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Le démon et le nombre

De
210 pages
La guerre des mondes est désormais actuelle. Les religions s'affrontent, les sciences se disputent, les sociétés se mélangent. Loin du consensus, la réflexion est ici conflictuelle : le démon et le nombre représentent les deux paradigmes de l'affrontement entre le mal et le bien, la folie et la raison, l'unique et la différence, la religion et la science. Plutôt que de dissoudre le conflit, son épistémologie révèle combien la tradition occidentale tient dans cette opposition permanente : la définition d'un homme dédoublé.
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Ecrits

de harmattan

Hervé ETCHART

Le démon et le nombre
Les conflits métaphysiques
Préface Bernard Andrieu

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection « Le Mouvement des Savoirs» Dirigée par Bernard ANDRIEU L'enjeu de la collection est de décrire la mobilité des Savoirs entre des sciences exactes et des sciences humaines. Cette sorte de mobilogie épistémologique privilégie plus particulièrement les déplacements de disciplines originelles vers de nouvelles disciplines. L'effet de ce déplacement produit de nouvelles synthèses. Au déplacement des savoirs correspond une nouvelle description. Mais le thème de cette révolution épistémologique présente aussi l'avantage de décrire à la fois la continuité et la discontinuité des savoirs: un modèle scientifique n'est ni fixé à l'intérieur de la science qui l'a constitué, ni définitivement fixé dans l'histoire des modèles, ni sans modifications par rapport aux effets des modèles par rapport aux autres disciplines (comme la réception critique, ou encore la concurrence des modèles). La révolution épistémologique a instauré une dynamique des savoirs. La collection accueille des travaux d'histoire des idées et des sciences présentant les modes de communication et de constitution de savoirs innovants. Dernières parutions Herbert FEIGL, Le « Mental»
et le « Physique », 2002. Bernard ANDRIEU, L'Interprétation des gènes, 2002. Hervé ETCHART,Le démon et le nombre,2003.

Préface
« Je crois, toutefois, qu'il s'agit là d'expressions et de concomitants d'Wl processus plus profond et plus grave, en vertu du quel l'homme, ainsi qu'on le dit parfois, a perdu sa place dans le monde ou plus exactement peut-être, a perdu le monde même qui fonnait le cadre de son existence et l'objet de son savoir, et a dû transfonner et remplacer non seulement ses conceptions fondamentales mais jusqu'aux structures mêmes de sa pensée». ...\lexandre Koyré, 1957.

La pensée occidentale a longtemps espéré faire disparaître les conflits: l'unité, le système, l'harmonie, et la paix constituaient un idéal pour l'humanité et le modèle pour la métaphysique. Dieu, l'Un, l'Idée surplombaient l'homme en l'invitant à la contemplation. Le succès de l'humanisme dans l'universalisme des droits de l'homme a pu faire croire en un progrès définitif de la Raison. L'Occident prend désormais sa représentation du monde pour le Monde lui-même. La guelTe des mondes est désolmais actuelle. Les religions s'affrontent, les sciences se disputent, les sociétés se mélangent. Loin du consensus, la réflexion est ici conilictuelle : le démon et le nombre représentent les deux paradigmes de l'affrontement entre le mal et le bien, la folie et la raison, l'unique et la différence, la religion et la science. Ce changement scientifique définit le travail de toute science. D'une part, l'histoire d'une science est histoire de

problématiques et démontre que vérité d'hier n'est plus celle d'aujourd'hui, si bien que tout histolien utilise moins la méthode rétrospective pour donner l'illusion d'une progressivité que la méthode relativiste en précisant le contexte, la genèse et les limites du modèle. Cet évitement d'une conception optimiste et unilatérale du travail de la science oblige I'histolien à déclire une temporalité moins continue que celle du progrès. D'autre part le travail scientifique lui-même prend en compte le mouvement et la temporalité comme conditions méthodologiques pour atteindre une vérité pro\lisoire et une théorie falsifiable. Fidèle à ces principes, Hervé Etchart nous rappelle qu'une théorie reste une représentation de la réalité. Elle ne rend donc pas compte de l'intégralité de la réalité. Comme représentation, la théorie n'exprime pas seulement le point de vue d'un scientifique ou l'état des sciences de son époque: la théolie est en elle-même une représentation phénoménale de la réalité; cette élaboration indirecte doit éviter toute simplification face à la complexité de la réalité. Cependant la tentation de l'holisme partage le rêve d'une théolie unifiée telle qu'elle fût élaborée par le cercle de Vienne. Son projet est de réduire toute la réalité en une seule science. Pour Moritz Schlick (1882-1936) et Rudolf Carnap (1891-1970) la ph~ysique devait constituer la science universelle, tandis que Herbert Feigl (1902-1988) anticipe sur le succès des neurosciences en préférant la psychoph)7siologie à la physique. Or il n'y a pas d'objet scientifique définitif 8

