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Le défi du politique

De
302 pages
L'oeuvre de Claude Lefort est marquée par la passion de comprendre l'origine des régimes totalitaires et l'avènement de la démocratie moderne. Dans ce livre nous nous efforcerons d'exposer la démarche qui mène Lefort à la découverte de la dimension symbolique de la société démocratique. Le politique sera le domaine propre de cette enquête. Lefort nous invite à voir dans la démocratie une forme de société qui s'institue et se maintient dans la distinction des plans du pouvoir, de la loi et du savoir, et dans l'indétermination ultime de l'être du social.
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Le défi du politique
Totalitarisme et démocratie chez Claude Lefort

La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Jad HATEM, Christ et intersubjectivité chez Marcel, Stein, Wojtyla et Henry, 2004. Laurence CORNU, Une autre république, 2004. Monica SPIRIDON, « La nymphe Europe »,2004. Thierry BRIAULT, La philosophie du sens commun, 2004. Laura BRONDINO, Carlos Monsivais à l'écoute du peuple mexicain, 2004.

Collection La philosophie en commun dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

Esteban

MOLINA

Le défi du politique
Totalitarisme et démocratie chez Claude Lefort

L'Harmattan 5-7,rue de I~ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8127-6 EAN : 9782747581271

À ma mère, qui m'a appris le courage

Introduction L' œuvre de Claude Lefort est marquée par la passion de comprendre l'avènement des régimes totalitaires et, les deux choses n/ en faisant qu/une, le sens de la démocratie. Pour Lefort, s'interroger sur les conditions qui ont rendu l'avènement des régimes totalitaires possible va de pair avec l'interrogation sur les repères symboliques de la démocratie, car le totalitarisme ne cherche sa légitimité que dans la dénégation des références symboliques de la démocratie. Face à ceux qui, après avoir réduit la démocratie à un dérivé du libéralisme, la rangent avec le communisme dans la catégorie indifférenciée des formes de domination étatique qui se distingueraient essentiellement par le degré de rigueur avec laquelle elles appliquent leurs lois; face à ceux qui réduisent sa signification à la différence de ses institutions, Lefort place les régimes totalitaires dans la perspective des référents de sens de la société démocratique: le totalitarisme prétend rendre réel un savoir et un pouvoir de la société sur elle-même - savoir et pouvoir d/Un - qui, dans la démocratie, n'étaient qu/un savoir et un pouvoir symboliques: autrement dit, un savoir qui se dérobait à la certitude, à l'épreuve de l'indétermination du sens de la vie sociale, et un pouvoir qui, inlocalisable, émergeant de la division et de l'hétérogénéité radicale du social, ne détenait plus la loi de ses mouvements. Les régimes totalitaires communistes reflètent les effets dévastateurs d/une société qui se laisse emporter par le phantasme d'un monde replié sur luimême, sans extérieur; d'une société qui se laisse piéger par le spectre de l'Un et qui nie toute légitimité au non-identique, à la pluralité. La soumission des individus au discours de l'Un - le
discours du Parti

-

est, en un sens, voulue.

Lefort remarque

que

le phénomène communiste noue un lien étroit entre la domination absolue du Parti et la volonté de soumission. Il nous montre que la liberté est aussi vulnérable, aussi fragile, que le désir de liberté est inconstant et évanescent. L'expérience totalitaire nous apprend que la soumission peut aussi trouver

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son origine dans un désir aveugle de liberté. Son énigme est l'énigme d'une société qui s'impose à elle-même de ne pas désirer, qui se construit sur la négation du désir. Lefort nous montre que le régime communiste crée un univers fantastique, imaginaire, mais politiquement efficace. La négation totalitaire de la démocratie se présente comme le dépassement de l'incertitude dans laquelle s'installe une société qui décide de chercher son sens en elle-même, une fois que les référents transcendants de certitude ont été remis en question et finalement rejetés. Le totalitarisme prétend déterminer à jamais le sens de l'existence individuelle et collective en recourant à l'expédient d'un homme nouveau, d'une société organisée et d'une communauté. Les conditions de possibilité de l'entreprise totalitaire seront, en un sens, préparées par le type de vie démocratique: à partir du moment où il n'est pas possible de se rapporter à un fondement incontestable du social, tous les rapports que nouent les hommes entre eux sont susceptibles d'être remis en question. Cela engendre une dynamique aux conséquences imprévisibles. Si l'inquiétude démocratique devient insupportable pour des raisons politiques, économiques ou sociales, le phantasme d'une société qui se domine elle-même jusque dans ses moindres recoins pointe à l'horizon et, avec lui, le phantasme totalitaire. Lefort défend l'idée que nous ne pouvons mettre au jour la signification du totalitarisme qu'en recourant, pour l'éclairer, à l'expérience démocratique. Dans cette perspective, il s'efforce de nous dévoiler la dimension symbolique du politique qui émerge dans la démocratie moderne. Pour ce faire, il estime que la priorité est de penser le politique autrement que le marxisme et que la sociologie politique positive ne le font. Celui-là noie le politique dans une philosophie de l'histoire dont la force normative détermine le sens et les modalités de l'action. En d'autres termes, la philosophie de l'histoire de type marxiste réduit le politique à un instrument de domination de classes. La sociologie positiviste comprend le politique comme un domaine factuel d'action sociale que l'on pourrait séparer d'autres domaines domaines économique, juridique, moral, scientifique... La sociologie positiviste réduit la théorie politique à une théorie des institutions données, qui prétend occulter l'idée générale de la société, qu'elle morcelle en 6

