LE NIHILISME FRANÇAIS CONTEMPORAIN

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L'ensemble des auteurs étudiés ici - Bataille, Blanchot, Foucault, Derrida, Deleuze, Lyotard, Baudrillard, Bourdieu - seront dits "nihilistes antirationnalistes" car ils cherchent à empêcher que l'on puisse appréhender le monde, pensant ainsi éviter la transformation de l'appréhension en puissance de possession et en domination de l'homme sur l'homme. Mais, selon l'auteur, ils n'empêchent pas l'hégémonisme et l'affairisme de mettre en danger la Terre, bien heureux d'avoir le "rien" en face d'eux.
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296313118
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Le nihilisme français contemporain
Fondements et illustrations

Collection Épistémologie et Philosophie dirigée par Angèle Kremer-Marietti

des Sciences

La collection Épistémologie et Philosophie des Sciences réunit les ouvrages se donnant pour tâche de clarifier les concepts et les théories scientifiques, et offrant le travail de préciser la signification des termes scientifiques utilisés par les chercheurs dans le cadre des connaissances qui sont les leurs, et tels que "force", "vitesse", "accélération", "particule", "onde", etc. Elle incorpore alors certains énoncés au bénéfice d'une réflexion capable de répondre, pour tout système scientifique, aux questions qui se posent dans leur contexte conceptuel-historique, de façon à déterminer ce qu'est théoriquement et pratiquement la recherche scientifique considérée. 1) Quelles sont les procédures, les conditions théoriques et pratiques des théories invoquées, débouchant sur des résultats? 2) Quel est, pour le système considéré, le statut cognitif des principes, lois et théories, assurant la validité des concepts?

Déjà parus
Angèle KREMER-MARIETTI,Nietzsche: L'homme et ses labyrinthes, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI,L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, 1999. Angèle KREMER-MARIETTI,Le projet anthropologique d'Auguste Comte, 1999. Serge LATOUCHE, Fouad NOHRA, Hassan ZAOUAL, Critique de la raison économique, 1999. Jean-Charles SACCHI, Sur le développement des théories scientifiques, 1999. Yvette CONRY, L'Evolution créatrice d'Henri Bergson. Investigations critiques, 2000. Angèle KREMER-MARIETTI(dir.), Éthique et épistémologie autour des Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont, 2000. Angèle KREMER-MARIETTI,La symbolicité, 2001. Jean CAZENOBE,Technogenèse de la télévision, 2001. Abdelkader BACHTA, L'épistémologie scientifique des Lumières, 2001. Michel Bourdeau et François Chazel, Auguste Comte et l'idée de science de l'Homme,2oo1. Jacques MICHEL, La nécessité de Claude Bernard, 2001. Angèle KREMERMARIETTI, L'éthique en tant que Méta-Ethique, 2001. Angèle KREMERMARIETTI, La philosophie cognitive, 2001. Ignace HAAZ, les Conceptions du corps chez Ribot et Nietzsche, 2002. Jean-Gérard ROSSI,La philosophie analytique, 2002. Pierre-André HUGLO,Approche nominaliste de Saussure, 2002. Abdelkader BACHTA, L'espace et le temps chez Newton et chez Kant, 2002. Anna MANCINI, La sagesse de l'ancienne Egypte pour l'Internet, 2002 Lucien-Samir OULAHBIB, Ethique et épistémologie du nihilisme, 2002.

Lucien-Samir Oulahbib

Le nihilisme français contemporain
Fondements et illustrations

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

<9L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3912-1

Introduction générale

Les auteurs étudiés dans ce précis!, principalement Bataille, Blanchot, Foucault, Derrida, Deleuze2, Lyotard3, Baudrillard4, Bourdieu, seront dits nihilistes antirationalistes parce qu'ils cherchent à empêcher l'individu d'appréhender son action spécifique dans le monde, y compris dans ses dimensions critiques et pratiques. C'est-à-dire lorsque l'action externe ou interne, qui en structure les liens et les interactions, s'en trouve paralysée: dé(cons)truite, empêchée; l'édification de toute signification est rendue impossible si celle-ci ne vise pas à sa propre perte. Ces auteurs ne veulent donc pas «Dé-construire» à la manière de Heidegger5, les fondations, principes ou raisons a priori motivant l'action dans le monde, le pouvoir qui en résulte, et le