pour une théorie exhaustive. Sans doute cherchera-t-on toujours une « théorie du tout» : celle-ci irait de la macrophysique des premiers instants de l'univers à la microphysique accélérée des particules, de l' évolution des espèces à l' activité des rétrovirus. Sans être une omniscience, cette théorie du Tout voudrait unifier des connaissances jusque-là morcelées par la spécialisation des disciplines. Or ce rêve d'une science des sciences est impossible à réaliser du fait de l'existence de différents niveaux de réalités dont l'emboîtement ne garantit pas une causalité univoque. U.l critique de la certitude des modèles est donc nécessaire, sans quoi chaque théorie peut prétendre à l'universalité. Hervé Etchart met à jour deux paradigmes fondamentaux, le démon et le nombre, dont le conflit soustend l'histoire de la métaphysique occidentale. Par paradigme, il faut comprendre ces modèles de pensée ou façons de \Toir partagés par les chercheurs d'un domaine et qui fondent l'unité d'une communauté. Pour Kuhn, les paradigmes ont leurs propres critères d'évaluation et ne peuvent donc être évalués à partir de clitères externes. Ils sont incomparables et incommensurables, ce qui définit une histoire discontinue des sciences: en effet, les sciences ne peuvent progresser par accumulation continue de connaissances car il n'y a pas de logique inhérente au développement scientifique. Seules des révolutions scientifiques, auxquelles con"espondent des changements de paradigme, produisent le renouvellement des questions: des facteurs extra-scientifiques justifieraient ces révolutions scientifiques.
9

Faut-il alors aller systématiquement contre toute universali té de la méthode à l'instar de l'anarchisme professé par Paul Fe)'erabend ? Préconisant la séparation de la science et de l'Etat, il dénonce la barbarie de l'âge technicoscientifique. Il conviendrait que l'humanité accède à un stade athée de la science libérée de l'autorité que celle-ci exerce sur les consciences. La science ne doit pas, du point de vue de la croyance, remplacer la religion. La séparation de la science et de l'Etat doit confirmer celle de l'Eglise et de l'Etat. Mais le relativisme de Feyerabend signe l'échec de l'épistémologie démarcationniste, qui prétendait établir une séparation objective entre l'épistémologie et la science. Hervé Etchart défend plutôt la thèse du conflit métaphysique, sinon ontologique, au-delà de la tensiOll- essentielle entre les paradigmes. L'ensemble de ses clitiques remet en cause l'existence d'un langage idéal et définitif en sciences. Toute science est une interprétation, car le langage, plus que l'objet réel, est au centre de l'analyse scientifique. L. Wittgenstein avait bien montré combien la pensée scientifique, comme toute pensée, est « une activité qui utilise des signes ». Ce relativisme helméneutique doit se comprendre dans une descliption conflictuelle des savoirs. La d)lnamique des conflits est interne à la constitution de toute scientificité. L'externalisme décrit bien les mouvements de modèle selon le mode exportation/importation, mais l'internalisme présente l'avantage de décrire les modifications du modèle selon 10

l'actualisation des techniques utilisées dans une discipline, selon les changements de concept et selon les recompositions théoriques. En mettant l'accent sur les conflits internes et externes, plutôt que sur l'étude de paradigmes cristallisés, Hervé Etchart nous montre le chemin d'une discussion sans