différents domaines sociaux d'action. Le positiviste met la charrue avant les boeufs: il fait comme si n'intervenait pas, dans toute analyse, une expérience préalable du social. Pour Lefort, au contraire, le politique est le lieu où se joue le sens du social. Le politique possède un caractère fondateur, instituant. Mais il n'est pas le créateur ex nihilo de la société - comme le prétendrait le totalitarisme. Le politique est le lieu depuis lequel la société peut appréhender une image, une représentation provisoire d'elle-même. Dissoudre le politique dans une philosophie de l'histoire, ou simplement le résoudre à unfactum social parmi d'autres, cela revient à le priver de sa portée cognitive. C'est dans la représentation que la démocratie moderne se fait du pouvoir que se révèle le mieux la dimension symbolique de celle-ci. Lefort conçoit le pouvoir démocratique comme un espace vide que rien ni personne ne peut s'approprier. Le pouvoir marque une extériorité symbolique de la société qui permet de se représenter son unité. Le pouvoir instaure cette unité que nous nommons la société. Cette instauration est une production symbolique, et non réelle. Une fois les principes religieux de la totalité sociale remis en question, l'unité que produit le pouvoir démocratique ne va pas au-delà de la division qui sillonne l'espace social. L'unité de la société démocratique est toujours une unité symbolique. Le pouvoir démocratique est une métaphore de la société, il n'est pas la société en acte. Le pouvoir parle toujours d'autre chose qui n'est pas lui. Le pouvoir démocratique ne peut pas engloutir la société et la société ne peut pas se passer d'un pôle de représentation d'elle-même et d'action. La société démocratique implique le renoncement à l'élimination de l'altérité, de la différence qui la constitue: tel est son élément éthique. Les réticences que suscite la radicale pluralité de la société, l'indétermination ultime du sens de la vie sociale, peuvent nourrir l'illusion totalitaire d'un sens unique, immuable et incontestable, de la vie sociale. La démocratie moderne n'est pas l'antichambre du totalitarisme. Le totalitarisme n'est pas une conséquence nécessaire de l'histoire, mais celle d'un choix. Le totalitarisme suppose la volonté de se soumettre à l'Un, incarné dans le Parti. Il suppose ce que la Boétie nomme une servitude volontaire. Les 7

chances que la démocratie moderne offre à la liberté sont inconnues, non seulement de la société d'Ancien Régime, mais aussi du totalitarisme. Parce que la démocratie moderne distingue le pouvoir, le droit et le savoir en tant que domaines indépendants, elle rend possible une société civile autonome, c'est-à-dire une société capable de décider de son avenir. Sans garanties, certes, mais aussi sans que lui soient imposés des pouvoirs étrangers à l'humain. La société civile en vient à se transformer, comme jamais auparavant, en un espace d'invention sociale ouvert par principe à tous et à chacun des individus qui se reconnaissent en lui. Cette reconnaissance n'est pas étrangère à cette représentation de la loi et du droit, du légitime et de l'illégitime, qui n'en finit jamais d'être déchiffrée, et que nous appelons les Droits de l'homme. Le symbole des Droits de l'homme rend possible ce qui, dans la démocratie antique, était encore réservé à une minorité: le droit de chaque individu de façonner le sens de son existence. Dans ce livre nous nous efforcerons d'exposer la manière dont Lefort découvre la dimension symbolique de la démocratie moderne.l L'autocritique de la pensée révolutionnaire d'origine marxiste, c'est-à-dire la critique de l'idée d'après laquelle les hommes peuvent forcer un point du temps où toutes les différences pourraient être résolues d'une part, le fait de démasquer le régime de l'URSS comme un régime de servitude légitimé par le discours révolutionnaire d'autre part, sont des expériences-clé de cette découverte. L'importance de celle-ci est renforcée par la remise en question des interprétations positivistes de la démocratie et de ces philosophies politiques qui voient dans la démocratie une religion moderne. Notre travail est structuré en accord avec ces clés. Dans la première partie, nous tentons de reconstruire la critique faite par Lefort du régime stalinien à un moment où il croit encore en la révolution. Dans la deuxième partie, nous nous
Sur la pensée de Claude Lefort voir aussi Claude Habib et Claude Mouchard (sous la direction de), La déJnocratie à l'œuvre. Autour de Claude Lefort, Paris, Éditions Esprit, 1993. Hugues Poltier, La découverte du politique, Paris, Éditions Michalon « Le bien commun », 1997 et du même auteur, Passion du politique. La
1

pensée de Claude Lefort, Genève, Éditions Labor et Fides
1998.

«

Le champ éthique »,

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reconstituons les étapes d'une pensée qu'a quittée la foi révolutionnaire et qui renoue le dialogue avec ses maîtres, Marx et Merleau-Ponty, pour faire le jour sur ce qu'occultent ses commentateurs doctrinaires: les signes qui, dans leurs oeuvres, semblent indiquer l'impossibilité d'accéder à un point de vue absolu, d'embrasser la totalité du social; les signes qui semblent indiquer l'impossibilité pour la pensée de se refermer sur elle-même et de se rendre sourde, dans une sorte d'exercice d'autisme, aux voix qui l'interpellent depuis l'autre rive, depuis l'extérieur. Nous tentons également d'exposer les conclusions d'une pensée qui, au fil des enseignements de Machiavel, renonce à la détermination absolue de son objet, à la détermination ultime de ce qui suscite son discours: l'énigme de la liberté. Dans la troisième partie nous tentons de montrer que la liberté est inséparable de l'expérience d'une indétermination radicale dans tous les domaines de la vie sociale et que son avenir, et donc celui de la démocratie, est aux prises de toutes les représentations qui cherchent à la conjurer.

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Première partie Révolution et Bureaucratie

I La révolution trotskiste La découverte du trotskisme Dès son plus jeune âge, Lefort a été attiré par l'idée d'une société socialiste. Les cours dispensés par Maurice MerleauPonty pendant l'année scolaire 1941-1942 au lycée Carnot, auxquels il assista, furent décisifs quant à la forme que devait revêtir cette idée. Ces cours furent déterminants pour la formation de sa première orientation politique, le trotskisme. 1 A partir de 1942, Lefort commence à fréquenter les cercles de la quatrième Internationale, en particulier le CCI - une mouvance à laquelle il reconnaît un mérite, en dépit de son radicalisme, celui de s'être inquiété d'initier ses membres à la connaissance du mouvement ouvrier. Lefort s'attela à la lecture méthodique de Marx, de Lénine et de Trotski, en particulier les ouvrages concernant les luttes sociales qui suivirent la Première guerre mondiale. Les arguments de Trotski le gagnèrent à la cause révolutionnaire. A partir de l'idée qu'il s'est forgée de Marx, Lefort en arrive à concevoir le marxisme comme une philosophie de l'histoire et de la société, non déterministe et non évolutionniste. Suivant le chemin ouvert par MerleauPonty, il considère que le marxisme de Marx trouverait sa véritable expression dans le langage phénoménologique. Face au dogmatisme et au déterminisme historique qu'affichait le marxisme du Parti communiste, le marxisme de Lefort, en accord avec l'intention de Merleau-Ponty, se refusait à comprimer l'histoire dans un schéma et, par conséquent, à éluder le défi lancé par l'imprévu, l'indéterminé, en définitive la nouveauté, à la pensée - toujours tentée, quant à elle, de se déclarer détentrice de la vérité de l'histoire, de la société, etc. Pour Lefort, il ne s'agissait pas de rejeter, en les considérant insignifiants, les phénomènes qui échappaient à tout corpus
1 "Entretien avec Claude Lefort", L'Allti-lnythes, n° 14 (1975), p. 1. Lefort reprochait au parti communiste d'être monolithique, dogmatique et démagogique. De même, il voyait dans l'URSS une société bureaucratisée, militarisée, dans laquelle les travailleurs continuaient d'être exploités.

