénierie, je pris conscience de l'extrême immaturité épistémologique apparente de ces disciplines et de l'incapacité de leurs sœurs aînées (les" vieilles sciences", disciplines 19

confortablement installées dans les académies) à leur fournir les garanties de scientificité que demande leur enseignement. Méditant sur la formulation des épistémologies des nouvelles sciences en m'efforçant de m'inspirer de la démarche proposée par Jean Piaget dans Logique et connaissance scientifique (1967) discutant l'épistémologie des disciplines anciennes, je m'étonnais du complexe statut de la science économique, discipline inclassable, en permanente transformation, oscillant entre une mathématisation exacerbée et une philosophie politique s'exprimant parfois dans le langage de comptabilité; discipline pionnière de l'inter et de la transdisciplinarité, la science économique nous sert sans doute d'excellent révélateur, illustrant par sa dynamique conceptuelle propre la possibilité et la légitimité de quelques renouvellements du regard épistémologique que le citoyen porte sur les connaissances que les disciplines scientifiques
Iui proposent.

Le contexte de l'élaboration de ces réflexions sur" la constitution des connaissances valables" éclaire peut-être l'" intelligence du constructivisme" que l'on propose ici: inséparablement processus épistémique d'élaboration des connaissances-enseignement, et fondements en transformation de ces processus, à la fois cognition (acte de connaître) et connaissance (résultat de cette action).En reprenant ici quelques-unes des réflexions critiques et épistémologiques que l'on s'est efforcé de conduire - ou de laisser surgir - " de l'intérieur même de ces disciplines scientifiques" que l'on avait l'occasion de pratiquer à fin d'enseignement, on se propose de rendre plus aisément perceptibles ces interactions qui vont des fondements aux épistémologies et qui, s'exerçant pragmatiquement, suscitent ces" ré-organisations intérieures des fondements" que Jean Piaget nous invite à reconnaître dans toutes nos entreprises cognitives de modélisation (" construire dans sa tête avant de construire dans la ruche ").

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Des exercices de critique épistémologique de qtlelque5 disciplines Ces exercices pragmatiques de critique épistémologique de quelques disciplines que l'on présente dans ce volume furent conduits dans une interaction permanente avec les réflexions plus spéculatives que l'on présente dans le tome 1 sous le titre Des Enracinements. Les dates d'écriture sinon de publication des textes que l'on rassemble dans ces deux tomes en témoignent: les uns et les autres furent rédigés en parallèle entre 1981 et 1994, chaque critique d'une épistémologie disciplinaire suscitant une nouvelle réflexion sur les fondements transdisciplinaires, laquelle, à son tour, active de nouvelles critiques épistémologiques dans les domaines connexes révélés par l'interdisciplinarité. Exercices inachevables par construction, dont on n'a repris ici que quelques échantillons représentatifs, puisque notre projet est de démonstration, ou de re-construction, et ne peut être de définition. Épistémologies qui n'ont de sens et de portée que si elles sont "élaborées par ceux-là mêmes qui utiliseront ces fondements" nous rappelle une fois encore Jean Piaget. Si l'on a privilégié ici quelques nouvelles sciences (fort inéquitablement au demeurant, les sciences de la décision et de la cognition occupant à elles seules plus de la moitié du volume), ce n'est pas parce qu'on leur attribue un statut épistémologique particulièrement prééminent. Le choix des disciplines considérées est contingent, dépendant du contexte dans lequel ces réflexions ont été conduites et des conjonctures scientifiques dans lesquelles on les a abordées: un sentiment d'urgence éthique peut-être, ressenti en évaluant les risques d'une dérive charlatanesque perçue possible par l'inattention épistémologique des académies? La tolérance des milieux français de la gestion ou du droit à la graphologie, par exemple, ne suggère-t-elle pas I'hypothèse plausible d'une inculture épistémologique notable dans l'enseignement des sciences de gestion? ou des sciences juridiques? Symétriquement, l'insistance des questionnements épistémologiques souvent sans réponse des praticiens de la psychothérapie (P. Caillé, 1992 ; J. Miermont, 1993) ou du travail 21

social (B. Tricoire et al., 1992), par exemple, n'interpelle-t-elle toutes les disciplines susceptibles d'être concernées par interrogations? Les réponses se construisent en marchant... lors qu'on ne les renvoie pas à d'hypothétiques experts ou à mystiques sectaires.