concession avec les structures de la pensée.
Plutôt que de dissoudre le conflit, Hervé Etchart révèle combien la tradition occidentale tient dans cette opposition ontologique permanente: la définition d'un homme dédoublé. Retrouvant dans Sartre, Dostoïevski, Zola, Molière les grands mythes du dédoublement de la conscience, le philosophe fonde en l'homme ce que l'épistémologue a dégagé dans l'histoire des théories métaph)lsiques. L'angoisse, la mort, ou le langage témoignent, parfois jusqu'au mart)!r, de cette lutte entre le démon et le nombre: le démon ne parvient pas à éliminer le nombre, et le nombre ne dénombre jamais entièrement les démons. Le démon et le nombre sont devenus intérieurs, si incorporés en l'homme occidental qu'aucun Dieu ne suffit à le délivrer, ni aucun semblable ne seraient suffisamment adorables pour nous débarrasser du conflit essentiel. Le démon, que l'inconscient aura révélé, maintient l'homme dans la passion subjective sans que la conscience suffise toujours à le raisonner. Comptant sur l'ordre du monde pour maîtliser les autres et soi-même, le nombre fonde des idéalités mathématiques et conceptuelles. Dénombrer nos démons, tâche impossible, ne nous en délivre pas. Ce livre Il

témoigne au contraire de la nécessité de fréquenter le conflit, parfois jusqu'au fil, afin de ne plus refuser cette double nature humaine. La question du mal, théorique et moral, ne trouve pas d'explication: elle jette le lecteur dans le commentaire, l'annotation, et la mise en relation des motifs passionnels et raisonnables du conflit. La métaphysique trouve ici une épistémologie des cont1its de la pensée qui la constitue. Plutôt que nous a,reugler sur ses objets idéaux, Hervé Etchart, dans une lucidité à la fois classique et programmatique, dégage une des structures de la pensée: plutôt que polémique, la pensée est gueITière ; sa dialectique maintient les conflits à l'intérieur du processus de pensée, la rendant apparemment indécise alors qu'elle est essentiellement problématique. Enfin le lecteur attentif retrouvera le st~yleconflictuel de la pensée d'Hervé Etchart. Les notes indéfinies prouvent combien le commentaire associe sa profonde culture a\Tecson goût de la précision conceptuelle, dont il ne cessait d'interroger l'apprenti. Sans nos disputes, le conflit entre le démon et le nombre perdait de sa signification. Bernard Andrieu

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Chapitre I
Le Rêve, entre science et métaphysique. Note sur Zola
À Pauline
«La vie est un songe» Calderon1

Brèv~e et modeste incursion d'un philosophe dans l'univers littéraire, cette note se veut d'abord programmatique, esquissant quelques éventuelles pistes de recherche, ou suggérant tout simplement certains principes possibles de lecture. Une manière d'instruire a,'ec ses propres outils, bien impaIfaits et bien impudents, la réflexion sur la pensée d'un texte en préservant la singularité de son économie, et en l'imputant clairement à l'expérience unique et irremplaçable de son plaisir. Pour l'anecdote, c'est sollicité par ma propre fille, élève de première L et engagée en classe dans un travail sur Le rêve de Zola, que je me suis retrouvé plongé dans l'imaginaire zolien, le travail fascinant de son écriture, m'efforçant toutefois et autant que faire se peut de garder raison en congédiant son charme ou son pouvoir de maléfice
l

Cité par Arthur Schopenhauer in Le A10nde comme Volonté et Représentation, trad. ..~. Burdeau et R. Roos, PUF, 1972, livre I, p. 42 ~ voir infra, 2 (in fine).