1 Pour un exposé plus détaillé et plus contextuel de leurs thèses voir mon précédent ouvrage paru dans la même collection: Ethique et épistémologie du nihilisme, Les meurtriers du sens, 2002. 2 Deleuze sera succinctement abordé; pour plus de détails se référer à l'ouvrage indiqué dans la note précédente. 3 Lyotard sera lui aussi succinctement développé, voir également Ethique et épistémologie du nihilisme, les meurtriers du sens, op.cit., pour plus de précisions. 4 Cet auteur était par contre peu abordé dans l'ouvrage précédent à l'exception de son analyse sur Bataille. 5Contribution à la question de l'être, Paris, Questions 1, Gallimard, 1979, p. 240: «(...) Il est d'un grotesque à peine surpassable de proclamer que ma tentative de pensée est la démolition de la métaphysique et dans le même temps de se maintenir grâce à cette tentative sur des chemins de pensée et dans des représentations que l'on a empruntés (je ne dis pas dont on s' avoue redevable) à cette prétendue démolition. La question ici n'est pas qu'il faille dire merci, mais qu'il faut réfléchir. Or l'irréflexion a commencé déjà en 1927, avec la mécompréhension superficielle de la Destruktion exposée dans Sein und Zeit, qui ne connaît pas d'autre désir, en tant que Dé-construction de représentations devenues banales et vides, que de regagner les épreuves de l'être qui sont à l'origine celles de la métaphysique. (...) ». 5

discours qui en saisit et en organise les facteurs comme ils l'énoncent ici et là sous forme de vulgate6. Le nihilisme antirationaliste n'est en fait pas du tout la critique la plus radicale qui soit du supposé nihilisme global basé sur l'appropriation techniciste et affairiste du monde, dénoncé depuis longtemps par divers courants religieux et politicophilosophiques, et dont le nihilisme antirationaliste se voudrait aussi et paradoxalement la révélation plastique la plus achevée pour paraître toujours à l'avant-garde. Ce n'est pas en son sein qu'il sera possible d'aller aux racines: trouver les outils qui permettraient de se hisser à hauteur de jeu et conjurer l'extrême péril atteint par les violences d'être lorsque l'affirmation de soi se veut non maîtrisée ou cherche à compenser ses carences et ses frustrations par la destruction, et que se conjuguent les effets agrégatifs des nuisances involontaires. Ce type de pensée est incapable de saisir cela. Parce que si l'on admet -ce qui devrait être une évidence depuis le temps, que la raison ne se réduit pas à l'approche scientifique -suivant l'acception de Weber et aujourd'hui de Boudon- mais englobe tout ce qui fait sens et le représente, y compris dans son irrationalité7, l' antirationalité cherche précisément à empêcher toute saisie, toute manipulation d'outil conceptuel, toute émergence d'une représentation signifiante qui s'opposerait à la perte de sens. Puisqu'il est en effet supposé que c'est plutôt l'organisation du sens qui a peu à peu armé la volonté humaine à maîtriser le
6 Par exemple Derrida: «('00) C'est, dit-il, une «hyperanalyse ». Il s'agit en effet de «défaire, désédimenter, décomposer, déconstituer des sédiments, des artefacta, des

présuppositions,des institutions» (00')

».

Entretien exclusif avec Jacques Derrida par

Didier Eribon, Le nouvel observateur, n° 1633, 22-28/02/96, p. 84. Voir également «le monde des livres» du 16 novembre 2001, l'article de Roger-Pol Droit consacré au «paradoxe Derrida» : (...) La déconstruction consiste à interroger les présupposés des discours, des disciplines, des institutions. Non pas pour les détruire ou les dissoudre, ce qui serait impossible ou insensé, mais pour en défaire les évidences et peut-être la pesanteur.(u.) ». 7 l'en reparlerai plus longuement lorsque j'aborderai Bourdieu. 6