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doctrinaire préétablit mais de déchiffrer leur sens, d' apprécier leurs répercussions sur la pensée historique ou sociale ellemême. Sans doute Lefort pensait-il, comme Marx, que la société moderne, bourgeoise-capitaliste, soumet les êtres humains à un processus d' aliénation radicale, dont il fallait chercher l'origine dans l'unification de tout rapport social par le capital, dans l'irruption de la valeur d/échange au sein de tous les rapports humains. Mais en même temps, il était possible de découvrir, dans ce phénomène de dépendance universelle du capital, les signes et les conditions d/une réappropriation révolutionnaire de l'identité sociale humaine. En d' autres termes, les analyses de Marx mettaient au jour l'unité sous-jacente à la société capitaliste, mais également la profonde division qui ébréchait cette totalité sociale. Cette division signifiait l'aliénation d'une importante masse sociale, soumise à l'exploitation. Sans doute Lefort assumait-il le diagnostic marxien selon lequel la société moderne, la société bourgeoise, est déchirée par l'opposition entre capital et travail; de cette opposition devait surgir la seule force capable de la dépasser et de faire advenir une société non divisée par les intérêts de la propriété privée: le prolétariat. La possibilité d/une société libérée de toute division est la question qui anime les efforts intellectuels du jeune Lefort. 1 Le sort de la révolution était inscrit dans la lutte des classes. Celle-ci nous fournit la clé de l'histoire de l'humanité, sa solution. La lutte des classes est pour Lefort, comme elle l'était pour Marx, le moteur de l'histoire, le seuil d'une société nouvelle. Mais concevoir la lutte des classes comme la locomotive de l'histoire, cela ne signifie pas que l'on puisse définir a priori son telos, que l'on puisse, en d'autres termes, établir les étapes que devrait nécessairement franchir une société pour devenir socialiste. La reconnaissance de l'existence d' un développement inégal des sociétés n'est pas suffisante pour établir une mécanique évolutionniste de stades, mécanique dont on pourrait déduire le moment où une société est prête pour la révolution. Une telle conception objectiviste

1 Claude Lefort, L'invention délnocratique. Les lilnites de la d01ninatioll totalitaire, deuxième édition, Paris, Fayard, 1994, p. 161, que nous citerons désormais comme L'invention délnocratique.

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dissimule une représentation mythique de l'histoire. Parler d'une histoire objective, d'une histoire en soi, revient à annuler la composante subjective de la production historique: l'expérience prolétaire. Le marxisme ne propose pas une histoire matérielle indépendante de l'action des hommes. Il tire les conséquences révolutionnaires des situations concrètes. C'est un matérialisme en ce sens qu'il part des conditions spécifiques d'une société. Ces conditions renferment leur propre dialectique, c'est-à-dire la possibilité de leur transformation. La dialectique matérialiste ne mène pas la réalité à l'histoire; c'est l'histoire même qui déjà est porteuse de cette dialectique. L'histoire concrète fournit l'estimation de l'histoire réelle. La dialectique matérialiste n'est pas une dialectique de la nécessité, elle s'appuie sur un passé qui est contingent et s'ouvre sur un avenir qui n'est pas donné d'avance. La révolution n'est donc pas une conséquence, au sens d'une prétendue logique matérielle puisque, comme nous

dit Lefort: « Il n'y a pas de situation révolutionnaire en soi, déterminante. Car rien d'historique n'est en soi. » 1
L'histoire n'avance pas dans une direction déterminée, ce qui ne signifie pas qu'elle soit dépourvue d'un sens, qu'elle soit absurde. Elle veut toujours dire quelque chose et c'est à partir de ce fond signifiant que le marxisme peut lui donner un sens. N'est pas révolutionnaire celui qui monte dans le char d'un prétendu cours de l'histoire -falsification exploitée tant par l'idéologie bourgeoise que par la bureaucratie socialiste- mais celui qui tente d'orienter l'histoire en réunissant les phénomènes épars au travers desquels s'ébauche un même sens historique, libérant ainsi son expression essentielle. La dialectique révolutionnaire ne peut jamais adopter un point de vue absolu. Son unique critère est historique. La lutte des classes pourra avoir des conséquences révolutionnaires, mais pas nécessairement. La possibilité de la révolution ne peut faire l'économie de l'expérience de ceux à qui la théorie attribue son avènement, en d'autres termes la vérité de la dialectique est toujours une vérité historique.

1

Claude Lefort, "L'analyse

historique

et le fascisme", Les Telnps Modenzes, n° 2

(1945), p. 361.

