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Le prêtre selon Nietzsche

De
258 pages
Dans ce second volume, la question du célibat des prêtres, qui n'est pas un dogme mais une tradition ecclésiastique discutable, n'est pas occultée. Nietzsche vient enrichir la réflexion avec son prêtre, Zarathustra. Celui-ci nous invite à transformer le poison en remède, face à l'angoisse du prêtre devant la femme démonisée, et veut redonner au sexe une dimension transcendentale. Belle réflexion pour notre siècle.
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L E P R Ê T R E
SELON

Patrice Jean AKE

NIETZSCHE
Tome 2

LE PRÊTRE SELON NIETZSCHE

TOME 2

© L'HARMATTAN, 2014
5-7, ue de 'Écoe-Poytechnique, 75005 Pais
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01832-4
EAN : 9782343018324

AKE Patrice Jean

LE PRÊTRE SELON NIETZSCHE

TOME 2

DÛ même aÛteÛr

NIETZSCHE ET SA VISION DE L’HOMME :Une interpellation
de l’Africain, éditions-Harmattan, 2010
NIETZSCHE FACE AU CINQUANTENAIRE DES
INDEPENDANCES AFRICAINES,éditions Harmattan 2011
LE PRETRE SELON NIETZSCHE, TOME 1,éditions Harmattan
(à paraître)

Introduction

Dansletome premierduprêtre selon Nietzsche, nousavons
essayé detrouverchezNietzsche dequoi dévoilerla psychologie
duprêtre, envue d’amenercelui-ci à mieux s’assumeretprendre
en compte lesoriginesdesespropresprivations.Nous sommes
ensuite partisdu terme « prêtre », dans son étymologie générale, et
nousavonspassé enrevue le prêtre dans touteslescultures, d’une
façon générale.C’étaitnotre première grande partie, oùnous
avonsmontré l’objetde notrerecherche : le prêtre.Puisnousavons
lucette notion dansles textesde Nietzsche commela Généalogie
de la Morale,Aurore,Humain trop humain,Crépuscule des Idoles,
Par-delà Bien et Mal,Antéchrist,Ainsi Parlait Zarathoustra...

Puisnousavonsprésenté notre méthode derecherche : la
méthode généalogique.Carils’estagi aucoursde cetouvrage de
chercherdesjustificationsd’une étudesurle prêtre.La méthode
généalogiqueque nousavonsexposéedansla deuxième partie
de ce livre, nousa permisde dévoilerla psychologie duprêtre.
Notre méthode a été d’expliciterla méthode généalogiquequise
trouve mise en œuvre dansla Généalogie de la morale.Enquoi
la Généalogie de la moraleparexemple, peut-elletrouverplace
dans une étudesurle prêtre?Plusexactementpar quelsdétours
l’analyse généalogique de la morale conduit-elle àune analyse du
1
prêtre?DansEcce Homo, Nietzscherépond à cesinterrogations .

1

NIETZSCHE.-Ecce Homodela Généalogie de la Moraledans
Œuvres,volume2,(Paris, RobertLaffont, 1993), pp.1182-1183.

Nousavons vuainsi la place centrale dela Généalogie de la morale
danscetouvrage.L’idéal ascétique estl’idéalisation de l’ascétisme,
la croyanceque la meilleurevie humaine est uneviequiserenie
elle-même.Ensuite, latroisième dissertationsemble destinée à
confondre leslecteurs surla multiplicité desidéauxascétiques.
Pourquoi parmi cette multitude d’idéauxascétiques, Nietzsche
s’estopposéseulementà certainsd’entre eux ?

Enfin, Nietzsche aréponduà laquestion initiale : Il estallé
distinguerlesdifférentes versionsde l’idéal ascétique, dontles
plusimportantes sontcelle desphilosophesetcelle desprêtres.
C’esticique nousavonsobservéun glissementdansletexte de
Nietzsche.Il estpassé desidéauxascétiquesà l’idéal ascétique.
Lesconclusionsformuléesà la fin duparagraphe de cettetroisième
dissertation, ontconcerné l’idéal ascétique.

Touscesproblèmesnousontobligés, dansla première partie
de notretravail, à procéderàune mise en place de la psychologie
sacerdotale età faire apparaître la présence de l’idéalsacerdotal
danslesidéauxmodernesouau sein desactivitéscomme l’art, la
philosophie oumême l’athéisme.

Nousavonsessayé de montrerdanscetouvrageque l’idée
fondamentale de Nietzsche a étéque cetidéal ascétique asauvé
2
lavolonténihiliste du suicide pour untemps .L’idéal ascétique a
3
donnéunsensà l’humanité.Le commentaire dela Généalogie
de la moraledansEcce Homo, a détruitcomplètementcetidéal.
Nietzsche avu sa propretâche, comme celle de donner une
alternative à l’idéal ascétique.