monde; il s'agit dans ce cas d'empêcher, à la source, l'émergence de la signification. Y compris critique8. Mais il s'agit d'être sûr que tout a été bien détruit. Que rien ne puisse repousser. Pour s'en assurer effectivement, ce type de nihilisme s'installe au fond même des consciences, tel Dieu, ou, au moins l'âme. Il est ainsi le cadre de référence ultime (vicariance) puisque sa destruction des fondements s'institue moins pour en tester le contenu en certitudes, comme il est de mise depuis Descartes, que pour en saper toute construction; jusqu'à devenir le rapport des rapports permettant de filtrer les relations au réel: être le lien même qui interdira à l'entendement de se penser et de réaliser précisément ce qu'il en déduit. Il atteindra ainsi l'indécidable. Comme mouvement perpétuel. C'est ce qu'il faudra ici démontrer.

* Deux méthodes au moins permettent de traiter objectivement et scientifiquement l'objet nommé «texte»: la méthode que je nommerai empirico-déductive procède progressivement dans le questionnement, de telle sorte que le lecteur voie apparaître peu à peu un type donné d'explication qui pense pouvoir ainsi démontrer les mécanismes de l'objet visé.

8 On comprend mieux dans ce cas qu'un Roger-Pol Droit, admirateur de Deleuze, (et faisant, accessoirement, la pluie et le beau temps dans Le Monde des livres), déclare (dans un récent entretien filmé pour le compte de l'émission de Thierry Ardisson RD/RG -20 novembre 2002, sur Paris Première) qu'il se méfie des discours en appelant «au sens », car cela relève du «dogmatisme ». Comme si, d'une part, luimême n'en produisait pas en énonçant ainsi.. .et que, d'autre part, le travail sur le sens, surtout lorsqu'il est constructeur et cherche en effet à fonder des certitudes (infiniment perfectibles et critiquables néanmoins), devait cependant, et automatiquement, déboucher sur du «dogmatisme ». Au fond, l'adage «tout est relatif» auquel renvoie ce genre de scepticisme, doit être lui-même «relativisé »... 7

L'avantage, d'ordre heuristique, de cette méthode consiste à ne pas affirmer d'emblée une conclusion et de cheminer peu à peu dans la construction. Son inconvénient, d'ordre méthodologique, réside dans l'extrême difficulté à dégager les striures de ce que l'on veut montrer, surtout lorsque, par exemple, le texte se dérobe et se (dé)voile dans des tournures lexicales de type littéraire, alors qu'il s'agit d'énoncés discursifs implicites. De plus il se trouve une autre objection: celle que le découpage de tel ou tel texte et son traitement par questions/réponses bascule d'ores et déjà dans un a priori implicite en termes de conclusion et donc de cadre type, que l'illusion de la construction progressive n'arrive pas à dissiper. Ce n'est pas une objection quelconque. En effet, le fait de choisir tel texte plutôt que tel autre sera automatiquement perçu comme un a priori dont la démonstration progressive apparaît bien plus ad hoc que réellement explicative. La seconde méthode, bien connue, et nommée hypothéticodéductive, a pour but d'énoncer un certain nombre d'énoncés empiriques sur l'objet étudié, que l'on suppose construit à la suite d'une analyse donnée, et dont la tâche aura été de dégager un ensemble idoine de relations entre une qualification signifiante et un contenu signifié. L'avantage de cette méthode réside dans son extrême souplesse puisque sont énoncées immédiatement les conclusions présentées sous forme d'hypothèses. Mais il s'agira d'en déduire la véracité par la présentation donnée de preuves, ici de textes, sous couvert bien entendu de les découper avec un degré suffisant de contextualité, sans parti pris. Ce dernier point peut être contesté. TI est possible en effet de critiquer le choix des textes en formulant qu'il s'appuie sur un a priori non fondé. On rétorquera qu'ici l'a priori est donné d'avance sous la forme méthodologique d'hypothèses. Celles-ci résultent en effet d'une étude préalable des auteurs mettant de