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Passé l'enthousiasme des premiers temps, Lefort ne tarda pas à remettre en question son adhésion au PCI. Le refus des trotskistes de qualifier l'URSS de régime répressif de classes, leur ambiguïté à l'égard de la politique du Parti communiste français (PCF), et la bureaucratisation grandissante de l'organisation minèrent la croyance de Lefort dans le trotskisme. 1

Définir le régime de l'URSS La défiance de Lefort s'accrut en Cornélius Castoriadis exposer ses conférence interne du PCI destinée Congrès.2 Son intervention portait sur de l'URSS.3 Castoriadis se proposait 1946, lorsqu'il entendit arguments lors d'une à préparer son troisième la signification du régime d'analyser l'avenir de la

1 Le PCI soutenait l'idée insensée qu'il fallait appuyer un gouvernement de coalition réunissant le Parti communiste, le Parti socialiste et la centrale syndicale contrôlée par les communistes de la CGT, afin que les ouvriers fissent l'expérience de la trahison des communistes par leur complicité avec la bourgeoisie social-démocrate. Vid. "Entretien avec Claude Lefort", op. cit. p. 2. 2 Castoriadis venait à peine de quitter la Grèce, où, déjà, il militait dans les rangs du trotskisme, pour la France. Sous la dictature de Metaxas, Castoriadis rejoignit les Jeunesses communistes, mais le caractère « chauvin» du PC grec pendant la guerre le fait se tourner vers le trotskisme: «Le caractère réactionnaire du parti communiste, écrit-il, de sa politique, de ses méthodes, de son régime interne, autant que le crétinisme imprégnant, alors comme maintenant, n'importe quel discours ou écrit émanant de la direction du PC apparaissaient dans une clarté aveuglante. » « Il n'était pas surprenant, ajoutaitil, que, dans les conditions du temps et du lieu, ces constatations conduisent au trotskisme et à sa faction la plus gauchiste qui menait une critique

intransigeante aussi bien du stalinisme que des trotskistes droitiers.

»

Cornelius

Castoriadis, La Société bureaucratique, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1990, p. 21. 3 D'après ce qu'il nous dit, Lefort avait lu les écrits de Gide sur l'URSS avant la fin de la guerre ("Entretien avec Claude Lefort", op. cit., p. 3.). Nous pensons que Lefort fait référence à André Gide, Retour de l'URSS, Paris, Gallimard, 1936, et peut-être aussi à André Gide, Les retouches à lnon retour de l'URSS, Paris, Gallimard, 1937. D'après Gide, l'URSS, où il avait voyagé en 1936, était loin d'être ce qu'elle promettait. «Ce que l'on demande à présent, c'est l'acceptation, le conformisme. Ce que l'on veut et exige, c'est une approbation de tout ce qui se fait en URSS; ce que l'on cherche à obtenir, c'est que cette approbation ne soit pas résignée, mais sincère, mais enthousiaste, même. Le plus étonnant, c'est qu'on y parvient. D'autre part, la moindre protestation, la moindre critique est

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politique révolutionnaire, analyse qui exigeait une étude préalable de la situation de la classe ouvrière en URSS. 1 Pour Castoriadis, la classe ouvrière devait relever le défi de lutter précisément contre les structures d'organisation qu'elle-même s'était données dans sa confrontation à la bourgeoisie, et qui avaient fini par la trahir. Parmi ces structures d'organisation la plus scandaleuse était le Parti communiste, que la corruption avait complètement infiltré. La première tâche que devait se proposer une politique révolutionnaire était de définir le régime de l'URSS. Ce qui signifiait que l'on méditât sur les rapports de production qui avaient cours en URSS, sur la façon dont les hommes se situaient par rapport aux moyens de production. En d'autres termes il s'agissait d'élaborer une définition sociologique de l'URSS, une tâche qui impliquait d'établir au préalable qui dirigeait la production et comment s'effectuait la distribution des profits. Castoriadis considère que le processus de production est dirigé par une bureaucratie qui ne participe pas, de fait, au travail. Cette direction est menée, à tous les niveaux et au sein de la bureaucratie même, «de manière dictatoriale ». La bureaucratie définit les critères de distribution de la richesse, ainsi que ceux du minimum vital de rente. La ségrégation qui existait de fait entre les producteurs et les directeurs du processus de production signifie pour Castoriadis que la bureaucratie s'était transformée en une classe sociale au sein de

la « société sans classes ». La société soviétique avait fini par se
scinder en deux classes sociales: bureaucratie et prolétariat. Entre les deux, l'on pouvait parler d'une aristocratie ouvrière qui ne suffisait pas, pour autant, à infléchir le sens de ces deux catégories. Ainsi, bien loin d'entériner l'abolition des classes sociales, l'URSS est, pour Castoriadis, un régime fondé sur la division des classes.

passible des pires peines, et du reste aussitôt étouffée. ». André Gide, Retour de l'URSS, op. cit., p. 67.


Son analyse, écrit Lefort, me subjugua. J'étais peut-être gagnéd'avance à ses

conclusions, mais je ne me les étais jamais formulées et j'aurais était incapable de leur donner le fondement qu'il apportait. L'argumentation de Castoriadis me parut digne du meilleur Marx. Bien sûr, les trotskistes ne trouvèrent là qu'hérésie. » "Entretien avec Claude Lefort", op. cit., p. 3.

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Cette analyse n'était pas acceptable pour un trotskisme officiel qui définissait l'URSS comme un «Etat ouvrier dégénéré ». Pour Castoriadis, définir l'URSS comme un Etat ouvrier revenait non seulement à céder à la fiction juridique produite par le statut étatique des moyens de production, mais également à légitimer la séparation des sphères économique et politique dans un geste étranger au marxisme. L'étatisation de la propriété privée et la planification ne suffisaient pas à définir un régime socialiste; tout aussi nécessaires étaient l'abolition de l'exploitation et le contrôle du processus de production par les travailleurs. Mais on ne trouvait trace de tout cela en URSS. Par conséquent, la question n'était pas de savoir si les moyens de production étaient étatiques ou non, mais plutôt pour qui était instaurée ou maintenue cette étatisation, et qui en étaient les bénéficiaires. S'il était absurde de parler d'Etat ouvrier à propos de l'URSS, définir celle-ci comme un régime de capitalisme d'Etat l'était tout autant, sinon plus. Cela revenait à ignorer que les lois économiques de l'URSS n'avaient pas grand-chose en commun avec les lois économiques du capitalisme. En URSS la théorie capitaliste de la valeur était pratiquement inapplicable, formellement les crises dûes aux oscillations des prix étaient impossibles, il n'existait pas de loi sur les salaires dépendant de la concurrence de marché, ni de mesure objective de la plusvalue, en résumé l'appropriation du bénéfice n'était pas fonction de la propriété des modes de production mais de la place que chacun occupait dans la hiérarchie de la bureaucratie. Non seulement la théorie du capitalisme d'Etat était scientifiquement incorrecte, mais encore les conséquences politiques qui en découlaient étaient extravagantes, puisqu'elle assimilait les partis communistes à des fascismes. Ni socialiste, ni capitaliste, le régime de l'URSS se présentait, pour Castoriadis, comme un modèle social qui, à l'abri d'une révolution ouvrière, s'appuyait sur la division de la société en classes. Par conséquent, le seul moyen de ne pas tomber dans des pièges linguïstiques, lorsqu'il s'agissait de définir sociologiquement l'URSS, était de répondre à la question de savoir qui détenait le pouvoir politique en URSS, et au profit de qui celui-ci était exercé. Pour Castoriadis, les choses étaient très

claires:

«

Le pouvoir politique (et par conséquent, la puissance
aussi) est détenu par une classe sociale dont les 18

économique

intérêts sont absolument contradictoires dans le fond avec ceux du prolétariat soviétique et qui exerce ce pouvoir pour ses propres intérêts contre-révolutionnaires. Cette classe n'a rien de commun ni avec la classe ouvrière ni avec la classe capitaliste. Elle constitue, ainsi que l'Etat qu'elle dirige et qu'elle exprime,

une nouvelle formation historique.

» 1

Pour Lefort, l'URSS était

un régime d'où l'exploitation n'avait pas disparu et où subsistait la division des classes, sous la forme nouvelle d'une dictature bureaucratique. La publication de l'ouvrage de Victor Kravchenko, J'ai choisi la liberté 2, permet à Lefort de contraster son jugement sur l'URSS. Certes, en 1947 déjà, on comptait d'importants témoignages critiques sur l'URSS3, mais le livre de Kravchenko se distinguait en ce qu'il présentait un personnage qui avait été très impliqué dans la vie de la classe bureaucratique. Kravchenko, ingénieur de profession, avait exercé des responsabilités à la tête d'importantes entreprises métallurgiques, et représenté l'URSS dans des missions à l'étranger. Son point de vue était précisément celui d'un technicien, et c'est en tant que tel qu'il dressa la critique du régime soviétique. L'originalité de son livre venait de ce qu'il dévoilait l'incohérence qui régnait dans l'économie soviétique, une question qui était loin d'être secondaire, si l'on en juge par l'acharnement des partisans du régime soviétique à prouver la rationalité de son système économique. Cette incohérence se manifestait, en premier lieu, par les méthodes brutales employées par les fonctionnaires pour implanter la collectivisation. D'après Lefort, la violence des procédés
1 La société bureaucratique, op. cit., p. 61. La rencontre de Lefort et de Castoriadis est à l'origine d'une tendance critique au sein du PCI. La conception qui prévalait, à l'intérieur du parti, sur la politique révolutionnaire, tentait de concilier la défense de l'URSS avec la critique du Parti communiste (PCF). 2 Il s'agit de l'ouvrage de Victor Kravchenko, J'ai choisi la liberté! La vie publique et privée d'un haut fonctionnaire soviétique, publié à Paris par Self, en 1947. Lefort

lui consacre un article dans Les Telnps Modernes:

«

Kravchenko

et le problème

de l'URSS », Les Telnps Modernes, n° 29 (1948), pp. 1490-1516. Cet article fut repris ultérieurement dans Claude Lefort, Elélnents d'une critique de la bureaucratie, Paris, Gallimard, 1979, pp. 117 sq. Sauf indication contraire de notre part, toutes les citations renvoient à cette édition que nous citerons désormais comme Eléments. 3 Avec les témoignages de Gide, l'une des critiques les plus remarquables est celle d'Anton Ciliga, Au Pays du lnensonge déconcertant. Dix ans derrière le rideau de fer, Paris, Gallimard, 1938.

19

bureaucratiques était le signe que la bureaucratie avait voulu sauver à tout prix son existence menacée par l'apparition des koulaks. La bureaucratie n'avait ni voulu ni prévu la collectivisation. Elle tenta de l'éviter aussi longtemps qu'elle le pût mais adopta, une fois engagée sur cette voie, et comme malgré elle, une attitude aventurière qui provoqua la désorganisation de la société pour une longue période, et, tout particulièrement, une famine aux conséquences dramatiques pour le déroulement de la première planification. Les récits de Kravchenko soulignaient non seulement la cruauté des fonctionnaires de l'Etat chargés de diriger le déroulement de la collectivisation, mais aussi le fait que les fonctionnaires de l'Etat formaient une classe, soucieux qu'ils étaient à tout moment de protéger leur niveau économique et leur pouvoir politique. L'incohérence des procédés ne se limitait pas à la phase de collectivisation. L'idée même d'une planification bureaucratique était affectée par cette incohérence des moyens et des fins. Les critères de planification étaient exclusivement arrêtés par ce sommet de la pyramide que formait la bureaucratie. Au fur et à mesure que l'on descendait les échelons de cette pyramide, ces critères, lorsqu'ils n'étaient pas pervertis par des abus en tous genres, se reproduisaient mécaniquement sans tenir compte des exigences de la réalité. Conséquence du manque de démocratie, l'ensemble se meut entre l'improvisation et l'inertie. La possibilité même de contrôler les fonctionnaires, du fait qu'elle est exercée depuis l'intérieur de la pyramide bureaucratique, en est réduite à un mécanisme ironique de promotions internes. Lefort estime que ces considérations sont partagées même par les économistes les plus favorables à ce système économique. D'après Bettelheim: « Les déclarations fausses son rendues possibles elles-mêmes du fait de l'inertie des fonctionnaires chargés du contrôle; il est évident, en effet, que la plupart des fonctionnaires n'ont d'autre intérêt, en dénonçant tel ou tel acte illicite, telle ou telle déclaration mensongère, que celui de leur avancement et qu'à cet intérêt s'opposent le désir de tranquillité, la crainte de faire une dénonciation erronée (ce qui est particulièrement facile lors qu'on a affaire à une comptabilité mal tenue), les liens d'amitié qui unissent le fonctionnaire chargé du contrôle à ceux qu'il est chargé de contrôler et enfin l'intérêt matériel pécuniaire qu'il 20