pas ces dès des

Même si, au fil des années, on a été conduit à explorer de façon parfois anecdotique d'autres disciplines dont on percevait l'urgence d'une autocritique épistémologique interne (de l'agronomie au génie urbain par la science économique, l'écologie, la cosmologie, l'immunologie ou la rhétorique), suffisamment pour prendre conscience de la faisabilité de telles critiques épistémologiques et insuffisamment encore pour les entreprendre, il n'importait pas ici d'en faire un étalage précipité. En se donnant pour critère de sélection celui d'une publication antérieure et donc d'un" rodage" préparatoire dans les cultures scientifiques contemporaines, on disposait d'une sorte de "glissière de sécurité" pouvant rassurer le citoyen attentif à la légitimation des discours sur la connaissance que lui proposent les scientifiques: on n'empêche pas l'accident, ici le dérapage onirique dans le jargon épistémologique, mais on le rend moins dangereux ou moins fréquent par la prévisibilité des courbures et des bifurcations. Ces quelques indications sur la genèse de "l'intelligence du constructivisme" que l'on propose dans et par les tomes successifs de cet ouvrage permettront peut-être au lecteur d'aborder de façon suffisamment avertie les études, que l'on a rassemblées à seule fin d'il1ustration, des processus de construction épistémologique auxquels chaque citoyen est invité dès lors qu'il s'efforce de réfléchir son action. Même si les quelques disciplines dont on propose une critique épistémologique ne sont pas ses disciplines favorites, et s'il préfère la logique formelle, la biologie moléculaire, la psychiatrie ou la sociologie, on voudrait qu'il puisse être attentif à la démarche (la construction auto-écoorganisatrice des connaissances) plutôt qu'à ses résultats (le statut épistémique contingent de telle ou telle connaissance). De façon à ce qu'il puisse" construire son chemin en marchant ", s'interrogeant plus sur la façon de marcher que sur le but à 22

atteindre. Les enjeux éthiques de toute réflexion épistémologique lui apparaîtront alors dans une nouvelle perspective, et il constatera qu'il serait bien naïf d'en renvoyer une fois encore la discussion à un pénultième comité d'éthique! (On a succinctement développé cet argument dans un petit traité consacré aux " épistémologies constructivistes ", 1995.) Une présentdtion mdtricielle du constnlctivisme L~organisation de ce volume en chapitres peut ainsi être présentée par les colonnes d'une matrice dont les lignes seraient les chapitres du tome 1 consacré aux fondements. Chacun des deux tomes doit ainsi se suffire à lui-même, mais il faut solliciter l'intelligence du lecteur pour organiser l'interaction récursive et morphogénétique de chaque ligne avec toutes les colonnes, et de chaque colonne (il n'en est que dix ici, consacrées à la critique épistémologique de huit disciplines) avec toutes les lignes (autonomie, ingénierie, téléologie, systémique, complexité, conception, méthode...). 1. Les deux premiers chapitres sont consacrés à une critique épistémologique des sciences de la décision; le carcan imposé par la cybernétique, la praxéologie, la recherche opérationnelle ou la théorie normative de la décision, ne permet manifestement pas de rendre compte des connaissances qu~invite à construire une attention empirique aux acteurs en situation d'élaboration de leur décision. En pratiquant ces exercices d~attention, H. A. Simon a proposé, depuis 1943, de renouveler nos problématiques modélisatrices dans un cadre que l'on peut désormais réargumenter épistémologiquement" de l'intérieur". Une première réflexion, élaborée en 1982-1983 (publiée en 1986) permettait de formuler les enjeux épistémologiques d'une science de la décision entendue comme une science fondamentale de conception (ou d'ingénierie) plutôt que comme une science d'analyse appliquée (chap. 1). Réflexion que l'on reprenait ensuite, en 1990, en collaboration avec Paul Bourgine pour prendre en compte la complexité non linéaire et multidimensionnelle de tout processus cognitif d'élaboration de décision collective (chap. 2).