8

côté l'illusion qu'il serait possible de découvrir l'objet de son analyse au fur et à mesure qu'on le décrit au lecteur. Néanmoins la seconde méthode a un inconvénient, surtout en sciences humaines: elle peut être perçue comme étant trop unilatérale puisqu'elle énonce, d'emblée, les qualités de l'objet, même si elle s'efforce ensuite d'établir des adéquations avec le réel, dont on ne sait cependant si elles ne sont pas elles aussi ad hoc. On peut rétorquer avec Quine9 que le
« prédicat de vérité nous rappelle que, en dépit d'une montée technique qui nous amène à parler des énoncés, notre regard est dirigé vers le monde. Cette valeur annulante du prédicat de vérité est explicite dans l'exemple de Tarski : «La neige est blanche» est vrai si et seulement si la neige est blanche. Les guillemets constituent toute la différence entre parler sur des mots et parler sur la neige. La citation est un nom d'un énoncé, lequel énoncé à son tour contient un nom, «la neige », de la neige. Le prédicat de vérité est un dispositif pour neutraliser les guillemets. (...) ».

Cela implique qu'il s'agira ici non pas de tordre des énoncés

pour les forcer à entrer en adéquation avec des prédicats de
vérité supposés mais de se demander si quelque chose peut être réellement nommé «nihilisme », si cette nomination peut être réellement corrélée au terme «antirationalisme ». Toute la démonstration consistera ici à tenter d'enlever ces guillemets afin de fonder ontologiquement la qualification. Nous choisirons donc dans ce dessein la méthode hypothéticodéductive en partant de cette hypothèse préliminaire énoncée dès la première ligne quant au fait de chercher à paralyser la pensée. Avançons tout de suite un certain nombre de preuves qui en vérifient le contenu. Lorsque Foucault commente son propre travail, il semble bien qu'il ne l'effectue pas pour analyser les motivations en propre des acteurs -ce qui d'ailleurs ne l'intéresse paslO,
9 Philosophie de la logique, Paris, Aubier-Montaigne, 1975, pp. 24-25. lOL'illégalisme et l'art de punir, 1976, Paris, Gallimard, (175), Dits et écrits, 1. III, 1994, p. 87.

9

« (.u) En fait, je ne m'intéresse pas au détenu comme personne. Je m'intéresse aux tactiques et aux stratégies de pouvoir qui sous-tendent cette institution paradoxale, à la fois toujours critiquée et toujours renaissante, qu'est la prison. (...) »,

il s'agit pour lui de susciter des réactions d'empêcher l'institutionnalisation de l'action. Soit cet énoncé11 :

susceptibles

«(u.) Quand le livre -(sur les prisons)- est sorti, différents lecteurs -en particulier, des agents de surveillance, des assistantes sociales, etc. -ont donné ce singulier jugement: «Il est paralysant; il se peut qu'il y ait des observations justes, mais, de toute manière, il a assurément des limites, parce qu'il nous bloque, il nous empêche de continuer dans notre activité. » Je réponds que justement cette réaction prouve que le travail a réussi, qu'il a fonctionné comme je le voulais. (.u)Voilà ce qu'est pour moi un livre-expérience par opposition à un livre-vérité et à un livre-démonstration.(...) ».

Ou cet autre énoncé12 :
«

(...)j'ai beaucoup écrit sur la folie, au début des années soixante- j'ai fait

une histoire de la naissance de la psychiatrie. Je sais très bien que ce que j'ai fait est, d'un point de vue historique, partial, exagéré. Peut-être que j'ai ignoré certains éléments qui me contrediraient. Mais mon livre a eu un effet sur la manière dont les gens perçoivent la folie. Et, donc, mon livre et la thèse que j'y développe ont une vérité dans la réalité d'aujourd'hui. J'essaie de provoquer une interférence entre notre réalité et ce que nous savons de notre histoire passée. Si je réussis, cette interférence produira de réels effets sur notre histoire présente. Mon espoir est que mes Iivres prennent leur vérité une fois écrits - et non avant. (...) ».

Foucault crée donc un objet -un livre- instrumentalisant la perception que les acteurs ont de leur propre activité afin d'atteindre un résultat qui ébranlera le réel présent.

