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Le Libéralisme, l'Innovation et la Question des Limites

De
223 pages
La compréhension du libéralisme suppose qu'une attention suffisante soit accordée tant à la notion d'innovation elle-même qu'à la façon dont cette innovation se heurte constamment aux limites économiques, politiques et juridiques qui déterminent la vie sociale. C'est ce que font les divers articles qui composent le présent ouvrage, en décrivant ses acteurs (l'entrepreneur, le prescripteur), ses enjeux (la valeur, l'espoir) et ses lieux (l'espace économique et l'espace politique).
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coordonné par Romain Laufer et Armand Hatchuel

Le Libéralisme, l'Innovation et la Question des Limites

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2003
ISBN: 2-7475-4260-2

Les auteurs

Eigidius BERNS, Université de Tilburg, Hollande.

Jean-François

BODRON, Université de Paris III.

Armand HA TCHUEL, Centre de Gestion Scientifique, Ecole des Mines de Paris.

Romain LAUFER, Groupe HEC, Jouy-en-Josas.

Chantal MOUFFE, Université de Westminster, Grande-Bretagne

Hélène VERIN, C.N.R.S. - Centre Alexandre Koyré, Paris.

Sommaire
A V ANT PROPOS. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9

INTRODUCTION.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11

PREMIERE PARTIE: DES PERSONNAGES..

.. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. ..15

Les figures de l'entrepreneur: histoire et typologie (H. VERIN") Le Prescripteur : libéralisme régulé ou régulation émancipatrice (A. HATCRUEL) .. ... ...

17

...49

DEUXIEME

PARTIE:

DES ENJEUX.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87

Valeur et dualité: (J.-F. BORDRON) Les figures de l'espoir: (R. LAUFER)

89 107

TROISIEMEPARTIE: DES SCENES Le confort et la limite (E. BERNS)

189 . . . . . . . . . . . . .... . . . . . ..191

Démocratie délibérative ou pluralisme agonistique ? (C. MOUFFE)

.209

Avant-propos

Le présent ouvrage représente la synthèse de deux séminaires et de deux colloques organisés dans le cadre du Collège International de Philosophie (avec le soutien du Groupe H.E.C.) sur le thème général: philosophie, entreprise et management, les nouveaux lieux de la philosophie de l'action. Tout semble opposer le monde de la philosophie et celui de l'organisation et du management: les attitudes intellectuelles (l'esprit théorique opposé à l'esprit pratique), les horizons temporels tant du point de vue du passé (les philosophes s'inscrivent dans une filiation plusieurs fois millénaire alors que les gestionnaires n'ont guère l'habitude de faire remonter leur tradition au-delà du XVIIIesiècle), que du futur (les philosophes inscrivent leur réflexion dans une durée qui semble ignorer l'urgence ou les contraintes du moment de la décision). Pourtant, le rapprochement de ces deux mondes semble désormais s'imposer. La philosophie ne peut plus ignorer le rôle dominant de l'organisation et du management dans l'évolution des sociétés. Les managers, parce qu'ils sont confrontés à un environnement que l'on dit «complexe» (indescriptible ?) et de plus en plus incertain (imprévisible ?), sont conduits à chercher du côté des fondements les repères qu'une réalité trop changeante tend à leur refuser. Ces séminaires et colloques, organisés par Romain Laufer et Maria Bonnafous-Boucher avec la collaboration de Michel Tort, sont le produit d'un travail collectif auquel ont participé Jean-François Bordron, Armand Hatchuel et Hélène Vérin.

Nous tenons à remercier Arnaud Berthoud, Pierre Guillet de Monthoux, Jacques Lenoble, Jean Mathiot et Yves Michaud, qui ont bien voulu nous apporter leur concours lors des séminaires et des colloques qui ont conduit à cet ouvrage.