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2. Le chapitre 3 est consacré à la discussion de l'épistémologie de cette discipline apparemment hybride (ou" fourre-tout "), qui s'est pourtant forgé progressivement ses lettres de noblesse académique, que sont les sciences de gestion (le pluriel intrigue !). Au terme de quinze années de méditations pragmatiques en situation d'enseignement, qui m'ont très fortement incité à développer une veille épistémologique trop longtemps négligée par les académies, cette étude rédigée en 1987-88, publiée en 1990, propose un premier exercice de " critique épistémologique interne" entrepris au sein d'une discipline jeune encore, mais déjà fortement institutionnalisée (à la différence des sciences de la décision qui ne sont que rarement encore reconnues dans leur autonomie disciplinaire ). 3. Les chapitres 4 et 5 reprennent deux études élaborées et publiées en 1993-1994 sur l'épistémologie des sciences de la cognition. Études qui développent et complètent des réflexions antérieures publiées en 1986 (" Sur la genèse de quelques nouvelles sciences: intelligence artificielle et sciences de la cognition", chap. 1 de Intelligence des mécanismes, J.-L. Le Moigne, dir., 1986) et en 1991 (" Sur les fondements épistémologiques de la science de la cognition ", chap. 1 de Systémique et cognition, E. Andreewsky, dir., 1991). On ne sera pas surpris de trouver une critique épistémologique des sciences de la cognition au cœur de la discussion des épistémologies constructivistes puisque ces dernières privilégient l'attention aux processus d'élaboration des connaissances, et donc à la cognition plutôt que la légitimation du statut des connaissances en tant que telles (le" résultat "). 4. Le chapitre 6 reprend une réflexion sur l'épistémologie des sciences de la communication et de l'information, rédigée en 1986 et publiée en 1989. On s'est proposé d'interpréter les renouvellements épistémologiques posés indépendamment et quasi simultanément par les recherches véritablement novatrices de G. Bateson et d'Ho A. Simon sur la communication et la cognition dès les années cinquante-soixante: discussion qui permet d'intégrer dans une problématique constructiviste féconde notre intelligence de ce phénomène complexe par excellence qu'est la communication que venaient de distinguer C.E. Shannon et 24

W. Weaver par" la théorie mathématique de la communication ", introduisant une" Nouvelle Science" qui semblait se développer sans fondations épistémiques tout en manifestant une impressionnante vitalité pragmatique! 5. Le chapitre 7 propose une réflexion sur l'épistémologie de la science informatique conduite en parallèle depuis 1970 avec celle que l'on consacrait aux sciences de gestion. Le fait, aisément observable, que les spécialistes de cette discipline ne soient toujours pas capables de la définir autrement que comme une application d'autres sciences (logique mathématique, électronique et linguistique, en général) me laissait perplexe et me conduisait à m'interroger sur le statut des connaissances que prétend produire cette nouvelle science si choyée par les sociétés industrielles! Perplexité qui conduisait à un réexamen des prémisses épistémologiques et à une hypothèse de ré-organisation constructiviste qui fasse de la science informatique une science de la computation. Rarement la thèse piagétienne sur le caractère endogène de toute construction épistémologique m'a semblé aussi adéquate à son objet que dans le cas de la science informatique; mais aurais-je pu la mettre en forme si je n'avais disposé du paradigme de la computation symbolique formulé par H. A. Simon dans les années soixante (cet article fut publié en 1989 en français et en 1991 en italien) ? 6. Le chapitre 8 élargit les réflexions précédentes sur les sciences de la communication et de la computation (parfois tenues pour des disciplines techniques ancillaires), par une discussion du statut épistémologique de la technologie entendue comme" la science des techniques" ou de " la Techné ", comme son nom l'indique. Les interrogations que suscitent depuis les grandes marées noires ou le drame de Tchernobyl, les extrêmes difficultés de " la maîtrise sociale de la technologie" (entendue cette fois dans tous les sens du mot, et plus seulement comme une discipline scientifique), conduisent de plus en plus à remettre en question la scientificité de ces" technosciences ". Interrogations qui révèlent souvent l'étonnante inculture épistémologique des scientifiques et des citoyens responsables du développement social des technologies: le scientisme le plus naïf semble souvent servir de caution 25