11Entretien avec Michel Foucault, 1978, Paris, Gallimard, (281), Dits et écrits, 1. IV, 1994, p. 47. 12 Foucault étudie la raison d'Etat, 1979, Paris, Dits et écrits, Gallimard, (272), tome III, 1994, p. 805. 10

De même dans l'extrait sur la réaction des personnels pénitentiaires Foucault ne peut pas ne pas observer que lorsque ceux ci disent qu' «il nous empêche de continuer dans notre activité », la cause de cet empêchement est sans doute moins le résultat du propos contenu dans son «livre-expérience» -qui peut faire des «observations justes »- que sa fonction symbolique qui agit non point comme badinage quelconque mais comme discours institutionnel qui « bloque ». Pourquoi? Parce qu'il s'établit sans doute pour le personnel une association de sens intimidante, culpabilisante, que légitime le statut de Foucault «professeur au Collège de France », et celuilà fonctionne mentalement comme cadre de référence représentant l'idée d'une vérité scientifique dont le pouvoir, délimité, consiste à apporter un jugement du savoir sur telle ou telle pratique. Ce qui implique qu'il puisse «paralyser» les personnes concernées puisque le signifié du livre de Foucault (bien décrit par Merquior13) dépeint la prison et donc ceux qui y travaillent de telle sorte que le lecteur-acteur est invité à appréhender le système carcéral comme l'idéal type contracté d'un contrôle social élevant la surveillance comme fin dans toute la société. TI n'est donc pas l'élément terminal des moyens coercitifs. Dans ces conditions, foucaldiennes, la coercition elle-même apparaît davantage comme un effet de pouvoir qu'une sanction; et le criminel devient une victime du rapport de forces établi à ce moment là. Il est le résultat d'un effet de vérité et donc de perception sur ce qui s'y passe14 :
« (...) Nous sommes astreints à produire la vérité par le pouvoir qui exige cette vérité et qui en a besoin pour fonctionner; (u.) ». « (u.) on peut dire également: «Nous avons tous du fascisme dans la tête », et, plus fondamentalement encore: «Nous avons tous du pouvoir dans le

13 Foucault ou le nihilisme de la chaire, Paris, Gallimard, 1986, pp. 100-126. 14 Cours du 14 janvier 1976, Paris, (194), Gallimard, Dits et écrits, t. III, 1994, pp. 176, 180-181. Il

corps»; et le pouvoir, dans une certaine mesure au moins, transite ou transhume par notre corps. (...) ».

Il n'est donc pas étonnant que Foucault déclare dans un des énoncés ci-dessus: «(...) Voilà ce qu'est pour moi un livreexpérience par opposition à un livre-vérité et à un livredémonstration. (...) ». Puisqu'il atteint son but: «il nous empêche de continuer dans notre activité» proclament les membres du personnel pénitentiaire. Merquior n'était pas loin de saisir cette stratégie lorsqu'il expose (Op.cit., pp. 139,140) comment Foucault
« voudrait que ses livres fonctionnent: «je voudrais que mes livres soient des

sortes de

(oo.)

cocktails Molotov ou de galeries de mines, et qu'ils se

carbonisent après usage à la manière des feux d'artifice ».

Observons cet autre extrait qui semble bien corroborer ce que je

viens d'avancer: à une question lui demandant si la .« prison produit des criminels, l'asile d'aliénés des fous, et la clinique, des malades, et cela dans l'intérêt du pouvoir », Foucault répond ceci 15:
«C'est bien cela. Mais c'est encore plus fou. C'est difficile à comprendre: le système capitaliste prétend lutter contre la criminalité, l'éliminer au moyen de ce système carcéral qui produit précisément la criminalité. Ce qui semble contradictoire. Je dis que le criminel produit par la prison est un criminel utile, utile pour le système. (...)11faut qu'il y ait des délinquants et des criminels pour que la population accepte la police, par exemple. La peur du crime qui est attisée en permanence par le cinéma, la télévision et la presse en est la condition pour que le système de surveillance policière soit accepté. (oo.)Tousles prétendus programmes de réinsertion sont au contraire des programmes de marquage, des programmes d'exclusion, des programmes qui poussent ceux qu'ils concernent toujours plus loin dans la délinquance.