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Introduction

Le libéralisme dans les sociétés modernes est caractérisé par un triple rapport à l'innovation: à travers la place faite à l'entreprise, à travers la conception moderne de la science et à travers les développements de la technique et de la technologie. Par définition, celui qui entreprend est celui qui prend le risque d'échapper aux manières traditionnelles de faire pour atteindre un but, quelqu'audacieux qu'il puisse paraître: c'est ainsi que l'on pourra parler d'entreprise amoureuse, d'entreprise militaire aussi bien que d'entreprise économique. Dans ce sens très général, l'entrepreneur est celui qui prend le risque de se mettre en situation d'illégitimité. Par le biais de la science, en l'occurrence de la science économique, le libéralisme semble être parvenu à soumettre l'entrepreneur, et la liberté qui le caractérise, à la loi, en l'occurrence la loi des marchés. De cette façon, l'entrepreneur est paradoxalement placé au centre du système de légitimité des sociétés occidentales. Reste à savoir si l'activité à la fois créatrice et destructrice de l'entrepreneur, pour reprendre l'expression de Schumpeter, ne finit pas par déplacer toutes les limites que la science des marchés pensait devoir lui imposer. La réponse à cette question est rendue encore plus problématique lorsque l'on considère comment la science moderne, animée par l'idée du progrès incessant de la connaissance et par un véritable culte de la découverte, déstabilise de manière continue les façons dont on peut se représenter le monde, déplaçant ainsi sans cesse les limites du descriptible. Enfin, la conception moderne de la technique et de la technologie, qui associe leur développement à celui de la science, aboutit à l'idée de techno-sciences capables de déplacer sans cesse les limites du possible.

S'il en est ainsi, la compréhension du libéralisme suppose qu'une attention suffisante soit accordée tant à la notion d'innovation elle-même qu'à la façon dont cette innovation se heurte constamment aux limites économiques, politiques et juridiques qui déterminent les cadres de la vie sociale. C'est ce que font les divers articles qui composent le présent ouvrage, en décrivant les cadres de la vie sociale, ses acteurs (première partie), ses enjeux (deuxième partie) et ses lieux (troisième partie), en mettant l'accent plus particulièrement parfois sur la question de l'innovation, parfois sur la question des limites. La première partie est consacrée à la description de deux personnages voués au processus d'innovation et qui, à ce titre, occupent une place centrale dans le monde moderne: l'entrepreneur (Hélène Vérin: « Les figures de l'entrepreneur: histoire et typologie») et le prescripteur (Armand Hatchuel : «Le prescripteur, libéralisme régulé ou régulation émancipatrice »). La deuxième partie est consacrée aux enjeux de ce processus d'innovation permanente qui caractérise le libéralisme. Une activité réellement innovatrice suppose non seulement la mise en place de nouvelles manières de faire des choses anciennes, aboutissant par exemple à une façon plus économique de produire des valeurs désirées, mais encore l'existence d'un processus dynamique de génération de nouvelles valeurs et des désirs qui leur sont associés: mystère de la valeur qui seul permet d'entretenir l'horizon de croissance infinie propre à animer un processus d'innovation permanent. C'est ce que considèreront successivement les deux chapitres suivants en traitant ces enjeux soit du point de vue de ce qui rend possible l'innovation (Jean-François Bordron: «Valeur et dualité, " Tout se résume en l'esthétique et l'économie politique" Mallarmé »), soit du point de vue des inquiétudes que suscitent la façon dont ces innovations tendent à subvertir toutes les limites qui sont censées

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déterminer l'ordre social (Romain Laufer: «Les figures de l'espoir» ). Enfin la troisième partie, consacrée au devenir des scènes où se développent les potentialités du libéralisme, examine comment deux des principaux lieux qui le caractérisent: l'économie (Egidius Berns: «Le confort et la limite ») et le politique (Chantal Mouffe: «Démocratie délibérative ou pluralité agonistique ») sont travaillés par la question de la limite. L'article de Chantal Mouffe a été traduit de l'anglais par Margaret Tunstill.