Voilà pourquoi dansla deuxième partie de notre ouvrage, nous
avonsjugéutile d’exposerla méthode généalogique, mais surtout
de parlerdunihilisme etenfin du sensdesidéauxascétiques.Ce
que nousmontronsdanscette partie, cesontles raisonspour

2

3

NIETZSCHE.-La Généalogie de la morale28 dansŒuvres(Paris,
RobertLaffont, 1993),volume2, pp.888.
NIETZSCHE.-La Généalogie de la morale28 dansŒuvres,(2),
p.888.

lesquellesNietzsches’oppose à l’idéal duprêtre ascétiquequi est
l’ennemi de lavie, le négateur.
Dansla critique de la psychologie duprêtreque nousfaisons,
nousmontrons que l’idéal ascétique, auquels’identifie le prêtre, a
été l’idéal dominant, parcequ’il futl’idéal « faute de mieux».Il en
4
estainsi « parcequ’il n’avaitpasde concurrents.»
Maisceque Nietzsche a perçu, mais qu’il n’a pasbien exprimé,
c’estlaséparationqu’il pose entreunsystème déclarésaintensoi,
autrementdit,et une institution ecclésiastique inattaquable, parce
quevoulue parDieului-même, et un homme(hélas),sanscesse
soumisaux tentationsetfaillible.Le prêtre apparaît selon notre
ouvrage « commeune abstraction artificielle et schématisante,
incapable derendre compte de laréalitévivante, et simplement
5
destinée àstabiliseridéologiquementl’ordre préétabli.».
A présent, danslesecondtome duprêtre selon Nietzsche, nous
présenteronsd’abord, le prêtre chrétien,telque Nietzsche levoit
car,selon Nietzsche, le prêtre, aprèsla caste desguerrierseten
concurrence avec elle, donneune loi, impose des valeurs,soumet
lavolonté à des règles, fixeun butet unsensà lavie.L’histoire
occidentale, notamment,seraitpeuintelligiblesans son influence.
C’estpourquoi l’intérêtporté aucasduprêtre(non au sacerdoce
entant qu’institution), apparaîtextraordinairementcentral dans
letexte nietzschéen.
Lesanalyses que Nietzsche faitdu type chrétien duprêtresont
trèscomplexes:selon Nietzsche, le prêtre est un hommequise
sacrifie pour recevoirensecret, lesimmondes secretsdesautres,
quirend à l’humanitéunservice d’hygiène non publique, mais
quisesertduconfessionnal pourminerla confiance ensoi etla
trop bonnesanté desclassesdominantes.Faible etcourbé devant
lesmaîtresaristocratiques, envieuxetcontempteurdetoute
jouissance, detoute affirmation desoi, il estl’hommetype du

4

5

NIETZSCHE.-Ecce Homo.-Généalogie de la Morale., Schl.II, p.1143,
précisantLa Généalogie de la moraleIII ,28
DREWERMANN(E.).-Fonctionnaires de Dieu, p. 32.

ressentiment.Iluse desonsacrifice ducorps,refusdumariage
etde laraison(rabâchage de l’Ecriture, hallucinationsde l’autre
monde)pourassurer sa maîtrisesurlesmaîtres.L’impuissance a
faitgrandiren luiune haine monstrueuse,sinistre, intellectuelle
et venimeuse.Lesgrands vindicatifsde l’histoire ont toujours
été desprêtres.Il accroîtlasouffrance desfidèles,ravive leurs
angoisses, affine leurmauvaise conscience, pourlesguider vers
lesconsolationsde l’idéal ascétique.Il distribue avecuneégale
prodigalité leréconfortdudouxpardon divin etla menace par
des sermons surl’Enfer.Cela pourle peuple.

Pourlesâmesd’élite, le prêtre invente la narcose mystique,
sorte d’ascétisme inversé en extases sensuelles, maisilse méfie de
cesétatspeu socialisables.Il préfère favoriserd’une part, letravail
obéissantet soumis, carletravail parl’activité machinale assure
lesommeil des sensetde l’esprit, etd’autre partlavie caritative.
Maisà cette dominationsurlesforts, il préfère accroîtresa
dominationsureux, etassurer son emprisesurl’Etat.A preuve,
lespremierspenseursde l’Etatarriventà grand-peine àsortirdu
cerclethéologico-politique.Finalement, Nietzsche, parlantdu
prêtre, aborde des sujetspresquetabouscomme ceuxconcernant
sa chasteté et sarelation avec lavie concrète, ceque nousappelons
larelation ontologique.

