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LE MIROIR SANS REFLET

De
217 pages
La manière dont Bruce Nauman joue de tout médium, préfigurant ce que l'on nomme aujourd'hui de nouveaux, ou multi, média, comment s'inscrit-elle dans la structure paradoxale du visible ? De quelle manière, à partir de cette œuvre penser la dissemblance que prend le visage de l'art depuis le début du XXe siècle, dissemblance en écho à la pensée philosophique moderne ? Il tente de penser enfin, comment la métaphore de l'œuvre d'art ouvre au questionnement d'autrui, et à ce qu'il représente, une faille, une béance dans ce qui est. C'est cette béance dont ce livre essaie d'esquisser l'ouverture.
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LE MIROIR SANS REFLET
Considérations autour de l'œuvre de Bruce Nauman

Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Paul DUBOUCHET, De Montesquieu le moderne à Rousseau l'ancien, 2001. Jean-Philippe TESTEFORT, Du risque de philosopher, 2001. Nadia ALLEGRI SIDI-MAAMAR, Entre philosophie et politique: Giovanni Gentile, 2001. Juan ASENSIO, Essai sur I 'œuvre de George Steiner, 2001. Réflexion sur l'Enseignement de la Philosophie, Pour un avenir de l'enseignement de la philosophie, 2001. Hervé KRIEF, Les graphes existentiels, 2001. Heiner WITTMANN, L'esthétique de Sartre, 2001. Christian SALOMON, Le sourire de Fantine, 2001. Claude MEYER, Aux origines de la communication humaine, 2001.

COLLECTION L'OUVERTURE PHILOSOPHIQUE

Bruno Eble

LE MIROIR SANS REFLET
Considérations autour de l'œuvre de Bruce Nauman

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0953-2

à Yves Bonnefoy à Jean-Luc Marion à Alain Bonfand

pour Maryse

Il n'y a pas de belle surface sans une profondeur effrayante. FRIEDRICH NIETZSCHE

OUVERTURE
(dialogue à n inconnues)

- Ouvrir. Comme on dit entrer dans. - Mais s'ouvre. Le s et son apostrophe apostrophent le don. - Bien sûr. Le don est aussi celui-là -- de recevoir. - L'objectivation n'est que trop d'époque. L'agir y compromet le pâtir. Passio, la souffrance, signe du recevoir. - Mais qui sait encore recevoir -- le don? - De ce qui se donne. - De ce qui s'ouvre donc. - Je me demande. Courbet. Et son concept de l'origine. - S'origine dans... - Ne soyons pas vulgaire! - Bien au contraire. La vulgarité est digne de ce don. - Dites l' obscenité, alors. - Tout à fait. - La voix de Dieu, par exemple. Ah! Piero... - Et qui ne voudrait revenir sur... - Quoi donc? - Ce concept. - Mais de quel concept parlez-vous? - C'est vrai. - On dit, un cercle. Et c'est une régularité dont il s' agit. Une couleur. Est-ce là, que les yeux des hommes -- leur regard... L'origine de la divinité? - Dites plutôt l'idée du divin. Une autre salle. - L'arrière-salle, alors. Mais de quelle topologie? - Quelque chose à la fois en dehors du localisable et du non localisable. - Un mystère, une énigme? - Un secret. Secretum -- ce dont nous sommes séparés. - L'obscénité est alors un voile?

Il

- Elle sécrète sa propre sécrétion. C'est une eau obscure, mais de pleine lumière. - Elle tisse le visible, simplement. - L'ouverture se ferme, donc? - Pas du tout, ou plutôt... justement. L'ouverture s'ouvre à ce qui clôt. - S'ouvrir est un don. Le don l'ouverture vers l'autre. - Souffrir. Plutôt à. - Cela semble incompréhensible. - Pensez à Husserl. La réduction.
- Et que reste- t-il ? - Une couleur, peut-être.