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Première partie:

DES PERSONNAGES

Les figures de l'entrepreneur: histoire et typologie Hélène VERIN

Le 28 octobre 1998, un article du Monde annonçait le changement d'appellation du CNPF (Conseil National du Patronat Français), dorénavant MEDEF: Mouvement des Entreprises de France. Ce changement de sigle accompagnait une campagne: «En avant l'entreprise », et établissait de nouveaux statuts dont l'article premier annonçait l'objectif, soit « placer l'entreprise au centre de la société française» en « favorisant la liberté d'entreprendre, les vocations d'entrepreneurs, leur réussite dans l'économie», en « poursuivant l'esprit d'entreprise et sa diffusion dans toutes les couches de la société» 1. Dans une petite plaquette destinée à présenter la nouvelle appellation et le nouveau logo du mouvement, E.-A. Sellière précisait que: « " entreprises" remplace" patronat" et évoque tout naturellement les entrepreneurs, terme passé dans le langage courant ». L'affirmation est d'importance et appelle une série de questions: le recours à ce nouveau nom entérine-t-il simplement un changement dans nos usages langagiers? Estce la seule raison qui justifie la substitution? Par quels effets, sous quelles pressions, ce terme est-il, récemment, passé dans le langage courant? L'article « patron» du Robert est là-dessus particulièrement éclairant, grâce à une citation de Charles Gide qui explique que:

«Dans le langage courant, l'entrepreneur s'appelle le patron, mais à y regarder de plus près ce nom n'est pas absolument synonyme de celui d'entrepreneur: il peut y avoir des entreprises sans patrons, celles des sociétés anonymes. »2 Une première raison de la dite substitution serait de donner toute leur place aux sociétés anonymes, partant, aux actionnaires. C'est ce que confirme le logo du MEDEF, analysé par Sellière comme son « symbole ». Il présente trois profils esquissés, tournés vers la droite de la page, soit l'avenir, et« symbolisent les groupes d'hommes et de femmes sans lesquels l'entreprise ne peut exister: les entrepreneurs et leurs équipes dirigeantes, les salariés, les épargnants et actionnaires »3. Mais du même coup, cette trilogie sanctionne la disparition d'un couple: celui du patron et du salarié. La suite de l'extrait cité de Charles Gide précise: « Le titre de patron - on disait autrefois et on dit encore dans les campagnes: le maître - vise plus particulièrement les rapports avec les salariés; il connote une certaine conception des droits et des devoirs d'un chef vis-à-vis de ses subordonnés, qui est étrangère à la définition strictement économique de l'entrepreneur ». Dorénavant donc, l'entrepreneur n'a plus à respecter les devoirs moraux qui incombaient au patron. Ses seules obligations sont les impératifs liés à l'existence de l'entreprise, des relations strictement économiques, réglées par le marché. Les termes de la campagne «En avant l'entreprise» le confirment: ils se situent dans la droite ligne d'un courant de l'économie politique française, initié par Jean-Baptiste Say au début du XIXe siècle, et confirmé par Charles Gide au début du xxe, pour lesquels le personnage de l'entrepreneur est central. Malgré leurs efforts didactiques et le succès mondial des ouvrages de Charles Gide, le terme d'entrepreneur n'était pas entré dans le langage courant en France4. Au point que, lors de la création du CNPF on lui préféra, après délibérations et discussions dit-on, celui de patron.
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Ce n'était pas le cas dans les pays de langue anglaise. Dès 1904, si l'on en croit l'auteur d'une traduction adaptée au public anglo-américain des Principes d'économie politique de Charles Gide5, un commentaire précise que: «the French term entrepreneur, literally meaning undertaker (the person at the head of any undertaking) has now acquired current usage in English» 6. Ce n'est pas le lieu d'examiner les raisons de la naturalisation de ce mot dans la langue anglaise, et sans doute Veditz s'avance-t-il trop en y trouvant un synonyme. Notons simplement que cet emprunt fut justifié par l'inexistence d'un terme anglais adéquat au concept, dont certains économistes avaient besoin. Il s'agissait de théories qui s'affirmaient énergiquement comme des théories de la libre entreprise7. Ce mot anglais «entrepreneur» et ses connotations propres seraient aujourd'hui passés dans le langage courant en France, au même titre que manager, marketing, mais également un autre mot, réellement nouveau, l'adjectif « entrepreneurial », c'est-à-dire qui relève de l'esprit d'entreprise, animé de l'esprit d'entreprise. Il a même été suivi depuis par un substantif, «entrepreneurialité». Le nouvel «entrepreneur» du MEDEF est celui qui est« entrepreneurial »8. Ce chassé-croisé de naturalisations n'a pas été sans modifications profondes du sens9. Mon hypothèse est que la naturalisation anglo-saxonne du terme entrepreneur s'est accompagnée d'une psychologisation. de la question fondamentale de l'entreprise et de l'entrepreneur. Ce qui, dans la littérature économique française, était pressenti dans les rapports de l'entreprise à l'ordre politique et au lien social, est devenu dans les pays anglo-saxons ce qui, dans la nature humaine, résiste à la rationalité du discours économique, l'excède et le fonde. De sorte qu'il faut prendre très au sérieux et la promotion de la nouveauté qu'introduit le nouveau sigle MEDEF, et la modification du sens du mot entrepreneur, dans la langue française, qu'elle vient confirmer et appuyer.