pour mIeux garantir sa nécessaire, pUIsque scolairement requise, intelligibilité. Armé de quelque informelle intuition poussée au gré de ma lecture, mon regard s'est vu cependant décontenancé ou dérouté par certaines trouvailles inattendues que le texte, avec sa couleur propre et apparemment si prédéterminée, induisait comme malgré lui, et en oblique. J'ai aimé travailler à ces surprises comme j'ai aimé à ce qu'elles me travaillent, au corps, avec leurs opacités comme a'vec leurs étranges rayonnements. Sous le radieux de surface, et qui contraste si fortement avec les magnétismes lourds et récurrents de la nuit zolienne tout autant qu'avec son telTeau, une ilTadiation. Sous le sublime naïf qui écume aux abords premiers du texte, le bougé étonnant de la structure et de ce qui s'y révèle comme par un jeu de contraintes internes que la puissance du génie de Zola provoque, attisant les effets au soufflet d'un sens très poussé de la métallurgie, une entente aiguë des vapeurs et des forges, des points durs ou de fusion, du crépitement subliminal des cristaux et des forces telluriques qui en dessinent les figures à l'ombre murmurante des alambics et des réchauds. Soit la détection des modèles et des référents2, scientifiques et idéologiques, épistémologiques ou métaphysiques, cognitifs ou métaphoriques qui travaillent en

2

Sur le sens technique et la distinction de ces deux concepts de
mise au point de freudienne, Payot, Assoun in In.troduction el l'épistélnologie

lnodèle et de référent, voir par exemple la précieuse Paul-Laurent 1981, p. Il.

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profondeur, dans les sédiments intertextuels comme dans la tectonique des images-mères, le corpus zolien : leur collusion - je dirais même: leur collision - ne va pas de soi et génère des productions rien moins que neutres ou convenues; leur synergie amorce en outre de cUI1euses turbulences, des déplacements à vitesse valiable, des changements d'intensité qui tantôt distendent tantôt lézardent le tissu des significations immédiates et de leurs modes SC11pturaires. Violence d'une lecture symptômale ? Non, reconnaissance, plutôt, du caractère iITéductible et toujours fécond du palimpseste. Accuser réception de ce qui nous libère en nous vouant à l'écriture et à sa répétition, ou réceptivité induite à ce qui libère l'écriture elle-même et à ce qui s'y libère dans le bourgeonnement médiat de l'œuvre comme dans l'implantation historique d'une chair: scène primitive du pied de la lettre dans le procès autonome des signes qui nous individuent et que nous incorporons, configuration originelle de l'être-sujet zolien, prisme où se diffractent, dans l'unité problématique ou m)lthique d'un Nom propre, ses opérations créatrices et les faIm es multiples de son ipséité. Mais quoi! Il s'agi t de Iittérature. Quelle drôle d'histoire nous racontez-vous là ? Je ne veux pas penser à coté, mais aux côtés de la littérature; non plus contre, sinon pour m'appuyer en laissant l'intelligence reprendre son souffle. Penser la littérature dans la littérature, mais sans omettre de visiter ses bords et ses replis, d'écouter, entre silences et lapsus, son bruit de fond, ausculter arches et travées, colonnes et tranchées, rele\rer la 15

topographie de ses nappes et de ses percées. Prendre et perdre pied dans la littérature. Pour mieux entendre sa vérité. J'aime assez questionner les effets de vérité de la tiction mais tout autant l'efficace, sur la distribution même des éléments fictionnels, des discours ou des paradigmes qui, dans l'espace clos et la communication restreinte d'un tléchage historique, prétendent à la véllté et font autolité pour les dispositifs et les montages inconscients du consentement collectif de la doxa. Me réjouis en outre ici la manière décapante ou rafraîchissante dont l'espace littéraire met en péril ce qui le menace, soit ce qui joue en effet du pouvoir mystérieux de différer en l'inféodant aux miroirs de la réflexion: la philosophie. Miroirs aux alouettes par où se ret1ète, en première approximation, quelque chose avoisinant (ironique modestie face au topos platonicien) la faculté d'éblouissement de la métaphysique occidentale? Le logos nous en met plein les yeux, et c'est là la force du détournement littéraire, et particulièrement chez Zola (le travail sur la Terre et la Nuit), que d'aveugler les miroirs dans le deuil de cette contre fiction qu'est le fantasme (grec?) d'un sens assignable de toute éternité. Le texte de littérature est un démultiplicateur histolique, l'opérateur de lisibilité (son schème, comme chez Kant, outrepasse, transgresse l'image en obturant l'œil qui voit au bénéfice de l'œil qui lit) d'une souterraine déconstruction et de ses gerbes. (L'espace littéraire, en son temps propre, réussit à inCalller ce paradoxe d'être un tissu de vélltés par omission: théorème de Cocteau). C'est peut-être une question à se poser. Quelque part entre philosophème, 16