peut avoir à se taire. »1 L'incohérence de la planification économique apparaissait aussi dans la participation du NKVD au processus économique.2 Les récits de Kravchenko faisaient apparaître sans ambiguïté que la police secrète détenait le pouvoir effectif dans les usines. Toutes les décisions lui étaient soumises. Le personnel et tous types de sujets étaient sous son entière dépendance. Un tel contrôle générait, entre techniciens et travailleurs, un véritable délire de sabotage: dans les usines il ne pouvait se produire, par définition, d'erreurs de planification ou de dysfonctionnements techniques; si pourtant cela arrivait, ou que l'on n'atteignait pas les quotas de production, il n'y avait qu'à chercher les coupables et les livrer au NKVD. Ces conditions de travail, outre qu'elles ne favorisaient pas la production, provoquaient la fuite d'un grand nombre de techniciens. Fallait-il attribuer l'incohérence de l'économie soviétique simplement à une mauvaise gestion, à la maladresse des exécuteurs chargés de réaliser les plans, et n'y voir que des « imperfections» transitoires, et qu'il convenait de considérer au travers du prisme de l'évolution générale de l'économie soviétique; une évolution qui, aux dires de ses partisans, tendait à l'instauration du socialisme? La contradiction ne résidait-elle pas plutôt dans la nature même du régime soviétique? D'après Lefort il ne suffisait pas, pour répondre à cette question, de se reporter aux chiffres de la productivité, il ne suffisait pas de prouver qu'avec l'URSS un pays pour ainsi dire misérable était devenu une puissance mondiale. Tout en reconnaissant les difficultés liées à la pression de l'extérieur et aux conditionnements historiques d'un pays économiquement attardé, l'essentiel était de savoir si l'organisation du nouveau régime permettait un dépassement radical des contradictions du système capitaliste, la transition vers une société dans laquelle le mode de production n'impliquât plus désormais de domination de classe.

1

B. Bettelheim, La Planification

soviétique,

Paris, Rivière, 1945, Nous citons

d'après Lefort, Elélnents, op. cit., p. 124. 2 Le NKVD était le Commissariat aux Affaires étrangères, qui remplaçait l'ancienne CPU - l'Administration Politique de l'Etat - et faisait partie des corps de sécurité de l'Etat.

21

La concentration des moyens de production aux mains de l'Etat ne garantissait pas automatiquement la fin de la domination. L'étatisation du système de production n'empêchait pas une division entre forces productives et formes privées d'appropriation. Le bénéficiaire de ce mode étatique de production n'était autre que la bureaucratie. C'est pourquoi l'augmentation de la production ne faisait que creuser cette division et freiner le développement des forces productives. Etant donné le comportement de la bureaucratie, il était tout simplement comique de parler de l'insuffisance de la démocratie ouvrière. L'URSS était un régime dans lequel les ouvriers étaient parfaitement étrangers à la direction du processus de production, dans lequel la planification était orchestrée par une classe dirigeante qui agissait en accord avec ses propres intérêts, et dans lequel l'Etat même était rattaché à cette classe dirigeante. Dans ces conditions, Lefort estimait peu pertinent de qualifier l'URSS comme un régime supérieur au régime capitalisme. Sans aller jusqu'à prétendre le réduire à une variante bourgeoise du capitalisme, il fallait reconnaître que tous deux avaient en commun la division de la société en classes - bureaucratie et prolétariat, dans le cas de l'URSS - et l'exploitation de l'une par l'autre. C'est en pure perte que l'on tenterait de prouver qu'il ne peut pas y avoir d'appropriation privée dans une société dans laquelle les moyens de production sont concentrés entre les mains de l'Etat. En URSS, l'appropriation était collective par rapport à la classe sociale dominante - la bureaucratie - et privée par rapport à la société dans son ensemble. Il n'y avait pas de propriété privée en URSS, mais on y trouvait la même division qu'au sein du capitalisme entre les forces productives et les formes d'appropriation. De même que la bourgeoisie est la classe dominante de la société capitaliste, la bureaucratie domine la société de l'URSS. L'URSS est, en définitive, une société fondée sur l'exploitation. Les témoignages de Kravchenko rendaient perceptible, outre les privilèges des bureaucrates, le statut du travail en URSS, en particulier l'importance du travail forcé. Pour Lefort, les propos de Kravchenko montraient clairement que le travail des ouvriers dits «libres» était proche de l'esclavage. Dans un régime dans lequel la grève était pratiquement impossible, sans 22

qu'il existât d'autres moyens de pression objectifs à opposer au potentiel répressif de l'Etat, le seuil maximal d'heures ouvrables et le salaire minimum tendaient à se situer aux extrêmes. D'autre part, le contrôle exercé par la bureaucratie sur le travailleur était tel que l'on avait les moyens de savoir, à tout moment, son occupation à ce moment, son passé professionnel, les admonestations qu'il avait reçues, les sanctions qui lui avaient été infligées, etc. L'instauration d'un livret de travail et la présence du NKVD dans les usines rendaient cela possible. Puisqu'il était impossible pour l'ouvrier de refaire sa vie en charlgeant d'endroit ou de travail, son image

était celle d'un être

«

enchaîné à son usine».

Les implications économiques du travail forcé seraient minimes, n'était que l'estimation du nombre de travailleurs concernés frôlait - d'après les chiffres de Kravchenko - les vingt millions. Ces chiffres prouvaient que le travail forcé était une forme intentionnelle d'exploitation. Les témoignages de Kravchenko faisaient apparaître que le travail forcé était associé à des programmes spécifiques d'incarcération qui répondaient davantage à des intérêts économiques particuliers qu'à des projets politiques et que, naturellement, c'est la bureaucratie qui en était le bénéficiaire. Le travail en URSS ne différait qu'en apparence de ce qu'il était dans les sociétés capitalistes. En réalité, il conservait intacte son essence de travail aliéné. S'il existait une spécificité soviétique, celle-ci résidait dans le caractère des luttes au sein de la classe dirigeante. Si, dans la société capitaliste, la concurrence était à la fois le mécanisme qui régulait l'affrontement des élites économiques et l'expression de cet affrontement, dans le régime bureaucratique de l'URSS cette concurrence cède le pas à la terreur. De sorte que l'affrontement se fait radical et la lutte, lutte à mort. La terreur devient une composante objective, structurelle, du régime soviétique. Tel est bien le sens qui se dégagea du phénomène des purges, apparues en 1934 et qui se poursuivirent jusqu'en 1938. C'est cette forme de répression que revêtit la violence pour imposer des mesures auxquelles le prolétariat et, dans le cas précis de la collectivisation agraire, la paysannerie, ne consentait pas. Une fois stabilisé le système économique, la violence, en particulier celle qui s'abat sur la classe dirigeante, 23