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LIVRE I
REFLET

1. SELF-PORTRAIT AS A FOUNTAIN
Tu sentiras quel goût de sel il a, Le pain d'autrui, combien dur à descendre Et à gravir est l'escalier d'autrui. DANTE

J'ai reçu ce matin une lettre en forme de puzzle, un rébus. Une peinture, un tirage photographique, une diapositive -- et un calendrier. Trois lettres majuscules, et un joker. Je ne sais, soudainement, si le nombre des années porte l'accumulation jusqu'à l'opacité, mais l'image de cette séparation, visuelle et effective, appelle en moi ce qui ne pourrait l'annuler ni la briser mais s'y lover, y habiter ou y naître, y avoir lieu -- et ouvrir, ainsi, simplement (à) ce qui est. Une lumière, certes, une lueur -- et la lueur ne luit que dans l'obscurité, que de l'obscurité, qu'elle est elle-même. Comme faire la lumière, c'est non seulement rendre l'ombre à la nuit, mais aussi l'ombre à la lumière. Est-ce alors pour tenter de mesurer ces années écoulées -mais à quelle aune? que je fixe mon miroir, yeux dans les yeux? Un étrange sentiment m'envahit alors, comme un surcroît de réalité, et j'ai comme la sensation stupide de me voir à l'envers... Deux mondes face à face, dressés l'un contre l'autre, une surface de désir, entre, un axe, un point fixe, comme une croix tournant à partir de son cœur -- de désir et de haine... Narcisse n'est qu'une vaine tentative de métaphorisation à peine esquissée, ontologiquement parlant bien sûr. La découverte du reflet, de la séparation, était la preuve même de l'existence d'Echo, sa voix déjà... Mais justement, cette voix était défaillante. Ce que Narcisse a fait, paradoxalement, c'est refuser la distance, donc ignorer la proximité -- comment

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pouvoir recevoir le témoignage de ce qui, en le voile, s'ouvre, si l'on refuse Ie voile? Détournant le regard, je reviens à la peinture, une femme, baudelairienne peut-être, qui jongle, qui joue. Mais qu'importe, ce que seul retient mon regard, ce sont les reflets de la plastification qui encapsule hermétiquement ce morceau de toile, ils ondulent comme une mer -- la distancia.

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Me revient alors, par-delà les années également, l'apparition de mon reflet dans cette œuvre-miroir de Gerhard Richter, que je me plaisais à nommer le grand réfléchissant, à Nîmes, lors de son exposition au Carré d'Art 1. La puissance de l'image de mon propre regard -- en une œuvre... Je voyais l'œuvre, sa donation dans la proximité de sa distance, avais-je vu l'éloignement absolu de ce qui m'est le plus proche? Qu'aurait été l'œuvre sans mon regard? Quoi donc devenait mon regard, en l'œuvre? Un jeu du stade, un stade qui impose son jeu, le jeu? Le reflet du je dresse, verticalement, une scission, une pliure, un axe autour duquel le je se déplie, se décline -- le je se conjuge, en son reflet, selon les diverses métaphores constitutives de notre mondanéité. Ce pli, qui seul me permet de voir, me permet de voir, la déchirure qui s'y ouvre, cette transfiguration devenant ouverture...

De nouveau je me regarde au miroir, comme si je débutais un autoportrait. Peut-être aurais-je voulu voir une image, c'est mon reflet qui m'apparaît -- mais de manière tellement irréelle,

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absolument lointaine, il me semble voir un autre monde, inconnu. J'approche alors ma main de la surface que je pressens, mais l'aveuglement redouble. Je me touche alors le visage, en saisit un pli entre les doigts, et tout semble alors s'éclaircir... L'autre, en face de moi, dont mon reflet faisait métaphore, s'éloigne, pour peu que ma visée se fasse intentionnelle, que j'essaie de l'atteindre par le regard, ou le toucher -- mais que je me découvre plus intensément, en l'apparition de la chair, que m'apparaisse la seule chair, hélas? qui puisse m'apparaitre telle, et l'ombre de l'autre déjà s'esquisse. Seul, le miroir me reflète tout de même le monde, sa métaphore la plus simple bien sûr -- en me touchant, ai-je entrevu la possibilité d'une chair autre que la mienne, la chair de l'autre? Prendre conscience du solipsisme, c'est déjà prendre conscience d'une possibilité de son dépassement. La chair de l'autre ne pourrait-elle pas à son tour n'être que métaphore? Le solipsisme se tient, déjà, au premier stade de la problématique d'autrui 2.