" nonnale" à des comportements brutalement technocratiques, faute d'alternatives épistémologiques plausibles! Ne peut-on reconsidérer la légitimité de ces cautions? L'expérience épistémologique qui forge les constructivismes depuis vingt ans pennet de renouveler ce discours et de proposer à la technologie un autre statut de discipline enseignable: celui des sciences de l'ingenium, ou de l'ingénierie au sens où les formulait déjà G.B. Vico il y a trois siècles. Argumentation que l'on a proposée en 1992 lors d'un colloque international sur" la maîtrise sociale de la technologie", et qui fut publiée peu après en 1993. 7. Le chapitre 9 développe quelques aspects de la discussion précédente, en privilégiant d'autres arguments de l'épistémologie des sciences de l'ingénierie que l'on rencontre dans les pratiques de la conception de projet, et plus particulièrement de la conception de projets d'architecture et d'aménagement de l'espace. L'occasion en était donnée par un entretien provoqué par une revue canadienne se consacrant aux enjeux scientifiques, culturels et éthiques des recherches en aménagement et en " design" (InFormel, 1992). 8. Le chapitre 10 enfin propose une méditation apparemment incidente sur la construction épistémologique d'une discipline qui est sans doute la plus ancienne et la plus nouvelle des disciplines scientifiques, les sciences de l'éducation! Discipline longtemps tenue pour plus ancillaire encore que les sciences des techniques, les sciences de l'éducation ne parvenaient pas à trouver dans le paradigme positiviste auquel on les invitait à s'inscrire, les ressources conceptuelles leur permettant de légitimer leur propre discours! Paradoxe ignoré: transmettant des savoirs présumés légitimés ailleurs, elles ne pouvaient pas légitimer elles-mêmes leur propre savoir! Cette situation devenait à l'expérience de plus en plus insupportable, et l'on n'est pas surpris des efforts courageux et féconds que développent, depuis quelques années, les sciences de l'éducation pour assurer leur propre critique épistémologique interne, grâce aux travaux d'E. von Glasersfeld en Amérique ou de J. Ardoino et de G. Lerbet en France, pour ne citer que ceux que j'ai pu approcher ces dernières années. Le texte qu'on va lire ici fut rédigé à l'occasion d'un colloque international 26

sur" le transfert des connaissances" en 1989, donc avant que les recherches récentes sur l'épistémologie constructiviste des sciences de l'éducation me soient familières. Il constitue ainsi une modeste contribution locale à une entreprise qui doit être plus ambitieuse. Mais il m'a semblé que cet exercice illustrait symboliquement la problématique de ce volume: montrer comment" se construit le chemin en marchant" plutôt que démontrer l'excellence scientifique de la discipline ainsi établie en laissant ignorer les détours cognitifs par lesquels on est parvenu à l'établir. "l ln telliBence or{jânise le monde... en s 'or{janisan t ellemême" (J.Piâ8e~ 1957) Ces dix chapitres témoignent de la faisabilité de l'exercice. Ils ne sont pas publiés ici à l'intention des seuls spécialistes des quelques disciplines dont on a discuté la critique épistémologique (même s'ils furent initialement publiés dans ce but à l'époque). Ils sont publiés à l'intention de tous les spécialistes (qu'ils soient scientifiques ou citoyens responsables), afin de catalyser en quelque sorte leur propre réflexion épistémologique, qui s'exerçant, reconstruit les fondements sur lesquels ils construisent les connaissances qu'ils enseignent ou auxquelles ils se réfèrent pour élaborer leurs actions. Boucle récursive qui ne s'entend que dans son mouvement même, vortex en permanente déformation qui relie et transforme les fondements épistémiques et les exercices pragmatiques. D'autres exercices et d'autres méditations se poursuivent déjà, dans bien des disciplines et dans bien des cultures, de la psychothérapie à l'agronomie par le travail social, l'immunologie ou l'architecturologie, comme par la rhétorique, la topique ou I'herméneutique. .. Puisse" le démon de reliance" qu'Edgar Morin (1994) reconnaissait récemment au cœur de sa pensée continuer à nous animer tous, restaurant" cet étrange pouvoir de l'esprit humain qui est de conjoindre ", nous libérant de ces interdits disciplinaires qui voudraient nous astreindre à réduire l'émerveillante complexité de nos expériences du monde auxquelles nous pouvons, sans cesse, 27