Aussi nouspensons que le prêtre d’aujourd’hui estcondamné
àvivre dansl’équivoque etla duplicité.Il a ensecret, latémérité
ducriminel blême,selon le motde Nietzsche, d’une personne
qui pèche parfaiblesse etnon par violence et qui, dévorée par ses
scrupulesde conscience, met toutesa passion àsouffriretà faire
souffriralors qu’il devrait répandre la joie etle bonheur.

Nous relevonsaussi danscetouvrageque l’image duprêtre
décrite parNietzsche dans sa critique, apparaîtà la foisextrêmement
large,voire même assezfloue, etextrêmementétroite.Nousavons
remarqué l’importance de l’expression « prêtre ascétique » » : elle
ne désigne pas seulementle prêtre catholique, maisaussi le pasteur
luthérien, etaussitouthomme de Dieudequelquereligionque
cesoit, ainsique l’homme descience, l’homme politique etle

philosophe.Ainsi danscesecondtome duprêtre selon Nietzsche,
nousfaisons une critique du type chrétien duprêtre.Nietzsche, en
outre, nese contente pasde critiquerle prêtre.
Ceque nouspouvonsnoterdéjà ici, c’est que danslatroisième
dissertation dela Généalogie de la morale, l’analyse de cetidéal,
laisseplaner un petitdoute, carNietzsche oppose à cetidéal
ascétique,un contre-idéal, celui de Zarathoustra-Dionysos.
Cette critique comportequatre chapitres: dansle premier
chapitre, nous voyonsla psychologie duprêtre, àtraversla
dominationsacerdotale.Lesecond chapitre montre l’exercice
de cette dominationsacerdotale.Letroisième chapitre analyse
leslimitesetl’amplitude de la figuresacerdotale.Enfin, dans
ladeuxième partie de cetome deux, nousexposeronsletype
nietzschéen duprêtre, letype de Zarathoustra-Dionysos,qui est
la figure achevée de lasubjectivité humaine et qu’on peutaussi
appelerlesurhomme.Cette figure estappelée àremplacerletype
précédentduprêtre, par sa moralequis’appelle l’éternel Retouret
son amourdudestin.Maislaréalisation de cetypereste encore
uneutopie éclairée.

Première partie: Nietzsche etla
critiqueduprêtrechrétien

PREMIER CHAPITRE

La domination sacerdotale

1.1 Première section : sacerdoce et philosophie
Avantle postmodernisme etle poststructuralisme, Nietzsche a
fait une critiquevirulente etcomplète desprêtres, en la personne
desphilosophes, deshommespolitiquesetdeshommesdesciences.
L’attaque desprêtresphilosophesest une constante dans son
corpus toutentier.Cependant un examen desontravail indique
clairement que Nietzsche n’a paspu surmontercettetradition
presbytéralo-philosophique dominante etinsurmontable.En
dépitdesesmeilleursefforts, letravail de Nietzsche contientles
élémentspersistantsde cettetraditionsacerdotalo-philosophique.
Des sixgrandesfiguresde prêtresphilosophes (Descartes,
Rousseau, Kant, Mill, Darwin etSpencer) que Nietzsche attaque
dans sontravail, nouspensons qu’il est trop fastidieuxde les
exposeren détail ici.Pournous résumer, disons que Descartes
etDarwin ontfavoriséune foi presbytéralo-philosophique
danslaraison, lascience etle progrèshumains.Rousseauet
Mill ontmontréunsoucitrèsecclésiastico-philosophique de la
liberté humaine.Kant représente latentative de construireune
morale presbytéralo-philosophique parl’utilisation de laraison,
etSpencera essayéunesynthèse de lascience etde la politique
sacerdotalo-philosophiques.Ce nesontpasles seulsauteurs