15La torture, c'est la raison, 1977, Paris, Gallimard, (215), Dits et écrits, t. III, 1994, pp. 393, 394, 395. 12

(...)Les délinquants servent la société économique et politique. Il en va de même avec les malades. Il suffit de penser à la consommation de produits pharmaceutiques, à tout le système économique, politique et moral qui en vit. Ce ne sont pas des contradictions; il n y a pas de restes, aucun grain de sable dans la machine. Cela fait partie de la logique du système. (...) ».

L'outrance du propos ne consiste visiblement pas à expliquer le réel concerné mais à projeter quelque chose dessus et à énoncer que tel est le réel à concevoir, percevoir, et pas autre chose. Et ce en vue d'en constituer un «livre expérience» comme je l'ai indiqué plus haut. Mais il n'est pas le seul à le faire. Ainsi Baudrillard peut-il énoncer16 :
« (...) La règle absolue de la pensée, c'est de rendre le monde tel qu'il nous a été donné -inintelligible- et si possible un peu plus inintelligible. (u.) ».

Foucault écrit ceci lorsqu'il préface l'un des ouvrages majeurs de Deleuze, «L'Anti-Oedipe »17:
« (...)L'individu est le produit du pouvoir. Ce qu'il faut, c'est «désindividualiser» par la multiplication et le déplacement les divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation » ; -ne tombez pas amoureux du pouvoir. On pourrait même dire que Deleuze et Guattari aiment si peu le pouvoir qu'ils ont cherché à neutraliser les effets de pouvoir liés à leur propre discours. D'où les jeux et les pièges que l'on trouve un peu partout dans le livre, et qui font de sa traduction un véritable tour de force. (...) ».

Cela confirme bien ce qui était formulé plus haut sur la motivation de ce type de nihilisme: puisque l'individu est supposé être «le produit du pouvoir », ce qu'il «faut» consistera à «désindividualiser» par la «multiplication et le déplacement des divers agencements ». Par exemple dans le

16 Le crime parfait, Paris, Galilée, 1995, p. 15t. 17 Préface, 1977, Paris, (189), Gallimard, Dits et écrits, tome 111,1994, pp. 135, 136. 13

livre de Deleuze et Guattari où il existe des «Jeux» et des « pièges». De même lorsqu'il commente l'œuvre de Blanchot, Foucault souligne ceci18 :
« Nier son propre discours comme le fait Blanchot, c'est le faire passer sans cesse hors de lui-même, le dessaisir à chaque instant non seulement de ce qu'il vient de dire, mais du pouvoir de l'énoncer; c'est le laisser là où il est, loin derrière soi, afin d'être libre pour un commencement -qui est une pure origine puisqu'il n'a que lui-même et le vide pour principe, mais qui est aussi bien recommencement puisque c'est le langage passé qui, en se creusant luimême, a libéré ce vide. Pas de réflexion, mais l'oubli; pas de contradiction, mais la contestation qui efface; pas de réconciliation, mais le ressassement; pas d'esprit à la conquête laborieuse de son unité, mais l'érosion indéfinie du dehors; pas de vérité s'illuminant enfin, mais le ruissellement et la détresse d'un langage qui a toujours déjà commencé. (00.)».

Afin de cerner cette « contestation qui efface» observons ce que précisément Blanchot, auquel se réfère souvent Foucault, peut énoncer de son côté19 :
«(u.)(Note 1) : Je voudrais citer ce texte d'Alexandre Blok, le grand poète des Douze, que la Révolution d'Octobre cependant effrayait: «Les bolcheviks n'empêchent pas d'écrire des vers, mais ils empêchent de se sentir comme un maître; est un maître celui qui porte en soi le pôle de son inspiration, de sa création et détient le rythme. » (...) ».

Le moyen consistant à empêcher la capacité d'un individu à se poser en «pôle de son inspiration », c'est-à-dire en sujet, sera de rendre indistincte, indifférente, la saisie du réel externe et interne. TIs'agira donc de la réduire à des effets de positions et de dispositions dans lesquels les notions de raison, de sujet, d'unité ne sont plus que des épiphénomènes.