mathème et poème, la littérature nous adonne à la pensée, et met du temps dans l'ordre de l'Idée: la littérature inscrit la finitude humaine dans la temporisation du sens à faire et l'ouvre au chant du possible. Attracteur étrange ou révélateur anamorphique des culbutes s)'~mboliquesqui nous font et font époque, le texte de littérature est l'intercesseur souverain dans la fabrication des mixtes, par où se décline jusque dans ses sanglots ou ses postures corporelles l'identité métastable du sujet Moderne, délié certes du souci d'être l'obligé d'une nécessité transcendante mais destiné à incarner ses choix, appelé à domestiquer l'angoisse d'avoir à être sans Père ni repères mais dans l'appel même de sa liberté constitutive ou de son irrémissible 'lertige, et en principe re,renu de sa naïveté métaphy'sique ou affranchi de ses candeurs délétères. Zola, pour disposer au XXo siècle... ? S'il faut briser là, avec cette légère escapade biographique, mes divagations ou mes extra,ragances théoricistes, vous comprendrez néanmoins sans peine ni surprise que, perclus de ces contractures intellectuelles du métier autant qu'agi té, tel un adolescent à qui l'on donne quartier libre, d'enthousiasme féblile, je me suis vite aventuré dans les parages rocailleux ou étouffés de broussailles, sinueux ou escarpés, des concepts de ma tlibu. Vaire dans leurs eaux troubles, leur exsudation buissonnière de résine. Or, n'aborde pas les paludes qui veut, ou impunément. Et il est des randonnées ou des escalades prématurées à qui veut mÛlir dans la pensée. Il est des patiences qu'un bon guide doit lucidement consentir. Il était dès lors couru que ma fille, à qui je dédie volontiers cette étude, se détournât aussitôt 17

d'un tel pensum, dissuadée bien malgré moi de satisfaire, avec une légitime cUliosité nounie du souci de bien faire, sinon le besoin d'en débattre, du moins le désir de me lire. Je lui avais retourné ce qu'elle m'avait si gentiment imposé, et de cette maladroite manière que les jeunes filles aujourd'hui savent si durement reprocher à leur besogneux rêveur de père. Bref, j'ai voulu dans ce court texte évoquer une rencontre, une lecture, donner un peu de voix aux ressources d'un imaginaire inspiré, qui nous devance, qui nous surprend au coin ou au détour ingénieux d'une stratégie d'évitement, qui frappe a priori de dérision tous les attendus qui ont cru pouvoir préjuger de la valeur, de la force ou du sens d'une œuvre, déjà si saturée en effet d'expédients hemténeutiques. Si d'aventure mon accompagnement (ma manœuvre ?) tombait à son tour à plat ou à côté d'une plaque aussi tournante, à la mesure déjà de ma présomption d'avoir cru pouvoir soumettre un "classique" à des opérateurs qui semblent lui être étrangers en ne s'autorisant que d'euxmêmes, d'avoir plis le risque finalement d'en amortir la violence immanente par une autre violence, plus ouvertement spéculative et naïvement adossée à l'illusoire conviction d'être en paix avec son imaginaire, alors il m'aura suffi de le proposer à la tierce lecture de plus instruits que moi, avant d'aviser ma fille qu'il convient sélieusement, désormais, de l'abandonner, comme le disait Marx en son temps (on est en 1846), «à la clitique rongeuse des souris »...