donner du sens: c'est en s'organisant elle-même que l'intelligence organise le monde... dès lors qu'elle veille.

Le lecteur ne sera pas surpris que je souhaite renouveler ici l'expression de ma gratitude à tous ceux, proches et lointains, connus et inconnus, avec lesquels et grâce auxquels je poursuis les méditations dont ce volume garde le sillage: je les ai déjà évoqués dans l'introduction du tome 1. Peut-être puis-je insister ici sur l'enrichissement que m'ont valu les rencontres d'amis et de collègues européens, américains, méditerranéens, d'expériences et de cultures si diverses, qui s'associent depuis quelques années dans la construction de cette recherche coopérative en réseau que devient le programme européen" Modélisation de la complexité" (AE. MCX). Je ne peux citer tous les noms, mais je voudrais que Evelyne Andreewsky, André-Jean Arnaud, Louis Bec, Philippe Boudon, Paul Bourgine, Philippe Caillé, Pierre Calame, Mauro Ceruti, Joël de Rosnay, Robert Delorme, André Demailly, Dominique et Monique Génelot, Georges Kervem, Maurice Landry, Gilles Le Cardinal, Georges Lerbet, , Marc Luyckx, Alain Martinet, Lucien Mehl, Jacques Miermont, Mioara Mugur-Schachter, Bertrand Munier, JeanFrançois Quilicci, Jean-François Raux, Régis Ribette, Jacques Robin, Charles Roig, Christian Schmidt, Djemal Sidi Boumedine, Madan Singh, Bruno Tricoire, , Jean-Pierre Van-Gigch, Sergio Vilar, Bertrand Vissac, Jean-Louis Vullierme,... tant d'autres... sachent que leur attention, à la fois amicale et exigeante, m'a été et m'est toujours source d'enrichissement dans la réflexion et de bonheur dans l'échange. L'équipe de recherche du GRASCE (CNRS 935), au sein de laquelle j'ai eu la chance d'œuvrer pendant près de vingt ans, m'a apporté depuis toujours plus que je ne saurais dire, dans la joie de l'entreprise commune et vivante. Que chacun de ses membres, juniors et seniors, entende ici à nouveau l'expression de ma gratitude. Et plus particulièrement, pour la réalisation de ce volume, que Danièle Durieu, Isabelle Nguyen et Sandrine Raynard sachent mon très chaleureux merci... et me pardonnent de leur 28

avoir trop souvent demandé les tâches ingrates de la compilation bibliographique et de la composition dactylographique. Et aujourd'hui, c'est à Madame Evelyne Biausser et à l'équipe d'Axone que je veux exprimer à nouveau ma sincère gratitude. En consacrant beaucoup de soin et d'intelligence à la présentation finale de cette nouvelle édition complétée, en me faisant beaucoup de suggestions judicieuses et en établissant un index qui devenait indispensable, ils contribuent beaucoup à ... cette reconstruction du constructivisme. Puisse enfin le lecteur pensif, qui consulte ce livre avec perplexité, intérêt ou irritation, percevoir un instant le merci de son auteur: cette invisible complicité, que je peux construire sans la connaître, fut sans doute le ferment des méditations que ce livre propose.