quireprésententlesprêtresphilosophes.Maisces sixindividus
représententlesprêtresphilosophes que Nietzsche arencontrés.
Etentant quetels, ils sontindispensablesàune compréhension
claire desaréponse à cesprêtresphilosophes.Ilsfournissent,
en bref, le contexte historiquesanslequel nousne pouvonspas
comprendre entièrementla critique de Nietzsche.
Il estclair que lesprêtresphilosophesdontnousparlons,
couvrent une période detempsassezlarge.Certainement
d’aucunspourraientfaire
casduphénomènesacerdotaloe e
philosophique, auXVII etXVIIIsiècles, et soutenir qu’il n’est
e
pas significatif auXIXsiècle.Nousnousopposeronsà cette
interprétation pourdeux raisons.D’abord, nousne croyonspas
que cette approche explique, dans une juste mesure, l’influence
que cesprêtresphilosophesontmaintenue, en particulierdansles
e
domainesde lascience etde la politique, auXIXsiècle, eten effet
aujourd’hui.Ensecond lieu, etd’une manière primordiale pourle
travail, nousne croyonspas que Nietzsche ait vuce mouvement
sacerdotalo-philosophique commequelque chosequi finitavec
la Révolution Française.Le problème de Mill, de Darwin etde
Spencer, prisisolément, n’étaitpas, comme Nietzsche l’avu,qu’ils
étaientintellectuellementouculturellementdangereux.Mais
plutôt qu’ilsont représentéune manifestation insidieuse deson
e
vieil ennemi, le prêtre philosophe duXIXsiècle, plus vieux, plus
sage etplusintelligent, etplusmenaçantaussi.
Ce n’estpas une coïncidencequetousles troisauteursdu
e e
XIXsiècleque nousavonschoisis,soientAnglais.Le XIXsiècle
anglaisareprésenté et réalisé aux yeuxde Nietzsche lasociété
presbytéralo-philosophique.Sous sesformespolitiques, dans
sa foi aveugle danslespossibilitésde lascience etde l’industrie,
dans sa confiance inébranlable dansle futurduprogrèshumain,
l’Angleterre areprésenté lesprêtresphilosophes, mieux que
n’importequelle autre nation, etc’estcette Angleterreque
Nietzsche a dédaignée.Nous voudrionségalementdireun mot
au sujetdu statut social de ces sixhommes.Ilsétaient tous, à
l’exception de Rousseau, desmembresde l’aristocratie oude la



bourgeoisie confortable.Ilsétaientdesélites, etcesonteux qui
nousconcernent si nous souhaitonsexplorer sa critique.
Nos raisonsde choisirces sixhommescommereprésentants
desprêtresphilosophesde Nietzschesontbien claires.Nous
voudrionsmaintenantdirequelque chose au sujetdesprincipes
fondamentauxde cesphilosophesetciter quatre principes
essentielsdesprêtresphilosophescomme Nietzsche l’a compris.
D’abord, lesprêtresphilosophesont soutenu que lesêtreshumains
sontdescréatures raisonnables qui existentindépendammentde
n’importequelle force métaphysique,telleque Dieu.ErnstCassirer
e
soutientle fait qu’auXVIIIsiècle, la puissance pourraitêtre
comprise en determes simples: laraison.Laraison areprésenté le
e
pointcentral, le pointd’unification de la pensée duXVIIIsiècle
européen;elle était,toutce dontlesprêtresphilosophes rêvaient
1
et tout qu’ilyavaitd’accompli.Ceci n’estcertainementpasloin
de lavérité.Laraison étaitcertainementl’une descaractéristiques
e
lesplusimportantesduXVIIIsiècle desprêtresphilosophes.Etle
conceptde l’autonomieraisonnable,qui est une desimplications
de cette foi en laraisonuniverselle, étaitégalementcruciale: il a
profondémentinfluencé la forme de lascience etde la politique
desprêtresphilosophes, etc’étaitlesujetd’une critiquesoutenue
parNietzsche.
Cette croyance en l’autonomieraisonnable desêtreshumains
impliqueun genre défini de politique, etc’estle deuxième
aspect que lesprêtresphilosophesontpensé.Nous souhaitons
considérercetaspect:si deshumains sontdes sujets souverains
etindépendants,quisontcensésemployerleur raison, ilsdoivent
naturellementêtre opposésà ceux quiregardentle monde fondé
surlatradition etlasuperstition, notammentlesaristocrates
etlesprêtres.En effet,une politique desprêtresphilosophes
seraitopposée à n’importequelle force ouà l’idéequi pourrait

1

CASSIRER(Ernst).-e Philosophy of the Enlightenment(Philosophie
desLumières),trans.FritzC.A.Koelln and JamesP.Pettegrove. (Boston :
Beacon Press, 1955), p.5.



dequelque façon limiterla libertéradicale,une implication de
l’autonomieraisonnable.Comme PeterGayle fait remarquer, le
programme desprêtresphilosophespeutêtre compriscommeun
programme desécularisation, d’humanisme et surtoutde liberté
sous sesnombreusesformes;c’estlarevendication de l’humanité
2
àsereconnaître comme adulte, comme êtreresponsable.Cette
revendicationse manifeste de diversesmanières: ellese développe
ententativeradicale chezRousseau, pourformer une communauté
humaine, danslaquelletouslesindividuscèdentleursdroitsà la
totalité, maisen maintenantleurliberté.Elle peutégalement se
voirdansl’utilitarisme libéral duMill,qui essaie deréconcilier
une priorité de Bentham,surla maximalisation duplaisiravecune
revendication importante de la liberté.Etelle peut sevoirdans
latentative de Spenceràtrouver une justificationscientifique au
libéralisme même, pendant que celui-ci estattaqué detouslescôtés
parlesforcesdumalaisesocial.Cequiunit toutescespositions
desprêtresphilosophes, c’estcette croyanceque leshumains sont
fondamentalementoudevraientêtre libresau
senspolitique;c’està-dire,qu’ilsdevraientapprécierla liberté individuellequi ne doit
pasêtre entravée parl’oppression d’un Etatinjuste.