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Etude Paru en 1888, Le Rêve est le sixième roman de la série des ROllgon-Macquart, entre La Terre et La Bête h.u/naine. Son succès peut étonner si l'on considère la minceur apparente du sujet, voire sa naïveté: «Livre à mettre entre toutes les mains », éClit Zola dans ses notes préparatoires, sur « la réalisation triomphale du rêve d'une jeune fille pauvre. Elle épouse le plince chalmant, la beauté, la fortune, au-delà de tout espoir. C'est pourquoi tout doit chanter. Elle, en blanc, délicieuse; lui, adorable. Le couple de l'amour dans l'église mystique.» Comment situer un tel roman dans l'aventure naturaliste de Zola? Ce qui peut apparaître comme une bluette au fade sentimentalisme, célébrant avec I'hagiographe de Liz Légel1lde {lorée - dont la lecture ravit littéralement Angélique, cette « petite vierge de vitrail» -les miracles de l'amour sanctifié ou l'intrusion du surnaturel dans une existence désenchantée, se peut-il interpréter dans les termes du ROl'llanexpérimen.tal et selon l'économie d'une méthode directement inspirée du grand Claude Bemard3 ?
Dont l'Introduction à l'étude de la lnédecine expérilnentale, parue en 1865, fixe le progrannne et le protocole: l'intelligibilité des phénomènes (sous la fonne de lois, soit de rapports étiologiques constants) requiert le principe systématique de la variation des conditions de production des phénomènes retenus, de façon à les faire apparaître, dit Claude Bernard, «dans des circonstances ou dans des conditions dans lesquelles la nature ne les présentait pas. ». Zola va alors s'efforcer d'importer W1 tel modèle expérimental dans le projet romanesque des Rougon-~lacquart (qui est, notons-en les tennes, l' Histoire n.aturelle et sociale d'une jalnille sous le Second Elnpire) en en réinvestissant les géniales et fécondes prescriptions: le naturalislne en est l'idée directrice. 19
3

C'est Zola lui-même qui, à rebours des lectures convenues qu'on a pu entreprendre (zèle du postulant à l'Académie, tactiquement soucieux d'apaisement et de respectabilité, ou bien fantaisie enfantine seulement destinée à sa jeune filleule Georgette Charpentier), nous propose dans son dossier préparatoire I'hypothèse au fil conducteur de laquelle nous pounions réintégrer Le Rêve dans la cohérence organique de sa célèbre fresque et des ses attendus épistémologiques, principe de lecture qu'atteste par ailleurs une lettre de l'auteur à Van Santen Kolff du 5 jan,rier 18884 :

Soit l'hypothèse de l' hérédité: il s'agit donc d'en étudier les manifestations dans des lnilieux variés. On pOUITaalors dire avec Henri ~.1ongis que «toute la série romanesque des Rougon-l'vfacquart n'est que l'histoire des productions de cette hérédité dans des espaces et de.s temps chaque fois déterminés, et qui sont ceux des milieux. » (Introduction à son édition critique du Rêve parue c.hez France Loisirs, in Les RougonA1acquart, 1991, tome XVI, p.\'I). Dans le langage de Zola: « ... savoir ce que telle passion, agissant dans tel milieu et dans telles circonstances, produira au point de vue de l'individu et de la société.» (Le ROlnan expérÜnental). C'est dans un tel contexte explicatif et heuristique, c'est en fonction d'un tel mode opératoire et à l'horizon d'lm tel enjeu épistémologique qu'il nous faut, par conséquent, envisager le roman singulier de 1888. 4 «TI s'agira, écrit Zola, d'un rejet sauvage des Rougon-lvlacquart transplanté dans un milieu mystique et soumis à une culture spéciale qui le modifiera. Là est l'expérience scientifique.» TI ajoutera alors sans grande surprise, pour qui a en vue la nature du projet zolien: «c'est encore de l'hérédité, c'est très bon pour ma série... ; toujours l'influence du milieu, ici combattant 1'hérédi té. C'est beaucoup moins coco que mon 20

« Il me semble, écrit Zola dans ce dossier, que je n'ai pas tout

dit sur la religion. Par exemple, dans Angélique, j'étudie un rejet des Rougon-Macquart (passion, orgueil), transplanté dans un milieu particulier de devoir et de soumission qui le transfotme. C'est donc, pour en rester à mOll idée pllilosophique générale, une influence du milieu qui agit sur l'hérédité. C'est l'hérédité des Rougon-Macquart combattue et vaincue par le milieu des Hautecœur et des Hubert. Que devient là-dedans le libre-arbitre? Je continue à le nier, à dire qu'Angélique n'est pas libre, puisqu'elle n'est ce qu'elle est que par son transplantement. Si elle se ,raine dans la passion, si elle reste humble et chaste, c'est parce que le milieu l'a transformée, lui a donné des armes. Ailleurs, elle aurait cédé» . On ne saurait être plus explicite sur la teneur du projet général et, dirions-nous, sur une scientificité qui nous ren\7oie assez loin d'un argument fictionnel somme toute assez léger: l'intrigue (l'écume) romanesque semble l'épiphénomène d'une stratégie fondamentale autrement plus étoffée,
substantielle, autrement plus sombre aussi, et réaliste