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Remerciements et références
Les chapitres de cet ouvrage reprennent des études publiées dans des recueils et revues scientifiques dont les éditeurs ont bien voulu autoriser la reproduction. L'auteur et l'éditeur expriment ici leurs sincères remerciements:

- aux Presses de l'Université Laval, Québec (Canada) qui autorisent la reproduction de "Les sciences de la décision, sciences d'analyse ou sciences du génie" publiée dans L'aide à la décision, sous la direction de M. Landry et R. Nadeau (1986), p. 352 (ct: chap. 1) ; - aux Editions Elsevier Science Ltd., Kidlington (GrandeBretagne), qui autorisent la reproduction de "Les bonnes décisions sont-elles optimales ou adéquates" publiée dans Proceeding of [FORS 90 Triennal Conference. Operational Research 90, sous la direction de H.E. Bradley (1991), p. 215225 ; étude co-rédigée avec Paul Bourgine (ct: chap. 2) ; - aux Editions Economica (Paris), qui autorisent la reproduction de " Epistémologies constructivistes et sciences de l'organisation" publiée dans Epistémologie et sciences de gestion, sous la direction de A. C. Martinet (1990) p. 81-140 (cf. chap.3); - à la revue Lekton (revue de philosophie de l'Université du Québec à Montréal) qui autorise la reproduction de "Joyeuse méditation épistémologique sur la modélisation symbolisante de l'intelligence " publiée dans le volume III (n° 1) sous la direction de D. Payette et V. Rials (1994), p. 31-45 (cf. chap. 4) ; - à l'AIDRI, Association internationale pour le développement de la recherche interdisciplinaire (Lyon), qui autorise la reproduction de l'étude" De l'imitation à la modélisation, un exercice de paradigmatologie des sciences de la cognition" présentée au colloque qu'elle organisait à Lyon sur le Neuro-mimétisme à Lyon (juin 1994) dont les actes sont publiés en 1995 aux Éditions Hermès, Paris (cf. chap. 5) ;

- à la revue TIS (Technologie de l'information et société, Liège, Belgique) qui autorise la reproduction de l'article "Communication, information et culture, le plus étrange des problèmes" publié dans le volume 1 (n° 2), 1989, p. 11-34 (cf. chap.6); - à la revue Culture technique (revue du CRTC, dirigée par Jocelyn de Noblet), qui autorise la reproduction de "La science informatique va-t-elle construire sa propre épistémologie?" publié dans le n° 21, juillet 1990, p. 16-23 (cf chap. 7) ; - à la Revue internationale de systémique (co-édition AFCET Dunod) qui autorise la reproduction de "Les sciences de l'ingénierie sont des sciences fondamentales - contribution à l'épistémologie de la technologie" publié dans le volume 7 (n° 2), 1993, p. 183-204 (cf chap. 8) ; - à la revue InFormel (Faculté d'aménagement, Université de Montréal) qui autorise la reproduction de "Questions sur l'épistémologie des sciences de la conception" publié dans le volume 5 (nO 1), hiver 1992, série" Prométhée Eclairé" dirigée par A. Findeli, p. 8-16 (cf. chap. 9) ; - à l'Université Montpellier II, organisatrice du Colloque ANTHENA 89, qui autorise la reproduction de : " Le transfert des connaissances est re-construction des connaissances: symbole, computation, cognition ", publié dans les Actes d'Anthena 89, sous la direction de J.-M. Dusseau, p. 3-10 (cf. chap. 10).

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1 Sur l'épistémologie des sciences de la décision, sciences de l'organisation

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Élaborer et prendre une décision est un acte cognitif qui implique la recherche et l'examen de quelques connaissances, chacun en convient volontiers. Mais les connaissances dont on dispose pour identifier le processus de décision lui-même semblèrent longtemps dérisoires ou magiques, réduites aux modèles extrêmes de l'automate calculateur et du génie machiavélique. Pourtant, depuis que l'exercice de la décision est considéré comme devant

relever d'une formation scientifique, et donc d'un enseignement
discipliné, soit au détour des années cinquante, ilfallait établir ces connaissances enseignables : le développement pendant et après la Deuxième Guerre mondiale de disciplines scientifiques insolites mais apparemment adaptées à de tels enseignements, telles la recherche opérationnelle, la cybernétique, la théorie normative de la décision... permettait, et permet encore, d'écrire des manuels, de faire des cours, de proposer des examens et de délivrer des diplômes garantis par les institutions scientifiques. Activité d'enseignement à laquelle je me livre depuis vingt-cinq ans, m'associant ainsi à une vaste communauté d'enseignants de par le monde qui se consacrent à (( exercice: produire et transmettre cet des connaissances sur la bonne" façon de décider, dans les organisations sociales en particulier. Activité qui me conduisait à m'interroger sur les fondements (( épistémologiques de ces

connaissances

apparemment

nouvelles"