Larationalité humaine implique également, pourla
pensée presbytéralo-philosophique,unetentative de gagnerla
connaissance etla compréhension dumonde naturel.Comme
Hampson Norman l’a écrit,“laraison humaine, fonctionnant
aumoyen d’observation méticuleuse et vérifiant sesconclusions
pardavantage d’observationsoud’expériences, pourraitpourla
première fois, dansl’histoire de l’homme, indiquerle mécanisme
dumonde naturel danslequel il avécu si longuementen enfant
3
craintif et se posantbeaucoup dequestions ”.Lerationalisme

2

3



GAY(Peter).-e Enlightement : An Interpretation,(LesLumières:une
Interprétation). (NewYork : Alfred A.Knopf, 1966), p. 3.
HAMPSON(Norman).-e Enlightment : An Evaluation of its Assumptions,
Attitude and Values.(LesLumières:une évaluation deson Assomption, de
son Attitude etdesesValeurs,(NewYork : Penguin Books, 1968), p.37.

poussé de Descartes,satraditionnelle alternative, l’empirisme,
etla discussion entre elles, constituentla partie desprêtres
philosophes,qui a eula plusgrande influence auXIXesiècle.
Darwin a dû, pour sa part, beaucoups’abstenirdesa foi de prêtre
en lascience etauprogrès scientifique, etla politique de Spencer,
comme prêtre, a acquis son caractère distinctif,seulement quand
il lui a ajoutéun genretrèspresbytéralo-philosophique descience.
Nouscomprenonsà présentpourquoi Nietzsche ordonnetoute
l’analyse généalogique à l’analyse de la psychologiesacerdotale,
etnon pasà celle de la psychologie duphilosophe.Peud’auteurs
que l’on appelle « philosophes» ont, en effet, autant que lui, pris
en compte lerôle de cette figure étrange, celle duprêtre, dans
la formationreligieuse, intellectuelle, morale, psychologique,
physique de l’homme occidental.L’oubli de presquetousest
significatif d’une influencevoilée, etcachée parceux-là mêmesur
4
qui elles’exerce.Il faut toutà l’inverse comprendre àquel point
la philosophies’estdéveloppée etaffirméesousla domination
sacerdotale, pour saisiraussiquel désiranime le besoin
5
métaphysique.D’oùlesdéclarationsdel’Antéchristqui montrant
la portéeuniverselle de l’influencethéologique et sa domination
surla philosophie : « C’està(l’)instinct théologiqueque je faisla
guerre : j’aitrouvésatrace partout», « c’estla forme de la fausseté
la plus répandue, la plusproprement souterrainequisoit surla
6
terre ».« Danspresquetouslespeuplesle philosophe n’est que le
7
plein développementdu typesacerdotceal », quiveutaussi bien
8
direque le philosophe n’est qu’« demi-prêtre.»

4

5
6
7

8

Tel estle casde KANT : J.L.BRUCH arappelé combien KANT parle peudu
prêtre(La philosophie religieuse de KANT, Aubier, 1969, p.210).
Humain trop humainI20 ;Gai Savoir151.
L’Antéchrist9.
L’Antéchrist12.L’exceptionsetrouverait sansdoute dansle Bouddhisme,
quis’estdéveloppé après un mouvementphilosophique multiséculaire :
L’Antéchrist20.
K.G.W.VIII,3, 15(71): dieHalbpriester, diePhilosophen.