se révèle être un modus vivendi: « La purge, écrit Lefort, est une
opération essentiellement objective, qui n'est possible que par la collaboration de la population. Le récit que K. est à cet égard frappant: presque tout le monde est accusateur et victime à la fois. Ce n'est pas un hasard si les purges sont publiques; elles reposent sur cette publicité, sur le déchirement collectif des

individus mis en cause.

» 1

Cette violence ne devait jamais

atteindre, contrairement à ce que l'on aurait pu attendre, la présidence même de l'Etat, c'est-à-dire Staline. Non que le personnage fût invulnérable, mais parce que même la dynamique de l'autodestruction a besoin de reposer sur une référence fixe, sur un pouvoir intouchable. Même dans ce tourbillon où chacun pouvait tour à tour accuser et être accusé, un point de référence était nécessaire. Précisément, les explications psychologiques ou morales de la terreur manquent

leur objectif car elles ignorent sa nature sociale: « Staline,
continue Lefort, n'est pas le démon qui décide de tout et condamne à mort de centaines de milliers de gens au nom d'une cause mystérieuse. De même le NKVD n'est pas l'instrument d'un pouvoir transcendant. Ni l'un ni l'autre ne sont des valeurs en dehors du social et de l'historique. Staline et le NKVD sont l'expression même de la classe dirigeante, leur vocation. Ce corps policier que la classe porte en son sein n'est pas un corps étranger, mais son propre instrument de destruction, la traduction sociale de sa négativité absolue sur le

plan historique.

» 2

S'il était erroné de comprendre la terreur

déchaînée dans la société bureaucratique comme le produit de l'aliénation mentale d'un sujet, il serait tout aussi malheureux de l'expliquer par une Histoire qui se réaliserait indépendamment des individus. Ainsi, les tentatives menées pour légitimer historiquement le régime bureaucratique conduisent ses défenseurs à proposer une histoire sans solution de continuité entre les révolutions bourgeoises, en particulier la Révolution française, et la révolution prolétaire. S'il a fallu à la Révolution française un Napoléon -sa politique violente, son mépris des droits de l'homme, ses pilages- pour jeter les bases d'un nouveau système social, Staline aurait, quant à lui, tiré les
Eléments, op. cit., p. 135.

1

2Idem.

24

conséquences de la Révolution d'Octobre. Si Staline agissait par la terreur, en déportant des millions d'êtres humains, il ne faut pourtant pas oublier qu'il était le dépositaire de l'héritage de la Révolution d'Octobre. Dans cette conception de l'URSS et de l'histoire, la fin justifie les moyens. Et ceux-ci n'ont pas à être moraux. Assimiler révolution prolétarienne et révolution bourgeoise, voilà qui, pour Lefort, est indéfendable. La révolution bourgeoise présuppose toujours, en même temps qu'elle la consolide, la séparation de l'économique et du social propre à la société capitaliste. Par conséquent, la révolution bourgeoise conquiert sur le plan politique un pouvoir qu'elle possédait déjà sur le plan économique, elle se contente de remplacer une forme de domination par une autre. La révolution prolétarienne prétend, au contraire, perturber le cours de l'histoire en s'emparant du pouvoir et en réunissant les sphères de l'économique et du social. Ce processus ne peut conserver son caractère socialiste indépendamment de la conscience du prolétariat, c'est-à-dire sans la participation effective de celui-ci à la direction ou au contrôle de l'économie. Ce qui, de toute évidence, n'était pas le cas en URSS. Prétendre que le souffle du socialisme anime encore la bureaucratie, sous prétexte que ses dirigeants conservent la même manière de penser et la même organisation que les révolutionnaires d'Octobre, c'est se voiler la face sur le bouleversement que constitue l'arrivée de Staline. Avec la bureaucratisation de la société soviétique, les rapports sociaux atteignent un niveau d'aliénation étranger non seulement à la phase léniniste, mais aussi aux régimes capitalistes classiques. Cela étant, pareil aveuglement n'est pas sans rapport avec le cours des événements. D'après Lefort, la mystification du régime avance au rythme de la propagation de l'aliénation. Aliénation et mystification se soutiennent mutuellement. Les récits de Kravchenko faisaient apparaître l'efficacité de la falsification de l'histoire au service de la bureaucratie. Kravchenko rapporte la recommandation que lui fit, un jour, un

bureaucrate:

«

Tu ne feras rien de bon si tu laisses la pitié

l'emporter chez toi. Il faut que tu apprennes à t'occuper de toi seul, et à te remplir le ventre alors même que les autres meurent

25

de faim; autrement il ne restera plus personne pour faire entrer la récolte.»l Les témoignages de Kravchenko montraient que tenter d'expliquer le régime bureaucratique de l'URSS en recourant aux conditions historiques qui déterminaient l'action revenait à déposséder la méthode marxiste de toute sa finesse. Mais cela signifiait, dans le même temps, et de manière encore plus critiquable, que l'on se réconciliât avec le régime d'exploitation de l'URSS. Pour Lefort, l'analyse marxiste n'était valide que si elle permettait d'établir que la société bureaucratique soviétique n'était pas un fait historique justifiable, contrairement à ce que prétendait le trotskisme, mais une expérience d'auto-aliénation du mouvement ouvrier russe dont le prolétariat du monde entier devait prendre conscience afin de la dépasser et de conquérir une société socialiste, c'est-à-dire d'une société à même de combler «l'exigence d'une abolition de toute division

sociale et non seulement de la propriété privée.