-

si l'on

entend ici la matélialité de structures sous-jacentes enfoncées dans la nuit ou I'humus d'un réel intégralement déterminé par ses forces souten"aines, par l'inconscient ou l'impensé organique d'un mécanisme héréditaire5, donc compulsif,
Angélique toute pure et sans lutte. L~ psychologie est dans cette lutte. L'éducation et le milieu. » 5 Dans son étude magistrale de La Bête humaine, Deleuze a distingué, autour des deux figures de l'instinct et de la fêlure, entre petite et grande

hérédité (<<Zola et la fêlure », repris in Logique du sens, Éditions de
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répétable, éminemment reproductible et développé comme le principe ultime d'explication qui relie entre eux, à travers la variabilité des situations et la singulalité apparemment inattendue de propliétés émergentes (c'est l'univers romanesque et ses "surp11ses"), les phénomènes locaux, leur microclimat existentiel ou leur identité nanative; en leur assignant une intelligibilité matricielle ou une fonne causale univoques, c'est la loi l'1lêmedu genre qui se voit, avec l'idée naturaliste, établie, chaque moment historique, chacun des é,rénements dramatiques (et dont la fresque romanesque

déploie indéfiniment, avec des effets de moire, la trame)
explici tant l'état général d'une configuration nature lie. Ils s'intègrent ainsi par eux-mêmes, et à la fa,:eur d'une logique imperturbable (le déterminisme), dans la dialectique d'un processus global dont le mOllus operandi véritable outrepasse, en l'éclairant, l'illusion du libre-arbitre, caractéristique cependant et de l'individualité des personnages et de la subjectivité de chaque lecteur (soit du couple opérationnel constitutif d'une lecture possible, et Iittéralement crédible, I'actant/l'interprétant, chacun renVO)lantl'autre aux procédures cryptées d'un jeu de miroirs dont les ret1ets ont ceci de singulier qu'ils sont vecteurs d'effets de vérité, et dont le rapport à soi est la forme subjective ou vécue).
~finuit, 1969, .A.ppendices,III, p. 376 sq.). TIaffirme que « l'hérédité n'est pas ce qui passe par la fêlure, elle est la fêlure elle-même [...]. En SOl1 vrai sens, la fêlure n'est pas un passage pour une hérédité morbide; à elle seule, elle est toute l'hérédité et tout le morbide. Elle ne transmet rien sauf elle-même [...] » (ibid., p. 373). 22

Nous sommes donc, en effet, dans le cadre général (générateur autant que générique et générationnel) d'une histoire n{tturelle. Sa portée sociale ne doit pas en évincer (et n'était-ce pas déjà l'ambition balzacienne poursuivie à travers tous les bourgeons de La COlnédie Il.umaille, et tel que l'Avant-propos de 1842 en expose le programme explicatif en en plaçant la genèse sous l'autorité emblématique, voire paradigmatique des grands naturalistes comme Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire ou Buffon6 ?) la dimension fondamentalement biologique: la question politique (comment s'arracher à la fatalité d'une condition sociale, et )1 a-t-il un sens à le vouloir ?) semble en vérité s'articuler sur le mode sciel'ltiste de la problématiqlle de l'inné et de l'acquis (de la préfonnation et de l' épigenèse), réévaluant le point de vue de la liberté et de ses conditions de possibilité (mais n'est-ce pas aussi le réquisi t de l' écriture littéraire ?) en en immergeant les caractères dans l'économie naturelle de la seule génétique. L'humanisme naïf d'une pS)lchologie en première personne, comme typologie seulement morale des sentiments et des passions, ou comme logique (et téléologie) du sens, se voit alors, avec Le Rêve, sévèrement congédié comme principe possible de lecture, comme grille de déchiffrement attendu que de tels modèles sont totalement inopérants, parce
6