Le regard, premier tangible, mais le toucher, lui seul, est de véritable incarnation -- lui seul, paradoxalement, et le plus difficilement du monde, peut mener à l'apparition de la chair. La perception ouvre à la chair, tout d'abord la mienne, mais s'y enlise, comme l'ego husserlien, une fois accomplie la seconde réduction, ne réponds à la chair que dans l'unique sphère du propre. D'autrui me caresse seule l'idée... Mais l'apparition cardinale est bien celle d'un manque, une absence -- celle de la chair de l'autre. Se creusent ainsi les linéaments d'un chemin, ou du chemin, qu'emprunte le secret, se précédant lui-même de sa propre lueur. Cet abîme, cette déchirure ou ce défaut, n'est rien autre que le relief prépondérant du devenir. Se percevoir au miroir, c'est donc accueillir enfin cette énigme, et la reconnaître telle.

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Je me touche, et me regarde me toucher. De cette extrême sensation de solipsisme est sœur celle de l'accessibilité d'autrui -- ou son illusion. La seule chair que je puisse percevoir directement (directement?), c'est la mienne, donc la seule que je puisse percevoir, par ma chair, précisément. Je me touche, et dans son reflet le visage de Narcisse prend les traits de celui d'Echo, l'ébranlement de la chair par elle-même est si fort qu'apparaît soudain l'évidence de la séparation, la différenciation sexuelle, l'esquisse de l'autre -- et ce leurre est ouverture, déjà. Ma propre chair -- le premier "objet commun" par lequel je me tourne vers autrui. Au stade du miroir, il faudrait donc se
toucher, pour que la figure d'autrui apparaisse

-- ou

alors c'est

de son apparition que la chair se découvre, par ma propre chair. Une instance, primordiale et tout d'abord idéelle, apparaît par le regard, me préservant, avant la lettre, de toute tentation excarnative, et, obéissant à la perception tactile, dégage une autre instance, non moins primordiale mais, à la lettre, charnelle. Sur la surface tendue de mon ego, par son propre reflet, donc par séparation et mise à distance, s'ouvre une faille, que de mes doigts j'écarte, et par où le monde semble s'ouvrir. C'est bien par la perception que se dessine la première esquisse d'autrui, mais de manière tellement idéelle, ô combien indirecte, une variation analogique n'opérant qu'à l'intérieur de la sphère du propre, mon reflet, un illic métaphorisé -- ou la métaphore de tout illic? La chair s'y impose, cependant, avec déjà son poids, sa lourdeur, et déjà l'environne une odeur âcre et puissante, comme celle qu'exhale le sous-bois après la pluie.
o

L'artiste en miroir, rejetant l'eau de la source. Nauman a bien digéré la fable de Narcisse, et nous recrache ce qui fut

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surface réfléchissante

-- un mince filet d'eau.

Les bras écartés, comme le Narcisse de Caravage, il est redressé, victorieux et ironique, et non en son déclin, victime de la pire des complaisances -- il n' y a plus cercle, il y a verticalité. Les deux œuvres se meuvent en le même fond obscur, mais Narcisse est sombre, Bruce Nauman est clair, pour ne pas dire lumineux, souligné qu'est son reflet par un voile de lumière bleutée. C'est un peu comme si le Narcisse de Caravage s'était penché plus avant, et, si près de la surface, avait soudain compris, avait plongé ses lèvres en la source, remplissant sensuellement sa bouche du liquide qui, ignoré comme tel, l'aurait mené à sa perte, s'était relevé, riant, joyeux, avec déjà un regard d'éloignement sur celui qu'il était il n'y a encore qu'un instant, et avait recraché cette couche d'eau en un geste, d'abord à l'égard de lui-même, provocateur et bacchique. Cet autoportrait dénudé rappelle d'ailleurs quelque peu les premiers portraits de Caravage, ces jeunes bergers à l'épaule nue, chargés d'odeurs de fleurs et de fruits, le Bacchus de Florence, nous offrant lui aussi un liquide, de manière certes plus respectueuse, quoique tout aussi provocante, celui peutêtre de la volupté. Nauman semble éluder la surface, la transfigurer, et la rejette vers le haut, faisant naître comme une faille dans le mythe de Narcisse, et dans le reflet même... Je regarde cette image, et je comprends que l'artiste a voulu réaliser là l'image d'un reflet -- ou du reflet. La regardant, je ne peux la considérer que comme un reflet, le reflet de l'artiste, celui qu'il fixe intensément lorsqu'il est tout à son autoportrait. J'ai alors la sensation non de regarder une image, une œuvre ou une photographie, mais bien de fixer un reflet... Comme si face à mon miroir, m'attachant à me peindre au naturel, je découvrais un reflet qui semble ne pas m'appartenir, dont les mouvements aux miens ne correspondent en aucune façon. Paraît alors, juste en face, l'image de l'autre, désignant, par