1. 2 DeÛxième section : les philosophes soÛs le masqÛe des
prêtres
La philosophie atraditionnellement revêtu une forme
sacerdotale, ou, en d’autres termes, elles’estmasquéesous
l’apparence de l’idéal ascétique.Cela ne dépenditpasd’une
exigence interne de la philosophie, maisdesconditions socialeset
historiquesdeson développement.Des sociétésarchaïques,rudes,
soumisesà desluttesincessantespour survivre contre lesfléaux
internesetlesmenacesexternes, n’étaientguère prêtesà faire
place en leur sein aux valeursdésintéresséesde la contemplation.
Ceuxdoncqui, alors,voulaient s’adonnerauxloisirsde la
contemplation, devaientjouerle jeude la crainte,universellement
répandue en des sociétésparla nécessité : ilsdevaienten imposer
parceque les seulsjugementsdevaleur reconnusétaientceuxde
la crainte, etilsdevaient s’assimilerà cescatégoriesd’hommes
redoutéspourlespouvoirs surnaturels qu’on leur reconnaissait,
le prêtre, lesorcier, le devin, l’hommereligieux toutcourt.Ainsi,
« l’idéal ascétique a longtemps servi auphilosophe de forme de
manifestation, de condition d’existence - il devait représenter
cetidéal pourêtre philosophe, il devait ycroire pourpouvoirle
9
représenter.»
Maisà force devivre enreprésentation, en duplicité, à faire
« commesi »,simulantla croyance enun idéalqui lui permettait
desubsister, le philosophe a fini par s’identifieraumasque : il a
laissé admettre, entoutcasaux yeuxdesautres,une identification
qui l’a entraîné à démissionnerdevantlarecherche de lavérité;car,
jouant unrôle, le philosophe a fini par teniràsonrôle, démontrant
parlà mêmequ’iltenait tout simplementàson existence,refusant
plus quetoutde lavoirmenacée.Il en futainsi dèsl’origine, mais
lesconditionshistoriquesontensomme accusé cette duplicité;
le philosophe parlaitle langagesacerdotal, maispourlaisser
entendre autre chose;philosophe, il jouaitauprêtre;jouant
ainsi, il jouait sa propresurvie, ensortequ’àtravers son discours

9



La Généalogie de la moraleIII 10.

déjà double en lui-même(philosophiquesousmodesacerdotal)
pouvait se lireun autre discours: celui d’un êtrequitientàsavie
commetouslesêtres.Nietzsche parle, nonsansbrutalité, de la
« bête philosophe »qui « aspire instinctivementàun optimum de
conditionsfavorables qui permettantde déployer toutesa force
10
etd’atteindre le maximum du sentimentde puissance comme
touteslesautresbêtes.» Bref, lavolonté deteniràsavie, oula
faiblesse duphilosophesupposaitla condition de la domination
sociale duprêtre : le philosophe parlaitparmaître interposé,
l’esclave-philosophe parvenantàsubsisterà l’ombre desmaîtres
reconnus.D’où une philosophie de duplicité, de doublevérité, de
dualité de mondes:une dualitésocialementimposée et voulue
parfaiblesse oupeuràrisquer une existence indépendante.

1. 3 Troisième section : modalitÉ moderne de la dÉpendance :
philosophie et thÉologie
Cesconditionslointainesde développementpeuventavoir
partiellementcessé,sans que la philosophiesoitparvenue encore
àse dégagerde cettetraditionsacerdotale, oùelle fut toujours
d’emblée prise.L’ignorance de cetétatde faitoula croyance naïve en
l’émancipation de la philosophie à l’égard de la figuresacerdotale
faitperdurerl’ancienne confusion.D’ailleurs, le philosophe
universitaire,quivit souslatutelle de l’Etat, nereproduit-il pas,
dansles tempsmodernes, la mêmeservile docilité, comme le lui
reproche laDeuxième Considération Intempestive ?
Maisenquoi lasituation historique de dépendance a-t-elle
marqué etmarque-t-elle encore la philosophie?Lespremiers
textes quitraitentexplicitementde cettequestion, montrent
que la philosophies’estpensée à partirde lathéologie oudes
représentations religieuses:soitcommeservante de lathéologie à
l’époque oùle christianisme, doutantdéjà de lui-même,trouvait
bon dese donnerl’allure d’unereligionsavante(d’oùlavogue
du sensallégorique),soitparceque, partantd’eux-mêmeset

10La Généalogie de la moraleIII,7.



de leurs sentimentspropres, lesphilosophesélevaientau rang
d’« essence foncière de l’homme » des sentimentsacquisetforgés
parl’éducationreligieuse.Aussi n’est-il pasétonnantde constater
que leurs spéculations« en arrivèrentà des thèses spéculatives qui
ressemblaientbeaucoup, en fait, aux thèses religieusesjudaïques
ouchrétiennesouindiennes.» Ressemblance desenfantsà
la mère,sans que lespères, en cette affaire, puissent tirercette
11
maternité auclair ;d’oùle caractère hybride de la philosophie : ni
raison, ni foi, mais untravestissementen philosophie dethèmes
religieuxnonreconnus, oula justification pseudo-rationnelle de
sentiments religieux.Ainsi il naît un « besoin métaphysique »,
12
commeunrésiduou unetransposition dubesoinreligieux .
13
Ces«séquelles religieuses»témoignentd’une confusion entre
intellectetbesoin, et subordonnentl’intellect (le philosophe)au
besoin(le prêtre).Ellespervertissentl’intellect qui finitparne
plus voiràquel pointlui-même, entant que devenuetéduqué,
déforme laréalité en la colorantde couleurschatoyantes.Alors
mêmeque l’intellectcroitdéployer sespropresénergies, il n’est
14
jamais sûr qu’un autre ne parle pasen lui.
Sousla pression desconditionshistoriquesdesurvie etpar
fréquentation avec le dogmereligieux, la
philosophies’estellemême donnéune forme dogmatiquequi apparente le philosophe
15
aux«tyransde l’esprit», c’est-à-dire, à ceux qui ontbesoin de
conclure, de fixerlavérité pourexercerleur souveraineté.« Tout