» 2

Les contradictions

du trotskisme

Où donc résidait la faiblesse du trotskisme? D'où venait donc son incapacité à découvrir le mensonge de la bureaucratie, c'est-à-dire le mensonge du stalinisme? La fidélité au maître fondateur, Trotski, s'était progressivement érigée en principe épistémologique; c'est, donc, dans l'oeuvre de Trotski qu'il faut chercher les raisons de cette impuissance. 3 Si les difficultés que rencontrait Trotski lorsqu'il s'agissait d'extraire le noyau idéologique du stalinisme avaient pu passer inaperçues dans une partie de ses écrits, dans son Staline le doute n'était plus permis. Trotski souligne la médiocrité de son «héros» et la nature subalterne des fonctions qu'il occupait au sein de l'appareil révolutionnaire. Pouvait-on interpréter cette
1 Nous
2

citons

d'après

Lefort,

Elé1nents, op. cit., p.142.

L'invention dé1nocratique, op. cit., p. 161. 3 A l'occasion de la traduction française de son Staline, Paris, Grasset, 1948, Lefort réalise un travail pour Les Telnps Modenzes, intitulé La contradiction de Trotski et le problè1ne révolutionnaire, na 39, 1948, pp. 49-69. Cet article fut repris ultérieurement dans Claude Lefort, Eléments op. cit. pp. 33 sq. Sauf indication contraire de notre part, toutes les citations se rapportent à cette édition.

26

animosité comme le « signe d'un ressentiment personnel» ? Ne
convenait-il pas plutôt de parler d'une «volonté d'autojustification»? « Staline pris possession du pouvoir, écrit Trotski, non grâce à des qualités personnelles, mais en se servant d'une machine impersonnelle. Et ce n'était pas lui qui avait créé la machine, mais la machine qui l'avait créé; avec sa puissance et son autorité, elle était le produit de la lutte longue et héroïque du parti bolchevik, qui était lui-même le produit d'idées, elle était le porteur d'idées avant de devenir une fin en

soi.

» 1

Malgré la vraisemblance de cette hypothèse, Lefort

pense que le Staline de Trotski n'est pas le produit conscient d'une auto-justification politique, mais plutôt l'expression d'un «acte manqué », un substitut à une définition du stalinisme qu'il est impuissant à produire. Au lieu d'offrir l'analyse économique et sociale du stalinisme dont les écrivains antérieurs à Trotski avaient suscité le besoin urgent, il s'emploie à démolir une légende à laquelle les gens sérieux ne croient pas. La preuve des déficiences de l'analyse de Trotski éclate, pour Lefort, dans le traitement succinct qu'il réserve à la période de formation et d'apogée de la bureaucratie staliniste. Lefort considère qu'il est nécessaire d'élaborer une critique qui rende à Trotski sa juste place d'acteur d'une histoire que lui-même croit dominer au moment où ill' écrit. Cette critique doit commencer par traiter la croyance en la cohérence de la stratégie politique de Trotski et de l'opposition de gauche au Parti communiste. Cette croyance, qui avait été alimentée par Trotski lui-même, par son attitude sereine devant les faits accomplis et devant le caractère inévitable du reflux révolutionnaire, s'effondre sitôt que l'on a attentivement analysé ses réponses aux événements et les positions qu'il fit adopter à l'opposition de gauche dans la période comprise entre 1923 et 1927, c'est-à-dire la période d'ascension de la bureaucratie au pouvoir. Pour Lefort, la stratégie de Trotski et de l'opposition de gauche n'a jamais été, dans la pratique, semblable à celle du bolchevisme. S'il est vrai qu'entre 1908 et 1911 l'offensive des bolcheviques recula, ce ne fut que pour prendre des forces afin de reprendre ensuite la lutte pour le pouvoir, mais en aucun cas
1

Nous citons d'après Claude Lefort, Elélnents, op. cit., pp. 35-36.

27

ceux-ci ne firent, pendant cette période, de concessions théoriques, pas plus qu'ils ne mirent au point de stratégies de compromis et de conciliation avec la tsarisme. Ce qui entrait, en revanche, dans la logique de Trotski à l'égard de la bureaucratie. Voici ce qu'écrit Trotski à propos de l'affaire Eastman: «Ma déclaration d'alors sur Eastman ne peut être comprise comme partie intégrante de notre ligne à cette époque orientée vers la conciliation et l'apaisement. »1 Cette attitude consensuelle allait au-delà des contingences d'une situation particulière. Elle donnait en réalité le ton d'une politique de concessions envers la bureaucratie, tout au long de sa période d'ascension et de consolidation entre 1923 et 1927. Bien que Lefort ne développe pas dans le détail cette politique, il en souligne toutefois certains des épisodes les plus significatifs. L'attitude de Trotski devant le XIIe congrès du Parti communiste (1923) est particulièrement parlante. Lénine avait préparé pour ce congrès une motion contre les dirigeants qui mettaient en danger la cause révolutionnaire, en affirmant le pouvoir de la bureaucratie: Staline, Ordjonikidze et Dzerjinski. La mort empêcha Lénine de rendre ses analyses publiques. Trotski, bien qu'il en eût connaissance, les tint secrètes. Il considérait que ces documents pointaient un «danger imaginaire », et que les rendre publics aurait pu le faire passer pour un opportuniste prétendant à la place de Lénine. Qui plus est, lorsque le journaliste Eastman le pressa de rendre public ce que l'on appela ensuite le « testament» de Lénine, Trotski nia son existence. Malgré cette dissimulation, Trotski disait

que,

«

dans le fond», il avait été d'accord avec Lénine. Mais si

l'attitude de Trotski devant XIIe Congrès du Parti communiste est étonnante, la caution qu'il donna aux postulats du XIIIe Congrès (1924), un congrès entièrement organisé par les bureaucrates, ne l'est pas moins. Dans son allocution il déclare: «Personne d'entre nous, déclare-t-il, ne veut ni peut avoir raison contre son parti. En définitive, le parti a toujours raison.. .On ne peut avoir raison qu'avec et par le parti, car
1

Tiré du New International,novembre 1934 (nous citons d'après Claude Lefort,

Eléments, op. cit., p. 40. Eastman était un journaliste nord-américain, sympathisant de la cause bolchevique, qui, en 1925, révéla que Trotski, de connivence avec le Comité central, avait passé sous silence le dit « testament» de Lénine.

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