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Afin de prendre la mesure de ce que recèle cette nouveauté, je procèderai en trois étapes. La première prendra appui sur les débats d'opinion qui se sont engagés au début des années 1980, tout particulièrement en France. Sous couleur de « nouveauté », cette période s'est réapproprié un certain nombre de lieux communs concernant l'entreprise et l'entrepreneur, réactivant des figures de l'entrepreneur que l'on aurait pu croire de longtemps révolues. La production de tels discours me paraît être un symptôme de la crise des fondements de la légitimité dont traite Romain Laufer dans ses ouvrages. Dans une deuxième partie, j'examinerai l'entreprise en tant que catégorie de l'action. De tout temps, celle-ci a donné lieu à des jugements et à des évaluations morales et philosophiques. Les valeurs attribuées à l'entreprise dépendent de la configuration de l'ordre du monde à l'intérieur de laquelle l'action humaine est évaluée. C'est au cours de l'époque moderne, avec la montée du capitalisme, que l'entreprise économique doit imposer ses règles et ses normes, contre l'ordre légitime de l'Ancien Régime. La question ouverte par l'action spécifiquement définie comme « entreprise» est celle de sa légitimité et de sa légitimation par rapport à l'ordre établi, dans la mesure où « entreprendre» est transgresser des limites. J'essaierai de considérer, de ce point de vue, les figures de l'entrepreneur qui apparaissent dans l'histoire avant que ne s'instaure le libéralisme et son appareil théorique. Dans un troisième temps, je me tournerai vers l'entrepreneur, tel qu'il est défini dans les théories économiques depuis le XIXesiècle. Loin d'être univoque, la définition de l'entrepreneur varie d'une théorie à l'autre: manager, innovateur, directeur, capitaliste, etc. Il nous faut donc procéder à l'égard de la production de ces concepts de l'économie politique, de la même manière que nous l'aurions fait pour analyser les valeurs accordées à l'entrepreneur et à ses entreprises dans les philosophies de l'action. C'est -à-dire considérer ces catégories comme les effets de dispositifs théoriques déterminés. Si l'on se place de ce point de vue, on 20