18 La pensée du dehors, Paris, Critique, n° 229, juin 1966, pp. 523-546. (Sur M. Blanchot.), Dits et écrits, (38), Gallimard, t.l, 1994, p. 523. 19L'Amitié, Paris, Gallimard, 1971, p. 85. 14

Bataille, auquel tous les auteurs ici étudiés se réfèrent souvent, ou du moins l'apprécient, y compris Bourdieu20, peut quant à lui écrire ceci dans son livre intitulé La part maudite21 :
«Le monde intime s'oppose au réel comme la démesure à la mesure, la folie à la raison, l'ivresse à la lucidité. Il n'y a mesure que de l'objet, raison que dans l'identité de l'objet avec lui-même, lucidité que dans la connaissance distincte des objets. Le monde du sujet est la nuit: cette nuit mouvante, infiniment suspecte, qui, dans le sommeil de la raison, engendre des monstres.Je pose en principe que du « sujet» libre, nullement subordonné à l'ordre « réel» et n'étant occupé que du présent, la Jolie même donne une idée adoucie. (...) le sujet est consumation dans la mesure où il n'est pas astreint au travail. (...). Et si je consume ainsi sans mesure, je révèle à mes semblables ce que je suis intimement (...) rien ne compte dès lors, la violence se libère et elle se déchaîne sans limites, (...) ».

Seulement pour Bataille «l'intimité» n'est pas maîtrisable: «toute possession de l'intimité aboutit au leurre» (Ibid., p. 223) et il faut bien au contraire faire en sorte que «dans l' 9rdre de l'intimité, il ne se passe plus rien» (Ibid., p. 224) c'est-à-dire atteindre ce «(...) moment où la conscience cessera d'être conscience de quelque chose. (...) ». Ce qui permet de «(...) prendre conscience du sens décisif d'un instant où la croissance (l'acquisition de quelque chose) se résoudra en dépense (...)>>. e C qui, pour Bataille, est «exactement la conscience de soi, c'est-àdire une conscience qui n'a plus rien pour objet (notel: Sinon la pure intériorité, ce qui n'est pas une chose) ». (Ibid.). On peut remarquer que même cette intériorité est sujette à caution puisqu'elle peut se saisir et par là s'avoir elle-même comme objet (comme l'a montré Hegel et ensuite Husserl semble-t-il). TI faut donc aller plus loin et empêcher que cette intériorité puisse le faire.

20 Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 50. 21 Paris, Minuit, 1967, p. 96. 15

C'est précisément ce que Derrida énonce quant à son propre projet. À savoir une:
« (...) économie générale dont j'ai essayé de dessiné les traits à partir de Bataille. »22.

C'est-à-dire qui part de Bataille pour se généraliser, d'où le titre d'un article: «De l'économie restreinte à l'économie générale »23dans lequel il énonce ce qu'il a « dessiné» comme «traits à partir de Bataille» qui consiste en «la destruction du discours» et de telle sorte qu'elle ne serait «pas une simple neutralisation d'effacement »24.

Cette destruction derridienne amplifie ainsi la gestuelle bataillienne en traquant également l'intériorité et le geste blanchotien qui consiste à empêcher« de se sentir comme un maître; est un maître celui qui porte en soi le pôle de son inspiration, de sa création et détient le rythme» (Blanchot, cf, supra). Cela relève donc bel et bien également du nihilisme que je caractérise d'antirationaliste puisqu'il agit à la fois sur le plan cognitif et au sein même de l'organisation émotionnelle et motivationnelle. Ce qui diffère du nihilisme traditionnel qui agit uniquement sur le plan politique.

* Mais pourquoi? Pourquoi de tels discours supposés radicaux se sont métamorphosés ainsi? Et quand?

22 Positions, Paris, entretien 1971, Minuit, 1972, p. 87. 23 De l'économie restreinte à l'économie générale dans L'écriture Paris, Seuil, collection Points, 1967, p. 369. 24 Idem, p. 403.

et la différence,

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