Sur quelques uns des modèles et référents épistémologiques

balzaciens, voir par exemple Bernard ..J\ndrieu,« Romantisme et idéologie phrénologique », L'hornnte naturel. La fin prontise des sciences hunzaines, Presses Universitaires de Lyon, 1999, Première partie, chap. 1, p. 31 sq. 23

qu'absents de l'économie générale de l'esthétique zolienne ! De même donc que L{t Terre, paru un an auparavant, a pu être qualifié, delTière l'incontestable écran ou écrin herméneutique du roman social7, de « roman métaph~ysique»8 dont la TelTe, l'impersonnel personnage éponyme, (entendre: une ontologie tellurique), est le véritable sujet, de même fautil comprendre Le Rêve comme un roman pJzysiologique dont le sujet (entendre: un principe de subjectivation, et non seulement le mc)tif ou le thème) est ce qui de la passion s'incarne sur le mode primordial d'une pulsion hématologique (le péché originel est ce qui de l'origine fait tache et se transmet par cc)ntamination: son mc)de de transmission est matérialisé sous la forme d'une "continuité du plasma germinatif', pc)ur parler comme le biologiste Weismann, que Zola a 1119;la souillure, la malédiction c)riginelle, la tare qui définit la nature d'un t)'pe d'être et de sa lignée, et dont les Rougon-Macquart représentent la veille prc)créatrice en tant que la série en raconte les avatars sexuellement transmissibles, c'est « le mauvais sang ». L'apparent sublime (la « légende dorée») de l' histoire du Rêve procède, avant Freud, d'une sublimation du plincipe héréditaire inconscient au contact d'un milieu contraliant qui
« [...] La Terre est peut-être, écrit Henri ~/Iongis, l'un des romans sociaux les plu~ hOIDlêteset les plus perspicaces du XLXosiècle, voire des Tenlps ~/lodemes. » (Introduction à La Terre, in Les Rougon-A1acquart, éd. France Loisirs, 1991, p. IX). 8 Ibid., p. X. 9 Cf. ..t\ndréEtchegoyen, «Préhistoire d' Hennès. Thennod}llamique, évolutionnisme et philosophie », Dialectiques, n° 3, avril 1975, p. 42. 24 7

en transfigure les configurations symboliques, qui les transmute: roman du symptôme, roman de ses métabolismes imaginaires, et dont Angélique (fruit ambigu1o) semble le nom propre, la métonymie ou l'agent. Zola métaphorise les turbulences passionnelles du corps familial (ici transplanté dans un milieu de culture différent, donc différentiel ou différenciant par altération adventice de la souche originelle: Angélique est un rejeton de Sidonie, la louche entremetteuse de La Curée) dans un dispositif du regard clinique qui met en scène, adossé au montage expérimental bemardien, ce que nous pounions appeler (évoquant le mythe freudien d'une chimie des pulsions, à la jointure imaginaire ou fantasmée d'une pharmacologie du symbolique, le sens associant l'écriture à des transferts de toxines) une métapsycJl()logie tlu prillcipe actif. Loin donc d'être la mise en page d'un onirisme pâle et désincarné (un jeu d'images pieuses sur fond d'abstinence héroïsée 1), Le Rêve est la scénographie des modes de production obscure de la chair, soit de ce terreau biologique de la bête humaine (<< flamme héréditaire» de

10Puisque à la fois séraphique et comestible, désincarné et produit de la terre, aux vertus médicinales (principe actif d'obscures transactions corporelles) et d'un superflu de confiseur (la passion cuite dan.~son jus). Invisible dans l'arrière-boutique des apothicaires (lIDpeu mages, un peu sorciers: ont-ils la clef des corps ?) et, exposé en devanture, fnut défendu qui met l'eau à la bouche, qui éveille de somd~ et coupables appétits, car gourmandise est un péché! C'est à la fois sucré et secret, sécrétion subtile et tentante. .. 25