s'aperçoit que l'entrepreneur occupe une place bien particulière dans l'élaboration théorique de l'économie. Disons qu'il s'agit d'une catégorie qui est indispensable au discours théorique et qui lui échappe, parce qu'elle en est une condition de possibilité. Ce que j'examinerai en m'appuyant sur trois grands auteurs: J. A. Schumpeter, J. M. Keynes et J.-B. Say. I. Les Français et l'entreprise Le débat sur l'entreprise et l'esprit d'entreprise a pris une ampleur neuve au début des années 1980. On peut sans grand danger avancer l'idée que c'est pour la raison même qui avait amené les socialistes au pouvoir: les premiers effets sensibles de la mondialisation de l'économie. Les nationalisations suscitèrent de violents partis pris, leur reflux aiguisa la plume des publicistes et autres auteurs à succès. Si on relit les journaux de l'époque, on s'aperçoit que dans cette polémique, on a fait appel à Rousseau et à Montesquieu, on a évoqué la démocratie et la féodalité, les guerres de religion et les banquiers du XVIe siècle. On a beaucoup, et dans un joyeux désordre, fouillé dans notre histoire pour y trouver des appuis ou des occasions de réfléchir sur la situation nouvelle: la gauche au pouvoir, les nationalisations, la vie de nos entreprises. Et en effet l'occasion était belle de faire renaître un débat traditionnel: la question de l'entreprise et des entrepreneurs s'est toujours posée en France comme une question politique, et ceci au sens fort et large du terme. Il ne s'agit pas simplement de se demander comment peuvent se composer les pouvoirs de l'Etat et ceux de l'entreprise, du corps politique et des puissances économiques. Ces questions, qu'elles soient pratiques ou théoriques, sont toujours sous-tendues par d'autres, plus essentielles: qu'est-ce qu'agir socialement? L'entreprise faiseuse de profits est-elle compatible avec la réalisation des liens socio-politiques ? Y a-t-il une « exception française» ?

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1/ Un lieu commun: les Français sont « entreprenants» Laissons la parole à François Ceyrac. Dans un article du Monde, à la fin de l'été 1981, il expliquait la victoire de la gauche de la façon suivante: «le peuple français n'est pas habitué à un effort prolongé, même s'il est capable de grands efforts, mais instantanés et brefs». Si on laisse de côté le dépit qui sous-tend une telle affirmation, on peut remarquer que, ce faisant, François Ceyrac reprenait un thème cher à Jules César dans sa Guerre des Gaules et que Tite-Live développa dans ses Décades. Le Florentin Machiavel le commenta ainsi: «On a regardé et l'on regarde encore aujourd'hui les Français comme valant plus que des hommes au commencement d'un combat, et moins que des femmes à la fin »10.«Gaulois », les Français seraient «entreprenants », prendraient un tel plaisir à s'engager dans des projets, voire dans des actions risquées, que cela les empêcherait d'être « entrepreneurs» et, a fortiori, « managers », c'est-à-dire de s'intéresser à la conduite méthodique (le « ménage ») de leurs actions jusqu'au but visé. Cette image s'est polie au cours des siècles, touchant tous les aspects de l'action. Montaigne confirme qu'« en amour nous faisons notre charge extrême la première, il y a de . l'impétuosité françoise »11 Vauban, qui supplie Louvois de le soutenir dans ses projets, conclut: « en un mot, Monseigneur, tâchez de faire mentir ceux qui disent que les Français commencent tout et n'achèvent rien »12. Les exemples abondent, aussi bien dans les opérettes, le théâtre de boulevard, que dans les commentaires de matchs de football, tous hauts lieux des lieux communs. Mais aussi dans certaines dénonciations hargneuses de grèves et de grévistes. Cependant, l'image traditionnelle des rapports entre les Français et l'entreprise ne se borne pas à cela. Montesquieu, par exemple, reprend un argument qui oppose traditionnellement dans notre littérature deux conceptions de l'entreprise: celle d'Alexandre et celle de César. Elles correspondent à l'opposition réglée de deux modalités 22

d'exercice de l'entreprise: l'affrontement du risque ou bien la stratégie calculée. 2/ Alexandre, le chevalier l'entreprise de troisième type entrepreneur et