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évidence anti-mimétique, la distance, la séparation, pourquoi pas, plus tard, la différenciation sexuelle, instaurant l'extériorité, métaphorisant donc déjà le visage d'autrui, et, bien sûr, il me~semble que c'est lui, ce reflet, cet autre, qui me regarde... Ici, ce qui semble arrêter, ou interdire, mon regard, ma visée, c'est cette pose, ce mode provocant et presque, mais pas encore tout à fait, grotesque, cette présence en excès, comme si, selon toute invraisemblance, l'artiste avait regardé le premier -- ce qu'indique son jet, cette sécrétion... Seulement, en face de moi, il n'y a qu'une image, que peutêtre l'idée de l'autre environne, mais justement -- le solipsisme demeure.

Dans la même série que Self-Portrait as a Fountain se trouvent Finger Touch N°let Finger Touch with Mirrors. Ces deux photos saisissent, dirait-on, la tentation de toucher, des doigts, le reflet -- la photographie n'est-elle pas, d'ailleurs, un visage mimétique du reflet? Toucher cette surface pour y voir? Pour l'ouvrir? L'artiste se touche en reflet, se regarde (se) touchant. Qu'il éprouve cette surface réfléchissante, qu'il tente un accès vers cet autre qui le regarde, ou qu'il se mette luimême, doublement, à l'épreuve, il reste que ces deux images manifestent bien la première tentation que nous impose le reflet, celle qu'étrangement à éludé Narcisse. Certes, Nauman, si c'est bien lui dont il s'agit, semble, en même temps, se toucher -- je veux dire de ce coté-ci du reflet. Il s'éprouve, au double sens du mot qui ici n'en fait qu'un, éprouve donc sa chair, elle que l'on ne met à l'épreuve que lorsqu'elle nous met à l'épreuve -- elle par laquelle le monde me met à l'épreuve. Se toucher touchant -- et qui plus est touchant un miroir! Lorsque je touche, je ne peux pas ne pas sentir que je sens -- et si je me sens sentir, je me sens sentir...

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J'éprouve ma chair, mais il me semble étrangement que ma chair est éprouvée -- il s'introduit, en la chair éprouvée par la
chair, comme une scission ... Etrange objet tout de même que

cet objet touché, ce miroir... Serait-ce se voir se voyant se toucher touchant?.. Au-delà d'une saturation de perceptions, ou d'un simple voyeurisme, Nauman n' a-t-il pas simplement voulu métaphoriser le regard? Le regard, lui, ne peut se regarder regarder, sauf, précisément, dans un miroir -- regard dont la métaphore serait donc là ces mains au geste maladroit, qui paraissent faire un difficile effort pour prendre conscience d' elles- même? Mais qu'importe cette métaphorisation à nos mains, à notre sens du toucher, puisque leur supériorité, au moins phénoménologique, réside dans cette proximité, toute d'éloignement, qu'ils entretiennent avec la chair, par son essentielle passivité, sa capacité de recevoir, d'accueillir, alors que le regard est notre plus efficace, hélas! instrument d' objectivation -- mais pour cela même peut-il aussi être celui seul capable de recevoir ce qui se donne de plus intense dans toute advocation? Est-ce par le je me touche que le je touche prend son sens? Si lorsque je me vois je vois apparaître une scission, l'autre, la différenciation sexuelle, donc la sexualité, lorsque je me touche je fais l'expérience de la chair, par l'expérience de la mienne, donc de la scission de la chair dans la chair du monde. Si, au sein de la chair du monde, je touche ma chair et la sens (et le sens), je sens qu'il y a une chair que je ne touche pas -- celle de l'autre? Je sens une absence, mais peut-elle, elle, à ce niveau de ma perception, me toucher 3? Ces grappes de mains sont bien loin d'évoquer celles du fruit de Dionysos, plutôt une pesante intellection -- et même l'image de l'autre encore reste loin... Danger mortel est de trop s'aveugler à la source, Echo, dont le nom n'est qu'un synonyme

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