:

discipline

* Le chapitre reprend ici un texte publié dans un ouvrage collectif publié sous la direction de M. Landry et de R. Nadeau: « L'aide à la décision, nature, instruments et perspectives d'avenir» (Québec, Presses de l'Université Laval, 1986), actes d'un Colloque international organisé sur ce thème fin 1982 par la Faculté des Sciences de l'Administration de l'Université Laval: étude publiée sous le titre « Les sciences de la décision. Sciences d'analyse ou sciences du génie? Interprétations épistémologiques », p. 4-52. L'auteur et l'éditeur renouvellent ici leurs remerciements aux Presses de l'Université Laval, aux organisateurs de ce colloque international et aux directeurs de cet ouvrage collectif, qui veulent bien les autoriser à reprendre ici cet article légèrement modifié.

scientifique? ou artistique? recettes légitimées par une expérience ancestrale? ou manifestation contingente de quelque idéologie partisane? Les sciences de la décision telles qu'on pouvait les enseigner dans les années soixante-dix semblaient ne jamais s'être interrogées sur leurs propres fondements. Leur légitimité scientifique était sans doute établie par la notoriété scientifique des auteurs des premiers manuels (en général mathématiciens réputés par ailleurs I). Cette réponse ne me satisfaisait guère, mais j'avais été surpris de l'indignation de la plupart de mes collègues enseignants lorsque j'avais fait état publiquement de ces interrogations (par un article intitulé" Sur l'épistémologie de la recherche opérationnelle" présenté à un colloque de Cerisy en 1978 et publié dans E. Heurgon, dir., « L'avenir de la recherche opérationnelle », 1979): "Il ne faut pas dire que le roi est nu " ! Cette indignation se manifestait l'année même où H A. Simon obtenait le prix Nobel pour ses travaux sur les processus de décision dans les organisations sociales ", si bien que je me rassurai vite: ne disposons-nous pas, par son œuvre, d'une intelligence de la Nouvelle science de la décision (titre d'un de ses ouvrages publié initialement en 1961) qui nous propose un renouvellement paradigmatique
particulièrement bienvenu pour proposer une réponse constructive à mon interrogation? C'est dans ce contexte que fut rédigée cette étude, présentée à un colloque international organisé à l'Université Laval à Québec en 1982. Les premiers travaux sur les fondements des épistémologies constructivistes avaient été publiés peu avant (cf les chapitres 1 et 10 du tome 1 et l'article «Systémique et Epistémologie» publié dans «La notion de systéme dans les sciences contemporaines, T.2 » (J.Lesourne ed), Ed de la librairie de l'Université, Aix-en-Provence, 1980, p 149317) : ce texte sur l'épistémologie constructiviste des sciences de la décision constitue en quelque sorte la première des itérations dont les deux tomes de ce livre révèlent le mouvement, des fondements aux épistémologies empiriques, et de celles-ci aux fondements du constructivisme en permanente reconstruction.

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Sciences de la décision: mathématiques de la décision ou science sociale?
Dans I'histoire certainement tri-millénaire de la science, les sciences de la décision font encore piètre figure. Les académies patentées assureraient volontiers qu'il s'agit de fausses sciences, héritières honteuses de l'astrologie, si elles ne craignaient de mécontenter leurs mécènes, lesquels apprécient de bon gré ce label de scientificité attaché à l'acte-symbole par excellence de tout pouvoir: la décision. Les historiens, observant la jeunesse du concept, sont dubitatifs quant à ses chances de survie: ils voient défiler tant de disciplines qui ne survivent guère au siècle qui les a vus naître. Les sociologues sont franchement boudeurs, craignant quelque usurpation de leur domaine d'élection: si la notion même de décision n'a aucun sens en physique naturelle - le noyau de l'atome déciderait-il de sa propre fission? - pourquoi en aurait1 elle en physique sociale? Les psychologues, attentifs par statut aux déterminants des comportements des êtres humains, ne cautionnent pas volontiers un concept qui nie implicitement de telles déterminations et qui affirme une liberté irréductible à toute régularité" légiférable". Le légiste et ses juristes, tout comme le politique et ses économistes, n'ont de cesse de délimiter et de limiter soigneusement, à grand renfort de normes ou en proclamant l'emprise de quelques nouvelles nécessités hier encore inconnues, les zones d'ombre où peuvent s'exercer, peut-être de manière inavouable, le jeu et donc la décision, le jeu qui est bonheur de décider!