Alexandre, dans ce diptyque, c'est le chevalier de l'Antiquité. Le caractérisent: la hardiesse, l'audace, la capacité de saisir l'occasion au vol, la rapidité. Mais aussi, le goût du défi. « Ce prince, écrit Montaigne, est le souverain patron des actes hasardeux »13.Ce sens du défi, je voudrais m'y arrêter. Il fit florès dans les années 1980 et il est présent, par exemple, dans le livre de Georges Archier et Hervé Seyriex, L'entreprise du troisième type, comme l'une des valeurs majeures à cultiver pour tous ceux qui contribuent à une entreprise. Qu'est-ce que le défi? C'est un acte de rupture des relations de confiance (et sans doute n'est-ce pas négligeable dans la symbolique en question) : défier c'est entreprendre sur les liens traditionnels pour éprouver sa force dans l'action ainsi engagée. La seule fin visée est cette épreuve de sa propre force. Archier et Seyriex rejoignent ici l'idéa] chevaleresque, pour lequel éprouver sa force (au risque de sa propre disparition) est même la seule façon de rétablir l'ordre troublé et devenu invisible, et le seul véritable motif de l'action entreprise. Les avantages d'une autre nature (argent ou gloire) ne sont pas recherchés pour eux-mêmes (s'ils viennent, c'est de surcroît). Etre le meilleur peut définir le défi. On sait la fortune qu'a eue l'expression. La perfection qui s'exprime dans le défi, c'est la capacité d'assumer le risque sans autre fin que cette assomption, qui se fait dans la joie. Or, dans ce modèle, la joie exclut le calcul, parce que le calcul implique la division, le doute, la rupture de cette force interne qui tient l'entrepreneur un. Cette dynamique de joie est présente dans de nombreux articles et commentaires des années 1980, et tout particulièrement dans le livre cité. Le caractère belliqueux de 23

l'interprétation de l'entreprise qu'il propage s'y conforme. Porter l'accent sur la joie a en outre l'avantage de laisser de côté la face d'ombre de tout défi: se risquer par son « entreprise », c'est risquer sa propre disparition et celle de quelques autres. En laissant dans l'ombre cet aspect de l'entreprise risquée, Archier et Seyriex revivifient la problématique de l'éthique chevaleresque, où le chevalier, en s'engageant dans son entreprise (son «emprise », selon l'ancien mot français), n'avait de chance de réussir qu'à condition d'assumer totalement le risque de la perte. C'est même ce qui le constituait comme chevalier. Il s'agit donc d'un véritable système éthique de l'action, fortement cohérent, de sorte qu'il y a toujours de l'injonction moralisante lorsqu'on réactive ce modèle. On peut aussi remarquer qu'en portant l'accent sur l'entreprise comme engagement dans le risque, on met en avant son caractère ludique. Le propre du jeu est de ne pas viser autre chose que sa propre effectuation: je joue pour jouer et je m'éprouve dans le jeu. Gagner n'est jamais qu'une étape pour se mettre en jeu à nouveau, courir le risque de perdre. Entreprendre, c'est commencer. L'esprit d'entreprise, c'est la tendance qui porte à l'action, l'élan qui engage dans le plaisir de courir un risque pour le surmonter et manifester .. . aInSI sa pUIssance. Cependant, si entreprendre est commencer, comment y persévérer? L'élan s'épuise des obstacles rencontrés. Pour que l'entreprise dure, prospère, se développe, il faut une autre disposition que cette fusion de l'action, de l'acte et de l'acteur; il faut savoir s'abstraire pour abstraire et calculer, développer une stratégie. 31Le stratège César et le chef d'entreprise Dans notre histoire, l'entreprise au sens économique du terme s'est confortée d'un autre modèle: César, le stratège endurant. L'entreprise y est l'action conduite à l'incertain, donc méthodiquement, en vue de réaliser une fin différente de l'acte lui-même. Ainsi, mettre en œuvre une production, sur la 24