11Humain trop humainI 110.
12Surla priorité de lareligion : « Le besoin métaphysique n’estpaslasource de
lareligion, maisdeson déclin »(Aurore, Fragments Inédits. 6[290]).
13Humain trop humainI 131.Mêmesillusionsau sujetdescertitudes
immédiates:Par-delà le bien et le mal16.
14Humain trop humain.I,16.D’oùla certitude pourNietzsche de laténacité
de l’illusion métaphysique et sa lutte contre la prétention d’en avoirfiniune
foispour toutesavec elle.Entreprise critique interne à l’affirmation, et qui
ne cesserait qu’auprofitde la pire illusion.De ce pointdevue, on ne peut que
rêverd’une fin de la métaphysique...
15Aurore547.



résoudre d’unseul coup, d’unseul mot,-tel étaitlesecretdésir.»
Onvoulait sereprésenterlatâchesousl’aspectde l’œuf de Colomb,
sansadmettrequ’on ne parvientaubutcomme Colombqu’après
un long parcours, beaucoup de circonspection et sansprétendre
identifier tropvite le but...Orla prétention d’être le déchiffreur
dumondes’appuiesurle postulat (religieux)de l’existence etde
l’unicité d’une énigme.C’estpourquoi la préface dePar delà le
bien et le mal(juin 1885)développeune critique de la philosophie
dogmatiquequireproduitles termesdéjà lusdansHumain trop
humain: inconsciemment, la philosophie hériteun fond de
«superstition populairevenue d’untempsimmémorial ».Utilisant
à nouveaul’image dumasque, letexte assimile « le combatcontre
Platon » au« combatcontre l’oppression millénaire de l’église
chrétienne » :si le christianisme peutalorsêtre ditplatonisme
pourle peuple, c’estmoinsparceque le christianisme accepterait
l’héritage dudualisme platonicien,que parceque celui-ci est,sous
forme aristocratique,un dualisme detypereligieux quis’alimente
à « la croyanceque Dieuestlavérité,que lavérité estdivine »,
16
croyance millénairequi étaitdéjà croyance chrétienne.

En prétendantfixer un Bien et un Vrai ensoi, lesphilosophes
ontenréalitévoulu, non pasle Bien oule Vrai, maisl’établissement
etl’affermissementde leurpropresouveraineté : à la façon des
17
prêtresetenrivalité contre eux .Cetterivalité duprêtre etdu
philosophe nerappelle-t-il pascetantique combatde Caïn et
d’Abel dontDrewermann nousen donne la brochette dansLe
Malquand il écrit: « Il nes’agitplusde deuxfrères, maisde
l’humanité donthistoire prend forme d’un fratricide...En faitle
premierportraitde l’homme chassé duParadisest un portrait
effroyable.Cethomme extra-paradisiaque ou trans-paradisiaque
estfratricide dèsle commencement.L’histoire exprimequelque

16Gai Savoir344.
17K.G.W.VIII,3, 15(42): le philosopheveut que la crédibilitésoitentièrement
deson côté, il lui fautdonc « prendre en maintoutle processusde la nature »
pourmontrerà chacunqu’il est soumisàsa loi.

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chose d’essentielsurla nature humaine ensoi, en condensant son
18
message dans untableaudeviolence primitive.» Comme des
Caïnites,sousle couvertde lavérité etde l’idéal, lesphilosophes
ontmoinspromu un dualisme destructeurde l’existence,qu’ils
n’ontdéfenduleurexistence.« Quesignifie l’idéal ascétique
chez un philosophe?Voici maréponse...: par-là, il ne nie pas
‘l’existence’, il affirme aucontraireson existence, il n’affirmeque
son existence, aupointpeut-êtrequ’il n’estpasloin de cevœu
criminel :que périsse le monde,que la philosophiesoit,que moi,
19
jesois!...» Ainsi lavérité philosophique envisageait« avec des
arrière-pensées sacerdotalesde prendre en main la conduite des
20
hommes» : mensonge puisque lavérité mise en avantcachait
unevolonté de domination et une prétention às’identifierau vrai,
donc à leréduire àsoi parcequ’on nese justifiaitàsespropres yeux
qu’ens’identifiantau vrai.Prétention absurde oùle philosophe
21
singe le prêtre, etn’estfinalement qu’un « demi-prêtr: il pene » se
dominerlavérité pourpouvoirainsi dominerautrui, alors que le
philosophe n’a jamais seulementpuêtre assezfortpour sevouloir
lui-même,sanslerecoursàun masque, àun intermédiaire, àun
maître.
Toutcela conduità la conclusionque la philosophie nes’est
jamais réellementémancipée de lathéologie etdu sacerdoce, et
qu’on ne comprendsespéripétiesinternes qu’en les référantà la
volontéthéologiqueelle-même.S’enteniràlacritiquemétaphysique
22
sansfaireretourà laracinereligieuse laisse dupe de lareligion.
23
D’oùle jugement tranchantdel’Antéchrist, dontlaradicalité doit