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La« physique sociale» a été reconnue en 1822, puis baptisée « sociologie» en 1839 par le père de la « philosophie positive », Auguste Comte. La physique sociale, précisait-il dès 1822, consiste à concevoir toujours les phénomènes sociaux comme inévitablement assujettis à de véritables lois naturelles comportant une prévision rationnelle... S'il y a loi naturelle et prévision calculable, y a-t-il alors décision? 35

Ma théma tiqlzes de la décision: mathématiqlzes démd{joSiglzes P Par un de ces effets pervers et malicieux dont la pratique scientifique est coutumière, les uns et les autres convinrent peutêtre de faire appel à celle qui s' autoproclame la reine des sciences, pour mettre bon ordre dans ce beau territoire de la science que quelques nouveaux intrus, tels que la décision, l'information, la communication, l'organisation, l'autonomie..., commençaient à troubler. À moins que ce ne fût la mathématique elle-même qui, à court de sujet d'étude et désireuse d'étendre son entreprise, décida (si décider est ici le bon verbe; peut-être faudrait-il écrire: ne tenta ?) de s'approprier le concept, et, ce faisant, de libérer les autres disciplines des dangers que leur faisait courir une décision, objet scientifique ~t pourtant en liberté? Il reste que, dans les années 1944-1954 , une théorie de la décision prenait statut au
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La quasi-totalitédes grandstextes qui fondentaujourd'hui les mathématiques

de la décision furent publiés dans ces quelques années qui connurent le transfert de la recherche opérationnelle, née pendant la Seconde Guerre mondiale, de ses applications militaires aux applications industrielles et administratives. Les travaux mathématiques de base étaient certes fort antérieurs (Pascal, Bemouilli, Borel, von Neumann), mais ils n'étaient pas tenus comme relevant des mathématiques de la décision. Theory of Games and Economic Behavior de J. Von Neumann et O. Morgenstern paraît en 1944 (2e éd. avec appendice, 1946) ; Cybernetics, or Control and Communication in the Animals and the Machine, de N. Wiener paraît pour la première fois en 1948 ; Statistical Decision Functions de A. Wald paraît en 1950 ; Foundations of Statistics de L. Savage paraît en 1954 ; Rational behavior, Uncertain Prospects and Measurable Utility de J. Marskak paraît en 1950 ; Le comportement de l'homme rationnel devant le risque: critique des postulats et axiomes de l'école américaine de M. Allais paraît en 1958 ; Social Choice and individual Values de K. J. Arrow paraît pour la première fois en ] 95] ; Activity Analysis of Production and Allocation de T. C. Koopmans paraît en 1951). Il manque sans doute à ce palmarès des œuvres fondatrices des mathématiques de la décision quelques noms d'auteurs qui s'illustreront plus tard par leurs travaux sur les méthodes de programmation et de décomposition (Kuhn, Tucker, Charner, Cooper, Dantzig, Wolfe) parce que leurs principaux articles parurent après 1955. Mais les mathématiques de la décision étaient alors irréversiblement constituées. La quasi-totalité des grandes contributions francophones (G. T. Guilbaud, M. Boutizat, G. Kreveras, G. MorIat, M. Barbut, B. Roy, J. Ville, J. Lesoume) sont postérieures à 1955 et se fondent explicitement sur le socle construit entre 1944 et 1954. Il serait pourtant légitime de mettre en 36