18 DREWERMANN.- opuscité, p.192.
19La Généalogie de la morale.III paragraphe7.
20K.G.W.VIII,3, 15(42) qui cite à nouveauPlaton.
21K.G.W.VIII,3, 15(71): « Lesprêtres- etavec euxcesdemi-prêtres, les
philosophes- ontdetout tempsappelévéritéun enseignementdontl’effet
éducateurétaitbienfaisantouparaissait tel -qui‘améliorait’.Ils s’identifient
par-là aux yeuxdupeuple avecun faiseurdesalutet unthaumaturge naïf.»
22Texte capital :Humain trop humainI20.
23L’Antéchrist10.

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être appréciée comme le coup de marteau (excessif) quirévèleune
situation(vraie mais voilée): « Entre Allemands, on m’entendra
toutdesuite,si je dis que la philosophie estcorrompue parle
sang des théologiens.Le pasteurprotestantestle grand-père de la
philosophie allemande, le protestantisme lui-même est son péché
originel...On n’aqu’à prononcerle motde‘séminaire de Tubingue’
pourcomprendre cequ’estaufond la philosophie allemande,
24
maisl’onsaitl’importance européenne de cette philosophie »,
etdeson pseudo-combatcontre l’avènementde l’athéisme.En
accord avec le fragment 357duGai Savoir,le paragraphe 10de
l’Antéchristaffirmeque Luther, LeibnizouKantontempêché le
développementde la probitéqui permettaitenfin à la philosophie
de ne pas« laisser unequeue de comètereligieuses’allumerdans
25
l’obscurité desesperspectives ultimes».La philosophie estdonc
unethéologietravestie, le philosopheun demi-prêtre, pasencore
vraimentphilosophe, pas réellementprêtre non plus.Etre hybride
qu’on ne peutcomprendrequ’à partird’un autre, puisque
luimêmese comprend ainsi.

ConclÛsion partielle
On doitconclureque la philosophie n’a, commetelle, pas
existé, ou que lesphilosophesn’ontpas vraiment vouluêtretelset
assumerlesconditionsde l’acte philosophique.Ilsontjouéun jeu,
prétendu servirlavérité, alors qu’ils sont restésprisonniersde leur
jeuen ceque leurexistence n’a pasassumésespropresconditions.
Parconséquent, l’exercice de la philosophie a été dominé parces
conditions.Leserviteurde lavérité est resté prisonnierde
luimême : croyantjustifierlavérité, le philosophe n’a jamaisabouti
qu’àse justifierlui-même.C’estpourquoi le meilleurlieuà partir
duquel lire la philosophie estl’activitésacerdotale.Elle-même
symptôme, la métaphysique doitêtre comprise nonseulement
par rapportàsa propre histoire, maispar rapportà l’histoire de

24Le Gai Savoir357.
25Humain trop humainI 110.

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ceux (prêtres) qui ont toujoursprétenduparlerà partirdufond
26
deschoses .
En fin de compte, lerecoursà laseuletradition philosophique
ne permetpasderendre compte de la pénétration de l’idéal
ascétique dansl’homme européen :seulsdesphilosophespeuvent
croire à l’influence de leursidéesdanslasociété,sansapercevoir
l’isolementde leurdiscours, etle faitmassif déjàremarqué à
proposdufragment 357duGai Savoirque la philosophie est
seconde par rapportà l’emprisereligieuse età l’éducation morale
desprêtres.Si l’Européen estceque l’on constate, c’est sous une
influenceque l’on ne peutexpliquerparlaréférence à laseule
tradition métaphysique.

26Voir surce pointletexte essentiel desInédits du printemps1888, montrant
combien le philosophe décalque le comportement sacerdotal :K.G.W.VIII,3,
14(189): Le philosophe, commeun large déploiementdu typesacerdotal.Ou
15(42)Bénédic: « tion ».Critique du saintmensonge, pour une comparaison
entre le prêtre etle philosophe.

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